livre d
'or inscrit...--
Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.
LE PRISONNIER
Cet homme a pour prison l'ignominie immense.
On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence, Il vit.
Il est dans l'âpre et lugubre prison Invisible, toujours debout sur l'horizon, L'opprobre.
Cette tour a la hauteur du songe. Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge, Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux, Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds, Si terribles que rien jamais ne vous procure Une échelle appliquée à la muraille obscure. Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus. On est captif. Dans quoi? Dans de l'ombre. Et reclus; Où? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile. C'est fini. Deuil! Jamais on ne verra l'étoile Ni l'azur apparaître au plafond sidéral. Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général Cette virginité, la France point trahie. Sa mémoire est déjà de lui-même haïe. Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens, Qui va plus loin que tous les nuages passants, Car l'élargissement du déshonneur imite Un rayonnement d'astre et n'a point de limite. Pour bâtir la prison qui jamais ne finit La loi ne se sert pas d'airain ni de granit; C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure; Cette bastille-là toujours vit, toujours dure, Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil, Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil, Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite.
Ce misérable est seul dans cette ombre; son front Est plié, car la honte est basse de plafond, Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide, Tant est lourd à porter le poids du parricide!
Si cet homme eût voulu, la France triomphait. Il porte au cou ce noir carcan: ce qu'il a fait. De la déroute affreuse il fut le vil ministre. Sa conscience nue, indignée et sinistre, Est près de lui, disant: L'abject sort du félon, Ganelon de Judas et toi de Ganelon. Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille.-- Il entend cette voix sans cesse à son oreille. Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger. Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer Aux vieilles légions de France prisonnières, Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux. D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre, Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre, Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné Ce fuyard à la fuite à jamais condamné! Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire, Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire, Nos régiments, de tant de victoires étoilés, Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés En prison, sous les yeux de l'anglais et du russe, Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse! Inexprimable deuil!
Donc cet homme est muré Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré; Le regard effrayant du genre humain l'entoure. Il est la trahison comme Cid la bravoure. Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté, Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté, Sous l'exécration de tous, sur lui vomie, Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie Que l'écume ne peut sortir de l'Océan. L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait: Va-t'en, Les anges justiciers, secouant sur cette âme Leur glaive où la lumière, hélas! s'achève en flamme, Crieraient: Sors d'ici! rentre au néant qui t'attend! Qu'il ne pourrait; aucune ouverture n'étant Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte! Cet homme est le Forçat! Qu'il descende ou qu'il monte, Que trouve-t-il? En bas l'abjection; en haut L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud. Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe, Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste. Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais, L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz. Ah! cet infâme a mis le pied sur la patrie.
Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie, Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer, L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer Que l'abeille ne vient sur une rose morte. Ah! le Spielberg est noir, la Bastille était forte, Le Saint-Michel rempli de cages était haut, Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot; Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.
Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte. Comment a-t-il changé notre armée en troupeau? Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau, Du clairon réveillant les camps, de l'espérance, De nous tous, et combien a-t-il vendu la France? Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux! Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux! Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles! Comment fuir de dessous ces branchages terribles? O chiens, qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son nom. Il habite la faute, éternel cabanon, Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres Où les ténèbres sont derrière les ténèbres, Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé.
Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé?
APRÈS LES FOURCHES CAUDINES
Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes Par le triomphe énorme et lâche des samnites; Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor. Cela n'empêche pas l'aurore aux rayons d'or D'éclore et d'apparaître au-dessus des collines. Un champ de course est près des tombes Esquilines, Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens, J'y vais, l'œil vaguement fixé sur les passants. Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes; Avril sourit, l'oiseau chante, et, dans le lointain, Derrière les coteaux où reluit le matin, Où les roses des bois entr'ouvrent leurs pétales, On entend murmurer les trompettes fatales; Et je médite, ému. J'étais aujourd'hui là. Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila; Les nuages parfois dans le ciel se resserrent. Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent Des vétérans aux fronts hâlés, aux larges mains; Ils avaient l'ancien air des grands soldats romains; Et les petits enfants accouraient pour les suivre; Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre, Marchaient en tête, et comme, au front de l'escadron, Chacun d'eux embouchait à son tour le clairon, Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine. Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine; Ils marchaient de leur pas antique et souverain. Leurs boucliers portaient des méduses d'airain, Et l'on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques; Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques, Dignes d'être éclairés par des soleils levants, Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents. Que ces hommes sont beaux! disaient les jeunes filles. Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles, Le peuple était joyeux, le ciel était doré. Et, songeant que c'étaient des vaincus, j'ai pleuré.
PAROLES DANS L'ÉPREUVE
Les hommes d'aujourd'hui qui sont nés quand naissait Ce siècle, et quand son aile effrayante poussait, Ou qui, quatrevingt-neuf dorant leur blonde enfance, Ont vu la rude attaque et la fière défense, Et pour musique ont eu les noirs canons béants, Et pour jeux de grimper aux genoux des géants; Ces enfants qui jadis, traînant des cimeterres, Ont vu partir, chantant, les pâles volontaires, Et connu des vivants à qui Danton parlait, Ces hommes ont sucé l'audace avec le lait. La Révolution, leur tendant sa mamelle, Leur fit boire une vie où la tombe se mêle, Et, stoïque, leur mit dans les veines un sang Qui, lorsqu'il faut sortir et couler, y consent. Ils tiennent de l'austère et tragique nourrice L'amour de la blessure et de la cicatrice, Et, pour trembler, pour fuir, pour suivre qui fuirait, L'impossibilité de plier le jarret. Ils pensent que faiblir est chose abominable, Que l'homme est au devoir, et qu'il est convenable Que ceux à qui Dieu fit l'honneur de les choisir Pour vivre dans un temps de risque et de désir, Marchent, et, courant droit au but qui les réclame, Désapprennent les pas en arrière à leur âme. Ils veulent le progrès durement acheté, Ne tiennent en réserve aucune lâcheté, Jettent aux profondeurs leurs jours, leur cœur, leur joie, Ne se rétractent point parce qu'un gouffre aboie, Vont toujours en avant et toujours devant eux; Ils ne sont pas prudents de peur d'être honteux; Et disent que le pont où l'on se précipite, Hardi pour l'abordage, est lâche pour la fuite. Soi-même se scruter d'un regard inclément, Être abnégation, martyre, dévouement, Bouclier pour le faible et pour le destin cible, Aller, ne se garder aucun retour possible, Ne jamais se servir pour s'évader d'en haut, Pour fuir, de ce qui sert pour monter à l'assaut, Telle est la loi; la loi du devoir, du Calvaire, Qui sourit aux vaillants avec son front sévère. Peuple, homme, esprit humain, avance à pas altiers! Parmi tous les écueils et dans tous les sentiers, Dans la société, dans l'art, dans la morale, Partout où resplendit la lueur aurorale, Sans jamais t'arrêter, sans hésiter jamais, Des fanges aux clartés, des gouffres aux sommets, Va! la création, cette usine, ce temple, Cette marche en avant de tout, donne l'exemple! L'heure est un marcheur calme et providentiel; Les fleuves vont aux mers, les oiseaux vont au ciel; L'arbre ne rentre pas dans la terre profonde Parce que le vent souffle et que l'orage gronde; Homme, va! reculer, c'est devant le ciel bleu La grande trahison que tu peux faire à Dieu. Nous donc, fils de ce siècle aux vastes entreprises, Nous qu'emplit le frisson des formidables brises, Et dont l'ouragan sombre agite les cheveux, Poussés vers l'idéal par nos maux, par nos vœux, Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire Que nos pères étaient des conquérants de gloire, Des chercheurs d'horizons, des gagneurs d'avenir, Les amants du péril que savait retenir Aux âcres voluptés de ses baisers farouches La grande mort, posant son rire sur leurs bouches; Qu'ils étaient les soldats qui n'ont pas déserté, Les hôtes rugissants de l'antre liberté, Les titans, les lutteurs aux gigantesques tailles, Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles! Nous sommes les petits de ces grands lions-là. Leur trace sur leurs pas toujours nous appela; Nous courons; la souffrance est par nous saluée; Nous voyons devant nous, là-bas, dans la nuée, L'âpre avenir à pic, lointain, redouté, doux; Nous nous sentons perdus pour nous, gagné pour tous; Nous arrivons au bord du passage terrible; Le précipice est là, sourd, obscur, morne, horrible; L'épreuve à l'autre bord nous attend; nous allons, Nous ne regardons pas derrière nos talons; Pâles, nous atteignons l'escarpement sublime, Et nous poussons du pied la planche dans l'abîme.
L
L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX
LE POËTE.
Tu ne l'as pourtant pas mérité, ma patrie!
LE CHŒUR.
Oh! quel acharnement sur la grande meurtrie! La bataille a passé, chaos sombre et tonnant; Voici la vision des vagues maintenant. Une meute de flots terribles, des montagnes D'eau farouche, l'horreur dans les pâles campagnes, Et l'apparition des torrents forcenés! L'auguste France, en proie aux chocs désordonnés, Semble un titan ayant de l'eau jusqu'aux épaules; Et l'on voit une fuite immense vers les pôles De la pluie et de l'ombre et des brouillards mouvants, Sous la cavalerie effroyable des vents; La mort accourt avec la rumeur d'une foule; Tout un peuple, sous qui l'effondrement s'écroule, Crie et se tord les bras, prêt à couler à fond; Comme un flocon de neige un toit s'efface et fond; Une rivière, hier dans les prés endormie, Gronde, et subitement devient une ennemie; Le fleuve brusque et noir surprend l'homme inquiet, Et trahit les hameaux auxquels il souriait; Tout tombe, égalité des chaumes et des marbres; Les mourants sont par l'eau tordus autour des arbres; Rien n'échappe, et la nuit monte. Profonds sanglots!
LE POËTE.
Quoi! deux invasions! Après les rois, les flots!
LE CHŒUR.
Deux inondations! L'onde après les vandales! Ce n'était pas assez d'avoir eu les sandales D'on ne sait quel césar tudesque sur nos fronts; Ce n'était pas assez d'avoir, sous les affronts, Vu nos drapeaux hagards frissonner dans nos villes; Ce n'était pas assez, lorsque les hordes viles Marchaient sur nous, souillant ce que nous adorons, De nous être bouché l'oreille à leurs clairons; Le deuil succède au deuil, le ravage au ravage; L'onde fatale arrive après le roi sauvage; Et voilà de nouveau sous un noir tourbillon L'écrasement des blés, du verger, du sillon! O désastres! ô chute! où sera le refuge Si l'eau fait un tel gouffre et l'homme un tel déluge? Jadis le sort frappa Rome et s'interrompit, La laissant respirer; mais pour nous nul répit.
LE POËTE.
Deux supplices. Le nord, le sud. L'un après l'autre.
LE CHŒUR.
Hier nous avions sur nous la bête qui se vautre Cyniquement, au gré des rois épanouis, La guerre, et des troupeaux de canons inouïs Nous jetant l'aboiement de l'abîme; la France Subissait, sous un ciel d'où fuyait l'espérance, Le bombardement lâche et tortueux, crachant L'éclair, et foudroyant le toit, le mur, le champ, La forêt, la cité, l'homme, l'enfant, la femme; L'eau sombre aujourd'hui vient au secours de la flamme; Elle vient achever ce fier pays blessé; Les fléaux avaient hâte, ils ont recommencé; Après l'embrasement, le torrent nous accable; A présent ce n'est plus sous l'obus implacable, C'est dans les flots qu'on voit les villes succomber. Dures heures de nuit que le temps fait tomber Goutte à goutte sur nous de sa morne clepsydre! Hier c'était le dragon, et maintenant c'est l'hydre.
LE POËTE.
Est-ce fini? Pensif, je dis au gouffre: Après?
LE CHŒUR.
O France! mourras-tu? Non. Car, si tu mourais Le mal vivrait, l'effroi vivrait; cette fenêtre, L'aube, se fermerait; on verrait la mort naître. L'immense mort de tout. France, l'extinction De Ninive, de Tyr, d'Athènes, de Sion, Rome oubliant son nom, Thèbes perdant sa forme, Ne seraient rien auprès de ton éclipse énorme. Le passé monstrueux se dresserait debout. Ce cadavre crierait:--J'existe. Éteignez tout. Plus de flambeaux. Vivez, spectres. La France est morte!-- Alors, ô cieux profonds! l'ombre ouvrirait sa porte; On verrait revenir toute l'antique horreur, Les larves, l'ancien pape et l'ancien empereur, Tous les forfaits sacrés, toutes les basses gloires, Les sanglants constructeurs des religions noires, Arbuez, l'âme terrible où se réfugia L'affreux dogme sorti de l'antre à Borgia, Bossuet bénissant Montrevel, les bastilles Faisant comme des dents grincer leurs sombres grilles; Ces masques, Loyola, de Maistre, dont l'œil luit, Tomberaient, laissant voir ce visage, la nuit; Alors reparaîtraient Cisneros, Farinace, Louvois, Maupeou, la vieille autorité tenace Sous qui rampe la foule aux confuses rumeurs, Et ces lugubres lois, et ces lugubres mœurs Qui livrent aux bûchers l'Italie et l'Espagne, Jettent au cabanon Colomb, mettent au bagne Des peuples tout entiers, juifs ou bohémiens, Et qui font Louis quinze assassin de Damiens.
LE POËTE.
On reverrait ce Styx, le passé! mornes rives!
LE CHŒUR.
Non, France. L'univers a besoin que tu vives. Tu vivras. L'avenir mourrait sous ton linceul.
LE POËTE.
France, France, sans toi le monde serait seul.
LE CHŒUR.
Tu vivras.
Cependant il ne faut pas qu'on dorme, On sent derrière soi rôder la mort difforme, On dirait qu'ennuyé d'attendre les vivants, Le naufrage hideux, blême et battu des vents, Sort de la mer et vient chercher l'homme sur terre. Une lave nouvelle ouvre un nouveau cratère.
LE POËTE.
La France est prise en traître une seconde fois.
LE CHŒUR.
L'eau perfide s'ajoute au guet-apens des rois. D'où vient cette colère odieuse des fleuves? L'eau devient un suaire et tout meurt. Que de veuves! Que d'orphelins! Massacre inepte d'innocents! L'horreur, du sombre amas des nuages pesants, Pleut, comme si le ciel devenait haïssable; La rose est sous la fange et l'épi sous le sable. Le miasme impur flotte où flottait le parfum. Cadavres qui passez, accusez-vous quelqu'un? O berceaux à vau-l'eau, que criez-vous dans l'ombre? Est-ce qu'il se pourrait que les forces sans nombre Dont le balancement remplit l'immensité, Eussent on ne sait quelle étrange volonté? Est-ce que quelque part la nature est maudite? Est-ce qu'un tel malheur, ciel noir, se prémédite? D'un astre qu'on ignore est-ce donc le lever? Et les hommes tremblants se sont mis à rêver. Les écumes au sud, dans le nord les fumées! Tout broyé, fleurs et fruits, moissons, peuples, armées, Sous les chars de la nuit dont l'éclair est l'essieu! Ruine et mort. Qui donc fait tout cela?
LE PRÊTRE.
C'est Dieu.
LE POËTE.
Prêtre, que dis-tu là? Dieu serait le coupable!
LE CHŒUR.
Quoi! de tant de forfaits ce Dieu serait capable! Quoi! Dieu viendrait marcher sur nous comme un géant!
LE POËTE.
Quoi! prêtres! ce chaos, ce hasard, ce néant Promenant son niveau sur la foule innocente, Ces désastres faisant ensemble leur descente, Ce serait l'action de ce maître hagard! Quoi! cet aveuglement, ce serait son regard! Quoi! la Fatalité serait la Providence! Quoi! dans cette noirceur c'est Dieu qui se condense! C'est là votre façon d'adorer! Taisez-vous! Cela fait frissonner, le blasphème à genoux! Horreur! jusqu'à l'affront pousser l'idolâtrie! Hélas! nous le savons, qu'en la fauve Syrie On aille réveiller Baal, qu'on aille au Nil Fouiller les dieux d'Égypte au fond de leur chenil, Du Moloch de granit au Jupiter de bronze Qu'on rôde, interrogeant le flamine et le bonze, Ceux de Dodone, ceux de Tyr, ceux de Membré, Hélas! on trouvera Dieu toujours adoré, Et l'on constatera toujours, dans tous les cultes, Le même amour prouvé par les mêmes insultes! Synagogue ou wigwam, syringe ou parthénon, Pas un temple ne sait nommer Dieu par son nom; Leur ignorance à voir l'invisible s'obstine. O triste erreur! Védas, croix grecque, croix latine, Koran, talmud, tous font par Dieu même, _a Deo_, Commettre ce forfait qu'on appelle un fléau! Ah! qui que vous soyez, vous qui, dans la mosquée, Accouplant à l'erreur la vérité masquée, Offrant tantôt de l'ombre et tantôt des rayons, Vendez ce Dieu, sachez ceci, nous y croyons! Et nous ne voulons pas qu'on l'outrage! O misère! Quoi! lui le paternel, quoi! lui le nécessaire, Il serait sans raison, sans loi, sans cœur, sans yeux! Il tomberait du ciel, stupide et furieux, Comme un caillou roulant d'un mont, comme une pierre! Et quand l'homme dirait en le voyant à terre: Quel est ce projectile imbécile au milieu De ce ravage atroce? il reconnaîtrait Dieu!
LE PRÊTRE.
Courbez vos fronts. C'est juste et même salutaire; Il faut bien que le ciel punisse enfin la terre. Le châtiment descend des éternels sommets.
LE POËTE.
Châtier! punir! Quoi? nos crimes? Soit. J'admets Qu'il se fait ici-bas bien des actions viles; Il est des fronts souillés; il est des cœurs serviles; L'homme est souvent hideux. Soit. Eh bien, supposons L'impossible, entassons l'Ossa des trahisons Sur l'abject Pélion des lâchetés; qu'on rêve, Comme à perte de vue un flot sur une grève, Toute la faute et tout le crime, et le frisson De la honte emplissant le livide horizon; Oui, supposons l'absurde, imposture ou démence, Le culte de l'agneau produisant l'inclémence, Un pontife quelconque, indou, juif ou romain, Essayant d'arrêter Dieu dans l'esprit humain, Et ne comprenant rien au foudroyant mystère Qui fait surgir, après Torquemada, Voltaire; Imaginons, quoi? Tout! Qu'on en vienne à bâtir Dans ce Paris qui fut soldat, qui fut martyr, Devant le Panthéon sublime, une pagode; Qu'on mette Messaline et Tartuffe à la mode; Qu'on fasse le mensonge évêque ou sénateur, Si bien que la bassesse ait droit à la hauteur; Supposons ce qu'on n'a jamais vu, la chimère; Un faussaire escroquant l'empire; notre mère, La France, violée et tombant tout en pleurs Du bivouac des héros dans l'antre des voleurs; Supposons que trahir devienne une devise; Que le juge indigné d'un crime, se ravise Et lui prête serment, puis, sur la loi monté, Fasse de la justice une fidélité A ce crime, toujours infâme, mais auguste; Supposons que le vrai soit faux, le juste injuste. Le scélérat sacré, l'honnête homme puni; Et que le prêtre mente et devienne infini Dans l'opprobre, à ce point de donner pour exemple Le mal, et d'ébranler les colonnes du temple Par de prodigieux Tedeums bénissant La griffe impériale encor rouge de sang! Tout ce que vous voudrez d'attentats, de folies; Soit. Rêvez des horreurs sans mesure accomplies Par n'importe quel roi, n'importe quel sénat! Eh bien, je ne crois pas que cela me donnât Le droit d'amonceler des gouffres de nuées, D'appeler les autans poussant d'aigres huées Au-dessus d'un logis paisible, et de noyer L'humble nouveau-né, joie et rayon du foyer, Qui dans son petit lit chante, rit, jase et cause En tâchant de baiser le bout de son pied rose!
