Part 1
GEORGES BERNANOS
UNE NUIT
SE TROUVE A LA CITÉ DES LIVRES 27, RUE SAINT-SULPICE, 27 PARIS
MCMXXVIII
CE LIVRE, ACHEVÉ D’IMPRIMER LE CINQ OCTOBRE 1928 SVR LES PRESSES DV MAITRE IMPRIMEVR R. COVLOVMA, A ARGENTEVIL, H. BARTHÉLEMY DIRECTEVR, A ÉTÉ TIRÉ A 1090 EXEMPLAIRES: 15 EXEMPLAIRES NVMÉROTÉS DE 1 A 15, SVR JAPON IMPÉRIAL; 50 EXEMPLAIRES NVMÉROTÉS DE 16 A 65, SVR GRAND PAPIER DE HOLLANDE; 1000 EXEMPLAIRES NVMÉROTÉS DE 66 A 1065, SVR VERGÉ D’ARCHES; ET 25 EXEMPLAIRES NVMÉROTÉS DE I A XXV, HORS COMMERCE SVR PAPIERS DIVERS.
EXEMPLAIRE Nº
UNE NUIT
Patientia pauperum non peribit in æternum.
D’un coup de sa longue cravache de cuir, il frappa furieusement, follement, la douce bête cabrée, toute blanche d’écume. Elle se dressa plus encore, secouant à droite et à gauche sa sotte petite tête obstinée, avec un gémissement presque humain. Les rênes filèrent entre les doigts, puis claquèrent d’un seul coup sec, les quatre fers grincèrent à la fois, le taillis grêle s’ouvrit et se referma sur la croupe... Et il regardait stupidement sa main sanglante, l’oreille encore occupée du bruissement sauvage des feuilles, tandis qu’une pluie de grosses fleurs blanches tombait sur son cou et ses épaules, lourdes comme des fruits.
Le tonnerre du galop roula quelques instants encore à travers l’immense désert d’arbres, puis se confondit par degrés avec la respiration plus vaste du soir. De l’est à l’ouest, toutes les cimes frémirent à la fois, et sans qu’un seul brin d’herbe remuât sur le sol exténué, il entendait peiner et craquer les puissantes membrures, à cinquante pieds au-dessus de sa tête.
--Zut! dit-il simplement, avec un calme qui le surprit. Pas la peine de chercher la sale bête ce soir. Quelle sottise!
Il ramassa par terre une des fleurs étranges et machinalement épongea sa paume et ses doigts poissés de sang. Le pétale, mou comme une pulpe, s’écrasait à mesure sur la plaie gonflée, avec une odeur de poivre et de cannelle, et sitôt touché le sol, ainsi qu’un petit tas de boue grise, il semblait qu’elle commençât d’y pourrir. Il cracha dessus, par dégoût.
D’ailleurs, la rumeur d’en haut s’enflait peu à peu, déferlant d’un horizon à l’autre, sur des centaines de lieues de feuillage peut-être; puis le vent faiblit tout à coup, après une dernière et plus longue plainte, aiguë, déchirante, surnaturelle, et pourtant si vivante qu’une bête inconnue y répondit, au loin, d’un cri pareil. De l’humus noir et vénéneux, gonflé de toutes les fécondités de la corruption, crevé çà et là, ainsi qu’une pâte qui fermente, de grosses bulles livides, d’énormes champignons phalliques, sortait une espèce de buée pesante, à hauteur d’homme. Tournant la tête, il vit noircir la pente du ravin qu’il avait eu tant de mal à descendre, et l’ombre courir entre les troncs à la vitesse d’un cheval au galop. Il ne semblait pas que la nuit tombât du ciel, mais plutôt que le jour remontât lentement, glissât lentement, de bas en haut, comme pompé par cet autre abîme qu’on devinait sans voir, au delà du vaste murmure des feuilles. Le crépuscule insidieux s’évanouit lui-même comme il était venu, au point que le voyageur solitaire ne perçut d’abord des ténèbres qu’une odeur plus violente et plus âcre, parfois doucement miellée, de la forêt endormie. La chaleur était égale, assidue, atroce, irrésistible. Il éclata d’un rire nerveux, qu’il soutint longtemps, ainsi qu’une injure au silence et à sa propre angoisse. Et se laissant enfin glisser à terre, il tâcha de se recueillir, en fermant les yeux.
