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partie d

’un lourd tribut.

«A son retour, au lieu du triomphe auquel il s’attendait, nous résolûmes de lui donner la mort. Mais nous dûmes remettre l’exécution de ce projet afin de ne pas nous attirer de mésaventure, car il s’appuyait sur de nombreux amis. Je feignis de l’aimer, et je lui donnai de jour en jour une plus grande espérance de devenir sa femme. Mais auparavant, je lui dis que je désirais qu’il déployât sa vaillance contre nos autres ennemis.

«Et tantôt seul, tantôt avec peu de gens, je l’envoyai à d’étranges et périlleuses entreprises, où il devait trouver mille fois la mort. Mais tout lui réussit; il revint toutes les fois victorieux, soit qu’il eût eu à combattre des géants horribles et monstrueux, soit qu’il eût eu affaire aux Lestrigons qui infestaient nos contrées.

«Alcide ne fut jamais poussé par Euristhée et par sa marâtre à plus d’entreprises périlleuses, sur le Lerne, en Némée, en Thrace, dans la forêt d’Érymanthe, dans les vallons d’Étolie et de la Numidie, sur le Tibre, sur l’Ibère et ailleurs, que mon amant ne fut poussé par mes prières et par mes incitations homicides, car je cherchais toujours à m’en délivrer.

«Ne pouvant y réussir par ce moyen, j’en employai un non moins criminel. Je lui fis maltraiter tous ceux que je sentais lui être attachés, et je le rendis odieux à tous. Lui, qui n’avait pas de plus grande satisfaction que de m’obéir, était toujours prêt à prêter les mains à tous mes désirs, sans s’inquiéter de déplaire à l’un plus qu’à l’autre.

«Lorsque j’eus acquis la certitude que, grâce à cette ruse, tous les ennemis de mon père étaient morts, et que, pour nous être agréable, Alceste n’avait pas conservé un seul des amis que ses hauts faits lui avaient valus, je lui dévoilai clairement ce que je lui avais jusqu’alors soigneusement dissimulé, c’est-à-dire la haine profonde, souveraine, que je lui portais. Je cherchai en même temps à lui donner la mort.

«Mais réfléchissant que, si j’en agissais ainsi, je me couvrirais publiquement d’ignominie,--on savait trop en effet combien je lui devais, pour ne pas m’accuser à jamais d’une lâche cruauté--je me contentai de lui défendre de paraître désormais devant mes yeux. Je ne voulus plus jamais lui parler, ni le voir, et je refusai d’entendre tout messager, de recevoir toute lettre de lui.

«Mon ingratitude le fit tellement souffrir, qu’enfin vaincu par la douleur, et après avoir longtemps demandé merci, il tomba malade et mourut. En punition de mon crime, j’ai maintenant les yeux pleins de larmes et le visage noirci par la fumée; et je serai ainsi éternellement, car il n’y a point de rédemption dans l’enfer.--»

Quand l’infortunée Lydie a fini de parler, le duc continue sa route pour savoir si d’autres ombres sont plongées dans la fumée; mais la vapeur noire, vengeresse des crimes commis par ingratitude, devient si épaisse, qu’il ne lui est plus possible d’avancer d’un pouce. Il est forcé de retourner en arrière, et, de peur que le chemin ne lui soit intercepté par la fumée, il hâte le pas.

A la façon dont il accélère sa marche, il a plutôt l’air de courir, que de quelqu’un qui se promène. Il remonte la pente de la caverne jusqu’à ce qu’il retrouve l’ouverture, et qu’il voie la fumée dissipée en partie par la lumière. Enfin, après beaucoup de peine et de fatigue, il sort de l’antre, et laisse la fumée dernière lui.

Pour empêcher le retour de ces bêtes à la panse gloutonne, il entasse des rochers, il coupe une grande quantité d’arbres, et il en construit comme il peut une barrière à l’entrée de la caverne; ce moyen réussit tellement bien, que jamais plus les Harpies ne purent sortir.

Pendant qu’il avait été dans la caverne obscure, la fumée noire, produite par la poix épaisse, n’avait pas seulement taché et infecté le dessus de ses vêtements, elle avait encore pénétré sous ses habits; de sorte qu’il est obligé de chercher pendant assez longtemps pour trouver de l’eau. Enfin, au milieu de la forêt, il voit, par-dessous une pierre, sourdre une fontaine dans laquelle il se lave des pieds à la tête.

Puis il monte sur son coursier volant, et s’élève dans les airs pour atteindre la cime de cette montagne que l’on croit peu éloignée du cercle de la lune. Le désir de voir, qui le pousse, est si grand, qu’il ne songe qu’à monter, et dédaigne la terre. Il gagne de plus en plus dans les airs, jusqu’à ce qu’enfin il arrive au sommet de la montagne.

On pourrait comparer au saphir, au rubis, à l’or, à la topaze, à la perle, au diamant, au cristal, à la jacinthe, les fleurs dont l’aurore a parsemé ces heureuses régions. Les plantes sont d’un vert si éclatant, que, si nous pouvions les posséder ici-bas, elles vaincraient l’éclat de l’émeraude. Sur les arbres, toujours chargés de fruits et de fleurs, s’étale un feuillage non moins beau.

Entre les rameaux, chantent de petits oiseaux aux couleurs azurées et blanches et vertes et rouges et jaunes; les ruisseaux font entendre leur murmure, et les lacs tranquilles surpassent le cristal par leur limpidité. Une douce brise, toujours égale, se joue à leur surface, et agite l’air de façon à amortir la chaleur du jour.

Cette brise s’en va prélevant sur les fleurs, les fruits, le feuillage, des parfums de toute nature, dont elle forme un mélange suave qui nourrit l’âme. Au milieu de la plaine, surgit un palais qui semble brûler d’une flamme vive, tellement il projette, tout autour de lui, de splendeur et de lumière inconnue aux mortels.

Astolphe dirige lentement son destrier vers le palais dont l’enceinte mesure plus de trente milles; il admire de tout côté ce beau pays, et trouve le monde que nous habitons mauvais et misérable, en butte à la colère du ciel et de la nature, auprès de celui-ci qui est si suave, si resplendissant, si riant.

En approchant du palais lumineux, il reste frappé d’étonnement; les murailles sont tout entières d’une seule pierre précieuse, plus vermeille et plus resplendissante que l’escarboucle. Ouvrage surprenant d’un ingénieux architecte! quel est celui de nos chefs-d’œuvre qui pourrait lui être comparé? Qu’il se taise, celui qui voudrait mettre en parallèle les sept merveilles du monde.

Sur le seuil éclatant de cette heureuse demeure, un vieillard s’avance vers le duc. Il est revêtu d’un manteau rouge et d’une robe blanche, dont l’une peut être comparée au lait, l’autre à la pourpre. Ses cheveux sont blancs; ses joues sont couvertes d’une épaisse barbe blanche qui descend sur la poitrine. Et son aspect est si vénérable, qu’on le prendrait pour un des élus du paradis.

Il aborde d’un air joyeux le paladin, qui est descendu respectueusement de cheval, et lui dit: «--Baron, qui par la volonté divine es monté jusqu’au paradis terrestre, bien que tu ne saches pas pourquoi tu as fait le chemin, ni dans quel but tu es venu, tu peux croire que ce n’est pas sans un éclatant miracle que tu es arrivé de l’hémisphère arctique.

«Pour apprendre comment tu dois secourir Charles, et délivrer de tout péril la sainte Foi, tu es venu, par un si long chemin et sans guide, me demander conseil. Je ne voudrais pas, ô mon fils, que tu crusses que c’est grâce à ton savoir et à ton courage que tu es parvenu jusqu’ici. Ni ton cor, ni ton cheval ailé ne t’auraient servi de rien, si Dieu ne t’avait point donné d’y venir.

«Nous nous entretiendrons plus tard plus à notre aise, et je te dirai comment tu devras agir. Mais auparavant, viens te récréer avec nous, car un plus long jeûne doit te peser.--» Le vieillard, continuant à lui parler, étonna beaucoup le duc quand il lui apprit son nom; et il lui dit qu’il était celui qui écrivit l’Évangile;

Ce Jean, qui fut si cher au Rédempteur, et à qui ce dernier annonça que, seul entre ses frères, il ne devait pas finir sa vie par la mort, ce qui fut cause que le Fils de Dieu dit à Pierre: «--Pourquoi t’étonnes-tu si je veux qu’il attende ainsi ma venue?--» Bien qu’il n’eût pas dit: Il ne doit pas mourir, on vit bien cependant que c’était ce qu’il voulait dire.

Jean fut ravi dans ce lieu, et il y trouva compagnie, car déjà le patriarche Énoch y était, ainsi que le grand prophète Élie, qui n’ont vu, ni l’un ni l’autre, leur dernier soir. Hors de l’air pestilentiel et mauvais, ils jouiront d’un éternel printemps, jusqu’à ce que les angéliques trompettes annoncent le retour du Christ sur les blanches nuées.

Les Saints firent un gracieux accueil au chevalier, et le logèrent dans un appartement. Son destrier fut remisé dans une écurie où de bonne avoine lui fut donnée avec abondance. On servit à Astolphe des fruits du paradis, d’une telle saveur, qu’à son avis nos deux premiers parents ne sont pas sans excuse si, pour goûter à ces fruits, ils furent si peu obéissants.

Lorsque l’aventureux duc eut satisfait aux besoins de la nature; qu’il eut pris nourriture et repos, en ces lieux où tous les soins lui furent prodigués, il sortit du lit. C’était l’heure où l’Aurore quittait le vieil époux dont, malgré son grand âge, elle n’est point encore lasse. Le duc vit venir à lui le disciple tant aimé de Dieu,

Qui le prit par la main, et s’entretint avec lui de beaucoup de choses sur lesquelles il faut garder le silence. Puis le vieillard lui dit: «--Fils, tu ne sais peut-être pas ce qui se passe en France, bien que tu en viennes. Sache que votre Roland, pour s’être écarté du droit chemin, est puni par Dieu, lequel s’irrite d’autant plus contre ceux qui l’offensent, qu’il les aime mieux.

«Votre Roland, à qui Dieu a donné dès sa naissance une force extraordinaire en même temps qu’une grande vaillance; auquel il a concédé le don surhumain d’être invulnérable, afin qu’il servît de défenseur de sa sainte Foi, de même qu’il constitua jadis Samson pour défenseur des Hébreux contre les Philistins;

«Votre Roland a mal récompensé son Seigneur de tant de bienfaits, en abandonnant le peuple fidèle, au moment même où il aurait dû lui venir le plus en aide. L’incestueux amour d’une païenne l’a tellement aveuglé, qu’à deux reprises déjà il a poussé la cruauté et la colère jusqu’à vouloir donner la mort à son loyal cousin.

