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CHAPITRE IV

SÉNÉGAL : CAYOR, BAOL, RÉGION LITTORALE DES NIAYES.

* * * * *

J’ai traversé la région côtière du Sénégal à deux reprises différentes : en premier lieu, à mon arrivée en Afrique pour gagner le Haut Fleuve et l’intérieur du Soudan ; en second lieu, au retour des pays du Niger et pendant la durée de la mission du Comité de l’Exposition.

Le 26 novembre au matin, le _Cordillière_ mouillait dans la rade de Dakar, et la plupart des passagers à destination du Soudan apercevaient pour la première fois la côte d’Afrique. Pour tout nouveau venu c’est une désagréable surprise que la première vision de cette côte du Sénégal, mais le naturaliste surtout éprouve une amère déception ! Au lieu du fouillis inextricable de végétation, au lieu des palmiers, des fougères arborescentes que l’on s’attend à trouver, c’est une côte nue, brûlée par le soleil, desséchée par le vent d’Est soufflant déjà sur terre ! Où est donc la forêt vierge rêvée ? Que sont devenus ces bois impénétrables dont parle Adanson ? Où sont ces puissants ombrages, ces arbres séculaires enlacés de lianes, couverts d’épiphytes, toute cette végétation exubérante dont s’enthousiasma CH. DARWIN en parcourant le Brésil ? Ce n’est certes pas au Sénégal ! Mais un naturaliste ne se décourage pas pour si peu : les milliers d’oiseaux de rivage s’ébattent sur les flots, les nègres dans leurs pirogues envahissent le pont du paquebot, et ces beaux prismes de basalte émergeant de la mer, l’île de Gorée et son castel, les rochers des Madeleines enveloppées d’une ceinture d’écume, tout cela constitue un tableau admirable, complètement exotique, qui ne rappelle en rien nos côtes de l’Atlantique. Au premier étonnement succède bientôt l’enthousiasme. Si les bois font défaut, en revanche une multitude de petites plantes en fleurs émaillent le sol. L’hivernage a pris fin depuis un mois à peine, et le soleil n’a pas encore eu le temps de brûler l’humble parure végétale des sables et des rocs ferrugineux sur lesquels est bâtie la ville de Dakar. Cette pierre rouge avec laquelle on édifie certaines habitations (les bâtiments du poste de Thiès, par exemple) est une latérite compacte, sorte de poudingue un peu caverneux, riche en limonite qui lui donne sa coloration.

MM. Cligny et Rambaud ont fait remarquer que cette roche superposée en calcaire (tertiaire inférieur ?) du cap Vert était au contraire recouverte par les épanchements de basalte localisés au littoral.

_Tivaouane._

_8-10 décembre 1899._ — Ce village est situé au centre de la région qui produit chaque année la plus grande quantité d’arachides. De quelque côté qu’on se dirige, la terre est débroussaillée et entièrement consacrée à la culture de cette précieuse plante, sur un rayon de 8 kilomètres. La plupart des arachides sont actuellement récoltées ; il n’en reste plus que des coins isolés qui ont dû être ensemencés plus tardivement.

Les arbres qui croissent dans les champs sont des baobabs, des tamariniers, des _Ficus_, des _mbeps_ (_Sterculia tomentosa_ G. et P.). La pomme de Cayor (_Parinarium macrophyllum_ Sab.) est assez commune dans le pays. Citons encore quelques rôniers ; mais c’est du côté de Piregourèye que ces végétaux sont abondants, formant une véritable futaie, clairsemée il est vrai.

