Part 2
Il avait refermé sur la botte du Français, en gémissant, sa large main de coureur des bois. L’Indienne coula son regard vers la terre, vit tout en un clin d’œil, s’enleva comme un oiseau, et vint se poser si près de son ennemi qu’il fit pour l’atteindre un pas rapide. La boule de cuivre lui échappa en sifflant, et alla sonner sur les poutres, tandis qu’il s’écroulait au sol, la face écrasée contre l’argile. Tout se passa dans un éclair. Il reçut le petit corps, lancé à toute vitesse au travers des reins. De ses deux cuisses, elle pressait étroitement la jambe libre, et glissant son bras nu autour du cou, elle posa l’autre main sur la nuque, en se roidissant. L’air manqua aux poumons du Français, et il sentait craquer ses vertèbres.
--Donne ton couteau, disait-elle tout bas en guarani. Je le veux. Donne! Donne!
L’attaque avait été trop précise et trop prompte, calculée avec tant d’art, pour qu’il pût lui opposer sans péril une résistance brutale. Au contraire, il mollit ses muscles, s’abandonna, roula doucement sur lui-même, jusqu’à ce qu’il eût dégagé sa hanche droite. D’ailleurs, la frénésie de la lutte, l’étreinte silencieuse du corps bondissant, et aussi l’odeur de l’alcool l’avaient comme enivré. Presque à son insu, sa propre main se serra autour de la poignée de l’arme avec une violence inouïe. Et il frappa de bas en haut, si fort qu’il ne sentit aucune résistance, et crut d’abord avoir manqué son coup.
Elle s’était relevée en même temps. Le regard qu’elle lui donna avait une espèce de sérénité triste, une majesté barbare, et quelque chose encore, qui ressemblait à une incompréhensible tendresse. C’était la nuit, la nuit même, l’immense nuit de la terre sauvage, son appel impérieux, sa soumission désespérée, la chaleur femelle de ses flancs d’ombre. Tel quel, il n’osait affronter ce regard, sans pouvoir néanmoins baisser le sien. Et, comme dans la lutte la lanterne s’était détachée de la poutre et brûlait à terre, il la ramassa sans mot dire, honteusement.
La fille était toujours devant lui, immobile, mais la tête à présent penchée vers le sol. Elle eut un mouvement des épaules d’une lassitude et d’une dignité incomparables, et s’éloigna lentement, d’un pas un peu inégal, les deux mains croisées sur son ventre, jusqu’au coin le plus ténébreux, où elle s’assit, ramenant sur ses genoux sa pauvre robe de coton, en silence.
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--Monsieur... Hé! monsieur, disait l’homme étendu (ce vague murmure s’élevait à peine au-dessus du sol) monsieur... fais-lui rendre le couteau, camarade. Méfie-toi. Elle l’a pris à ma ceinture, la rusée.
--Fichez-moi la paix, vous! cria Darnetal, furieux. Vous avez failli me faire tuer, imbécile! Encore un mot, et je flanque le feu à votre baraque. Il y a de quoi devenir fou, ma parole! Que m’importe son couteau! Je l’ai arraché de ses mains tout à l’heure. Il faut qu’elle l’ait escamoté de nouveau, satanée petite sorcière.
Il éleva la voix sur cette dernière injure, par défi, et aussi dans l’espoir qu’elle allait répondre, tenir tête, qu’il entendrait de nouveau sa voix bien vivante. Car déjà, au fond de lui-même, il ne doutait plus de l’avoir sérieusement blessée.
--Une sorcière, vous l’avez dit, monsieur. Toute baptisée qu’elle est, je la crois plus noire que l’enfer. Ahi! Ahi!... Ho!... vous ne connaissez pas le pays au delà de Gourmian? Non?... Des diables, de vilains sauvages. Les hommes blancs, les vrais hommes blancs comme nous, monsieur, à vivre là-bas, est-ce qu’ils ne gâtent pas leur sang, ne croyez-vous pas, camarade?
Mais le Français ne se sentait plus d’humeur à poursuivre une aventure incompréhensible, et d’ailleurs, il craignait d’être dupe.