«Pour le punir, Dieu a voulu qu’il soit frappé de folie, et qu’il aille montrant dans toute leur nudité son ventre, sa poitrine et ses flancs. Son intelligence est à ce point troublée, qu’il ne peut reconnaître personne, et encore moins se reconnaître lui-même. C’est ainsi que l’Écriture nous apprend que Dieu voulut punir aussi Nabuchodonosor, en l’envoyant, pendant sept ans, dans le corps d’un bœuf furieux, paître l’herbe et le foin.

«Mais la faute du paladin ayant été moindre que celle de Nabuchodonosor, trois mois seulement lui ont été assignés pour s’en laver. Si le Rédempteur t’a permis de monter jusqu’ici, en passant par un si périlleux chemin, c’est uniquement pour que tu apprennes comment il faut rendre à Roland sa raison.

«Il est vrai qu’il te faut faire avec moi un nouveau voyage, et abandonner la terre. J’ai à te conduire dans le cercle de la Lune, qui est la planète la plus proche de nous. C’est là, en effet, que se trouve le remède qui peut rendre la sagesse à Roland. Dès que la lune brillera cette nuit sur notre tête, nous nous mettrons en chemin.--»

L’entretien roula ce jour-là sur ce sujet et sur beaucoup d’autres. Mais quand le soleil se fut couché dans la mer, et que la lune eut montré au-dessus d’eux sa corne, on apprêta pour Astolphe et son compagnon un char qui servait à parcourir les cieux tout à l’entour. C’était celui qui avait enlevé Élie aux regards des mortels, dans les montagnes de la Judée.

Le saint Évangéliste y attela quatre destriers plus rouges que la flamme; puis, s’étant assis avec Astolphe, il prit les rênes, et lança les coursiers vers le ciel. Le char, décrivant des cercles, s’éleva dans l’air, et ils parvinrent bientôt au milieu du feu éternel. Grâce à la présence du vieillard, ils le passèrent miraculeusement sans ressentir son ardeur.

Ils traversèrent toute la sphère du feu, et arrivèrent au royaume de la Lune. Toute cette région brillait comme l’acier qui n’aurait eu aucune souillure. Les voyageurs trouvèrent la lune égale, ou peu s’en fallait, au globe de la terre, y compris la mer qui l’entoure et la serre.

Là, Astolphe éprouva un double étonnement, ce fut de voir si grande cette région qui, vue de nos campagnes terrestres, semble une petite assiette; puis, en regardant en bas, de n’apercevoir que difficilement la terre et les mers qui l’entourent. Le manque de lumière faisait qu’en effet on la distinguait à peine.

Les fleuves, les lacs, les campagnes sont là-haut tout autres que ceux qu’on voit chez nous. Les plaines, les vallées, les montagnes sont toutes différentes. Il en est de même des cités et des châteaux. Le paladin n’avait jamais rien vu jusqu’alors, et depuis ne vit jamais rien de si beau. Il y a de vastes et sauvages forêts, où les nymphes chassent éternellement les bêtes fauves.

Le duc ne s’arrêta pas à examiner tout ce qu’il voyait, car il n’était point venu pour cela. Le saint Apôtre le conduisit dans un vallon resserré entre deux montagnes. Là, ô merveille! était rassemblé tout ce qui se perd par notre faute, ou par la faute du temps ou de la Fortune. Tout ce qui se perd ici-bas se retrouve là-haut.

Je ne parle point des royaumes, ou des richesses que la roue mobile de la Fortune bouleverse, ni de ce que celle-ci n’a pas le pouvoir d’enlever ou de donner. Là-haut sont accumulées les réputations que le temps dévore à la longue comme un ver rongeur; les prières et les vœux que nous, pécheurs, nous adressons à Dieu.

Les larmes et les soupirs des amants, le temps inutilement perdu au jeu, la longue oisiveté des hommes ignorants, les vains projets qui ne se réalisent jamais, les désirs inassouvis, sont en si grand nombre qu’ils encombrent la plus grande partie de ces lieux. En somme, ceux qui montent là-haut peuvent y retrouver tout ce qu’ils ont perdu.

Le paladin, passant au milieu de tous ces monceaux de choses diverses, interrogeait son guide sur les unes et sur les autres. Ayant aperçu une montagne formée de vessies gonflées, d’où semblaient sortir des cris tumultueux, il apprit qu’elles renfermaient l’antique gloire des Assyriens, des Lydiens, des Perses et des Grecs, qui jadis furent si célèbres, et dont le nom est maintenant presque effacé.

Il vit ensuite un amas d’hameçons d’or et d’argent. C’étaient les dons que l’on prodigue, dans l’espoir d’une récompense, aux rois, aux princes avares et aux maîtres. Il vit des lacs cachés sous des guirlandes, et ayant demandé ce que c’était, on lui dit qu’il s’agissait des adulations de toute espèce. Les vers qui se font à la louange des princes, ressemblent là à des cigales crevées.

Il vit les amours malheureux sous la forme de chaînes d’or et de pierres précieuses. Il vit des griffes d’aigles, et il apprit qu’elles avaient été le pouvoir que les princes confèrent à leurs sujets. Les soufflets et les pots cassés qu’il apercevait autour de lui, avaient été les faveurs vaines que les princes accordent, pendant un temps, à leurs Ganymèdes, et que ceux-ci voient disparaître avec la fleur de leurs années.

Des ruines de cités et de châteaux gisaient pêle-mêle avec de grands trésors. Il demanda ce que cela signifiait, et il apprit que c’étaient là ces ligues, ces conjurations si mal cachées qu’on les découvre toujours. Il vit des serpents à figure de femme; ils représentaient les œuvres des faux monnayeurs et des larrons. Il vit un grand nombre de bouteilles brisées de toutes formes; c’étaient les courbettes des malheureux courtisans.

Il vit une grande masse de soupe renversée; il demanda à son guide ce que c’était. Ce sont, lui dit celui-ci, les aumônes qu’on laisse après la mort. Il passa près d’une montagne composée de fleurs variées, qui répandaient autrefois une bonne odeur, et qui maintenant exhalent une puanteur très forte. C’était le don--, si on peut l’appeler ainsi--que fit Constantin au bon pape Sylvestre.

Il vit une grande quantité de gluaux; c’étaient, mesdames, vos beautés séduisantes. Il serait trop long de parler dans mes vers de toutes les choses qui lui furent montrées; car après en avoir noté mille et mille, je n’aurais pas fini. On trouve là tout ce qui peut nous arriver. Seule, la folie ne s’y trouve point; elle reste ici-bas, et ne nous quitte jamais.

Astolphe retrouva là de nombreux jours perdus par lui, de nombreuses actions qu’il avait oubliées. Il ne les aurait pas reconnus sous leurs formes diverses, si on ne lui en avait pas donné l’explication. Il arriva ensuite à ce que nous nous imaginons posséder en si grande quantité, que nous ne prions jamais Dieu de nous l’accorder; je veux dire le bon sens. Il y en avait là une montagne aussi grande à elle seule que toutes les autres choses réunies.

C’était comme une liqueur subtile, prompte à s’évaporer si on ne la tient pas bien close. On la voyait recueillie dans des fioles de formes variées, plus ou moins grandes, faites pour cet usage. La plus grande de toutes contenait le bon sens du seigneur d’Anglante, devenu fou. Astolphe la distingua des autres en voyant écrit dessus: Bon sens de Roland.

Sur toutes les autres était pareillement écrit le nom de ceux dont elles renfermaient le bon sens. Le duc français vit ainsi une grande partie du sien. Mais ce qui l’étonna le plus, ce fut de voir qu’un grand nombre de gens qu’il croyait posséder beaucoup de bon sens, avaient là une grande partie du leur.

Les uns l’avaient perdu par l’amour, les autres par l’ambition; d’autres en courant sur mer après les richesses; d’autres en mettant leur espérance sur des princes; d’autres en ajoutant foi aux sottises de la magie; ceux-ci en se ruinant pour des bijoux ou des ouvrages de peinture; ceux-là en poursuivant d’autres fantaisies. Un grand nombre de sophistes, d’astrologues, avaient là leur bon sens; et il y avait aussi celui de beaucoup de poètes.

Astolphe reprit le sien, ainsi que le lui permit l’auteur de l’obscure Apocalypse. Il mit sous son nez la fiole qui le contenait, et la respira tout entière. Turpin convient qu’à partir de ce moment, Astolphe vécut longtemps avec sagesse, mais qu’une faute qu’il commit par la suite lui enleva de nouveau la cervelle.

Astolphe prit la fiole vaste et pleine où était le bon sens qui devait rendre la sagesse au comte. Elle lui parut moins légère qu’il l’aurait cru, étant plus grande que les autres. Avant que le paladin quittât cette sphère pleine de lumière, pour descendre dans une sphère plus basse, il fut conduit par le saint Apôtre dans un palais situé sur le bord d’un fleuve.

Chaque pièce de ce palais était remplie de pelotons de lin, de soie, de coton, de laine, teints de couleurs variées, éclatantes ou sombres. Dans la première pièce, une vieille femme dévidait tous ces fils, ainsi que l’on voit pendant l’été la paysanne tirer de sa quenouille la soie nouvelle humectée d’eau.

Le peloton dévidé, une seconde vieille le portait ailleurs et en remettait un autre. Une troisième choisissait les fils et séparait les beaux d’avec les autres. «--A quel travail se livrent-elles là?--dit Astolphe à Jean; je ne le comprends pas.--» Jean lui répondit: «--Les vieilles sont les trois Parques, qui sur de telles trames filent la vie des mortels.--»

Tant que dure un peloton, la vie humaine dure, et pas un moment de plus. La Mort et la Nature ont les yeux fixés sur lui, pour savoir l’heure où chacun doit mourir. Les fils qui ont été choisis pour leur beauté par la troisième de ces vieilles, servent à faire les tissus dont est orné le paradis; avec les plus communs on fait les rudes liens qui enchaînent les damnés.

Sur tous les pelotons qui étaient déjà placés en ordre, et choisis pour le second labeur auquel ils étaient destinés, étaient les noms, gravés sur de petites plaques les unes en fer, les autres en argent ou en or. On en avait fait de nombreux tas qu’un vieillard emportait sans jamais en rendre aucun, ni sans paraître jamais las, et auquel il revenait toujours puiser de nouveau.

Ce vieillard était si expéditif et si agile, qu’il paraissait être né pour courir. A chacun de ses voyages, il emportait plein le pan de son manteau des noms ainsi gravés. Où il allait, et pourquoi il faisait ainsi, cela vous sera dit dans l’autre chant, pour peu que vous montriez à m’écouter votre complaisance habituelle.

CHANT XXXV.

ARGUMENT.--Éloge du cardinal d’Este. Le poète montre comment le temps efface les noms des hommes obscurs, et voue à une immortelle renommée ceux des hommes illustres.--Bradamante défie Rodomont, le jette dans le fleuve et suspend son armure à la tombe d’Isabelle. Elle combat contre Serpentin, Grandonio et Ferragus qu’elle jette tour à tour hors de selle. Elle appelle Roger au combat.

