Chapter 4 of 4 · 3535 words · ~18 min read

Part 4

Il a raison.... à table!... (_Il prend le bras de la vieille._)

TOUS.

A table! à table!

MÈRE RENAUD, se retournant.

Balthazar...

ROSE.

Allons, berger...

BALTHAZAR, très-ému.

Je viens... (_Tout le monde entre par la gauche. — La scène reste vide quelques secondes. — Musique de scène. — La nuit vient._)

SCÈNE IV.

FRÉDERI, VIVETTE. Ils sortent tous deux de la maison.

FRÉDERI, amenant Vivette près du puits.

Vivette, écoute ici, regarde-moi... Qu’est-ce que tu as? Tu n’es pas contente.

VIVETTE.

Oh! si, mon Fréderi.

FRÉDERI.

Tais-toi, ne mens pas, tu as quelque chose qui te tourmente et te gâte la joie de nos accordailles. Je sais bien ce que c’est, c’est ton malade qui te fait peur. Tu n’es pas encore sûre de lui... Eh bien, sois heureuse, je te jure que je suis guéri.

VIVETTE, secouant la tête.

Quelquefois on croit cela, et puis...

FRÉDERI.

Te rappelles-tu cette année où j’ai été si malade? De tout le temps de ma maladie, il ne m’est resté qu’une chose dans la mémoire. C’est un matin où pour la première fois on avait ouvert ma fenêtre. Le vent du Rhône sentait si bon ce matin-là!... J’aurais pu dire une par une toutes les herbes sur lesquelles il avait passé. Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais le ciel me semblait plus clair que d’ordinaire, les arbres avaient plus de feuilles, les ortolans chantaient mieux, et j’étais bien... Alors le médecin est entré, et il a dit en me regardant : Il est guéri!... Eh bien! à cette heure où je te parle, je suis comme ce matin-là, c’est le même ciel, le même apaisement de tout mon être, et plus rien qu’un désir en moi, mettre ma tête là, sur ton épaule et y rester toujours... Tu vois bien que je suis guéri.

VIVETTE.

Ainsi c’est bien vrai, tu m’aimes?...

FRÉDERI, bas.

Oui...

VIVETTE.

Et l’autre?... celle qui t’a fait tant de mal, tu n’y penses plus jamais?...

FRÉDERI.

Je ne pense qu’à toi, Vivette...

VIVETTE.

Oh! pourtant...

FRÉDERI.

Sur quoi veux-tu que je te le jure?... tu es seule dans mon cœur, je te dis... Ne parlons pas de ce vilain passé. Il n’existe plus pour moi.

VIVETTE.

Alors, pourquoi gardes-tu des choses qui te le rappellent?

FRÉDERI.

Mais... je n’ai rien gardé.

VIVETTE.

Et ces lettres que tu as là?...

FRÉDERI, stupéfait.

Comment, tu savais donc?... Oui, c’est vrai, je les ai gardées longtemps. C’était comme une curiosité mauvaise que j’avais de connaître cet homme; mais à présent, regarde. (_Il ouvre sa blouse._)

VIVETTE.

Elles n’y sont plus?...

FRÉDERI.

Balthazar est allé les rendre ce matin.

VIVETTE.

Tu as fait cela, mon Fréderi? (_Lui sautant au cou._) Oh! que je suis heureuse!... Si tu savais comme elles m’ont fait souffrir, ces lettres maudites... quand tu me prenais contre ton cœur et que tu me disais : « Je t’aime! » Tout le temps, je les sentais là sous ta blouse, et cela m’empêchait de te croire.

FRÉDERI.

Ainsi tu ne me croyais pas, et pourtant tu voulais bien devenir ma femme?

VIVETTE, souriant.

Cela m’empêchait de te croire; mais cela ne m’empêchait pas de t’aimer...

FRÉDERI.

Et maintenant, si je te dis : « Je t’aime! » est-ce que tu le croiras?...

VIVETTE.

Dis-le, voyons!

FRÉDERI.

Ah! chère femme! (_Il la serre contre sa poitrine, puis tous deux étroitement enlacés, ils marchent à petits pas et disparaissent une minute derrière les hangars._)

SCÈNE V.

LES MÊMES, LE GARDIEN, BALTHAZAR.

Mitifio entre vivement, fait quelques pas dans la cour déserte, puis va pour frapper à la maison, quand la porte s’ouvre et Balthazar paraît.

BALTHAZAR, se retournant.

C’est toi!... qu’est-ce que tu veux?

LE GARDIEN.

Mes lettres! (_A ce moment le groupe des amoureux rentre en scène._)

BALTHAZAR.

Comment! tes lettres?... mais je les ai portées à ton père ce matin; tu ne viens donc pas de chez vous?

LE GARDIEN.

Voilà deux nuits que je couche à Arles.

BALTHAZAR.

Ça dure donc toujours?...

LE GARDIEN.

Toujours!...

BALTHAZAR.

J’aurais cru pourtant qu’après cette histoire des lettres...

LE GARDIEN.