--Assez de discours! J’ai agi comme un nigaud en me mêlant de ce qui ne me regardait pas. Bien malin celui qui saurait, d’elle ou de vous, qui est le menteur, car peut-être étiez-vous d’accord pour me tuer et me voler, hein?... Oui! Oui! Et qui donc a tenu ma botte quand je sautai sur la petite gueuse, tout à l’heure? Dès demain je vous flanque la police d’Assencion au derrière: on saura si vous tombez ou non de la lune. Car je donnerais ma tête à couper que la bicoque n’est pas à vous. Néanmoins, il se peut que vous soyez sérieusement malade, et je ne suis pas un type à laisser par terre, sur le dos, comme une tortue, un homme qui va mourir. Si vous en êtes capable, liez-moi les mains autour du cou: je vais tâcher de vous porter jusqu’à votre lit.
Mais il ne put retenir une grimace de compassion lorsque le moribond tendit ses bras, avec la docilité d’un enfant. Le regard aveugle exprimait la résignation, la honte, une soumission presque abjecte. Maintenant toujours l’homme pressé contre sa poitrine, il rassembla du pied les chiffons, en fit un tas, et le coucha dessus. Puis il se mit à marcher de long en large pour calmer ses nerfs et rêver à la décision qu’il allait prendre.
Si absorbé qu’il fût, ou peut-être en raison même de son exaltation, il entendait nettement chacun des bruits légers qui troublaient un à un le silence. Au bout d’un instant, il crut s’apercevoir que le râle du malade à peine distinct, mais lent et régulier, s’interrompait dès qu’il avait tourné le dos, pour reprendre sitôt qu’il marchait de nouveau vers le grabat. Il s’arrêta, prêta l’oreille. L’inconnu appelait en effet, à voix très basse, humblement, comme s’il désirait et redoutait à la fois d’être entendu:
--Camarade... s’il vous plaît... hé! camarade?
Le Français s’approcha brusquement et dit:
--Que me voulez-vous?
--La fille... L’avez-vous tuée? Elle ne fait pas plus de bruit qu’une mouche.
--Laisse la fille tranquille! Elle est là-bas dans son coin, sage comme une image. Je m’occuperai d’elle tout à l’heure. Et que te fait à présent une fille ou dix filles, puisque tu seras mort demain?
--Oh! fit l’homme, elle s’étonne de me voir encore en vie, voilà tout. Elle connaît son poison. L’autre nuit, je vais te dire, je l’ai entendue s’asseoir tout près de moi une heure, deux heures, qui sait? Je n’ai pas ouvert les yeux ni bougé un poil de moustache. Quand elle se penchait pour mieux voir, je sentais son souffle sur ma joue. J’étais encore vigoureux, j’aurais pu... Mais alors le sang blanc a parlé, camarade... tu ne crois pas? mon vrai sang, je le jure! Ainsi je l’ai épargnée. Un Espagnol, tu penses, un de ces singes au poil noir, dis-moi, ne l’aurait-il pas étranglée? Car il est sûr qu’elle m’a fait mourir, je le sais... Excuse-moi encore, camarade: tu n’as ni le teint, ni l’accent des hommes de ce pays: il faut que tu sois Russe ou Allemand?
--L’alcool te travaille, fit sèchement Darnetal. Tu ferais mieux de dormir. Qui sait? Le médecin viendra peut-être, et te sauvera.
--Ahi! Ahi! celle-ci en sait plus long que le médecin, sois sûr. Il n’y a pas de salut pour moi. Que m’importe? Je l’ai voulu. La police montée d’Assencion mettra-t-elle le nez dans mes affaires? Je n’ai de compte à rendre à personne, sinon peut-être à ce mort, que tu as vu dans la terre. Et pour l’alcool, sache qu’il m’empêche de souffrir: voilà mon ventre gros déjà comme une outre, et je n’ai encore presque rien senti... Un dernier mot encore, camarade. Tu parles espagnol avec un certain accent... Es-tu Français?
--Je suis Français, en effet, fit Darnetal. Et il ajouta par moquerie, cruellement: Et toi?