_Pout._

_Jardin de la gare._ — Les légumes et les arbres fruitiers y réussissent bien. Les légumes viennent plus beaux qu’en Corse, me dit le chef de gare. Ils réclament peu de soins. Il suffit de les arroser fréquemment, de couvrir les salades avec des tuiles, pour les faire blanchir. Le fruitier contient de beaux arbres plantés depuis une dizaine d’années : citronniers, orangers, pommiers d’acajou, papayers, corosoliers. Dans tout le village indigène, les papayers abondent. Ils sont ramifiés en ombelle au sommet. Une papaye vaut de 0 fr. 10 à 0 fr. 15 au détail. Au passage du train les enfants nègres viennent en offrir aux voyageurs. Les arbres fruitiers du jardin, malgré leur âge (une quinzaine d’années), sont arrosés souvent. En ce moment, les orangers et les citronniers sont chargés de fruits. Le pommier-cannelle a donné tous les siens. Les corosoliers en portent quelques-uns encore verts.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : FIG. 6. — DAKAR. — Sacs d’arachides au moment de l’embarquement sur le Warf.]

Le grand fléau des arbres fruitiers, quand ils sont jeunes, est le termite. Ce sont les termites qui s’opposent à l’introduction d’un grand nombre des arbres de France. A l’état adulte, les arbres fruitiers tropicaux sont fréquemment envahis par le _Loranthus_ du pays, dont les graines gluantes sont transportées par les oiseaux (merles métalliques et autres). Dans le jardin de la gare, j’ai vu des _Loranthus_, sur les arbres cultivés suivants : l’oranger, le citronnier, le pommier- cannelle, le corosolier, le _Ben ailé_, le lilas de l’Inde (_Melia Azedarach_ L.). Quand on se contente d’arracher les branches du _Loranthus_, il repousse très bien aux nœuds qui se forment à la hauteur de la pénétration des racines dans le tronc. La façon de végéter de ce parasite est tout à fait analogue à celle du gui (_Viscum album_ L.) de notre zone tempérée.

Sur les bords de la ligne de chemins de fer croissent en haie vive le _Manihot_ et le _pourguère_ (_Jatropha Curcas_ L.) qui servent de clôture. Dans d’autres parties de la voie, on utilise pour cet usage l’Euphorbe balsamique du pays ou _Salane_ des Volofs (_Euphorbia balsamifera_ Ait.). Dans le village, les _pourguères_ sont très communs ; les grands _Ipomæa_ rouges, à tiges épineuses, s’enlacent partout le long des clôtures des cases et retombent en guirlandes du plus gracieux effet.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : FIG. 7. — GORÉE. — Rochers de basalte.]

_Environs de Pont-Marigot de la Tamna._

De nombreux _Ficus_ se trouvent aux environs du village, notamment le _dob_ (_Ficus Vogeli_ Miq.) dont on a beaucoup parlé dans ces derniers temps comme producteur de caoutchouc. Il pousse souvent sur les autres arbres : Caïlcedrats, Baobabs ; tous les pieds sont entièrement couverts d’entailles qui se referment en ce moment ; les _dobs_ portent un grand nombre de petits fruits jaunes commençant à mûrir, mais presque tous ces fruits ont à leur intérieur des vers qui dévorent les graines. C’est par le bouturage qu’il faudra surtout chercher à multiplier ces plantes.

Je trouve à acheter deux boules de caoutchouc _dob_ ; c’est une substance rouge qui n’est ni élastique, ni nerveuse. Quand on la tire, elle se brise sans offrir de résistance et adhère légèrement aux doigts. Elle s’obtient par évaporation du latex. C’est, en somme, un caoutchouc très médiocre, et l’on est surpris de l’engouement qui l’accueillit lorsqu’il fut mis sur le marché de Liverpool en 1896. Les indigènes de Thiès, à qui on en a demandé répondent qu’ils ne peuvent le coaguler. On trouve encore le _Keul_ (_Ficus_ sp.), un _Ficus_ voisin du _F. Sycomorus_ et quelques autres espèces. Autour des jardins du village, on rencontre le grand _Pignon d’Inde_ ou _Pourghère_ (_Jatropha Curcas_ L.), qui est très commun. C’est un reste de la culture rationnelle de cette plante qui fut tentée au Sénégal en 1863. Les _Ipomæa_ à fleurs bleues sont communs dans les haies. Le Baobab abonde dans le pays ; par endroits, il a perdu ses feuilles ; au contraire, dans le marigot de la vallée de la Tamna, tous les baobabs sont encore verdoyants, ce qui montre bien que le stade de repos de la végétation au Sénégal est dû au manque d’eau et non à l’abaissement de la température.

