Part 3
Vois-tu, matelot, en Camargue, il n’y a de bon que l’affût du matin. (_Tirant sur sa botte._) Hé! allez donc!... Le jour, il faut courir dans la vase, lever les jambes comme un cheval borgne. Pour tuer quoi? pas même une sarcelle... ho! hisse! me voilà botté... A l’aube, au contraire, les oies, les flamants, les charlottines, tout ça vous défile en bataillons sur la tête, on n’a qu’à tirer dans le tas. Pan! pan!... Ça vaut la peine, hein?... Qu’est ce que tu dis? Hé! là-bas. Hé! Est-ce que tu dors, matelot?
L’ÉQUIPAGE, rêvant.
Manqué!...
MARC.
Comment! manqué, mais je n’ai pas tiré. (_Le secouant._) Éveille-toi donc, animal.
L’ÉQUIPAGE.
Oui, pat...
MARC.
Hein?...
L’ÉQUIPAGE, précipitamment.
Oui, capitaine...
MARC.
A la bonne heure! Allons, arrive. (_Il ouvre la porte du fond._) Voici une petite bise blanche qui te rafraîchira le museau... Oh! oh! les butors soufflent dans le marais. C’est bon signe. (_Au moment où il met le pied dehors, on entend une fenêtre qui s’ouvre._)
ROSE, en dehors, appelant.
Marc...
MARC.
Ohé!
ROSE.
Ne t’en va pas... j’ai besoin de te parler...
MARC.
Mais c’est que l’affût...
ROSE.
Je vais réveiller le père... Nous allons descendre; attends-nous... (_La fenêtre se referme._)
MARC, rentrant furieux.
Allons!... voilà notre affût manqué... Trrr... Qu’est-ce qu’elle a donc de si pressé à me dire? Je suis sûr que c’est encore pour me parler de cette Arlésienne. (_Il se promène de long en large._) Ma foi! si cela continue, la maison ne sera plus tenable. Le garçon ne desserre plus les dents, le grand-père a les yeux rouges, la mère me fait une mine... comme si c’était ma faute!... (_S’arrêtant devant l’équipage._) Est-ce que c’est ma faute, voyons?...
L’ÉQUIPAGE.
Oui, capitaine...
MARC.
Comment! oui... Fais donc attention à ce que tu dis... Est-ce que je pouvais aller voir sous les sabots de cette margoton, pour savoir si elle avait perdu un fer ou deux en route?... Et puis enfin, quoi!... En voilà des histoires pour une amourette! Si tous les hommes étaient comme moi... Feu de Dieu!... Je serais curieux de la voir la femelle qui me mettra le grappin dessus... (_Bourrant l’équipage._) Et toi aussi, matelot, je suis sûr que tu serais curieux de la voir... (_Il rit, l’équipage rit et ils se regardent._)
SCÈNE II.
LES MÊMES, VIVETTE, avec des paquets.
VIVETTE.
Déjà levé, capitaine...
MARC.
Hé! c’est notre amie Vivette... Où allons-nous donc de si bonne heure, misè Vivette, avec ces gros paquets?
VIVETTE.
Je vais porter mon bagage au pontonnier du Rhône... Je pars par le bateau de six heures.
MARC.
Vous partez?
VIVETTE.
Mais oui, capitaine, il faut bien.
MARC.
Comme elle dit cela gaiement : il faut bien! Et vos amis de Castelet, cela ne vous fait donc pas gros cœur de vous en aller d’eux?
VIVETTE.
Ah! que si fait; mais il y a là-bas à Saint-Louis une brave femme qui s’ennuie d’être seule, et cette idée me donne du courage pour partir... Ah! bonne mère! mais j’y songe. Et le feu qui n’est pas fait... Et la soupe des hommes... Justement ce matin, la chambrière qui est malade... vite, vite...
MARC.
Voulez-vous que je vous aide?...
VIVETTE.
Volontiers, capitaine. Tenez, là-bas, derrière la porte, deux ou trois fagots de sarment.
MARC, prenant les fagots.
Voilà... voilà... (_A l’équipage._) Qu’est-ce que tu as donc toi à me regarder? avec tes gros yeux...
VIVETTE, prenant les sarments.