--Nous sommes donc du même sang, dit l’homme tout à coup dans son prétentieux jargon, mais aussi d’une voix si lente, si profonde, que le rire du jeune homme sécha littéralement sur ses lèvres.
«Mon père était un seigneur français, vieux et sage. Il avait combattu et tué jadis, à ce que je sais, un de ces soldats qui portent de l’or dans une sacoche, et il a été condamné par les juges de ce pays, car il y était craint et redouté. Puis il s’est échappé sur un radeau, à travers un fleuve immense, là-bas, à des centaines et des centaines de milles vers le nord. Et il est venu vivre en homme libre, au delà du Rio Colorado, loin de ses ennemis, hors de leur portée... Pour moi, je l’accompagnais sans cesse, je ne l’ai quitté non plus que son ombre, et il m’a fait tel que je suis. Depuis ma jeunesse jusqu’à ces derniers mois, le croirais-tu? je n’ai connu d’autre homme véritablement blanc, sinon celui-là dont tu as ouvert la tombe--et il n’était pas des nôtres, je le jure! (Qu’importe un chien de plus ou de moins?) Sans doute, je ne sais ni lire, ni écrire, bien que je puisse compter sans me tromper, à la manière des sauvages, et cependant je n’ignore pas que notre peuple est un grand peuple, supérieur à tous les autres, qui a vaincu les Anglais et coupé la tête même à son roi Napolion. Quelle ville peut être comparée à Parisse, je te demande, et mon père était né dans une autre belle cité qui se nomme San Tropez. Je sais encore que nos femmes sont les plus belles du monde, redoutées même de la police, indomptables, et pourtant généreuses et magnifiques envers leurs amants. Voilà longtemps que je remue ces idées dans ma tête, car le poison m’est sorti sous la peau il y a un jour et une nuit, et alors j’ai connu que la chasse était finie... Donne-moi à boire, laisse-moi boire tout mon saoul, hardiment! Heureux sois-tu dans ta jeunesse, pour être venu de si loin vers moi, à une telle heure! Il convient désormais, camarade, que je m’applique à mourir selon les coutumes de notre nation.
--Es-tu fou? dit sottement Darnetal, penchant vers le grabat son visage sans rides. Rêves-tu? Je te donnerai autant d’alcool que tu voudras, pourvu que tu me laisses en paix, avec ces sombres histoires. Il n’est pas temps de mourir, mon vieux, mais de te reposer. Je filerai vers Camaron dès l’aube.
--Ahi! Ahi! gémit l’homme. Je vois que tu me méprises.
Il laissa retomber ses épaules sur les chiffons sordides. Sa pauvre bouche écumeuse remuait terriblement, sans qu’il parvînt d’abord à proférer aucun son. Puis il glissa son bras droit sous ses reins, en grinçant des dents, soit d’impatience, soit de douleur, car il semblait que son torse ne fût plus qu’une masse pesante. Le Français avait lui-même dégagé sa propre épaule, par prudence, et il suivait tous ses mouvements d’un œil agile, le poing fermé. Le clair de lune, tournant autour de la hutte, projetait maintenant jusqu’à eux l’ombre immobile de l’Indienne.
Enfin la main du malheureux reparut, tenant bien serré un petit sac de cuir brut, au poil usé, qu’il tâta longtemps des doigts.
--Mets-toi devant, fit-il. Cache-moi un moment. Elle est si attentive et si rusée! Vois ce sac: reconnais-le. Tu le prendras sous moi dès que je serai mort... Dès que je serai mort, tu le prendras... Il y a de quoi s’amuser plus d’une semaine, à Noroni ou à Tuihto, pour un garçon de ton âge. Cela est à toi, camarade, cela t’appartiendra (je n’ai rien d’autre!) si tu daignes enseigner à un homme de ton pays ce que tes pères, là-bas, t’ont appris. Hélas! le mien reçut son coup au lever de l’aube, et mourut le soir même, la tête fracassée, loin de moi, son fils, entre les mains de vieilles femmes aux dents noires, qui font la médecine des sauvages, lui... un Français... Quoi donc, ami! Une mauvaise nuit est tôt passée, tu verras encore bien des saisons! Je t’offre un prix raisonnable pour cette affaire, je ne veux pas mentir. Oui, nous ferons cette affaire ensemble, commodément. Le froid m’a saisi, je me sens déjà tout vide et bourdonnant comme un nid de mouches. Approche-toi de moi. Je t’obéirai point par point. S’il y a des paroles, je suis en état de les prononcer. Ami, je t’écoute...