Non, je ne pense pas que tous ces forfaits-là, Même en multipliant Judas par Attila, Même en mêlant Bismark et Bonaparte au crime, Pourraient à quelque Dieu que ce soit dans l'abîme Donner, dans l'ombre affreuse où le jour s'engloutit, Le droit de se ruer sur ce pauvre petit, Et de faire, en versant sur lui l'ombre ou la flamme, Rouler le doux berceau dans le sépulcre infâme!
LE CHŒUR.
Ainsi ces deux fléaux ne sont point, l'un, l'erreur De la science, et l'autre, un crime d'empereur, Des coteaux mal boisés, des villes mal gardées; Non, c'est le châtiment, de quoi? De nos idées, Et des pas en avant que fait le genre humain!
LE POËTE.
C'est pour venir jeter dans notre dur chemin Cette explication sourde, bigote, athée, Que tu te couronnais d'une mitre argentée, Prêtre, et que d'un camail sacré tu t'empourprais! La France est accablée, et Dieu l'a fait exprès!
LE PRÊTRE.
Oui.
LE POËTE.
Quoi! l'assassinat des villes et des plaines, Quoi! la peste exhalant ses infectes haleines, Quoi! le silence affreux mêlé d'un affreux bruit, Quoi! toute cette trombe éparse dans la nuit, Immense, noyant l'homme et la terre féconde, Et délayant la mort pour engloutir un monde, Quoi! ces horribles flots lâchement triomphants, Quoi! ces vieux laboureurs, quoi! ces petits enfants, Ces nouveau-nés cherchant des seins, trouvant des fosses, Quoi! ces mères pleurant leurs fils, ces femmes grosses Qui flottent, l'œil fermé, dans le gouffre écumant, Et dont le ventre mort apparaît par moment Sous le glissement noir de cette transparence, Quoi! toute cette horreur, toute cette souffrance, L'eau jetée au hasard comme on jette les dés, Quoi! la brutalité des fleuves débordés, Ce serait lui! ce Dieu ferait ces catastrophes! Lui qu'adore le rêve obscur des philosophes, Lui devant qui l'on sent tressaillir la forêt, Lui, que l'uléma chante au haut du minaret Et que l'évêque loue en élevant sa crosse, Lui, ce père! il serait cette bête féroce!
Ah! si vous disiez vrai, myopes de l'autel, Si ce prodigieux et sublime Immortel Avait de tels accès, et s'il était possible Qu'ainsi qu'un archer sombre il eût l'homme pour cible, S'il pouvait être pris dans ce flagrant délit, S'il chassait les torrents farouches de leur lit, S'il tuait, fou lugubre, en croyant qu'il se venge, Alors la Justice, âpre et formidable archange, Se dresserait devant le pâle Créateur, Questionnerait l'être immense avec hauteur, Et le menacerait, elle, cette éternelle, De fuir et d'emporter l'aurore dans son aile, Et rien ne serait plus sinistre, ô gouffre bleu, Que le balbutiement épouvanté de Dieu!
Non! non! non! Je vous plains. J'ai l'horreur infinie De voir comment un dogme avorte en calomnie, Mais je vous absous. L'ombre est dans vos tristes murs; L'obscurité n'est pas la faute des obscurs. Plus qu'ils ne le voudraient les prêtres sont funèbres; Votre âme est la noyée informe des ténèbres Et flotte évanouie au fond des préjugés. Je vous plains. Mettez-vous à genoux, et songez.
LE CHŒUR.
Et nous, les survivants, secourons ceux qui meurent. Au-dessus des grands deuils les grands devoirs demeurent. Donnons! donnons! Vidons le reste du sac d'or. Les barbares n'ont pas tout pris. Donnons encor! Les rois sont les plus forts et les cieux les tolèrent; Mais qu'importe! faisons rougir ceux qui volèrent Cette France, toujours prête à tout secourir. Soyons le cœur profond que rien ne peut tarir; La France a toujours eu la bonté pour génie; Donnons, et penchons-nous sur la vaste agonie. Donnons! La France, hélas! en est à ne plus voir Que des bras suppliants dans un horizon noir; Cette nuit qu'on nous fait, ce n'est pas notre crime, Et nous la subissons. Soit. Le peuple est sublime Qui n'éteint pas l'amour quand l'ombre emplit le ciel, Et devient ténébreux, mais reste fraternel. Des misères sont là, nos âmes leur sont dues. Ah! que des mains vers nous soient vainement tendues, Cela ne se peut pas! Donnons! donnons! donnons! Qu'au moins le désespoir nous ait pour compagnons; Que pas un affamé ne demeure livide, Et que pas une main ne se referme vide. Donnons. Surtout gardons l'espoir. L'espoir est beau; Nous sommes dans le deuil, mais non dans le tombeau.
LE POËTE.
Nous sommes un pays désemparé qui flotte, Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote, Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain, Dans l'ondulation obscure du destin; L'abîme, où nous roulons comme une sombre sphère, Murmure, comme s'il cherchait ce qu'il va faire De ce radeau chargé de pâles matelots; Délibération orageuse des flots. Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes. Je le redis, la France est un besoin des hommes; Après sa chute comme avant qu'elle tombât, L'immense cœur du monde en sa poitrine bat. Nous vivons. Nous sentons plus que jamais notre âme. Ah! ce que nous a fait le destin est infâme, Et j'en suis indigné, moi qui songe la nuit! Hélas! Strasbourg s'éclipse et Metz s'évanouit, Faut-il donc renoncer au Rhin, notre frontière? Non! nous ne voulons pas. Et la volonté fière, Avec l'accroissement de nos ongles, suffit. Ce que le sort fait mal, toujours Dieu le défit; Espérons. Il serait en effet bien étrange Que le peuple qui va vers l'aurore, et dérange Le vieil ordre du mal rien qu'en se remuant, Aigle, fût désormais captif du chat-huant, Que le libérateur du monde fût esclave, Et que ce vaste Etna vît se figer sa lave Sous des bouches soufflant on ne sait quels venins. Et que ce géant fût garrotté par des nains! Il serait inouï que cette altière France Par qui s'est envolé l'archange Délivrance, Après avoir sonné les sublimes beffrois, Et mis les nations hors du cachot des rois, Et déployé pour tous les peuples sa bannière, Fût de la liberté des autres prisonnière, Et livrée aux geôliers par ceux dont elle a fait La force, en ces grands jours où le droit triomphait! Cela ne sera pas! Quelle que soit l'injure, Quelque affreuse que semble être cette gageure Du funeste Aujourd'hui contre le fier Demain, Nous sommes les vivants profonds du droit humain; Ayons foi. Ces fléaux et ces rois d'un autre âge Passeront. Quels que soient l'affront, le deuil, l'outrage, L'énigme et la noirceur apparente du sort, On cesse de haïr la nuit quand l'aube en sort! Et, France, tu vaincras, ô prêtresse, ô guerrière, Les tyrans par l'épée et Dieu par la prière! Oui, prêtres, nous prions. Je crois, sachez-le bien. Comme le vert palmier craint l'autan libyen, Nous craignons pour nos fils votre enseignement triste; Ah! vous ébranlez tout, prêtres. Mais Dieu résiste. Nous l'avons dans nos cœurs et pas déraciné. Je veux mourir en lui, car en lui je suis né; Et je sens dans mon âme où tout l'aime et le nomme Que c'est du droit de Dieu qu'est fait le droit de l'homme.
LE CHŒUR.
Une fois que le vrai s'est mis en marche, il va Droit au but, et toujours l'avenir arriva.
LE POËTE.
Esprit humain, nul vent ne te cassera l'aile, Jamais rien ne pourra troubler le parallèle Entre l'ordre céleste et l'humaine raison; L'aurore frémirait derrière l'horizon Des propositions que lui ferait l'abîme. L'enchaînement sans fin suit une loi sublime; Toute ombre est une fuite, et toujours le moment Superbe, où blanchira le bas du firmament, Vient quand il doit venir, et jamais la Chaldée Ni l'Inde aux yeux rêveurs n'ont vu l'aube attardée; Nul souffle au fond du ciel n'éteint l'éternel feu; L'infini conscient que nous appelons Dieu Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure; Aucun fléau ne peut demeurer passé l'heure; Nulle calamité n'a droit de s'arrêter, Dieu ne permettra pas à la nuit de rester. Dieu ne laissera pas continuer le crime. Croit-on que le soleil manquerait à la cime Qui l'attend, lui le grand visage souriant? Comprendrait-on l'étoile oubliant l'orient? Le devoir de l'obstacle est de se laisser vaincre. Demain nous appartient; rien ne pourra convaincre Le jour qu'il ne doit pas se lever du côté Du droit, de la justice et de la vérité. Dieu supprime le mal, les fléaux, les désastres, Par la fidélité formidable des astres.
LE CHŒUR.
France, songe au devoir. Sois grande, c'est ta loi.
LE POËTE.
Et fais de ta mémoire un redoutable emploi En y gardant toujours les villes arrachées. Enseignons à nos fils à creuser des tranchées, A faire comme ont fait les vieux dont nous venons, A charger des fusils, à rouler des canons, A combattre, à mourir, et lisons-leur Homère. Et tu nous souriras, quoique tu sois leur mère, Car tu sais que des fils qui meurent fièrement Sont l'orgueil de leur mère et son contentement. France, ayons l'ennemi présent à la pensée, Comme les grands troyens qui, sur la porte Scée, S'asseyaient et suivaient des yeux les assiégeants. Ces rois heureux autour de nous sont outrageants; Aimons les peuples, mais n'oublions pas les princes. En même temps restons penchés sur ces provinces Qui sanglotent, en proie aux fléaux jamais las. Soyons amers et doux. La question, hélas! Est toute dans ce mot sans fond: les misérables; Ceux-ci sont monstrueux; ceux-là sont vénérables; Réprimons ceux d'en haut; secourons ceux d'en bas; Prodiguons l'aide immense en songeant aux combats. Peuple, il est deux trésors, l'un clarté, l'autre flamme, Qu'il ne faut pas laisser décroître dans notre âme, Et qui sont de nos cœurs chacun une moitié, C'est la sainte colère et la sainte pitié.
LI
LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE
--O conquérants, guerriers, héros, faiseurs de cendres, Vous les Nemrods, chasseurs géants, les Alexandres, Vous qu'on nomme Alaric, Cyrus, Gengis, Timour, Vous que la mort berça, petits, avec amour, Et qui, grands, et marchant dans les apothéoses, Ainsi qu'avril fait naître autour de lui des roses, Avez fait sous vos pas éclore des tombeaux; Vous que l'homme, par vous dévoré, trouve beaux; Nous qu'il trouve hideux, et qui sommes vos frères, Nous qui sommes les noirs bénisseurs funéraires, Les prêtres, nous avons à vous dire ceci. Écoutez.
Notre gîte auguste fut saisi, Comme le vôtre, hélas, par la raison humaine; Nous avions, comme vous, les peuples pour domaine, Et nous rôdions sur eux, puissants, l'œil en arrêt, Vainqueurs, toute la terre étant notre forêt; Et nous disions à Dieu: C'est par nous que tu frappes! Car vous êtes les rois, mais nous sommes les papes; Vous êtes Attila, nous sommes Borgia. Nous avons la madone et la panagia, L'idole, comme, vous, vous avez la bataille; Princes, nous n'avons pas tout à fait votre taille, Nous sommes le danger qui se met à genoux, Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous; On sent notre velours, pire que votre griffe; Nous sommes Anitus, Torquemada, Caïphe. Une grande tiare est sur nos fronts étroits. Urbain huit, Sixte quint, Paul trois, Innocent trois, Gerbert, l'âme livrée aux sombres aventures, Dicatus, inventant les quatorze tortures, Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait, La ruse, Loyola, la haine, Bossuet, L'autodafé, l'effroi, le cachot, la bastille, C'est nous; et notre pourpre effrayante pétille Par moments, et s'allume, et devient flamboiement.
Nous étions, comme vous, des dieux; mais brusquement La révolution nous mit des muselières. La France mania de ses mains familières Nos gueules, et, mordue et souriant, nous prit, Fière, et, sans même avoir de plaie, étant l'esprit, Elle nous a jetés dans une basse-fosse, Moi prêtre, et toi tyran; elle a déclaré fausse Ma caverne la foi, la guerre ton palais; Elle a d'altiers dompteurs, Mirabeau, Rabelais, Molière, Diderot, Rousseau, Danton, Voltaire. Maintenant nous voilà, nous qui tenions la terre, Tenus à notre tour par la France.
Eh bien, non! A travers les barreaux de notre cabanon, Frères, nous vous crions une bonne nouvelle: L'orbe du soleil noir revient, et se révèle Par un blêmissement farouche et triomphant; Le passé, pour la terre épouvantable enfant, Pour nous espoir, râlant d'une voix vengeresse, Renaît, et ce cadavre en son berceau se dresse. Son berceau c'est la tombe et son aube est la nuit. La fleur noire du sombre autel s'épanouit Pleine d'ombre, et promet le fruit plein de poussière. Rome fatale vient de lever sa visière, Dit à l'homme: Tais-toi! dit à Dieu: Le jour ment! Et reprend la parole et le rugissement.
Encore un peu de temps, ce qui n'est que l'écorce Tombera; le droit mort laissera voir la force; Partout le joug, partout Pierre, partout César; Et l'église tout bas tutoiera le bazar; Les trônes reprendront leurs vastes équilibres, Et les peuples seront esclaves, et nous libres. A faire le gibet nous emploierons la croix. Tout redeviendra guerre et vous serez les rois. Tout redeviendra dogme et nous serons les maîtres. Vous tyrans, étant chefs, nous bourreaux, étant prêtres, Nous aurons de nouveau le monde sous nos pieds. Et la terre verra puissamment copiés Par des spectres nouveaux tous les anciens fantômes; Et nous arrondirons les ténèbres en dômes Au-dessus du grand temple où nous mettrons l'Erreur Ayant le pape à droite, à gauche l'empereur.
Dans notre obscurité toute la terre plonge Par degrés. Et déjà, d'un ongle qui s'allonge, Par l'âme de l'enfant nous tenons l'avenir.
Chez nous, exterminer fait semblant de bénir; La goutte de sang pleut du goupillon terrible; Votre hache, ô guerriers, ne vaut pas notre bible; Notre foudre est énorme, et votre quantité De tonnerre est vraiment peu de chose à côté. La Saint-Barthélemy sonne une sombre cloche; Et cette cloche sainte aujourd'hui se rapproche, Et cette cloche jette une plus grande voix Que toute la bataille éparse autour des rois; Car c'est derrière nous que le vrai deuil se lève; Nous sommes le linceul, vous n'êtes que le glaive; Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher, Nous, nous leur commençons l'enfer par le bûcher.
C'est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble Nous vaincrons; nous allons tout ravoir. Déjà tremble La grille qu'on a mise entre le peuple et nous. Satan en a tiré doucement les verrous. Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre, Nous allons ressaisir la terre.--
Ainsi, dans l'ombre, Pendant que nous rêvons et que nous oublions, La cage aux tigres parle à la cage aux lions.
LII
LES PAUVRES GENS
[Illustration: LES PAUVRES GENS.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
LES PAUVRES GENS
I
Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent. La haute cheminée où quelques flammes veillent Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit, Une femme à genoux prie, et songe et pâlit. C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume, Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, Le sinistre océan jette son noir sanglot.
II
L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, Il livre au hasard sombre une rude bataille. Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille, Car les petits enfants ont faim. Il part le soir Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l'hameçon, Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson, Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment. Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit. Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit. Dans les brisants, parmi les lames en démence, L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent, Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre. Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre, Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, Comme il faut calculer la marée et le vent! Comme il faut combiner sûrement les manœuvres! Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres; Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d'horreur les agrès effarés. Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées, Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.
III
Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur L'importune, et, parmi les écueils en décombres, L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres Passent dans son esprit, la mer, les matelots Emportés à travers la colère des flots. Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère, La froide horloge bat, jetant dans le mystère, Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers; Et chaque battement, dans l'énorme univers, Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes, D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.
Elle songe, elle rêve,--et tant de pauvreté! Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge. --O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge, La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir Les constellations fuir dans l'ouragan noir Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre. C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux, Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, Prend un pauvre marin frissonnant et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement.-- Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement, Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge; Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil!
Ces mornes visions troublent son cœur, pareil A la nuit. Elle tremble et pleure.
IV
O pauvres femmes De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes, Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher, C'est là, dans ce chaos! mon cœur, mon sang, ma chair!-- Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon, Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse, Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font, Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond, A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile, Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile! Souci lugubre! on court à travers les galets, Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les! Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre, la mer toujours bouleversée!
Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul! Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul! Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.--O mère! Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!--Chimère! Plus tard, quand ils seront près du père et partis, Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits!
V
Elle prend sa lanterne et sa cape.--C'est l'heure D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure, S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal. Allons!--Et la voilà qui part. L'air matinal Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche. Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin; On dirait que le jour tremble et doute, incertain, Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître. Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.
Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin, Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain Une sombre masure apparaît décrépite; Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite; Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux; La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.
--Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva Malade et seule; il faut voir comment elle va.
Elle frappe à la porte, elle écoute; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. --Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.-- Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle. Et la maison se tait toujours.--Ah! Dieu! dit-elle, Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!-- La porte, cette fois, comme si, par instants, Les objets étaient pris d'une pitié suprême, Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.
VI
Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans Du noir logis muet au bord des flots grondants. L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.
Au fond était couchée une forme terrible; Une femme immobile et renversée, ayant Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant; Un cadavre;--autrefois, mère joyeuse et forte;-- Le spectre échevelé de la misère morte; Ce qui reste du pauvre après un long combat. Elle laissait, parmi la paille du grabat, Son bras livide et froid et sa main déjà verte Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité!
Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille, Dans le même berceau souriaient endormis.
La mère, se sentant mourir, leur avait mis Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe, Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe, Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît, Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.
VII
Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble! Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement; Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.
Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort, Une goutte parfois tombe sur ce front mort, Glisse sur cette joue et devient une larme. La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme. La morte écoute l'ombre avec stupidité. Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté, A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange; Il semble qu'on entend ce dialogue étrange Entre la bouche pâle et l'œil triste et hagard: --Qu'as-tu fait de ton souffle?--Et toi, de ton regard?
Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres. Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, Le sort donne pour but au festin, au berceau, Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie, Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau, Le refroidissement lugubre du tombeau!
VIII
Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte? Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle Elle court, sans oser regarder derrière elle? Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?
IX
Quand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait; près du lit elle prit une chaise Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.
--Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là? Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille! Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille Lui donner celle-là de plus.--C'est lui?--Non. Rien. --J'ai mal fait.--S'il me bat, je dirai: Tu fais bien. --Est-ce lui?--Non.--Tant mieux.--La porte bouge comme Si l'on entrait.--Mais non.--Voilà-t-il pas, pauvre homme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!-- Puis elle demeura pensive et frissonnant, S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime, Perdue en son souci comme dans un abîme, N'entendant même plus les bruits extérieurs, Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, Et l'onde et la marée et le vent en colère.