Merci... Maintenant il n’y a plus qu’à souffler...
MARC.
Je m’en charge.
VIVETTE.
C’est cela! Pendant ce temps je vais jusqu’au bateau, retenir ma place...
MARC, vivement.
Vous allez revenir, au moins?
VIVETTE.
Sans doute! Il faut bien que je dise adieu à ma marraine... (_Chargeant son paquet._) Hop!
MARC.
Laissez, laissez. L’équipage va vous porter cela. C’est trop lourd... Hé! matelot... Eh bien!... quoi!... qu’est-ce que tu as? qu’est-ce qui t’étonne? Prends ces paquets, on te dit...
VIVETTE.
A tout à l’heure, capitaine... (_Elle sort._)
SCÈNE III.
LE PATRON MARC, seul.
Si celle-ci s’en va, par exemple, nous sommes bien. Il n’y avait que ça de gai et de vivant dans la maison... Et puis si avenante, si honnête avec tout le monde, s’entendant si bien à vous donner vos titres. « Oui, capitaine, non, capitaine! » pas une fois elle n’y aurait manqué... Hé! hé! tout de même ce ne serait pas déplaisant à voir trotter sur le pont de la _Belle Arsène_ un joli petit perdreau de fillette dans ce goût-là!... Hé bien! hé bien! qu’est-ce qui me prend? Est-ce que moi aussi... Décidément il y a un mauvais air qui court par ici. Je crois ma parole que cette Arlésienne nous a flanqué le feu à tous. (_Il souffle avec rage._)
SCÈNE IV.
LE PATRON MARC, BALTHAZAR.
BALTHAZAR, appuyé sur la table, le regarde depuis un montent.
Joli temps pour les bécassines, marinier...
MARC, surpris et gêné.
Ah! c’est toi?... (_Il jette le soufflet._)
BALTHAZAR.
Le ciel est tout noir de gibier, là-bas sur Giraud.
MARC, se levant.
Ne m’en parle pas. Je suis furieux. Ils m’ont fait manquer mon affût...
BALTHAZAR.
Et c’est pour te calmer le sang que tu...? (_Il fait le geste de souffler le feu._) Pas besoin de mettre des bottes pour cela... (_Il rit._)
MARC.
C’est bon! c’est bon! vieux malicieux. (_A part._) Il faut toujours qu’il soit dans votre dos ce grand-là! (_Voyant le berger s’installer dans la cheminée et allumer sa pipe._) Ah çà! tu es donc convoqué toi aussi?...
BALTHAZAR, assis dans la cheminée.
Convoqué?...
MARC.
Mais oui... Il paraît qu’il y a un grand conseil de famille ce matin. Je ne sais pas ce qui leur est arrivé... Encore quelque histoire... Chut! les voilà...
SCÈNE V.
LES MÊMES, ROSE, FRANCET MAMAÏ.
ROSE.
Entrez, père...
MARC.
Qu’est-ce qu’il y a donc?
ROSE.
Ferme la porte.
MARC.
Oh! oh! il paraît que c’est sérieux.
ROSE.
Très-sérieux... (_Voyant Balthazar._) Tu es là, toi?
BALTHAZAR.
Est-ce que je suis de trop, maîtresse?...
ROSE.
Au fait, non, tu peux rester. Ce que j’ai à leur dire, tu le sais aussi bien que nous... C’est une chose terrible, à laquelle nous pensons tous en nous-mêmes et dont personne n’ose parler. Seulement, à cette heure, le temps presse, et il faut que nous nous en expliquions une bonne fois...
MARC.
Je parie que c’est encore ton garçon dont il s’agit.
ROSE.
Oui, Marc, tu as deviné... Il s’agit de mon enfant qui est en train de mourir. Ça vaut la peine qu’on en parle...
FRANCET MAMAÏ.
Qu’est-ce que tu dis là?...
ROSE.
Je dis que notre enfant est en train de mourir, grand-père, et je viens vous demander si tout bonnement nous allons le regarder passer comme cela sans rien faire?
MARC.
Mais enfin qu’est-ce qu’il a?...
ROSE.
Il a que c’était au-dessus de ses forces de renoncer à son Arlésienne. Il a que cette lutte l’épuise... que cet amour le tue.