Qui donc, madame, montera au ciel pour m’en rapporter l’esprit que j’ai perdu le jour où le trait qui est parti de vos beaux yeux m’a transpercé le cœur? Je ne me plains pas d’un pareil destin, pourvu qu’il ne s’aggrave pas, mais qu’il reste en l’état où il est. Car je craindrais, si mon mal allait en augmentant, d’en venir au même point que Roland, dont je vous ai décrit la folie.

Pour ravoir mon esprit, m’est avis qu’il n’est pas besoin que je m’élève dans les airs jusqu’au cercle de la lune, ou jusqu’au paradis; je ne crois pas que mon esprit soit placé si haut. Il erre dans vos beaux yeux, sur votre figure si sereine, sur votre sein d’ivoire où s’étalent deux globes d’albâtre. C’est là qu’avec mes lèvres j’irai le poursuivre, si vous voulez que je le reprenne.

Le paladin parcourait ces vastes bâtiments, prenant connaissance des existences futures, après avoir vu dévider sur le rouet les existences déjà ourdies, lorsqu’il aperçut un écheveau qui semblait briller plus que l’or fin. Les pierreries, si l’art pouvait les étirer comme des fils, n’atteindraient pas la millième partie de cet éclat.

Le bel écheveau lui parut merveilleux, car il n’avait pas son semblable parmi une infinité d’autres. Un vif désir lui vint de savoir ce que serait cette vie, et à qui elle était destinée. L’Évangéliste ne lui en fit pas un mystère; il lui dit qu’elle apparaîtrait au monde pendant l’année quinze cent vingt du Verbe incarné.

De même que cet écheveau n’avait pas son semblable pour l’éclat et la beauté, ainsi devait être la vie de celui qui en sortirait pour s’illustrer dans le monde. Toutes les grâces brillantes et rares que la mère Nature, l’étude, ou la fortune favorable peuvent accorder à un homme, il en serait perpétuellement et infailliblement doté.

«--Entre les cornes formées par les bouches du roi des fleuves--lui dit le vieillard--s’élève maintenant une humble et petite bourgade. Assise sur le Pô, elle est adossée à un gouffre affreux, formé par de profonds marais. Dans la suite des temps, elle deviendra la plus remarquable de toutes les cités d’Italie, non point par ses murailles et ses palais royaux, mais par les belles études et les belles mœurs.

«Une élévation si grande et si subite ne sera point le fait du hasard, ou d’une aventure fortuite. Le ciel l’a ordonné afin que cette cité soit digne que l’homme dont je te parle naisse chez elle: c’est ainsi qu’en vue du fruit à venir, on greffe la branche et qu’on l’entoure de soins; c’est ainsi que le joaillier affine l’or dans lequel il veut enchâsser une pierrerie.

«Jamais, sur ce monde terrestre, âme n’eut une plus belle et plus gracieuse enveloppe; rarement est descendu et descendra de ces sphères supérieures, un esprit plus digne que celui qu’a choisi l’éternel Créateur pour en faire Hippolyte d’Este. Hippolyte d’Este sera considéré comme l’homme à qui Dieu aura voulu faire un don si magnifique.

«Celui dont tu as voulu que je te parlasse, aura réunies en lui toutes les qualités qui, réparties sur plusieurs, suffiraient à les illustrer tous. Il protégera surtout les études. Si je voulais t’énumérer tous ses mérites éclatants, j’en aurais si long à te dire, que Roland attendrait trop longtemps après son bon sens.--»

C’est ainsi que l’imitateur du Christ s’en allait raisonnant avec le duc. Après qu’ils eurent visité tous les appartements de cet immense palais où les vies humaines prennent leur origine, ils sortirent, et gagnèrent le fleuve dont les eaux, mêlées de sable, roulaient sales et troublées. Ils virent arriver sur la rive le vieillard chargé de noms gravés sur des plaques.

Je ne sais si vous vous le rappelez; c’était ce vieillard dont je vous ai parlé à la fin de l’autre chant, et qui était plus agile et plus rapide à la course que le cerf. Il avait son manteau rempli de noms qu’il allait prendre sans cesse à l’endroit où ils étaient empilés en tas. Il les jetait dans ce fleuve nommé Léthé, et se débarrassait ainsi de son précieux fardeau.

Je veux dire qu’en arrivant sur la rive du fleuve, ce prodigue vieillard secouait son manteau tout rempli, et laissait tomber dans les eaux bourbeuses toutes les plaques sur lesquelles les noms étaient inscrits. Un nombre infini de ces plaques allaient au fond, car très peu d’entre elles peuvent servir. Sur plus de cent mille qui s’enfonçaient dans la vase, une surnageait à peine.

Au loin, et tout autour de ce fleuve, volent en rond des corbeaux, d’avides vautours, des corneilles et des oiseaux de différente nature. Leurs cris discordants produisent d’assourdissantes rumeurs. Quand ils voient jeter les nombreuses plaques dans le fleuve, ils y courent tous comme sur une proie. Ils les saisissent les uns dans leur bec, les autres dans leurs serres crochues. Mais ils ne peuvent les porter bien loin.

Dès qu’ils veulent élever leur vol dans les airs, ils n’ont plus la force de soutenir le poids des plaques; de sorte que le Léthé engloutit forcément la mémoire de tous ces noms si richement inscrits. Parmi tous ces oiseaux, se voient seulement deux cygnes, aussi blancs, seigneur, que votre bannière. Joyeux, ils rapportent dans leur bec, et mettent en sûreté, le nom qui leur est échu.

C’est ainsi qu’en dépit des intentions cruelles de l’impitoyable vieillard qui voudrait jeter tous les noms dans le fleuve, les deux oiseaux parviennent à en sauver quelques-uns. Tout le reste retombe dans l’oubli. Les cygnes sacrés, tantôt nageant, tantôt battant l’air de leurs ailes, s’en vont avec leur précieux larcin jusqu’à un endroit, près de la rive du fleuve fatal, où se trouve une colline, au sommet de laquelle se dresse un temple.

Ce lieu est dédié à l’Immortalité. Une belle nymphe descend de la colline, vient jusqu’à la rive du lavoir sacré, et prend les noms au bec des cygnes. Puis elle les applique tout autour d’une colonne placée au milieu du temple, et surmontée d’une statue. Là elle les consacre, et en prend un tel soin, qu’on peut les voir tous éternellement.

Quel était ce vieillard, et pourquoi jetait-il à l’eau, sans aucun profit, tous ces beaux noms; quels étaient ces oiseaux; quel était ce lieu vénéré d’où la belle nymphe sortait pour descendre vers le fleuve? Astolphe brûlait du désir de connaître ces grands mystères et leur sens caché. Il interrogea sur tout cela l’homme de Dieu qui lui répondit ainsi:

«--Tu sauras que pas une feuille ne remue sur terre, sans qu’un mouvement analogue ne se produise ici. Il existe une corrélation intime entre toutes les choses de la terre et du ciel, corrélation qui se manifeste d’une façon différente. Ce vieillard, dont la barbe inonde la poitrine, et qui est si agile que rien ne peut l’arrêter, produit ici les mêmes effets, et se livre au même travail que le Temps sur la terre.

«Aussitôt que les fils ont été dévidés sur le rouet, la vie humaine prend fin sur la terre. De la renommée qu’elle a acquise là-bas, il reste ici un écho. Cette renommée et son écho seraient tous deux immortels et divins, s’ils n’étaient emportés, ici par le gouffre sombre et là-bas par le Temps. Le vieillard les jette ici dans le fleuve, comme tu vois, et le Temps les submerge là-bas dans l’éternel oubli.

«Et de même qu’ici les corbeaux, les vautours, les corneilles et les oiseaux de toute espèce s’efforcent tous d’arracher aux eaux du fleuve les noms qu’ils voient briller le plus, ainsi là-bas les ruffians, les flatteurs, les bouffons, les débauchés, les délateurs, et ceux qui vivent au sein des cours et qui y sont beaucoup plus estimés que les hommes vertueux et bons;

«Ceux qu’on appelle courtisans gentils parce qu’ils savent imiter l’âne et le pourceau, aussitôt que la Parque inflexible, ou bien Vénus et Bacchus, ont coupé le fil de la vie de leur maître; ceux-là que je viens de t’indiquer comme des gens lâches et vils, nés seulement pour s’emplir le ventre de nourriture, portent pendant quelques jours le nom de ce maître dans leur bouche, puis le laissent tomber dans l’oubli, comme trop lourd.

«Mais, de même que les cygnes, qui vont chantant joyeusement, arrachent les médailles au fleuve, et les portent au temple, ainsi les hommes remarquables sont sauvés, par les poètes, de l’oubli plus impitoyable que la mort. Bien avisés, bien inspirés furent les princes qui, suivant l’exemple de César, se firent l’ami des écrivains; ils n’ont point à craindre les eaux du Léthé.

«Ils sont, comme les cygnes, rares aussi les poètes non indignes de ce nom, et cela non seulement parce que le ciel ne veut pas qu’il y ait jamais une trop grande abondance d’hommes remarquables, mais encore parce que l’avarice des princes laisse dans la pauvreté les écrivains de génie. En opprimant la vertu et en honorant le vice, ils bannissent les beaux-arts.

«Sois persuadé que Dieu a privé ces ignorants de toute intelligence, et leur refuse toute lumière; en les rendant rebelles à la poésie, il a voulu que la mort les consumât tout entiers. Ils seraient sortis vivants du tombeau, quand bien même ils auraient eu tous les vices, s’ils avaient su s’attirer l’amitié des poètes; leur mémoire aurait répandu une odeur plus suave que le nard ou la myrrhe.

«La renommée a certainement exagéré la piété d’Énée, la force d’Achille et la vaillance d’Hector. Il a existé mille et mille guerriers qu’on aurait pu, en toute vérité, mettre au-dessus d’eux. Mais les palais et les riches villes si libéralement donnés par eux et leurs descendants, les ont fait élever pour toujours à ces sublimes honneurs par les mains honorées des écrivains.

«Auguste ne fut ni si bon, ni si respecté que la trompette de Virgile nous le sonne. On lui pardonne ses proscriptions iniques, en faveur de son goût pour la poésie. Personne ne se serait inquiété de savoir si Néron avait été injuste; sa renommée serait peut-être excellente, eût-il eu pour ennemis la terre et le ciel, s’il avait su avoir les écrivains pour amis.

«C’est Homère qui nous a fait croire qu’Agamemnon fut victorieux, et que les Troyens étaient vils et lâches. C’est lui qui nous a donné Pénélope comme fidèle à son époux, au milieu des mille outrages qu’elle eut à supporter. Mais si tu veux connaître la vérité, prends le contre-pied de son histoire: les Grecs furent vaincus et Troie fut victorieuse. Quant à Pénélope, ce fut une courtisane.