La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc; Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!
X
--C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine Elle prit son mari comme on prend un amant, Et lui baisa sa veste avec emportement, Tandis que le marin disait:--Me voici, femme! Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme Son cœur bon et content que Jeannie éclairait. --Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt. --Quel temps a-t-il fait?--Dur.--Et la pêche?--Mauvaise. Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise. Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet. Le diable était caché dans le vent qui soufflait. Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre, J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?-- Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla. --Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire, J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre, J'avais peur.--Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.-- Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, Elle dit:--A propos, notre voisine est morte. C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe, Dans la soirée, après que vous fûtes partis. Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine; L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. La pauvre bonne femme était dans le besoin.
L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin Son bonnet de forçat mouillé par la tempête: --Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête, Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez. Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés, Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte; Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous, Cela nous grimpera le soir sur les genoux. Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres. Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres Cette petite fille et ce petit garçon, Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche, C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche? D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.
--Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!
LIII
LE CRAPAUD
Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses? Le couchant rayonnait dans les nuages roses; C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent; Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie; Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur. (Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur? Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules, Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!) Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils; L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière; Le soir se déployait ainsi qu'une bannière; L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli; Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli, Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère, Doux, regardait la grande auréole solaire. Peut-être le maudit se sentait-il béni; Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini; Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche; Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux, Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. Un homme qui passait vit la hideuse bête, Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête; C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait; Puis une femme, avec une fleur au corset, Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle; Et le prêtre était vieux, et la femme était belle. Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel. --J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;-- Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie, Peut commencer ainsi le récit de sa vie. On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux, On a sa mère, on est des écoliers joyeux, De petits hommes gais, respirant l'atmosphère A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire Sinon de torturer quelque être malheureux? Le crapaud se traînait au fond du chemin creux. C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent. Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent Et crièrent:--Tuons ce vilain animal, Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!-- Et chacun d'eux, riant,--l'enfant rit quand il tue,-- Se mit à le piquer d'une branche pointue, Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant Les blessures, ravis, applaudis du passant; Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle, Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid; Il fuyait; il avait une patte arrachée; Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée; Et chaque coup faisait écumer ce proscrit Qui, même quand le jour sur sa tête sourit, Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave; Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave! Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait; On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre. Oh! la sombre action, empirer la misère! Ajouter de l'horreur à la difformité! Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté, Il respirait toujours; sans abri, sans asile, Il rampait; on eût dit que la mort, difficile, Le trouvait si hideux qu'elle le refusait; Les enfants le voulaient saisir dans un lacet, Mais il leur échappa, glissant le long des haies; L'ornière était béante, il y traîna ses plaies Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert, Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert, Lavant la cruauté de l'homme en cette boue; Et les enfants, avec le printemps sur la joue, Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre, Allons pour l'achever prendre une grosse pierre! Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré, Ils fixaient leurs regards, et le désespéré Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles. --Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles; Quand nous visons un point de l'horizon humain, Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.-- Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase; C'était de la fureur et c'était de l'extase; Un des enfants revint, apportant un pavé, Pesant, mais pour le mal aisément soulevé, Et dit:--Nous allons voir comment cela va faire.-- Or, en ce même instant, juste à ce point de terre, Le hasard amenait un chariot très lourd Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd; Cet âne harassé, boiteux et lamentable, Après un jour de marche approchait de l'étable; Il roulait la charrette et portait un panier; Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier; Cette bête marchait, battue, exténuée; Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée; Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur Cette stupidité qui peut-être est stupeur; Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue Était comme un lugubre et rauque arrachement; Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant; La route descendait et poussait la bourrique; L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique, Dans une profondeur où l'homme ne va pas.
Les enfants, entendant cette roue et ce pas, Se tournèrent bruyants et virent la charrette: --Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête! Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.
Tous regardaient.
Soudain, avançant dans l'ornière Où le monstre attendait sa torture dernière, L'âne vit le crapaud, et, triste,--hélas! penché Sur un plus triste,--lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa tête basse; Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance! Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat, Tirant le chariot et soulevant le bât, Hagard, il détourna la roue inexorable, Laissant derrière lui vivre ce misérable; Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, Un des enfants--celui qui conte cette histoire-- Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire, Entendit une voix qui lui disait: Sois bon!
Bonté de l'idiot! diamant du charbon! Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres! Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres Si les funèbres, groupe aveugle et châtié, Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié. O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre, L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre, Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant, Le damné bon faisant rêver l'élu méchant! L'animal avançant lorsque l'homme recule! Dans la sérénité du pâle crépuscule, La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur De la mystérieuse et profonde douceur; Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle; Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las, Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats, Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange, Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton, Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites? Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites? Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour! Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, La bonté qui, du monde éclaire le visage, La bonté, ce regard du matin ingénu, La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu, Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime, Est le trait d'union ineffable et suprême Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent, Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant.
LIV
LA VISION DE DANTE
Dante m'est apparu. Voici ce qu'il m'a dit:
I
Je dormais sous la pierre où l'homme refroidit. Je sentais pénétrer, abattu comme l'arbre, L'oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre. Tout en dormant je crus entendre à mon côté Une voix qui parlait dans cette obscurité, Et qui disait des mots étranges et funèbres. Je m'écriai: Qui donc est là dans les ténèbres? Et j'ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants: Combien ai-je dormi? La voix dit: Cinq cents ans; Tu viens de t'éveiller pour finir ton poëme Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neuvième.
Et je me réveillai tout à fait; je n'avais Plus rien autour de moi; la tombe aux durs chevets S'était évanouie avec sa voûte sombre, Et j'étais hors du temps, de la forme et du nombre; Debout sans savoir où ni sans savoir sur quoi. Enfin un peu de jour arriva jusqu'à moi, Mes prunelles s'étant à l'ombre habituées; Alors je distinguai deux portes de nuées, L'une au fond, devant moi, l'autre en bas, au-dessous D'un brouillard composé des éléments dissous, Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première, Splendide, semblait faite avec de la lumière; C'était un trou de feu dans un nuage d'or; Quelqu'un, celui qui parle aux sibylles d'Endor, Pour construire cet arc, splendide météore, Avait pris et courbé les rayons de l'aurore; Du moins je le pensai, non sans frémissement. Cette porte, où luisaient l'astre et le diamant, Brillait au plus profond de l'espace livide Comme un point lumineux et posait sur le vide; On voyait au-dessous le libre éther flotter, Car nul mont n'eût osé s'offrir pour la porter, Et, sous les saints piliers de cette arche vivante, Le Sinaï lui-même eût croulé d'épouvante. L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur Noir comme une fumée, et ridé comme un mur Vaguement aperçu dans des épaisseurs mornes, Mêlant ses bords confus aux profondeurs sans bornes, Espèce d'antre informe en ténèbres construit, Cratère fait de bronze et couronnant la nuit. Cette porte semblait la bouche des abîmes.
Songeant à tous les maux qu'ici-bas nous subîmes, Mon esprit, où la crainte accompagne l'espoir, Du portail rayonnant allait au porche noir, Et, me ressouvenant de ce qu'on fait sur terre, J'entrevis que c'étaient les portes du mystère.
Soudain tout s'éclipsa, brusquement obscurci.
II
Et je sentis mes yeux se fermer, comme si, Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières Une main invisible avait lié des pierres. J'étais comme est un prêtre au seuil du saint parvis, Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis L'ombre; l'ombre hideuse, ignorée, insondable, De l'invisible Rien vision formidable, Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond, Où dans l'obscurité l'obscurité se fond; Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe; L'ombre sans un regard, l'ombre sans une lampe; Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité; L'ombre, voile effrayant du spectre éternité. Qui n'a point vu cela n'a rien vu de terrible. C'est l'espace béant, l'étendue impossible, Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu, La cécité glacée et plus qu'un marbre lourde, Une tranquillité muette, aveugle et sourde, L'horrible intérieur d'un sépulcre infini. Cependant un reflet sur mon cercueil jauni Me fit tressaillir, mais tout restait immobile; Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille, Un flamboiement profond, fixe, silencieux, Pareil à la clarté que ferait à nos yeux Derrière un rideau noir une torche allumée. Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée; Car, sachez-le, vivants, hors du clair firmament, L'affreuse immensité se tait lugubrement. Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme, Regarder comme un œil et penser comme une âme; Ce n'était cependant qu'un voile, et l'on sentait Derrière la lueur quelqu'un qui méditait.
III
Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles; Je compris où j'étais et j'eus un tremblement; Car soudain j'aperçus, dans ce rayonnement Semblable aux visions que voyaient les prophètes, Les sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes; La clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils, Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils Aux sept géants qui sont sur le palais Farnèse, Et, comme lorsqu'on est devant une fournaise, Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté. L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité, Semblait plein de terreur devant cette lumière. J'essayai de prier, mais en vain; la prière Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit; Et je restai glacé devant la clarté blême Comme si j'eusse été quelque abîme moi-même. Et je me dis: Voici qu'on va juger quelqu'un. Cette ombre, des forfaits c'est le gouffre commun; Ce feu, c'est la clarté de la face du juge. Et j'eus peur.
IV
O sentence! ô peine sans refuge! Tomber dans le silence et la brume à jamais! D'abord quelque clarté des lumineux sommets Vous laisse distinguer vos mains désespérées. On tombe, on voit passer des formes effarées, Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur, Des visages hideux qu'éclaire une lueur. Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule, La nuit morne succède au sombre crépuscule. On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas; On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas; On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes; On se sent devenir les larves que nous sommes; On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus, Et l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus. Puis tout est vide! On est le grain que le vent sème. On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même; On sent les profondeurs qui s'emparent de vous; Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux; On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible; On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible; Des souffles par moments passent dans cette nuit. Puis on ne sent plus rien.--Pas un vent, pas un bruit, Pas un souffle; la mort, la nuit; nulle rencontre; Rien, pas même une chute affreuse ne se montre. Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours, Et l'on pense toujours, et l'on tombe toujours! Et le froid du néant lentement vous pénètre! Vivants! tomber, tomber, et tomber, sans connaître Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont! Une chute sans fin dans une nuit sans fond, Voilà l'enfer.
V
Pendant que je songeais, l'espace Vibra comme un vitrail quand un chariot passe, Et je vis apparaître un ange surprenant. C'était un être ailé, sévère et rayonnant. Comme Jésus du front passait les douze apôtres, Ce bel archange était plus grand que tous les autres, Il avait la hauteur de deux stades romains; Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains; Il portait sur sa tête ingénue et superbe Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe: --JUSTICE.--On le pouvait lire distinctement, Chaque lettre du mot était un diamant.
Justice! O mot profond que les gouffres vénèrent!
Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent.
Et l'archange cria:--Trépassés! trépassés! Levez-vous, accourez, venez, comparaissez! Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes. O victimes! sortez des nuits, sortez des tombes, Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois! Venez du fond des mers, venez du fond des bois, Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure! Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents, Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.
Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.
VI
Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent Éclata tout à coup dans le gouffre muet, Et je vis quelque chose en bas qui remuait. C'était comme un point noir, puis comme une fumée, Puis comme la poussière où s'avance une armée, Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant, Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant, Triste, livide, énorme, ayant un air de rage, Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage. Ce bloc était confus comme un brouillard du soir. Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.
C'était une nuée et c'était une foule. Cela voguait, courait, roulait comme une houle; Et puis cela faisait un bruit mystérieux. Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux. Je leur criai:--Quels sont les noms dont on vous nomme? O spectres, comme vous j'étais jadis un homme, Vous êtes maintenant des spectres comme moi.-- Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres. Les uns étaient assis sur d'informes décombres; D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât, Terribles, agitaient des vestes de forçat; D'autres étaient au joug liés comme des bêtes; D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de têtes; Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet; Des enfants morts tenaient encore leur jouet, Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles; D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles; D'autres avaient au cou la corde du gibet; D'autres traînaient des fers; un autre se courbait, L'affreux plafond trop bas d'un cachot solitaire Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre; Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux, Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os; D'autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles; D'autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles; Innombrables, meurtris, pâles, échevelés, Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés, Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés, On voyait un monceau de fantômes voilés, Muets et noirs; c'étaient les veuves et les mères. La rumeur qui sortait de ces ombres amères Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font; Et, devant la clarté qui flamboyait au fond, Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtèrent, Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent La terre de leur bouche, et crièrent: Seigneur!
A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible, Le droit de prononcer ce nom inaccessible Poussa dans la nuit triste un long gémissement.
VII
Ils reprirent: Seigneur! Ce fut un noir moment. Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille; Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille, La voix des innocents sur toute autre prévaut, C'est le cri des enfants qui monte le plus haut, Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.
--«Seigneur! Seigneur! Seigneur! Justice pour la terre! «Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité, «La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté; «Chassés par les brigands que là-haut on encense, «Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence, «Que Satan forgeron frappe à coups de marteau. «Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau, «Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée; «Nous sommes le sang tiède et la tête coupée; «Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent «Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant «Que les vices lascifs et les crimes énormes «Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes. «Nous crions vers vous, père! O Dieu bon, punissez! «Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés, «Car vous êtes patrie à celui qu'on exile, «Car vous êtes le port, la demeure et l'asile; «Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu. «Là-haut le meurtre seul est libre; c'est un jeu «D'égorger les vivants; le droit n'a plus de base, «Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase, «Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort. «Au sud on tue, on pend, on extermine; au nord «On élargit le bagne, on élargit les fosses; «On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses; «Le glaive a reparu, hideux, comme jadis. «Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits «Écraser du talon le sein des vierges mortes; «Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes «Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés; «Et les petits enfants, du haut des toits jetés, «Étaient reçus en bas sur les pointes des piques. «Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques, «Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons «Sont pleins de nos douleurs! Seigneur, nous en sortons. «Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie. «Le genre humain saignant est traîné sur la claie. «Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau, «Et nous vous rapportons l'âme, notre flambeau! «O Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge!»
--Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? dit l'ange.
Et d'une seule voix ils dirent:--Les soldats.
VIII
Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas, N'ont rien vu de pareil à ce que je raconte.
Comme après un nuage un autre brouillard monte, Je vis alors monter de l'abîme obscurci Un autre amas informe, et l'ange dit: Ici!
Et ce groupe arriva, confus comme une ville, Devant la clarté sombre et toujours immobile. C'étaient des millions d'hommes bardés de fer, Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer, Cavaliers, fantassins, multitudes fatales, Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales, A l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front. Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond, D'autres au léopard hurlant dans sa tanière. Ils étaient tous vêtus de la même manière; Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons; Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons; Leurs armes m'étonnaient et m'étaient inconnues. Ils surgissaient en foule et par mille avenues. C'étaient des légions et puis des légions, Flot d'hommes inondant ces mornes régions, Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées; Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées; Ils traînaient après eux des chariots d'airain Avec le roulement d'un foudre souterrain. Un grand vautour doré les guidait comme un phare. Tant qu'ils étaient au fond de l'ombre, la fanfare, Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons, Chantait claire et joyeuse au front des escadrons, Trompettes et tambours sonnaient, et des centaures Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores; Mais, dès qu'ils arrivaient devant le flamboiement, Les clairons effarés se taisaient brusquement, Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre, Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre, Et la lance et l'épée échappaient à leur poing. En voyant la lueur qu'ils ne comprenaient point, Ils s'arrêtaient, courbant leurs faces étonnées; Ils avaient ce front bas des bêtes enchaînées Quand, le loup étant pris au piége et garrotté, L'air terrible fait place à l'air épouvanté.
O spectacle de voir la force au pied de l'être! De voir s'évanouir le gendarme et le reître, Hommes, glaives, chevaux, clairons, férocité, Tout le sombre ouragan, devant cette clarté!
IX
L'ange dit:--Qu'êtes-vous?
--Nous sommes les armées.
Alors, pâles, debout, les ombres ranimées Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins:
--Malheur! malheur! malheur à tous ces assassins!
Et l'ange dit, levant les bras pour les confondre:
--Vous avez entendu. Qu'avez-vous à répondre?
Et les morts répétaient:--Malheur aux assassins!
--Répondez, cria l'ange.
Alors ces lourds essaims, Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines, Dirent:
--Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines. Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain; Nous n'étions que le glaive, eux, ils étaient la main. C'est sur eux, non sur nous, que le crime retombe.--
L'ange, vers la lueur calme comme une tombe, Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds, Puis, se tournant, il fit un signe aux aquilons.
Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent.
X
Puis au fond de la nuit les aquilons coururent Et revinrent, poussant une nuée encor. Et ce nuage était plein de fantômes d'or.
Il s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre.
Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre, L'épée au flanc, la plume au front, l'air irrité, Debout sur la nuée avec autorité, Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches; Triomphants, quelques-uns très vieux, et plus farouches Que les durs Teutatès et les noirs Irmensuls. Ils tenaient des bâtons comme font les consuls.
Et l'ange leur cria:--C'est vous les capitaines?
--C'est nous. Que nous veux-tu?
--Silence aux voix hautaines! Regardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous! Dit l'ange; et, dérangeant sa robe avec courroux, Il leur montra la foudre en son sein endormie.
Il reprit:--Vous avez ainsi qu'une ennemie Traité la race humaine; où vous avez passé Tout est mort, l'herbe a crû; vous avez écrasé Les femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves, Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves; Vous avez relevé le glaive et l'échafaud, Brisé la loi d'en bas, bravé la loi d'en haut; Vous êtes devant Dieu; qu'avez-vous à répondre?
Comme devant la braise on voit la cire fondre, Ces noirs victorieux tombèrent à genoux, Et, criant et pleurant, dirent:
--Ce n'est pas nous! Ce n'est pas nous, Seigneur! Seigneur, ce sont les juges. Après les châtiments, les fléaux, les déluges, Les hommes ont assis sur des siéges sacrés D'autres hommes savants, austères, vénérés, Pour être au milieu d'eux comme la loi vivante. Seigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu'on vante Disaient:--Vous faites bien. Tuez. Versez le sang. Ceci, c'est le coupable.--Or c'était l'innocent. Nous ne le savions pas. Nous, troupe au mal poussée, Nous n'étions que le bras, ils étaient la pensée; Nous n'étions que la force, eux, ils étaient l'esprit. Nos meurtres sont leur crime!
Et l'archange reprit:
--Allez!--
Tout s'effaça comme un flocon d'écume.
XI
L'ange leva le doigt, et je vis, dans la brume, Monter et croître au fond des brouillards épaissis Une espèce de cirque, et là, muets, assis, Un tas d'hommes vêtus d'hermine et de simarres, Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares, Des billots, des gibets, des fers, des piloris. Ces hommes regardaient l'ange d'un air surpris; Comme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face Son nom, Justice, entre eux ils disaient à voix basse: --Que veut dire ce mot qu'il porte sur son front?
L'ange cria:
--Malheur à ceux qui mentiront! Vos noms? parlez!--
Et tous semblaient vouloir se taire.
--Vous êtes, dit l'esprit, les juges de la terre. De vous tous qui teniez le livre de la loi Pas un ne me connaît, mais je vous connais, moi. Écoutez. Vous avez trahi le droit auguste, Absous les scélérats, condamné l'homme juste, Et lié l'innocence aux pieds du crime heureux. Quand le massacre, ouvrant ses ongles ténébreux, Planait sur la cité qui lutte et qui s'effraie, Vous avez comme un aigle adoré cette orfraie; Quand les soldats noyaient dans le meurtre les lois, A leurs cris furieux vous mêliez votre voix, Vous mettiez votre bouche à leurs clairons de cuivre; C'est vous qui, de la loi tenant toujours le livre, Des martyrs aux brigands partagiez les habits; C'est vous qui livriez aux tigres les brebis; C'est vous qui des héros traîniez les agonies Du carcan au gibet, du bagne aux gémonies, Juges; et le bourreau d'épouvante vêtu, Voyant qu'on lui disait d'égorger la vertu, Pensait dans son esprit: Ces hommes-là se trompent. Vous vous êtes assis aux festins qui corrompent, Vous avez applaudi le mal, ri du remords, Et vous avez craché sur la face des morts. O juges, ce sont là des choses exécrables. Qu'avez-vous à répondre?