La surprise laissa Darnetal sans voix, mais son cœur se serrait cependant de pitié.
--Je ferai ce que tu veux, dit-il, je ne te quitterai pas cette nuit. Et si la fille te gêne, je la jetterai dehors dans un instant. Par exemple, ne me demande pas l’impossible: je n’abuserai pas de ta simplicité. On t’a raconté des histoires, camarade, ou tu les as rêvées... De ce côté-ci de la mer, ou de l’autre, il n’est pas deux façons de mourir. Sans doute, nous aussi, nous avons nos vieilles femmes à médecine et nos sorciers, mais c’est bon pour les imbéciles. Je ne te cacherai pas que je ne prends plus au sérieux ces niaiseries. Ne te tourmente pas, reste en paix. Je te donnerai autant d’alcool que tu peux en désirer: avec un peu de chance, tu passeras en dormant, camarade!
--Malheur sur toi! dit le moribond entre ses dents. Je ne t’ai jamais fait aucun tort, et tu refuses cela même qu’on ne peut refuser qu’une fois à un homme. Je veux te montrer les papiers, des lettres écrites dans ta langue, une autre feuille avec des signes dessus, et tout... Vois toi-même si mon père était ou non ce que j’ai dit. Et tu trouveras encore un livre que je respecte à l’égal d’un dieu, car, avec lui, il avait traversé la mer, et il en avait grand soin, comme d’un charme.
Dans sa hâte il jetait, une par une, sur sa poitrine nue, les pauvres reliques de son cœur, la photographie d’un cuirassier, aux cheveux tondus, tenant son casque sur la hanche. (_A son petit trognon d’amour_, disait la dédicace, _le grand Louis_), quelques lettres amollies par le temps et la sueur, et enfin une bizarre feuille de service, datée et timbrée, sur laquelle Darnetal put lire, en écriture moulée de sergent-major:
PÉNITENCIER DE FALLORI
Journée du 27 août 1880.
3e Section (surveillant général Gros). Deuxième corvée de bois. Liste des hommes.
... et en marge, souligné au crayon bleu: _ne détacher, sous aucun prétexte, les détenus Proust, Janne et Lelandais._
A ce moment la main du moribond ayant tâté au fond du sac un livre relié de toile brune, se resserra dessus, et il l’éleva péniblement à la hauteur de son front, avec un gémissement enfantin. Puis il fixa sur Darnetal un regard dévoré d’inquiétude, dont celui-ci put à peine supporter la prière muette.
--Tout est bien, tout est en règle, balbutia le jeune homme, bêtement. N’aie aucun souci. Tâche de dormir.
--Au nom de ton propre père... commença l’homme.
Mais il n’acheva pas: sa poitrine épuisée retentit encore d’une plainte terrible, inhumaine. Il tendit le bras. Son énorme et faible poing vint heurter le visage du Français, sans lui faire aucun mal, et retomba toujours fermé sur le sol ainsi qu’une boule inerte, avec un bruit mou. Et aussitôt le malheureux éclata en sanglots convulsifs.