MARC.
Tout ça ne nous dit pas de quoi il meurt. On meurt d’une pleurésie, d’un palan qui vous tombe sur la tête, emporté par un coup de mer; mais que diable!... un garçon de vingt ans, solidement amarré sur ses ancres, ne va pas se laisser glisser pour une contrariété d’amour...
ROSE.
Tu crois, Marc?...
MARC, riant.
Ah! ah! il faut venir en Camargue pour rencontrer encore ces superstitions-là. (_Légèrement._) Écoutez ceci, sœurette; c’est la romance à la mode cet hiver à l’Alcazar arlésien... (_Avec prétention._)
Heureusement qu’on ne meurt pas d’amour Heureusement (_bis_) qu’on ne meurt pas d’amour.
(_Un silence de mort._)
BALTHAZAR, dans la cheminée.
Ça chante bien, les tonneaux vides!
MARC.
Hein?...
ROSE.
Ta chanson est une menteuse, Marc. Il y a des beaux vingt ans qui meurent d’amour, et même le plus souvent, comme ils trouvent cette mort trop lente, ceux qui sont atteints de cet étrange mal se débarrassent de l’existence, pour en avoir plus tôt fini...
FRANCET MAMAÏ.
Est-ce possible, Rose?... Tu crois que l’enfant...
ROSE.
Il a la mort dans les yeux, je vous dis. Regardez-le bien, vous verrez. Moi, voilà huit jours que je le surveille, j’ai fait mon lit dans sa chambre, et la nuit je me lève pour écouter... Croyez-vous que c’est vivre, cela, pour une mère? Tout le temps, je tremble, j’ai peur de tout pour lui. Les fusils, le puits, le grenier... D’abord je vous préviens, je vais la faire mûrer, cette fenêtre du grenier... On voit les fenêtres d’Arles de là-haut, et tous les soirs l’enfant monte les regarder... Ça m’effraye... Et le Rhône... Oh! ce Rhône! j’en rêve, et lui aussi il en rêve. (_Bas._) Hier, il est resté plus d’une heure devant la maison du pontonnier, à regarder l’eau avec des yeux fous... Il n’a plus que cette idée dans la tête, j’en suis sûre... s’il ne l’a pas fait encore, c’est que je suis là, toujours là derrière lui à le garder, à le défendre, mais maintenant je suis à bout de forces, et je sens qu’il va m’échapper.
FRANCET MAMAÏ.
Rose! Rose!...
ROSE.
Écoutez-moi, Francet. Ne faites pas comme Marc. Ne levez pas les épaules à ce que je vous dis... Je le connais mieux que vous, cet enfant, et je sais ce dont il est capable... C’est tout le sang de sa mère, et moi... si on ne m’avait pas donné l’homme que je voulais, je sais bien ce que j’aurais fait.
FRANCET MAMAÏ.
Mais enfin, voyons... nous ne pouvons pourtant pas le marier... avec cette...
ROSE.
Pourquoi pas?
FRANCET MAMAÏ.
Y pensez-vous, ma fille?...
LE PATRON MARC.
Feu de Dieu!...
FRANCET MAMAÏ.
Je ne suis qu’un paysan, Rose, mais je tiens à l’honneur de mon nom et de ma maison, comme si j’étais seigneur de Caderousse ou de Barbantane... Cette Arlésienne, chez moi!... fi donc!...
ROSE.
Vraiment, je vous admire tous les deux à me parler de votre honneur. Eh ben! et moi? qu’est-ce que j’aurais à dire alors? (_S’avançant vers Francet._) Voilà vingt ans que je suis votre fille, maître Francet, est-ce que vous avez jamais entendu une mauvaise parole sur mon compte?... Pourrait-on trouver quelque part une femme plus honnête, plus fidèle à son devoir?... Il faut bien que je le dise, puisque personne de vous n’y pense... Est-ce que mon homme en mourant n’a pas témoigné devant tous de ma sagesse et de ma loyauté?...Et si, moi, moi je consens à introduire cette drôlesse dans ma maison, à lui donner mon enfant, ce morceau de moi-même, à dire : « Ma fille, » ah çà, croyez-vous par hasard que ça me sera moins dur qu’à vous autres?... Et pourtant je suis prête à le faire, puisqu’il n’y a que ce moyen de le sauver...