Alors ces misérables, Tombant hors de leur siége et se prosternant tous, Tremblant et gémissant, dirent:
--Ce n'est pas nous.
--Mais qui donc est coupable alors?
--Ce sont les princes. La terre est par les rois divisée en provinces. Nous renvoyons aux rois toutes nos actions. Les princes commandaient; nous leur obéissions, Seigneur, car de tout temps les prêtres et les mages Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images.
L'ange dit:--Amenez les images de Dieu.
Des êtres monstrueux parurent.
XII
Du milieu De l'abîme on les vit surgir dans l'ombre impure. L'un ressemblait au meurtre et l'autre à la luxure, L'autre à la fraude, l'autre à l'orgueil, celui-ci Au mensonge, et d'horreur je demeurai saisi, Car ils avaient du mal toutes les ressemblances. A travers cette nuit, les brouillards, les silences, Dans ce gouffre sans fond de toutes parts béant, Dans ces immensités qu'emplissait le néant, Ils se dressaient, le sceptre appuyé sur l'épaule; Les uns, Molochs blanchis par les neiges du pôle, D'autres ayant au front un reflet du midi, Tous habillés de pourpre et d'or, l'œil engourdi, L'air superbe, l'épée au flanc, couronne en tête, Globe en main; chacun d'eux était seul sur le faîte D'un trône, comme un roi d'Édom ou d'Issachar, Et chaque trône était porté sur un grand char. Devant chaque fantôme, en la brume glacée, Ayant le vague aspect d'une croix renversée Venait un glaive nu, ferme et droit dans le vent, Qu'aucun bras ne tenait et qui semblait vivant. Les vapeurs au-dessous flottaient basses et lentes. Les chars étaient traînés par des bêtes volantes, Monstres inconnus même au gouffre sans clarté; Attelages impurs! L'un était emporté Par des tigres ailés au pied large, aux yeux mornes, L'autre par des griffons, l'autre par des licornes, L'autre par des vautours à deux têtes, ayant Des diadèmes d'or sur leur front flamboyant. Tous ces monstres poussaient des cris, battaient de l'aile, Tantôt mêlés, tantôt en ligne parallèle. Les trônes approchaient sous ces lugubres cieux; On entendait gémir autour des noirs essieux La clameur de tous ceux qu'avaient broyés leurs roues; Ils venaient, ils fendaient l'ombre comme des proues; Sous un souffle invisible ils semblaient se mouvoir; Rien n'était plus étrange et plus farouche à voir Que ces chars effrayants tourbillonnant dans l'ombre. Dans le gouffre tranquille où l'humanité sombre, Ces trônes de la terre apparaissaient hideux.
Le dernier qui venait, horrible au milieu d'eux, Était à chaque marche encombré de squelettes Et de cadavres froids aux bouches violettes, Et le plancher rougi fumait, de sang baigné; Le char qui le portait dans l'ombre était traîné Par un hibou tenant dans sa griffe une hache. Un être aux yeux de loup, homme par la moustache, Au sommet de ce char s'agitait étonné, Et se courbait furtif, livide et couronné. Pas un de ces césars à l'allure guerrière Ne regardait cet homme. A l'écart, et derrière, Vêtu d'un noir manteau qui semblait un linceul, Espèce de lépreux du trône, il venait seul; Il posait les deux mains sur sa face morose Comme pour empêcher qu'on y vît quelque chose; Quand parfois il ôtait ses mains en se baissant, En lettres qui semblaient faites avec du sang On lisait sur son front ces trois mots: Je le jure.
Quoiqu'ils fussent encore au fond de l'ombre obscure, Hommes hideux, de traits et d'âge différents, Je les distinguais tous, car ils étaient très grands. Je crus voir les titans de l'antique nature. Mais ces géants brumeux décroissaient à mesure Qu'ils s'éloignaient du point dont ils étaient partis, Et, plus ils approchaient, plus ils étaient petits. Ils rentraient par degrés dans la stature humaine; La clarté les fondait ainsi qu'une ombre vaine; Eux que j'avais crus hauts plus que les Apennins, Quand ils furent tout près de moi, c'étaient des nains. Et l'ange, se dressant dans la brume indécise, Etait penché sur eux comme la tour de Pise.
XIII
Et les glaives s'étaient éclipsés.
L'ange dit:
--Qu'êtes-vous?
Et le groupe à ses pieds répondit:
--Rois, et maîtres de tout, du droit de nos ancêtres.
--Rois! vous êtes les rois, vous n'êtes pas les maîtres, Dit l'ange. Allons, venez, c'est l'heure, arrivez tous. Vous voilà donc enfin, princes! D'où sortez-vous? O princes, vous sortez, et je vais vous le dire, Des forfaits, des fureurs, du meurtre et du délire, Des deuils, des faux serments dont l'homme est éperdu Et du sang innocent à grands flots répandu. Vous sortez des palais qu'habite la démence, Des fortins, des charniers, et de la plainte immense Du monde entier criant vers le haut firmament! Rois! l'homme n'est pas fait pour votre amusement. Rois! la terre est un temple et non pas une étable. Le tyran, dans l'orgie, accoudé sur la table, Commande au crime, et Dieu commande au châtiment. Princes, avant que Dieu regarde froidement Tout le sang qui ruisselle autour de vos armures, Les astres tomberont comme des figues mûres Qui tombent d'un figuier secoué par le vent. O rois qui massacrez sous l'œil du Dieu vivant, La voix du genre humain contre vos fronts s'élève. Plus nombreux que les flots gémissant sur la grève, Les morts auprès de Dieu, rois, vous ont précédés. Otez votre couronne, accusés, répondez. Tous ces crimes abjects, mêlés au vice immonde, Les avez-vous commis?
Et ces maîtres du monde Tremblèrent comme l'arbre au vol des ouragans, Et l'ange regardait pâlir ces arrogants; Et chacun d'eux, pareil au renard qui s'échappe, Criait:
--Ce n'est pas nous!
--Et qui donc?
--C'est le pape. Seigneur, vous aviez mis parmi nous ce docteur. Il était le semeur, il était le pasteur, Il enseignait d'en haut comme votre vicaire. Nos trônes faisaient cercle autour de cette chaire. Nous écoutions son verbe ainsi que votre voix. Il nous disait: «Je suis celui qui parle aux rois; «Quiconque me résiste et me brave est impie. «Ce qu'ici-bas j'écris, là-haut Dieu le copie. «L'église, mon épouse, éclose au mont Thabor, «A fait de la doctrine une cage aux fils d'or, «Et comme des oiseaux j'y tiens toutes les âmes. «Seul je suis le mystère et seul j'ai les dictames. «Rois, obéissez-moi selon qu'il est écrit. «Quand vous me regardez, vous voyez Jésus-Christ. «Je fais et je défais la loi quand je la touche, «Et l'explication de tout est dans ma bouche; «Je suis l'homme-justice et l'homme-vérité.» Or, quand nous abattions droit, peuple, liberté, Quand nous eûmes tué le tribun et l'apôtre, Nous étions d'un côté, les morts étaient de l'autre, Nous lui dîmes:--Quels sont les bons et les pervers? Et cet homme leva la main, et l'univers Vit descendre, Seigneur, de cette main suprême Sur nous l'apothéose et sur eux l'anathème; Quand nous exterminions l'aïeul aux pas tremblants, Ce vieillard nous criait: Malheur aux cheveux blancs! Quand nous percions l'enfant au ventre de sa mère, Il nous criait, debout au fond du sanctuaire, Devant la mère froide et devant l'enfant mort: L'enfant était coupable et la mère avait tort! Il faisait, pour punir quiconque pense et rêve, Jaillir des crucifix sous les éclairs du glaive! Sa main, plus que nos bras, multipliait les coups. Répondez, Pazzoli, Simoncelli, vous tous! Cet homme interrompait la messe à l'offertoire, Ce prêtre rejetait la gorgée au ciboire, Seigneur, pour faire signe au bourreau de frapper, Et lui montrer du doigt les têtes à couper. Sa ceinture servait de corde à nos potences. Il liait de ses mains l'agneau sous nos sentences; Et quand on nous criait: Grâce! il nous criait: Feu! C'est à lui que le mal revient. Voilà, grand Dieu, Ce qu'il a fait; voilà ce qu'il nous a fait faire. Cet homme était le pôle et l'axe de la sphère; Il est le responsable et nous le dénonçons! Seigneur, nous n'avons fait que suivre ses leçons, Seigneur, nous n'avons fait que suivre son exemple. Nos forfaits sous ses pieds sont nés dans votre temple; Il nous a mis l'enfer dans l'âme au lieu du ciel, Lui seul porte le poids du crime universel!
Et l'archange cria:
--Faites venir cet homme!
Alors les sept clairons dirent:
--Pape de Rome! Mastaï! Mastaï! nous t'appelons sept fois. Viens rapporter à Dieu les peuples et les rois, Car l'Éternel t'attend, assis sur les nuées.
Toutes les profondeurs frémirent, remuées.
Un vieillard blanc et pâle apparut dans la nuit.
XIV
Debout, morne, il tremblait comme un homme qui fuit, Et des mains le tenaient au collet dans la brume. Vêtu de lin plus blanc qu'un encensoir qui fume, Il avait, spectre blême aux idoles pareil, Les baisers de la foule empreints sur son orteil, Dans sa droite un bâton comme l'antique archonte, Sur son front la tiare, et dans ses yeux la honte. De son cou descendait un long manteau doré, Et dans son poignet gauche il tenait, effaré, Comme un voleur surpris par celui qu'il dérobe, Des clefs qu'il essayait de cacher sous sa robe. Il était effrayant à force de terreur.
Quand surgit ce vieillard, on vit dans la lueur L'ombre et le mouvement de quelqu'un qui se penche. A l'apparition de cette robe blanche, Au plus noir de l'abîme un tonnerre gronda. L'archange, tout à coup terrible, regarda, De cet œil flamboyant que vit luire Sodome, L'ombre profonde, et dit:
--Connaissez-vous cet homme?
Alors, de tous les points de ces immensités, Tous,--car je m'aperçus que tous étaient restés,-- Des flancs de la nuée et du bord des abîmes, De toutes parts, en haut, en bas, tyrans, victimes, Mères, enfants, vieillards, les juges, les jugés, Les égorgeurs mêlés avec les égorgés, Les grands et les petits, les obscurs, les célèbres, Tous ceux que j'avais vus passer dans les ténèbres, Avançant leur front triste, ouvrant leur œil terni, Fourmillement affreux qui peuplait l'infini, Tous ces spectres vivant, parlant, riant naguère, Martyrs, bourreaux, et gens du peuple et gens de guerre, Regardant l'homme blanc d'épouvante ébloui, Élevèrent la main et crièrent: C'est lui.
Et pendant qu'ils criaient, sa robe devint rouge.
Au fond du gouffre où rien ne tressaille et ne bouge Un écho répéta:--C'est lui!--Les sombres rois Dirent:--C'est lui! c'est lui! c'est lui! voilà sa croix! Les clefs du paradis sont dans ses mains fatales.-- Et l'homme-loup, debout sur les cadavres pâles Dont le sang tiède encor tombait dans l'infini, Cria d'une voix rauque et sourde:--Il m'a béni!
Et la lueur soudain grandit, funèbre et pure, Et devint formidable ainsi qu'une figure. Il semblait que ce fût le jour qui se levait.
XV
L'ange, pareil au lys que la candeur revêt, Dit au vieillard:
--Écoute et vois. Le juge est proche. Tu sais pourquoi tu viens et ce qu'on te reproche, Réponds.--
Lui se tourna vers l'ange en frissonnant, Et je vis le spectacle horrible et surprenant D'un homme qui vieillit pendant qu'on le regarde. L'agonie éteignit sa prunelle hagarde, Sa bouche bégaya, son jarret se rompit, Ses cheveux blanchissaient sur son front décrépit, Ses tempes se ridaient comme si les années S'étaient subitement sur sa face acharnées, Ses yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet Les genoux d'un squelette, et sa peau se plombait, Et, stupide, il baissait, à chaque instant plus pâle, Sa tête qu'écrasait la tiare papale.
L'ange dit:
--Comprends-tu, vieillard, ce que tu vois?
Il frappa sa poitrine et demeura sans voix. Et je vis, ô terreur! qu'il vieillissait encore. Farouche, il regardait cette lugubre aurore Et la robe de sang dont il était vêtu.
L'ange reprit:
--Voyons, défends-toi, parle; as-tu, Pour lui jeter ta faute et pour qu'il en réponde, Au-dessus de ta tête un être dans ce monde?
Et l'homme répondit:
--Je n'ai que vous, mon Dieu!
Alors je crus voir luire un rayon du ciel bleu, Des sept anges rêveurs les clairons se baissèrent, Le gouffre, que les nuits insondables enserrent, Frémit comme frémit l'oiseau pris au lacet, Et l'espace entendit une voix qui disait:
XVI
«Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent; «La vertu, la raison et la sagesse meurent; «Le crime est couronné. «L'homme récolte ici ce que là-bas il sème. «Mastaï, Mastaï, Pie appelé neuvième, «Approche, infortuné!
«Nul ne s'évade. Ici les choses sont connues, «Les os sont transparents et les âmes sont nues; «Ici tout est clartés; «L'ombre de l'homme prend la forme de sa vie, «La justice affamée ici n'est assouvie «Que de réalités.
«Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes, «Transformaient des pays vivants en solitudes, «Dressaient les échafauds, «Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes, «Comme le moissonneur à grands pas dans les herbes «Marche avec une faulx;
«Tandis que l'orphelin pleurait avec la veuve, «Et que l'humanité gémissait comme un fleuve, «Et qu'eux étaient joyeux, «Et qu'ils pillaient le peuple avec leurs économes, «Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes «Comme moi l'eau des cieux;
«Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes «Toi, tu les bénissais; tu tombais les mains jointes «A genoux sous un dais, «Et tu me rendais grâce à moi, souverain maître, «Ne t'imaginant pas que j'existais, ô prêtre, «Et que je t'entendais!
«Me voici. Vois ma face; et sache que j'existe. «O malheureux, regarde en toi-même et sois triste. «Une main t'a saisi; «Comme une vision rappelle-toi le monde; «Ceci c'est ma clarté; le reste est nuit profonde; «C'est moi qui suis ici!
«Sache que c'était moi qui t'avais mis au faîte. «Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète, «Joyeux, tu te courbas, «Tandis qu'on t'enivrait d'un hymne de victoire, «Et que tout l'univers te chantait dans ta gloire, «Je t'ai parlé tout bas;
«Je t'ai dit:--Mastaï, je te charge des hommes. «Voici la clef du coffre et le compte des sommes «Qu'il faudra rendre un jour. «Sois le gardien sublime et le grand solitaire. «C'est toi qui veilleras au centre de la terre «Sur le haut de ma tour.
«Je t'ai dit:--Mastaï, travaille en ma présence, «Remets de la vertu dans l'âme où l'innocence «Lentement se détruit; «C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe, «Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe «Il ne soit jamais nuit.
«Je t'ai dit:--Mastaï, chasse Satan, s'il entre. «Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre, «Guettant l'homme éprouvé, «Te trouveront debout sur leur route, ô pontife, «Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe «Devant ton doigt levé.
«Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste, «Dire au crime: courage! et la porte du juste «A tremblé sur ses gonds. «Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre; «Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre, «La tête des dragons.
«Devant le créateur, devant les créatures, «Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures, «Sur le vol effronté, «Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge, «Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge «Mon sceau de vérité.
«Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres! «O rois, ses attentats amnistiaient les vôtres; «Si bien, pape romain, «Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude, «Pas un abri lointain, pas une certitude «Ne reste au genre humain!
«Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes, «La vérité brillait au fond des sombres voûtes «Où l'œil de l'homme atteint, «Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre, «Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre; «Prêtre, tu l'as éteint!
«J'avais entre tes mains déposé la justice, «De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse «Comme au temps de Japhet, «Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine, «Je t'avais confié la conscience humaine. «Réponds, qu'en as-tu fait?»
XVII
L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière Comme s'il eût été poussé par la clarté. Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente Une face apparut et me cria: Mon Dante, Prends ce pape qui fit le mal et non le bien, Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
LV
LES GRANDES LOIS
Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve, Je marche, je revois le but sacré. J'éprouve Le vertige divin, joyeux, épouvanté, Des doutes convergeant tous vers la vérité; Pourtant je hais le dogme, un dogme c'est un cloître. Je sens le sombre amour des précipices croître Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni, Calme, et de plus en plus épars dans l'infini. Si j'abaisse les yeux, si je regarde l'ombre, Je sens en moi, devant les supplices sans nombre, Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas Une indignation qui ne m'endurcit pas, Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme, Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme.
Le philosophe plane et rêve sur ces flots De douleurs, de tourments, d'angoisses, de sanglots, Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre; Ainsi qu'une hirondelle au-dessus d'une eau sombre, Dans ce monde qui semble au hasard châtié, L'âme tournoie autour d'un gouffre, la pitié.
*
Que croire?--La pitié me prend, m'emplit, m'enivre, Me donne le dégoût formidable de vivre, Me porte à des excès étranges, secourir Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir, Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide; Si bien que par moments la foule me lapide. C'est bien fait, certe.--Amis, je rentre en tout cela, J'étais absent, j'arrive, et je dis: me voilà!
Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l'on marche, Aimer mieux me jeter aux flots qu'entrer dans l'arche, N'avoir jamais le mal des autres pour souhait, Plaindre la haine, même en celui qui nous hait, Je reviens à mon œuvre. Et j'offre à cette bouche Qui s'ouvre obscurément dans toute âme farouche, Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu, Un peu de vie à boire, et ce verre d'eau, Dieu.
Écoute;--nous vivrons, nous saignerons, nous sommes Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes; Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu, Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu, Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes; Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes, Nous dresserons nos fronts; mais, en haut, nos genoux Ploieront; les passions viendront rugir en nous, Et nous leur servirons d'antres et de repaires; Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères, Nous verrons le cercueil germer dans le berceau; Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau; Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes, Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes, Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau, Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau, Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile; Nous suivrons la puissance, au néant parallèle, Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois; Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois; Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle...
Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle!
IRE, NON AMBIRE
Sachons mener à bout, sans égoïsme vain, Notre travail humain sous le travail divin; Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre; L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre, Donc servons pour servir, avec simplicité. Sans avoir pris de grade à l'université Et sans être nommé recteur par le ministre, Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre. Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous, Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous. Je crois; cela vaut-il qu'on m'adore? Je pense; Cela mérite-t-il aucune récompense? Je vois; mais c'est déjà posséder tout que voir! Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir; Souffrons, aimons; soyons l'apôtre, soyons l'ange; Et ne demandons rien, pas même une louange. La nature adoucit l'homme par ses rayons; Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons, Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle, Et ne tend pas la main quand on dit: qu'elle est belle! Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit; Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit; La lavande embaumée où l'abeille se pose Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose, Le rosier fait gratis cette action d'éclat; L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât Et que quelque Lindor chantât une romance, Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense?
Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.
--Les deux bêtes les plus gracieuses du monde, Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi? Explique-moi cela, Jeanne.--Non sans effroi Devant l'énormité de l'ombre et du mystère, Jeanne se mit à rire.--Eh bien?--Petit grand-père, Je ne sais pas. Jouons.--Et Jeanne repartit: --Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit. --Eh bien?--Et Jeanne alors, en se grattant la tête, Reprit:--Si la souris était la grosse bête, A moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât, Ce serait la souris qui mangerait le chat.
Par-dessus le marché je dois être ravi. Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi, Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble, Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble Certain, démontré presque et probable à peu près Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts, Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France, Le total fait, il n'est aucune différence; Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds, La même quantité de phosphate de chaux Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme; Que par conséquent Sparte est égale à Sodome; Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien, Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien, Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive. Je dois être enchanté de cette perspective; Sinon, je suis vraiment bien difficile.
Ah çà! Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança, Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute? Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier, L'homme qui cherche femme et veut se marier, L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide? Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours, Et qu'on me voie errer parmi les carrefours, Triomphant, plein de joie et d'extase électrique, Parce que vous m'aurez promis des coups de trique?
Examinons.
*
Sortir de l'immortalité; Être un orang-outang qui, par ancienneté Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse; Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice; Être de l'ombre après avoir été du bruit; Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure; Me remettre à tourner dans cette roue obscure; Recommencer la vieille aventure d'Isis; Épousseter ce tas de systèmes moisis Qui tuaient le scrupule et mettaient au service De Borgia le crime et de Néron le vice; Nier la dignité des hommes au profit Des despotes à qui le vil troupeau suffit; Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe, Et pourtant affirmer la négation triste; Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui; Entre deux doutes prendre avec amour celui Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme, Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme!
Avoir dans l'infini besoin d'être zéro!
Eh bien non.
*
Non!
Je puis tirer un numéro, Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde, Dans cette loterie insondable, le monde, Où rien n'a commencé puisque rien ne finit, Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith Luit comme une paillette aux plis d'une basquine; Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine: Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement L'homme, et sentir en moi vivre le firmament. Quand vous venez me dire:--Un creuset, c'est tout l'homme; Le destin est un feu, la fumée est la somme; Tout aboutit au même abîme universel; La vertu, c'est du sucre et le crime est du sel; Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne; Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne; Aujourd'hui pour, demain contre; pas de mépris Aux méchants, pas de culte aux bons!--je suis surpris, J'entends des cris en moi. Quoi! c'est votre programme! L'homme est dans un flot sombre une inutile rame! Quoi! ni devoir ni droit! rien n'est vrai, rien n'est faux! Quoi! saluer Bismark sous les arcs triomphaux! Avoir été la France et devenir province! Quand Poërio meurt dans le bagne du prince, Trouver sage le prince et fou Poërio! Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.
*
A vous en croire, l'homme au fond est sur la terre Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère; Dans le premier venu des tigres l'homme est né; L'homme est un léopard, mais perfectionné; L'homme est parmi les ours la brute aristocrate!
*
Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate. Ah! la science est belle et sublime, et je hais Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits; Elle prend dans le piége auguste de ses règles Les vérités au vol comme on prendrait des aigles; Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément; Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment Que son puissant compas fait le tour de l'espace. Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse, C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va Où jamais le calcul le plus haut n'arriva, Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve, Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve, C'est toi, Zénon, qui luis; c'est toi, Baudin, qui meurs! Par la sérénité superbe de ses mœurs Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine. Quoi! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine! Quoi! la chimie est tout! Quand j'ai mon résidu, Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû! La statique prouvant, non le droit, mais la force, Le droit n'est pas! John Brown, Spartacus, Wilberforce, Demeurent interdits si Biot ne les secourt! Quoi! devant Gay-Lussac Mazzini reste court! Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie! Quoi! tout, hormis l'algèbre et la géométrie, Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout, Excepté deux et deux font quatre, se dissout! Quoi! le martyre est vain! l'héroïsme est stupide! Brutus, brute! On te jette au gouffre, on te lapide. Pour avoir défendu, quoi? ton pays? niais! Tibère est fort, donc juste; et tu calomniais Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre; Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent
*
Vous m'offrez de ramper ver de terre savant; Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée, Et de ce Dante errant qui baisse factieux Son œil farouche où tremble une lueur des cieux. L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être. J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre, Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou; Je sais que Planche crie à Milton: casse-cou! Qu'avoir fait l'Iliade est auprès de Nonotte, Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note, Et qu'au nom du bon sens, du bon goût et de l'art, Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard; Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose; Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru; Le visage du vrai là-haut m'est apparu, Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie. Ils ont affirmé l'âme; et tous mes sens, l'ouïe, Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux. Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années, Et de se dire: Après les dures destinées, Après avoir souffert, après avoir pleuré, Après avoir été de griffes effleuré Et souffleté par l'aile obscure de l'envie, Après avoir été juste toute ma vie, Après avoir au front porté comme un cimier La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier, Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme De Nisard comme esprit et de Judas comme âme. Là s'efface l'immense et vaine vision; Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion, Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome, Marc-Aurèle, du sang des peuples économe, Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds, Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons, Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence, Et le juge effrayant qui vendit la balance, Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix, Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois Cette absolution sinistre, la poussière. La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière. Le gouffre, où le destin se résout et s'absout, Arrive à l'innocence effroyable de tout; Le bourreau vaut autant que le martyr; l'asile S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile; Avec Caligula Jésus est acquitté; La justice pourrit avec l'iniquité; Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre, Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre. Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.
Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle, Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle, Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir, Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir Frappe et n'empêche pas de lutter; nous subîmes Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes, Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez, Et je dois convenir que vous me proposez Pour consolation et salaire une place Dans le cloaque avec tous les rois, populace, A côté du faussaire, et, près de l'assassin, La pourriture avec Baroche pour voisin. Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres, Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres. J'aime mieux croire au bien, au juste, but final, Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal. La certitude d'être un miasme me laisse Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse Que je n'ai nulle joie à penser que je vais Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais! Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue; Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit, Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ, Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire. Non, je ne jette point dans le même panier Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier. Je voudrais démolir les deux tours d'injustice, Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel, Renverser la Bastille et détruire Babel. Quoi donc! boire, manger, jouir, voilons nos faces, C'est tout? Alors, pourvu que tu te satisfasses Et que je me contente, et que, rois, histrions, Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions Nos crimes devenus nos festins et nos joies, Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies, Nous ayons sous nos pieds les peuples, rions d'eux Et de nous, cela seul est réel; et, hideux, Nous sommes sages, tout étant vide; alors, hommes, Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes, Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit. Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome, Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme; Telle est la vérité que vos calculs nous font.
Ah! si c'est là le but, ah! si c'est là le fond, Si c'est la vérité seule vraie, affirmée Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée, Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments! Et je crache dessus, et je lui dis: Tu mens! A cette vérité qui, vile, atroce, obscène, Donne tort à Barbès et raison à Bazaine!
Non! non! non! je l'ai dit et le dirai cent fois, Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois Et fait entrer le jour dans les profonds repaires! Non! non! non! ce n'est point pour cela que nos pères Ont fait cette conquête altière, l'avenir! Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe! Non! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe.
Je comprends qu'on se penche avec fraternité Vers les êtres qui sont hors de l'humanité, Qu'on éclaire leur nuit; mais qu'on s'y précipite, Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite, Faire monter, labeur superbe et hasardeux, Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux, Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange, Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.
*
Êtes-vous la science après tout? question. Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime; Garibaldi délivre et Bonaparte opprime; Où vont-ils? au néant? à Dieu? Tout le destin, Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain; L'énigme n'offre au loin que des plages désertes; Vous êtes les premiers à tout ignorer; certes, Votre doute est complet et vous le confessez; Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés, C'est vous qui l'avouez; et nul ne peut conclure Du présent l'avenir, du front la chevelure; Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas; Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas? J'ai mon goût, vous le vôtre; après tant de souffrance; Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance; Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr, Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur.
*
Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable, Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable; Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
*
Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant! Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême. Non! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime! Je les garde, je veux le firmament pour eux, Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux; L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore, Est le commencement auguste de l'aurore; Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni, Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini; Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre. C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre, L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut; C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut, La terre n'offrant rien de ce que je réclame, L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté, Le ciel ayant à peine assez d'éternité!
Le géant Soleil parle à la naine Étincelle:
--O néant, feu follet, ver que l'ombre recèle, Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté, Contemple-moi! je suis l'abîme de clarté. Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent; Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent; Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul; Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul; Toute l'immensité, depuis l'aube première. Me regarde effarée, ivre de ma lumière.--
Ainsi parla le gouffre éblouissant du feu. L'atome écouta l'astre, et lui répondit: Dieu.
LVI
RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT
Trêve à toutes ces vaines choses! Vous êtes dans l'ombre, sortons. Sans vous brouiller avec les roses, Evadez-vous des Jeannetons.
Enfuyez-vous de ces drôlesses. Derrière ces bonheurs changeants Se dressent de pâles vieillesses Qui menacent les jeunes gens.
Crains Manon qui te tend son verre; Crains le grenier où l'on est bien. Perse, à l'alcôve de Néère, Préférait l'autan libyen.
Ami, ta vie est mansardée; A ce petit ciel bas, plafond De la volupté sans idée, Les âmes se heurtent le front.
Le temps déforme la jeunesse Comme un vieux décor d'opéra. Gare à vous! c'est par l'ivrognesse Que la bacchante finira.
L'églogue serait indignée, Dans vos noirs galetas sans jour, De voir des toiles d'araignée Au bout des ailes de l'Amour.
Le houx sacré, frère du lierre, Que cueillait Plaute au fond des bois, A Margoton trop familière Eût dans l'ombre piqué les doigts.
L'antique muse tiburtine Baisait les fleurs, le jasmin pur, Le lys, et n'était libertine Qu'avec les rayons, dans l'azur.
Vous avez autre chose à faire Que d'engloutir votre raison Dans la chanson qu'Anna préfère Et dans le vin que boit Suzon.
Il est temps d'avoir d'autres fièvres Que de voir se coiffer, le soir, Lise, une épingle entre les lèvres, Éblouissement d'un miroir.
Frère, l'heure folle est passée. Debout, frère! il est peu séant D'attarder l'œil de sa pensée A la figure du néant.
Laisse là Fanchon et Fanchette! Fermons les jours faux et charmants. L'honneur d'être un homme s'achète Par ces graves renoncements.
Les amourettes énervantes Fatiguent, sans les émouvoir, Les âmes, ces grandes servantes De la justice et du devoir.
Viens aux champs! les champs sont sévères Et pensifs plus que tu ne crois; Les monts font songer aux calvaires, Les arbres font songer aux croix.
Oublions les soupers, les veilles, Le vin, le brelan, l'écarté! Viens noyer ton cœur aux merveilles De l'immense sérénité!
Fuyez; prenez votre volée. Un peu plus et nous traînerons Notre rauque idylle éculée Dans le ruisseau des Porcherons.
Ouvrez les ailes de vos âmes; Enfoncez le toit s'il le faut; Les révélations, les flammes, Et les ouragans sont là-haut.
Levez vos cœurs, levez vos têtes. Allez où l'on a sur le front Le vaste espace, les tempêtes, Les étoiles, et pas d'affront.
Vous êtes faits comme les lyres, Et pleins d'altiers frémissements; De profonds et vagues sourires Vous appellent aux firmaments.
Viens, nous lirons les livres sombres Des penseurs et des combattants, Pendant que Dieu fera des ombres Et des clartés dans le printemps.
Nous scruterons les maux, les guerres, Et le creux fatal qu'a laissé Le pied tragique de nos pères Dans l'âpre fange du passé.
Nous examinerons les songes, L'autel, les korans, les clergés, Les sceptres mêlés aux mensonges, Les dieux mêlés aux préjugés.
Molière, au fourbe ôtant sa guimpe, Mina Bossuet comme il put; Pascal frappa; Swift à l'Olympe Offrit ce miroir, Lilliput.
Nous regarderons sur la terre Ce tas d'erreurs que Beaumarchais, Rabelais, Diderot, Voltaire, Ont remué de leurs crochets.
Nous saluerons ces Diogènes De la raison et du bon sens; Nous entendrons tomber les chaînes Derrière ces divins passants.
O France, grâce à ces sceptiques, Tu voyais le fond; tu trouvais Des ordures sous les portiques Et sous les dogmes des forfaits.
Ces puissants balayeurs d'étable Ont fait un lion d'un baudet; Dans leur cynisme redoutable Un tonnerre profond grondait.
Sur l'homme dans l'ignominie Ils jetaient leur rude gaîté, Sachant que c'est à l'ironie Que commence la liberté.
Dieu fait précéder, quand il change En victime, hélas, le bourreau, L'effrayant glaive de l'archange Par le rasoir de Figaro.
La comédie amère et saine Fait entrer Méduse en sortant; Quand Beaumarchais est sur la scène, Danton dans la coulisse attend.
Les railleurs sous leur joug lugubre Consolent les âges de fer; Leur éclat de rire salubre Déconcerte l'antique enfer.
Ils ont fait l'interrogatoire Farouche, à travers le bâillon, Des religions par l'histoire, De la pourpre par le haillon.
Durs au bigot, fatals au cuistre, Ils promènent à petit bruit Une lueur gaie et sinistre Dans le grand bagne de la nuit.
Escobar est le chat qui rôde Et fuit, mais Voltaire est le lynx. Ils font, sans pitié pour la fraude, Rire la Gaule au nez du sphinx.
Ces douteurs ont frayé nos routes, Et sont si grands sous le ciel bleu Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes, On peut enfin affirmer Dieu!
Leur rouge lanterne nous mène. Ces contemplateurs du pavé, En fouillant la guenille humaine, Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.
Ils ont, dans la nuit où nous sommes, Retrouvé la raison, les droits, L'égalité volée aux hommes, En vidant les poches des rois.
Ils ont fait, moqueurs nécessaires, Et plus exacts que Mézeray, De la torsion des misères Tomber goutte à goutte le vrai.
Ils ont nié la vieille bible; Ces guérisseurs, ces factieux Ont fait cette chose terrible: L'ouverture de tous les yeux.
Ils ont, sur la cime vermeille, Montré l'aurore au genre humain; Ils ont été la grande veille Du formidable lendemain.
La révolution française C'est le salut, d'horreur mêlé. De la tête de Louis seize, Hélas! la lumière a coulé.
LVII
LES PETITS
GUERRE CIVILE
La foule était tragique et terrible; on criait: A mort! Autour d'un homme altier, point inquiet, Grave, et qui paraissait lui-même inexorable, Le peuple se pressait: A mort le misérable! Et lui, semblait trouver toute simple la mort. La partie est perdue, on n'est pas le plus fort, On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue, Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue. --A mort l'homme!--On l'avait saisi dans son logis; Ses vêtements étaient de carnage rougis; Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui; Il avait tout le jour tué n'importe qui; Incapable de craindre, incapable d'absoudre, Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre. Une femme le prit au collet:--A genoux! C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous! --C'est vrai, dit l'homme.--A bas! à mort! qu'on le fusille! Dit le peuple.--Ici! Non! Plus loin! A la Bastille! A l'arsenal! Allons! Viens! Marche!--Où vous voudrez, Dit le prisonnier.--Tous, hagards, les rangs serrés, Chargèrent leurs fusils.--Mort au sergent de ville! Tuons-le comme un loup!--Et l'homme dit, tranquille: --C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens. --Il nous insulte! A mort!--Les pâles citoyens Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche; L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche; Cent voix criaient:--A mort! A bas! Plus d'empereur!-- On voyait dans ses yeux un reste de fureur Remuer vaguement comme une hydre échouée; Il marchait poursuivi par l'énorme huée, Et, calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui, Des cadavres gisants, peut-être faits par lui. Le peuple est effrayant lorsqu'il devient tempête; L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête; Il était plus que pris, il était envahi. Dieu! comme il haïssait! comme il était haï! Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous!--Qu'il meure! Il nous criblait encor de balles tout à l'heure! A bas cet espion, ce traître, ce maudit! A mort! c'est un brigand!--Soudain on entendit Une petite voix qui disait:--C'est mon père! Et quelque chose fit l'effet d'une lumière. Un enfant apparut. Un enfant de six ans. Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants. Tous criaient:--Fusillez le mouchard! Qu'on l'assomme! Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme, Et dit, ayant au front le rayon baptismal: --Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal! Et cet enfant sortait de la même demeure. Les clameurs grossissaient:--A bas l'homme! Qu'il meure! A bas! finissons-en avec cet assassin! Mort!--Au loin le canon répondait au tocsin. Toute la rue était pleine d'hommes sinistres. --A bas les rois! A bas les prêtres, les ministres, Les mouchards! Tuons tout! c'est un tas de bandits! Et l'enfant leur cria:--Mais puisque je vous dis Que c'est mon père!--Il est joli, dit une femme, Bel enfant!--On voyait dans ses yeux bleus une âme; Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu. Une autre femme dit:--Petit, quel âge as-tu? Et l'enfant répondit:--Ne tuez pas mon père! Quelques regards pensifs étaient fixés à terre, Les poings ne tenaient plus l'homme si durement. Un des plus furieux, entre tous inclément, Dit à l'enfant:--Va-t'en!--Où?--Chez toi.--Pourquoi faire? --Chez ta mère.--Sa mère est morte, dit le père. --Il n'a donc plus que vous?--Qu'est-ce que cela fait? Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait Les deux petites mains dans sa rude poitrine, Et disait à l'enfant:--Tu sais bien, Catherine? --Notre voisine?--Oui.--Va chez elle.--Avec toi? --J'irai plus tard.--Sans toi je ne veux pas.--Pourquoi? --Parce qu'on te ferait du mal.--Alors le père Parla tout bas au chef de cette sombre guerre: --Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main, Doucement. Je vais dire à l'enfant: A demain! Vous me fusillerez au détour de la rue, Ailleurs, où vous voudrez.--Et, d'une voix bourrue: --Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié. Le père dit:--Tu vois. C'est de bonne amitié. Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage, Rentre.--Et l'enfant tendit au père son visage, Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi. --Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi, Dit le père aux vainqueurs; où voulez-vous que j'aille?-- Alors, dans cette foule où grondait la bataille, On entendit passer un immense frisson, Et le peuple cria: Rentre dans ta maison!
PETIT PAUL
Sa mère en le mettant au monde s'en alla. Sombre distraction du sort. Pourquoi cela? Pourquoi tuer la mère en laissant l'enfant vivre? Pourquoi par la marâtre, ô deuil! la faire suivre? Car le père était jeune, il se remaria. Un an, c'est bien petit pour être paria; Et le bel enfant rose avait eu tort de naître. Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être; C'était l'aïeul. Parfois ce qui n'est plus défend Ce qui sera. L'aïeul prit dans ses bras l'enfant Et devint mère. Chose étrange, et naturelle. Sauver ce qu'une morte a laissé derrière elle, On est vieux, on n'est plus bon qu'à cela; tâcher D'être le doux passant, celui que vont chercher, D'instinct, les accablés et les souffrants sans nombre, Et les petites mains qui se tendent dans l'ombre; Il faut bien que quelqu'un soit là pour le devoir; Il faut bien que quelqu'un soit bon sous le ciel noir, De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse; Il faut que quelqu'un mène à l'enfant sans nourrice La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts; Il faut quelqu'un de grand qui fasse dire: Aimons! Qui couvre de douceur la vie impénétrable, Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable; C'est pour cela que Dieu, ce maître du linceul, Remplace quelquefois la mère par l'aïeul, Et fait, jugeant l'hiver seul capable de flamme, Dans l'âme d'un vieillard éclore un cœur de femme.
