Chapter 2 of 5 · 33394 words · ~167 min read

partie l

’âme bienheureuse d’Isabelle, en faisant vivre sa mémoire, puisqu’il avait tué son corps. Il imagina, pour qu’il en fût ainsi, de convertir en sépulture la chapelle où il habitait, et où elle avait été mise à mort; je vais vous dire de quelle façon.

Il fit venir des artistes de tous les pays d’alentour, soit de bonne volonté soit par menaces; ayant ensuite rassemblé environ six mille ouvriers, il fit choisir d’immenses rochers dans les monts voisins, il les entassa en une seule masse qui, de la base au faîte, avait nonante brasses de haut, et il y renferma la chapelle qui contenait les restes des deux amants.

Il imita ainsi le superbe mausolée qu’Adrien fit élever sur les rives du Tibre. Il voulut qu’auprès du sépulcre se dressât une haute tour qu’il destina à lui servir pendant quelque temps d’habitation. Il fit construire sur la rivière qui courait au pied un pont étroit, large seulement de deux brasses. Le pont était long, mais si étroit qu’à peine il pouvait donner place à deux cavaliers,

A deux cavaliers qui auraient marché de front, ou qui seraient venus à la rencontre l’un de l’autre. Le pont n’avait ni parapet, ni barrière, et l’on pouvait facilement tomber de chacun de ses côtés. Rodomont voulut que le passage de ce pont coûtât cher à tout guerrier, soit païen, soit baptisé, car il jura de faire avec leurs dépouilles mille trophées pour le tombeau d’Isabelle.

En dix jours, peut-être un peu moins, le pont, jeté au-dessus du fleuve, fut achevé. Mais le sépulcre ne fut point aussi prompt à se construire, non plus que la tour à s’élever. Lorsqu’elle fut terminée, on établit sur la cime une vedette, chargée d’indiquer à Rodomont, par le son du cor, la venue de tout chevalier.

Rodomont s’armait aussitôt et venait disputer le passage, tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre. Si le chevalier se présentait du côté de la tour, le roi d’Alger se transportait sur l’autre bord. Le pont étroit servait de champ clos, et pour peu que le cheval déviât de la ligne, il tombait dans le fleuve qui était très profond. Il n’y avait pas de péril égal au monde.

Le Sarrasin avait imaginé ce genre de combat pour être exposé à tomber souvent du haut du pont la tête la première dans le fleuve, où il aurait été obligé de boire beaucoup d’eau. Il voulait expier ainsi l’erreur où l’avait entraîné le vin bu outre mesure. L’eau, non moins que le vin, rachète la faute que la main ou la langue a commise sous l’influence du vin.

En peu de jours, beaucoup de chevaliers passèrent par là; quelques-uns y arrivèrent tout naturellement en suivant leur chemin; c’étaient ceux qui allaient en Italie ou en Espagne, et qui n’avaient pas d’autre route plus fréquentée. D’autres y vinrent d’eux-mêmes, estimant l’honneur plus que la vie, et désireux de faire montre de leur vaillance. Et tous, là où ils croyaient cueillir la palme, étaient forcés d’abandonner leurs armes; beaucoup y perdaient en même temps la vie.

Si ceux qu’il abattait étaient païens, Rodomont se contentait de les dépouiller de leurs armes qu’il suspendait aux marbres de la chapelle, après y avoir fait inscrire les noms de ceux à qui elles avaient d’abord appartenu. Mais il retenait prisonniers tous les chrétiens, et les envoyait ensuite en Algérie. Les constructions n’étaient pas encore achevées, lorsque le fou Roland vint à passer par là.

Le comte, dans sa folie, arriva par hasard sur les bords de cette grande rivière, où Rodomont, comme je vous l’ai dit, faisait bâtir en grande hâte. La tour ni le sépulcre n’étaient terminés, et le pont l’était à peine. Le païen armé de toutes pièces, hors son casque, se trouvait justement sur le pont, au moment où Roland y arriva.

Roland, poussé par sa folie furieuse, franchit la barrière et se met à courir sur le pont. Mais Rodomont, la face troublée par la colère--il se tenait à pied en avant de la grande tour--crie de loin après lui et le menace, ne le jugeant pas digne de le repousser avec l’épée: «--Arrête-toi, vilain, indiscret, téméraire, importun et arrogant.

«Ce pont est fait uniquement pour les seigneurs et les chevaliers, non pour toi, bête brute.--» Roland, dont la pensée était fort loin, s’avance toujours et fait la sourde oreille. «--Il faut que je châtie ce fou--», dit le païen. Et, dans cette intention, il s’élance pour le précipiter dans l’eau, ne pensant point trouver qui lui réponde.

En ce moment, une gente damoiselle arrive sur les bords du fleuve et s’apprête à passer le pont. Elle est richement vêtue; sa figure est belle, et, sous ses manières accortes, elle montre une grande réserve. C’était, s’il vous en souvient, seigneur, la damoiselle qui s’en allait cherchant des nouvelles de Brandimart son amant, partout ailleurs qu’où il était, c’est-à-dire à Paris.

Fleur-de-Lys--c’est ainsi que se nommait la damoiselle--arriva près du pont, au moment même où Roland entrait en lutte avec Rodomont qui voulait le jeter dans la rivière. La dame, qui avait longtemps fréquenté le comte, le reconnut sur-le-champ, et s’arrêta, remplie d’étonnement à la vue de la folie qui le faisait ainsi aller nu.

Elle s’arrêta pour regarder comment se terminerait la lutte furieuse de deux hommes si vigoureux. Pour se faire tomber l’un l’autre du haut du pont, tous deux concentrent toute leur force. «--Comment se fait-il qu’un fou soit si fort?--» se dit entre ses dents le fier païen. Et de çà, de là, il tourne et s’agite, plein de dépit, d’orgueil et de colère.

De l’une et l’autre main il cherche à le saisir à l’endroit le plus favorable; il lui passe adroitement entre les jambes, tantôt le pied droit, tantôt le pied gauche. Rodomont, aux prises avec Roland, ressemble à l’ours stupide qui croit pouvoir déraciner l’arbre d’où il est tombé, et qui, lui attribuant sa mésaventure, s’acharne contre lui dans sa rage haineuse.

Roland, dont l’esprit était perdu je ne sais où, et qui se servait uniquement de sa force, de cette force prodigieuse dont personne au monde, à quelques rares exceptions près, n’aurait pu se défendre, se laissa tomber à la renverse, du haut du pont, avec le païen qu’il tenait embrassé; tous deux tombèrent dans le fleuve et allèrent jusqu’au fond. L’onde rejaillit en l’air et le rivage en gémit.

L’eau les fit sur-le-champ se séparer. Roland est nu, et nage comme un poisson. Des bras et des pieds il fait si bien qu’il regagne le rivage. A peine hors de l’eau, il se met à courir, sans s’arrêter à regarder en arrière, et sans s’inquiéter s’il s’expose au blâme ou à l’éloge. Mais le païen, empêché par ses armes, revient plus lentement et avec plus de peine au rivage.

Pendant la lutte, Fleur-de-Lys avait, en toute sécurité, traversé le pont et la rivière. Elle avait visité le sépulcre dans ses moindres recoins, pour voir s’il n’y avait pas trace du passage de son Brandimart. N’y voyant ni ses armes ni ses vêtements, elle espère le retrouver ailleurs. Mais retournons au comte qui laisse derrière lui tour, fleuve et pont.

Ce serait folie à moi que de promettre de vous raconter une à une les folies de Roland. Il en commit tant et tant, que je ne saurais comment en finir. Mais j’en choisirai quelques-unes des plus éclatantes et dignes d’être citées dans mes vers, et qui me paraissent nécessaires à mon histoire. Je ne tairai point, entre autres, l’aventure merveilleuse qui lui arriva dans les Pyrénées, au-dessus de Toulouse.

Le comte, depuis qu’il avait été pris de folie furieuse, avait parcouru beaucoup de pays; il arriva enfin au sommet de la chaîne de montagnes qui sépare la France de l’Aragon. Il se dirigeait du côté où le soleil se couche, suivant un étroit chemin qui surplombait une vallée profonde.

Du côté opposé, s’en venaient deux jeunes bûcherons qui poussaient devant eux un âne chargé de bois. S’apercevant à son aspect qu’il avait la cervelle vide, ils lui crièrent d’une voix menaçante qu’il eût à reculer ou à se ranger de côté, et à laisser libre le milieu du chemin.

Roland ne fit pas d’autre réponse que de presser le pas d’un air furieux, jusqu’à ce qu’il fût arrivé vers l’âne. Alors, il le saisit par le flanc et, avec cette force qui n’avait point d’égale, il le lança si haut, qu’il semblait un petit oiseau volant dans les airs. L’âne alla tomber sur la cime d’une colline qui se dressait à un mille de la vallée.

Puis le comte s’approcha des deux jeunes gars. L’un d’eux fut en cette circonstance plus heureux que prudent. Il se jeta, par peur, du haut d’un ravin haut de deux fois trente brasses. Il tomba au beau milieu d’un amas de ronces, d’herbes et de terre molle. Il en fut quitte pour quelques égratignures au visage, et put s’échapper sain et sauf.

L’autre s’accrocha à une souche qui sortait du rocher, espérant grimper jusqu’à la cime assez promptement pour éviter les atteintes du fou. Mais celui-ci, acharné à sa poursuite, le saisit par les pieds pendant qu’il s’efforçait de grimper, et, écartant les bras autant que faire se put, il le fendit en deux morceaux,

De la même façon qu’on écartèle un héron ou un poulet, lorsqu’on veut donner leurs entrailles en pâture au faucon ou au vautour. L’autre, qui avait risqué de se casser le cou, put se vanter d’avoir échappé à une belle mort! Il le raconta dans la suite comme un vrai miracle, et ce récit vint aux oreilles de Turpin qui l’écrivit à notre intention.

Roland fit encore beaucoup d’autres choses étonnantes en traversant la montagne. Enfin, après avoir longtemps erré, il descendit, du côté du midi, sur la terre d’Espagne. Il prit la route qui longe la mer dont les flots baignent les rivages de l’Aragon, et, sous l’influence de la folie qui le poussait, il songea à se creuser une tanière dans le sable,

Afin de se garantir du soleil. Il s’enfouit dans le sable aride et léger, et il y était à moitié caché, lorsque survinrent par hasard Angélique la belle et son mari qui descendaient, comme je vous l’ai raconté plus haut, des monts Pyrénées sur le rivage espagnol. Elle arriva à moins d’une brassée du comte sans l’avoir encore aperçu.

Que ce fût là Roland, elle ne pouvait le penser, tellement il différait de ce qu’il était d’habitude. Depuis que cette fureur le possédait, il était toujours allé nu, à l’ombre et au soleil. S’il était né dans les champs de Sienne, dans les pays où les Garamantes adorent Jupiter Ammon, ou près des monts où le grand Nil prend sa source, il n’aurait pu avoir la peau plus brûlée.

Ses yeux étaient quasi cachés dans sa tête; il avait la figure maigre et décharnée comme un os, la chevelure inculte, hirsute et en désordre, la barbe épaisse, épouvantable, hideuse. A peine Angélique l’eut-elle vu, qu’elle s’empressa de tourner bride, toute tremblante. Toute tremblante et emplissant le ciel de ses cris, elle se retourna pour chercher secours auprès de son compagnon.

Dès que Roland, dans sa folie, l’eut aperçue, il se leva d’un bond pour la saisir, tellement son gracieux visage lui plut, et tellement l’appétit lui en vint subitement. De l’avoir tant aimée et respectée, aucun souvenir ne restait plus en lui; il court derrière elle, à la façon d’un chien qui poursuivrait une bête fauve.

Le jouvenceau qui voit le fou poursuivre sa dame, le heurte avec son cheval, et le frappe en même temps juste au moment où il lui tourne le dos. Il croit lui séparer la tête du buste; mais la peau était dure comme un os, et, à vrai dire, plus que l’acier. Roland en effet était né complètement invulnérable.

Roland, se sentant frapper par derrière, se retourne, et en se retournant, il serre le poing; avec cette force qui dépasse toute mesure, il frappe le destrier du Sarrasin. Il le frappe sur la tête et, comme s’il était de verre, il la brise et tue le cheval. Puis il s’élance de nouveau sur les traces de celle qui fuyait devant lui.

Angélique chasse sa jument en toute hâte; elle la presse du fouet et de l’éperon. Il lui semble que si elle pouvait voler aussi vite qu’une flèche, elle irait encore trop lentement. Soudain, elle se rappelle l’anneau qu’elle a au doigt et qui peut la sauver. Elle le porte à sa bouche, et l’anneau, qui n’avait rien perdu de sa vertu, la fait disparaître comme une lumière qu’un souffle éteint.

Soit qu’elle eût peur que la jument ne trébuchât, soit qu’elle fît un faux mouvement en changeant l’anneau de place,--je ne puis affirmer quel est le vrai--au moment même où elle plaça l’anneau dans sa bouche, et où elle rendit ainsi invisible son beau visage, elle leva la jambe, vida les arçons et se trouva à la renverse sur le sable.

Il s’en fallut de deux doigts qu’elle ne fût atteinte par le fou, qui, dans le choc, lui eût ôté la vie. Elle fut, en cette occurrence, grandement favorisée par la fortune. Cependant elle cherche le moyen de se procurer une autre monture, ainsi qu’elle a fait déjà, car elle ne peut plus songer à ravoir jamais celle qu’elle vient de quitter, et qui galope sur le rivage, poursuivie par le paladin.

Ne doutez point qu’elle ne sache se pourvoir, et suivons Roland, dont l’impétuosité et la rage augmentent en voyant Angélique disparaître. Il poursuit la jument sur le sable nu, et en approche toujours de plus en plus. Déjà il la touche et, la saisissant par la crinière, puis par la bride, il s’en rend enfin maître.

Le paladin s’en empare avec la même joie qu’un autre se serait emparé d’une donzelle. Il rassemble les rênes et la bride, et, d’un bond, saute en selle. Il la fait courir pendant plusieurs milles, de çà, de là, sans lui laisser de repos, sans jamais lui ôter la selle ni le frein, et sans lui laisser goûter ni herbe ni foin.

En voulant franchir un fossé, il roule au fond avec la jument. Non seulement il n’éprouve aucun mal, mais il ne sent pas même la secousse. Quant à la malheureuse bête, elle se brise l’épaule au fond du fossé. Roland ne voit pas comment il pourra la tirer de là; finalement, il la charge sur son épaule et, sous ce poids énorme, il parcourt encore trois portées d’arc.

Mais sentant que la charge devient trop lourde, il la dépose à terre, et cherche à la tirer après lui. La jument le suit d’un pas lent et boiteux. Roland lui disait: «--Marche!--» mais il parlait en vain. Du reste, l’eût-elle suivi au galop, que son désir insensé n’eût pas été satisfait. A la fin, il lui enlève le licol et l’attache par le pied droit.

Puis il la tire après lui, et la réconforte en lui disant qu’ainsi elle pourra le suivre plus facilement. Le poil et la peau de la malheureuse bête restent aux pierres du chemin, et elle meurt enfin de fatigue et de coups. Roland ne s’en aperçoit même pas, et, sans la regarder, il poursuit son chemin en courant.

Il va, la traînant toujours, bien que morte. Il dirige sa course vers l’Occident. Sur son passage, il saccage palais et chaumières. Lorsqu’il éprouve le besoin de manger, il s’empare des fruits, des viandes, du pain; tout lui est bon, pourvu qu’il l’engloutisse. Partout il use de sa force contre les gens, laissant celui-ci mort, celui-là estropié. Il s’arrête rarement, et va sans cesse devant lui.

Il aurait traité de même sa dame, si elle ne s’était cachée, car il ne distinguait plus le noir du blanc, et croyait être utile en nuisant à tout le monde. Ah! que maudits soient l’anneau et le chevalier qui l’avait donné à Angélique. Sans lui, Roland se serait vengé, et du même coup en aurait vengé mille autres.

Et ce n’est pas celle-là seulement qui aurait dû tomber aux mains de Roland, mais toutes celles qui existent aujourd’hui, car, de toutes façons, elles sont toutes ingrates, et, parmi elles, il ne s’en trouve pas une de bonne. Mais avant que les cordes détendues de ma lyre ne rendent un son en désaccord avec mon chant, il vaut mieux le renvoyer à une autre fois, afin qu’il soit moins ennuyeux pour qui l’écoute.

CHANT XXX.

ARGUMENT.--Étranges preuves de folie de Roland.--Mandricard et Roger combattent l’un contre l’autre pour l’écu d’Hector et l’épée de Roland. Roger est blessé et Mandricard est tué.--Bradamante reçoit des mains d’Hippalque la lettre de Roger et se plaint de lui.--Renaud vient à Montauban, et emmène avec lui ses frères et ses cousins au secours de Charles.

Quand la raison se laisse dominer par l’impétuosité et la colère; quand elle ne sait pas se défendre de l’aveugle fureur qui pousse la main et la langue à nuire à ses propres amis, bien qu’ensuite on en pleure et qu’on en gémisse, la faute commise n’en est point rachetée. Hélas! je pleure et je m’afflige en vain de tout ce que, dans un moment de colère, j’ai dit à la fin du dernier chant.

Mais je suis comme un malade qui, après avoir pris longtemps patience, ne peut plus résister à la douleur, cède à la rage et se met à blasphémer. La douleur passe, ainsi que l’irritation qui poussait la langue à maudire. Le malade se ravise et se repent, il a honte de lui-même; mais nous ne pouvons faire que ce que nous avons dit n’ait pas été dit.

J’espère beaucoup, dames, en votre courtoisie, pour obtenir un pardon que j’implore de vous. Vous m’excuserez; car si j’ai failli, c’est sous l’influence de la frénésie, vaincu d’une âpre passion. Rejetez-en la faute sur mon ennemie qui me traite d’une telle façon que je ne pourrais pas être plus mal traité. C’est elle qui me fait dire ce dont je me repens ensuite. Dieu sait que c’est à elle que le tort appartient; quant à elle, elle sait si je l’aime!

Je ne suis pas moins hors de moi que le fut Roland, et je ne suis pas moins excusable que lui qui s’en allait errant à travers les monts et les plaines, et qui parcourut ainsi la plus grande partie du royaume de Marsile. Pendant plusieurs jours, il traîna, sans rencontrer d’obstacle, la jument toute morte qu’elle était. Mais arrivé à un endroit où un grand fleuve entrait dans la mer, force lui fut d’abandonner son cadavre.

Sachant nager comme une loutre, il entra dans le fleuve et gagna l’autre rive; au même moment, un berger arrivait, monté sur un cheval qu’il venait abreuver dans le fleuve. Bien que Roland s’avance droit sur lui, le berger qui le voit seul et nu ne cherche pas à l’éviter: «--Je voudrais,--lui dit le fou--faire un échange de ton roussin avec ma jument.

«Je te la montrerai de l’autre côté, si tu veux, car elle gît morte sur l’autre rive; tu pourras ensuite la faire panser. Je ne lui connais pas d’autre défaut. En y ajoutant peu de chose, tu peux me donner ton roussin. Descends-en donc de toi-même, car il me plaît.--» Le berger se met à rire, et, sans répondre, il va vers le gué et s’éloigne du fou.

«--Je veux ton cheval: holà! n’entends-tu pas?--» reprend Roland; et, plein de fureur, il s’élance. Le berger avait à la main un bâton noueux et solide; il en frappe le paladin. La rage, la colère du comte dépassant alors toutes les bornes, il semble plus féroce que jamais. Il frappe du poing sur la tête du berger qui tombe mort, les os broyés.

Le comte saute à cheval et s’en va courant par divers chemins, saccageant tout sur son passage. Le roussin ne goûte jamais foin ni avoine, de sorte qu’en peu de jours il reste sur le flanc. Roland n’en va point à pied pour cela; il entend aller aussi en voiture tout à son aise; autant il en rencontre, autant il en prend pour son usage, après avoir occis les maîtres.

Il arriva enfin à Malaga et y commit plus de dommages que partout ailleurs. Non seulement il sema le carnage parmi la population, mais il extermina tant de gens que cette année, ni la suivante, les vides qu’il fit ne purent être comblés. Il détruisit et brûla tant de maisons, que plus du tiers du pays fut ravagé.

Après avoir quitté ce pays, il vint dans une ville nommée Zizera, et qui s’élève sur le détroit de Gibraltar ou de Zibelterre--car on l’appelle de l’un et de l’autre nom.--Là, il vit une barque qui s’éloignait de terre; elle était pleine de gens qui s’ébattaient joyeusement sur les eaux tranquilles de la mer, aux rayons naissants du matin.

Le fou commença par leur crier de toutes ses forces de l’attendre, car l’envie lui était venue de monter sur la barque. Mais c’est bien en vain qu’il prodigue ses cris et ses hurlements, car il était une marchandise que l’on n’embarque pas volontiers. La barque file sur l’eau, aussi rapide que l’hirondelle qui fend l’air. Roland presse son cheval, le frappe, le serre, et comme une catapulte, le pousse à la mer.

Force est enfin au cheval d’entrer dans l’eau. En vain la pauvre bête veut reculer; en vain il résiste de toutes ses forces; il y entre jusqu’aux genoux, puis jusqu’au ventre, jusqu’à la croupe; bientôt on ne voit plus que sa tête qui dépasse à peine la vague. Il n’a plus espoir de revenir en arrière, et les coups de houssine lui pleuvent entre les oreilles. Le malheureux! il faut qu’il se noie, ou qu’il traverse le détroit jusqu’à la rive africaine.

Roland n’aperçoit plus ni la poupe ni la proue du bateau qui lui avait fait quitter le rivage pour se jeter dans la mer. Il a fui dans le lointain, et les flots mobiles le cachent aux regards. Roland pousse toujours son destrier à travers l’onde, résolu à passer de l’autre côté de la mer. Le destrier, plein d’eau et vide d’âme, cesse de vivre et de nager.

Il va droit au fond et il aurait entraîné son cavalier avec lui, si Roland ne s’était soutenu sur l’eau par la seule force de ses bras. Il se démène des jambes et des mains, et rejette, en soufflant, l’eau bien loin de sa figure. L’air était suave et la mer dans tout son calme. Et ce fut fort heureux pour le paladin, car pour peu que la mer eût été mauvaise, il y aurait perdu la vie.

Mais la Fortune, qui prend soin des insensés, le fit aborder au rivage de Ceuta, sur une plage éloignée des murs de la ville de deux portées de flèche. Pendant plusieurs jours, il courut à l’aventure le long de la côte, du côté du Levant, jusqu’à ce qu’il vînt à rencontrer, se déployant sur le rivage, une armée innombrable de guerriers noirs.

Laissons le paladin mener sa vie errante; le moment reviendra bien de parler de lui. Quant à ce qui, seigneur, arriva à Angélique après qu’elle eut échappé des mains du fou, à la façon dont elle trouva bon navire et meilleur temps pour retourner en son pays, et dont elle donna le sceptre de l’Inde à Médor, un autre le chantera peut-être sur un meilleur luth.

Pour moi, j’ai à parler de tant d’autres choses, que je ne me soucie plus de la suivre. Il faut que je reporte ma pensée vers le Tartare qui, après avoir écarté son rival, jouit en paix de cette beauté dont l’Europe ne renferme plus l’égale, depuis qu’Angélique l’a quittée et que la chaste Isabelle est montée au ciel.

Mais l’altier Mandricard ne peut jouir entièrement du bénéfice de la sentence qui lui a octroyé la possession de la belle dame, car il a sur les bras d’autres querelles. L’une lui est suscitée par le jeune Roger, auquel il ne veut pas céder le droit de porter l’aigle blanche sur ses armes; l’autre, par le fameux roi de Séricane, qui veut lui faire rendre l’épée Durandal.

Agramant perd sa peine, ainsi que Marsile, à vouloir débrouiller cet inextricable conflit. Non seulement il ne peut parvenir à les rendre amis, mais Roger ne veut point consentir à laisser à Mandricard l’écu de l’antique Troyen, et Gradasse exige qu’on lui rende l’épée; de sorte que l’une et l’autre querelle sont loin d’être apaisées.

Roger ne veut point qu’il se serve de son écu contre un autre adversaire que lui; de son côté Gradasse n’entend point qu’il combatte, excepté contre lui, avec l’épée que le glorieux Roland portait d’habitude. A la fin, Agramant dit: «--Trêve aux paroles, et voyons ce que la Fortune décidera. Celui qu’elle désignera passera le premier.

«Et si vous voulez encore plus me complaire, ce dont je vous aurai une obligation éternelle, vous allez tirer au sort à qui de vous combattra, mais à la condition que le premier dont le nom sortira de l’urne sera chargé de vider les deux différends, de façon que, s’il est vainqueur, il aura vaincu aussi pour le compte de son compagnon; et, s’il est vaincu, il aura succombé pour tous les deux.