FRANCET MAMAÏ.
Aie pitié de moi, ma fille, tu me brises...
ROSE.
O mon père, je vous en conjure, pensez à votre Fréderi... Vous avez déjà perdu votre fils... Celui-là, c’est votre petit-fils, c’est votre enfant deux fois, est-ce que vous voudriez le perdre encore?...
FRANCET MAMAÏ.
Mais j’en mourrai, moi, de ce mariage...
ROSE.
Eh! nous en mourrons tous... qu’est-ce que ça fait?... pourvu que l’enfant vive.
FRANCET MAMAÏ.
Qui m’aurait dit cela, mon Dieu! que je verrais une chose pareille!...
BALTHAZAR, se levant tout à coup.
J’en connais un qui ne la verra pas, par exemple... Comment! ici, dans Castelet, une catau qui a roulé avec tous les maquignons de la Camargue... Eh bien! ce sera du propre... (_Jetant son manteau, sa trique._) Voilà ma cape et mon bâton, maître Francet. Faites mon compte, que je m’en aille...
FRANCET MAMAÏ, l’implorant.
Balthazar, c’est pour l’enfant... Pense! je n’ai plus que celui-là.
ROSE.
Eh! laissez-le donc partir... Il a pris trop de place à notre feu, ce serviteur-là.
BALTHAZAR.
Ah! l’on a bien raison de dire que mille brebis sans un berger ne sont pas un bon troupeau. Ce qui manque depuis longtemps à cette maison, c’est un homme pour la conduire. Il y a des femmes, des enfants, des vieillards; il manque le maître.
ROSE.
Réponds-moi franchement, berger... Crois-tu que l’enfant serait capable de se tuer si nous ne lui donnions pas cette fille?
BALTHAZAR, grave.
Je le crois...
ROSE.
Et tu aimerais mieux le voir mourir?...
BALTHAZAR.
Cent fois!...
ROSE.
Va-t’en, misérable, va-t’en, sorcier de malheur... (_Elle s’élance sur lui._)
FRANCET MAMAÏ, s’interposant.
Laissez, laissez Rose... Balthazar est d’un temps plus dur que le vôtre, où l’on mettait l’honneur par-dessus tout. Moi aussi, je date de ce temps-là, mais je n’en suis plus digne. Je vais faire ton compte, tu peux t’en aller, berger...
BALTHAZAR.
Non!... pas encore... Voilà l’enfant qui descend... Je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre pour lui dire cela... Fréderi, Fréderi, ton grand-père veut te parler...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, FRÉDERI.
FRÉDERI.
Tiens! tout le monde est là!... Qu’est-ce qui se passe donc? Qu’est-ce que vous avez?...
ROSE.
Et toi, malheureux enfant, qu’est-ce que tu as?... Pourquoi es-tu si pâle, si brûlant? Tenez! grand-père, regardez-le, ce n’est plus que l’ombre de lui-même...
FRANCET MAMAÏ.
C’est vrai qu’il est bien changé...
FRÉDERI, sourire pâle.
Bah! Je suis un brin malade. Mais ce n’est rien, un peu de fièvre, ça passera. (_A Francet._) Vous vouliez me parler, grand-père?...
FRANCET MAMAÏ.
Oui, mon enfant, je voulais te dire... Je... tu... (_Bas à Rose._) Dis-lui, toi, Rose; moi, jamais je ne pourrai.
ROSE.
Écoute, mon enfant, nous savons tous que tu as une grande peine, dont tu ne veux pas nous parler. Tu souffres, tu es malheureux... C’est cette femme, n’est-ce pas?
FRÉDERI.
Prenez garde, ma mère... On avait dit qu’on ne prononcerait jamais ce nom-là ici.
ROSE, avec explosion.
Il le faut pourtant bien puisque tu en meurs... puisque tu en veux mourir... Oh! ne mens pas... Je le sais, tu n’as trouvé que ce moyen pour arracher cette passion de ton cœur; c’est de t’en aller de ce monde avec elle... Eh bien! mon fils, ne meurs pas; comme qu’elle soit, cette Arlésienne maudite, prends-la... Nous te la donnons.