Donc l'humble petit Paul naquit, fut orphelin, Eut son grand œil bleu d'ombre et de lumière plein, Balbutia les mots de la langue ingénue, Eut la fraîche impudeur de l'innocence nue, Fut cet ange qu'est l'homme avant d'être complet; Et l'aïeul, par les ans pâli, le contemplait Comme on contemple un ciel qui lentement se dore. Oh! comme ce couchant adorait cette aurore!
Le grand-père emporta l'enfant dans sa maison, Aux champs, d'où l'on voyait un si vaste horizon Qu'un petit enfant seul pouvait l'emplir. Les plaines Étaient vertes, avec toutes sortes d'haleines Qui sortaient des forêts et des eaux; la maison Avait un grand jardin, et cette floraison, Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie Caressèrent l'enfant; les fleurs n'ont pas d'envie.
Dans ce jardin, croissaient le pommier, le pêcher, La ronce; on écartait les branches pour marcher; Des transparences d'eau frémissaient sous les saules; On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules, Comme si quelque nymphe eût été là; les nids Murmuraient l'hymne obscur de ceux qui sont bénis; Les voix qu'on entendait étaient calmes et douces; Les sources chuchotaient doucement dans les mousses; A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait, Le remuement confus des feuilles s'ajoutait; Le paradis, ce chant de la lumière gaie, Que le ciel chante, en bas la terre le bégaie; En été, quand l'azur rayonne, ô pur jardin! Paul étant presque un ange, il fut presque un éden; Et l'enfant fut aimé dans cette solitude, Hélas! et c'est ainsi qu'il en prit l'habitude.
Un jardin, c'est fort beau, n'est-ce pas? Mettez-y Un marmot; ajoutez un vieillard; c'est ainsi Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite Avec ce que les yeux désirent, ce poëte Complète, car au fond la nature c'est l'art, Les roses par l'enfant, l'enfant par le vieillard. L'enfant voisine avec les fleurs, c'est de son âge; Et l'aïeul vient, sachant qu'il est du voisinage; Et comme c'est exquis de rire au mois d'avril! Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu'au nombril, Couché sur l'herbe en fleurs c'est aimable, ô Virgile! Hélas! c'est tellement divin que c'est fragile! Paul est d'abord bien frêle et bien chétif. Qui sait? Vivra-t-il? Un vent noir, lorsqu'il naquit, passait, Souffle traître; et sait-on si cette bise amère Ne viendra pas chercher l'enfant après la mère? Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent. Paul est frère de lait du chevreau bondissant; Puisque le chevreau saute, il sied que l'homme marche, Et l'enfant veut marcher. Et l'aïeul patriarche Dit: C'est juste! marchons. Oh! les enfants, cela Tremble, un meuble est Charybde, une pierre est Scylla, Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie, Mais ce frémissement n'ôte rien à leur joie. Frémir n'empêche pas la branche de fleurir. Un an, c'est l'âge fier; croître, c'est conquérir; Paul fait son premier pas, il veut en faire d'autres. (Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.) Frais spectacle! l'enfant est suivi par l'aïeul. --Prends garde de tomber. C'est cela. Va tout seul.-- Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère, Et tout à coup se met en route, et le grand-père L'entoure de ses mains que les ans font trembler, Et, chancelant lui-même, il l'aide à chanceler. Et cela s'achevait par un éclat de rire. Oh! pas plus qu'on ne peut peindre un astre, ou décrire La forêt éblouie au soleil se chauffant, Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant; C'est l'amour, l'innocence auguste, épanouie, C'est la témérité de la grâce inouïe, La gloire d'être pur, l'orgueil d'être debout, La paix, on ne sait quoi d'ignorant qui sait tout. Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible.
L'aïeul, grave figure à mettre en une bible, Mage que sur l'Horeb Moïse eût tutoyé, N'était rien qu'un bon vieux grand-père extasié; Il ne résistait pas au charme, et, sans défense, Honorait, consultait et vénérait l'enfance; Il regardait le jour se faire en ce cerveau. Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau, Effort de la pensée à travers la parole, Sorte d'ascension lente du mot qui vole, Puis tombe, et se relève avec un gai frisson, Et ne peut être idée et s'achève en chanson. Paul assemblait des sons, leur donnait la volée, Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée, Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant, Et la maison était ravie en l'écoutant. Il chantait, tout riait, et la paix était faite; On eût dit qu'il donnait le signal de la fête; Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux; Et Paul était heureux; c'est charmant d'être heureux!
Avec l'autorité profonde de la joie Paul régnait; son grand-père était sa douce proie; L'aïeul obéissait, comme il sied.--Père, attends. Il attendait.--Non. Viens.--Il venait. Le printemps A sur le vieil hiver tous les droits du jeune âge. Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage, Ce petit-fils tyran, ce grand-père opprimé! Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai! Comme, au milieu des nids chantant à leurs oreilles, Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles, Dont l'une avait deux ans et l'autre quatrevingt! Un jour l'un oublia, mais l'autre se souvint; Ce fut l'enfant. La nuit pour eux n'était point noire. L'aïeul faisait penser Paul, qui le faisait croire. On eût dit qu'échangeant leur âme en ce beau lieu, Chacun montrait à l'autre un des côtés de Dieu. Ils mêlaient tout, le jour leurs jeux, la nuit leurs sommes. Oh! quel céleste amour entre ces deux bonshommes! Ils n'avaient qu'une chambre, ils ne se quittaient pas; Le premier alphabet, comme le premier pas, Quelles occasions divines de s'entendre! Le grand-père n'avait pas d'accent assez tendre Pour faire épeler l'ange attentif et charmé, Et pour dire: O mon doux petit Paul bien-aimé! Dialogues exquis! murmures ineffables! Ainsi les oiseaux bleus gazouillent dans les fables. --Prends garde, c'est de l'eau. Pas si loin. Pas si près. Vois, Paul, tu t'es mouillé les pieds.--Pas fait exprès. --Prends garde aux cailloux.--Oui, grand-père.--Va dans l'herbe. Et le ciel était pur, pacifique et superbe, Et le soleil était splendide et triomphant Au-dessus du vieillard baisant au front l'enfant.
Le père, ailleurs, vivait avec son autre femme. C'est en vain qu'une morte en sa tombe réclame, Quand une nouvelle âme entre dans la maison. De sa seconde femme il avait un garçon, Et Paul n'en savait rien. Qu'importe! Heureux, prospère, Gai, tranquille, il avait pour lui seul son grand-père! Le reste existait-il?
Le grand-père mourut.
*
Quand Sem dit à Rachel, quand Booz dit à Ruth: Pleurez, je vais mourir! Rachel et Ruth pleurèrent; Mais le petit enfant ne sait pas; ses yeux errent, Son front songe. L'aïeul, parfois, se sentant las, Avait dit:--Paul! je vais mourir. Bientôt, hélas! Tu ne le verras plus, ton pauvre vieux grand-père Qui t'aimait.--Rien n'éteint cette douce lumière, L'ignorance, et l'enfant, plein de joie et de chants, Continuait de rire.
Une église des champs, Pauvre comme les toits que son clocher protége, S'ouvrit. Je me souviens que j'étais du cortége. Le prêtre, murmurant une vague oraison, Les amis, les parents, vinrent dans la maison Chercher le doux aïeul pour l'aller mettre en terre; La plaine fut riante autour de ce mystère; On dirait que les fleurs aiment ces noirs convois; De bonnes vieilles gens priaient, mêlant leurs voix; On suivit un chemin, creux comme une tranchée; Au bord de ce chemin, une vache couchée Regardait les passants avec maternité; Les paysans avaient leurs bourgerons d'été; Et le petit marchait derrière l'humble bière. On porta le vieillard au prochain cimetière, Enclos désert, muré d'un mur croulant, auprès De l'église, âpre et nu, point orné de cyprès, Ni de tombeaux hautains, ni d'inscriptions fausses; On entrait dans ce champ plein de croix et de fosses, Lieu sévère où la mort dort si Dieu le permet, Par une grille en bois que la nuit on fermait; Aux barreaux s'ajoutait le croisement d'un lierre; Le petit enfant, chose obscure et singulière, Considéra l'entrée avec attention.
Le sort pour les enfants est une vision; Et la vie à leurs yeux apparaît comme un rêve. Hélas! la nuit descend sur l'astre qui se lève. Paul n'avait que trois ans.
--Vilain petit satan! Méchant enfant! Le voir m'exaspère! Va-t'en! Va-t'en! je te battrais! Il est insupportable. Je suis trop bonne encor de le souffrir à table. Il m'a taché ma robe, il a bu tout le lait. A la cave! Au pain sec! Et puis il est si laid!-- A qui donc parle-t-on? A Paul. Pauvre doux être! Hélas! après avoir vu l'aïeul disparaître, Paul vit dans la maison entrer un inconnu, C'était son père; puis une femme au sein nu, Allaitant un enfant; l'enfant était son frère.
La femme l'abhorra sur-le-champ. Une mère C'est le sphinx; c'est le cœur inexorable et doux, Blanc du côté sacré, noir du côté jaloux, Tendre pour son enfant, dur pour l'enfant d'une autre. Souffrir, sachant pourquoi, martyr, prophète, apôtre, C'est bien; mais un enfant, fantôme aux cheveux d'or, Être déjà proscrit n'étant pas homme encor! L'épine de la ronce après l'ombre du chêne! Quel changement! l'amour remplacé par la haine! Paul ne comprenait plus. Quand il rentrait le soir, Sa chambre lui semblait quelque chose de noir; Il pleura bien longtemps. Il pleura pour personne. Il eut le sombre effroi du roseau qui frissonne. Ses yeux en s'éveillant regardaient étonnés. Ah! ces pauvres petits, pourquoi donc sont-ils nés? La maison lui semblait sans jour et sans fenêtre, Et l'aurore n'avait plus l'air de le connaître. Quand il venait:--Va-t'en! Délivrez-moi de ça! Criait la mère. Et Paul lentement s'enfonça Dans de l'ombre. Ce fut comme un berceau qu'on noie. L'enfant, qui faisait tout joyeux, perdit la joie; Sa détresse attristait les oiseaux et les fleurs; Et le doux boute-en-train devint souffre-douleurs. --Il m'ennuie! il est sale! il se traîne! il se vautre!-- On lui prit ses joujoux pour les donner à l'autre. Le père laissait faire, étant très amoureux. Après avoir été l'ange, être le lépreux! La femme, en voyant Paul, disait: Qu'il disparaisse!
Et l'imprécation s'achevait en caresse. Pas pour lui.
--Viens, toi! Viens, l'amour! viens, mon bonheur! J'ai volé le plus beau de vos anges, Seigneur, Et j'ai pris un morceau du ciel pour faire un lange. Seigneur, il est l'enfant, mais il est resté l'ange. Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras. Voyez comme il est beau! Je t'aime. Tu seras Un homme. Il est déjà très lourd. Mais c'est qu'il pèse Presque autant qu'un garçon qui marcherait! Je baise Tes pieds, et c'est de toi que me vient la clarté!--
Et Paul se souvenait, avec la quantité De mémoire qu'auraient les agneaux et les roses, Qu'il s'était entendu dire les mêmes choses.
Il prenait dans un coin, à terre, ses repas. Il était devenu muet, ne parlait pas, Ne pleurait plus. L'enfance est parfois sombre et forte.
Souvent il regardait lugubrement la porte.
Un soir on le chercha partout dans la maison; On ne le trouva point; c'était l'hiver, saison Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piége; Dehors des petits pas s'effaçaient dans la neige...
On retrouva l'enfant le lendemain matin. On se souvint de cris perdus dans le lointain; Quelqu'un même avait ri, croyant, dans les nuées, Entendre, à travers l'ombre où flottent des huées, On ne sait quelle voix du vent crier: Papa! Papa! Tout le village, ému, s'en occupa, Et l'on chercha; l'enfant était au cimetière. Calme comme la nuit, blême comme la pierre, Il était étendu devant l'entrée, et froid; Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille? Une de ses deux mains tenait encor la grille; On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir. Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir; Il avait appelé dans l'ombre solitaire, Longtemps; puis il était tombé mort sur la terre, A quelques pas du vieux grand-père, son ami. N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi.
FONCTION DE L'ENFANT
Les hommes ont la force, et tout devant eux croule; Ils sont le peuple, ils sont l'armée, ils sont la foule; Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer; Ils font les dieux; ils sont les dieux; ils sont l'enfer; Ils sont l'ombre et la guerre; on les entend bruire, Rugir et triompher; ils peuvent tout détruire, Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien, Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien, Les uns au nom des droits, d'autres au nom des bibles; Ils sont victorieux, formidables, terribles;-- Mais les petits enfants viennent à leur secours.
L'enfant ne suit pas l'homme; ayant les pas trop courts, Heureusement; il rit quand nous pleurons, il pleure Quand nous rions; son aile en tremblant nous effleure, Et rien qu'en nous touchant nous transforme, et, sans bruit, Met du jour dans nos cœurs pleins d'orage et de nuit. Notre hautaine voix n'est qu'un clairon superbe; C'est dans la bouche rose et tendre qu'est le verbe; Elle seule peut vaincre, avertir, consoler; Dans l'enfant qui bégaie on entend Dieu parler; L'enfant parfois défend son père, et, dans la ville Frémissante de haine et de guerre civile, Il le sauve; et le peuple, apaisé, rayonnant, Dit: Lequel doit la vie à l'autre maintenant?
Il suffit quelquefois de ce doux petit être, Plus brave qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre, Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon, Dans une populace un cœur de nation, Pour que la multitude aveugle ait des prunelles, Pour qu'on voie accourir des sphères éternelles La raison, la pitié, l'amour, la vérité, Et pour que, sur les flots d'un noir peuple irrité, La Justice, euménide effrayante et sans voile, Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile! Il arrive parfois, dans les temps convulsifs, Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs, Qu'un enfant brusquement, dans cette haine amère, Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère, Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain, Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain, Hésitent, sont hagards, comprennent qu'ils se trompent, Sentent une secousse obscure, et s'interrompent, Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir; Cette fragilité, faite pour tout souffrir, Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire, Contre leur chute, et nous contre notre victoire; Les hommes stupéfaits sont bons; l'enfant le veut. Sainte intervention! Cette tête s'émeut Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble, Cette joue est vermeille et délicate, il semble Que des souffles d'avril elle attend le baiser, Un papillon viendrait sur ce front se poser, C'est charmant; tout à coup cela devient auguste Et terrible; arrêtez! l'innocent, c'est le juste! Éblouissement! l'ombre est vaincue; on dirait Qu'au ciel une nuée entr'ouverte apparaît Et jette sur la terre une lueur énorme; Tout s'éclaire; le bien, le vrai, reprend sa forme; Et les cœurs terrassés sentent subitement Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment, Et s'effacer la haine et la nuit se dissoudre.
On croit voir une fleur d'où sort un coup de foudre.
QUESTION SOCIALE
O détresse du faible! ô naufrage insondable! Un jour j'ai vu passer un enfant formidable, Une fille; elle avait cinq ans; elle marchait Au hasard, elle était dans l'âge du hochet, Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie; Elle avait l'air stupide et profond de la proie Sous la griffe et d'Atlas que le monde étouffait, Et semblait dire à Dieu: Qu'est-ce que je t'ai fait? Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse, L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse, Jolie, et destinée aux sinistres attraits; Elle allait au milieu de nous, passants distraits, Toute petite avec un grand regard farouche. Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche; Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui, La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui. Quoi! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère!
On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère; Cette femme, une fille au fond d'un cabaret, N'avait pas même l'air de savoir qu'on errait Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte, Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite, Et que ce pauvre enfant tragique était le sien. Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien, N'apercevait cet être et sa sombre guenille. Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.
Elle-même jadis avait été cela.
Maintenant, Margoton changée en Paméla, Elle offrait aux passants des faveurs mal venues, Chantante; elles étaient toutes deux demi-nues, L'une pour les affronts, l'autre pour les douleurs; La mère, gaie, avait au front d'horribles fleurs; Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune, Que la mère et l'enfant se rencontraient, et l'une Regardait son passé, l'autre son avenir.
Voir l'une commencer et voir l'autre finir! O misère!
L'enfant se taisait, grave, amère. Cette femme, après tout, était-elle sa mère? Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d'elles leurs pas En parlaient au hasard et ne le savaient pas. L'infortune est de l'ombre, et peut-être cet ange N'avait-il même pas une mère de fange, Hélas! et l'humble enfant, seul sous le firmament, Marchait terrible avec un air d'étonnement. Elle ne paraissait ni vivante ni morte. --Mais qu'a donc cet enfant à songer de la sorte? Disait-on autour d'elle.--Est-ce qu'on la connaît? Non. Les gens lui donnaient du pain qu'elle prenait Sans rien dire; elle allait devant elle indignée. Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée D'invisibles éclairs montant de bas en haut; Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot, Regardaient le grand ciel où l'aube ne sait naître Que pour s'éteindre, et tout l'ensemble de cet être Était on ne sait quoi d'âpre, de bégayant, Et d'obscur, d'où sortait un reproche effrayant; La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges, Devant son front hagard et ses prunelles rouges S'étalait, vision inutile, et jamais Elle n'avait daigné remarquer ces sommets Qu'on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame; On eût dit que sur terre elle n'avait plus d'âme, Qu'elle ignorait nos voix, qu'elle était de la nuit Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit; Et rien n'était plus noir que ce petit fantôme.
La quantité d'enfer qui tient dans un atome Étonne le penseur, et je considérais Cette larve, pareille aux lueurs des forêts, Blême, désespérée avant même de vivre, Qui, sans pleurs et sans cris, d'ombre et de terreur ivre, Rêvait, et s'en allait, les pieds dans le ruisseau, Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.
LVIII
VINGTIÈME SIÈCLE
I
PLEINE MER
*
L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde; Le vent; l'obscurité vaste comme le monde; Partout les flots; partout où l'œil peut s'enfoncer, La rafale qu'on voit aller, venir, passer; L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe; Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe, Les nuages ayant l'aspect d'une forêt. Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne, Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne, Faite de cécité, de stupeur et de bruit, Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit.
L'œil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte, Un grand cachalot mort à carcasse de fer, On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer; Œuf de titan dont l'homme aurait fait un navire. Cela vogue, cela nage, cela chavire; Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts. Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge, S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe, Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans; Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants. L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage Et déferle en hurlant le long du bastingage, Et tourmente des bouts de corde à des crampons Dans le ruissellement formidable des ponts; La houle éperdument furieuse saccage Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage Où jadis une roue effrayante a tourné. Personne; le néant, froid, muet, étonné; D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes; L'entre-pont a des trous où se dressent les restes De cinq tubes pareils à des clairons géants, Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants, Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance, Qu'un noir vomissement de nuit et de silence; Le flux et le reflux, comme avec un rabot, Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot, Et dans la lame on voit se débattre l'échine D'une mystérieuse et difforme machine. Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur. Des putréfactions fermentent, à coup sûr, Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre; Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre, Dessous, des millions de poissons carnassiers. Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers, Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides. Des espaces déserts sous des espaces vides. O triste mer! sépulcre où tout semble vivant! Ces deux athlètes faits de furie et de vent, Le tangage qui bave et le roulis qui fume, Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume, Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat De la quille ou du pont dans leur noir pugilat. Par moments, au zénith un nuage se troue, Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue, Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan, Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN. Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde; Tout fuit.