Le kad et les _neb-nebs_ (_Acacia arabica_ Willd.) sont assez communs. Les _Khaya_ sont abondants ; il y en a de très vieux ; ceux dont le tronc est renversé par les tornades sont brûlés pour faire du charbon de bois qui se vend sur les marchés de Saint-Louis et de Dakar. On cultive ici le papayer en abondance. Les potirons-courges sont aussi très communs dans le village ; il y en a de formes diverses ; les plus communs sont ovales, sans côtes ni couronne et à fleurs jaunes. Le _kinkéliba_ (_C. micranthum_ G. Don.) abonde partout avec un autre _Combretum_ voisin qui a l’écorce roux-brunâtre. A 4 kilomètres du village, on rencontre un marigot encombré de plantes aquatiques (_Pistia_, _Typha_, _Ceratophyllum_). L’influence de la mer paraît encore s’y faire sentir, car, par place, il est bordé de _Tamarix_. D’ailleurs l’eau serait très légèrement saumâtre, bien que les chevaux et les indigènes la boivent.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : (Cliché de M. Noal).

FIG. 8. — La place d’un village du Cayor plantée de Baobab (à gauche) et de _Ben ailé_ (à droite).]

_Ndoute (Mission du mont Roland)._

La Mission du mont Roland a été créée par les Pères du Saint-Esprit à 15 kilomètres de Thiès, dans une région calcaire très intéressante habitée par une agglomération Sérère. A partir de Thiès, une belle route carrossable conduit jusqu’à 500 mètres de la Mission. La route traverse un ravin assez boisé (comme aux environs de Thiès) où domine le _Zizyphus orthacantha_. On trouve, en outre, des lianes herbacées. Je remarque notamment des _Ipomaea_ épineux et une Dioscorée à petits tubercules aériens en forme de pomme de terre, mais de la dimension d’un pois. La liane _made_ (_Landolphia senegalensis_ Kotschy et Peyritsch) est assez commune sur la route. La liane _Strophantus sarmentosus_ C.DC., à fruit obtus abonde. Ses fruits ne sont pas encore mûrs ; d’ailleurs les indigènes ne connaissent pas le poison fourni par les graines. Le _Lobelia senegalensis_ A.DC., actuellement en fleurs et en fruits, est très commun partout. Le tamarinier et le baobab sont communs. J’ai vu des baobabs décortiqués en train de refaire leur écorce. Une partie des baobabs du ravin du mont Roland ont perdu leurs feuilles. J’aperçois des tamariniers de forte taille ; l’un d’eux a une écorce gris-cendré. Le _Combretum micranthum_ Don. est commun partout, mais surtout vers le mont Roland, de même un _Capparis_ grimpant épineux, fréquent surtout sur les termitières.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : FIG. 9. — Intérieur d’un village wolof (l’arbre du premier plan est un _Ben ailé_).]

A 3 ou 4 kilomètres de Thiès, on rencontre une chapelle isolée, entourée de grands _Agave americana_ L. plantés par les Pères et actuellement en fleurs. Le _nôs_, à inflorescence en ombelle composée, est actuellement en pleine floraison et dégage une odeur de miel agréable. Le mont Roland est situé à environ 18 ou 20 kilomètres de la mission de Thiès. Les hauteurs mamelonnées séparées par des vallons boisés présentent un aspect des plus sauvages. On aperçoit de l’une d’elles, dominant le pays par suite de la réfraction, le lac de la Tamna, avec la mer au loin. L’aspect du pays vu de ce mamelon est tout différent de ce que nous avons vu jusqu’alors aux environs de Thiès. Le sol y est d’un blanc crayeux : c’est du calcaire. On voit de tous côtés de hautes termitières blanches, nues, dominant le sol de la brousse, couvertes souvent de Capparidées ligneuses.