«D’un autre côté, tu as entendu quelle réputation a laissée Didon, dont le cœur fut si pudique. Si elle passe pour une prostituée, c’est uniquement parce que Maro ne fut point son ami. Ne t’étonne point que je m’échauffe sur ce sujet, et que je te parle d’une manière confuse de tout cela; j’aime les écrivains et c’est mon devoir, car, dans votre monde, je fus écrivain moi aussi.

«Entre tous, j’ai acquis un bien que ne peuvent m’enlever ni le temps ni la mort. Il appartenait au Christ, tant loué par moi, de me donner une telle récompense. Je plains les écrivains qui vivent en ce triste temps où la courtoisie a portes closes, et qui, le visage pâle, amaigri, décharné, frappent nuit et jour en vain au seuil des grands.

«Aussi, pour revenir à ce que j’ai dit tout d’abord, les poètes et les gens d’étude sont rares. Là où elles ne trouvent ni pâture, ni abri, les bêtes elles-mêmes abandonnent la place.--» Ainsi disant, le bienheureux vieillard avait les yeux enflammés comme deux tisons. Mais s’étant retourné vers le duc avec un doux sourire, il rasséréna sur-le-champ son visage courroucé.

Qu’Astolphe reste désormais avec l’écrivain de l’Évangile, car je veux franchir d’un saut toute la distance qu’il y a du fin fond du ciel à la terre; mes ailes ne peuvent me porter plus longtemps dans ces hautes régions. Je reviens vers la dame à laquelle la jalousie avait, avec son doute cruel, livré un si rude assaut. Je l’ai laissée comme elle venait, après un combat fort court, de jeter à terre trois rois l’un après l’autre.

Arrivée le soir même en un château situé sur la route de Paris, elle y avait appris qu’Agramant, mis en déroute par son frère Renaud, s’était réfugié dans Arles. Certaine que son Roger était avec lui, elle prit, dès que la nouvelle aurore apparut au ciel, le chemin de la Provence où elle avait entendu dire aussi que Charles poursuivait son ennemi.

Comme elle gagnait la Provence par la route la plus droite, elle rencontra une damoiselle, belle de figure et accorte de manières, bien qu’elle fût fort affligée et toute en larmes. C’était cette gente damoiselle, férue d’amour pour le fils de Monodant, et qui avait laissé son amant prisonnier de Rodomont.

Elle s’en venait, cherchant un chevalier qui fût habitué à combattre, comme une loutre, aussi bien dans l’eau que sur terre, et assez hardi pour affronter le païen. L’inconsolable amie de Roger, abordant cette autre amante inconsolée, la salue courtoisement, et lui demande la cause de sa douleur.

Fleur-de-Lys la regarde, et il lui semble voir le chevalier dont elle a besoin. Elle commence à lui parler du pont dont le roi d’Alger intercepte le passage. Elle lui dit que son amant avait essayé en vain de l’en chasser; non point que le Sarrasin fût plus fort, mais parce que son astuce avait été favorisée par l’étroitesse du pont et par le fleuve.

«--Si tu es--disait-elle--aussi hardi et aussi courtois que ton visage le montre, venge-moi, de par Dieu, de celui qui m’a pris mon seigneur et me fait cheminer si tristement. Sinon, dis-moi en quel pays je puis trouver un chevalier capable de lui résister, et assez rompu aux armes et aux combats, pour faire que le fleuve et le pont soient inutiles au païen.

«Outre que tu feras chose qui convient à un homme courtois et à un chevalier errant, tu déploieras ta valeur en faveur du plus fidèle des amants. Il ne m’appartient pas de te parler de ses autres vertus. Elles sont si nombreuses, que quiconque ne les connaît pas, peut se dire privé de la vue et de l’ouïe.--»

La magnanime dame, toujours disposée à avoir pour agréable toute entreprise qui peut lui mériter gloire et renommée, se décide à aller sur-le-champ vers le pont. Elle y va d’autant plus volontiers, qu’elle est désespérée, et qu’elle espère ainsi courir à la mort. La malheureuse, croyant être à jamais séparée de Roger, a la vie en horreur.

«--Quelque peu que je vaille, ô jouvencelle amoureuse--répondit Bradamante--je m’offre à tenter l’entreprise rude et périlleuse, pour un autre motif encore que je passe sous silence. Je le fais surtout parce que tu me racontes de ton amant une chose qu’on entend dire de peu d’hommes, à savoir qu’il est fidèle. Je te jure qu’à cet égard je croyais tous les hommes parjures.--»

Elle acheva ces mots dans un soupir sorti du cœur; puis elle dit: «--Allons!--» Le jour suivant, elles arrivèrent au fleuve et au passage plein de danger. A peine le veilleur les a-t-il aperçues, qu’il prévient son maître par le son du cor. Le païen s’arme, et, selon son habitude, il se place à l’entrée du pont, sur la rive du fleuve.

Et dès que la guerrière se montre, il la menace de la mettre sur-le-champ à mort, si elle ne fait point don au grand mausolée de ses armes et du destrier sur lequel elle est montée. Bradamante qui connaît son histoire dans toute sa vérité, et qui sait comment Isabelle a été tuée par lui--Fleur-de-Lys lui avait tout dit--répond à l’orgueilleux Sarrasin:

«--Pourquoi veux-tu, bestial, que les innocents fassent pénitence de ton crime? Cette victime ne peut être apaisée que par ton sang. C’est toi qui l’as tuée, et le monde entier le sait. Toutes les armes et tous les harnachements des nombreux chevaliers que tu as désarçonnés, lui sont une offrande moins agréable que ne le sera ton trépas, s’il arrive que je te tue pour la venger.

«Cette vengeance lui sera d’autant plus agréable, venant de ma main, que je suis comme elle une femme moi aussi. Je ne suis pas venue ici pour autre chose que pour la venger; et c’est là mon seul désir. Mais il convient de faire une convention entre nous, avant de voir si ta vaillance peut se comparer à la mienne. Si je suis vaincue, tu feras de moi ce que tu as fait de tes autres prisonniers.

«Mais si je t’abats, comme je le crois et comme je l’espère, je veux prendre ton cheval et tes armes, et les suspendre toutes au mausolée, après en avoir détaché toutes les autres. Je veux de plus que tu délivres tous les chevaliers que tu as pris.--» Rodomont répondit: «--Il me paraît juste qu’il soit fait comme tu dis. Mais je ne pourrais te rendre les prisonniers, car je ne les ai plus ici.

«Je les ai envoyés dans mon royaume, en Afrique; toutefois, je te promets, je te donne ma foi que si, par cas inopiné, il advient que tu restes en selle et que je sois désarçonné, je les ferai mettre tous en liberté, en aussi peu de temps qu’il en faudra à un messager envoyé en toute hâte pour porter l’ordre de faire ce que tu me demandes, dans le cas où je perdrais la partie.

«Mais si tu viens à avoir le dessous, comme c’est plus probable, comme c’est certain, je ne veux pas que tu laisses tes armes ni ton nom inscrit sur ce monument. Je veux que ton beau visage, tes beaux yeux, ta chevelure qui respirent l’amour et la grâce, soient le prix de ma victoire. Il me suffira que tu m’aimes, alors que tu me haïssais.

«Je suis d’une valeur telle, d’une telle force, que tu ne devras pas éprouver de dépit d’être abattue par moi.--» La dame sourit légèrement, mais d’un rire acerbe où la colère dominait. Sans répondre à ce superbe, elle tourne le dos au pont de bois pour prendre du champ, puis elle éperonne son cheval, et, la lance d’or en arrêt, elle vient à la rencontre du Maure orgueilleux.

Rodomont s’apprête à soutenir le choc. Il accourt au galop. Le son que rend le pont sous les pas de son cheval est si grand, qu’il étourdit les oreilles à ceux qui l’entendent même de loin. La lance d’or fait son effet accoutumé. Le païen, jusque-là si solide dans ces sortes de joutes, est enlevé de selle et jeté en l’air, d’où il retombe sur le pont la tête la première.

La guerrière trouve à peine la place pour faire passer son destrier. Elle court les plus grands dangers, et il s’en faut de peu qu’elle ne tombe dans la rivière. Mais Rabican, ce fils du vent et du feu, est si adroit et si agile, qu’il franchit le pont en passant sur le bord extrême; il aurait marché sur le tranchant d’une épée.

Bradamante se retourne, et revient vers le païen abattu. Puis elle lui dit d’un air moqueur: «--Tu peux voir maintenant qui a perdu, et à qui de nous deux il convient d’avoir le dessous.--» Le païen reste muet d’étonnement. Il ne peut croire qu’une femme l’ait désarçonné. Il ne peut ni ne veut répondre; il est comme un homme plein de stupeur et de folie.

Il se releva silencieux et triste; quand il eut fait quatre ou cinq pas, il ôta son écu et son casque, ainsi que le reste de ses armes, et les jeta contre les rochers. Puis il se hâta de s’éloigner seul et à pied, après avoir donné ordre à un de ses écuyers d’aller faire mettre les prisonniers en liberté, ainsi qu’il avait été convenu.

Il partit, et l’on n’entendit plus parler de lui, si ce n’est pour apprendre qu’il s’était retiré dans une grotte obscure. Cependant Bradamante avait suspendu ses armes au superbe mausolée, après en avoir fait enlever toutes celles qu’elle reconnut, à leur devise, appartenir à des chevaliers de l’armée de Charles. Elle laissa les autres, et ne permit pas qu’on y touchât.

Outre les armes du fils de Monodant, elle y trouva celles de Sansonnet et d’Olivier, partis à la recherche du prince d’Anglante, et que leur chemin avait conduits droit au pont. Ils y avaient été faits prisonniers et envoyés en Afrique, le jour précédent, par l’altier Sarrasin. La dame fit enlever ces armes de dessus le mausolée, et les fit renfermer dans la tour.

Elle laissa suspendues toutes les autres qui avaient été prises sur des chevaliers païens. Il y avait entre autres les armes d’un roi qui s’était en vain mis en route pour retrouver Frontalait, je veux parler des armes du roi de Circassie, lequel, après avoir longtemps erré par monts et par vaux, était venu perdre là son autre destrier, et s’en était allé allégé de ses armes.

Ce roi païen avait quitté le pont dangereux, à pied et sans armes, Rodomont laissant en liberté tous ceux qui étaient de sa croyance. Mais il n’eut plus le courage de retourner au camp; il n’aurait pas osé s’y montrer dans un tel équipage, après les forfanteries auxquelles il s’était livré à son départ.

Un nouveau désir le prit de chercher celle dont il avait l’image dans le cœur. Par aventure, il apprit dès le début de ses recherches--je ne saurais dire par qui--qu’elle était retournée dans son pays. Aussitôt, aiguillonné, éperonné par l’amour, il se mit à suivre ses traces. Mais je veux revenir à la fille d’Aymon.