«Entre Gradasse et Roger, je crois que la différence est nulle, ou à peu près, comme valeur, et celui des deux qui combattra le premier se comportera excellemment sous les armes. Quant à la victoire, elle sera du côté que la divine Providence voudra. Le chevalier vaincu n’aura rien à se reprocher; tout sera imputable à la Fortune.--»

Roger et Gradasse n’opposèrent mot à la proposition d’Agramant, et furent d’accord que le premier d’entre eux dont le nom sortirait, se chargerait de l’une et l’autre querelle. En conséquence, leurs noms furent écrits sur deux billets ayant même ressemblance et même forme et renfermés dans une urne que l’on agita longtemps, de manière à les bien remuer.

Un innocent enfant mit la main dans l’urne et prit un billet; le hasard amena le nom de Roger et laissa au fond celui du Sérican. On ne saurait dire quelle allégresse ressentit Roger, quand il vit son nom sortir de l’urne. Par contre, le Sérican en fut très affligé; mais ce que le ciel décide, force est de l’accepter.

Le Sérican passe tout son temps, met tous ses soins à conseiller, à aider Roger, afin qu’il soit vainqueur. Il lui montre une à une et lui rappelle toutes les choses qu’il a déjà expérimentées par lui-même; comment on se couvre tantôt de l’épée, tantôt de l’écu; quelles bottes sont mauvaises et quelles sont celles dont on est sûr; à quel moment il faut avancer ou reculer.

Le reste de ce jour, où l’accord avait eu lieu ainsi que le tirage au sort, est consacré de part et d’autre par les amis à encourager les deux guerriers, selon l’usage. La foule, avide d’assister au combat, s’empresse d’occuper les places. Beaucoup veillent toute la nuit, dans la crainte d’arriver trop tard le lendemain.

La vile multitude attend avec impatience que les deux braves chevaliers en viennent aux mains, car elle n’en voit pas et n’en comprend pas plus long que ce qui se passe devant ses yeux. Mais Sobrin et Marsile, qui voient plus loin et comprennent ce qui peut nuire ou être utile, blâment cette bataille et Agramant qui la permet.

Ils ne cessent de lui faire voir quel grave dommage ce sera pour le peuple sarrasin, quel que soit celui des deux qui meure, de Roger ou du roi tartare. La mort d’un seul de l’un d’eux profitera plus au fils de Pépin, que celle de dix mille autres guerriers, parmi lesquels il serait difficile d’en retrouver un aussi brave.

Le roi Agramant reconnaît que tout cela est vrai, mais il ne peut plus refuser ce qu’il a promis. Il prie bien Mandricard et le brave Roger de lui rendre sa parole, d’autant plus que l’objet de leur querelle est sans importance et ne mérite pas de subir l’épreuve des armes. Il leur demande que s’ils ne veulent point lui obéir en cela, ils consentent au moins à différer le combat;

Qu’ils reportent leur combat singulier à cinq ou six mois, plus ou moins, jusqu’à ce qu’il ait chassé Charles de son royaume et lui ait enlevé le sceptre, la couronne et le manteau impérial. Mais l’un et l’autre, bien que désireux d’obéir au roi, restent inflexibles, estimant un tel accord honteux pour celui qui y consentirait le premier.

Mais plus que le roi, plus que tous les autres, la belle fille du roi Stordilan fait dépense de paroles pour apaiser le Tartare. Suppliante, elle le prie; elle se lamente et gémit. Elle le conjure de consentir à la demande du roi africain et de vouloir ce que veut le camp tout entier. Elle se lamente et se plaint d’être, grâce à lui, toujours tremblante et pleine d’angoisses.

«--Hélas!--disait-elle,--pourrai-je jamais vivre tranquille, si un nouveau désir vous prend à chaque instant de chercher querelle tantôt à l’un, tantôt à l’autre? Comment pourrai-je me réjouir de ce que la bataille projetée entre vous et Rodomont soit évitée, alors qu’une autre non moins dangereuse est prête à s’allumer?

«Hélas! c’est bien en vain que j’étais fière qu’un roi si glorieux, qu’un chevalier si redoutable consentît à risquer pour moi la mort dans un combat périlleux et acharné, puisque je vois maintenant que vous n’hésitez pas à vous exposer aux mêmes dangers pour une cause si futile! c’était votre ardeur naturelle, et non votre amour pour moi, qui vous poussait.

«Mais s’il est vrai que votre amour soit tel que vous vous efforcez de me le montrer à toute heure, je vous prie par cet amour même, et par cette angoisse qui m’oppresse l’âme et le cœur, de ne pas vous tourmenter plus longtemps de ce que Roger garde sur son écu l’oiseau aux plumes blanches. Je ne sais pas en quoi il peut vous être utile ou nuisible qu’il abandonne cette devise ou qu’il la porte.

«Vous gagnerez peu de chose, et pourrez perdre beaucoup à la bataille que vous allez livrer. Quand vous aurez arraché l’aigle des mains de Roger, ce sera un maigre résultat pour un grand travail. Mais si la Fortune vous est contraire--et vous ne la tenez pas encore par son cheveu--vous serez cause d’un malheur à la seule pensée duquel je sens que mon cœur se déchire.

«Si vous tenez pour vous-même assez peu à la vie pour lui préférer une aigle peinte, qu’elle vous soit au moins chère pour ma vie à moi, car l’une ne saurait s’éteindre sans entraîner l’autre avec elle. Ce n’est pas de mourir avec vous qui me paraît douloureux; je vous suivrai dans la vie, comme dans la mort; mais je ne voudrais pas mourir avec la douleur de descendre après vous dans la tombe.--»

Par de telles paroles et beaucoup d’autres semblables, accompagnées de larmes et de soupirs, elle ne cesse toute la nuit de supplier son amant et de le ramener à des idées de paix. Celui-ci cueille ces douces larmes sur ses beaux yeux humides, et ces tendres plaintes sur ses lèvres plus vermeilles que la rose. Pleurant lui aussi, il répond ainsi:

«--O ma vie, ne vous mettez par Dieu point en souci pour si peu de chose; quand même Charles et le roi d’Afrique, et tout ce qu’ils ont avec eux de chevaliers maures et français, déploieraient leurs bannières contre moi seul, vous ne devriez pas vous en effrayer davantage. Vous paraissez me tenir en peu d’estime, puisqu’un Roger seul vous fait trembler pour moi.

«Vous devriez cependant vous rappeler que seul, et n’ayant ni épée ni cimeterre, j’ai avec un tronçon de lance exterminé une troupe de chevaliers armés. Gradasse, bien qu’il en ait vergogne et dépit, raconte à qui le lui demande qu’il fut mon prisonnier dans un château de Syrie; et pourtant il a une bien autre renommée que Roger.

«Le roi Gradasse ne nie point également, votre Isolier et Sacripant savent aussi--je dis Sacripant, roi de Circassie,--et le fameux Griffon et Aquilant, et cent autres et plus, qu’ayant été faits prisonniers quelques jours auparavant à ce passage, je les délivrai tous, mahométans et gens baptisés, le même jour.

«Leur étonnement dure encore des grandes prouesses que je fis en ce jour et qui dépassèrent ce que j’aurais pu faire si j’avais eu autour de moi, comme ennemis, les armées des Maures et des Francs. Et maintenant Roger, un simple jouvenceau, pourrait, dans un combat seul à seul, être pour moi sujet de péril ou d’affront? Et maintenant que je possède Durandal et l’armure d’Hector, Roger doit-il vous faire peur?

«Ah! pourquoi n’ai-je pas eu besoin de vous conquérir tout d’abord par les armes! Je vous aurais tellement rendue certaine de ma vaillance, que vous pourriez déjà prévoir la fin destinée à Roger. Séchez vos larmes, et de par Dieu ne me faites pas un présage aussi triste. Soyez persuadée que c’est le souci de mon honneur qui me pousse, et non pas l’oiseau blanc peint sur l’écu.--»

C’est ainsi qu’il lui parla. La dame, remplie de tristesse, lui répliqua par une foule de raisons capables non pas seulement de le faire changer de résolution, mais de faire bouger de place une colonne. Elle finit par le vaincre, bien qu’il fût armé et qu’elle fût en jupons, et elle l’avait amené à dire que si le roi leur parlait de nouveau d’un accord, il y consentirait.

Et il l’aurait fait, si, dès le lever de l’aurore avant-courrière du soleil, l’impétueux Roger, qui voulait montrer qu’il portait à juste titre l’aigle brillante, sans écouter davantage les paroles de conciliation, n’avait fait sonner du cor et ne s’était présenté tout armé, dans la lice dont le peuple entourait la palissade.

Aussitôt que le Tartare entend le son éclatant qui le défie au combat, il ne veut plus entendre parler d’accord. Il se jette hors de son lit et crie qu’on lui apporte ses armes. Son visage respire une telle résolution, que Doralice elle-même n’ose plus lui parler de paix ni de trêve. Il faut enfin que la bataille ait lieu.

Mandricard s’arme rapidement et reçoit avec impatience les services de ses écuyers. Puis il s’élance sur le bon cheval qui avait appartenu au grand défenseur de Paris, et il court en toute hâte vers la place choisie pour vider par les armes les grandes querelles. Le roi et la cour y arrivent en même temps que lui, de sorte que l’assaut éprouve peu de retard.

On leur lace en tête les casques reluisants, et on leur remet leurs lances. Puis la trompette donne le signal qui fait pâlir les joues à plus de mille spectateurs. Les chevaliers mettent la lance en arrêt et, donnant de l’éperon dans les flancs de leurs coursiers, ils viennent avec une telle impétuosité à la rencontre l’un de l’autre, que le ciel semble s’abîmer et la terre s’entr’ouvrir.

De l’un et de l’autre côté, on voit s’avancer l’oiseau blanc qui soutient Jupiter dans les airs[8], ainsi qu’on le vit plus d’une fois jadis en Thessalie, mais avec d’autres ailes. Chacun des deux champions montre son ardeur et sa force dans le maniement des massives antennes. Sous le choc terrible, ils sont plus inébranlables que la tour battue des vents ou l’écueil fouetté par les vagues.

Les éclats de leur lance volent jusqu’au ciel. Turpin, très véridique en cette circonstance, raconte que deux ou trois de ces éclats, qui étaient parvenus jusqu’à la sphère du feu, en retombèrent tout enflammés. Les chevaliers avaient saisi leur épée, et, comme des gens peu accessibles à la peur, ils revinrent l’un sur l’autre. Tous deux se frappèrent à la visière de la pointe du glaive.

Ils se frappèrent tout d’abord à la visière. Ils ne songèrent pas, pour se démonter, à donner la mort aux chevaux, ce qui aurait été une mauvaise action, car les pauvres bêtes ne sont pas cause de la guerre. Celui qui penserait qu’ils agissaient ainsi par suite d’une convention conclue entre eux, se tromperait beaucoup et ne connaîtrait pas l’usage antique: en dehors de toute convention, celui qui frappait le cheval de son adversaire, encourait une éternelle honte et un blâme général.

Ils se frappèrent à la visière qui était double, et qui, malgré cela, eut peine à résister à une telle furie. Les coups se succèdent l’un après l’autre; les bottes sont plus serrées que la grêle qui brise et dépouille les branches des arbres, et détruit la moisson désirée. Vous savez si Durandal et Balisarde coupent, et ce qu’elles valent en de telles mains.

Mais ils ne portent pas encore de coups dignes d’eux, tant l’un et l’autre se tiennent sur leurs gardes. C’est Mandricard qui fit la première blessure dont le brave Roger faillit recevoir la mort. D’un de ces grands coups, comme les chevaliers de ce temps savaient en porter, il fend en deux l’écu de son adversaire, lui ouvre la cuirasse, et son glaive cruel pénètre dans sa chair vive.

L’âpre coup glace le cœur dans la poitrine des assistants, dont la majeure partie, sinon tous, manifestaient leurs préférences et leur sympathie pour Roger. Et si la Fortune se prononçait selon le vœu de la majorité, Mandricard serait déjà mort ou prisonnier. C’est pourquoi le coup porté par lui fait frémir tout le camp.

Je crois qu’un ange dut intervenir pour sauver le chevalier de ce coup. Roger, plus terrible que jamais, riposte sur-le-champ. Il dirige son épée sur la tête de Mandricard; mais l’extrême colère qu’il éprouve soudain le fait se presser tellement, que ce n’est pas sa faute si l’épée ne frappe point du tranchant.

Si Balisarde était retombée droit sur le casque d’Hector, c’est en vain qu’il eût été enchanté. Mandricard fut si étourdi sous le coup, qu’il laissa échapper les brides de sa main. Il inclina trois fois la tête, pendant que Bride-d’Or, que vous connaissez de nom, encore tout ennuyé d’avoir changé de maître, courait tout autour de la lice.

Le serpent foulé sous les pieds, ou le lion blessé, n’ont jamais éprouvé une colère, une fureur semblable à celle du Tartare, quand il revint de l’étourdissement où l’avait plongé ce coup d’épée. Sa force et sa vaillance croissent en raison de sa colère et de son orgueil. Il fait faire à Bride-d’Or un bond prodigieux, et revient sur Roger l’épée haute.

Il se lève sur ses étriers et dirige le coup sur le casque de son adversaire et vous croiriez cette fois qu’il va le fendre jusqu’à la poitrine. Mais Roger est plus agile que lui; avant que le bras du Tartare soit redescendu pour frapper, il lui plonge son épée sous l’aisselle droite, s’ouvrant un passage à travers la cotte de mailles qui la protège.

Il retire Balisarde ruisselante d’un sang tiède et vermeil, amortissant ainsi le coup porté par Durandal. Cependant bien qu’il ait ployé la tête jusque sur la croupe de son cheval, la douleur lui fait froncer les sourcils, et s’il avait eu un casque de moins bonne trempe, il se serait souvenu à jamais de ce coup formidable.

Roger ne s’arrête pas; il pousse son cheval, et frappe Mandricard au flanc droit. La finesse et la trempe de l’armure de ce dernier ne peuvent rien contre l’épée de Roger qui ne frappe point vainement et qui n’a pas besoin d’autre preuve pour montrer qu’elle est véritablement enchantée, puisque les cuirasses ni les cottes de mailles enchantées ne peuvent résister à ses coups.

Elle taille tout ce qu’elle touche et blesse au flanc le Tartare qui blasphème le ciel et frémit d’une colère telle, que la mer soulevée par la tempête est moins effrayante à voir. Il s’apprête à déployer toutes ses forces; plein de dédain, il jette loin de lui l’écu sur lequel est peint l’oiseau blanc et saisit son glaive à deux mains.

«--Ah!--lui dit Roger--cela seul suffit à prouver que tu n’es pas digne de porter cet emblème, puisque tu le jettes après l’avoir taillé en deux. Tu ne pourras désormais plus dire qu’il t’appartient.--» Il dit, et il n’a que le temps d’apercevoir Durandal qui descend sur son front avec une telle furie et d’un poids si lourd, que le choc d’une montagne lui paraîtrait plus léger.

L’épée lui fend la visière par le milieu--heureusement pour lui qu’elle ne touche pas le visage;--puis elle retombe sur l’arçon qui ne peut résister, bien qu’il soit doublé d’acier. Le fer atteint le cuissard, l’entr’ouvre comme de la cire, ainsi que l’étoffe qui le recouvre, et blesse si gravement Roger à la cuisse qu’il fut longtemps ensuite à en guérir.

Un double filet de sang rougit les armes des deux adversaires, de sorte qu’on ne saurait dire encore lequel d’entre eux a l’avantage. Mais Roger lève aussitôt ce doute; de son épée qui a déjà châtié tant d’ennemis, il porte un terrible coup de pointe juste à l’endroit que Mandricard a découvert en jetant son bouclier.

Il le frappe au côté gauche de la cuirasse, et trouve un chemin jusqu’au cœur, car le fer entre de plus d’une palme dans le flanc de Mandricard; de sorte qu’il faut que celui-ci tombe et perde tout les droits qu’il pouvait avoir sur l’oiseau blanc et sur la fameuse épée, et qu’il perde aussi la vie, plus précieuse qu’épée et bouclier.

Le malheureux ne mourut pas sans vengeance. Au moment même où il était frappé, il levait son épée et il aurait fendu en deux la tête de Roger, si celui-ci ne lui avait enlevé une bonne partie de sa vigueur et de sa force par la blessure qu’il lui avait faite tout d’abord sous l’aisselle droite.

Roger fut frappé par Mandricard juste au moment où il lui arrachait la vie. Le coup fut encore assez fort pour fendre en deux la coiffe d’acier et le cercle de fer qui la surmontait. Durandal, taillant le casque et les os, entra de deux doigts dans la tête de Roger qui tomba à la renverse, baigné dans un ruisseau de sang.

Celui des deux qui tomba le premier à terre fut Roger; l’autre, avant de tomber, resta encore un instant en selle, de sorte que tout d’abord chacun crut que Mandricard avait remporté le prix et l’honneur de la bataille. Sa Doralice qui partageait l’erreur générale, et qui avait plus d’une fois passé des pleurs au rire, levait les mains au ciel et rendait grâce à Dieu de ce que le combat eût eu une semblable fin.

Mais quand on vit manifestement lequel des deux était vivant et lequel était mort, il se fit un grand changement dans l’esprit des assistants; ceux qui étaient joyeux devinrent tristes. Le roi, les seigneurs et les chevaliers les plus renommés, qui s’affligeaient déjà de la mort de Roger, poussèrent des cris d’allégresse, coururent l’embrasser, exaltant sa gloire et son mérite.

Chacun se réjouit de la victoire de Roger; chacun pense et parle de même à ce sujet. Seul, Gradasse nourrit un sentiment contraire à celui qu’il laisse paraître. Son visage rayonne de joie, mais en lui-même il envie la gloire acquise par Roger, et maudit le sort qui a fait sortir ce nom le premier de l’urne.

Que dirai-je de la faveur, des caresses aussi affectueuses que sincères, dont le roi Agramant combla Roger? Il ne voulut pas lever le camp, ni retourner sans lui en Afrique. C’est en vain qu’il est entouré de tant de braves chevaliers. Depuis que Roger a vaincu et mis à mort le fils d’Agrican, il ne se fie plus qu’à lui, et fait plus de cas de lui que de l’univers entier.

Ce n’était pas seulement les hommes qui étaient ainsi disposés en faveur de Roger, mais aussi les dames qui avaient suivi sur le territoire des Francs les troupes d’Afrique et d’Espagne. Doralice elle-même, bien qu’elle pleurât son amant pâle et inanimé, aurait peut-être suivi l’exemple des autres, si un dur frein de vergogne ne l’avait retenue.

Je dis que peut-être--mais sans l’affirmer--elle aurait pu être inconstante, telle était la beauté, tels étaient le mérite, les manières et la prestance de Roger. Quant à elle, d’après ce que nous avons déjà vu, elle était si facile à changer de sentiments, que, pour ne pas rester sans amours, elle aurait très bien pu porter son cœur à Roger.

Mandricard vivant lui convenait fort bien, mais qu’en aurait-elle fait une fois mort? Il lui fallait se pourvoir d’un amant qui nuit et jour fût vaillant et fort à la besogne. Cependant le médecin le plus expérimenté de la cour n’avait pas tardé à accourir. Après avoir examiné chaque blessure de Roger, il avait répondu de sa vie.

Le roi Agramant fit promptement coucher Roger sous sa propre tente; nuit et jour il veut l’avoir devant les yeux, tellement il l’aime et tellement il s’intéresse à lui. Le roi fait suspendre aux pieds de son lit l’écu et toutes les armes qui ont appartenu à Mandricard, excepté Durandal, qui est laissée au roi de Séricane.

Avec les armes, les autres dépouilles de Mandricard sont données à Roger. On lui donne aussi Bride-d’Or, ce bel et brave destrier que Roland avait abandonné dans sa fureur. Roger l’offre en présent au roi, pensant que ce don lui serait très agréable. Mais laissons tout cela, et revenons à celle pour qui Roger en vain soupire et qu’il réclame en vain.

J’ai à vous parler des tourments amoureux que Bradamante eut à souffrir dans l’attente de son amant. Hippalque, de retour à Montauban, lui avait apporté des nouvelles de celui qu’elle désirait tant. Elle lui raconta d’abord ce qui lui était arrivé avec Rodomont, au sujet de Frontin; puis elle lui parla de Roger, qu’elle avait trouvé près de la fontaine avec Richardet et les frères d’Aigremont.

Elle lui dit qu’il était parti avec elle dans l’espoir de retrouver le Sarrasin et de le punir d’avoir enlevé à une dame son cheval Frontin, mais qu’il n’avait pu accomplir son dessein, parce qu’il avait pris un autre chemin que Rodomont; elle lui expliqua ensuite la raison pour laquelle Roger n’était pas venu à Montauban.

Elle lui rapporta de point en point les paroles que Roger l’avait chargée de transmettre pour s’excuser. Enfin, tirant la lettre de son sein, elle la lui donna. D’un air plus troublé que calme, Bradamante prit la lettre et la lut. Cette lettre lui aurait été bien plus agréable, si elle n’avait pas nourri l’espoir de voir arriver Roger lui-même.

Avoir attendu Roger, et, à sa place, être obligée de se contenter d’un message, voilà ce qui troublait son beau visage de crainte, de douleur et de dépit. Elle baisa dix et dix fois la lettre, reportant sa pensée vers celui qui l’avait écrite. Les larmes dont elle l’arrosa empêchèrent seules qu’elle ne la brûlât de ses soupirs ardents.

Elle lut l’écrit quatre ou cinq fois, et pendant ce temps, elle se fit répéter par son ambassadrice tout ce que celle-ci lui avait déjà dit. Elle l’écoutait en pleurant; on aurait pu croire qu’elle ne se serait jamais consolée, si elle n’avait eu pour la réconforter l’espoir de revoir bientôt son Roger.

Roger avait fixé le terme de son retour à quinze ou vingt jours, et avait affirmé avec mille serments à Hippalque qu’il n’y avait pas à craindre qu’il dépassât ce délai. «--Hélas!--disait Bradamante--qui m’assure des accidents qui peuvent arriver en tous lieux et surtout à la guerre? Qui me dit qu’il ne s’en produira pas un qui détourne tellement Roger qu’il ne puisse plus revenir?

«Hélas! Roger; hélas! qui aurait cru que t’ayant aimé plus que moi-même, tu pourrais me préférer ta nation ennemie? Tu portes secours à ceux que tu devrais combattre, et tu tortures celle que tu devrais secourir. Je ne sais si tu mérites le blâme ou l’éloge, car tu comprends bien peu ce qu’il faut récompenser et ce qu’il faut punir.

«Ton père, j’ignore si tu le sais, fut mis à mort par Trojan; les rochers eux-mêmes le savent; et tu mets tous tes soins à ce que le fils de Trojan ne reçoive ni déshonneur ni dommage. Est-ce là la vengeance que tu tires du meurtre de ton père, ô Roger? Est-ce pour récompenser ceux qui l’ont vengé, que, moi qui suis de leur sang, tu me fais mourir de douleur et de chagrin?--»

La dame adressait ces paroles et d’autres encore à son Roger absent, et versait d’abondantes larmes. Non pas une fois, mais souvent, Hippalque venait lui tenir compagnie et la consolait en lui disant que Roger lui garderait entièrement sa foi, et qu’elle n’avait qu’à l’attendre, puisqu’elle ne pouvait faire autrement, jusqu’au jour marqué pour son retour.

Les consolations d’Hippalque et l’espérance, compagne assidue des amoureux, calmèrent la crainte et le chagrin de Bradamante et la firent rester à Montauban pour y attendre le terme fixé par Roger. Mais celui-ci tint mal son serment.

Ce ne fut point sa faute s’il manqua à sa promesse; et plusieurs causes indépendantes de sa volonté l’empêchèrent de tenir son engagement. Il dut rester pendant plus d’un mois étendu sur son lit, en danger de mort, tellement son état avait empiré depuis le combat qu’il avait soutenu contre le Tartare.

L’enamourée jouvencelle l’attendit jusqu’au jour marqué, mais elle l’attendit en vain. Elle n’en eut pas de nouvelles autrement que par Hippalque et par son frère qui lui raconta que Roger avait pris sa défense, et avait délivré Maugis et Vivien. Cette nouvelle, bien qu’elle lui fût agréable, lui avait cependant causé quelque amertume.

Dans le récit de son frère, elle avait entendu vanter la haute valeur et la beauté de Marphise. Elle avait appris que Roger était parti avec elle en disant qu’il se rendait au camp dans lequel Agramant était mal en sûreté. La dame le félicita d’être en si digne compagnie, mais elle n’avait pas lieu de s’en réjouir, ni de l’approuver.

Et le soupçon qui l’oppresse n’est pas petit, car si Marphise est belle, comme la renommée le rapporte, et que Roger soit resté jusqu’à ce jour près d’elle, c’est un miracle s’il ne l’aime pas. Pourtant, elle ne veut pas le croire encore, et elle espère et elle craint. Dans sa misère, elle attend le jour qui doit la rendre heureuse ou plus infortunée encore. Soupirant, elle reste à Montauban sans jamais porter ses pas au dehors.