Léviathan; c'est là tout le vieux monde, Apre et démesuré dans sa fauve laideur; Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur, Horreur.
*
Le dernier siècle a vu sur la Tamise Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise, Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier. Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées Qui hennissaient au choc des vagues effrénées, Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants, Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs, Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête; Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte; Le sombre esprit humain, debout sur son tillac, Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac; Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde, Inquiet, à travers le verre de son onde, Regardait le vaisseau de l'homme grossissant; Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant; Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes; Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes, Deux navires pendaient à ses portemanteaux; Son armure était faite avec tous les métaux; Un prodigieux câble ourlait sa grande voile; Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile, Il jetait un tel râle à l'air épouvanté Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore. La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore; Sa voilure, où l'oreille entendait le débat Des souffles, subissant ce gréement comme un bât, Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures, Étaient une prison de vents et de murmures; Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits; Son ombre humiliait au loin toutes les proues; Un télégraphe était son porte-voix; ses roues Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux; Les flots se le passaient comme des piédestaux Où, calme, ondulerait un triomphal colosse; L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce; Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près; Madère apercevait ses mâts, trois jours après L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire. La bataille montait sur lui dans sa colère. La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là; Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila; Et les hommes, depuis les premiers jours du monde, Sentant peser sur eux la misère inféconde, Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs, Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs, Pour établir entre eux de justes équilibres, Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres, Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer, Avaient imaginé de s'entre-dévorer. Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre. Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre, Il couvrait l'océan de ses ailes de feu; La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu Rampait l'allongement hideux de sa fumée, Car c'était une ville et c'était une armée; Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts, Et d'un hérissement de bataillons confus; Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages, On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages Monstrueux, qui semblaient des boas endormis; Invincible, en ces temps de frères ennemis, Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute, Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute; La bordée à ses pieds fumait comme un encens, Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants, Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée, Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée, On voyait flamboyer son colossal beaupré, Par deux mille canons brusquement empourpré. Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume. A son avant tournait, dans un chaos d'écume, Une espèce de vrille à trouer l'infini. Le Malström s'apaisait sous sa quille aplani. Sa vie intérieure était un incendie, Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie; Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement, Au fond d'une fournaise on voyait vaguement Des êtres ténébreux marcher dans des nuées D'étincelles, parmi les braises remuées; Et pour âme il avait dans sa cale un enfer. Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime, A des spectres posés en travers de l'abîme; Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer; Il était la montagne errante de la mer. Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes, Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes, A rugi, de brouillard et d'orage obscurci; La mer a ses écueils cachés, le temps aussi; Et maintenant, parmi les profondeurs farouches, Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches, Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli, Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme, Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme!
*
L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant De faits sociaux, morts et pourris maintenant, D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume, L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume, Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons. Construction d'airain aux étages profonds, Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme, Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme, La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.
Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau.
Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle, Était fatal: l'Espoir avait plié son aile; Pas d'unité, divorce et joug; diversité De langue, de raison, de code, de cité; Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire, Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre, Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort; L'esclavage, parquant les peuples pour la mort, Les enfermait au fond d'un cirque de frontières Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires; L'Adam slave luttait contre l'Adam germain; Un genre humain en France; un autre genre humain En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome; L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme; Les vivants, d'ignorance et de vices chargés, Se traînaient; en travers de tout, les préjugés, Les superstitions étaient d'âpres enceintes Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes; Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran! Un texte avait le glaive au poing comme un tyran; La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime; Lire était un fossé, croire était un abîme; Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs; Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs; Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare; Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.
*
Le vent de l'infini sur ce monde souffla. Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles, Les vivants de l'éther, les êtres invisibles Confusément épars sous l'obscur firmament A cette heure, pensifs, regardent fixement Sa disparition dans la nuit redoutable. Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable? Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.
*
Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi? Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle Lui-même remporté dans l'énigme éternelle? L'océan est désert. Pas une voile au loin. Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin. Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette Voit du Léviathan rôder la silhouette. Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni, S'en est allé dans l'ombre? est-ce que c'est fini? Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse. Et l'œil, pour retrouver l'homme absent de l'espace, Regarde en vain là-bas. Rien.
Regardez là-haut.
II
PLEIN CIEL
*
Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot, Dans un écartement de nuages, qui laisse Voir au-dessus des mers la céleste allégresse, Un point vague et confus apparaît; dans le vent, Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant; Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire; Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère; C'est un inexprimable et surprenant vaisseau, Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau; C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime
Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime; Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé, Pris des ailes et s'est tout à coup envolé? Quelque heure immense étant dans les destins sonnée, La nue errante s'est en vaisseau façonnée? La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants? L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents; De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent, Les vents, subitement domptés, la reconnaissent? Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air? Du haut des clairs azurs vient-il une visite? Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite, Qui monte, délivré de la terre, emporté Sur un char volant fait d'extase et de clarté, Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie, Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?
Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait, Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme Venu des profondeurs aurorales du dôme; Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va, Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah; Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme. Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme.
C'est la grande révolte obéissante à Dieu! La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu! C'est Isis qui déchire éperdument son voile! C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile, C'est de la pesanteur délivrée, et volant; C'est la force alliée à l'homme étincelant, Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle; C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle De l'ouragan humain, et planant à travers L'immense étonnement des cieux enfin ouverts!
Audace humaine! effort du captif! sainte rage! Effraction enfin plus forte que la cage! Que faut-il à cet être, atome au large front, Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond, Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche? Dans le ciel une toile et sur mer une planche.
*
Jadis des quatre vents la fureur triomphait; De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait L'attelage de son quadrige; Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher Du char aérien que l'éther voit marcher; Miracle, il gouverne un prodige. Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court. Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd; Le daim, l'épervier, la panthère Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui; Et la locomotive est reptile, et, sous lui, L'hydre de flamme est ver de terre.
Une musique, un chant, sort de son tourbillon. Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon Semblent, dans le vide où tout sombre, Une lyre à travers laquelle par moment Passe quelque âme en fuite au fond du firmament Et mêlée aux souffles de l'ombre.
Car l'air, c'est l'hymne épars; l'air, parmi les récifs Des nuages roulant en groupes convulsifs, Jette mille voix étouffées; Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément Sont toute une harmonie où flottent vaguement On ne sait quels sombres Orphées.
Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès; Et l'on croit voir passer la strophe du progrès. Il est la nef, il est le phare! L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton. Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton Monté sur l'ode de Pindare.
Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air, Dans l'éblouissement impénétrable et clair, Dans l'éther sans tache et sans ride; Il se perd sous le bleu des cieux démesurés; Les esprits de l'azur contemplent effarés Cet engloutissement splendide.
Il passe, il n'est plus là; qu'est-il donc devenu? Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu; Il baigne l'homme dans le songe, Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté, Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité Dont le prêtre a fait un mensonge.
Le jour se lève, il va; le jour s'évanouit, Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit. Voici l'heure des feux sans nombre; L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant Son large cône obscur sous lui se déployant, Une énorme comète d'ombre.
La brume redoutable emplit au loin les airs. Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers, Le pêcheur, vague comme un rêve, Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs, Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs, Aller et venir sur la grève,
La Nuit tire du fond des gouffres inconnus Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus, Et, pendant que les heures sonnent, Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs, Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs Les constellations frissonnent.
L'aéroscaphe suit son chemin; il n'a peur Ni des piéges du soir, ni de l'âcre vapeur, Ni du ciel morne où rien ne bouge, Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux, Ouvrent subitement dans le nuage affreux Des cavernes de cuivre rouge.
Il invente une route obscure dans les nuits; Le silence hideux de ces lieux inouïs N'arrête point ce globe en marche; Il passe, portant l'homme et l'univers en lui; Paix! gloire! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui Au-dessus de ses flots voit l'arche.
Le saint navire court par le vent emporté Avec la certitude et la rapidité Du javelot cherchant la cible; Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant; Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément, Semble un ventre d'oiseau terrible.
Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous; Ses pilotes penchés regardent, au-dessous Des nuages où l'ancre traîne, Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond, Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond Ne vient pas heurter sa carène.
*
La vie est sur le pont du navire éclatant. Le rayon l'envoya, la lumière l'attend. L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie; Point d'armes; un fier bruit de puissance et de joie; Le cri vertigineux de l'exploration! Il court, ombre, clarté, chimère, vision! Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite!
Comme autour d'un soleil un système gravite, Une sphère de cuivre énorme fait marcher Quatre globes où pend un immense plancher; Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent; Un large et blanc hunier horizontal, que percent Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein, Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain; Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liége; La toile d'araignée humaine, un vaste piége De cordes et de nœuds, un enchevêtrement De soupapes que meut un câble où court l'aimant, Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles, Prend au passage et fait travailler tous les souffles; L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots, Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos, Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide, A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide; Sous le plancher s'étage un chaos régulier De ponts flottants que lie un tremblant escalier; Ce navire est un Louvre errant avec son faste; Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste, Si colossal, au vent du grand abîme clair, Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer, A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée, Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.
Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge, Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe, Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler! Il voyage, Délos gigantesque de l'air, Et rien ne le repousse et rien ne le refuse; Et l'on entend parler sa grande voix confuse.
Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit, L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit L'espace d'une écume affreuse de nuages; Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages? Seulement, sur son aile il se dresse en marchant; Il devient formidable à l'abîme méchant, Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse. On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers; Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs, De détonations, d'ombre et de jets de soufre, Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre.
*
Qu'importe le moment! qu'importe la saison! La brume peut cacher dans le blême horizon Les Saturnes et les Mercures; La bise, conduisant la pluie aux crins épars, Dans les nuages lourds grondant de toutes parts, Peut tordre des hydres obscures;
Qu'importe! il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral! La terre a disparu dans le puits sidéral. Il entre au mystère nocturne, Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou, Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où, Sous le renversement de l'urne.
Intrépide, il bondit sur les ondes du vent; Il se rue, aile ouverte et la proue en avant, Il monte, il monte, il monte encore, Au delà de la zone où tout s'évanouit, Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit A la poursuite de l'aurore!
Calme, il monte où jamais nuage n'est monté; Il plane à la hauteur de la sérénité, Devant la vision des sphères; Elles sont là, faisant le mystère éclatant, Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant Les énigmes par les lumières.
Andromède étincelle, Orion resplendit; L'essaim prodigieux des Pléiades grandit; Sirius ouvre son cratère; Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid; Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith Le poitrail bleu du Sagittaire.
L'aéroscaphe voit, comme en face de lui, Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui, Persée, escarboucle des cimes, Le chariot polaire aux flamboyants essieux, Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux, La fourmilière des abîmes!
Vers l'apparition terrible des soleils, Il monte; dans l'horreur des espaces vermeils, Il s'oriente, ouvrant ses voiles; On croirait, dans l'éther où de loin on l'entend, Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant, Part pour une de ces étoiles;
Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds, Volante, et franchissant le ciel vertigineux, Rêve des blêmes Zoroastres, Comme effrénée au souffle insensé de la nuit, Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit Dans le précipice des astres!
*
Où donc s'arrêtera l'homme séditieux? L'espace voit, d'un œil par moment soucieux, L'empreinte du talon de l'homme dans les nues; Il tient l'extrémité des choses inconnues; Il épouse l'abîme à son argile uni; Le voilà maintenant marcheur de l'infini. Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire? Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre? Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin? L'âpre Fatalité se perd dans le lointain; Toute l'antique histoire affreuse et déformée Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée. Les temps sont venus. L'homme a pris possession De l'air, comme du flot la grèbe et l'alcyon. Devant nos rêves fiers, devant nos utopies Ayant des yeux croyants et des ailes impies, Devant tous nos efforts pensifs et haletants, L'obscurité sans fond fermait ses deux battants; Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres; L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres, Dédaigne l'océan, le vieil infini mort. La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort!
O profondeurs! faut-il encor l'appeler l'homme?
L'homme est d'abord monté sur la bête de somme; Puis sur le chariot que portent des essieux; Puis sur la frêle barque au mât ambitieux; Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame, L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme; A présent l'immortel aspire à l'éternel; Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.
L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe. Jeune, il jette le sac du vieil Adam qui rampe, Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau, Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau; Et peut-être voici qu'enfin la traversée Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée!
*
Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât? O nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat, Que l'esprit humain, vieux reptile, Devînt ange, et, brisant le carcan qui le mord, Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort Va donc devenir inutile!
Oh! franchir l'éther! songe épouvantable et beau! Doubler le promontoire énorme du tombeau! Qui sait?--toute aile est magnanime, L'homme est ailé,--peut-être, ô merveilleux retour! Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour, Un Gama du cap de l'abîme,
Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti, De la terre oublié, par le ciel englouti, Tout à coup sur l'humaine rive Reparaîtra, monté sur cet alérion, Et, montrant Sirius, Allioth, Orion, Tout pâle, dira: J'en arrive!
Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers, On pourrait, sous les bleus pilastres, Deviner qu'un enfant de la terre a passé, A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé De fumée au plafond des astres!
*
Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons, Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère L'espèce d'idéal qui convient à la terre. Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout.
Oui, l'aube s'est levée.
Oh! ce fut tout à coup Comme une éruption de folie et de joie, Quand, après six mille ans dans la fatale voie, Défaite brusquement par l'invisible main, La pesanteur, liée au pied du genre humain, Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes! Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines, Les chimères, la force évanouie enfin, L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim, Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres. Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres, Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort, Comme le vêtement du bagne dont on sort.
Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue, Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue, Thalès apercevait au loin devant ses yeux; Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux Il écoutait les chants et contemplait les danses.
Les êtres inconnus et bons, les providences Présentes dans l'azur où l'œil ne les voit pas, Les anges qui de l'homme observent tous les pas, Leur tâche sainte étant de diriger les âmes Et d'attiser, avec toutes les belles flammes, La conscience au fond des cerveaux ténébreux, Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux, Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente. Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion. Ils n'ont plus l'œil fixé sur l'apparition Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes. Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes, Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs Que jette le sourcil tragique des tueurs, Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde Les frontières, haillon difforme du vieux monde, Les battements de cœur des mères aux abois, L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois, Le cri de la chouette et de la sentinelle, Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle. Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend; Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant Vers le gémissement indigné de la tombe; La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe; L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés, Dans tous les innocents pressentir des damnés, Et la pitié n'est plus leur unique attitude; Ils ne regardent plus la morne servitude Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux. L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux, Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme; La fonction du sceptre est faite par la palme; Voici qu'enfin, ô gloire! exaucés dans leur vœu, Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu, Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste. Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste, Devant ce globe obscur qui devient lumineux, Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux; Une clarté paraît dans leur beau regard sombre; Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.
*
Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu, A l'avenir divin et pur, à la vertu, A la science qu'on voit luire, A la mort des fléaux, à l'oubli généreux, A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux; Il va, ce glorieux navire,
Au droit, à la raison, à la fraternité, A la religieuse et sainte vérité Sans impostures et sans voiles, A l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien, Au juste, au grand, au bon, au beau...--Vous voyez bien Qu'en effet il monte aux étoiles!
Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit. Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit Tout l'affreux passé qui s'effare; Il abolit la loi de fer, la loi de sang, Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant Dans les cieux comme une fanfare.
Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa; Il fait briller la foi dans l'œil de Spinosa Et l'espoir sur le front de Hobbe; Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant Toute la clémence de l'aube.
Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit; Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit Sur ces grands charniers de l'histoire Où les siècles, penchant leur œil triste et profond, Venaient regarder l'ombre effroyable que font Les deux ailes de la victoire.
Derrière lui, César redevient homme; Eden S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain; Les ronces de lys sont couvertes; Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait Refleurit dans la vie, et le bois du gibet Jette, effrayé, des branches vertes.
Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs, L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs, Composent là-haut sa magie; Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté, Dans l'antique noirceur de la fatalité Des lueurs de l'enfer rougie,
Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien, Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien, Dans la séculaire géhenne, Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant, Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement Les deux yeux fixes de la Haine,
Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts, Et s'en vont la douleur, le péché, le remords, La perversité lamentable, Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé, Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé, La boucherie avec l'étable!
Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs S'en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs; Et le taureau d'airain qui beugle, La hache, le billot, le bûcher dévorant, Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant, Vil bâton qui trompait l'aveugle!
Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs, Un rire au prince avec les larmes des martyrs, Et tous ces flatteurs des épées Qui louaient le sultan, le maître universel, Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel Dans le sac aux têtes coupées!
Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants, S'effacent, et la route où marchaient les tyrans, Bélial roi, Dagon ministre, Et l'épine, et la haie horrible du chemin Où l'homme, du vieux monde et du vieux vice humain Entend bêler le bouc sinistre.
On voit luire partout les esprits sidéraux; On voit la fin du monstre et la fin du héros, Et de l'athée et de l'augure, La fin du conquérant, la fin du paria; Et l'on voit lentement sortir Beccaria De Dracon qui se transfigure.
On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux, La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus De la Vénus prostituée; Le blasphème devient le psaume ardent et pur, L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur, Tous les haillons de la huée.
Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal, L'éclosion du bien, l'écroulement du mal, Fêtent dans sa course enchantée Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux, Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux, Et, du haut des monts, Prométhée!
Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit. En expirant, l'antique univers décrépit, Larve à la prunelle ternie, Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler, A laissé cette sphère heureuse s'envoler Des lèvres de son agonie.
*
Oh! ce navire fait le voyage sacré! C'est l'ascension bleue à son premier degré; Hors de l'antique et vil décombre, Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé; C'est le destin de l'homme à la fin évadé, Qui lève l'ancre et sort de l'ombre!
Ce navire là-haut conclut le grand hymen, Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain. Il voit l'insondable, il y touche; Il est le vaste élan du progrès vers le ciel; Il est l'entrée altière et sainte du réel Dans l'antique idéal farouche.
Oh! chacun de ses pas conquiert l'illimité! Il est la joie; il est la paix; l'humanité A trouvé son organe immense; Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni, Reculant chaque jour plus loin dans l'infini Le point sombre où l'homme commence.
Il laboure l'abîme; il ouvre ces sillons Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons, Les sifflements et les huées; Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux; Il va, fécondateur du ciel mystérieux, Charrue auguste des nuées.
Il fait germer la vie humaine dans ces champs Où Dieu n'avait encor semé que des couchants Et moissonné que des aurores; Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins, Croître et frémir partout les peuples souverains, Ces immenses épis sonores!
Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant, Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant, Rajeuni les races flétries, Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr, Dieu juste! et fait entrer dans l'homme tant d'azur Qu'elle a supprimé les patries!
Faisant à l'homme avec le ciel une cité, Une pensée avec toute l'immensité, Elle abolit les vieilles règles; Elle abaisse les monts, elle annule les tours; Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds, Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction De composer là-haut l'unique nation, A la fois dernière et première, De promener l'essor dans le rayonnement, Et de faire planer, ivre de firmament, La liberté dans la lumière.
LIX
O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve, Créateur qui n'as pas de relâche et de trêve! Œil sans paupière et sans sommeils! Eternel jet de vie! âme jamais fermée! Gouffre mystérieux d'où sort une fumée D'hommes, d'êtres et de soleils!
Humanités dans tous les espaces semées, Liguez-vous; dressez-vous, innombrables armées, Et déclarez la guerre à Dieu; Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable, Cet infini si doux qu'il en est formidable, Et si profond qu'il en est bleu.