Dès qu’elle eut fait poser une seconde inscription portant comment le passage avait été rendu libre par elle, elle demanda affectueusement à Fleur-de-Lys, dont le cœur était toujours affligé, et qui se tenait la figure basse et toute en larmes, de quel côté elle voulait diriger ses pas. Fleur-de-Lys répondit: «--Je désire prendre le chemin d’Arles, et aller au camp sarrasin.

«J’espère y trouver un navire et une bonne escorte pour traverser la mer. Mon intention est de ne point m’arrêter, tant que je n’aurai pas rejoint mon seigneur et mon mari. Je veux tenter tous les moyens possibles pour le tirer de prison. Si Rodomont vient à ne pas remplir la promesse qu’il t’a faite, j’essaierai encore autre chose.--»

«--Je m’offre--dit Bradamante--à t’accompagner quelque temps sur la route, jusqu’à ce que tu voies Arles devant toi. Là, pour l’amour de moi, tu iras trouver Roger qui appartient au roi Agramant, et qui remplit de son nom toute la terre. Tu lui rendras le bon destrier sur lequel était monté l’altier Sarrasin quand je l’ai abattu.

«Tu lui diras exactement ceci: un chevalier qui se croit en mesure de prouver et d’établir clairement aux yeux de tous que tu as manqué à la foi que tu lui avais promise, m’a confié ce destrier pour te le donner, afin que tu sois tout prêt à soutenir le combat contre lui. Il te fait dire d’endosser ta cotte de mailles et ta cuirasse, et que tu l’attendes pour lui livrer bataille.

«Dis-lui cela, et rien autre. Et s’il veut savoir de toi qui je suis, dis que tu ne le sais pas.--» Fleur-de-Lys, obligeante comme toujours, lui répondit: «--Je serai toujours prête à répandre pour toi non seulement mes paroles, mais ma vie, en échange de ce que tu as fait pour moi.--» Bradamante lui rendit grâces et, prenant Frontin, elle lui en remit la bride en mains.

Les jeunes et belles voyageuses s’en vont toutes deux, le long du fleuve, à grandes journées, jusqu’à ce qu’elles aperçoivent Arles, et qu’elles entendent le bruit de la mer frémissante sur les plages voisines. Bradamante s’arrête à l’extrémité des faubourgs, aux barrières extrêmes, pour donner à Fleur-de-Lys le temps de conduire le cheval à Roger.

Fleur-de-Lys poursuit son chemin; elle franchit la herse, le pont et la porte, et prenant quelqu’un qui la guide jusqu’à l’hôtellerie où habite Roger, elle y descend. Selon ce qui lui a été ordonné, elle remplit son ambassade auprès du damoiseau, et lui remet le brave Frontin. Puis, sans attendre de réponse, elle s’en va pour faire en toute hâte ses propres affaires.

Roger, confus, reste plongé dans une grande rêverie; il ne sait qu’imaginer; il ne peut comprendre qui est-ce qui le défie ainsi et, tout en lui envoyant une insulte, use à son égard d’une telle courtoisie. Quel est l’homme au monde qui est en droit de l’accuser d’avoir manqué à sa foi? il ne peut se le représenter. Il pense à tout autre, avant de songer à Bradamante.

Il est plus porté à croire que c’est Rodomont, sans toutefois comprendre quelle raison peut le pousser. Il ne connaît personne au monde, excepté ce dernier, avec lequel il ait eu querelle ou contestation. Cependant la damoiselle de Dordogne réclame la bataille et sonne fortement du cor.

La nouvelle parvient à Marsile et à Agramant qu’un chevalier au dehors réclame la bataille. Par hasard Serpentin se trouvait auprès d’eux. Il leur demande la permission de revêtir cuirasse et cotte de mailles, et promet de punir cet arrogant. La population court aux remparts; c’est à qui, des enfants et des vieillards, aura la meilleure place pour voir.

Revêtu d’une riche soubreveste et recouvert d’une belle armure, Serpentin-de-l’Étoile s’avance pour jouter. A la première rencontre, il roule à terre, et son destrier s’enfuit comme s’il avait des ailes. La dame, pleine de courtoisie, court après lui, le saisit par la bride et le ramène au Sarrasin en lui disant: «--Remonte à cheval, et fais en sorte que ton maître m’envoie un chevalier meilleur que toi.--»

Le roi d’Afrique, qui était sur les remparts, entouré de nombreux serviteurs, admire beaucoup la courtoisie dont la damoiselle a usé à l’égard de Serpentin. «--Elle aurait pu le faire prisonnier, et elle ne l’a pas fait!--» disait de son côté la populace sarrasine. Serpentin arrive et, ainsi que son adversaire l’avait demandé, il dit au roi d’envoyer un meilleur jouteur que lui.

Grandonio de Volterne, tout furieux--c’était le plus superbe chevalier d’Espagne--prie qu’on lui accorde la faveur d’être le second champion, et il sort dans la campagne en proférant toutes sortes de menaces: «--Ta courtoisie ne te servira à rien; quand je t’aurai vaincu, je t’amènerai prisonnier à mon maître. Mais tu mourras ici, si mon pouvoir répond à mon désir.--»

La dame lui dit: «--Ton impertinence ne me rendra pas moins courtoise. C’est pourquoi je te dis de t’en retourner, avant que tu n’ailles te meurtrir les os sur la terre durcie. Retourne, et dis de ma part à ton roi que ce n’est pas pour lutter contre des gens comme toi que je me suis mise en route; mais que c’est pour me rencontrer avec un guerrier qui en vaille la peine, que je suis venue ici réclamer bataille.--»

Ces paroles, dites d’un ton mordant et acerbe, allument un grand feu dans le cœur du Sarrasin. Sans pouvoir répliquer un mot, il fait faire volte-face à son destrier, plein de colère et de dépit. La dame en fait autant, et dirige la lance d’or et Rabican contre l’orgueilleux. A peine la lance enchantée a-t-elle touché l’écu, que le Sarrasin est lancé les pieds vers le ciel.

La magnanime guerrière saisit son destrier et dit: «--Je te l’avais bien prédit; il eût mieux valu remplir la commission dont je te priais, que de montrer tant d’empressement à jouter. Dis au roi, je te prie, qu’il choisisse parmi les siens un chevalier de ma force. Je ne veux pas me fatiguer avec vous autres qui avez si peu d’expérience dans les armes.--»

Les spectateurs debout sur les remparts, qui ignorent quel est ce guerrier si solide sur ses arçons, nomment tour à tour les plus fameux d’entre ceux qui leur font si souvent trembler le cœur, même au plus fort de la chaleur. La plupart s’accordent à dire que c’est Renaud. Plusieurs pencheraient pour Roland, s’ils ne savaient pas l’état digne de pitié où il se trouve.

Le fils de Lanfuse, demandant à tenter la troisième joute, dit: «--Je n’espère pas vaincre, mais si je tombe moi aussi, ces guerriers seront plus excusables d’avoir été désarçonnés.--» Puis, s’étant prémuni de tout ce dont on a l’habitude de prendre en pareil cas, il choisit, parmi les cent destriers que l’on tenait tout harnachés, celui qui avait le jarret le plus solide et le pas le plus rapide.

Il s’avance pour jouter contre la dame, mais auparavant il lui adresse un salut qu’elle lui rend. Alors elle dit: «--S’il m’est permis de le savoir, dites-moi par grâce qui vous êtes.--» Ferragus se hâte de la satisfaire, car il faisait rarement difficulté de se faire connaître. Elle lui répond: «--Je ne refuse pas de combattre contre vous, mais j’aurais volontiers voulu un autre adversaire.--»

«--Et lequel? dit Ferragus.--» Elle répond: «--Roger.--» Et elle peut à peine prononcer ce nom. Sur sa belle figure, se répand soudain la couleur de la rose. Puis elle répond: «--Sa fameuse renommée m’a fait venir ici. Je ne désire pas autre chose, sinon d’éprouver ce qu’il vaut dans une joute.--»

Elle dit simplement ces paroles où quelques-uns de mes lecteurs ont déjà peut-être trouvé matière à malice. Ferragus lui répond: «--Si tu veux, nous verrons d’abord qui de nous deux l’emporte en vigueur. S’il m’advient le même sort qu’aux autres, je t’enverrai ensuite, pour me consoler de ma déconvenue, le gentil chevalier avec lequel tu parais avoir un tel désir de jouter.--»

Tout en parlant, la donzelle avait la visière levée. En voyant ce beau visage, Ferragus se sent à moitié vaincu. Taciturne, il se dit en lui-même: «--Il me semble que je vois un ange du Paradis. Avant que sa lance m’ait touché, je suis déjà terrassé par ses beaux yeux.--»

Les adversaires prennent du champ. Comme il était arrivé pour les autres, Ferragus est enlevé de selle tout net. Bradamante rattrape son destrier et dit: «--Retourne et fais ce que tu as dit.--» Ferragus, tout honteux, s’en revient et va trouver Roger qui était auprès d’Agramant. Il lui fait savoir que le chevalier l’appelle au combat.

Roger, sans connaître encore quel est celui qui l’envoie défier au combat, se réjouit, sûr qu’il est de vaincre. Il fait apprêter sa cuirasse et sa cotte de mailles. Son cœur n’est aucunement troublé par l’exemple des rudes coups sous lesquels ont été abattus ses compagnons d’armes. Je réserve de vous dire dans l’autre chant comment il s’arma, comment il sortit de la ville, et ce qui s’ensuivit.

CHANT XXXVI.

ARGUMENT.--Bradamante persistant à défier Roger, Marphise qui a prévenu ce dernier est renversée plusieurs fois par la lance enchantée; alors s’élève une mêlée générale entre les chevaliers de l’un et l’autre camp, qui étaient restés jusque-là spectateurs de la lutte. Bradamante qui parmi eux a reconnu Roger, s’acharne contre lui; mais ne pouvant se résoudre à lui faire outrage, elle se jette sur les Maures et les disperse. S’étant ensuite retirée avec Roger en un endroit écarté, où s’élève un mausolée, survient Marphise, à laquelle Bradamante s’attaque de nouveau. Roger s’efforce en vain de séparer les deux adversaires; pendant qu’il est lui-même aux prises avec l’obstinée Marphise, une voix sortant du mausolée leur apprend qu’ils sont frère et sœur.

En toute circonstance, un cœur noble doit toujours se montrer courtois. Il ne peut en être autrement. Ce que nous devons à la nature et à l’habitude, il nous est impossible de le changer plus tard. En toute circonstance également, un cœur vil se dévoile bien vite. Quand la nature est mauvaise, et qu’elle est aidée par l’habitude, il est bien difficile de la changer.