Elle y était encore, lorsque le prince, le seigneur de ce beau domaine, le premier de ses frères--je ne dis point le premier par l’âge, mais par l’honneur, car deux autres de ses frères étaient nés avant lui--Renaud, qui jetait sur tous les siens des rayons de gloire et de splendeur, comme le soleil sur les étoiles, arriva un jour au château à l’heure de none. Hormis un page, il n’avait personne avec lui.

La cause de son arrivée était celle-ci: retournant un jour de Brava vers Paris,--je vous ai dit que souvent il faisait ce voyage pour retrouver les traces d’Angélique--il avait appris la fâcheuse nouvelle que ses cousins Vivien et Maugis allaient être livrés au Mayençais. C’est pour cela qu’il avait pris le chemin d’Aigremont.

Là, on lui avait dit qu’ils avaient été délivrés, que leurs ennemis étaient morts et détruits, que c’était Marphise et Roger qui les avaient mis en cet état, et que ses frères et ses cousins étaient retournés tous ensemble à Montauban. Il se souvint alors qu’il y avait un an qu’il ne s’était plus trouvé au château avec eux, et qu’il ne les avait embrassés.

Renaud s’en vint donc à Montauban où il embrassa sa mère, sa femme, ses fils, ses frères et ses cousins qui étaient naguère captifs. Il ressemblait, en arrivant parmi les siens, à l’hirondelle qui vient au nid, apportant à la bouche la pâture pour ses petits affamés. Après être resté un jour ou deux au château, il partit, emmenant tous les autres avec lui.

Richard, Alard, Richardet, les fils d’Aymon, le plus âgé des deux Guichard, Maugis et Vivien, suivirent en armes le vaillant paladin. Bradamante, voyant s’approcher le temps où celui qu’elle désirait tant devait venir, dit à ses frères qu’elle était malade, et refusa de se joindre à leur troupe.

Et elle leur disait bien vrai, car elle était malade, non de fièvre ou de douleur corporelle; mais c’était le désir qui consumait son âme, et la souffrance amoureuse qui altérait son visage. Renaud ne s’arrêta pas davantage à Montauban, et partit emmenant avec lui la fleur de sa famille. Je vous dirai dans l’autre chant comment il arriva à Paris, et combien il vint en aide à Charles.

CHANT XXXI.

ARGUMENT.--Funestes effets de la jalousie.--Combat de Renaud et de Guidon le Sauvage. Ce dernier est reconnu et se joint à la troupe des guerriers de Montauban qui, réunis aux forces dont dispose Charles, fait un grand carnage des Maures.--Brandimart va avec Fleur-de-Lys sur les traces de Roland, et arrive au petit pont construit par Rodomont dont il devient prisonnier.--L’armée des Sarrasins se retire à Arles.

Quel état serait plus doux, plus agréable que celui d’un cœur amoureux; quelle vie serait plus heureuse, plus fortunée que celle que l’on passerait en servage d’amour, si l’homme n’était sans cesse tourmenté de ce soupçon funeste, de cette crainte, de ce martyre, de cette frénésie, de cette rage qu’on appelle jalousie?

Cependant, quelle que soit l’amertume qui se glisse dans cette suavissime douceur, elle ne fait qu’augmenter la force ou aiguiser la finesse de l’amour. La soif fait paraître l’eau bonne et savoureuse, et c’est grâce à la faim que l’on apprécie les aliments. Celui-là ne connaît point la paix et en ignore le prix, qui n’a pas d’abord éprouvé ce que c’est que la guerre.

On supporte paisiblement de ne point voir avec les yeux ce que le cœur voit toujours; plus on reste éloigné de ce qu’on aime, plus le retour, quand il s’effectue, apporte de soulagement. Servir sans récompense se peut accepter, pourvu que l’espérance ne soit pas morte, car le prix d’un fidèle servage finit toujours par venir, quelque tard qu’il vienne.

Le souvenir des dédains, des refus, et finalement de tous les martyres, de toutes les peines d’amour, fait que l’on goûte mieux un plaisir quand il arrive. Mais si cette infernale peste vient à infester un esprit malade, elle l’affaiblit et l’empoisonne au point que, s’il survient par la suite une occasion de joie et d’allégresse, l’amant n’en a plus souci, et ne l’apprécie pas.

Voilà la plaie cruelle, empoisonnée, que ne peuvent guérir ni les liqueurs ni les drogues, ni les grimoires, ni les inventions des sorcières, ni la longue observation des astres bienfaisants, ni tout l’art magique dont Zoroastre est l’inventeur. Voilà la plaie qui fait plus souffrir que toute autre douleur, et qui conduit l’homme au désespoir et à la mort.

O plaie incurable qui s’attache aussi facilement au cœur d’un amant sur un faux que sur un vrai soupçon! Plaie qui accable si cruellement l’homme, qu’elle lui offusque la raison et l’intelligence, et le rend si dissemblable à ce qu’il était auparavant! ô jalousie inique, comme tu as, bien à tort, enlevé toute joie à Bradamante!

Je ne parle pas de l’impression amère que le récit d’Hippalque et de son frère lui avait laissée au cœur, mais d’une nouvelle aussi cruelle que fausse qui lui avait été annoncée quelques jours plus tard, et en comparaison de laquelle les autres n’étaient rien. Je vous la dirai, mais après quelque digression. J’ai à vous parler auparavant de Renaud qui se dirige vers Paris avec les siens.

Le jour suivant, vers le soir, ils rencontrèrent un chevalier qui avait une dame à ses côtés. Son écu et sa soubreveste étaient entièrement noirs et coupés seulement par une bande blanche. Ce chevalier défia au combat Richardet qui marchait le premier, et qui avait l’air d’un franc guerrier. Celui-ci, qui ne refusa jamais pareille proposition, tourna bride et prit du champ.

Sans dire un mot, sans plus se demander qui ils étaient, ils coururent à la rencontre l’un de l’autre. Renaud et les autres chevaliers s’arrêtèrent pour voir le résultat de la joute. «--En voilà un--se disait à part lui Richardet--qui va tout à l’heure se trouver par terre, si je le frappe bien à l’endroit où je le vise.--» Mais il arriva tout le contraire de ce qu’il pensait,

Car le chevalier inconnu lui porta, au-dessous de la visière, un coup tel qu’il l’enleva de selle et le jeta à plus de deux longueurs de lance loin de son destrier. Alard, qui voulut aussitôt le venger, se retrouva en un instant à ses côtés, étourdi et contusionné, tellement fort fut le coup qui rompit son écu.

Guichard, voyant les deux frères à terre, mit sur-le-champ sa lance en arrêt, bien que Renaud lui criât: «--Attends, attends.--» Mais Renaud n’avait pas encore son casque attaché sur la tête, de sorte que Guichard eut le temps de courir à la rencontre du chevalier. Mais il ne sut pas mieux se tenir que les autres, et en un clin d’œil il se retrouva par terre.

Richard, Vivien et Maugis se disputaient déjà à qui jouterait le premier. Mais Renaud, ayant fini de s’armer, mit fin à leur contestation en disant: «--Il est temps d’arriver à Paris, et ce serait nous retarder trop que de vouloir attendre que chacun de vous fût abattu l’un après l’autre.--»

Il dit cela entre ses dents et de façon à n’être pas entendu, parce que c’eût été pour les autres une injure et une honte. Les deux adversaires avaient déjà pris du champ et s’en revenaient avec impétuosité l’un sur l’autre. Renaud ne fut point jeté à terre, car il valait à lui seul tous ses compagnons. Les lances se brisèrent comme du verre, mais les cavaliers ne reculèrent pas d’une ligne.

Les deux chevaux se heurtèrent avec une telle force que leur croupe alla toucher le sol. Bayard se releva aussitôt, et c’est à peine s’il interrompit sa course. L’autre tomba si malencontreusement, qu’il se rompit l’épaule et les reins. Le chevalier, voyant son destrier mort, abandonna les étriers, et se retrouva en un instant sur pied.

Il dit au fils d’Aymon, qui s’en revenait vers lui la main vide: «--Seigneur, ce serait manquer à mon devoir que de laisser sans vengeance la mort du bon destrier dont tu viens de me priver, et qui me fut cher tant qu’il vécut. Viens-t’en donc, et fais de ton mieux, car il faut qu’il y ait bataille entre nous.--»

Renaud lui dit: «--Si c’est à cause du destrier mort, et non pour autre chose, que nous devons nous livrer bataille, je te donnerai un des miens, et sois assuré qu’il ne vaut pas moins que le tien.--» L’autre reprit: «--Tu te trompes, si tu crois que je manque de destrier. Mais puisque tu ne comprends pas ce que je veux, je t’expliquerai plus clairement la chose.

«Je veux dire que je croirais commettre une faute en ne t’éprouvant pas aussi à l’épée, et en ne cherchant à savoir si, dans cette nouvelle joute, tu es mon égal, ou si tu vaux mieux ou moins que moi. Donc, comme il te plaira, descends ou reste à cheval. Pourvu que tu ne tiennes pas tes mains inoccupées, je suis content de te donner tout l’avantage, tellement je désire t’éprouver à l’épée.--»

Renaud ne le fit pas attendre longtemps, et dit: «--Je te promets la bataille, puisque tu es si ardent; et pour que tu n’aies point soupçon au sujet des gens qui m’accompagnent, ils continueront leur route jusqu’à ce que je les rejoigne. Il ne restera avec moi qu’un valet pour tenir mon cheval.--» Là-dessus, il ordonna à ses compagnons de s’en aller.

La courtoisie du vaillant paladin fut fort appréciée par le chevalier étranger. Renaud mit pied à terre et remit les rênes de son destrier Bayard aux mains du valet. Puis, lorsqu’il ne vit plus son étendard qui était déjà bien loin, il embrassa son écu, saisit son glaive redoutable, et défia le chevalier au combat.

Alors commença une bataille telle qu’on n’en vit jamais de plus fière. Chacun des chevaliers ne pensait pas que son adversaire fût de force à lui résister longtemps. Mais quand à l’épreuve ils virent que des deux côtés les forces étaient bien égales, ils comprirent que ni l’un ni l’autre n’avaient à se réjouir ou à s’attrister. Mettant l’orgueil et la colère de côté, tous deux déploient toute leur habileté pour obtenir l’avantage.

Leurs coups, implacables et féroces, remplissent tous les environs d’un bruit horrible, soit qu’ils tombent sur les boucliers, sur les cuirasses ou sur les cottes de mailles. Sous peine de laisser l’adversaire prendre l’avantage, l’un et l’autre doivent s’étudier à bien parer plutôt qu’à attaquer, car la première faute commise pouvait entraîner un éternel dommage.

L’assaut dura une heure, et plus de la moitié de l’heure suivante. Déjà le soleil se cachait sous l’onde, et les ténèbres étendaient leur filet jusqu’aux extrémités de l’horizon, sans que les combattants eussent pris le moindre repos, ni interrompu leurs coups furibonds. Cependant, ils n’étaient excités au combat ni par la colère ni par la haine, mais seulement par le point d’honneur.

Entre temps, Renaud songeait que le chevalier inconnu possédait une telle force que non seulement il aurait peine à se tirer de ses mains sain et sauf, mais qu’il courait grand danger de mort. Il en avait déjà été si fortement travaillé et si échauffé, que la sueur lui coulait du front, et qu’il commençait à douter de l’issue du combat. Il y aurait volontiers mis fin, si son honneur eût été sauvegardé.

De son côté, le chevalier étranger--qui ne savait également pas que c’était le seigneur de Montauban, ce guerrier si fameux dans toute la chevalerie, contre lequel il avait été amené à lutter l’épée à la main avec si peu d’animosité--était certain que les armes ne pouvaient lui donner la preuve d’un homme plus excellent.

Il aurait voulu ne pas avoir entrepris de venger la mort de son cheval, et, s’il avait pu le faire sans encourir de blâme, il se serait volontiers retiré de cette périlleuse bataille. La nuit était déjà si obscure et si épaisse, que presque tous les coups portaient dans le vide. Ils ne pouvaient attaquer et encore moins parer, car c’est à peine s’ils voyaient leurs épées dans leur mains.

Le sire de Montauban fut le premier à dire que la bataille ne pouvait se continuer ainsi dans l’obscurité, et qu’il valait mieux la remettre jusqu’à ce que le paresseux Arthur eût accompli son évolution terrestre[9]. En attendant, son adversaire peut venir sous sa tente où il ne sera pas moins en sûreté, ni moins bien servi et honoré qu’en aucun autre lieu.

Renaud n’a pas besoin de prier beaucoup le courtois chevalier, pour que ce dernier accepte son invitation; ils s’en vont donc ensemble à l’endroit où le pennon de Montauban s’était arrêté en un lieu sûr. Renaud, cependant, ôtant des mains de son écuyer un beau cheval, bien harnaché et bon pour le combat à la lance et à l’épée, en a fait don au chevalier.

C’est alors que le guerrier étranger apprit qu’il marchait à côté de Renaud, car, avant d’arriver à la tente, celui-ci s’était, par hasard, nommé lui-même. Et comme ils étaient frères, il se sentit le cœur doucement remué d’une pieuse affection, et se mit à pleurer de joie et de tendresse.

Ce guerrier était Guidon le sauvage, qui, en compagnie de Marphise, de Sansonnet et des fils d’Olivier, avait naguère longtemps voyagé sur mer, comme je vous l’ai dit. Le félon Pinabel, en le faisant prisonnier et en le retenant ensuite conformément à la honteuse loi qu’il avait établie, l’avait empêché de revoir plus tôt sa famille.

Guidon, en apprenant que c’était là ce Renaud, fameux parmi tous les chevaliers, et qu’il avait toujours plus désiré voir qu’un aveugle ne désire recouvrer la lumière du jour qu’il a perdue, s’écria plein de joie: «--O mon seigneur, quelle fatalité m’a conduit à vous combattre, vous que depuis longtemps j’aime et j’honore par-dessus tout en ce monde!

«Constance me donna le jour sur les rivages extrêmes du pont Euxin. Je suis Guidon, conçu, comme vous, de l’illustre semence du généreux Aimon. C’est le désir de vous voir, vous et tous les nôtres, qui m’a fourni l’occasion de venir ici. Et, lorsque mon vœu le plus cher est de vous honorer, il se trouve que j’en suis venu à vous faire injure!

«Mais excusez l’erreur qui a fait que je ne vous ai point reconnu, vous ni vos autres compagnons; pour la racheter, si faire se peut, dites-moi ce que je dois faire; je ne reculerai devant rien.--» Après qu’ils se furent plusieurs fois embrassés, Renaud lui répondit: «--Qu’il ne vous reste souci de vous excuser envers moi de cette bataille.

«Pour témoigner que vous êtes véritablement un rameau de notre antique souche, vous ne pouviez pas donner de meilleure preuve que la grande vaillance que nous avons éprouvée en vous. Si vos actes avaient été plus pacifiques, et plus calmes, nous vous aurions cru avec plus de peine, car le daim n’engendre pas le lion, ni la colombe l’aigle ou le faucon.--»

Tout en raisonnant ainsi, ils ne laissaient pas de poursuivre leur route, de sorte qu’ils arrivèrent vers les tentes. Là, le brave Renaud apprit à ses compagnons que le chevalier était Guidon, qu’ils avaient tant désiré voir, et qu’ils avaient si longtemps attendu. Cette nouvelle remplit tout le monde de joie, et tous déclarèrent qu’il ressemblait à son père.

Je ne dirai pas l’accueil que lui firent Alard, Richardet et les autres deux, non plus que celui qu’il reçut de Vivian, d’Aldigier, de Maugis, ses cousins. Ce fut entre chaque chevalier et lui un échange d’affectueuse courtoisie, et je conclurai simplement en disant que sa venue fut bien vue de tous.

L’arrivée de Guidon aurait été de tout temps chère à ses frères, mais elle leur fut surtout agréable en ce moment où, plus que jamais, ils en avaient besoin. Dès que le soleil eut émergé ses rayons lumineux hors des vagues de l’Océan, Guidon partit sous la bannière de ses frères et de ses parents, dont il augmenta la troupe.

Ils marchèrent de telle sorte qu’en deux jours ils arrivèrent sur les rives de la Seine, à moins de dix milles des portes assiégées de Paris. Là, ils retrouvèrent par un heureux hasard Griffon et Aquilant, les deux guerriers à la redoutable armure: Griffon le blanc et Aquilant le noir, que Gismonde conçut d’Olivier.

Ils causaient avec une damoiselle dont l’apparence annonçait la haute condition, et dont la robe blanche était ornée d’une broderie d’or. Elle était très belle et d’un aspect fort agréable, bien qu’elle parût triste et larmoyante. Elle semblait, par ses gestes et sa contenance, parler de choses fort importantes.

Quand il fut près d’eux, Guidon reconnut les deux chevaliers, et dit à Renaud: «--En voici deux que peu de guerriers dépassent en vaillance. S’ils viennent avec nous au secours de Charles, les Sarrasins ne résisteront pas.--» Renaud confirma les dires de Guidon, en assurant que l’un et l’autre étaient des guerriers accomplis.

Lui aussi les avait reconnus à leurs armes habituelles. L’un était revêtu d’une armure toute noire, l’autre d’une armure toute blanche; tous deux portaient par-dessus de riches ornements. De leur côté, les deux frères reconnurent et saluèrent Guidon, Renaud et ses frères. Ils embrassèrent Renaud comme un ami, car ils avaient depuis longtemps oublié leur ancienne haine.

Ils avaient, pendant un certain temps, été en grande contestation avec Renaud, à cause de Truffaldin; mais ce serait trop long à vous raconter. Oubliant toute colère, ils s’embrassèrent tous avec une affection fraternelle. Renaud se retourna ensuite vers Sansonnet qui avait un peu plus tardé que les autres à venir, et le reçut avec les honneurs qui lui étaient dus, dès qu’il fut instruit de sa grande valeur.

Dès que la damoiselle eut vu Renaud de plus près et l’eut reconnu--car elle connaissait tous les paladins--elle lui apprit une nouvelle qui la tourmentait beaucoup. Elle commença ainsi: «--Seigneur, ton cousin, auquel l’Église et l’Empire doivent tant, Roland, autrefois si sage et si honoré, est devenu fou et s’en va errant à travers le monde.

«D’où lui est venu un tel malheur, je ne saurais te le dire. J’ai vu son épée et ses autres armes qu’il avait jetées par les champs. Je les ai vu ramasser de côté et d’autre par un chevalier pieux et courtois qui les suspendit comme un trophée glorieux aux branches d’un arbuste.

«Mais, le jour même, l’épée fut enlevée par le fils d’Agrican. Tu peux penser quelle perte c’est pour la chrétienté que Durandal soit encore une fois retombée au pouvoir des païens. Bride-d’Or, qui errait en liberté autour des armes de son maître, a été pris aussi par le Sarrasin.

«Il y a peu de jours, j’ai vu Roland, sans vergogne et privé de sa raison, courir nu en poussant des cris et des hurlements épouvantables. En somme, il est complètement fou. Et je ne l’aurais pas cru, si je n’avais vu de mes yeux un spectacle aussi déplorable et aussi cruel.--» Puis elle lui raconta comment elle avait vu Roland tomber du haut du pont dans sa lutte corps à corps avec Rodomont.

«--A tous ceux que je ne crois pas être ennemis de Roland, je raconte cela--ajouta-t-elle--dans l’espoir que, parmi les nombreux chevaliers auxquels j’en parle, il s’en trouvera un qui, ému de pitié pour une situation si étrange et si fâcheuse, essaiera de ramener le comte à Paris ou dans tout autre lieu ami, afin qu’on lui guérisse le cerveau. Si Brandimart le savait, je suis bien sûre qu’il ferait tout son possible pour cela.--»

Cette damoiselle était la belle Fleur-de-Lys que Brandimart aimait plus que lui-même. Elle venait à Paris pour le retrouver. Elle raconta encore qu’une grande querelle avait éclaté entre le roi de Séricane et le roi de Tartarie pour la possession de l’épée; qu’elle était restée à Mandricard dont elle avait par la suite causé la mort, puis qu’enfin elle appartenait actuellement à Gradasse.

Renaud ne cesse de gémir et de se lamenter sur une aussi étrange et aussi malheureuse aventure. Il sent son cœur s’attendrir à ce récit, comme la glace fond au soleil. Il prend en lui-même la résolution immuable de chercher Roland où qu’il soit. Il espère, quand il l’aura retrouvé, qu’il pourra le guérir de cette rage.

Mais comme, soit volonté du ciel soit hasard, il a pu réunir une troupe de chevaliers illustres, il veut tout d’abord mettre les Sarrasins en fuite, et délivrer les remparts de Paris. Toutefois il lui paraît avantageux de différer l’attaque jusqu’à ce que la nuit soit devenue tout à fait obscure, entre la troisième et la quatrième vigile, alors que l’eau du Léthé aura répandu le sommeil sur la terre.

Il logea les siens au milieu d’un bois, et les y laissa reposer pendant tout le jour. Mais quand le soleil, laissant le monde plongé dans les ténèbres, fut retourné vers son antique nourrice, et que les ourses, le capricorne, les serpents et les autres bêtes, qui jusque-là s’étaient tenues cachées à cause de la lumière trop éclatante du jour, eurent illuminé le ciel, Renaud fit avancer sa troupe taciturne.

Accompagné de Griffon, d’Aquilant, de Vivien, d’Alard, de Guidon, de Sansonnet et des autres, il marche à pas mesurés, et sans prononcer une parole, pendant un mille, jusqu’à ce qu’il rencontre l’avant-garde d’Agramant, qu’il trouve endormie. Il tue tout, sans faire un prisonnier. De là, il pénètre au cœur de l’armée maure, sans avoir été vu ni entendu.

A peine arrivé dans le camp des infidèles, Renaud tombe à l’improviste sur la garde dont il fait un tel carnage que pas un homme n’échappe à la mort. Cette première troupe exterminée, les Sarrasins n’ont plus la partie belle, car, pleins de sommeil, inertes et effarés, ils ne peuvent faire que peu de résistance à de tels guerriers.

Pour augmenter l’épouvante des Sarrasins, Renaud, dès le commencement de l’attaque, fait soudain souffler dans les trompes et les cornets, et crier à haute voix son nom. Il éperonne Bayard qui n’est pas lent à lui obéir; d’un bond, il franchit la barrière élevée, renverse les cavaliers, foule aux pieds les fantassins, et abat les baraques et les tentes.

Les plus hardis, parmi les païens, s’arrachent les cheveux quand ils entendent résonner dans les airs les noms redoutés de Renaud et Montauban. Les Espagnols fuient pêle-mêle avec les Africains, sans perdre de temps à charger les bêtes de somme. Aucun n’est d’avis d’attendre une telle furie dont ils ont déjà, à leur grand dam, éprouvé les effets.

Guidon suit Renaud et ne fait pas moins que lui. Les deux fils d’Olivier les imitent, ainsi qu’Alard, Richardet et les deux autres frères. Sansonnet s’ouvre un chemin avec son épée. Aldigier et Vivien font éprouver leur vaillance à bon nombre d’ennemis. Tous ceux qui suivent l’étendard de Clermont se conduisent en vaillants guerriers.

Renaud avait avec lui sept cents combattants, venus de Montauban et des pays d’alentour, habitués à braver sous les armes le froid et le chaud, et non moins redoutables que les Mirmidons d’Achille. Chacun était si solide à la besogne, que cent d’entre eux n’auraient pas reculé devant mille adversaires. Beaucoup l’emportaient sur les plus fameux guerriers.

Et bien que Renaud ne fût pas riche, bien qu’il n’eût ni cités ni trésors, il se les attachait tellement par ses bonnes paroles et ses bons traitements, partageant toujours avec eux ce qu’il possédait, que pas un d’eux ne consentit jamais à servir un autre maître, même pour une paye plus forte. Il fallait une bien grande nécessité pour qu’ils consentissent à quitter Montauban.

Afin de porter à Charlemagne un secours plus efficace, Renaud avait laissé son château sous la garde de peu de monde. A peine sa bannière, cette bannière dont je raconte la gloire, fut-elle arrivée parmi les Africains, qu’elle en fit un carnage pareil à celui que fait le loup féroce au milieu des troupeaux laineux du Galèse, au pays de Phalante, ou le lion parmi les troupeaux de chèvres barbues des bords du Cyniphe.

Charles, qui avait été avisé par Renaud de son arrivée aux environs de Paris, et de son intention d’assaillir pendant la nuit le camp des Sarrasins, se tenait en armes et prêt à combattre. Quand il jugea qu’il était temps, il vint en aide à Renaud avec ses paladins, auxquels s’était joint le fils du riche Monodant, le fidèle et sage amant de Fleur-de-Lys.