* * * * *
Le talus sur lequel il appuyait ses épaules cédait sous lui, par petites secousses insensibles. Du sol éboulé dont il entendait l’imperceptible glissement souterrain, jaillit d’abord une patte écailleuse, grise de poussière, de la grosseur d’un demi-doigt, tâtant prudemment l’air, d’un moignon circonspect. Puis l’insecte fabuleux parut, couleur de cendre, dressé sur deux cuisses velues, offrant son ventre bombé et luisant, avec une solennelle lenteur. Après lui un autre, et un autre, et un autre encore, à la file, traçant le même sillon, leurs hideuses petites têtes hérissées d’antennes s’agitant gravement toutes ensemble au rythme de leur marche oblique. Furieux, il en écrasa un au hasard, de sa semelle ferrée. Ils disparurent aussitôt, comme bus par la terre grouillante, sous son hypocrite manteau de feuilles mortes.
--Sacrée, sacrée forêt de malheur! dit-il, en se mettant debout.
* * * * *
Son jeune visage trop tendu marquait une fatigue extrême, et aussi une curiosité presque sensuelle que six mois d’une vie d’aventure n’avait pas encore assouvie. Bien plus: presque à son insu, la surprise émerveillée des premiers jours, aussi libre et fraîche qu’un rêve enfantin, lorsqu’il s’enorgueillissait naïvement dans son cœur d’être allé d’un coup si loin au delà du pays natal, de l’autre côté de la terre, faisait place à un autre sentiment plus fort, dont nulle déception, nul dégoût, n’épuiserait désormais l’essence secrète, empoisonnée. Ce Français de vingt-cinq ans, trop tôt riche et orphelin, qui sur la foi des manuels de colonisation ou des renseignements techniques fournis par les consulats, une lettre de crédit dans sa poche, était venu d’un trait des bords de la Seine à ceux du Guadamarra pour d’illusoires exploitations forestières, avait vécu longtemps d’un petit nombre de mots et d’images, choisis avec soin, faits à sa mesure, grâce auxquels il avait franchi sans péril--c’est-à-dire sans rien hasarder d’indispensable--le dangereux passage de l’enfance à l’adolescence. Et maintenant, cette provision épuisée, dissipée en quelques semaines, sous ce ciel terrible, le jeune avare non moins net et froid que ses yeux pâles, né pour faire une carrière et non pas une vie, d’ailleurs impuissant à reformer d’autres images protectrices, subissait désarmé l’assaut de la nature barbare, toujours hostile, faite pour l’ivresse ou l’ennui. L’embrasement du ciel, la vaste fécondité de la terre, le torrent de vie trouble qui charriait vers le Pacifique, dans le même flot bourbeux, la naissance et la mort lugubrement conjointes, l’avaient d’abord rassasié jusqu’à l’écœurement. Mais il commençait de s’y dissoudre.
* * * * *
Pour le moment, il cherchait des yeux les bêtes disparues comme par miracle, la pointe de la botte tâtant l’ombre, sa bouche pincée d’une moue puérile. Au ras du sol, se glissait encore une espèce de jour sale et flétri, qui rôderait çà et là, il le savait, d’une clairière à l’autre, jusqu’à la pointe de l’aube, jusqu’au rajeunissement du matin. Le sillon creusé par les fortes pattes brunes était toujours visible, brusquement interrompu, à la place même où la troupe ténébreuse avait disparu par enchantement. Il s’était jeté à plat ventre, les coudes repliés, le visage si près de la terre qu’il croyait en sentir la profonde haleine, courte et brûlante, ainsi que d’une bête en amour. Le sang battait sous son front, ses yeux distinguaient à peine le mince filet de terreau brun, qu’il faisait couler entre ses doigts, et il s’entêtait absurdement dans sa recherche, avec une hâte et une maladresse fébriles, grognant d’impatience, comme si déjà l’avait mis hors de lui cette caresse sauvage sur sa face. Enfin, tirant son couteau, à grands coups furieux, il frappa le petit tertre, dont la couche de boue durcie s’effondra aussitôt, dans un nuage de poussière, à l’odeur intolérable. Une masse grisâtre, agitée d’un mouvement frénétique, d’un ondulement de pattes et d’antennes, disparut, laissant à découvert une forme vague, une lueur étrangement douce, où l’homme porta la main qu’il retira presque aussitôt, avec un gémissement de dégoût. Une poignée d’épais cheveux noirs restait prise entre son pouce et sa paume. Il reconnut qu’il avait touché un cadavre.