FRÉDERI.
Est-ce possible?... ma mère... mais vous n’y songez pas!... Vous savez bien ce que c’est que cette femme...
ROSE.
Puisque tu l’aimes...
FRÉDERI, très-ému.
Ainsi vraiment, ma mère, vous consentiriez?... Et vous, grand-père, qu’est-ce que vous en dites?... Vous rougissez? vous baissez la tête? Ah! le pauvre vieux, comme cela doit lui coûter... Faut-il que vous m’aimiez tous pourtant pour me faire un sacrifice pareil!... Eh bien! non, mille fois non! Je ne l’accepterai pas... Relevez la tête, mes amis, et regardez-moi sans rougir... La femme à qui je donnerai votre nom en sera digne, je vous jure...
SCÈNE VII.
LES MÊMES, VIVETTE, par le fond.
VIVETTE, s’arrêtant timidement.
Pardon... Je vous dérange!...
FRÉDERI, la retenant.
Non... reste... reste... Qu’en dites-vous, grand-père? Je crois que celle-là vous n’aurez pas de honte à l’appeler votre fille...
TOUS.
Vivette!...
VIVETTE.
Moi?...
FRÉDERI, à Vivette, qu’il soutient.
Tu sais ce que tu m’as dit : Le mal qu’une femme m’a fait, il n’y a qu’une femme qui puisse le guérir. Veux-tu être cette femme, Vivette? Veux-tu que je te donne mon cœur? Il est bien malade, bien ébranlé des secousses qu’il a reçues, mais c’est égal! Je crois que si tu t’en mêles, tu viendras à bout de lui? Veux-tu essayer, dis?... (_Le père et la mère restent éperdus, les bras tendus vers Vivette d’un air suppliant._)
VIVETTE, se cachant dans le sein de Rose.
Répondez-lui pour moi, marraine.
BALTHAZAR, sanglotant, prend la tête de Fréderi dans ses mains.
Ah! cher enfant, Dieu te bénisse pour tout le bien que tu me fais!
ACTE TROISIÈME.
QUATRIÈME TABLEAU.
LA COUR DE CASTELET
COMME AU PREMIER TABLEAU.
Seulement propre, luisante, endimanchée. — Aux deux côtés de la porte du fond, un arbre de mai tout enguirlandé de fleurs. — Au-dessus de la porte, un bouquet gigantesque de blés verts, de bluets, de coquelicots, melle, pied d’alouette. — Va-et-vient des valets et des chambrières en habits de fête. — Devant le puits, une servante en train de remplir sa cruche. — De temps en temps, la brise apporte par bouffées un son de fifre, un roulement de tambourins.
SCÈNE PREMIÈRE.
BALTHAZAR, VALETS, SERVANTES.
Balthazar entre par le fond, suant, couvert de poussière.
LES VALETS.
Ah! voilà Balthazar.
UN DES VALETS.
Bonjour, père.
BALTHAZAR, joyeusement.
Salut, salut, jeunesse... (_Il vient s’asseoir au bord du puits._)
LA SERVANTE.
Bon Dieu! comme vous avez chaud, mon pauvre berger.
BALTHAZAR, s’essuyant le front.
Je viens de loin, et le soleil est dur... Donne-moi ta cruche... (_La femme lève sa cruche et le fait boire._)
LA SERVANTE.
Si c’est possible de se mettre le corps dans un état pareil, à votre âge...
BALTHAZAR.
Bah! je ne suis pas si vieux qu’on croit... C’est seulement ce grand coquin de soleil dont je n’ai pas l’habitude... Songe, ma fille : voici plus de soixante ans que je n’avais passé un mois de juin dans la plaine. (_Les valets se sont approchés et font cercle autour de lui._)
UN VALET.
C’est vrai, père. Vous êtes en retard cette année, pour le passage des troupeaux.
BALTHAZAR.
Dam! oui. Les bêtes ne sont pas contentes, mais que veux-tu?... J’ai marié le père, j’ai marié le grand-père, je ne pouvais pas m’en aller sans marier le petit... Heureusement que ce ne sera pas long : aujourd’hui, on publie les bans, premier, dernier; jeudi les présents, samedi, la noce. Puis, en route pour la montagne...