Celui qu’elle avait pendant tant de jours, et par de si longs chemins, cherché en vain dans toute la France, elle le reconnut de loin aux insignes qu’il avait l’habitude de porter. Dès que Brandimart la vit, il abandonna le champ de bataille, et tout entier revenu à des sentiments plus humains, il courut l’embrasser. Plein d’amour, il lui donna mille baisers, ou peu s’en fallut.

Les chevaliers de cette antique époque avaient grande confiance en leurs dames et en leurs damoiselles. Ils les laissaient aller sans escorte par monts et par vaux dans des contrées étrangères; et, au retour, ils les tenaient pour bonnes et belles, sans que jamais le soupçon vînt les saisir. Fleur-de-Lys raconta sur-le-champ à son amant que le seigneur d’Anglante était devenu fou.

Brandimart aurait eu peine à croire d’une autre bouche une si étrange et si fâcheuse nouvelle; mais il la crut, venant de la belle Fleur-de-Lys qui lui avait déjà fait croire des choses bien plus fortes. Elle ajouta qu’elle l’avait non pas entendu dire, mais qu’elle l’avait vu de ses propres yeux, et qu’elle connaissait Roland de longue date et mieux que tout autre; et elle dit où et quand.

Elle lui rapporta la scène dont elle avait été témoin sur le pont dangereux, dont Rodomont disputait le passage à tous les chevaliers, afin de leur enlever leur soubreveste et leurs armes pour servir d’ornement à un riche sépulcre. Elle lui dit qu’elle avait vu Roland furieux se livrer en cet endroit à des actes horribles et terrifiants, et comment il avait jeté le païen dans le fleuve, au risque de s’y noyer lui-même.

Brandimart qui aimait le comte autant qu’on peut aimer un compagnon, un frère ou un fils, résolut d’aller à sa recherche et de ne reculer devant aucune fatigue, aucun danger, pour essayer de le guérir de sa fureur, soit avec le concours d’un médecin, soit à l’aide d’enchantements. Comme il se trouvait en selle, tout armé, il se mit sur-le-champ en route avec sa belle dame.

Tous deux se dirigèrent vers le lieu où la dame avait vu le comte. De journée en journée, ils arrivèrent au pont que gardait le roi d’Alger. La sentinelle avertit Rodomont dont les écuyers apprêtèrent aussitôt les armes et le cheval, et qui se trouva tout prêt à combattre quand Brandimart voulut tenter le passage.

D’un ton qui dénotait sa fureur, le Sarrasin cria à Brandimart: «--Qui que tu sois, toi qu’une erreur de chemin ou ta propre folie amène ici, descends de cheval et dépouille-toi de tes armes, et fais-en hommage à ce grand sépulcre, avant que je ne te tue et que je ne t’offre comme victime expiatoire aux ombres qu’il renferme. Si tu refuses, je te tuerai tout de même, et je ne t’en aurai aucun gré.--»

Brandimart ne voulut pas répondre à cette sommation altière autrement qu’avec la lance. Il éperonne Batolde, son gentil destrier, et s’élance contre son adversaire avec une impétuosité telle qu’il fit bien voir qu’en fait de courage, il pouvait être comparé à n’importe quel chevalier du monde. Quant à Rodomont, mettant sa lance en arrêt, il galope à toute bride sur le pont étroit.

Son destrier, qui avait l’habitude de ce chemin difficile sur lequel il avait déjà fait souvent tomber plus d’un cavalier, accourait avec assurance à la rencontre. L’autre, effrayé par cette course inaccoutumée, s’avançait hésitant et timide. Le pont tremblait sous leurs pieds et semblait près de s’écrouler dans l’eau, outre qu’il était fort étroit et sans parapet.

Les chevaliers, tous deux maîtres en l’art de jouter, avaient des lances grosses comme des madriers et telles encore qu’elles étaient dans leurs écorces sylvestres. Ils s’en portèrent des coups si terribles, qu’il ne servit à rien à leurs coursiers d’être vigoureux et lestes. Tous les deux furent renversés sur le pont, ainsi que leurs maîtres, ne formant qu’un tas.

Pressés par les éperons, ils voulurent se relever immédiatement, mais le pont était si étroit, qu’ils ne trouvèrent pas où poser un pied ferme. Tous deux, par une égale fatalité, tombèrent dans l’eau. Leur chute produisit un bruit effroyable qui monta jusqu’au ciel, pareil à celui que fit en tombant dans notre fleuve celui qui sut si mal diriger le char du soleil.

Les deux chevaux, chargés du poids de leurs cavaliers, qui étaient restés fermes en selle, allèrent voir au fond de la rivière si quelque belle nymphe n’y était pas cachée. Ce n’est pas le premier, ni le second saut que le païen fait avec son audacieux destrier, du haut du pont dans l’eau. Il connaît fort bien, par conséquent, le fond du fleuve.

Il sait les endroits où le fond est ferme et où il est vaseux, où l’eau est basse et où elle est profonde. Il a bientôt la tête, la poitrine et la ceinture hors de l’eau et peut attaquer Brandimart avec un grand avantage. Brandimart était tombé au beau milieu du courant; son destrier, enfoncé dans le sable qui formait le fond, ne pouvait plus s’en retirer, et tous deux risquaient de se noyer.

L’eau, soulevée par la chute, les eut bientôt culbutés et les entraîna à l’endroit le plus profond. Brandimart était dessous et le destrier dessus. Fleur-de-Lys, restée sur le pont, presque morte d’épouvante, pleure et adresse au vainqueur ses vœux et ses supplications: «--Ah! Rodomont, par celle que tu révères dans sa tombe, ne sois pas si cruel que de laisser noyer un tel chevalier!

«Ah! seigneur plein de courtoisie, si tu as jamais aimé, aie pitié de moi, car je l’aime. Qu’il te suffise, au nom de Dieu, de le faire prisonnier et d’orner ton monument de cette nouvelle dépouille. Parmi toutes celles que tu as gagnées, celle-ci sera la plus belle et la plus glorieuse.--» Elle sut si bien dire, qu’elle émut le roi païen, quelque cruel qu’il fût.

Et elle fit si bien, qu’il se hâta de porter secours à son amant; celui-ci était retenu sous l’eau par son destrier et était sur le point de perdre la vie, ayant bu beaucoup d’eau sans la moindre soif. Toutefois, Rodomont ne le tira d’embarras qu’après lui avoir pris son épée et son casque. Il le sortit ensuite de l’eau, et le fit transporter dans la tour, où se trouvaient déjà beaucoup d’autres prisonniers.

La dame sentit toute sa joie tomber, quand elle vit son amant s’en aller prisonnier. Cependant, elle préférait cela à le voir périr dans le fleuve. Elle s’adressait à elle-même toute sorte de reproches. C’était elle en effet qui avait fait venir son amant en lui racontant qu’elle avait reconnu le comte sur le pont si dangereux.

Enfin elle part, ayant déjà conçu la pensée de mener en ces lieux le paladin Renaud, ou Guidon le sauvage, ou Sansonnet, ou tout autre chevalier illustre de la cour du fils de Pépin, capable de lutter avec le Sarrasin sur la terre et sur l’eau. Elle espère que ce nouveau champion sera sinon plus fort, du moins plus heureux que son cher Brandimart.

Elle marche pendant plusieurs jours avant de rencontrer un chevalier tel qu’elle le voulait pour combattre contre le Sarrasin et délivrer son amant. Après avoir longtemps cherché quelqu’un qui convînt à cette besogne, elle rencontra un chevalier à la soubreveste riche et ornée, toute brodée de troncs de cyprès.

Je vous raconterai ailleurs qui c’était. Je veux auparavant retourner à Paris, et vous dire la suite de la grande déroute que Renaud et Maugis firent essuyer aux Maures. Je ne saurais vous énumérer ceux qui purent fuir et ceux qui furent envoyés sur les bords du Styx. L’obscurité de la nuit ne permit pas à Turpin, qui avait entrepris de le faire, de les compter.

Dans le premier sommeil, sous sa tente, dormait Agramant. Un chevalier vient le réveiller en lui disant qu’il va être fait prisonnier, s’il ne prend immédiatement la fuite. Le roi, regardant alors autour de lui, voit la confusion qui règne parmi les siens. Ceux-ci, sans songer à faire tête à l’ennemi, fuient çà et là, nus et désarmés, car ils n’ont pas même eu le temps de prendre leur bouclier.

Le roi, fort perplexe et sans un seul conseiller autour de lui, se faisait attacher sa cuirasse, quand arrivent Falsiron, le fils de Grandonio, Balugant et d’autres encore. Ils montrent à Agramant le danger qu’il court de rester mort ou prisonnier en ce lieu; ils ajoutent même que s’il peut sauver sa personne, la fortune se sera montrée propice et bonne envers lui.

Ainsi parle Marsile, ainsi parle le brave Sobrin, ainsi disent tous les autres d’un commun accord. Sa perte est d’autant plus prochaine, que Renaud s’avance avec plus d’impétuosité. S’il attend que le paladin, cet homme avide de carnage, soit arrivé avec tous ses gens, il peut être certain que lui et ses amis resteront tous morts, ou aux mains des ennemis.

Mais il peut se réfugier dans Arles ou dans Narbonne avec le peu de gens qu’il a autour de lui. L’une et l’autre de ces villes sont fortes et peuvent supporter un siège de plusieurs jours. Quand il aura mis sa personne en sûreté, il pourra venger cet affront, et refaire promptement une nouvelle armée avec laquelle il vaincra Charles.

Le roi Agramant se rend à leur avis, bien que ce parti lui semble cruel et dur. Il se dirige vers Arles, par le chemin qui lui paraît le plus sûr, et il semble qu’il ait des ailes. Il a de bons guides, et l’obscurité favorise grandement son départ. Vingt mille Africains et Espagnols purent ainsi échapper à Renaud.

Quant à ceux qui furent occis par lui, par ses frères, par les deux fils du sire de Vienne, par les sept cents hommes d’armes obéissant à Renaud, par Sansonnet, ou qui, dans leur fuite, se noyèrent dans la Seine, celui qui pourrait les compter compterait aussi les feuilles que Zéphire et Flore font éclore en avril.

D’aucuns pensent que Maugis prit une grande part à la victoire de cette nuit, non pas en arrosant la campagne du sang sarrasin, ni par le nombre des ennemis qu’il occit de sa propre main, mais en faisant sortir, par son art, les esprits infernaux des grottes du Tartare, et cela en si grande quantité, qu’un royaume deux fois grand comme la France n’aurait pu lever autant de bannières ni de lances.

On ajoute qu’il fit entendre tant d’instruments métalliques, tant de tambours, tant de bruits divers, tant de hennissements de chevaux, tant de cris et de tumulte de fantassins, que plaines, monts et vallées devaient en retentir jusqu’aux contrées les plus lointaines, et que les Maures en éprouvèrent une telle peur, qu’ils s’empressèrent de prendre la fuite.

Le roi d’Afrique n’oublia pas que Roger était blessé et qu’il gisait encore gravement malade sur son lit. Il s’enquit d’un destrier à l’allure la plus douce qu’il put trouver, fit placer le blessé dessus, et après l’avoir mis en sûreté, il le fit porter sur son navire et conduire doucement jusqu’à Arles, où il avait donné rendez-vous à tous ses gens.

Ceux qui s’enfuirent devant Renaud et Charles--et ils furent, je crois, cent mille ou à peu près--cherchèrent, à travers champs, bois, montagnes et vallons, à échapper aux mains des populations franques. Mais la plupart trouvèrent tout chemin fermé, et rougirent de leur sang l’herbe verte et les routes blanches. Il n’en arriva point ainsi du roi de Séricane, qui avait sa tente loin des autres.

En apprenant que c’est le sire de Montauban qui a assailli ainsi le camp, il ressent en son cœur une telle allégresse, qu’il en saute çà et là de joie. Il remercie le souverain Auteur de lui avoir fourni l’occasion si rare de s’emparer cette nuit de Bayard, ce coursier qui n’a pas son pareil.

Il y avait longtemps--je crois que vous l’avez déjà lu ailleurs--que ce roi désirait avoir la bonne Durandal à son côté, et chevaucher ce coursier accompli. Il était jadis venu en France pour cela à la tête de cent mille hommes d’armes. Il avait alors défié Renaud au combat, pour la possession de ce cheval.

Et il s’était rendu sur le rivage de la mer où la bataille devait avoir lieu; mais Maugis en faisant partir malgré lui son cousin qu’il avait embarqué sur un navire, était venu tout déranger. Il serait trop long de dire toute l’histoire. Depuis ce jour, Gradasse avait tenu le gentil paladin pour lâche et couard.

Maintenant que Gradasse apprend que c’est Renaud qui a assailli le camp, il s’en réjouit. Il revêt ses armes, il monte sur son cheval et s’en va cherchant son ennemi à travers l’obscurité. Autant de guerriers il rencontre, autant il en couche à terre, frappant indifféremment de sa bonne lance les gens de France ou de Libye.

Il va de çà de là, cherchant Renaud, l’appelant de sa voix la plus forte, et se portant toujours vers les endroits où il voit le plus de morts amoncelés. Enfin ils se trouvent en face l’un de l’autre l’épée à la main, car leurs lances avaient été brisées en mille morceaux, et les éclats en avaient volé jusqu’au char constellé de la Nuit.

Quand Gradasse reconnaît le vaillant paladin, non à son enseigne, mais aux coups terribles qu’il porte, ainsi qu’à Bayard qui semble à lui seul être maître de tout le camp, il se met sans retard à lui reprocher--conduite indigne de lui--de ne s’être pas présenté sur le champ du combat, au jour fixé, pour vider leur différend.

Il ajoute: «--Tu espérais sans doute, en te cachant ce jour-là, que nous ne nous rencontrerions plus jamais en ce monde; or, tu vois que je t’ai rejoint. Quand même tu descendrais sur les rives les plus extrêmes du Styx, quand même tu monterais au Ciel, sois certain que je t’y suivrais, si tu emmenais avec toi ton destrier au séjour de la lumière, ou là-bas dans le monde aveugle.

«Si tu n’as pas le cœur de te mesurer avec moi, et si tu comprends que tu n’es pas de force égale; si tu estimes la vie plus que l’honneur, tu peux sans péril te tirer d’affaire, en me laissant de bonne grâce ton coursier. Tu pourras vivre ensuite, si vivre t’est cher; mais tu vivras à pied, car tu ne mérites pas de posséder un cheval, toi qui déshonores à ce point la chevalerie.--»

Ces paroles avaient été dites en présence de Richardet et de Guidon le sauvage. Tous deux tirent en même temps leur épée pour châtier le Sérican. Mais Renaud s’oppose à leur intervention, et ne souffre point qu’ils lui fassent cet affront. Il dit: «--Ne suis-je donc pas bon pour répondre à qui m’outrage, sans avoir besoin de vous?--»

Puis, se retournant vers le païen, il dit: «--Écoute, Gradasse; je veux, si tu consens à m’entendre, te prouver clairement que je suis allé sur le bord de la mer pour te rejoindre. Puis, je te soutiendrai les armes à la main, que je t’ai dit vrai de tout point, et que tu en auras menti chaque fois que tu diras que j’ai manqué aux lois de la chevalerie.

«Mais je te prie instamment, avant que nous nous livrions au combat, d’écouter jusqu’au bout mes justes et vraies excuses, afin que tu ne m’adresses plus des reproches non mérités. Ensuite, j’entends que nous nous disputions Bayard à pied, seul à seul, en un lieu solitaire, comme tu l’as toi-même désiré.--»

Le roi de Séricane était courtois, comme tout cœur magnanime l’est d’ordinaire. Il fut satisfait d’entendre la pleine justification du paladin. Il vint avec lui sur la rive du fleuve, et là, Renaud, simplement, lui raconta sa véridique histoire et prit tout le ciel à témoin.

Puis il fit appeler le fils de Bauves, lequel était parfaitement au courant de l’affaire. Celui-ci raconta de nouveau, en présence des deux champions, comment il avait usé d’un enchantement, sans en dire ni plus ni moins. Renaud reprit alors: «--Ce que je t’ai prouvé par témoin, je veux t’en donner maintenant par les armes, et quand il te plaira, une preuve encore plus évidente.--»

Le roi Gradasse qui ne voulait pas, pour une nouvelle querelle, abandonner la première, accepta sans contester les excuses de Renaud, bien que doutant encore si elles étaient vraies ou fausses. Les deux adversaires ne fixèrent plus le lieu du combat sur le doux rivage de Barcelone, comme ils l’avaient fait la première fois, mais ils convinrent de se rencontrer le lendemain matin, près d’une fontaine voisine,

Où Renaud ferait amener le cheval, lequel serait placé à égale distance des combattants. Si le roi tuait Renaud, ou s’il le faisait prisonnier, il devait prendre le destrier sans autre empêchement. Mais si Gradasse trouvait la mort dans le combat, ou si, ne pouvant plus se défendre, il se rendait prisonnier, Renaud lui reprendrait Durandal.

Avec plus d’étonnement et de douleur que je n’ai dit, Renaud avait appris de la belle Fleur-de-Lys que son cousin était hors de sa raison. Il avait appris également ce qu’il était advenu au sujet de ses armes, et le conflit qui s’en était suivi. Il savait enfin que c’était Gradasse qui possédait cette épée que Roland avait illustrée par mille et mille exploits.

Après que les deux chevaliers se furent mis d’accord, le roi Gradasse rejoignit ses serviteurs, bien qu’il eût été engagé par le paladin à venir loger chez lui. Dès qu’il fut jour, le païen s’arma, et Renaud en fit autant. Tous deux arrivèrent à la fontaine près de laquelle ils devaient combattre pour Bayard et Durandal.

Tous les amis de Renaud paraissaient redouter beaucoup l’issue de la bataille qu’il devait soutenir seul à seul contre Gradasse, et ils s’en lamentaient d’avance. Gradasse possédait une grande hardiesse, une force prodigieuse et une expérience consommée. Maintenant qu’il avait au côté l’épée du fils du grand Milon, chacun tremblait de crainte pour Renaud.

Plus que tous les autres, le frère de Vivien redoutait ce combat. Il se serait encore volontiers entremis pour le faire manquer, mais il craignait d’encourir l’inimitié du sire de Montauban, qui lui en voulait encore d’avoir empêché la première rencontre en l’enlevant sur un navire.

Mais, tandis que tous les siens sont plongés dans le doute, la crainte ou la douleur, Renaud s’en va calme et joyeux de se disculper d’un soupçon injuste qui lui avait semblé si dur, et de pouvoir imposer silence à ceux de Poitiers et de Hautefeuille. Il s’en va plein de confiance et sûr en son cœur de remporter l’honneur du triomphe.

Quand les deux champions furent arrivés quasi en même temps à la claire fontaine, ils se saluèrent et s’accueillirent l’un et l’autre avec un visage aussi serein, aussi bienveillant, que si Gradasse eût été le parent ou l’ami du chevalier de la maison de Clermont. Mais je veux remettre à une autre fois de raconter comment ils en vinrent aux mains.

CHANT XXXII.

ARGUMENT.--Mesures prises par Agramant pour renforcer son armée.--Bradamante, jalouse de Roger à cause de Marphise, quitte son château et arrive à la Roche-Tristan. Là, elle est obligée de combattre contre trois princes, et leur fait vider les arçons.

Je me souviens que je devais vous entretenir--je vous l’avais promis, puis cela m’est sorti de la mémoire--d’un soupçon qui avait rendu la belle dame de Roger si dolente, soupçon bien plus déplaisant et plus cruel, et mordant d’une dent bien plus aiguë et bien plus vénéneuse que ce qu’elle avait entendu de Richardet, et qui lui était entré dans la poitrine, pour lui dévorer le cœur.

Je devais en parler, et j’ai entrepris un autre sujet, Renaud étant survenu au beau milieu de mon récit. Puis j’ai eu fort à faire avec Guidon qui s’est aussi trouvé sur mon chemin. J’ai passé d’une chose à l’autre, de sorte que je ne me suis plus souvenu de Bradamante. Il m’en souvient maintenant, et je veux vous en parler, avant que je vous entretienne de Renaud et de Gradasse.

Mais avant que j’entame ce récit, il faut encore que je vous parle un peu d’Agramant qui avait rallié dans Arles ce qui lui restait de son armée après le grand désastre nocturne. Cette cité était tout à fait convenable pour rassembler ses forces éparses; elle a l’Afrique en face d’elle, et l’Espagne pour voisine. De plus elle est assise sur le fleuve, non loin de la mer.

Marsile envoie des ordres dans tout son royaume pour lever des gens à pied et à cheval, bons ou mauvais. De force ou de bonne volonté, tout navire apte au combat doit s’armer à Barcelone. Chaque jour, Agramant rassemble son conseil, et n’épargne ni ses soins ni sa peine. Toutes les cités d’Afrique sont pressurées d’exactions de toutes sortes.

Il a fait offrir à Rodomont pour qu’il revienne--mais sans pouvoir l’obtenir--une de ses cousines, fille d’Almont, avec le beau royaume d’Oran pour dot. L’altier chevalier ne veut pas quitter le pont où il a accumulé les armes et les selles vides de tant de guerriers vaincus par lui, que le rocher en est tout couvert.

Marphise ne voulut pas imiter Rodomont. Dès qu’elle apprit qu’Agramant avait été défait par Charles, que ses gens étaient morts, taillés en pièces, ou prisonniers, et que bien peu d’entre eux avaient pu se réfugier dans Arles, elle s’était mise en chemin sans attendre d’être appelée. Elle était venue au secours de son roi, et lui avait apporté sa personne et tout ce qu’elle possédait.

Elle avait amené aussi Brunel, auquel elle n’avait fait aucun mal, et elle le remit d’elle-même à Agramant. Pendant dix jours et dix nuits, elle l’avait tenu dans la crainte d’être pendu. Puis quand elle avait vu que personne n’essayait de le lui reprendre par la force ou par la prière, elle n’avait pas voulu souiller ses mains altières d’un sang si méprisable, et elle l’avait délivré de ses liens.

Elle lui pardonna toutes ses anciennes injures et le traîna avec elle jusqu’à Arles où elle le remit à Agramant. Vous devez bien penser quelle joie le roi éprouva en voyant un tel secours lui arriver. Il voulut que Brunel vît bien quel grand cas il faisait de Marphise. Il l’avait jadis menacé de le faire pendre; il le fit cette fois pendre bel et bien.

Le misérable fut laissé, dans un lieu solitaire et sauvage, en proie aux corbeaux et aux vautours. La justice de Dieu fit que Roger, qui l’avait une autre fois sauvé en lui ôtant le lacet du cou, fût malade en ce moment, et ne pût lui venir en aide. Quand il sut l’aventure, la chose était déjà faite, de sorte que Brunel resta sans secours.

Cependant Bradamante trouvait bien long le délai de vingt jours à l’expiration desquels Roger devait revenir vers elle et se convertir à la Foi. A qui attend la fin de la captivité ou de l’exil, il semble que le temps, qui doit lui donner la liberté ou lui rendre la joie de revoir la patrie aimée, marche plus lentement que d’habitude.

Dans cette cruelle attente, elle pensait souvent que Ethon et Piroïs étaient devenus boiteux[10], ou que la roue du char d’Apollon était brisée, tellement il lui semblait qu’il ralentissait sa course habituelle. Le jour lui paraissait plus long que celui où le juste Hébreu, grâce à son ardente foi, arrêta le soleil au milieu du ciel; la nuit lui semblait plus longue que celle qui produisit Hercule.

Oh! que de fois elle porta envie aux ours, aux loirs, aux blaireaux somnolents! Elle aurait voulu passer tout ce temps à dormir, sans se réveiller jamais, sans entendre quoi que ce fût, jusqu’à ce que Roger vînt lui-même la tirer de son lourd sommeil. Non seulement elle ne peut pas le faire, mais elle ne peut pas même dormir une heure dans toute la nuit.

De côté et d’autre elle se retourne, foulant la plume inhospitalière, sans jamais goûter de repos. Souvent elle court ouvrir sa fenêtre, pour voir si l’épouse de Titon s’apprête à répandre, devant la lumière du matin, les lis blancs et les roses vermeilles. Et quand le jour a paru, elle ne désire pas moins ardemment voir les étoiles briller au ciel.

Lorsqu’il n’y eut plus que quatre ou cinq jours pour que le délai fût expiré, pleine d’espoir, elle s’attendait d’heure en heure à l’arrivée d’un messager qui lui dirait: voici Roger qui vient. Elle montait parfois sur une haute tour d’où l’on découvrait les bois épais et les fertiles campagnes des environs, ainsi qu’une partie de la route qui conduit de France à Montauban.

Si elle aperçoit alors au loin une armure reluire au soleil, ou quelqu’un qui ressemble à un chevalier, elle croit que c’est son Roger tant attendu, et les cils de ses beaux yeux se rassérènent soudain. Dans chaque voyageur à pied ou sans armes elle croit voir un messager envoyé vers elle. Et bien que toujours son attente ait été déçue, elle ne cesse chaque fois d’espérer encore.