Mesurez-vous, vous l'ombre, à lui la plénitude. Vous aurez, ô passants, légions, multitude, Assiégeants de l'immense tour, Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre, Vivants, avant qu'il ait usé son premier astre, Dépensé votre dernier jour!
LX
HORS DES TEMPS
LA TROMPETTE DU JUGEMENT
*
Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.
Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux, Calme, attendre le souffle immense de l'archange.
Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change, L'entourait. A travers un frisson, on sentait Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait, Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème, Avait été forgé par quelqu'un de suprême Avec de l'équité condensée en airain. Il était là, lugubre, effroyable, serein. Il gisait sur la brume insondable qui tremble, Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble A la forme de quoi que ce soit.
Il vivait.
Il semblait un réveil songeant près d'un chevet.
Oh! quelle nuit! là, rien n'a de contour ni d'âge; Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.
*
Et c'était le clairon de l'abîme.
Une voix Un jour en sortira qu'on entendra sept fois. En attendant, glacé, mais écoutant, il pense; Couvant le châtiment, couvant la récompense; Et toute l'épouvante éparse au ciel est sœur De cet impénétrable et morne avertisseur.
Je le considérais dans les vapeurs funèbres Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres. Pas un murmure autour du clairon souverain. Et la terre sentait le froid de son airain, Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières.
Et l'immobilité de tous les cimetières, Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits Du silence inouï qu'il avait dans la bouche; Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche L'impossibilité de faire faire un pli Au suaire cousu sur son front par l'oubli. Ce silence tenait en suspens l'anathème. On comprenait que tant que ce clairon suprême Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant, Garderait l'attitude horrible du néant, Que la momie aurait toujours sa bandelette, Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette, Et que ce fier banquet radieux, ce festin Que les vivants gloutons appellent le destin, Toute la joie errante en tourbillons de fêtes, Toutes les passions de la chair satisfaites, Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls, Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous, La pourriture, orgie offerte aux vers convives; Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives, Cette trompette vaste et sombre sonnerait, On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une forêt, Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes, Frémissantes, sortir du tremblement des tombes, Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux, Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os, Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve, Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève, Le front mystérieux du juge apparaîtrait.
*
Ce clairon avait l'air de savoir le secret.
On sentait que le râle énorme de ce cuivre Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas, Toutes les surdités voleraient en éclats; Que l'oubli sombre avec sa perte de mémoire, Se lèverait au son de la trompette noire; Que dans cette clameur étrange, en même temps Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants, On entendrait crier toutes les consciences; Que le sceptique au fond de ses insouciances, Que le voluptueux, l'athée et le douteur, Et le maître tombé de toute sa hauteur, Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres; Que ce déchirement céleste des ténèbres Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt; Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait; Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte, L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte, Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats, Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas Des avertissements de l'ombre et du mystère, Même ceux que n'a point réveillés sur la terre Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!
Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit, Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaye, Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie, Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer, Oh! comment concevoir, comment se figurer Cette vibration communiquée aux tombes, Cette sommation aux blêmes catacombes Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim, Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin!
Oui, c'est vrai,--c'est du moins jusque-là que l'œil plonge,-- C'est l'avenir,--du moins tel qu'on le voit en songe;-- Quand le monde atteindra son but, quand les instants, Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps, Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne, Cette goutte qui doit faire déborder l'urne, Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc, Long, pâle, glissera, formidable et tremblant, Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières; Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres, Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant Tout à coup de la brume où l'univers l'attend, Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses, Au-dessus des forfaits et des apothéoses, Des ombres et des os, des esprits et des corps, Sonnera la diane effrayante des morts.
O lever en sursaut des larves pêle-mêle! Oh! la Nuit réveillant la Mort, sa sœur jumelle!
Pensif, je regardais l'incorruptible airain.
*
Les volontés sans loi, les passions sans frein, Toutes les actions de tous les êtres, haines, Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines, Avaient laissé, dans l'ombre où rien ne remuait, Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet; Une obscure Babel y tordait sa spirale.
Sa dimension vague, ineffable, spectrale, Sortant de l'éternel, entrait dans l'absolu. Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée Dans la profondeur trouble et sombre de l'idée; Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal; Et sa longueur allait de l'homme à l'animal, Quoiqu'on ne vît point là d'animal et point d'homme; Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome.
Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard, Cercle de l'Inconnu ténébreux et hagard, Pleine de cette horreur que le mystère exhale, M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale D'entrer dans l'ombre où Dieu même est évanoui. Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui, Morne, s'élargissait sur l'homme et la nature, Et cette épouvantable et muette ouverture Semblait le bâillement noir de l'éternité.
*
Au fond de l'immanent et de l'illimité, Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible, Quelque chose tremblait de vaguement terrible, Et brillait et passait, inexprimable éclair. Toutes les profondeurs des mondes avaient l'air De méditer, dans l'ombre où l'ombre se répète, L'heure où l'on entendrait de cette âpre trompette Un appel aussi long que l'infini jaillir. L'immuable semblait d'avance en tressaillir.
Des porches de l'abîme, antres hideux, cavernes Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes, Bouches d'obscurité qui ne prononcent rien, Du vide où ne flottait nul souffle aérien, Du silence où l'haleine osait à peine éclore, Ceci se dégageait pour l'âme: Pas encore.
Par instants, dans ce lieu triste comme le soir, Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir, On entendait le pas boiteux de la justice; Puis cela s'effaçait. Des vermines, le vice, Le crime, s'approchaient, et, fourmillement noir, Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir. Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratère. Comme cet organum des gouffres doit se taire Jusqu'au jour monstrueux où nous écarterons Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts, Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphère; Chaque race avait fait sa couche de poussière Dans l'orbe sépulcral de son évasement; Sur cette poudre l'œil lisait confusément Ce mot: RIEZ, écrit par le doigt d'Épicure; Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure, La toile d'araignée horrible de Satan.
Des astres qui passaient murmuraient: «Souviens-t'en! Prie!» et la nuit portait cette parole à l'ombre.
Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.
*
Une sinistre main sortait de l'infini.
Vers la trompette, effroi de tout crime impuni, Qui doit faire à la mort un jour lever la tête, Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit, Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit. La main, dans la nuée et hors de l'Invisible, S'allongeait. A quel être était-elle? Impossible De le dire, en ce morne et brumeux firmament. L'œil dans l'obscurité ne voyait clairement Que les cinq doigts béants de cette main terrible; Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible, --Sans doute quelque archange ou quelque séraphin Immobile, attendant le signe de la fin,-- Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles, Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles!
LXI
ABIME
L'HOMME.
Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes. Je sais forger les clefs quand on ferme les portes; Je fais vers le désert reculer le lion; Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion; Je m'appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante; Je suis le conquérant; je tiens l'épée ardente, Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis, Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits. Je suis Platon, je vois; je suis Newton, je trouve. Du hibou je fais naître Athène, et de la louve Rome; et l'aigle m'a dit: Toi, marche le premier! J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier. Je vis! dans mes deux mains je porte en équilibre L'âme et la chair; je suis l'homme enfin, maître et libre Je suis l'antique Adam! j'aime, je sais, je sens; J'ai pris l'arbre de vie entre mes poings puissants; Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête, Et, comme si j'étais le vent de la tempête, J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés, Et je crie:--Accourez, peuples! prenez, mangez! Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes; Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes, Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté, Car la Vie est ton fruit, racine Éternité! Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie, Comme en une forêt court le rouge incendie, Le beau Progrès vermeil, l'œil sur l'azur fixé, Marche, et tout en marchant dévore le passé. Je veux, tout obéit, la matière inflexible Cède; je suis égal presque au grand Invisible; Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel; Je lâche comme lui des globes dans le ciel; Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle; J'attache un fil vivant d'un pôle à l'autre pôle; Je fais voler l'esprit sur l'aile de l'éclair; Je tends l'arc de Nemrod, le divin arc de fer, Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole Et que j'envoie au bout du monde, est ma parole. Je fais causer le Rhin, le Gange et l'Orégon Comme trois voyageurs dans le même wagon. La distance n'est plus. Du vieux géant Espace J'ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace, Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri; Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri, Tout étonné de voir Franklin voler la foudre; Fulton, qu'un Jupiter eût mis jadis en poudre, Monte Léviathan et traverse la mer; Galvani, calme, étreint la mort au rire amer; Volta prend dans ses mains le glaive de l'archange Et le dissout; le monde à ma voix tremble et change; Caïn meurt, l'avenir ressemble au jeune Abel; Je reconquiers Éden et j'achève Babel. Rien sans moi. La nature ébauche; je termine. Terre, je suis ton roi.
LA TERRE.
Tu n'es que ma vermine. Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil, Le ventre abject, la faim, la soif, l'estomac vil, T'accablent, noir passant, d'infirmités sans nombre, Et, vieux, tu n'es qu'un spectre, et, mort, tu n'es qu'une ombre, Tu t'en vas dans la cendre! Et moi je reste au jour; J'ai toujours le printemps, l'aube, les fleurs, l'amour; Je suis plus jeune après des millions d'années. J'emplis d'instincts rêveurs les bêtes étonnées. Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin. Je me verse, urne sombre, au brin d'herbe, au sapin, Au cep d'où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes. Se tenant par la main, comme des sœurs superbes, Sur ma face où s'épand l'ombre, où le rayon luit, Les douze heures du jour, les douze heures de nuit Dansent incessamment une ronde sacrée. Je suis source et chaos; j'ensevelis, je crée. Quand le matin naquit dans l'azur, j'étais là. Vésuve est mon usine, et ma forge est l'Hékla; Je rougis de l'Etna les hautes cheminées. En remuant Cuzco, j'émeus les Pyrénées. J'ai pour esclave un astre; alors que vient le soir Sur un de mes côtés jetant un voile noir, J'ai ma lampe, la lune au front humain m'éclaire; Et si quelque assassin, dans un bois séculaire, Vers l'ombre la plus sûre et le plus âpre lieu S'enfuit, je le poursuis de ce masque de feu. Je peuple l'air, la flamme et l'onde; et mon haleine Fait comme l'oiseau-mouche éclore la baleine; Comme je fais le ver, j'enfante les typhons. Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds, Des forêts et des monts ainsi que d'une armure.
SATURNE.
Qu'est-ce que cette voix chétive qui murmure? Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné, Grain de sable, d'un grain de cendre accompagné? Moi dans l'immense azur je trace un cercle énorme; L'espace avec terreur voit ma beauté difforme; Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur, Comme les boules d'or que croise le jongleur Lance, mêle et retient sept lunes colossales.
LE SOLEIL.
Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales! Paix! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail. Comme deux chars de front passent sous un portail, Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre Entreraient sans toucher aux parois du cratère. Chaos! je suis la loi. Fange! je suis le feu. Contemplez-moi! Je suis la vie et le milieu, Le Soleil, l'éternel orage de lumière.
SIRIUS.
J'entends parler l'atome. Allons, Soleil, poussière, Tais-toi! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté! Pâtres dont le troupeau fuit dans l'immensité, Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n'êtes. Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes, Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l'azur! Moi, j'emporte en mon orbe auguste, vaste et pur, Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes. Le sais-tu seulement, larve qui m'importunes? Que me sert de briller auprès de ce néant? L'astre nain ne voit pas même l'astre géant.
ALDEBARAN.
Sirius dort; je vis! C'est à peine s'il bouge. J'ai trois soleils, l'un blanc, l'autre vert, l'autre rouge; Centre d'un tourbillon de mondes effrénés, Ils tournent, d'une chaîne invisible enchaînés, Si vite, qu'on croit voir passer une flamme ivre, Et que la foudre a dit: Je renonce à les suivre!
ARCTURUS.
Moi, j'ai quatre soleils tournants, quadruple enfer, Et leurs quatre rayons ne font qu'un seul éclair.
LA COMÈTE.
Place à l'oiseau comète, effroi des nuits profondes! Je passe. Frissonnez! Chacun de vous, ô mondes, O soleils! n'est pour moi qu'un grain de sénevé!
SEPTENTRION.
Un bras mystérieux me tient toujours levé; Je suis le chandelier à sept branches du pôle. Comme des fantassins le glaive sur l'épaule, Mes feux veillent au bord du vide où tout finit; Les univers semés du nadir au zénith, Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques, Disent entre eux:--On voit la pointe de leurs piques; Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux.-- L'éther ténébreux, plein de globes tortueux, Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille. Il me voit m'avancer, moi l'immense éclaireur, Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur S'il n'entend pas marcher mes chevaux invisibles. Il me jette des noms sauvages et terribles, Et voit en moi la bête errante dans les cieux. Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux, Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles, Les éternels flambeaux des ombres éternelles. Je suis Septentrion qui sur vous apparaît. Sirius avec tous ses globes ne serait Pas même une étincelle en ma moindre fournaise. Entre deux de mes feux cent mondes sont à l'aise. J'habite sur la nuit les radieux sommets. Les comètes de braise elles-mêmes jamais N'oseraient effleurer des flammes de leurs queues Le chariot roulant dans les profondeurs bleues. Cet astre qui parlait je ne l'aperçois pas. Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas, Traînant leurs sphères d'or et leurs lunes fidèles, Et, si je me mettais en marche au milieu d'elles Dans les champs de l'éther à ma splendeur soumis, Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis!
LE ZODIAQUE.
Qu'est-ce donc que ta roue à côté de la mienne? De quelque point du ciel que ta lumière vienne, Elle se heurte à moi qui suis le cabestan De l'abîme, et qui dis aux soleils: Toi, va-t'en! Toi, reviens. C'est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie! Car je n'existe pas seulement pour qu'on voie A jamais, dans l'azur farouche et flamboyant, Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire, Je plonge un seau profond dans le puits du mystère, Et je suis le rouage énorme d'où descend L'ordre invisible au fond du gouffre éblouissant. Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée Dans ton prodige, et dans l'horreur démesurée, Peut-être, en l'engrenage où je suis, verrait-on, Comme l'Ixion noir d'un divin Phlégéton, Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine, Recommençant sans cesse une ascension vaine, Et pour l'astre qui vient quittant l'astre qui fuit, Monter les échelons sinistres de la nuit!
LA VOIE LACTÉE.
Millions, millions, et millions d'étoiles! Je suis, dans l'ombre affreuse et sous les sacrés voiles, La splendide forêt des constellations. C'est moi qui suis l'amas des yeux et des rayons, L'épaisseur inouïe et morne des lumières. Encor tout débordant des effluves premières, Mon éclatant abîme est votre source à tous. O les astres d'en bas, je suis si loin de vous Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles, Que mon tas de soleils n'est, pour vos yeux débiles, Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit, Qu'un peu de cendre rouge éparse dans la nuit! Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante, Pour qui verrait de près mon nuage vermeil! Chaque point est un astre et chaque astre un soleil. Autant d'astres, autant d'immensités étranges, Diverses, s'approchant des démons ou des anges, Dont les planètes font autant de nations; Un groupe d'univers, en proie aux passions, Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes; Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes, Miroirs profonds ouverts à l'œil universel, Dans chaque cœur l'amour, dans chaque âme le ciel! Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie. La lumière en regorge et l'ombre en est remplie. Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis, Globes, grains de lumière au loin épanouis, Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues, Tremblants, vous traversez les blêmes étendues, Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons, Et j'ai plus de soleils que vous de moucherons. Mon immensité vit, radieuse et féconde. J'ignore par moments si le reste du monde, Errant dans quelque coin du morne firmament, Ne s'évanouit pas dans mon rayonnement.
LES NÉBULEUSES.
A qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes? A peine entendons-nous ta voix dans les espaces. Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur Au coin le plus perdu du plus nocturne azur. Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres, Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres, N'ayant ni pôle austral ni pôle boréal; Nous, les réalités vivant dans l'idéal, Les univers, d'où sort l'immense essaim des rêves, Dispersés dans l'éther, cet océan sans grèves Dont le flot à son bord n'est jamais revenu; Nous les créations, îles de l'inconnu!
L'INFINI.
L'être multiple vit dans mon unité sombre.
DIEU.
Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.
NOTES
DE
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
NOTES
_La Légende des Siècles_, publiée d'abord en deux Séries successives, à dix-huit ans d'intervalle, avec le complément d'un dernier volume, avait pris, dans chaque série, l'humanité à ses commencements. L'œuvre une fois achevée, l'auteur a dû rassembler et refondre en un seul tout les deux séries et les cinq volumes, en unifiant dans cet ensemble l'ordre chronologique, dérangé seulement et varié, comme il convient, par l'ordre philosophique.
Il a paru néanmoins intéressant et utile de rappeler quelles ont été la composition et l'ordonnance des trois parties publiées isolément. La reproduction, qui va suivre, des Tables de ces trois parties donnera, pour chaque pièce, la place qu'elle occupe dans le nouvel ensemble, et formera ainsi la Table de concordance.
PREMIÈRE SÉRIE
1859
La Première Série, publiée en deux volumes (chez Michel Lévy.--Hetzel), avait ce sous-titre:
HISTOIRE.--LES PETITES ÉPOPÉES.
TOME PREMIER ÉDITION DÉFINITIVE. Tome. Page.
DÉDICACE I 1 PRÉFACE I 3
I D'ÈVE A JÉSUS
I. LE SACRE DE LA FEMME I 37 II. LA CONSCIENCE I 47 III. PUISSANCE ÉGALE BONTÉ I 51 IV. LES LIONS I 55 V. LE TEMPLE I 63 VI. BOOZ ENDORMI I 65 VII. DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE I 71 VIII. PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC LE TOMBEAU I 73
II DÉCADENCE DE ROME
AU LION D'ANDROCLÈS I 247
III L'ISLAM
I. L'AN NEUF DE L'HÉGIRE I 253 II. MAHOMET I 261 III. LE CÈDRE I 263
IV LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN
I. LE PARRICIDE I 271 II. LE MARIAGE DE ROLAND I 277 III. AYMERILLOT I 285 IV. BIVAR I 299 V. LE JOUR DES ROIS I 303
V LES CHEVALIERS ERRANTS
I. LE PETIT ROI DE GALICE II 43 II. EVIRADNUS II 75
VI LES TRONES D'ORIENT
I. ZIM-ZIZIMI II 133 II. 1453 II 151 III. SULTAN MOURAD II 153
TOME II
VII L'ITALIE.--RATBERT
I. LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES II 207 II. LA DÉFIANCE D'ONFROY II 219 III. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE II 225
VIII SEIZIÈME SIÈCLE.--RENAISSANCE. PAGANISME
LE SATYRE III 3
IX LA ROSE DE L'INFANTE
LA ROSE DE L'INFANTE III 53
X L'INQUISITION
LES RAISONS DU MOMOTOMBO III 65
XI LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER
LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER III 71
XII DIX-SEPTIÈME SIÈCLE LES MERCENAIRES
LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE III 89
XIII MAINTENANT
I. APRÈS LA BATAILLE IV 63 II. LE CRAPAUD IV 165 III. LES PAUVRES GENS IV 149 IV. PAROLES DANS L'ÉPREUVE IV 115
XIV VINGTIÈME SIÈCLE
I. PLEINE MER IV 281 II. PLEIN CIEL IV 291
XV HORS DES TEMPS
LA TROMPETTE DU JUGEMENT IV 321
NOUVELLE SÉRIE
1877
La Nouvelle Série (deux volumes, chez Calmann Lévy) avait pour toute préface ces trois lignes:
Le complément de la _Légende des Siècles_ sera prochainement publié, à moins que la fin de l'auteur n'arrive avant la fin du livre.
V. H.
Paris, 25 février 1877.
TOME PREMIER
ÉDITION DÉFINITIVE. Tome. Page.
LA VISION D'OU EST SORTI CE