On vit de nombreux exemples de courtoisie et de grandeur d’âme parmi les antiques guerriers, et fort peu parmi les modernes. En revanche nous trouvons parmi ces derniers beaucoup d’exemples de faits honteux. O Hippolyte, dans cette guerre où vous ornâtes nos églises des drapeaux enlevés aux ennemis[14], et où vous ramenâtes captives vers les rivages de votre patrie, leurs galères chargées de butin,

Tous les actes cruels et inhumains dont aient jamais usé les Tartares, les Turcs et les Maures, furent surpassés par les soldats que Venise avait à sa solde, et dont les mains scélérates se couvrirent d’opprobre, contre la volonté des Vénitiens qui donnèrent toujours l’exemple de la justice. Ces mercenaires étaient allumés d’une telle fureur, qu’ils brûlèrent jusqu’à nos propres villes et nos belles maisons de plaisance.

Cette vengeance brutale fut surtout exercée contre vos ordres. Vous étiez alors auprès de l’empereur, pendant qu’il tenait Padoue étroitement assiégée. Non seulement vous aviez interdit d’allumer aucun incendie, mais encore vous fîtes éteindre souvent les flammes sous lesquelles se consumaient les villages et les temples. Ainsi l’exigeait la courtoisie que vous apprîtes dès votre naissance.

Je ne veux point rappeler ici tout cela, ni tant d’autres méfaits dus à une brutalité et à une cruauté inouïes. Je rapporterai seulement le fait suivant qui devrait, chaque fois qu’on en parle, tirer des larmes des rochers eux-mêmes. Le jour, seigneur, où vous envoyâtes vos troupes contre les ennemis qui, après avoir abandonné leurs vaisseaux, s’étaient réfugiés dans une forteresse,

Je vis, semblables à Hector et à Énée, allant jusqu’au sein des flots brûler les navires des Grecs, un Hercule et un Alexandre, emportés par leur trop grande hardiesse, s’élancer d’un même pas. Éperonnant leurs destriers, ils dépassèrent tous les autres combattants, et refoulèrent les ennemis troublés jusque dans leur repaire. Ils allèrent si avant, que c’est à peine si le second put s’en revenir, et que le premier ne le put pas.

Ferruffin se sauva, mais Cantelmo resta prisonnier. O duc de Sora, quelle douleur dut te percer le cœur, quand tu vis ton généreux fils entouré de mille épées, mené prisonnier sur un navire, et décapité en plein tillac? Je m’étonne que la vue du fer qui frappait ton fils, ne t’ait pas donné du même coup la mort.

Cruel Esclavon, où as-tu appris l’art de faire la guerre? Dans quelle partie de la Scythie as-tu entendu dire qu’un chevalier fait prisonnier, qui a rendu ses armes et qui ne se défend plus, doive être mis à mort? N’as-tu donc tué ce malheureux que parce qu’il avait défendu sa patrie? C’est à tort que le soleil répand ses rayons sur toi, siècle cruel, car tu es plein de Thyestes, de Tantales et d’Atrées.

Barbare cruel, tu as décapité le jouvenceau le plus brave qu’il y eût de son temps, d’un pôle à l’autre, des rivages de l’Inde à ceux où le soleil se couche. Sa beauté et sa jeunesse auraient trouvé pitié devant les anthropophages, ou devant Polyphème. Toi, plus cruel et plus félon que les Cyclopes et que les Lestrigons, tu n’en n’as pas eu pitié.

Je ne crois pas qu’un semblable exemple de cruauté existe parmi les guerriers antiques. Élevés d’une façon noble et courtoise, ils n’étaient pas cruels après la victoire. C’est ainsi que non seulement Bradamante ne s’était point montrée impitoyable envers ceux que sa lance, en touchant leur écu, avait fait tomber de selle, mais qu’elle leur avait tenu leurs chevaux jusqu’à ce qu’ils fussent remontés dessus.

Je vous ai dit plus haut que, valeureuse autant que belle, la dame avait abattu Serpentin de l’Étoile, Grandonio de Volterne et Ferragus, et qu’elle les avait ensuite fait tous remonter en selle. J’ai dit aussi que le dernier était venu défier Roger de la part de celle qu’il prenait pour un chevalier.

Roger accepta fort allègrement l’invitation, et se fit apporter son armure. Pendant qu’il s’armait, les seigneurs qui entouraient Agramant se remirent à chercher quel pouvait bien être ce chevalier si excellent qui savait si bien manier la lance. Ils demandèrent à Ferragus, qui lui avait parlé, s’il le connaissait.

Ferragus répondit: «--Soyez certains que ce n’est aucun de ceux que vous avez dits. Pour moi, quand j’ai vu son visage à découvert, il m’a semblé que c’était le jeune frère de Renaud. Mais après avoir éprouvé sa haute valeur, je puis affirmer que Richardet n’a pas autant de puissance. Je pense que ce doit être sa sœur qui, à ce que j’ai entendu dire, lui ressemble beaucoup.

«Elle a la réputation d’égaler en force son frère Renaud et tout paladin. Mais, par ce que j’en ai vu aujourd’hui, il me paraît qu’elle vaut plus que son frère, plus que son cousin.--» Dès que Roger entend parler d’elle, son visage se colore des mêmes feux que l’aurore répand dans l’air. Son cœur tremble, et il ne sait plus ce qu’il fait.

A cette nouvelle, sa blessure amoureuse se rouvre; il se sent embrasé d’une flamme subite, et cependant la crainte lui fait courir comme un frisson glacé jusqu’au fond des os. Il redoute de voir changé en dédain le grand amour dont Bradamante brûlait autrefois pour lui. Dans sa confusion, il ne sait s’il doit sortir à sa rencontre, ou s’il doit rester.

Or Marphise se trouvait parmi les chevaliers sarrasins, et avait grande envie de sortir pour jouter elle aussi. Elle était tout armée, car il était rare que, de jour ou de nuit, on la vît autrement. Apprenant que Roger s’arme, elle songe que si elle le laisse sortir le premier, il lui ravira la victoire. Elle se décide à le devancer, et à remporter le prix du combat.

Elle saute à cheval et, jouant des éperons, elle arrive en toute hâte sur le champ clos où la fille d’Aymon, toute palpitante, attend Roger qu’elle brûle de faire son prisonnier. Bradamante songe à quel endroit elle frappera de sa lance, afin que le coup lui fasse le moins de mal possible. Marphise paraît en dehors de la porte; sur son casque s’étale l’oiseau Phénix;

Soit qu’elle ait voulu par cet emblème montrer que sa force est unique au monde, soit qu’elle ait attesté ainsi sa chaste intention de vivre toujours sans époux. La fille d’Aymon la regarde. Ne reconnaissant pas les allures de celui qu’elle aime tant, elle demande à Marphise comment elle se nomme, et elle apprend alors qu’elle a devant elle celle qui jouit de l’amour qui lui est dû,

Ou, pour mieux dire, celle qu’elle croit jouir de l’amour qui lui appartient; celle qu’elle a en une telle haine, qu’elle mourra si elle ne peut venger sur elle ses larmes et sa douleur. Ayant fait faire volte-face à son cheval, elle revient sur elle, avec le désir non de la jeter a terre, mais de lui passer sa lance à travers la poitrine, et de se débarrasser ainsi de tout soupçon.

Force est à Marphise d’aller, de ce coup, éprouver si le terrain est dur ou mol. Ce qui lui arrive est si inaccoutumé, qu’elle est sur le point d’en devenir folle de dépit. A peine est-elle par terre, qu’elle tire son épée et veut venger sa chute. La fille d’Aymon, non moins furieuse, lui crie: «--Que fais-tu? tu es ma prisonnière.

«Si j’ai usé de courtoisie envers les autres, je n’en veux point faire de même avec toi, Marphise, car je te tiens pour aussi lâche qu’orgueilleuse.--» A ces paroles, on aurait entendu Marphise frémir comme un vent marin sur un écueil. Elle crie, mais sa rage est telle, qu’elle ne peut exprimer ce qu’elle veut répondre.

Elle fait tournoyer son épée, sans s’inquiéter si la pointe va frapper Bradamante, ou le ventre, ou le poitrail du destrier. Mais Bradamante détourne son cheval avec la bride, et en même temps, saisie d’indignation et de colère, la fille d’Aymon abaisse sa lance. A peine Marphise est-elle touchée, qu’elle tombe à la renverse sur l’arène.

A peine est-elle à terre, qu’elle se redresse, cherchant à faire male œuvre de son épée. De nouveau Bradamante abaisse sa lance, et de nouveau Marphise est terrassée. Quelque forte que fût Bradamante, elle n’était pas cependant si supérieure à Marphise qu’elle l’eût renversée ainsi à chaque coup, n’eût été la vertu de la lance enchantée.

Pendant ce temps, quelques chevaliers du camp chrétien étaient venus à l’endroit où se livrait la joute, et qui était situé à égale distance des deux camps, lesquels se trouvaient à peine à un mille et demi l’un de l’autre. Ils admiraient la vaillance déployée par un des leurs, car ils ne le connaissaient pas autrement que pour être un chevalier de leur nation.

Le généreux fils de Trojan, les voyant s’approcher des remparts, ne voulut pas se trouver surpris. Afin de se trouver prêt à tout événement, et pour parer à tout danger, il ordonna à un grand nombre de ses gens de prendre les armes et de sortir hors de l’enceinte. Parmi ces derniers, se trouvait Roger, que Marphise avait devancé dans son impatience de combattre.

L’enamouré jouvenceau regardait le combat dont il attendait l’issue, tremblant pour sa chère femme, car il connaissait la valeur de Marphise. Dès le début, dis-je, quand il les vit l’une et l’autre s’aborder avec fureur, il eut un instant de doute. Mais le résultat le laissa émerveillé et stupéfait.

Le combat n’ayant point pris fin, comme les autres, après la première rencontre, il se prit à souhaiter ardemment de voir cesser cette lutte, car il les aimait toutes les deux, mais non d’affections semblables: l’une était toute flamme et fureur, l’autre amitié bienveillante bien plus que de l’amour.

Il aurait volontiers séparé les combattantes s’il avait pu le faire sans se déshonorer. Mais ses compagnons ne voulant pas laisser la victoire au parti de Charles, qui leur paraît avoir déjà le dessus, sautent dans le champ clos, et vont troubler le combat. De l’autre côté, les chevaliers chrétiens s’élancent, et on en vient aux mains.

Ici, là, partout on entend crier: Aux armes! ainsi que cela arrivait à peu près tous les jours. Ceux qui sont à pied s’empressent de monter à cheval; ceux qui sont désarmés revêtent leurs armes; les trompettes sonnent de toutes parts, et leur voix claire et belliqueuse semble dire: Que chacun coure à sa bannière! De leur côté, les tympans et les timballes réveillent cavaliers et fantassins.