Parfois, croyant aller à sa rencontre, elle s’armait, descendait la montagne et s’avançait dans la plaine. Ne voyant rien, elle espérait alors qu’il était arrivé à Montauban par une autre route, et elle rentrait au château, poussée par le même désir qui l’en avait fait sortir, mais elle n’y trouvait pas davantage Roger. Cependant le terme tant attendu par elle arriva.

Puis le terme fut dépassé d’un jour, de deux, de trois, de six, de huit, de vingt, sans qu’elle vît venir son époux, sans qu’elle en apprît la moindre nouvelle. Alors elle commença à se lamenter de telle façon, qu’elle aurait ému de pitié, dans les sombres royaumes, les Furies à la crinière de serpents. Elle meurtrissait ses beaux yeux divins, sa blanche poitrine, et arrachait ses beaux cheveux dorés.

«--Il est donc vrai--disait-elle--il me faut chercher qui me fuit et qui se cache de moi? Donc, j’en suis réduite à désirer qui me dédaigne! Il faut que j’implore qui ne veut pas me répondre! Je dois laisser mon cœur à qui me hait, à quelqu’un qui est si convaincu de ses propres mérites, que l’immortelle Déesse devra descendre elle-même du ciel pour enflammer d’amour son cœur insensible!

«Le hautain sait que je l’aime et que je l’adore, et il ne me veut ni pour amante, ni pour esclave! Le cruel sait que je souffre et que je meurs pour lui, et il attend que je sois morte pour me venir en aide; et afin que je ne lui parle point de mes tourments, afin de ne point laisser fléchir sa farouche résolution, il se cache de moi, semblable à l’aspic qui refuse d’écouter le chant de l’homme, de peur de se laisser apprivoiser.

«Hélas, Amour, arrête celui qui, après avoir ainsi brisé ses liens, s’enfuit devant mes pas trop lents à le suivre dans sa course; ou bien rends-moi telle que j’étais quand tu t’es emparé de moi, alors que je n’étais la sujette ni de toi ni de personne. Hélas! combien vaine est mon espérance de t’inspirer de la pitié par mes prières, toi qui te plais à tirer des yeux des ruisseaux de larmes, ou qui plutôt en fais ta nourriture, ta vie!

«Mais dois-je me plaindre d’autre chose, hélas! que de mon désir insensé? Il m’emporte si haut dans les airs, qu’il arrive à des régions où il se brûle les ailes; alors, ne pouvant plus me soutenir, il me laisse tomber du ciel. Et ce n’est point là la fin de mes maux; car toujours il recommence, et va se brûler de nouveau; de sorte que je suis sans fin précipitée dans l’abîme.

«Je dois me plaindre de moi, bien plus encore que de mon désir; n’est-ce pas moi qui lui ai ouvert mon esprit, dont il a chassé la raison, et où mon pouvoir est au-dessus du sien? Il m’entraîne de mal en pis, et je ne puis le contenir, car il n’existe pas de frein capable de l’arrêter. Je comprends qu’il me mène à la mort, car plus j’attends, plus mon mal me fait souffrir.

«Et pourquoi même me plaindre de moi? Quelle autre erreur ai-je commise si ce n’est de t’aimer? Faut-il s’étonner que mes sens de femme, faibles et malades, aient été soudain subjugués? Devais-je me défendre du plaisir que me faisaient éprouver la beauté suprême, les grandes manières et les sages paroles? Celui-là est bien malheureux qui cherche à ne pas voir le soleil.

«Outre que c’était ma destinée, le fus entraînée par les paroles d’autres personnes dignes de foi. Une félicité suprême me fut montrée comme devant être le prix de cet amour. Si ce fut une fausse prédiction, si les conseils que me donna Merlin furent trompeurs, je puis bien me plaindre de lui, mais je ne puis cesser d’aimer Roger.

«Je puis me plaindre de Merlin et de Mélisse, et je me plaindrai éternellement de tous les deux. A l’aide des esprits infernaux, ils m’ont fait voir les fruits qui devaient éclore de ma semence, afin de m’enchaîner par cette fausse espérance. Je ne vois pas quel était leur motif, sinon qu’ils étaient sans doute jaloux de ma douce sécurité, de mon cher repos.--»

La douleur l’envahit si fort, qu’il n’y a plus en elle de place pour aucun soulagement. Cependant, le souvenir de ce que lui a dit Roger en partant lui revient à la mémoire et ranime l’espérance en son cœur. En dépit de toutes les apparences contraires, elle veut espérer d’heure en heure le voir revenir.

Cet espoir la soutint, les vingt jours étant expirés, un mois encore, pendant lequel sa douleur fut moins poignante qu’elle ne l’eût été sans cela. Un jour qu’elle suivait la route par laquelle elle allait souvent au-devant de Roger, la malheureuse apprit une nouvelle qui fit s’enfuir l’espérance bien loin d’elle.

Elle fit la rencontre d’un chevalier gascon qui revenait directement du camp africain, où il avait été fait prisonnier le jour de la grande bataille livrée devant Paris. Elle l’interrogea longtemps, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à ses fins. Elle lui demanda des nouvelles de Roger, et s’en tenant à lui, elle ne sortit plus de ce sujet de conversation.

Le chevalier lui en donna des nouvelles exactes, car il connaissait très bien toute cette cour. Il lui raconta le combat que Roger avait soutenu seul à seul contre le redoutable Mandricard, comment il l’avait tué, après en avoir reçu une blessure qui le tint pendant plus d’un mois en danger de mort. Si son histoire s’était bornée là, il aurait donné la véritable excuse de Roger.

Mais il ajouta qu’il y avait au camp une damoiselle, nommée Marphise, qui n’était pas moins belle que vaillante et experte à toutes les armes; qu’elle aimait Roger et que Roger l’aimait; qu’on les voyait rarement lui sans elle et elle sans lui, et que chacun croyait qu’ils s’étaient donné leur foi;

Que le mariage devait se célébrer dès que Roger serait guéri, et que chacun des deux rois, ainsi que tous les chefs païens en éprouvaient un grand plaisir, car ils connaissaient la valeur surhumaine de l’un et de l’autre, et ils espéraient qu’il en sortirait une race d’hommes de guerre la plus vaillante qui fût jamais sur terre.

Le Gascon croyait dire vrai; car dans l’armée des Maures c’était l’universelle croyance, et l’on en parlait également partout hors du camp. Les nombreux témoignages de sympathie que Roger et Marphise échangeaient, avaient donné lieu à ces rumeurs; et il suffit d’une seule bouche pour accréditer une nouvelle bonne ou mauvaise, et la propager à l’infini.

L’arrivée de Marphise parmi les Maures, en compagnie de Roger, et sa présence continuelle à ses côtés, avaient tout d’abord donné naissance à ce bruit. Mais ce qui l’avait encore accru, c’était qu’après avoir quitté le camp en enlevant Brunel, comme je l’ai conté, elle y était ensuite revenue sans avoir été rappelée par personne et seulement pour voir Roger.

Elle était venue au camp non pas une fois, mais souvent, dans le seul but de visiter Roger qui languissait gravement blessé. Elle y restait tout le jour, et ne partait que le soir, ce qui donnait encore plus à parler aux gens, car on la connaissait pour tellement fière, qu’elle tenait tout le monde pour vil à côté d’elle, tandis qu’elle était humble et douce pour Roger seul.

Comme le Gascon assurait Bradamante que tout cela était vrai, celle-ci fut saisie d’une peine si violente, qu’elle faillit tomber à la renverse. Sans rien répondre, elle fit faire volte-face à son destrier, le cœur plein de jalousie, de colère et de rage. Ayant perdu toute espérance, elle rentra furieuse dans son appartement.

Et sans quitter ses armes, elle se jeta tout de son long sur son lit, le visage enfoui dans les draps qu’elle prit dans sa bouche pour s’empêcher de crier. Se rappelant ce que le chevalier lui avait dit, elle tomba dans une telle douleur, que ne pouvant la contenir plus longtemps, force lui fut de l’exhaler en ces termes:

«--Malheureuse! à qui dois-je croire désormais? Tous sont perfides et cruels, puisque tu es cruel et perfide, ô mon Roger, toi que je tenais pour si dévoué et si fidèle. Quelle cruauté, quelle trahison coupable trouveras-tu dans les tragédies, qui ne soit moindre que la tienne, si tu veux songer à ce que je méritais et à ce que tu me devais?

«Pourquoi, Roger, alors qu’il n’existe pas au monde de chevalier plus hardi, plus beau que toi, ni qui t’égale en vaillance, en belles manières et en courtoisie; pourquoi ne fais-tu pas en sorte qu’entre toutes tes autres vertus si éclatantes, on dise que tu possèdes aussi la constance, et que tu gardes inviolable la fidélité, cette vertu devant laquelle toutes les autres cèdent et s’inclinent?

«Ne sais-tu pas que, sans elle, la vaillance et les nobles manières ne sont rien? C’est ainsi que les plus belles choses ne peuvent se voir là où la lumière ne les éclaire point. Il te fut facile de tromper une damoiselle dont tu étais le seigneur, l’idole et la divinité, et à qui tu aurais pu, avec une parole, faire croire que le soleil est obscur et froid.

«Cruel, de quelle faute auras-tu du remords, si tu ne te repens point de tuer qui t’aime? Si tu acceptes si légèrement de manquer à ta foi, quel est donc le poids qui pourrait peser sur ton cœur? Comment traites-tu tes ennemis, si, à moi qui t’aime, tu causes de pareils tourments? Je pourrai bien dire qu’il n’y a pas de justice au ciel, si ma vengeance tarde à t’atteindre.

«L’ingratitude égoïste est, de tous les crimes, celui qui pèse le plus sur l’homme; c’est pour cela que le plus beau des anges du ciel fut précipité dans le plus obscur et le plus profond de l’enfer. Et si une grande faute exige un grand châtiment lorsqu’elle n’a pas été lavée par une pénitence nécessaire, prends garde qu’un dur châtiment ne t’atteigne pour ton ingratitude envers moi, ingratitude dont tu ne veux pas te repentir.

«Je dois encore, ô cruel, en outre de tous tes méfaits, t’accuser de vol à mon égard; ce n’est point parce que tu tiens mon cœur, que je parle ainsi; de cela, je consens à t’absoudre; je veux dire que tu t’étais donné à moi, et que tu m’as repris ton cœur sans motif. Rends-le-moi, parjure! tu sais bien que celui qui détient le bien d’autrui ne peut être sauvé.

«O Roger, tu m’as délaissée; moi je ne veux point te délaisser; et je le voudrais que je ne le pourrais pas. Mais pour échapper à mes chagrins, à mon angoisse, je puis et je veux mettre fin à mes jours. Cela seul m’est douloureux de mourir sans être aimée de toi, car si Dieu m’avait concédé de mourir alors que je t’étais chère, je n’aurais jamais connu de mort plus heureuse.--»

Ainsi disant, elle saute de son lit, disposée à mourir, et, tout enflammée de rage, elle dirige la pointe de son épée sur son sein gauche. Elle s’aperçoit alors qu’elle est toute couverte de ses armes. Une pensée meilleure naît dans son esprit et lui parle ainsi tout bas: «--O dame de si haut lignage, tu veux donc en mettant fin à tes jours encourir un si grand blâme?

«Ne vaut-il pas mieux que tu ailles au camp, où une mort glorieuse peut se rencontrer à toute heure? Là, s’il advient que tu tombes devant Roger, il pleurera peut-être encore sur ta mort. Mais si tu meurs frappée par son épée, ne mourras-tu pas plus contente? Il est bien juste que ce soit lui qui t’arrache la vie, puisqu’il te fait vivre en tant de peine.

«Peut-être encore, avant que tu meures, pourras-tu tirer vengeance de cette Marphise qui cause ta mort en détournant de toi Roger par ses amours frauduleuses et déshonnêtes.--» Ces pensées semblent meilleures à la damoiselle. Aussitôt, elle se fait faire, pour mettre sur ses armes, une devise qui doit indiquer sa désespérance et son désir de mourir.

Sa soubreveste était de la couleur de la feuille qui se fane quand elle tombe de la branche, et que la sève, qui la faisait vivre sur l’arbre, vient à lui manquer. Elle l’avait fait broder au dehors de troncs de cyprès flétris, comme lorsque la hache les a frappés. Ce vêtement convenait très bien à sa douleur.

Elle prit le destrier qu’Astolphe avait coutume de monter, et cette lance d’or qui faisait vider la selle à tous les cavaliers qu’elle touchait. Astolphe la lui avait donnée. Je n’ai pas besoin de vous répéter à quelle occasion, ni où, ni quand, pas plus que de vous redire de qui il l’avait eue auparavant. Elle la prit, sans toutefois connaître sa puissance stupéfiante.

Sans écuyer, sans compagnon, elle descendit de la montagne et prit le plus court chemin vers Paris, devant lequel elle croyait qu’était le camp sarrasin, car la nouvelle ne s’était pas encore répandue que le paladin Renaud, avec l’aide de Charles et de Maugis, avait fait lever le siège de Paris.

Elle avait laissé derrière elle le pays et la cité de Cahors, les monts où naît la Dordogne, et elle découvrait les environs de Montferrand et de Clermont, quand elle vit venir sur la même route qu’elle une dame au doux visage, ayant un écu attaché à l’arçon de sa selle. Trois chevaliers marchaient à ses côtés.

D’autres dames et des écuyers suivaient à la file et formaient une troupe nombreuse. En passant à côté de l’un d’eux, la fille d’Aymon lui demanda qui était cette dame, et celui-ci lui dit: «--Cette dame, envoyée comme messagère au roi du peuple français, est venue par mer de l’Ile Perdue, située près du pôle arctique.

«Les uns nomment ce pays l’Ile Perdue, d’autres l’appellent Islande. La reine de cette île, qui est d’une beauté telle que le ciel n’en a accordé de pareille qu’à elle, envoie à Charles l’écu que vous voyez, à la condition expresse de le donner au meilleur chevalier qui à sa connaissance existe au monde.

«Comme elle s’estime, ce qu’elle est en réalité, la plus belle dame qui se soit jamais vue, elle voudrait trouver un chevalier qui surpasse tous les autres en hardiesse et en puissance, car elle a mis et résolu dans sa pensée de n’avoir pour amant et pour seigneur que celui qui sera le premier dans le métier des armes.

«Elle espère qu’en France, à la cour fameuse de Charlemagne, se trouve le chevalier qui, par mille prouesses, a prouvé qu’il est plus hardi et plus fort que tous les autres. Les trois chevaliers qui font escorte à la dame sont rois tous les trois, et je vous dirai aussi de quels pays; l’un est roi de Suède, l’autre est roi de Gothie; le troisième est roi de Norvège. Ils ont peu d’égaux sous les armes, si tant est qu’ils en aient.

«Leurs royaumes ne sont pas voisins, mais sont les moins éloignés de l’Ile Perdue, ainsi nommée parce que la mer qui la baigne est peu connue des navigateurs. Tous les trois étaient amoureux de la reine, et ils se disputaient à qui l’aurait pour femme. Pour lui plaire, ils ont accompli des exploits dont on parlera tant que tournera le ciel.

«Mais elle n’a voulu ni d’eux, ni d’aucun autre qui ne serait pas tenu pour le premier chevalier du monde dans les armes. «--Je fais peu de cas--avait-elle coutume de leur dire--des prouesses que vous avez accomplies en ces lieux. Si l’un de vous l’emportait sur les deux autres, comme le soleil l’emporte sur les étoiles, je pourrais le trouver sublime; mais je ne pense pas cependant qu’il pût se vanter d’être le meilleur chevalier qui porte aujourd’hui les armes.

«Je vais envoyer à Charlemagne, que j’estime et que j’honore comme le plus sage prince qui soit au monde, un riche écu d’or, à la condition qu’il le donnera au chevalier de sa cour qui aura la plus grande réputation de vaillance. Que ce chevalier soit son vassal ou celui d’un autre, je veux m’en rapporter à l’avis de ce roi.

«Quand Charles aura reçu l’écu et l’aura donné à celui qu’il croira plus hardi et plus fort que tous les autres, qu’il se trouve à sa cour où ailleurs, si l’un de vous, grâce à sa valeur, peut me rapporter l’écu, je donnerai à celui-là tout mon amour, je placerai en lui tout mon désir, et celui-là sera mon mari et mon seigneur.--»

«Ce sont ces paroles qui ont poussé ces trois rois à venir d’une mer si éloignée jusqu’ici. Ils sont résolus à rapporter l’écu, ou à mourir de la main de celui qui l’aura.--» Bradamante prêta une grande attention au récit de l’écuyer, lequel, prenant ensuite les devants et pressant son cheval, rejoignit ses compagnons.

Bradamante ne galope ni ne court après lui; elle poursuit paisiblement son chemin, tout en songeant aux nombreux événements qui peuvent résulter de ce qu’elle vient d’apprendre. Elle se dit, en somme, que cet écu va apporter en France la discorde, et sera le sujet de querelles infinies et d’une immense inimitié entre les paladins et les autres chevaliers, si Charles veut désigner quel est le meilleur d’entre eux et lui donner l’écu.

Cette pensée lui oppresse le cœur; mais ce qui lui pèse le plus, ce qui la ronge, c’est que Roger lui ait enlevé son amour et l’ait donné à Marphise. Tout son esprit est tellement concentré sur cette idée, qu’elle ne fait point attention à son chemin, qu’elle ne se préoccupe point de savoir où elle va, ni si elle trouvera une hôtellerie commode pour passer la nuit.

De même qu’un bateau, qu’un coup de vent ou toute autre cause a détaché de la rive, s’en va sans nocher et sans guide où l’entraîne le courant du fleuve, ainsi chemine la jeune amante, ayant toute sa pensée tournée vers son Roger. Elle va au gré de Rabican, car l’esprit qui doit guider la bride est bien loin d’elle.

Elle lève enfin les yeux, et voit que le soleil a tourné le dos aux cités de Bocco, et qu’il s’est plongé dans le sein de sa nourrice, delà le Maroc. Alors elle s’aperçoit qu’il serait imprudent de loger au milieu des champs, car il souffle un vent froid, et l’air brumeux fait présager, pour la nuit, de la pluie ou de la neige.

Elle fait presser le pas à son cheval, et elle ne tarde pas à rencontrer un berger qui se disposait à quitter les champs, après avoir réuni devant lui tout son troupeau. La dame lui demande avec beaucoup d’instances de lui enseigner où elle pourra se loger bien ou mal; car quelque mal que l’on soit logé, on ne risque jamais d’être plus mal qu’en plein air, exposé à la pluie.

Le berger lui dit: «--Je ne connais aucun endroit que je puisse vous indiquer, sinon à quatre ou six lieues plus loin, un château qui s’appelle la Roche-Tristan. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’y loger, car le chevalier qui désire y prendre logement doit le conquérir la lance à la main, et le défendre contre tout nouveau venu.

«Si, quand il arrive un chevalier, la place se trouve vide, le châtelain le reçoit; mais il lui fait promettre que, s’il survient un nouvel arrivant, il sortira pour jouter avec lui; si personne ne vient, il n’a point à se déranger, mais si quelqu’un se présente, force lui est de reprendre ses armes et de combattre. Celui des deux qui est vaincu cède sa place à l’autre, et va coucher sous le ciel serein.

«Si deux, trois, quatre guerriers, ou un plus grand nombre, arrivent ensemble les premiers, ils reçoivent paisiblement l’hospitalité. Mais quiconque vient seul ensuite, trouve un tout autre accueil, car ceux qui sont déjà installés lui donnent une plus rude besogne. De même, si un seul chevalier a reçu d’abord l’hospitalité, les deux, les trois, les quatre et tous les autres qui viennent après, le forcent à combattre contre chacun d’eux; de sorte que s’il a du courage, cela lui est d’un grand secours.

«Ce n’est pas tout; si une dame ou une damoiselle, seule ou en compagnie, arrive à cette roche, et puis qu’il en vienne une autre, c’est à la plus belle qu’est réservée l’hospitalité; la moins belle doit rester dehors.--» Bradamante demande où est cette roche, et le brave berger, sans plus rien dire, lui indique avec la main un endroit situé à cinq ou six milles loin de là.

Bien que Rabican fût bon trotteur, la dame ne peut le faire avancer assez vite à travers ces chemins fangeux et défoncés,--la saison avait été très pluvieuse--pour arriver avant que la nuit noire n’ait obscurci toute la contrée. Elle trouva la porte close, et elle dit à celui qui en avait la garde qu’elle voulait loger.

Le gardien répondit que la place était occupée par des dames et des guerriers qui étaient arrivés avant elle, et qui attendaient autour du feu que leur souper leur fût servi. «--S’ils ne l’ont pas encore mangé--dit la dame--je ne crois pas que le cuisinier l’aura fait cuire pour eux. Va leur dire que je les attends ici, car je connais la coutume et j’entends l’observer.--»

Le gardien partit et alla porter l’ambassade aux chevaliers qui se reposaient tout à leur aise, et auxquels cette nouvelle fut fort peu agréable, attendu qu’elle les forçait de sortir à l’air froid et malsain. Ajoutez à cela qu’une grande pluie commençait à tomber. Ils se levèrent pourtant, prirent leurs armes, et, laissant leurs compagnons dans le château, ils arrivèrent tous ensemble, sans trop se presser, à l’endroit où la dame les attendait.

C’étaient trois chevaliers d’une telle valeur que peu d’autres valaient plus qu’eux au monde. C’étaient eux que Bradamante avait vus le jour même à côté de l’ambassadrice d’Islande, et qui s’étaient vantés de rapporter de France dans leur pays l’écu d’or. Ayant pressé plus vigoureusement leurs chevaux, ils étaient arrivés avant Bradamante.

Peu de chevaliers étaient meilleurs qu’eux sous les armes. Mais Bradamante espère bien qu’elle sera du nombre de ceux-là, car elle entend ne point passer la nuit dehors, ni rester à jeun. Les habitants du château, placés aux fenêtres et dans les galeries, regardaient la joute à la lumière que projetait la lune malgré de nombreux nuages, et bien que la pluie fût abondante.

De même que l’amant bien épris, sur le point d’entrer dans la chambre où il espère commettre de doux larcins, sent son cœur battre de plaisir quand il entend, après une longue attente, glisser doucement le verrou, ainsi Bradamante, désireuse de se mesurer avec les chevaliers, se réjouit en entendant les portes s’ouvrir, et en voyant les trois guerriers franchir le pont et sortir du château.

Aussitôt qu’elle les a vus franchir le pont et sortir tous les trois à peu d’intervalle les uns des autres, elle tourne bride pour prendre du champ, et revient chassant à toute bride son bon cheval, et tenant en arrêt la lance que lui donna son cousin et avec laquelle on ne joute jamais en vain, car tout guerrier touché par elle, fût-il Mars lui-même, doit être forcément jeté hors de selle.

Le roi de Suède, qui s’avança le premier, fut aussi le premier jeté à terre, tellement fort fut le coup porté sur son casque par la lance qui ne fut jamais baissée en vain. Le roi de Gothie fournit la seconde course, et se retrouva en un clin d’œil, les jambes en l’air, loin de son destrier. Le troisième resta culbuté sens dessus dessous dans l’eau bourbeuse du fossé.

Après les avoir, en trois coups, fait voltiger les pieds en l’air et la tête en bas, Bradamante se dirige vers le château où elle doit recevoir l’hospitalité pendant la nuit; mais, avant de lui livrer passage, elle trouve quelqu’un qui lui fait jurer qu’elle sortirait à chaque fois qu’elle serait appelée à jouter par de nouveaux arrivants. Le châtelain, qui a été témoin de sa vaillance, la reçoit avec grand honneur.

Il en est de même de la dame qui était venue le soir même en compagnie des trois chevaliers, envoyée, ainsi que je l’ai dit, de l’Ile Perdue en ambassade au roi de France. Elle se lève et, en femme gracieuse et affable qu’elle était, elle vient au-devant de Bradamante qui la salue courtoisement, la prend par la main, et la conduit près du feu.

Bradamante, commençant de se désarmer, avait déjà déposé son écu et retiré son casque, lorsqu’en ôtant ce dernier, elle fit tomber une coiffe d’or dans laquelle elle retenait à plat ses longs cheveux. Ceux-ci tombèrent épars le long de ses épaules qu’ils couvrirent entièrement, et la firent connaître pour une damoiselle aussi belle de visage que fière sous les armes.

De même qu’au lever du rideau, la scène apparaît étincelante de mille lumières qui se reflètent sur les arceaux, les palais superbement dorés et remplis de statues et de peintures; ou de même que le soleil, s’échappant d’une nuée, découvre sa face limpide et sereine, ainsi la dame, en ôtant son casque, semble entr’ouvrir le paradis.

Déjà ses beaux cheveux que son frère avait coupés autrefois, ont repoussé, et bien qu’ils ne fussent pas encore revenus à leur état primitif, ils étaient assez longs pour qu’elle pût les nouer par derrière la tête. Le châtelain de la Roche la reconnaît aussitôt pour Bradamante, car il l’avait vue bien d’autres fois, et plus que jamais il la comble de prévenances, et lui témoigne son estime.