* * * * *
Cette trouvaille le surprit un peu sans beaucoup l’émouvoir, car il n’est pas rare de rencontrer en plein bois la tombe d’un de ces pionniers que les grandes compagnies emploient pour la récolte du maté. De l’extrémité de sa botte, il écartait doucement les brindilles et les feuilles, dégageait l’humble tête bizarrement pelée et ridée, à peine entamée par les tenailles et les mandibules des petits fossoyeurs, sans doute à cause de l’enduit d’argile rouge que les ensevelisseuses indigènes modèlent de leurs mains de singe sur la face des morts. Évidemment celui-ci était un homme blanc, à en juger du moins par la couleur et le grain plus tendre de la peau, encore visible au sillon des fortes mâchoires, là où s’attache le muscle délicat de l’oreille. Mais comment se trouvait-il ici, sans un peu de terre, sans un nom, sans une croix?... Un crime peut-être?
Il en était là de ses réflexions, lorsqu’il crut entendre le frôlement d’un corps à travers le taillis, deux bonds amples et légers, un grand soupir. Puis tout se tut de nouveau.
Son premier mouvement fut de se jeter à plat ventre derrière la tombe. Il n’eut que le temps de tourner autour du tronc d’un chêne. Une forme humaine, une ombre menue venait d’apparaître à la lisière des broussailles, à peine plus grise que le fond sombre des feuillages. Un moment elle resta immobile, dans la suspension de l’attente. Puis elle glissa sans bruit vers le bord de la fosse, s’accroupit..., se releva d’un bond, surgit tout à coup immense, doublée par son ombre, avec un sifflement de terreur. Il l’avait saisie comme au vol, entourée de ses deux bras, et déjà il roulait à terre, une morsure à sa main blessée, pressant plus fort contre sa poitrine le corps souple et nu, à chaque détente des reins sauvages. Deux fois la douleur faillit lui faire lâcher prise, et il sentait couler le sang et la sueur sur son visage labouré par dix petits doigts, aussi durs que la corne. Enfin, perdant patience, il le frappa cruellement de son poing fermé, à la jointure des côtes, un peu au-dessous des seins puérils. Elle reçut le coup en silence, cessa de combattre, et dit doucement:
--Laisse-moi aller. Lâche-moi. Qu’ai-je fait de mal?
Autant qu’il en put juger dans l’ombre, c’était une fille guarani, et elle parlait le plus vieil idiome, avec l’accent des tribus libres de l’Ouest. Il noua autour des minces poignets, par prudence, la longue lanière de son fouet. Puis, choisissant péniblement ses mots, car il ne savait du dialecte millénaire que ce qu’il est convenu d’en apprendre dans la grammaire du jésuite Lallemonde:
--Le mort, fit-il. Le mort ici... Qu’est-ce que c’est? Hein?
Elle le fixa un moment de son regard calme, sans prêter la moindre attention à ses liens.--Couvre-moi, dit-elle, cette fois en espagnol. J’ai honte.
Elle montrait des yeux l’étoffe de coton, souillée de terre, à ses pieds. Il la lui jeta sur la tête, et les bras toujours tendus, immobile, par un simple mouvement des épaules et des hanches, elle entra dedans, avec une souplesse barbare.
Il se tenait si près, qu’il sentait sur sa joue le souffle de la bouche barbouillée de cannelle, dont on voyait l’écorce aller et venir à la pointe de ses petites dents. La tombe ouverte était entre eux. La tête corrompue luisait toujours, au fond du trou béant. Elle posa dessus son pied nu.
--Mon maître, dit-elle (il n’y a qu’un mot dans sa langue, pour désigner le maître ou l’amant).
--Pourquoi l’as-tu déterré? reprit-elle en espagnol. Les bêtes le prendront. C’est moi qui l’ai mis là. Il n’y a pas beaucoup de terre dessus. Je suis trop petite. Tu ris. Je ne mens pas... Une mule l’a porté jusqu’ici (elle frappait du talon avec colère), mais c’est moi qui ai creusé sa fosse, une vraie tombe, la tombe des hommes de mon pays. Sur sa poitrine, tu verras, j’ai mis un bison d’argile. Oh! c’était un homme beau et fort! Délie-moi les mains. Je poserai une grosse pierre sur sa pauvre tête, et tu pourras tasser la terre autour, avec tes bottes.
--Tiens-toi tranquille, vilain singe! fit-il durement. Je ferai bien l’affaire sans toi. Et puis je saurai si tu m’as dit la vérité. A qui es-tu maintenant?