L’escarmouche dégénère en une mêlée aussi féroce et aussi sanglante qu’on puisse se l’imaginer. La vaillante dame de Dordogne, furieuse de voir échapper l’occasion, si désirée par elle, de donner la mort à Marphise, porte ses pas de côté et d’autre, cherchant à apercevoir Roger pour lequel elle soupire.

Elle le reconnaît à l’aigle d’argent que le jouvenceau porte sur son écu azuré. Elle s’arrête pour regarder, des yeux et de la pensée, ses épaules, sa poitrine, son élégante tournure et ses mouvements pleins de grâce. Puis, s’imaginant dans son grand dépit qu’une autre jouit de tout cela, elle se sent prise de fureur et dit:

«--Donc, une autre baise ces belles et si douces lèvres, alors que moi je ne le puis? Non, il ne sera point vrai qu’une autre te possédera désormais; tu ne dois appartenir à personne, puisque tu n’es pas à moi. Plutôt que de mourir seule de rage, je veux que tu meures avec moi, de ma main. Si je te perds en ce monde, au moins l’enfer te rendra à moi, et tu seras avec moi pour l’éternité.

«Puisque c’est toi qui me tues, il est bien juste que tu me donnes le courage de me venger. Toutes les lois portent que quiconque a donné la mort à autrui, doit mourir à son tour. Ton sort, du reste, ne saurait être comparé au mien: tu mourras coupable, et moi je meurs innocente. J’aurai tué celui qui désire, hélas! me voir mourir; mais toi, cruel, tu auras causé le trépas de qui t’aime et de qui t’adore.

«O ma main, pourquoi hésites-tu à ouvrir avec ce fer le cœur de mon ennemi? Ne m’a-t-il pas si souvent blessée à mort, alors que je goûtais en sûreté la paix de l’amour; et maintenant, ne me laisse-t-il pas mourir sans avoir pitié de ma douleur? O mon âme, sois forte contre cet impitoyable; venge par la mort les mille morts qu’il m’a fait souffrir.--»

Ce disant, elle éperonne son cheval; mais, avant de frapper, elle crie: «--Garde-toi, perfide Roger; s’il est en mon pouvoir, tu ne te pareras point des dépouilles opimes d’une damoiselle au cœur fier.--» Roger entend ces paroles. Il lui semble, ce qui est vrai, que c’est sa femme qui les a dites. Le son de sa voix est si bien gravé dans sa mémoire, qu’il la reconnaîtrait entre mille.

Il comprend que ces paroles signifient beaucoup plus qu’elle n’en dit; il comprend qu’elle l’accuse de n’avoir pas observé la convention conclue entre eux. Désireux de s’excuser, il lui fait signe qu’il veut lui parler. Mais déjà Bradamante, la visière baissée, et poussée par la douleur et par la rage, accourait pour le désarçonner, sans regarder si elle le jetterait sur la terre ou sur le sable.

Roger, la voyant si enflammée de colère, s’affermit sur sa selle et met sa lance en arrêt; mais il la tient de façon qu’elle ne puisse nuire à Bradamante. La dame, qui venait avec la ferme intention de le frapper sans pitié, ne peut se décider, quand elle est près de lui, à le jeter à terre et à lui faire un tel outrage.

C’est ainsi que leurs lances à tous deux frappent dans le vide. C’est bien assez qu’Amour joute contre l’un et l’autre, et leur perce le cœur d’une lance amoureuse. La dame, ne pouvant se décider à déshonorer Roger, tourne ailleurs la fureur qui lui brûle la poitrine. Elle accomplit des exploits qui resteront fameux tant que le ciel tournera.

En quelques instants, avec cette lance d’or, elle jette par terre plus de trois cents ennemis. Elle seule décide de la bataille; elle seule met en fuite l’armée des Maures. Roger tourne d’un côté et d’autre, jusqu’à ce qu’il ait pu l’aborder. Alors il lui dit: «--Je meurs si je ne te parle. Hélas! que t’ai-je fait pour que tu doives me fuir? Écoute, de par Dieu!--»

Comme aux tièdes haleines du vent du sud qui s’élève de la mer en chauds effluves, on voit se fondre les neiges, les torrents et les glaces les plus compactes, ainsi, à ces prières, à ces brèves plaintes, le cœur de la sœur de Renaud, rendu par la colère plus dur que le marbre, redevient soudain pitoyable et tendre.

Elle ne veut ou ne peut lui répondre; mais elle éperonne Rabican et le fait sortir de la mêlée, après avoir fait de la main signe à Roger de la suivre. Elle gagne, loin de la foule des combattants, un vallon où s’étend une petite plaine, au milieu de laquelle est un bosquet de cyprès qui semblent poussés d’une seule venue.

Dans ce bosquet s’élevait un grand mausolée en marbre blanc, nouvellement construit; une courte inscription en vers indiquait, à qui voulait en prendre connaissance, le nom de celui dont le mausolée renfermait les restes. Mais, arrivée là, Bradamante ne me paraît pas avoir l’esprit disposé à lire l’inscription. Roger avait poussé son cheval derrière elle, de façon à arriver au bosquet presque en même temps que la damoiselle.

Mais revenons à Marphise. Elle s’était remise en selle, et courait de tous côtés pour retrouver la guerrière qui l’avait jetée à terre à la première rencontre. Elle la voit sortir de la mêlée; elle voit Roger partir avec elle, et elle les suit tous deux. Elle est loin de penser que l’amour les réunit; elle croit, au contraire, qu’ils vont terminer leur querelle par les armes.

Elle presse son cheval, suivant leurs traces, et arrive presque en même temps qu’eux. Combien sa présence est importune à l’un et à l’autre, ceux qui aiment peuvent se l’imaginer, sans que j’aie besoin de l’écrire. Mais Bradamante en est plus particulièrement blessée. En voyant celle qui est cause de tout son malheur, elle ne peut plus douter que c’est l’amour qui la pousse à suivre Roger.

Elle traite de nouveau Roger de perfide: «--Traître,--dit-elle,--il ne te suffisait pas que la renommée m’apprît ta trahison; il fallait que tu m’en rendisses encore témoin! Je vois que ton unique désir est de m’éloigner de toi. Afin de satisfaire ton vœu inique et parjure, je veux bien mourir; mais je ferai en sorte que celle qui est cause de ma mort meure avec moi.--»

Ce disant, et plus irritée qu’une vipère, elle s’élance contre Marphise. Elle applique un tel coup de lance sur son bouclier, qu’elle la jette en arrière à la renverse, de façon que son casque s’enfonce presque à moitié dans la terre. On ne peut dire que Marphise ait été prise à l’improviste; elle rassemble, au contraire, toutes ses forces pour résister au choc; cependant elle est obligée de frapper la terre avec sa tête.

La fille d’Aymon qui veut mourir, ou donner la mort à Marphise, est dans une rage telle, qu’elle ne songe pas à la frapper de nouveau avec la lance et à la jeter une fois de plus à terre. Elle veut trancher le col de Marphise, pendant que celle-ci a la tête engagée jusqu’à moitié dans le sable. Elle jette loin d’elle la lance d’or, tire son épée, et saute à bas de son cheval.

Mais elle arrive trop tard. Marphise accourt déjà à sa rencontre, remplie d’une telle rage de s’être vue, à la seconde épreuve, jeter sur l’arène, qu’elle n’écoute pas les prières de Roger désespéré de tout cela; la haine et la colère aveuglent tellement les deux guerrières, qu’elles se livrent une bataille désespérée.

Elles en viennent bientôt à engager tellement leurs épées, grâce à la grande fureur qui les enflamme, qu’elles ne peuvent plus avancer, et qu’elles sont obligées de se prendre corps à corps. Elles laissent tomber leurs épées, dont elles ne peuvent plus se servir, et cherchent à se faire de nouvelles blessures. Roger les prie, les supplie toutes deux; mais ses paroles obtiennent peu de succès.

Enfin, quand il voit que ses prières n’ont aucun résultat, il se décide à les séparer de force. Il leur arrache le glaive des mains, et le jette au pied d’un cyprès. Ne leur voyant plus d’armes avec lesquelles elles puissent se blesser, il s’interpose de nouveau entre elles par ses prières et ses menaces. Mais tout est vain; elles continuent la bataille à coups de poings et à coups de pieds, à défaut d’autres armes.

Roger ne cesse de les supplier. Il les saisit tour à tour par les mains, par les bras, et cherche à les séparer. A la fin Marphise tourne sa colère contre lui. Marphise, qui tient tout le reste du monde en mépris, ne se souvient plus de l’amitié que Roger lui porte; elle quitte Bradamante, court prendre son épée, et s’attaque à Roger.

«--Tu agis comme un discourtois et comme un vilain, Roger, en venant troubler le combat des autres; mais cette main t’en fera repentir; elle peut suffire à vous vaincre tous les deux.--» Roger cherche, par de douces paroles, à apaiser Marphise; mais elle est tellement animée contre lui, que c’est temps perdu que de lui parler.

Roger tire à la fin son épée, car la colère commence aussi à lui faire monter le sang à la tête. Je ne crois pas que jamais, à Athènes, à Rome, ou en aucun autre lieu du monde, spectacle ait été plus agréable aux assistants, que ne le fut celui-ci aux yeux de la jalouse Bradamante. Elle contemplait d’un air joyeux cette nouvelle querelle qui lui enlevait tous ses soupçons.

Elle avait ramassé son épée qui gisait à terre, et elle s’était rangée de côté pour regarder la bataille. Il lui semblait voir en Roger le dieu même de la guerre, tellement il déployait de force et d’adresse. Quant à Marphise, si son adversaire ressemblait au dieu Mars, elle paraissait une furie de l’enfer. La vérité est que le vaillant jouvenceau prenait bien garde de ménager ses coups.

Il connaissait la trempe de son épée pour en avoir fait de nombreuses expériences. Il savait que là où elle frappe, tout enchantement est vain. Aussi faisait-il en sorte de ne pas frapper de la pointe ou de la taille, mais toujours du plat de l’épée. Pendant un certain temps, Roger observa cette précaution, mais il perdit enfin patience.

Marphise lui ayant porté un coup terrible, capable de lui fendre la tête, Roger garantit son casque en levant son écu, et le coup tomba sur l’aigle. Grâce à ce qu’il était enchanté, l’écu ne fut ni brisé, ni fendu, mais Roger en eut le bras tout engourdi. S’il avait eu d’autres armes que celles d’Hector, son bras eût été coupé net par ce coup épouvantable,

Qui eut atteint ensuite la tête, ainsi que le voulait tout d’abord la terrible donzelle. Roger, qui pouvait à peine remuer son bras gauche et soutenir le poids de son bouclier, sentit tout sentiment de pitié l’abandonner. Une flamme sembla briller dans ses yeux. Il porta de toute sa force un coup de pointe. Si tu en avais été touchée, Marphise, mal t’en serait advenu.