Près d’arriver à la Mission, la route coupe une tranchée curieuse. Le sommet du mamelon est formé de graviers et de morceaux plus ou moins énormes de latérite disloquée, formant des éboulis. Cette latérite, outre la gangue habituelle, contient des rognons blancs et des fragments calcaires. Ce sous-sol est recouvert d’une terre noire d’alluvions, épaisse de 50 centimètres par endroits et pénétrant par places plus avant entre les blocs de latérite sous forme de filonnets noirs. Au- dessous des graviers, on trouve le terrain calcaire perpendiculairement, formant les flancs du vallon vers la Tamna. Ce calcaire est plus ou moins décomposé, corrodé par les eaux. Je n’ai pas vu de blocs absolument en place, mais des bandes stratifiées à demi décomposées qui viennent affleurer çà et là. Des blocs plus résistants, gros comme trois ou quatre fois le poing, jalonnent le sol. Ces blocs sont souvent pénétrés de débris coquilliers parmi lesquels un petit _Ostrea_.

Le sol en se décomposant donne une sorte de marne blanchâtre qui affleure sur l’emplacement même de la Mission. Cette marne est parfois recouverte de terre noire humique ou de cailloutis de latérite. Elle est toujours ramenée à la surface du sol par les termites qui en construisent de hautes termitières arrondies, nues, d’une grande blancheur, toutes différentes de celles que j’ai vues jusqu’à présent en Afrique. Je n’ai pas remarqué de plante spéciale à ces terrains calcaires, sauf, peut-être, une petite Convolvulacée à fleur blanc-rosé. Quand on descend plus bas vers les villages de N’doute-T’vigne à 1.000 mètres de la Mission, le sol blanc, marneux, disparaît et est remplacé par une terre noire formant une couche très épaisse. Près du puits de la Mission, j’ai remarqué dans une excavation : 40 centimètres de terre noire végétale, humique ; 20 centimètres d’une couche de cailloutis dont la grosseur varie entre celle d’une noisette et celle d’une orange, mélangée de sables grossiers (les angles des cailloux sont assez peu arrondis quoiqu’ils aient été roulés) ; 6 mètres de profondeur d’une terre noire qui paraît s’étendre encore plus profondément.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : FIG. 10. — Abords du poste de Podor (Sénégal) avec _Balanites ægyptiaca_.]

Ce terrain est très fertile, on y cultive le mil, actuellement récolté (il se vend 0 fr. 10 le kilog.) et vers le milieu de l’hivernage, on sème les _niébés_, qui à cette époque-ci sont en partie mûrs. Les feuilles jaunissent et une partie d’entre elles sont semées de plaques gris-roussâtre dues à un champignon. Ces _niébés_ (_Vigna Catjang_ Walp.) sont cultivés en grand à Thiès et Pout où ils forment d’immenses champs à perte de vue. Le rendement en est assez grand. Ceux que j’ai vus à _Nd’oute_ appartiennent à la variété à long pédoncule que j’ai rencontrée aussi sur les bords du Niger.

Le mil est placé dans des greniers ou en monceaux disposés sur des pierres, les épis placés horizontalement et rayonnant vers le centre.

Le coton m’a paru beau, ne présentant pas de taches de rouille. Les soies n’en ont pas été examinées. J’ai remarqué quelques pieds d’indigotiers, de ricin, de courges, de calebassiers (_Lagenaria_). J’ai vu porter au marché de Thiès des calebasses d’arachides, mais elles n’étaient peut-être pas originaires du village où on en cultive peu.

La Mission a pris une concession dans les Nyayes, vers la Tamna. Ces terres pourront convenir au cotonnier, peut-être à certains caféiers des terrains bas.