Ils s’assoient près du feu, et ils repaissent leurs oreilles d’une conversation agréable et honnête, pendant que l’on prépare une nourriture plus substantielle pour le reste du corps. La dame demande à son hôte si cette façon d’exercer l’hospitalité est ancienne ou nouvelle, quand elle a commencé et qui l’a établie. Le chevalier lui répond ainsi:

«--Au temps où régnait Pharamond, son fils Clodion eut pour amie une dame gracieuse et belle, et surpassant par ses manières distinguées toutes les autres femmes de cette époque antique. Il l’aimait tellement, qu’il ne la perdait pas plus de vue que Jupiter la vache Io dont il s’était fait le pasteur, car chez lui la jalousie était égale à l’amour.

«C’est ici qu’il la cachait. Son père lui avait fait don de ce castel, et il en sortait rarement. Il avait avec lui dix des meilleurs chevaliers de France. Il s’y trouvait, lorsqu’un jour le brave Tristan y arriva, en compagnie d’une dame qu’il avait délivrée peu d’heures auparavant des mains d’un géant féroce qui l’entraînait de force.

«Lorsque Tristan arriva devant le castel, le soleil avait déjà tourné les épaules vers les rivages de Séville. Le chevalier demanda l’hospitalité, car il n’y avait aucune autre habitation à dix milles à la ronde. Mais Clodion, aussi jaloux qu’amoureux, avait décidé qu’aucun étranger, quel qu’il fût, n’entrerait dans le château, tant que sa belle dame y serait.

«Les prières réitérées du chevalier n’ayant pu lui faire ouvrir la porte, il s’écria: «--Ce que tu n’as pas voulu accorder à mes prières, j’espère l’obtenir malgré toi.--» Et il défia Clodion et les dix guerriers qui étaient avec lui, s’offrant, d’un air altier, à lui prouver, la lance et l’épée en main, qu’il n’était qu’un discourtois et qu’un vilain.

«Il lui posa comme conditions du combat que s’il le jetait à terre en restant lui-même en selle, il logerait seul dans la Roche, et que tous les autres en sortiraient. Plutôt que de souffrir une pareille insulte, le fils du roi de France n’hésite pas à risquer la mort. Mais sous un rude choc il tombe à terre, de même que tous les autres, et Tristan les met ainsi dehors.

«Entré dans la Roche, il y trouve la dame si chère à Clodion, comme je vous l’ai dit, et que la nature, d’ordinaire avare de telles faveurs, avait faite plus belle que toutes les autres femmes. Il s’entretient avec elle, pendant qu’au dehors une angoisse poignante, amère, étreint et dévore le malheureux amant, qui envoie prière sur prière au chevalier pour qu’il ne refuse pas de la lui rendre.

«Tristan, bien qu’il ne fasse pas grand cas de la dame,--hors Yseult, il ne pourrait faire cas d’une autre, la potion enchantée qu’il avait bue jadis ne lui permettant d’aimer et de ne caresser qu’elle[11],--Tristan veut cependant se venger de la dureté de Clodion à son égard: «--Je croirais commettre une grande faute--lui fait-il dire--en mettant hors de chez elle une telle beauté.

«Mais si Clodion s’ennuie de dormir seul à la fraîche, et s’il demande compagnie, j’ai avec moi une jouvencelle belle et appétissante, sans être pourtant d’une beauté aussi grande. Je veux bien consentir à ce qu’elle sorte, et à ce qu’elle se prête à tous ses désirs. Mais il me paraît droit et juste que la plus belle reste avec celui de nous deux qui est le plus fort.--»

«Clodion, repoussé et fort mécontent, passa toute la nuit à souffler de colère et à tourner autour de la Roche, comme s’il eût fait sentinelle pour ceux qui y dormaient tout à leur aise. Il se plaignait beaucoup plus de ce que sa dame lui eût été enlevée, que du froid et du vent. Au matin, Tristan, qui en eut pitié, la lui rendit et mit fin à sa douleur.

«Car il lui dit et il lui prouva clairement que telle il l’avait trouvée, telle il la lui rendait. Il ajouta que, bien qu’il se fût couvert de honte par la discourtoisie dont il avait usé, il se contentait de l’avoir fait passer toute la nuit à découvert. Il ne voulut pas accepter pour excuse que ce fût l’amour qui l’avait poussé à une faute si condamnable.

«Car Amour doit ennoblir un cœur vil, et ne peut faire le contraire d’un noble cœur. Dès que Tristan fut parti, Clodion s’empressa de changer d’habitation. Mais auparavant, il donna la garde de la Roche à un chevalier qu’il aimait beaucoup, avec injonction, pour lui et pour ses successeurs, de faire observer à tout jamais la manière suivante d’exercer l’hospitalité:

«Le chevalier qui aurait le plus de force, et la dame qui posséderait le plus de beauté, devraient toujours être reçus; mais quiconque serait vaincu, viderait les lieux, et s’en irait dormir sur le pré, ou chercherait asile ailleurs. Finalement, il établit l’usage que vous voyez durer encore aujourd’hui.--» Or pendant que le chevalier racontait tout cela, il avait ordonné au maître d’hôtel de dresser la table.

Il l’avait fait placer dans la grande salle qui était plus belle qu’aucune autre au monde. Puis, à la lueur des torches, il vint prendre les belles dames et les y conduisit. En y entrant, Bradamante la parcourut des yeux, ainsi que l’autre damoiselle. Les murs superbes se voyaient entièrement recouverts des peintures les plus nobles.

La salle était décorée de figures si belles que, pour les regarder, les convives oubliaient quasi le souper, bien que leur corps eût grand besoin de se restaurer après les fatigues de la journée. Le maître d’hôtel, ainsi que le cuisinier, se lamentait de ce qu’on laissât ainsi les mets refroidir dans les plats. L’un d’eux finit par dire: «--Vous feriez mieux de repaître d’abord votre ventre et vos yeux ensuite.--»

Ils s’assirent enfin, et ils allaient porter la main aux victuailles, quand le châtelain s’avisa que donner l’hospitalité à deux dames était une grande infraction à l’usage: l’une devait rester, et l’autre se retirer; la plus belle devait rester, et la moins belle s’en aller au dehors où la pluie battait et où le vent sifflait. N’étant point arrivées toutes les deux ensemble, l’une devait partir, l’autre rester.

Le châtelain appela deux vieillards et quelques dames de la maison, bonnes pour un semblable office. Ils examinèrent les damoiselles afin de décider laquelle des deux était la plus belle. Enfin, l’avis de tous fut que la plus belle était la fille d’Aymon. Elle ne surpassait pas moins sa compagne en beauté, qu’elle ne surpassait en valeur les guerriers qu’elle avait vaincus.

Le châtelain dit à la dame d’Islande qui ne laissait pas d’être fort troublée de tout cela: «--Il ne saurait, madame, vous paraître malhonnête que nous observions l’usage. Il vous faut changer de gîte, puisqu’à nous tous il est clair et manifeste que cette damoiselle, bien qu’elle soit sans apprêts, vous surpasse en beautés et en belles manières.--»

De même qu’en un instant on voit une nuée obscure s’élever de la vallée humide vers le ciel, et couvrir d’un voile de ténèbres la face jusque-là si pure du soleil, ainsi l’on vit la dame changer de visage à cette dure sentence qui la condamnait à affronter au dehors la pluie et le froid. Elle, tout à l’heure si joyeuse et si belle, elle ne ressemble plus à elle-même.

Elle pâlit et change entièrement de visage, tellement il lui plaît peu d’entendre une telle sentence. Mais Bradamante, qui en a pitié, ne veut pas qu’elle s’en aille, et elle émet ce sage avis: «--Il me semble que la décision n’est pas bonne, et que tout jugement est injuste quand il est prononcé sans qu’on ait entendu la partie qui nie aussi bien que celle qui affirme, et les raisons qu’elle allègue.

«Pour moi, qui me fais le défenseur de cette cause, je dis: il ne s’agit pas de savoir si je suis plus ou moins belle. Je ne suis pas venue ici comme dame, et je ne veux pas que mes actes soient ceux d’une dame. Mais qui pourra dire, à moins que je ne me dépouille entièrement, si je suis ou si je ne suis pas une dame? Or, on ne doit pas dire ce qu’on ne sait pas, surtout quand quelqu’un doit en souffrir.

«Il y en a beaucoup d’autres qui, comme moi, ont les cheveux longs, et qui ne sont point femmes pour cela. Il est évident que c’est comme chevalier et non comme dame, que j’ai conquis le droit de loger ici. Pourquoi donc voulez-vous me qualifier de dame, quand tous mes actes sont ceux d’un homme? Votre loi veut que les dames soient expulsées par les dames, et non vaincues par un guerrier.

«Admettons encore que, comme il vous le semble, je sois une femme--ce que je ne vous concède pas--et que ma beauté n’égale pas celle de cette dame; je ne crois pas que vous voudriez m’enlever le prix de mon courage, parce que mon visage aurait été déclaré moins beau. Il ne me paraîtrait pas juste de perdre, à cause d’une moindre beauté, ce que j’ai gagné avec les armes par mon courage.

«Quand même d’ailleurs l’usage exigerait que celle qui est inférieure en beauté doive se retirer, je voudrais encore rester, au risque de ce qui pourrait résulter de mon obstination. De la contestation inégale élevée entre cette dame et moi, je conclus que, sur cette question de la beauté, elle peut perdre beaucoup et gagner bien peu avec moi.

«Or, si la perte et le gain n’offrent pas des chances égales, toute décision est injuste. De sorte que, et par raison et par cas spécial, l’hospitalité ne saurait être refusée à cette dame. Et si quelqu’un est assez hardi pour prétendre que mon raisonnement n’est point bon, je suis prête à lui soutenir, de la façon qui lui fera plaisir, que mon dire est vrai et que le sien est faux.--»

La fille d’Aymon, émue de pitié à l’idée qu’une si gente dame allait être injustement chassée et exposée à la pluie battante, sans un toit, sans un abri pour se mettre à couvert, finit, grâce à ses raisons nombreuses et courtoises, mais surtout grâce à sa conclusion, par persuader au châtelain de rester tranquille et d’accepter ses explications.

De même que, sous les plus cuisantes chaleurs de l’été, la plante, près de s’étioler faute d’un peu d’eau, renaît dès qu’elle sent la pluie vivifiante, ainsi, en se voyant si superbement défendue, la messagère redevint joyeuse et belle comme auparavant.

Les convives purent alors enfin savourer le repas qui leur avait été servi depuis un grand moment et auquel ils n’avaient pas encore touché, sans qu’aucun nouveau chevalier errant ne vînt les déranger. Bradamante seule, au milieu de l’allégresse générale, restait triste et plongée dans sa douleur. La crainte, l’injuste soupçon qu’elle avait dans le cœur, lui enlevaient tout appétit.

Aussitôt que le souper fut achevé,--et il aurait été probablement plus long, sans le désir qu’avaient les convives de rassasier aussi leurs yeux--Bradamante se leva et la messagère avec elle. Le châtelain fit en même temps un signe à l’un des serviteurs qui alluma promptement un grand nombre de torches, grâce auxquelles la salle fut splendidement éclairée jusqu’en ses moindres recoins. Je dirai dans l’autre chant ce qui suivit.

CHANT XXXIII.

ARGUMENT.--Dans une salle de la Roche-Tristan, Bradamante voit peintes sur la muraille les guerres futures des Français en Italie. Défiée de nouveau par les trois princes qu’elle avait déjà abattus, elle les enlève une seconde fois de selle.--Renaud et Gradasse en viennent aux mains pour la possession de Bayard. Celui-ci, épouvanté par un monstrueux oiseau, s’enfuit dans un bois, et le combat se trouve ainsi suspendu.--Astolphe va en Éthiopie sur l’Hippogriffe. Là, par le son de son cor, il chasse dans l’enfer les Harpies qui infectaient les tables du roi Sénapes.

Timagoras, Parrhasius, Polignotes, Protogènes, Timante, Apollodore, Apelles, plus connu que tous ceux-là, et Zeuxis, et les autres qui vécurent à la même époque, et dont la renommée--malgré Clotho, qui, après avoir détruit leurs corps, a détruit leurs œuvres--subsistera toujours aussi éclatante, grâce aux écrivains, tant qu’on lira ou qu’on écrira en ce monde;

Et ceux qui vécurent de nos jours, ou qui vivent encore: Léonard, Andrea Mantegna, Jean Belin, les deux Dossi, et celui qui sculpte aussi bien qu’il peint, Michel-Ange le divin, plus qu’un mortel; Sébastien, Raphaël, Titien, qui n’honore pas moins Cadore que les deux premiers n’honorent Venise et Urbino; et les autres dont les œuvres dépassent tout ce qu’on lit et tout ce qu’on croit des peintres de l’antiquité;

Tous les peintres que nous voyons aujourd’hui, et ceux qui il y a déjà mille et mille ans furent en honneur, ont peint avec leur pinceau, soit sur toile, soit sur les murs, les choses passées. Mais vous n’avez jamais entendu dire que les anciens, non plus que les modernes, aient jamais peint les choses futures. Et cependant il s’est trouvé que des événements ont été mis en peinture avant d’être arrivés.

Mais aucun peintre, ni antique ni moderne, ne pourrait se vanter d’être l’auteur de semblables peintures. Elles sont uniquement l’œuvre des enchantements devant lesquels tremblent les esprits de l’enfer. La salle dont j’ai parlé dans l’autre chant avait été faite par Merlin. A l’aide du livre consacré soit au lac Arverne, soit aux grottes de Nursa, il l’avait fait construire en une seule nuit par des démons.

Cet art des enchantements, à l’aide duquel nos ancêtres accomplirent de si merveilleuses choses, est perdu de nos jours. Mais retournons là où doivent m’attendre ceux qui veulent voir la salle où sont les peintures. J’ai dit que, sur un signe fait à un écuyer, les torches avaient été allumées; soudain l’obscurité, vaincue par l’éclat des lumières, s’enfuit de toutes parts. On n’aurait pas vu plus clair s’il eût fait jour.

Le châtelain dit à ses hôtes: «--Je veux que vous sachiez que, parmi les guerres qui sont peintes sur ces murs, très peu sont jusqu’ici arrivées. Elles ont été peintes avant qu’elles se soient produites. Ceux qui les ont peintes, les ont aussi devinées. Vous pourrez voir ici toutes les victoires, toutes les défaites que nos compatriotes remporteront ou subiront en Italie.

«Toutes les guerres heureuses ou malheureuses que les Français doivent faire au delà des Alpes, à partir de son époque jusqu’en l’an mille, Merlin, le prophète, les a réunies dans cette salle. Il avait été envoyé par le roi de Bretagne au roi de France, qui succéda à Marcomir. Je vous dirai en peu de mots pourquoi il lui avait été envoyé, et pourquoi ce travail fut accompli par Merlin.

«Le roi Pharamond, qui franchit le premier le Rhin avec l’armée franque pour entrer en Gaule, après avoir occupé ce pays, songea à subjuguer l’orgueilleuse Italie, car il voyait de jour en jour l’empire romain s’affaiblir. Dans cette intention, il voulait s’allier avec Artus de Bretagne, car ils vivaient à la même époque.

«Artus, qui n’avait jamais rien entrepris sans prendre l’avis du prophète Merlin--je parle de Merlin, le fils du démon, qui prévoyait l’avenir--sut par lui, et fit savoir à Pharamond, à quels périls s’exposeraient ses gens s’ils pénétraient dans le pays que l’Apennin, la mer et les Alpes enserrent.

«Merlin lui fit voir que presque tous ceux qui, après lui, porteraient la couronne de France, verraient leurs armées détruites par le fer, par la faim, ou par la peste, et qu’ils trouveraient en Italie peu de sujets d’allégresse, mais de longues luttes, peu de gain et des dommages infinis, car il n’était pas permis au lys de prendre racine sur ce terrain.

«Le roi Pharamond ajouta une telle foi à cet avis, qu’il dirigea son armée ailleurs. Quant à Merlin, qui avait vu les guerres à venir comme si elles avaient déjà existé, il consentit, sur les prières du roi, à construire cette salle où, par ses enchantements, il fit peindre, comme s’ils s’étaient déjà accomplis, tous les gestes futurs des Français,

«Afin que les successeurs de Pharamond comprissent que la victoire et l’honneur leur appartiendraient toutes les fois qu’ils prendraient la défense de l’Italie contre les autres peuples barbares, mais qu’au contraire, s’il advenait qu’ils descendissent des Alpes pour la ravager, lui imposer leur joug, ou s’en faire les maîtres, ils trouveraient au delà des monts un sépulcre béant.--»

Ainsi parla le châtelain; puis il conduisit les dames à l’endroit de la salle où commençaient les histoires; il leur fait voir Sigisbert qui se met en campagne, attiré par les trésors que lui offre l’empereur Maurice. «--Le voici qui descend du mont Jura dans les plaines ouvertes du Lambro et du Tessin. Voyez Eutaris, qui non seulement le repousse, mais le met en fuite après l’avoir taillé en pièces et vaincu.

«Voyez Clovis qui fait passer les monts à plus de cent mille hommes; voyez le duc de Bénévent qui, avec des forces inférieures, vient à sa rencontre, et qui lui tend un piège en feignant d’abandonner ses logements. Voici l’armée française qui se précipite sur le vin lombard, et, prise comme le poisson à l’amorce, y trouve la mort et la honte.

«Voici Childebert qui conduit en Italie quantité de capitaines et de gens de France. Pas plus que Clovis il ne peut se vanter ni se glorifier d’avoir dépouillé ou vaincu la Lombardie, car l’épée du ciel fait des siens un tel carnage, que toutes les routes en sont couvertes. La chaleur et la dyssenterie les achèvent, de sorte qu’à peine un sur dix s’en retourne sain et sauf.--»

Puis il montre Pépin, et puis Charles qui descendent l’un après l’autre en Italie. Tous les deux sont heureux dans leur entreprise, car ils ne sont pas venus pour lui nuire. Le premier est accouru au secours du pape Étienne; le second défend Adrien, puis Léon. L’un dompte Astolphe; l’autre met en déroute et fait prisonnier le successeur d’Astolphe, et rend au pape tous ses honneurs.

Il leur montre ensuite un jeune Pépin dont les gens semblent couvrir tout le pays depuis les bouches du Pô jusqu’aux lagunes de l’Adriatique. Il construit à grands frais et avec de grandes fatigues un pont qui rejoint Malamocco à Rialto, et sur lequel il engage la bataille. Puis le voilà qui s’enfuit, laissant les siens engloutis par les eaux, le vent et la mer ayant brisé le pont.

«--Voici Louis, le Bourguignon, que l’on voit vaincu et pris à l’endroit même où il descend; et celui qui l’a fait prisonnier lui fait jurer qu’il ne sera plus jamais attaqué par lui. Voici qu’il manque à son serment; voici que de nouveau il tombe dans le filet tendu; voici qu’il y perd la vue, et que les siens le ramènent de l’autre côté des Alpes, aveugle comme taupe.

«Voyez un Hugues d’Arles accomplir de grands exploits et chasser d’Italie les deux Bérenger. Il les bat et les taille en pièces en deux ou trois rencontres, mais ils sont remis sur pied tantôt par les Huns, tantôt par les Bavarois. Puis, accablé par des forces plus considérables que les siennes, il est forcé de conclure alliance avec l’ennemi. Il ne survit pas longtemps à cette alliance, non plus que son héritier, qui laisse le royaume tout entier à Bérenger.

«Voyez un autre Charles, qui, pour venir au secours du bon Pasteur, a porté le feu en Italie. En deux fières batailles, il a mis à mort deux rois: Manfred, puis Conradin. Voyez, par la suite, son armée éparpillée çà et là dans les cités, et tenant le nouveau royaume dans l’opprobre et l’oppression. Voyez-la massacrée toute entière au son de la cloche des vêpres.--»

Puis il leur montre--mais à un intervalle non pas seulement de nombreuses années, mais de lustres nombreux--un capitaine de la Gaule, qui descend des monts pour faire la guerre aux illustres Visconti. On le voit assiéger Alexandrie avec une armée française composée de gens à pied et à cheval. Le duc a mis dans la place une forte garnison, et a tendu au dehors un piège à l’ennemi.

L’armée française, induite en erreur, est prise dans les rets qui lui ont été habilement tendus, ainsi que le comte d’Armagnac qui l’avait conduite à cette malheureuse entreprise, et couvre toute la campagne de ses morts. Les eaux du Tanaro et du Pô sont rouges de sang.

Il montre, l’un après l’autre, un chevalier de la Marche et trois Angevins, et dit: «--Voyez comme ceux-ci sont plusieurs fois défaits à Bruci, à Dauni, à Marsi, à Salantini. L’appui des Français ni des Latins ne permet à aucun d’eux de s’implanter en Italie. Alphonse, puis Ferrante, les chassent du royaume, toutes les fois qu’ils y entrent.

«Voyez Charles VIII, qui descend des Alpes, ayant avec lui la fleur de la France entière. Il passe le Liris, et s’empare de tout le royaume, sans tirer une seule fois l’épée ou abaisser la lance. Il parvient ainsi jusqu’au rocher qui s’étend sur les bras, sur la poitrine et sur le ventre de Typhée. Là, il trouve, pour lui barrer le passage, la bravoure d’Inico du Guast, de l’illustre sang d’Avalos.--»

Le châtelain de la Roche, qui montrait du doigt cette histoire à Bradamante, lui dit, après avoir désigné l’île d’Ischia: «--Avant que je vous fasse voir plus avant, je vous dirai ce que mon bisaïeul avait coutume de me dire quand j’étais enfant, et ce qu’il prétendait avoir lui-même entendu dire à son père;

«Son père le tenait d’un autre, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on remontât à celui qui l’avait entendu raconter par l’artiste qui avait peint, sans pinceaux, toutes ces peintures, blanches, bleues ou rouges que vous voyez là; le peintre, en montrant au roi Pharamond le château, arrivé à ce rocher d’Ischia que je viens de vous faire voir, lui dit ce que je vais vous répéter.

«Il lui dit que, du brave chevalier qui le défendait avec tant d’ardeur, et qui semblait mépriser le feu qui de tous côtés l’entourait jusqu’au phare, devait naître en ces temps ou à peu près--et il lui dit l’année et le mois--un chevalier, qui surpasserait tous ceux qui jusqu’alors avaient existé au monde.

«Nirée avait été moins beau, Achille moins brave, Ulysse moins hardi, Lada moins léger à la course, Nestor moins prudent, lui qui sut tant de choses et qui vécut si longtemps, César moins libéral et moins clément, que ne devait être celui qui naîtrait dans l’île d’Ischia, et qui devait dépasser toute la renommée de ces grands hommes.

«Et si l’antique Crète se glorifia d’avoir donné naissance au petit-fils de Célus; si Thèbes fut fière de Bacchus et d’Hercule; si Délos s’enorgueillit des deux jumeaux, cette île pourra aussi se réjouir et se dresser fièrement sous le ciel, quand naîtra dans son sein le grand marquis envers lequel le ciel se montrera si prodigue de faveurs de toute sorte.

«Ainsi lui dit Merlin, et il lui répéta à plusieurs reprises que ce héros devait naître à l’époque où l’empire romain serait le plus opprimé, pour qu’il lui rendît la liberté. Mais comme je vous montrerai par la suite plusieurs de ses hauts faits, je n’ai pas à vous en parler d’avance.--» Ainsi il dit, et il revint à l’histoire où se voyaient les merveilleuses prouesses de Charles.

«--Ici--disait-il--Ludovic se repent d’avoir fait venir Charles en Italie, car il l’avait appelé pour combattre son ancien rival et non pour le chasser lui-même. Il s’allie aux Vénitiens, et, devenu son ennemi, il veut le faire prisonnier au retour. Mais le vaillant roi abaisse sa lance et s’ouvre un chemin à travers ses nouveaux ennemis.

«Mais ceux des siens qu’il a laissés à la garde du nouveau royaume éprouvent un sort bien différent. Ferrante, grâce à l’aide que lui prête le seigneur de Mantoue, revient si vivement à la charge, qu’en peu de mois, sur terre et sur mer, il n’en laisse pas un vivant. Mais la perte d’un de ses plus vaillants compagnons, traîtreusement frappé, l’empêche de ressentir toute la joie de sa victoire.--»

Ainsi disant, il montre le marquis Alphonse de Pescaire, puis il ajoute: «--Celui-ci, après avoir brillé comme un rubis en mille entreprises, succombe sous la trahison ourdie contre lui par un double traître d’Éthiopien; le meilleur chevalier de cette époque tombe le cœur percé d’une flèche.--»

Puis il montre l’endroit où l’on voit Louis XII, après avoir passé les Alpes, chasser le Môre, et planter la fleur de lys sur la terre des Visconti. Marchant sur les traces de Charles, il veut jeter un pont sur le Carigliano, mais il voit ses gens rompus, dispersés, périr engloutis dans le fleuve.