LA SERVANTE.
Vous ne vous reposerez donc jamais, père Balthazar? Vous comptez donc mener les bêtes jusqu’à votre dernier souffle?...
BALTHAZAR.
Si j’y compte!... (_Se découvrant._) Au grand Berger qui est là-haut, je n’ai jamais demandé qu’une chose, c’est de me faire mourir en pleines Alpes, au milieu de mon troupeau, par une de ces nuits de juillet où il y a tant d’étoiles... Du reste, je ne suis pas en peine. Je suis sûr de m’en aller comme cela; c’est ma planète!... Encore un coup, ma belle chatte. (_Il boit, la servante lui tient la cruche._)
LES VALETS, se regardant entre eux avec admiration.
Tout de même, il sait que c’est sa planète!...
SCÈNE II.
LES MÊMES, LE PATRON MARC et L’ÉQUIPAGE.
Le patron Marc s’est avancé sur le balcon. Il est endimanché, gilet de soie, casquette dorée à larges galons, cravate de soie, chemise à jabot.
MARC, à Balthazar qui boit.
Hé! là-bas, père Balthazar, ménageons-nous, ça porte à la tête, cette boisson-là...
BALTHAZAR.
Voyez-vous maître Olibrius qui fait le fier là-haut, parce qu’il a une casquette neuve, qui reluit comme le bassin d’un barbier... Tu n’es donc pas à la messe, mauvais chrétien, un jour comme aujourd’hui?
MARC, descendant.
Grand merci... Il faut aller la chercher trop loin, la messe, dans ce pays de sauvages... Et je me souviens de la carriole... (_Regardant autour de lui._) Oh! oh! j’espère que nous voilà pavoisés... Qu’est-ce que vous ferez donc le jour des noces, si vous en faites tant pour les accordailles?...
UN VALET.
Mais ce n’est pas seulement les accordailles aujourd’hui, c’est aussi la Saint-Éloi, la fête du labourage.
LE PATRON.
C’est donc cela qu’on entend ronfler les tambourins.
LE VALET.
Mais oui, les confrères de saint Éloi s’en vont de ferme en ferme en dansant la farandole. Nous les aurons avant ce soir à Castelet.
MARC.
Ah çà, est-ce que le jour de saint Éloi la messe serait plus longue que les autres dimanches?... Nos gens n’en finissent pas d’arriver...
LA SERVANTE.
Ils auront bien sûr fait le tour par Saint-Louis pour prendre la mère Renaud.
MARC.
Tiens, au fait... nous allons donc la voir, cette brave vieille... A propos, père Planète, est-ce que ce n’est pas une de tes anciennes?...
BALTHAZAR.
Tais-toi, marinier.
MARC, riant.
Hé! hé! il paraît que du temps du père Renaud... (_Les valets rient._)
BALTHAZAR.
Tais-toi, marinier.
MARC.
Vous avez, comme on dit, glané du blé de lune ensemble.
BALTHAZAR, se levant, pâle, d’une voix terrible.
Marinier!... (_Le patron recule, effrayé. — Les valets s’arrêtent de rire. — Balthazar les regarde tous un moment._) De ce vieux fou de Balthazar et de ses planètes, riez-en tant que vous voudrez... Mais cette histoire-là, c’est sacré!... Je défends qu’on y touche...
MARC.
C’est bon, c’est bon, on n’a pas voulu te fâcher, que diable!
LES VALETS.
Mais non, père Balthazar, vous savez bien... (_Ils l’entourent. — Il se rassied tout tremblant._)
MARC, bas à l’équipage.
Je n’ai jamais vu une maison pareille pour prendre les histoires de femmes au sérieux. C’est comme l’autre avec son Arlésienne. Il semblait tant que c’était fini, qu’il n’y avait plus d’espoir. Et puis maintenant...
LES VALETS, courant au fond.
Les voilà! les voilà!...
BALTHAZAR, très-ému.
Oh! mon Dieu! (_Il va se mettre à l’écart dans un coin._)
SCÈNE III.
LES MÊMES, ROSE, FRANCET, FRÉDERI, VIVETTE, L’INNOCENT, LA MÈRE RENAUD.