Je ne saurais bien vous dire comment cela se fit, mais l’épée alla frapper un des cyprès qui s’élevaient en groupe serré près de là, et s’enfonça de plus d’une palme dans le tronc de l’arbre. Au même moment, la montagne et la plaine éprouvèrent une grande secousse, et du mausolée qui s’élevait au milieu du bosquet, sortit une grande voix, plus forte que celle d’aucun mortel.

La voix terrible cria: «--Il ne doit pas y avoir de querelle entre vous. Il est injuste, il est inhumain que le frère donne la mort à sa sœur, ou que la sœur tue son frère. O mon Roger, et toi, ma chère Marphise, croyez à mes paroles qui ne sont point vaines! Vous fûtes conçus dans un même sein, d’une même semence, et vous vîntes au monde le même jour.

«Vous fûtes conçus de Roger II. Votre mère fut Galacielle. Ses frères, après avoir tué votre infortuné père, la firent abandonner en pleine mer sur une mauvaise barque, afin de la noyer, sans pitié pour elle qui était grosse de vous, et sans songer que vous étiez de leur race.

«Mais la Fortune qui vous avait désignés, bien que non encore nés, pour de glorieuses entreprises, fit aborder la barque sur des rivages inhabités. C’est là, qu’après vous avoir mis au monde, l’âme généreuse de Galacielle retourna au paradis, selon la volonté de Dieu. Votre destin voulut que je me trouvasse près de là.

«Je donnai à votre mère une sépulture honnête, telle qu’on pouvait en donner sur une plage aussi déserte. Quant à vous, tendres orphelins, je vous pris dans ma robe, et je vous emmenai avec moi sur le mont Carène. Je fis sortir de la forêt, où elle abandonna ses petits, une lionne que j’apprivoisai avec beaucoup de peine, et que je forçai à vous allaiter tous les deux pendant dix et dix mois.

«Un jour que je m’étais éloigné de notre demeure pour visiter la contrée d’alentour, survint une bande d’Arabes--il doit peut-être vous en souvenir--qui vous surprirent sur la route, et t’enlevèrent, ô Marphise. Ils ne purent en faire autant de Roger dont la fuite fut plus rapide. Ta perte m’affligea profondément, et je veillai sur Roger avec plus de soins encore.

«Tu sais, Roger, si, pendant qu’il vécut, ton maître Atlante sut te garder. J’interrogeai pour toi les étoiles. J’appris d’elles que tu devais mourir par trahison chez les chrétiens. Afin de conjurer cette fatale destinée, je m’efforçai de te tenir éloigné de tous. Par la suite, ne pouvant plus m’opposer à ta volonté, je tombai malade et je mourus de douleur.

«Mais, avant de mourir, et connaissant, grâce à mes prévisions, que tu devais combattre en ce lieu contre Marphise, je fis construire cette tombe avec de lourds rochers par les esprits infernaux à mes ordres. Je dis à Caron, que j’intimidai par mes cris: «--Je ne veux pas, une fois que je serai mort, que tu m’arraches de ce tombeau, avant que Roger ne soit venu y combattre avec sa sœur.--»

«Mon esprit vous a longtemps attendus sous ces beaux ombrages. Donc, ô Bradamante, toi qui aimes notre Roger, ne sois plus jamais jalouse de lui. Mais il est temps désormais que je quitte la lumière pour regagner le ténébreux séjour.--» La voix se tut, et laissa Marphise, la fille d’Aymon et Roger en un grand étonnement.

C’est avec une grande joie que Roger reconnaît Marphise pour sa sœur, et que celle-ci le reconnaît à son tour. Ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, sans que celle qui brûle d’amour pour Roger s’en offense. Se rappelant divers épisodes de leur première jeunesse, ils répètent à chaque instant: Je fis, je dis, je fus. Ces détails leur prouvent d’une manière certaine que tout ce que leur a dit l’Esprit est vrai.

Roger ne cache pas à sa sœur combien l’image de Bradamante est profondément gravée en son cœur. Il raconte, avec des paroles émues, les nombreuses obligations qu’il a envers elle; il ne s’arrête qu’après avoir changé en grande amitié la haine qui les a jusque-là divisées. Comme gage de paix, il les fait s’embrasser tendrement toutes deux.

Puis Marphise redemande quelle était la condition de son père; à quelle famille il appartenait; quels étaient ceux qui l’avaient mis à mort, de quelle manière, et si c’était en champs clos ou dans une bataille, au milieu des escadrons en armes. Elle demanda le nom de celui qui avait donné l’ordre de noyer sa malheureuse mère; car, si elle l’avait déjà entendu dans son enfance, elle en avait à peu près perdu le souvenir.

Roger commence par lui apprendre qu’ils descendaient des Troyens par Hector; il lui raconte qu’après qu’Astyanax eut échappé aux mains d’Ulysse et aux embûches qui lui avaient été tendues, en laissant à sa place un enfant du même âge que lui, il s’éloigna du pays où on le retenait prisonnier, et qu’après avoir longtemps erré sur mer, il vint en Sicile où il fit la conquête de Messine.

Ses descendants partirent du phare qui s’élève auprès de cette ville, pour se rendre maîtres de la Calabre, et, plus tard, ils allèrent s’établir dans la cité de Mars. Plus d’un empereur, plus d’un roi illustre, issu de leur sang, régna à Rome et ailleurs, depuis Constance et Constantin jusqu’au roi Charles, fils de Pépin.

«--Roger Ier, Jeanbaron, Beuves, Raimbaud, Roger II qui fut, comme tu as pu l’entendre dire par Atlante, l’époux de notre mère, appartinrent à notre illustre race, dont tu verras les exploits célébrés par l’histoire dans le monde entier.--» Roger poursuit en racontant comment le roi Agolant vint en France avec Almont et le père d’Agramant.

Et comment il mena avec lui une damoiselle, qui était sa fille, d’une vaillance telle, qu’elle jeta hors de selle un grand nombre de paladins. Étant devenue amoureuse de Roger, elle désobéit à son père pour suivre l’objet de son amour. Elle se fit baptiser et devint l’épouse de Roger. Il dit comment le traître Beltram brûla d’un amour incestueux pour sa belle-sœur.

Et qu’il trahit sa patrie, son père et ses deux frères, dans l’espérance d’obtenir Galacielle; comment il ouvrit les portes de Risa aux ennemis, et quelles cruautés y commirent ceux-ci; comment Agolant et ses fils cruels et félons s’emparèrent de Galacielle qui était enceinte de six mois, et comment ils l’abandonnèrent dans une barque sans gouvernail, en plein hiver et par une horrible tempête.

Marphise, le front calme et les yeux fixés sur son frère, écoutait attentivement le récit qu’il lui faisait. Elle se réjouissait de descendre d’une si belle source d’où découlaient de si clairs ruisseaux. Elle savait que les deux maisons de Mongrane et de Clermont en descendaient aussi, et que ces deux maisons brillaient au monde, depuis la plus haute antiquité, d’un éclat sans pareil, et avaient fourni un grand nombre d’hommes illustres.

Quand son frère en vint à lui dire que le père, l’aïeul et l’oncle d’Agramant avaient fait périr Roger par trahison, et qu’ils avaient exposé sa femme sur mer, elle ne put s’empêcher de l’interrompre et de lui dire: «--Mon frère, avec ta permission, tu as eu bien tort de ne point venger la mort de ton père.

«Si tu ne pouvais te baigner dans le sang d’Almonte et de Trojan, morts déjà depuis longtemps, tu devais te venger sur leurs fils. Pourquoi, toi vivant, Agramant vit-il encore? C’est là une tache que tu devrais avoir sans cesse devant les yeux, à savoir qu’après tant d’offenses, non seulement tu n’as pas mis ce roi à mort, mais que tu vis à sa solde, au milieu de sa cour.

«Je fais serment à Dieu--car je veux adorer le vrai Christ qu’adora mon père--de ne plus quitter cette armure, avant d’avoir vengé Roger et ma mère. Ce sera une douleur pour moi si je te vois plus longtemps parmi les escadrons du roi Agramant, ou d’un autre seigneur maure, si ce n’est les armes à la main pour leur grand dam.--»

Oh! comme à ces paroles la belle Bradamante relève la tête; comme elle s’en réjouit! Elle engage Roger à faire ce que Marphise vient de lui dire. Qu’il vienne trouver Charles, qu’il se fasse connaître à l’empereur qui honore, estime et révère la mémoire illustre de son père Roger, et qui l’appelle encore le guerrier sans pareil!

Roger lui répond doucement qu’il aurait dû agir tout d’abord ainsi; mais qu’alors il ne connaissait point ce qu’il avait appris par la suite mais trop tard; que c’est Agramant qui lui a ceint l’épée au côté, et qu’en lui donnant la mort, il se rendrait coupable de trahison, puisqu’il l’a accepté pour son seigneur.

Comme il l’a déjà promis à Bradamante, il promet à sa sœur de saisir, de faire naître toutes les occasions de s’en séparer avec honneur. S’il ne l’a point déjà fait, la faute n’en est pas à lui, mais au roi de Tartarie qui, dans le combat qu’ils ont eu ensemble, l’a mis dans l’état qu’elle doit savoir.

Marphise qui chaque jour était venue le voir quand il gardait le lit, pouvait en témoigner mieux que tout autre. Les deux illustres guerrières s’intretinrent longtemps sur ce sujet; elles finirent par décider que Roger devait rejoindre la bannière de son seigneur, jusqu’à ce qu’il trouvât l’occasion de passer honorablement dans le camp de Charles.

«--Laisse-le donc aller--disait Marphise à Bradamante--et ne crains rien. D’ici à peu de jours, je m’arrangerai bien de façon qu’il n’ait plus Agramant pour maître.--» Ainsi elle dit, mais elle ne leur révéla point ce qu’elle méditait au fond du cœur. Enfin Roger, après avoir pris congé d’elles, tournait bride afin d’aller rejoindre son roi,

Lorsqu’une plainte, s’élevant des vallées voisines, vint attirer toute leur attention. Inclinant l’oreille, ils crurent reconnaître une voix de femme qui poussait des gémissements. Mais j’entends terminer ici ce chant, et il faut bien que vous vous contentiez de ce que je veux; je promets du reste de vous dire des choses plus intéressantes encore, si vous venez m’écouter dans l’autre chant.

FIN DU TOME TROISIÈME.

NOTES DU TOME TROISIÈME

CHANT XXVI.

[1] Page 13, ligne 30.--_On lisait le nom d’un Bernard_... Le cardinal Bernard Divizio, da Bilriena, qui écrivit une comédie intitulée _la Calandra_.

[2] Page 22, ligne 7.--_Telle devait être Pentésilée_... Pentésilée était reine des Amazones. Elle était accourue au secours des Troyens assiégés par les Grecs, et combattit souvent contre Achille.

[3] Page 26, ligne 25.--_Le jour où il fut victorieux dans le château où il courut de si grands périls._ Voir Boïardo, _Orlando innamorato_,