--Au seigneur Alahowigh, répondit-elle. Je te conduirai quand tu voudras: sa cabane est à un demi-mille, là-bas... Au jour, tu la verrais rien qu’en grimpant jusqu’à la première branche de ce pin. Ah! tu peux te fier à moi! Je ne mens jamais...
--Et qu’est-ce qu’il fait, ton seigneur Alahowigh?
--Il est venu d’Ascagna, de très loin, à la dernière saison, avec cet homme mort, pour récolter le maté. A présent, il ne fait rien: il va mourir aussi.
--Quelle histoire! dit-il. Avant de te délier, je vais toujours mettre un peu d’ordre ici. Sois sage. Si tu bouges, je te tordrai le cou. Regarde: tu m’as mordu jusqu’à l’os.
Il tendit vers elle sa main déchirée, sans qu’elle daignât lever les yeux. Alors, il lui mit sous le nez la plaie fraîche, et comme elle rejetait la tête en arrière, il appuya sa paume, brutalement, sur sa bouche frémissante. En un éclair, il vit tout le maigre petit visage se creuser d’angoisse, et elle fit en même temps pour échapper, un saut si brusque, qu’elle roula deux fois sur elle-même, avec une plainte étouffée. Elle se releva aussitôt.
--Je vais t’attacher plus solidement, dit-il. La précaution sera bonne.
Il passa l’autre extrémité du fouet dans sa ceinture, et en hâte, fit retomber la terre dans la tombe. Puis ils se mirent en route tous les deux. Elle le précédait d’un pas tranquille.
* * * * *
La lune était déjà haut dans le ciel lorsqu’ils atteignirent la cabane. C’était une maison de bois solidement construite, au centre d’un défrichement sans doute abandonné depuis des années, bien qu’on y rencontrât encore çà et là, entre les jeunes arbres forts et drus, les vieux troncs noirs brûlés par la flamme, ou des souches pourrissantes. Sur le seuil, à côté d’une grande jarre vide, hors d’usage, énorme dans la lumière blonde, une roue de bicyclette, rongée de rouille. La patte traversée d’un clou de fer, et balancé par la faible brise nocturne, un chat sauvage pendait au-dessus de la porte, à demi dépouillé de sa peau.
Elle s’écarta pour le laisser passer, le suivit docilement, de son pas toujours muet... Mais si promptement qu’elle eût porté ses deux poings liés à la bouche, il vit l’éclair de l’acier, et tira violemment à lui la laisse de cuir. La fille tomba sur les genoux. Le couteau rebondit et sonna deux fois contre la pierre. Il pensa qu’elle l’avait sans doute adroitement happé des dents sur la table, en entrant.
--Holà! dit une voix dans la nuit. Qui va là? Est-ce toi, Mendoze?
--Je vous demande pardon, fit-il poliment. J’arrive en ami, monsieur. J’ai trouvé par hasard une jolie bête d’une espèce très particulière. Je pense que vous ne serez peut-être pas fâché de savoir ce qu’elle faisait, si loin de son maître, en pleine brousse, le soleil couché, sur la tombe d’un camarade. Êtes-vous réellement souffrant, monsieur?
Nulle réponse. Seule, l’ombre démesurée du chat sauvage allait et venait sur le seuil. La prisonnière, toujours à genoux, ne bougeait pas plus qu’une pierre. Mais, bien qu’elle retînt sûrement son souffle, le sifflement léger de la petite poitrine haletante devint perceptible dans le silence.
--Bisbillitta! s’écria soudain l’inconnu, d’un accent extraordinaire.
Il essaya sans doute de se mettre debout, car on l’entendit un moment geindre et jurer.
--Monsieur..., camarade..., n’importe! reprit-il d’une voix épuisée. Fermez la porte derrière vous. Fermez la porte. Elle vous échappera, camarade! Bonté de Dieu! Elle est rusée comme une couleuvre.
--Comptez sur moi, répondit l’autre voix dans la nuit. Inutile de vous tourmenter. J’ai trop bonne envie de savoir le dernier mot de cette histoire, monsieur. Pauvre fille! La voilà tenue en laisse, pour le moment... Mais je n’y vois pas plus que dans un four.
--Allume, Bisbillitta, commanda le malade très doucement. La lanterne est toujours pendue au même clou, je pense. J’aurais préféré crever en paix. Mais il faut à présent que je revoie tes yeux, femme.