«Voyez dans la Pouille un non moindre carnage de l’armée française, mise en déroute. C’est l’Espagnol Ferdinand de Gonzague, qui deux fois l’a prise comme dans une souricière. Mais autant la Fortune s’était en cette circonstance montrée rebelle à Louis, autant elle lui est favorable dans les riches plaines que baigne l’Adriatique, et que le Pô divise en deux parties égales du côté de l’Apennin et du côté des Alpes.--»

Ainsi disant, il s’accuse lui-même d’avoir oublié ce qu’il aurait dû dire tout d’abord. Il retourne sur ses pas, et montre un chevalier qui vend le château dont son maître lui avait confié la garde. Il montre le Suisse perfide faisant prisonnier celui-là même dont il touche la solde. Ces deux trahisons donnent la victoire au roi de France, sans qu’il ait besoin d’abaisser sa lance.

Puis il montre César Borgia s’élevant en Italie par la faveur de ce roi. Tout baron de Rome, tout seigneur qui s’oppose à lui, est envoyé en exil. Puis il montre le roi qui, après avoir expulsé la Scie de Bologne, y fait entrer les Glands. Il montre les Génois révoltés, mis en fuite et leur cité soumise.

«--Voyez--dit-il ensuite--la campagne de Giaradadda couverte de morts. Toutes les villes ouvrent leurs portes au roi; Venise seule résiste à peine. Voyez comme, après avoir franchi les frontières de la Romagne, il chasse le pape de Modène, qu’il enlève au duc de Ferrare. Il ne s’arrête point là; il veut lui enlever ce qui lui reste de ses États.

«Il lui enlève Bologne, et y fait rentrer la famille des Bentivoglio. Voyez l’armée des Français mettre Brescia à sac, après qu’il l’a reprise. D’un même coup, il secourt Felsina et met le désordre dans le camp du pape. Les deux armées se concentrent ensuite à forces égales sur les basses plages de Chiassi:

«D’un côté l’armée française, de l’autre les troupes espagnoles considérablement accrues, et grande est la bataille. De part et d’autre les gens d’armes jonchent la terre et la rougissent. Chaque fossé semble plein de sang humain. Mars balance pour savoir à qui il donnera la victoire. Enfin, grâce à la valeur d’un Alphonse, on voit l’armée française rester maîtresse du terrain, et l’Espagnol céder.

«Ravennes est saccagée. Le pape se mord les lèvres de douleur; il fait descendre des Alpes, comme une tempête, une tourbe d’Allemands qui chassent au delà des monts les Français incapables de leur tenir tête, et qui vengent le Môre en déracinant les Lys d’or implantés dans son jardin.

«Voici que les Français reviennent de nouveau; les voici mis en déroute par les Suisses infidèles que le jeune duc a appelés imprudemment à son aide, bien qu’ils aient fait prisonnier et vendu son père. Voyez plus loin l’armée que la Fortune avait mise sous sa roue, conduite par le nouveau roi, lequel se prépare à venger la honte de Novare.

«La voici qui revient encore sous de meilleurs auspices. Voyez le roi François, qui s’avance à sa tête et qui met les Suisses en une telle déroute, qu’il s’en manque de peu qu’il ne les ait détruits. Ces soudards brutaux perdent à jamais le titre usurpé par eux de dompteurs de princes et de défenseurs de l’Église chrétienne.

«Là, malgré la Ligue, François prend Milan et la donne au jeune Sforce. Là, Bourbon défend la ville pour le roi de France contre la fureur tudesque. Plus loin, pendant que le roi François s’apprête à tenter de nouvelles entreprises et qu’il ignore l’orgueil et la cruauté déployés par ses soldats, voici que la ville lui est enlevée.

«Voici un autre François qui ressemble non seulement de nom, mais par le courage à son aïeul. Il chasse les Français, et avec l’aide des États de l’Église, reconquiert son domaine paternel. Les Français reviennent encore; mais ils n’avancent que prudemment, sans parcourir l’Italie à vol d’oiseau comme ils avaient jusque-là coutume. Le brave duc de Mantoue leur ferme le passage, et les arrête sur le Tessin.

«Frédéric, dont les joues sont encore embellies des premières fleurs de la jeunesse, acquiert une éternelle gloire en défendant avec la lance, mais plus encore par son activité et son génie, Pavie menacée par la fureur française, et en déjouant les projets du Lion de la mer. Voyez ces deux marquis, la terreur de nos soldats et l’honneur de l’Italie.

«Tous deux sont du même sang, tous deux sont nés au même nid. Le premier est fils de ce marquis Alphonse dont vous avez vu le sang rougir la terre, par suite de la trahison du Nègre. Voyez comme à diverses reprises les Français sont chassés d’Italie d’après ses conseils. L’autre, d’un aspect si doux et si joyeux, est seigneur de Guast et s’appelle Alphonse.

«C’est le brave chevalier dont je vous ai parlé quand je vous ai montré l’île d’Ischia, et sur lequel Merlin avait prophétisé de si grandes choses à Pharamond, en lui annonçant qu’il devait naître à l’époque où l’Italie affligée, l’Église et l’Empire auraient le plus besoin d’aide contre les insultes des Barbares.

«Avec son cousin de Pescaire, et l’aide de Prosper Colonna, voyez-le faire payer cher la Bicoque aux Français et aux Suisses. Mais voici que de nouveau les Français se préparent à réparer leurs échecs successifs. Leur roi descend en Lombardie avec une armée, tandis qu’il en envoie une autre pour s’emparer de Naples.

«Mais celle qui fait de nous ce que le vent fait de la poussière aride lorsqu’après l’avoir soulevée dans les airs jusqu’au ciel, il la laisse retomber en un instant sur la terre où il l’a prise, la Fortune fait que le roi croit avoir rassemblé autour de Pavie plus de cent mille hommes. Après les grandes sommes qu’il a dépensées, il ne sait pas si son armée a diminué ou s’est accrue.

«Aussi, par la faute de ministres avares, et grâce à la bonté du roi qui s’est fié à eux, les gens d’armes se rangent-ils peu nombreux sous les bannières, quand, la nuit, le camp assailli crie: Aux armes! Car il se voit assaillir jusque dans ses retranchements par les rusés Espagnols, qui, sous la conduite des deux d’Avalos, se frayent un chemin audacieux vers le ciel et vers l’enfer.

«Voyez la fleur de la noblesse de France étendue par la campagne; voyez de combien de lances, de combien d’épées le vaillant roi est entouré; voyez-le tomber sous son destrier, sans que, pour cela, il se rende ou se déclare vaincu. Cependant, c’est sur lui seul que l’armée ennemie dirige ses efforts, c’est sur lui seul qu’elle se rue, et personne ne vient à son secours.

«Le roi vaillant se défend à pied et se baigne dans le sang ennemi. Mais enfin le courage cède a la force. Voici le roi pris; le voici en Espagne. Il s’est rendu au chevalier de Pescaire, qui ne le quitte plus. C’est à ce du Guast que sont dues la déroute de l’armée française et la prise du grand roi.

«Pendant qu’une des deux armées est mise en déroute à Pavie, voyez l’autre, qui était en route pour attaquer Naples, s’arrêter soudain, comme s’arrête la lampe à laquelle l’huile vient à manquer. Mais le roi laisse ses fils en otage dans la prison espagnole et retourne dans ses États. Le voici qui porte la guerre en Italie, en même temps que les autres envahissent son propre domaine.

«Voyez le meurtre et le pillage remplir Rome de deuil; voyez les choses divines et profanes devenir également la proie de l’incendie et du viol. L’armée de la Ligue peut voir de son camp voisin les ruines amoncelées, et entendre les gémissements et les cris. Alors qu’elle devrait marcher en avant, elle revient sur ses pas, et laisse prendre le successeur de saint Pierre.

«Le roi envoie Lautrec avec de nouvelles troupes, non plus pour tenter la conquête de la Lombardie, mais pour arracher à des mains impies et dévastatrices la tête et les membres de l’Église. Il est retardé dans sa marche, de sorte qu’il ne trouve plus le saint-père privé de sa liberté. Il va alors assiéger la ville où est ensevelie la Sirène, et soulève tout le royaume.

«Voici l’armée impériale qui s’avance pour secourir la ville assiégée; voici Doria qui lui barre le chemin et la jette dans la mer, après l’avoir taillée en pièces. Voici également la Fortune, jusque-là si propice aux Français, qui change de fantaisie, et qui les détruit non par la lance, mais par les fièvres; de sorte que, sur dix mille, pas un ne retourne en France.--»

Toutes ces histoires, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de raconter, étaient peintes dans cette salle avec des couleurs belles et variées, et avec une clarté telle qu’on les comprenait sur-le-champ. Les convives repassent devant elles à deux ou trois reprises et semblent ne pouvoir en détacher leurs yeux. A plusieurs reprises, ils lisent ce qui est écrit sous ces belles œuvres.

Les belles dames et les autres assistants, après avoir longtemps regardé et raisonné entre eux, furent conduits dans les appartements où ils devaient prendre du repos, par le châtelain lui-même, désireux de faire honneur à ses hôtes. Voyant tous ses compagnons déjà endormis, Bradamante va se coucher la dernière. Mais elle a beau se retourner sur l’un et l’autre flanc, elle ne peut dormir.

Cependant, à l’approche de l’aube, elle ferme un instant les yeux, et il lui semble voir son Roger, qui lui dit: «--Pourquoi te consumes-tu de chagrin, et donnes-tu créance à ce qui n’est pas la vérité? Tu verras plutôt les fleuves remonter à leur source, que de me voir porter ma pensée à d’autres qu’à toi. Si je ne t’aimais pas, je ne pourrais aimer mon propre cœur ni les pupilles de mes yeux.--»

Et il lui semble qu’il ajoute: «--Je suis venu ici pour me faire baptiser et faire tout ce que je t’ai promis. Et si je suis en retard, c’est une autre blessure que celle de l’amour qui m’a retenu.--» En ce moment le sommeil la fuit, et elle ne voit plus que Roger qui disparaît avec son rêve. La damoiselle recommence alors à pleurer et se parle ainsi à elle-même:

«--C’est un vain songe qui est venu me procurer ce plaisir, et c’est, hélas! la réalité qui me torture pendant que je veille. Le songe a été prompt à s’enfuir, mais ce n’est point un songe que mon âpre et cruel martyre. Pourquoi, éveillée, n’entends-je plus, ne vois-je plus ce qu’endormie, ma pensée semblait entendre et voir? pourquoi mes yeux, quand ils sont clos, voient-ils le bien, et voient-ils le mal quand ils sont ouverts?

«Le doux sommeil m’a fait espérer la paix; mais la veille amère me replonge dans la guerre. Le doux sommeil a été menteur, mais, hélas! la veille amère ne me trompe point. Si le vrai me pèse et si le faux me plaît, que jamais plus je n’entende ou ne voie la vérité sur la terre. Si le sommeil me donne la joie, si la veille m’apporte la souffrance, puissé-je dormir sans me réveiller jamais!

«Heureux les animaux à qui un lourd sommeil tient, pendant six mois, les yeux fermés! Je ne veux pas dire qu’un semblable sommeil ressemble à la mort, et qu’une semblable veille ressemble à la vie, car, contrairement aux autres êtres, je me sens mourir quand je veille, et je me sens vivre quand je dors. Mais si un sommeil de cette nature ressemble à la mort, viens sur l’heure, ô Mort, me clore les yeux!--»

Le soleil rougissait les bords extrêmes de l’horizon; les nuages s’étaient dissipés, et le jour qui commençait paraissait devoir être le contraire du jour précédent. Bradamante, s’étant éveillée, revêtit ses armes et se remit en chemin, après avoir remercié le châtelain de la bonne hospitalité et de l’honneur qu’elle en avait reçus.

Elle retrouva la messagère qui était sortie de la Roche, avec ses deux damoiselles et ses écuyers, et qui avait rejoint l’endroit où l’attendaient les trois chevaliers. C’étaient ceux que la lance d’or avait, la veille, jetés bas de leurs destriers, et qui avaient, à leur grand déplaisir, supporté toute la nuit la pluie, le vent et l’orage.

Ajoutez à cela qu’eux et leurs chevaux étaient restés à jeun, battant des dents et des pieds dans la boue. Leur mauvaise humeur s’augmentait encore de la crainte de voir la messagère raconter dans leur pays qu’ils avaient été abattus par la première lance qui s’était trouvée sur leur chemin en France.

Résolus à mourir ou à tirer sur-le-champ vengeance de l’outrage qu’ils ont reçu, afin que la messagère, appelée Ullania--j’avais oublié de vous la nommer--revienne sur la mauvaise opinion qu’elle pourrait peut-être avoir conçue de leur courage, ils défient au combat la fille d’Aymon, dès que celle-ci se montre hors du pont-levis.

Ils ne se doutent en aucune façon qu’elle est une damoiselle, car rien dans ses allures ne le dénote. Bradamante, en personne pressée de continuer sa route et qui ne veut point s’arrêter, refuse le combat. Mais ils la pressent tellement qu’elle ne peut refuser plus longtemps sans encourir le blâme. Elle abaisse sa lance, et, en trois coups, elle les envoie tous les trois à terre. C’est ainsi que finit le combat.

Puis, sans se retourner, elle leur montre de loin les épaules. Les chevaliers, qui étaient venus de pays si lointains pour conquérir l’écu d’or, se relèvent sans prononcer un mot, car ils ont perdu la parole en même temps que toute hardiesse. Ils semblent stupéfaits d’étonnement, et n’osent plus lever les yeux vers Ullania.

Pendant toute la route, ils s’étaient beaucoup trop vantés auprès d’elle de ce qu’aucun chevalier ni paladin ne pourrait résister au moindre d’entre eux. La dame, pour leur faire encore davantage baisser la tête, et pour les rendre à l’avenir moins arrogants, leur fait savoir que ce n’est point un paladin, mais bien une femme qui les a enlevés de selle.

«--Puisqu’une femme vous a si facilement abattus--dit-elle--vous devez penser ce qu’il vous adviendrait de lutter avec Renaud ou Roland, tenus, et pour cause, en si grand honneur. Si l’un d’eux possède jamais l’écu, je vous demande si vous serez contre celui-là de meilleurs champions que vous ne l’avez été contre une dame. Je ne le crois pas, et vous ne le croyez pas non plus vous-mêmes.

«Que cela vous suffise; il n’est pas besoin d’une preuve plus éclatante de votre valeur, et celui de vous qui, dans sa témérité, voudrait tenter en France une nouvelle expérience, s’exposerait à ajouter un grand dam à la honte dans laquelle il est tombé hier et aujourd’hui; à moins qu’il n’estime utile et honorable de mourir de la main de si illustres guerriers.--»

Quand Ullania eut bien assuré les chevaliers que c’était une damoiselle qui avait rendu leur renommée, jusque-là si belle, plus noire que de la poix; quand ils eurent entendu confirmer son dire par plus de dix personnes, ils furent sur le point de tourner leur armes contre eux-mêmes, tellement ils furent saisis de douleur et de rage.

Saisis de honte, furieux, ils se dépouillent de toutes les armes qu’ils ont sur le dos; ils détachent l’épée qu’ils portent au côté et la jettent dans le fossé. Ils font serment, puisqu’une dame les a vaincus et leur a fait mesurer la terre, qu’ils resteront une année entière sans endosser aucune arme, afin d’expier une si grande faiblesse.

Pendant tout ce temps, ils iront à pied, que la route soit en plaine, qu’elle descende ou qu’elle monte. De plus, l’année expirée, ils ne monteront à cheval, ils ne revêtiront de cotte de mailles ou toute autre armure, que s’ils ont enlevé par force, en un combat, le cheval et les armes d’un chevalier. C’est ainsi que, pour punir leur propre faiblesse, ils s’en vont à pied et sans armes, pendant que leurs compagnons poursuivent leur route à cheval.

Le soir de ce même jour, Bradamante arrive près d’un castel situé sur la route de Paris. Là, elle apprend que Charles et son frère Renaud ont mis Agramant en déroute. Là elle trouve bonne table et bon gîte. Mais cela, comme tout le reste, lui importe peu, car elle mange à peine, elle dort peu, et, loin de songer à se reposer, elle ne pense qu’a changer de lieu.

Mais tout ce que j’ai à vous dire sur elle ne doit pas m’empêcher de revenir à ces deux chevaliers qui, d’un commun accord, avaient attaché leurs destriers près de la fontaine solitaire. Le combat qu’ils vont se livrer, et que je vais vous raconter, n’a point pour but d’acquérir des domaines ou le suprême pouvoir. Ils se battent afin que le plus vaillant puisse posséder Durandal et chevaucher Bayard.

Sans que la trompette ou qu’un autre signal leur annonce qu’il est temps d’agir; sans qu’un maistre de camp vienne leur rappeler de frapper ou de parer, et leur remplisse l’âme d’une belliqueuse fureur, ils tirent l’un et l’autre le fer d’un même mouvement, et en viennent aux mains, agiles et vigoureux. Les coups commencent à se faire entendre rudes et nombreux, et à leur échauffer l’ire.

Je ne connais pas deux autres épées, éprouvées pour leur solidité et leur dureté, qui ne se fussent rompues au bout de trois des coups hors de toute mesure que se portaient les deux champions. Mais celles-ci étaient d’une trempe si parfaite, elles avaient passé par tant d’épreuves, qu’elles auraient pu se rencontrer mille coups et plus sans se briser.

Renaud, bondissant de côté et d’autre avec une grande habileté, évite très adroitement Durandal, qui retombe avec grand fracas; il sait bien comment elle brise et tranche le fer. Le roi Gradasse frappe de plus grands coups, mais presque tous s’éparpillent au vent. Lorsque parfois il touche son adversaire, il l’atteint à un endroit où le coup ne saurait être dangereux.

L’autre manœuvre son épée avec plus de succès, et à plusieurs reprises il engourdit le bras du païen. Il le frappe tantôt aux flancs, tantôt à l’endroit où la cuirasse se relie au casque; mais partout il rencontre une armure dure comme le diamant, de sorte qu’il ne peut en rompre une seule maille. Cette armure avait été faite par enchantement; c’est ce qui la rend si forte et si dure.

Sans prendre de repos, tous deux étaient restés un grand moment absorbés par leur combat, et, les yeux fixés l’un sur l’autre, ils n’avaient pas songé à regarder à leurs côtés; soudain ils furent détournés de leur lutte furieuse par une querelle d’un autre genre. Un grand strépitement d’ailes leur fit retourner à tous deux la tête, et ils virent Bayard en grand péril.

Ils virent Bayard aux prises avec un monstre plus grand que lui, et qui ressemblait à un oiseau. Son bec était long de plus de trois brasses; le reste de son corps était celui d’une chauve-souris. Ses plumes étaient noires comme de l’encre; ses serres étaient grandes, aiguës et rapaces. De ses yeux pleins de feu s’échappait un regard féroce. Il avait de grandes ailes qui semblaient deux voiles.

C’était peut-être un oiseau; mais je ne sais où ni quand il a pu en exister un pareil. Je n’ai jamais vu, ailleurs que chez Turpin, la description d’un animal ainsi fait. Je serais porté à croire que cet oiseau était quelque diable de l’enfer évoqué sous cette forme par Maugis, afin d’arrêter le combat.

Renaud le crut aussi, et il eut plus tard à ce sujet une grande contestation avec Maugis. Ce dernier ne voulut jamais se reconnaître coupable, et pour écarter le soupçon d’un tel acte il jura par la lumière du soleil que le fait ne devait pas lui être imputé. Qu’il fût oiseau ou démon, le monstre fondit sur Bayard et le saisit dans ses serres.

Le destrier, qui était très vigoureux, rompt immédiatement ses rênes; plein de colère et d’indignation, il lutte contre l’oiseau avec les pieds et avec les dents. Mais celui-ci, plus agile, remonte dans les airs, et revient à la charge, les serres prêtes à saisir, et battant des ailes tout autour de Bayard, lequel, ne pouvant éviter ses attaques, se décide enfin à prendre la fuite.

Bayard fuit vers la forêt prochaine, où il cherche les fourrés les plus épais. La bête ailée le suit de près tant que le chemin lui est propice. Mais le brave destrier s’enfonce de plus en plus dans la forêt, et finit par se cacher sous une grotte. L’oiseau, ayant perdu sa trace, retourne dans les airs, et cherche une nouvelle proie.

Renaud et le roi Gradasse, qui voient s’enfuir l’objet de leur combat, restent d’accord pour différer la querelle, jusqu’à ce qu’ils aient délivré Bayard des griffes de l’oiseau qui l’a forcé de se réfugier dans la forêt. Ils conviennent que celui des deux qui le rejoindra, le ramènera à cette même fontaine, où ils termineront ensuite leur querelle.

Ils s’éloignèrent de la fontaine, suivant les herbes nouvellement foulées. Mais Bayard est déjà loin d’eux, car ils ne peuvent le suivre que lentement. Gradasse, qui avait l’Alfane tout près de là, saute sur lui, et laisse au milieu de ces bois le paladin triste et plus mécontent que jamais.

Au bout de quelques pas, Renaud perdit les traces de son destrier. Celui-ci avait fait un étrange chemin, cherchant dans les ravins, à travers les arbres et les rochers, les endroits les plus hérissés d’épines, les plus sauvages, afin de se mettre à l’abri des griffes de cet oiseau qui, tombant du ciel, était venu l’assaillir. Renaud, après s’être vainement fatigué à chercher, retourna l’attendre à la fontaine,

Espérant que Gradasse l’y conduirait, comme cela était convenu entre eux. Mais voyant qu’il attendait en vain, il s’en alla à pied à travers champs et fort dolent. Revenons à Gradasse, auquel il arriva tout le contraire de ce qui était arrivé à Renaud. Son heureuse destinée, plutôt que ses recherches, lui fait entendre tout près de lui le hennissement du brave destrier;

Il le retrouve dans une caverne profonde, encore si tremblant de la peur qu’il avait eue, qu’il n’osait plus sortir. Le païen, l’ayant en son pouvoir, se rappelle très bien la promesse qu’il a faite de retourner avec lui à la fontaine. Mais il n’est plus disposé à observer cette promesse, et il se tient en soi-même ce langage:

«--Que celui qui voudra disputer et batailler pour l’avoir, dispute et bataille; pour moi, je suis plus désireux de le posséder pacifiquement. D’un bout à l’autre de la terre, je suis venu jadis dans l’unique but de me rendre maître de Bayard; maintenant que je le tiens en mes mains, bien fou celui qui croirait que je consentirais à m’en défaire. Si Renaud veut le ravoir, qu’il vienne lui aussi dans l’Inde, comme je suis venu moi-même jadis en France.

«La Séricane ne sera pas un séjour moins sûr pour lui que la France ne l’a déjà été deux fois pour moi.--» Ainsi disant, il s’en vint à Arles par la voie la plus facile et y rejoignit l’armée. Puis, ayant en sa possession Bayard et Durandal, il partit sur une galère espalmée. Mais je vous parlerai de lui une autre fois, car je dois quitter Gradasse, Renaud et la France.

Je veux suivre Astolphe qui, avec la selle et le mors, dirigeait l’hippogriffe par les airs, comme il eût fait d’un palefroi. Il le faisait aller d’une course plus rapide que le vol de l’aigle et du faucon. Après qu’il eut parcouru d’une mer à l’autre, des Pyrénées au Rhin, tout le pays des Gaules, il se dirigea vers le Ponant, du côté de la chaîne de montagne qui sépare la France de l’Espagne.

Il passa en Navarre et de là en Aragon, laissant tous ceux qui le voyaient en grande stupeur. Il laissa bien loin à sa gauche Tarragone, Biscaglia à sa droite, et arriva en Castille. Il vit la Gallicie et le royaume de Lisbonne; puis il dirigea sa course vers Cordoue et Séville, parcourant les rivages de la mer, l’intérieur des terres, jusqu’à ce qu’il eût visité toute l’Espagne.

Il vit le détroit de Gadès et les bornes qu’Hercule posa pour les premiers navigateurs. Il se disposa ensuite à courir çà et là en Afrique, de la mer d’Atlante aux confins de l’Égypte. Il vit les fameuses Baléares, et Iviça qui se trouva droit sur son chemin. Puis, tournant bride, il se dirigea vers Arzilla assise sur la mer qui la sépare de l’Espagne.

Il vit Maroc, Fez, Oran, Hippone, Alger, Bougie, toutes ces superbes cités qui ont autour d’elles comme une couronne d’autres cités, couronne d’or et non de feuillage ou de verdure. Puis, il piqua vers Biserte et Tunis. Il vit Cabès et l’île de Gerbi, Tripoli, Bérénice, Ptolémaïs, et parvint jusqu’aux lieux où le Nil se jette en Asie.