Les habitants du pays, les Sérères, sont tous fétichistes, réfractaires à la religion musulmane, moins à la religion catholique. Ils sont bons cultivateurs, de mœurs paisibles.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : FIG. 11. — SÉBI-KOTANE. — Un coin des Niayes.]

Leurs habitudes ne se sont pas modifiées à notre contact : quand on enterre un mort, on creuse une fosse et on établit un tumulus conique de 2 m. 50 à 3 mètres de diamètre, haut de 1 m. 50. Tout autour se trouve un petit fossé. Si c’est un chef, on le laisse habillé dans son lit, et c’est sa case tout entière qui est recouverte de terre. Ces Sérères sont des buveurs incorrigibles. L’argent qu’ils retirent de la vente de leurs arachides est employé uniquement à acheter du _sangara_ (alcool de traite). Ils apprécient également le vin de palme qu’ils retirent en incisant le sommet de la tige de l’_Elæis guineensis_ L. qui est ici presque à sa limite septentrionale.

[Illustration : (Cliché de M. Rambaud).

FIG. 12. — Un convoi de pasteurs dans le Baol (savanes et steppes d’Acacias.)]

Il n’y a pas de cultures d’arbres fruitiers autour de la Mission ; les Pères s’approvisionnent de fruits et de légumes à leur établissement de Thiès. J’ai vu seulement quelques papayers, des piments, deux ou trois jeunes orangers, quelques bananiers autour du puits. Les végétaux les plus curieux remarqués à N’doute sont de nombreux baobabs et tamariniers (le tamarinier vient dans la brousse) ; quelques _Ficus_ (Keul), le _dob_ (planté à la Mission) ; un gros _Ficus_, à petites feuilles ovales luisantes, offrant plusieurs grandes racines, descendantes, formant des piliers et enterrées. Les _kadas_ sont très abondants et en pleine floraison. J’ai vu aussi quelques _neb-nebs_ ; le Strophantus au milieu de la brousse avec de jeunes feuilles, mais sans fleurs. La petite Acanthacée de la route des convois au Soudan abonde ici (comme à Thiès, Pout, Tivaouane) sous les baobabs et autres arbres offrant beaucoup d’ombre. Les _nguisguis_ sont assez communs. Le palmier maritime du littoral (_Phœnix senegalensis_ Van-Houtte) s’avance jusque là (quelques troncs sont hauts de 2 ou 3 mètres). Je remarque çà et là quelques rôniers, de hautes Graminées en fleurs, etc. Le _Croton lobatus_ L. sauvage existe dans les lougans. De beaux _Vernonia senegalensis_ Less., en floraison, se trouvent à proximité de quelques cases.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

[Illustration : FIG. 13. — DAGANA.]

_Eclipse de lune._ — Il y avait éclipse partielle entre 10 heures et demie et minuit. Malgré les quelques nuages qui couvraient le ciel çà et là, la lune a été entièrement visible pendant toute la durée du phénomène. Durant l’attente, je me suis endormi et j’ai été réveillé un peu après par des détonations de fusils. Les Sérères, voyant l’astre disparaître, tiraient au ciel pour l’arrêter. Pendant tout le temps qu’a duré l’éclipse, ils se sont livrés à des danses de tam-tams avec accompagnement de chants et cris. Le Père supérieur me raconte qu’il y a cinq ou six ans, alors qu’il était à Joal, il y eut une éclipse totale de soleil. On se trouva, pendant cinq minutes, dans une demi-obscurité ; les oiseaux (et spécialement les volailles) devinrent agités et cherchèrent un refuge ; quelques-uns se perchèrent. On sentit un froid assez vif pendant la durée du phénomène.

_Rosée._ — Depuis deux jours le ciel est couvert, le soleil ne s’est pas montré, ni hier ni avant-hier. Ce matin la rosée était intense. De la toiture de la maison de la Mission, elle tombait à grosses gouttes sur le sol qui était détrempé suivant la ligne de projection du bord du toit. La Mission est distante d’une douzaine de kilomètres de la mer, en ligne droite. Pendant la nuit, on entend le bruit des vagues qui déferlent sur la grève.