Elle se releva silencieusement, et les bras tendus vers son gardien:
--Ferme la porte, dit-elle, et encore, si tu veux, entrave-moi les jambes. Délie-moi seulement les poignets, ils me font mal.
Puis elle battit le briquet, suspendit la lanterne au clou d’une solive.
--Le diable vous brûle, si vous en croyez un mot! cria le mourant. Vous auriez dû la tirer par ici, tout près, camarade, à portée de mes deux mains pourries, là-contre, et plus près encore, le plus près possible, car je n’y vois guère,--j’ai le feu de Dieu dans la tête--je la vois à peine, camarade, mais j’entends tout, absolument tout, j’entends chaque petit battement de son cœur.
La lumière éclairait à demi le buste nu, encore robuste, ruisselant de sueur, tandis qu’il se retournait gémissant sur le tas de chiffons bariolés qui lui servait de lit. De ses doigts écartés, il tâtait l’ombre en aveugle, mais l’Indienne se glissant adroitement au long du mur, gagna l’autre coin de la pièce de son pas silencieux et s’y tint debout, impassible, mouillant de la pointe de la langue ses poignets meurtris.
Peut-être alors le jeune Français eût-il cédé la place aux deux singuliers adversaires, si une certaine pitié ne l’avait emporté à ce moment sur le dégoût. Il aperçut, en effet, le ventre et la poitrine du malheureux marqués de larges taches d’un rouge sombre. Et il pouvait voir aussi le visage défiguré par une horrible enflure, telle que d’un homme piqué par l’ammonic au triple dard.
--Je désirerais vous être utile à quelque chose, dit-il. Je m’appelle Carlos Darnetal. Je viens de Rasami. Je croyais pousser ce soir jusqu’au delà de Rio del Tinto, à l’Hacienda de Camaron. Ma jument a pris peur et s’est échappée (elle ne s’écarte jamais beaucoup, mais je ne la retrouverai qu’au jour). J’ai découvert par hasard, à deux milles d’ici environ, une tombe fraîche et cette Birletta ou Birbilletta--qu’importe le nom!--qui venait rôder autour du mort, Dieu sait pourquoi! et m’a paru diablement louche. D’ailleurs, je vous l’aurais ramenée avec plus d’égard, mais elle est aussi difficile à tenir qu’une belette. Et maintenant, disposez de moi. Je ne croyais pas qu’à trente lieues d’Assencion, on pût risquer de mourir sans aide et sans témoin, comme en plein désert de l’Ouest.
--Écoutez-le, écoutez-le, interrompit le moribond à voix basse, écoutez bien! Vous l’entendrez remuer et gratter... on dirait le nid d’une musaraigne.
--Quoi donc?
--Son cœur. Vois-tu, elle fait la fière et la rusée, je suis plus rusé encore. Elle tremble. Elle tremble jusqu’au fond de son misérable petit cœur de traître. Sûrement, elle va mourir aussi.
Dans sa surprise, le Français interrogea la fille des yeux, mais elle soutint son regard avec insolence.
--Ami, dit-il, laissez cette Bisbillitta tranquille. Tâchez de raisonner, vous êtes un homme... Demain matin, j’irai chercher du secours à Camaron, ou même à Noroni... En attendant, je ne dois pas vous laisser seul avec l’Indienne, si je comprends bien votre désir. Et il ne faudrait pas non plus qu’elle restât liée toute la nuit, car est-elle coupable ou non? Dieu le sait! Avec votre permission je fermerai solidement la porte, et passerai la nuit sur votre seuil, dans mon manteau. Vous m’appellerez, rien qu’en frappant du poing au mur. Avez-vous été piqué par une mouche charbonneuse, camarade?
L’homme le regarda sans répondre. Le Français posa la main sur l’épaule, avec prudence, à une place encore saine, et sentit le froid de l’agonie à travers le cuir léger de son gant.
--Donne-moi à boire, Bisbillitta, dit enfin le mourant. J’ai souillé la cruche, comme un enfant, dans mon délire. Vide-la sur les cendres, et remplis-la de bonne eau-de-vie. Je mâche une écume diablement amère, ma jolie.
Elle obéit de nouveau docilement. Mais la cruche pleine, elle l’offrit à Carlos, et sans daigner baisser la voix:
--Fais-le boire toi-même, seigneur, fit-elle. Il est encore plein de vie, bien que ses longues jambes ne le porteront plus nulle part: le poison a mangé ses reins. Toute sa vie est à présent dans sa tête, et je ne puis m’en approcher. Qu’il me morde, et je suis morte.