--Pardonne! seigneur, suppliait-il, pardonne... Je ne suis qu’un chien. Je me traîne à tes genoux. Je te baise les pieds. Ah! ce seul coup jadis, il y a quelques heures encore, t’eût écrasé la face! N’aimes-tu pas l’argent? La fille a cousu dans sa robe un beau disque d’or qui pèse bien dix guazus, je te le donne... Tu le prendras. Ahi! Ahi! qui peut se vanter de tromper un seigneur comme toi, si sage? Tu lis dans le cœur... Sûrement tu vois couler le sang dans ma peau. Et il est vrai que j’ai bu le lait d’une sauvagesse. La maudite fille a dit vrai, Bisbillitta, ma jolie, petit serpent. N’asseois pas un misérable dans sa honte... Épargne celui qui a perdu sa force! Qu’importe le ventre dont je suis sorti, puisque je vais rentrer dans la terre! Approche-toi de moi, seigneur, ne me trompe pas. Je connais ton secret. Il y a un secret des hommes blancs. Comment l’aurais-je appris, sinon par Bisbillitta, la chérie? Oui, je sais que l’eau fut répandue sur sa tête, et que morte elle sera l’égale et la compagne des autres femmes, pour une vie qui ne finit pas. Et moi? Hélas! j’ai vieilli parmi ces singes, méprisé même de mon père, bien que je lui fusse plus soumis qu’un esclave, et son commandement était dur. Pourtant, écoute-moi! Par le soleil qui luira demain, par ta célèbre nation, par ce que tu as de plus sacré--que dire encore?--par ta première femme, camarade, par la première femme dont tu as desserré les genoux, je te jure! mon père était bien celui-là que tu as vu ici peint, avec ses habits magnifiques; les papiers très précieux lui appartiennent, et il lisait de ses yeux dans ce livre que je tiens. N’ai-je pas le droit d’être fier d’un tel homme? S’il m’eût conduit dans son pays, qui se serait soucié de ma mère, je te demande? J’y eusse vécu libre et puissant. Hélas! Hélas! Alors qu’il t’est si aisé de me satisfaire, veux-tu que je paraisse tout à l’heure devant lui, et qu’il rougisse encore de moi? Serais-je un de ces chiens, à jamais?
--N’ajoute rien, dit le jeune Français, cela suffit. Je prends tous les dieux à témoin, d’ici ou d’ailleurs, bons ou mauvais, que tu n’es pas plus un chien que moi, qui te parle. Et tu ne t’en iras pas, camarade, que je ne t’aie embrassé sur les joues, à la mode de mon pays, comme je le ferais pour un frère. En attendant, je vais m’efforcer de te contenter.
Il se leva brusquement, et en deux pas fut devant la silencieuse fille, toujours accroupie à l’angle du mur, immobile, bien qu’un peu d’air, entre les rondins du mur, fît flotter lentement le bas de sa robe.
--Bisbillitta, fit-il, allons! Du diable si je démêle le vrai et le faux dans toute cette histoire, mais d’une manière ou d’une autre, tu as fait assez de mal, je pense...
La tête penchée reposait presque sur les genoux, entre les deux bras croisés. Il voyait la nuque de cuivre, lisse et nue.
--Lève-toi, dit-il durement. Pourquoi ruser? et il lui frappa l’épaule de sa main ouverte. Le petit corps glissa en avant, roula sur lui-même et demeura étendu, gravement, le genou plié sous les cuisses. Un jet de sang déjà épais rougit instantanément la misérable jupe, souillée de terre.
--Que veux-tu? supplia l’homme, avec terreur. Ordonne qu’elle se taise. Ah! que je ne l’écoute plus en ce monde! Hé! ah! il me semble que je sens d’ici l’odeur de ses bras toujours frais. Vois-tu, camarade, l’écorce d’un jeune arbre n’a pas d’autre parfum, et d’y penser seulement, cela met de la salive sous ma langue. Ordonne qu’elle se tienne tranquille encore un moment...
--Il faut donc que le couteau ait glissé dans ma main... dit le Français. Une arme pour rire... un joujou... Elle est morte.