_M’Bidgem._

On traverse le lac à hauteur de Tiaye. Sur la rive orientale s’étend un large gazon de Graminées desséchées et, par places, un gazon plus ras, plus verdoyant, formé de plantes maritimes. La partie où se trouve encore de l’eau peut avoir, entre Tiaye et M’Bidgem, environ 150 mètres de largeur. Il se trouve un gué où l’_alcaty_ passe facilement avec son cheval sans se mouiller. Mais il existe une série de trois ou quatre ponts, partie en bois, partie en fer, construits par le gouvernement, qui permettent de passer facilement. L’eau du lac est trouble aux bords ; d’après le chef de M’Bidgem, elle n’est pas salée, elle est agitée. Le fond et les bords en sont vaseux, et la partie nouvellement exondée répand une odeur infecte. La vase, sur les bords, est recouverte de larges plaques noirâtres, dégageant une odeur putride. Ce sont probablement des colonies de bactéries. Cette vase est mêlée de débris de coquilles de mollusques. Dès que le pont est traversé, il faut franchir de petites dunes pour arriver au village. Le sable est mélangé d’une quantité prodigieuse de petites coquilles de _Cerithium_, de _Cardium_ et d’une autre petite coquille bivalve, présentant des stries concentriques. Sur ces dunes, les _kadas_ et les baobabs sont abondants, et cela tranche sur la végétation des cuvettes où les essences sont toutes différentes. Les maisons du village sont des cases rondes toutes en paille, grossièrement construites. Tout près se trouve la maison de l’ancien poste en briques, recouvert de chaux ; toutes les ouvertures sont brisées par le vent, le crépissage tombe en ruines. La maçonnerie et les planchers sont solides. Le séjour est agréable pour l’européen de passage. On a une vue splendide sur le lac, s’étendant jusqu’aux dunes de la mer.

_N’Jandes-N’diander._

Ce sont des cuvettes, remplies de terres noires (tourbe) séparées les unes des autres par de petites dunes fixées et séparées également de la mer par des dunes plus hautes. A M’Bidjem, l’eau de ces cuvettes est douce, limpide, et elle sert à la boisson des indigènes. Dans le fond de la cuvette l’eau est à fleur de terre, et même en partie ces cuvettes sont pleines d’eau à l’hivernage. Grâce à l’humidité du sol et surtout à l’humidité de l’air due au voisinage de la mer (grande évaporation dans la journée et condensation, la nuit, sous l’influence du froid), une foule de plantes qui ne dépassent pas le 12e degré croissent en abondance. Tels sont : le palmier à huile, le _Landolphia Heudelotii_, et la plante (Euphorbiacée, à chatons insérés sur les branches) des bords des marigots des environs de Kouroussa. La plus remarquable de ces plantes est l’_Uvaria æthiopica_ Rich., plante de la côte d’Ivoire et de Sierra-Leone, non rencontrée au Soudan. Dans l’intérieur, il faut aller chercher ces plantes dans l’extrême-sud de la Volta et de la région sud du Soudan. Le caféier pourrait réussir sous abri dans cette région et le palmier à huile pourrait fournir cet abri.

_De Niakoulourab à Tiaroye Kan._

Marigots (lacs) de Bobossé, Kriss, Maliké (petit lac).

Ces lacs sont compris entre deux hauteurs de dunes, l’une est le _Batalemi Niander_ ; vers l’intérieur, la crête est le _Saconsemate_. La dune vers la mer est raide et presque nue au sommet ; c’est à la base, vers le lac, qu’il y a des arbres verdoyants. La dune, vers l’intérieur, est peuplée de palmiers à huile, de nombreux _Phœnix_ épineux, de quelques rôniers, d’arbres divers, notamment le _néam_. Pour revenir, on longe le marigot Houie (yoni).

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[Illustration : FIG. 14. — Plantation de céaras à Sedhiou (Casamance).]