--Elle a dit le poison... elle l’a dit... j’entends tout... geignit le malade. Oh! petite chienne! Camarade, je m’appelle Alahowigh, qui est un nom de païen. Je m’appelle aussi Lelandais, du nom de feu mon père. Et pour l’homme que tu as vu là-bas dans la terre, il s’appelait Picard. Et voilà que celle-ci nous a empoisonnés tous les deux.
--N’en crois rien, seigneur, fit-elle en souriant. Ils ont fait cuire de mauvais champignons et les ont mangés, c’est la vérité.
Le Français vérifia d’un regard la fermeture de la porte, dont il avait abaissé l’énorme loquet de chêne que Bisbillitta n’eût soulevé qu’à grand’peine; puis il prit sur la table une sorte de timbale de fer, l’emplit, et la tendit au malheureux qui s’en saisit en grognant de plaisir. Alors seulement il revint vers la fille. Elle jouait tranquillement avec une patate douce, tombée à terre, du bout de son orteil nu.
--Ne mens pas, dit-il. L’autre est mort depuis longtemps, dix jours peut-être? Je l’ai vu, je le sais. Ils n’ont pas mangé les mêmes champignons, c’est sûr. Réponds-moi franchement. Je te croirai, car ce seigneur est ivre sans doute, ou son mal le fait délirer. Veux-tu répondre?
Elle se balançait sur les hanches, la tête penchée sur l’épaule droite, et son profond regard suivait imperceptiblement chaque mouvement de son corps ingénu. Tout à coup, sa voix jaillit dans le silence.
--Demande-lui d’abord ce qu’il a fait de l’homme blanc, son compagnon. Pour lui, je te dirai, c’est un métis. Sa mère était une femme de ma tribu, une mendiante, une esclave, rien. Quel chien aurait seulement léché sa main noire?
Elle se tut et gémit, car le gobelet de fer, lancé à toute volée, venait de l’atteindre au-dessus des sourcils.
--Ne l’écoutez pas, monsieur! Ai-je l’air d’un sauvage? Faites-la taire, camarade. J’aime mieux mille poisons sous ma peau que ce filet de voix douce dans ma tête... Bisbillitta!
Il s’était traîné hors de son grabat, et gisait maintenant au milieu de la pièce, parmi les chiffons éparpillés, roulant terriblement les épaules, et tâchant de tirer après lui ses cuisses mortes, en pleurant.
--Camarade, son père, à elle, était un voleur guarani, un pillard, un chef d’assassins aux longues oreilles. Dieu nous punisse pour avoir amené avec nous l’orpheline, en croupe, à travers tout le Chako! Je vais encore te dire: elle fait la sauvage ainsi, mais elle a été instruite, elle qui te parle, oui. Elle sait lire et compter, je le jure! Elle a été un an chez les Pères de la Merci, camarade!
--Malheur sur toi! répliquait la fille, livide. Tu ravaleras en mourant toute cette écume. Seigneur, il a voulu de moi, telle est la vérité. Je le méprise, bien que je sois sa servante. Il était jaloux de l’homme blanc. Ils se sont enivrés ensemble, puis il l’a tué. Et moi, à présent, je le fais mourir. Le poison l’a déjà tout consumé: aucun dieu ne le sauverait.
--Tu avoues donc, sacrée petite vermine! cria le Français exaspéré. Cette fois, je m’en vais te ficeler comme un jambon.
Elle fit aussitôt un bond immense, mais Darnetal s’était déjà rué vers la porte. Une longue minute ils restèrent immobiles, face à face, d’une extrémité à l’autre de la vaste pièce vide, respirant avidement, mêlée aux vapeurs de l’alcool, l’haleine terrible de la nuit. Alors, le Français saisit son fouet par un bout et brandissant la lourde poignée de cuivre, la fit tourner comme une fronde.
--Attention! Prends garde! geignait le moribond d’une voix suppliante, ne lui fais pas de mal! Ne brise pas sa tête chérie! Doucement! Doucement! Rends-toi, Bisbillitta, il n’y a pas de honte, il est fort. Rends-toi, ma fille. Aie pitié, camarade! ce n’est pas une femme comme les autres. Une seule goutte de sa chère salive sucrée me rendrait la vie, et elle était entre nous deux jadis comme une branche de pommier fleuri.