Il avait parlé presque à voix basse, et l’agonisant n’entendit que le dernier mot, car il répondit après un silence, mais avec un calme étrange:
--Morte? Ho! tu ne la connais pas. Elle s’enroule parfois comme un petit serpent, et reste immobile tout un jour. Ce qu’elle veut ou ne veut pas, qui le sait? Laisse-la. Retiens seulement ce que je vais dire: je te donnerai ce que j’ai promis. Les piastres t’appartiennent, tu en feras ce que tu voudras. Mais décidément, tu mettras le livre avec moi dans la terre. De tout ce que j’ai possédé, c’est le seul bien qui ne m’ait jamais déçu. Que de fois j’ai vu mon père y lire en suivant chaque ligne du doigt, le visage riant, épanoui! Et mon père, même parmi les sauvages, fut traité avec honneur. Que n’eût-il pas été parmi les siens! Je veux que tu ouvres ce livre à la première page, tout à l’heure, et tu épelleras chaque mot, très, très lentement, pour que j’entende à mon aise le langage de votre nation et les derniers ordres de mon père. A présent, fais toi-même ce que tu as promis.
--Quoi donc?
--Donne le secret... Donne le secret avant que je ne meure. Dans un instant l’alcool--une pinte de cette eau-de-vie, camarade--ne pourra plus rien pour moi.
--Je dois te dire... commença le jeune Français.
Mais il n’osa poursuivre. D’un regard furtif, il mesurait la distance qui le séparait de la porte, il l’eût franchie d’un bond, il eût percé à travers la broussaille comme une bête, il respirait déjà la nuit profonde. L’aveugle ramait doucement l’air de ses mains ouvertes, le faible cadavre barrait le seuil du geste vain de ses bras en croix, nul obstacle que la parole d’un moribond, sans doute coupable de meurtre, fils de forçat, voleur lui-même. Et pourtant cette parole lui parut tout à coup la plus solennelle qu’il eût jamais entendue, qu’il entendrait jamais en ce monde, impossible à éluder, d’une autre espèce. La naïveté même en était plus urgente et plus dure qu’aucune menace, qu’aucune espèce de malédiction. Elle mit littéralement le jeune homme à genoux, rouge de honte.
--Je dois... je dois t’avouer, camarade... Ne me blâme pas. Comment t’expliquerais-je? Eh! bien, là, oui, vieux frère... ne te fâche pas. Je donnerais dix ans de ma vie, je le jure! pour être en état de t’accorder ce que tu demandes. Je ne puis te mentir. On m’a appris ces choses-là dans ma jeunesse... peut-être. Et si la fille avait parlé, quoi! cela me serait revenu, sans doute... Il est vrai que les Français ont une religion, ainsi que les sauvages. Beaucoup l’ont oubliée, hein? Naturellement, il serait facile de te tromper. Je te verserais de l’eau sur la tête, en bégayant n’importe quoi. Ce n’est pas possible, non! Mais écoute bien, camarade. Je sais du moins que ce Dieu est juste et bon. Il a pitié des hommes méchants et il est mort pour eux, cloué par les pieds et par les mains, en pleurant. Voilà ce que je sais. Recommande à lui ton âme. S’il existe, sois sûr qu’il a pitié de toi plus que moi-même, qu’il connaît ton désir, et qu’il a déjà posé sa main sur ton vieux cœur plein de péchés. Ne m’en demande pas plus: je porterai le poids de la faute, s’il y en a une.
Dans sa surprise, le moribond avait réussi à se soulever un peu sur ses coudes et, la tête droite, il fixait sur les yeux du Français un regard aussi noir et attentif que celui d’un animal pris au fer.
--Peut-être dis-tu vrai, fit-il après un silence horrible, peut-être non... Mais en acceptant de porter le poids de cette faute tu parles raisonnablement.
--Laisse-moi te donner un baiser!
--Non! dit l’homme. Est-il croyable que tu aies laissé perdre un secret si merveilleux qui referait de moi un petit enfant?
Il se laissa glisser en arrière, et frappa le sol si rudement des épaules et de la nuque que Darnetal le crut mort. Le livre avait roulé à terre. Il le ramassa. C’était un de ces almanachs tels que les colporteurs en proposaient jadis aux ivrognes et aux belles filles, à la porte des cabarets sur les champs de foire, sots et sordides. Il s’ouvrit de lui-même aux pages les plus usées, noires de crasse, marquées çà et là d’un pouce énorme, au chapitre sans doute lu et relu:
MILLE ET UNE BLAGUES A FAIRE EN SOCIÉTÉ suivi de cent manières de gagner l’apéro par JEAN LOUSTIC