Il vit toute la contrée située entre la mer et les croupes boisées du fier Atlas. Puis, tournant le dos aux monts de Carène, il prit sa route au-dessus des Cirénéens. Traversant les immenses déserts de sable, il arriva sur les confins de la Nubie, à Albaiada, et laissa derrière lui les ruines de Battus et le grand temple d’Ammon, aujourd’hui détruit.

De là, il atteignit une autre Trémisène qui suit la loi de Mahomet. Puis il tourna les ailes de son coursier vers les autres Éthiopiens qui sont situés au delà du Nil. Il suivit le chemin de la cité de Nubie, filant dans les airs entre Dobada et Coallé. Quelques-uns de ces peuples sont chrétiens, les autres musulmans, et ont constamment les armes à la main sur leurs frontières respectives.

Sénapes, empereur d’Éthiopie, qui a une croix pour sceptre, règne sur de nombreux vassaux. Il possède des cités et de l’or en grande quantité, et son pouvoir s’étend jusqu’à l’embouchure de la mer Rouge. La foi qu’il professe est presque semblable à la nôtre, et peut suffire pour sauver de l’exil éternel. C’est là, si je ne fais erreur, qu’on fait usage du feu pour baptiser.

Le duc Astolphe descendit dans la capitale de la Nubie, et visita Sénapes. Le château qu’habite le chef de l’Éthiopie est beaucoup plus riche que fort. Les chaînes des ponts et des portes, les gonds et les serrures, et finalement tous les ouvrages qui chez nous sont en fer, sont là-bas en or.

Bien que ce précieux métal y soit en si grande abondance, il n’y est pas moins fort estimé. Les appartements de cette royale demeure sont soutenus par des colonnes de cristal limpide. Sous les balcons, divisés en espaces proportionnés, les rubis, les émeraudes, les saphirs et les topazes projettent leur froide lumière, aux rayons rouges, blancs, verts, azurés et jaunes.

Sur les murs, sur les toits, sur les pavés, les perles et les pierres gemmes sont parsemées. Là naît le baume, et, en comparaison, Jérusalem n’en produit qu’une très petite quantité. C’est de là que le musc nous arrive, ainsi que l’ambre et les autres produits exotiques. En somme, les choses qui ont tant de valeur dans nos pays viennent de là.

On dit que le soudan, roi d’Égypte, paye tribut au roi d’Éthiopie et s’en reconnaît vassal, de crainte qu’il ne détourne le cours du Nil, et n’affame ainsi d’un seul coup le Caire et toute la contrée. Ses sujets l’appellent Sénapes, et nous le nommons, nous, _Presto_ ou _Presteianni_[12].

De tous les rois qui existèrent jamais en Éthiopie, il fut le plus riche et le plus puissant. Mais, malgré toute sa puissance et tous ses trésors, il avait misérablement perdu la vue. Et c’était encore là le moindre de ses tourments. Ce qui l’accablait et le faisait le plus souffrir, c’était d’être torturé par une faim perpétuelle, lui qu’on nommait le plus riche des hommes.

Lorsque le malheureux, poussé par le besoin, s’apprêtait à manger ou à boire, l’infernale troupe des Harpies vengeresses surgissait soudain. Les monstrueuses Harpies, brutales et malfaisantes, de leurs griffes et de leurs ongles crochus, renversaient les vases et saisissaient les mets; ce que leur ventre affamé n’engloutissait pas, restait souillé et contaminé par leur attouchement.

Et cela, parce que dans sa jeunesse, enivré par les honneurs, les richesses qui le mettaient au-dessus de tous les autres mortels, fier de sa force et de son courage, il devint, comme Lucifer, orgueilleux au point de songer à faire la guerre à son Créateur. A la tête de son armée, il marcha droit au mont d’où sort le grand fleuve d’Égypte.

Il avait entendu dire que sur ce mont sauvage, qui s’élève au delà des nues et monte jusqu’au ciel, était situé le paradis que l’on appelle terrestre, où habitèrent jadis Adam et Ève. Suivi de chameaux, d’éléphants et d’une armée de fantassins, l’orgueilleux s’avançait avec l’intention de soumettre à sa loi les habitants de cet heureux séjour, si toutefois il y en avait.

Dieu réprima sa téméraire audace. Il envoya au milieu de ces bandes un de ses anges qui en fit périr plus de cent mille, et le condamna lui-même à une nuit éternelle. Puis, il ordonna aux horribles monstres des grottes infernales de venir à sa table enlever et souiller tous les aliments sans les lui laisser goûter ni toucher.

Et pour qu’il ne lui restât aucun espoir, il lui avait été prophétisé que ses tables ne seraient débarrassées de la bande voleuse et de leur odeur nauséabonde, que lorsqu’on verrait venir par les airs un chevalier sur un cheval ailé. Ce miracle lui paraissant chose impossible, il vivait dans la tristesse, privé de toute espérance.

Lorsque, à la grande stupeur des gens, on vit arriver le chevalier, planant sur les murs et les tours élevées, on courut aussitôt en prévenir le roi de Nubie qui se rappela la prophétie. Oubliant dans sa joie de prendre son fidèle bâton, il vint les mains étendues et en tâtonnant au-devant du chevalier volant.

Astolphe, après avoir décrit de grands cercles, était descendu à terre sur la place du château. Le roi ayant été conduit devant lui, s’agenouilla et, joignant les mains, lui dit: «--Ange de Dieu, nouveau Messie, je ne mérite point de pardon pour une si grande offense; considérez pourtant que, s’il est de notre nature de pécher souvent, il est de la vôtre de pardonner toujours à qui se repent.

«Conscient de mon erreur, je ne te demande pas, je n’oserais pas te demander de me rendre la lumière, bien que tu aies le pouvoir de le faire, car tu es au nombre des bienheureux que Dieu chérit. Contente-toi de mettre fin au grand martyre que je ne puis voir, et qui consiste à me faire consumer de faim. Chasse au moins les Harpies, afin qu’elles ne viennent plus me ravir la nourriture.

«Et je promets de te faire construire, dans la partie la plus élevée de mon palais, un temple de marbre dont les portes et le toit seront tout en or, et dont l’intérieur sera orné de pierreries. Ce temple portera ton saint nom, et l’on y gravera le miracle accompli par toi.--» Ainsi parla le roi privé de la vue, cherchant en vain à baiser les pieds du duc.

Astolphe répondit: «--Je ne suis pas l’ange de Dieu, je ne suis pas un nouveau Messie, et je n’arrive pas du ciel. Je suis, moi aussi, mortel et pécheur, et indigne d’une telle grâce. Je ferai tout ce que je pourrai pour débarrasser, par leur mort ou par leur fuite, ton royaume de ces monstres malfaisants. Si j’y parviens, ce n’est pas moi, mais Dieu seul qu’il te faudra louer, car c’est lui qui a dirigé mon vol ici pour venir à ton aide.

«Adresse tes vœux à Dieu; c’est à lui qu’ils sont dus; c’est à lui qu’il te faut bâtir les églises et élever les autels.--» Ainsi parlant, ils allaient tous les deux vers le château, entourés d’illustres barons. Le roi ordonna à ses serviteurs de préparer sur-le-champ le banquet, espérant que, cette fois, les mets ne lui seraient pas enlevés des mains.

Aussitôt, un banquet solennel est préparé dans une riche salle. Le duc Astolphe s’y asseoit seul avec Sénapes, et l’on apporte les mets. Soudain, voici que dans les airs on entend un bruit strident, produit tout alentour par d’horribles ailes; voici venir les Harpies monstrueuses et malfaisantes, attirées des profondeurs du ciel par l’odeur des viandes.

Elles étaient sept en une seule bande. Elles avaient toutes un visage de femme, pâle, décoloré, amaigri, exténué par un long jeûne, et plus horrible à voir que la mort. Elles avaient de grandes ailes informes et rugueuses; les mains rapaces armées d’ongles aigus et recourbés; le ventre énorme et fétide; la queue longue, noueuse et tordue comme celle du serpent.

On les entend venir dans l’air et presque en même temps on les voit s’abattre toutes sur la table, s’emparer des mets et renverser les vases. Leur ventre laisse échapper une liqueur tellement infecte, qu’on est obligé de se boucher le nez, car il serait impossible de supporter la puanteur qu’elles répandent. Astolphe, saisi de colère, tire son épée contre les oiseaux gloutons.

Il les frappe, l’un au cou, l’autre sur le dos, celui-ci à la poitrine, celui-là sur l’aile; mais il semble que le fer atteigne un sac d’étoupes; le coup est amorti et ne produit aucun résultat. Les Harpies ne laissèrent ni un plat ni une coupe intacts; elles ne quittèrent pas la salle avant d’avoir tout dévoré ou gâté.

Le roi avait conçu la ferme espérance que le duc chasserait les Harpies. Maintenant qu’il n’a plus d’espoir, il soupire, gémit et reste accablé. Le duc se souvient alors du cor qu’il porte, et qui vient à son aide dans les cas périlleux. Il pense que ce moyen est le meilleur pour chasser les monstres.

Avant de s’en servir, il fait boucher avec de la cire les oreilles du roi et de ses barons, afin que, lorsque le cor retentira, ils ne prennent point la fuite hors de la ville. Il saisit la bride de l’hippogriffe, saute sur les arçons et prend le cor enchanté. Puis il fait signe au maître d’hôtel de faire remettre la table et les mets.

On apprête une autre table et d’autres mets, et soudain apparaissent les Harpies, qui se livrent à leur besogne accoutumée. Astolphe souffle aussitôt dans le cor, et les oiseaux, qui n’ont point l’oreille bouchée, ne peuvent résister au son; saisis de peur, ils fuient, et n’ont plus souci de nourriture ni d’autre chose.

Le paladin pique des éperons derrière eux; il sort du palais sur son destrier volant, et, laissant la grande cité, il chasse les monstres devant lui dans les airs. Astolphe continue à sonner du cor, et les Harpies s’enfuient vers la zone torride, jusqu’à ce qu’elles soient arrivées sur le mont élevé où le Nil a sa source, si tant est qu’il ait sa source quelque part.

Presque à la base de la montagne, une grotte profonde se creuse sous terre. On donne comme certain que c’est la porte par laquelle doit passer quiconque veut descendre aux enfers. C’est là que la troupe dévastatrice s’est réfugiée, comme en une retraite sûre; elle descend jusque sur la rive du Cocyte et même plus profond, afin de ne plus entendre le son du cor.

Arrivé devant l’infernale et ténébreuse ouverture où commence le chemin vers les lieux privés de lumière, l’illustre duc arrête l’horrible sonnerie, et fait replier les ailes à son destrier. Mais avant que je le conduise plus loin, et pour ne me point départir de mes habitudes, je veux, ma page étant remplie de tous les côtés, finir ici ce chant, et me reposer.

CHANT XXXIV.

ARGUMENT.--Astolphe, étant entré dans la grotte par où l’on descend dans l’enfer, apprend d’une âme quelle peine est infligée à ceux qui méconnaissent l’amour d’autrui. De là, il va dans le Paradis terrestre; puis il passe dans la Lune, où on lui donne le moyen de rendre la raison à Roland. Description du palais des Parques.

O faméliques Harpies, iniques et féroces, c’est sans doute en punition de crimes anciens, qu’un jugement d’en haut vous déchaîne sur toutes les tables, dans l’Italie aveugle et pleine d’erreurs. C’est pour cela que les enfants innocents, les mères éplorées tombent de faim et voient, en un seul repas de ces monstres hideux, dévorer ce qui devait soutenir leur existence entière.

Trop coupable fut celui qui ouvrit les cavernes où vous étiez enfermées depuis de longues années déjà! C’est lui qui fut cause que l’infection et la gloutonnerie se répandirent sur l’Italie comme une épidémie morbide. Depuis lors, la vie heureuse y est inconnue, et la tranquillité en est tellement disparue, qu’elle a toujours été en proie à la guerre, à la pauvreté, aux angoisses, et qu’elle sera ainsi pendant de longues années encore;

Jusqu’au jour où, secouant par la chevelure ses enfants endormis et les faisant se souvenir, elle leur criera: N’en est-il point parmi vous qui ressemblent par le courage à Calaïs et à Zéthès[13], qui délivreront nos tables de l’infection et des griffes crochues, et leur rendront leur pureté première, ainsi que ceux-ci l’ont fait pour les tables de Phinées, et que le paladin le fit pour celle du roi d’Éthiopie?

Le paladin, chassant devant lui les brutales Harpies qui fuyaient en déroute, les poursuivit des sons horribles du cor, jusqu’à ce qu’il fût arrêté par une montagne, sous laquelle elles disparurent dans une grotte. Il tendit l’oreille à l’ouverture, et il entendit comme un bruit entrecoupé de pleurs, de hurlements, de lamentations éternelles, signe évident que c’était là l’enfer.

Astolphe résolut d’y entrer, et de voir ceux qui ont perdu le jour. Il voulait pénétrer jusqu’au centre de la terre, et faire le tour des cercles infernaux. «--Qu’ai-je à craindre, en y entrant?--dit-il--ne puis-je pas toujours appeler le cor à mon aide? Je mettrai en fuite Pluton et Satan, et je me ferai faire passage par le chien à triple gueule.--»

Il descend prestement de son destrier ailé et le lie à un arbuste. Puis il s’enfonce dans la caverne, après avoir pris le cor dans lequel était tout son espoir. Il ne va pas loin sans qu’une fumée épaisse et âcre lui offusque le nez et les yeux. Cette fumée était plus épaisse que si elle avait été produite par la poix et le soufre. Astolphe n’en continue pas moins d’avancer.

Mais plus il avance, plus la fumée et les ténèbres s’épaississent. Il craint de ne pouvoir aller plus avant, et d’être obligé de retourner sur ses pas. Soudain il voit quelque chose qu’il ne peut distinguer, s’agiter à la voûte comme remue au vent le cadavre d’un pendu qui est resté exposé pendant plusieurs jours à la pluie et au soleil.

A la lumière faible, presque nulle, qui règne dans ce chemin noir et enfumé, il ne peut discerner quel est l’objet qui s’agite dans l’air. Pour s’en rendre compte, il s’avise de lui porter un ou deux coups de son épée; puis il s’arrête, pensant que c’est peut-être un Esprit qu’il vient de frapper à travers la fumée.

Alors il entend ces paroles prononcées d’une voix triste: «--Hélas! descends sans faire du mal aux autres. C’est assez que je sois tourmenté par la fumée épaisse que vomit le feu infernal.--» Le duc stupéfait s’arrête, et dit à l’ombre: «--Que Dieu arrête la fumée de façon qu’elle ne puisse monter jusqu’à toi. Mais qu’il te plaise de m’apprendre ton sort.

«Et si tu veux que je porte de tes nouvelles dans le monde là-haut, je suis prêt à te satisfaire.--» L’ombre répondit: «--Il me paraît encore si bon de retourner, ne fût-ce que par le souvenir, à la lumière éclatante et belle, que le grand désir que j’ai d’une telle faveur m’engage à parler, et te dire mon nom et ma condition, bien que chaque parole me soit un ennui et une fatigue.--»

Et elle commença: «--Seigneur, je me nomme Lydie. Ma naissance est illustre, je suis fille du roi de Lydie. Le jugement suprême de Dieu m’a condamnée à la fumée éternelle, pour m’être montrée, pendant ma vie, cruelle et ingrate envers mon amant fidèle. Cette grotte est pleine d’une infinité d’autres condamnées à la même peine pour la même faute.

«La cruelle Anaxarète est plus bas, là où la fumée est plus épaisse, et où l’on souffre davantage. Son corps est resté sur terre, converti en rocher, et son âme est venue souffrir ici-bas, pour la punir d’avoir supporté que son malheureux amant se pendît à cause d’elle. Ici près est Daphné qui s’aperçoit maintenant combien elle fut coupable en faisant courir si longtemps Apollon.

«J’aurais trop à faire si je voulais te nommer un à un les malheureux esprits des femmes ingrates qui sont ici. Il y en a en effet à l’infini. Il serait encore plus long de te dire le nombre des hommes qui, pour leur ingratitude, sont damnés, et sont punis dans un lieu encore plus effroyable, où la fumée les aveugle, et où le feu les consume.

«Les femmes étant plus faciles et plus portées à la confiance, ceux qui les trompent sont dignes d’un plus grand supplice. Thésée et Jason le savent, ainsi que celui qui porta le trouble dans l’antique royaume latin. Il le sait, celui qui, à cause de Thamar, s’attira la colère vengeresse de son frère Absalon, comme le savent aussi les autres, des deux sexes, dont le nombre est infini, et qui ont abandonné qui leurs femmes, qui leurs maris.

«Mais, pour parler de moi plus que des autres, et te raconter l’erreur qui m’a précipitée ici, je te dirai que je fus, pendant ma vie, si belle, mais si altière, que je ne sais si jamais aucune autre m’égala en fierté. Je ne saurais bien te dire laquelle des deux choses l’emportait en moi, l’orgueil ou la beauté, quoique la superbe et l’arrogance naissent de la beauté qui plaît à tous les yeux.

«Il y avait à cette époque dans la Thrace un chevalier qui passait pour le plus accompli dans le métier des armes. Il entendit faire par plusieurs personnes l’éloge de ma singulière beauté. Spontanément, il résolut de me consacrer tout son amour, espérant mériter par sa vaillance que mon cœur s’éprît de lui.

«Il vint en Lydie, et dès qu’il m’eut vue, il fut enlacé dans des liens encore plus forts. Il ne tarda point à croître en renommée parmi les autres chevaliers qui composaient la cour de mon père. Il serait trop long de te raconter les preuves de tout genre qu’il donna de sa grande vaillance, et les services innombrables qu’il rendit à mon père en fidèle serviteur.

«Grâce à son aide, mon père soumit la Pamphilie, la Carie, et le royaume de Cilicie; mon père ne conduisait son armée à l’ennemi que d’après les conseils du chevalier, et quand celui-ci le jugeait opportun. Lorsque le chevalier crut ses services suffisants pour mériter une telle récompense, il se hasarda à demander un jour au roi, pour prix des nombreuses dépouilles qu’il lui avait conquises, la faveur de m’avoir pour femme.

«Sa demande fut repoussée par le roi, qui avait résolu de marier sa fille à un grand prince, et non à un simple chevalier comme celui-ci, qui ne possédait rien autre chose que son courage. Mon père, trop porté à l’amour du gain et à l’avarice, école de tous les vices, faisait aussi peu de cas des belles manières et du courage, qu’un âne des accords de la lyre.

«Alceste, c’est ainsi qu’avait nom le chevalier dont je te parle, se voyant repoussé par celui qui lui devait tant, demanda son congé, et, en partant, menaça mon père de le faire repentir de lui avoir refusé sa fille. Il s’en alla près du roi d’Arménie, ancien rival du roi de Lydie et son principal ennemi;

«Et il l’excita tellement par ses conseils, qu’il le poussa à prendre les armes et à faire la guerre à mon père. Sa grande renommée le fit choisir pour capitaine de cette armée. Il partit en déclarant que toutes les conquêtes qu’il ferait seraient pour le roi d’Arménie, et qu’il ne voulait par lui-même, de toutes ses victoires, que la possession de ma belle personne.

«Je ne pourrais te dire tout le mal qu’Alceste causa à mon père pendant cette guerre. Il tailla en pièces quatre de ses armées, et, en moins d’un an, le réduisit à n’avoir d’autre refuge qu’un château rendu très fort par les précipices au-dessus desquels il était construit. C’est là que le roi se réfugia avec les personnes de sa famille qui lui étaient le plus chères, et avec tout ce qu’il put emporter précipitamment de ses trésors.

«Alceste vint l’y assiéger. Il nous eut bientôt mis dans une situation si désespérée, que mon père aurait alors bien volontiers consenti à conclure avec lui un traité par lequel il m’aurait livrée à lui comme femme, et même comme esclave, avec la moitié de son royaume, si Alceste avait voulu lui garantir la possession de toutes ses autres richesses. Il était bien certain en effet de se voir faire avant peu prisonnier, et de mourir en captivité.

«Avant de tomber entre les mains de son ennemi, il résolut de tenter tous les moyens possibles pour se tirer de péril. Me considérant comme la cause de tous ses malheurs, il me fit sortir du château et m’envoya vers Alceste. J’y allai, bien résolue à lui livrer ma personne, à le prier de prendre ce qu’il voudrait de notre royaume, et, oubliant sa colère, à nous accorder la paix.

«Dès qu’il eut appris que j’allais le trouver, Alceste vint au-devant de moi, pâle et tremblant. Il avait bien plus l’air d’un vaincu et d’un prisonnier que d’un triomphateur. Moi, qui reconnus tout de suite de quelle ardeur il brûlait, je me gardai bien de lui parler comme j’en avais d’abord l’intention. Saisissant l’occasion, je conçus un nouveau projet, inspiré par l’état où je le voyais.

«Je commençai par maudire son amour, et par me plaindre vivement de sa cruauté. Je l’accusai d’avoir injustement nui à mon père, et d’avoir cherché à m’obtenir par la force. Je lui dis qu’il aurait été bien plus assuré du succès s’il avait su persévérer dans ses premières façons d’agir, qui avaient été si agréables au roi et à nous tous.

«Si mon père avait tout d’abord repoussé son honorable demande, c’était parce qu’il avait le caractère un peu rude, et qu’il ne se rendait jamais à une première requête; mais ce n’était point une raison pour ne pas continuer de le servir et pour avoir la colère si prompte; on était au contraire assuré d’obtenir de mon père ce que l’on désirait en redoublant de dévouement;

«Et si mon père avait continué à se montrer rigoureux, je l’aurais tant prié, que je l’aurais fait consentir à me donner mon amant pour époux. Enfin, si je l’avais trouvé inflexible à mes prières, j’aurais agi en cachette, de telle sorte qu’Alceste n’aurait eu qu’à se louer de moi. Mais puisqu’il avait jugé convenable de tenter un autre moyen, j’étais bien résolue à ne l’aimer jamais.

«Si j’étais venue vers lui, c’était par pitié pour mon père. Quant à lui, il pouvait être certain qu’il ne jouirait pas longtemps du plaisir que je lui aurais donné à mon corps défendant, car j’étais résolue à arroser la terre de mon sang, aussitôt après qu’il aurait assouvi sur moi, par la force, sa passion dépravée.

«C’est ainsi que je lui parlai, après avoir vu le pouvoir que j’avais sur lui. Je le rendis plus repentant que ne le fut jamais anachorète en son ermitage. Il tomba à mes pieds, me suppliant de venger avec le glaive qu’il portait à ses côtés, et qu’il voulait à toute force me faire prendre, la grande faute dont il s’était rendu coupable.

«Le voyant ainsi, je résolus de poursuivre ma grande victoire jusqu’à la fin. Je lui donnai l’espoir de me posséder encore, s’il rachetait sa faute, en rendant à mon père le royaume de ses ancêtres, et en s’efforçant de m’obtenir par ses services, par son amour, et non par les armes.

«Il me promit de faire tout cela, et je rentrai au château telle que j’en étais sortie, sans qu’il eût osé me baiser seulement sur la bouche. Vois s’il était bien sous le joug; vois si son ardeur pour moi le tenait enchaîné, et s’il était besoin qu’Amour lui lançât d’autres traits empennés! Il alla trouver le roi d’Arménie, auquel il avait promis de donner tout ce qu’il conquerrait;

«Et avec les meilleures raisons qu’il put trouver, il le pria de laisser à mon père le royaume dont il avait ravagé et dépouillé toutes les provinces, et de retourner jouir en Arménie des fruits de la victoire. Le roi d’Arménie, les joues enflammées de colère, répondit à Alceste qu’il ne devait point espérer cela; qu’il ne voulait point renoncer à cette guerre tant que mon père aurait un pouce de terre à lui.

«Si Alceste avait été changé de fond en comble par les paroles d’une vile et méprisable femme, il en aurait toute la honte; pour lui, il ne saurait consentir à perdre, sur sa prière, tout ce qu’il avait conquis en une année de fatigues. Alceste le pria de nouveau, se plaignant que ses prières n’eussent pas plus d’effet. Enfin, saisi de colère, il le menaça, disant qu’il le lui ferait faire de force ou de bonne volonté.

«Sa colère alla s’augmentant à un tel point, que des menaces il en vint aux actes. Alceste tira son épée contre le roi, et, malgré les efforts de mille courtisans qui s’étaient précipités à son secours, il le tua. Le même jour, à la tête des Ciliciens et des Thraces, qui étaient à sa solde, et de ses autres mercenaires, il défit complètement les Arméniens.

«Poursuivant sa victoire, et faisant la guerre à ses frais, en moins d’un mois, et sans qu’il en coûtât la moindre dépense à mon père, il lui rendit tout son royaume. Puis, pour compenser les pertes qu’il avait subies, outre les nombreuses dépouilles qu’il lui abandonna, il lui soumit une partie de l’Arménie, de la Cappadoce et de l’Ircanie qui s’étend jusqu’à la mer, et frappa l’autre