Ils entrent par le fond, tous en toilette, coiffes de dentelles, jaquettes à fleurs. — La vieille marche la première, appuyée sur Vivette et sur Fréderi.
MÈRE RENAUD.
Le voilà donc encore ce vieux Castelet... Laissez-moi un peu, mes enfants, que je le regarde...
MARC.
Bonjour, mère Renaud.
MÈRE RENAUD, lui faisant une grande révérence.
Quel est ce beau monsieur?... Je ne le connais pas...
ROSE.
C’est mon frère, mère Renaud...
FRANCET MAMAÏ.
C’est le patron Marc.
MARC, lui soufflant.
Capitaine!...
MÈRE RENAUD.
Je suis votre servante, monsieur le patron.
MARC, furieux, entre ses dents.
Patron!... patron!... Ils n’ont donc pas vu ma casquette.
L’INNOCENT, battant des mains.
Oh! comme ils sont jolis, cette année, les arbres de saint Éloi!
MÈRE RENAUD.
Cela me fait plaisir de revoir toutes ces choses. Il y a si longtemps... Depuis ton mariage, Francet...
FRÉDERI.
Est-ce que vous vous reconnaissez, grand’mère?...
MÈRE RENAUD.
Je le crois bien. Par ici la magnanerie, par là, les hangars. (_Elle s’avance et s’arrête devant le puits._) Oh! le puits!... (_Petit rire._) Est-il, Dieu, possible que du bois et de la pierre vous remuent le cœur à ce point-là...
MARC, bas aux valets.
Attendez, nous allons rire. (_Il s’approche de la vieille, lui prend le bras doucement, et lui fait faire quelques pas vers le coin où Balthazar s’est blotti._) Et celui-là, mère Renaud, est-ce que vous le reconnaissez?... Je crois qu’il est de votre temps.
MÈRE RENAUD.
Bonté divine! mais c’est... c’est Balthazar...
BALTHAZAR.
Dieu vous garde, Renaude! (_Il fait un pas vers elle._)
MÈRE RENAUD.
Oh!... ô mon pauvre Balthazar!... (_Ils se regardent un moment sans rien dire. — Tout le monde s’écarte respectueusement._)
MARC, ricanant.
Hé! hé! les vieux tourtereaux!
ROSE, sévèrement.
Marc!
BALTHAZAR, à demi-voix à la vieille.
C’est ma faute. Je savais que vous alliez venir. Je n’aurais pas dû rester là...
MÈRE RENAUD.
Pourquoi?... pour tenir notre serment?... va! ce n’est plus la peine. Dieu lui-même n’a pas voulu que nous mourions sans nous être revus, et c’est pour cela qu’il a mis de l’amour dans le cœur de ces deux enfants. Après tout, il nous devait bien ça pour nous récompenser de notre courage...
BALTHAZAR.
Oh! oui, il nous en a fallu du courage; que de fois, en menant mes bêtes, je voyais la fumée de votre maison qui avait l’air de me faire signe : Viens!... elle est là!...
MÈRE RENAUD.
Et moi, quand j’entendais crier tes chiens et que je te reconnaissais de loin avec ta grande cape, il m’en fallait de la force pour ne pas courir vers toi. Enfin, maintenant, notre peine est terminée et nous pouvons nous regarder en face sans rougir... Balthazar...
BALTHAZAR.
Renaude!
MÈRE RENAUD.
Est-ce que tu n’aurais pas de honte à m’embrasser, toute vieille et crevassée par le temps, comme je suis là...
BALTHAZAR.
Oh!
MÈRE RENAUD.
Eh bien! alors, serre-moi bien fort sur ton cœur, mon brave homme. Voilà cinquante ans que je te le dois, ce baiser d’amitié. (_Ils s’embrassent longuement._)
FRÉDERI.
C’est beau le devoir! (_Serrant le bras de Vivette._) Vivette, je t’aime...
VIVETTE.
Bien sûr?
MARC, s’approchant.
Dites donc, mère Renaud, si nous allions un peu du côté de la cuisine, maintenant, pour voir si le tourne-broche n’a pas changé depuis vous?
FRANCET MAMAÏ.