Quand c’est pour elles qu’on est lâche, les femmes vous pardonnent toutes les lâchetés.

BALTHAZAR.

Alors, grand bien te fasse, mon garçon. Ici, grâce à Dieu, nous en avons fini avec cette folie-là. L’enfant se marie dans quatre jours, et cette fois il prend quelqu’un d’honnête.

LE GARDIEN.

Ah! oui, il est bien heureux, lui. Ce doit être si bon de s’aimer librement, à la face du ciel et des hommes, d’être fier de ce qu’on aime, et de pouvoir dire au monde qui passe : « C’est ma femme, regardez-la! » Moi, j’arrive la nuit comme un voleur. Le jour, je me cache, je rode autour d’elle, et puis, quand nous sommes seuls, ce sont des scènes, des querelles! D’où viens-tu?... Qu’as-tu fait?... Quel est cet homme à qui tu parlais?... Et des fois qu’il y a, au milieu de nos caresses, il me vient des envies de l’étouffer pour qu’elle ne me trompe plus... (_Ici le groupe enlacé des amoureux paraît, traversant la scène dans le fond._) Ah! l’horrible vie de mensonges et de méfiance! Heureusement, cela va finir. Maintenant, nous allons vivre ensemble et malheur à elle si...

BALTHAZAR.

Vous vous mariez?...

LE GARDIEN.

Non, je l’enlève... Si tu es aux bergeries cette nuit, tu entendras une fière galopade dans la plaine. J’aurai la belle en travers de ma selle, et je te réponds que je la tiendrai bien.

BALTHAZAR.

Elle t’aime donc bien, cette Arlésienne maudite?...

FRÉDERI, s’arrêtant dans le fond.

Oh!

LE GARDIEN.

Oui... c’est son caprice du moment. Et puis un enlèvement, ça lui va. Courir les grandes routes à l’aventure, rouler d’auberge en auberge, le changement, la peur, la poursuite, voilà ce qu’elle aime surtout. Elle est comme ces oiseaux de la mer qui ne chantent que dans les orages...

FRÉDERI, bas, avec rage.

C’est lui!... enfin!...

VIVETTE

Fréderi, viens... ne reste pas là!

FRÉDERI, la repoussant.

Laisse-moi!

VIVETTE, éplorée.

Ah! il l’aime encore... Fréderi...

FRÉDERI.

Va-t’en... va-t’en donc! (_Il la pousse dans la maison, puis revient écouter._)

LE GARDIEN.

Moi, ce voyage me fait peur. Je pense au vieux qui va rester seul, à mes chevaux, à la cabane, et à la belle vie d’honnête homme que j’aurais menée là-bas, si je ne l’avais pas rencontrée.

BALTHAZAR.

Pourquoi partir alors? Fais ce que le nôtre a fait. Renonce à cette femme et marie-toi.

LE GARDIEN, bas.

Je ne peux pas... Elle est si belle!...

FRÉDERI, bondissant.

Je ne le sais que trop qu’elle est belle, misérable... Mais quel besoin avais-tu de venir me le rappeler? (_Avec un rire de rage._) Un paysan!... C’était un paysan comme moi!... (_Marchant vers lui._) Ah! mon bonheur te fait envie, et c’est en sortant de ses bras que tu viens me le dire, quand tu as encore sur ta bouche ses baisers de la dernière nuit. Mais tu ne sais donc pas que, pour un de ces moments de passion dont tu me parles, pour une minute de ta vie à toi, je donnerais toute la mienne, tout mon paradis pour une heure de ton purgatoire... Maudit sois-tu d’être venu, maquignon de malheur!... C’est encore pis que de l’avoir vue elle-même... tu me rapportes avec son haleine l’horrible amour dont j’ai manqué de mourir. Maintenant c’est fini, je suis perdu. Et pendant que tu courras les routes avec ton amoureuse, il y aura ici des femmes en larmes... Mais non! ce n’est pas possible, cela ne sera pas. (_Sautant sur un des gros marteaux avec lesquels on a planté les mais._) Allons, défends-toi, bandit, défends-toi, que je te tue, je ne veux pas mourir seul. (_Le gardien recule. — Toute cette scène est presque couverte par le bruit des tambourins qui arrivent._)

BALTHAZAR, se jetant sur Fréderi.

Malheureux, que vas-tu faire?

FRÉDERI, se débattant.

Non, laisse-moi;... lui d’abord, son Arlésienne ensuite. (_Au moment où il arrive sur le gardien, Rose s’élance au milieu d’eux. — Fréderi s’arrête, chancelle, le marteau lui tombe des mains. — Au même instant des torches secouées apparaissent devant la ferme, et les farandoleurs envahissent la cour en criant : « Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... »_)

LES FARANDOLEURS.

Saint-Éloi! Saint-Éloi! A la farandole!

LES GENS DE LA FERME, apparaissant sur le balcon.

Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... (_Chants et danses. — Tableau._)

CINQUIÈME TABLEAU.

LA MAGNANERIE.

Une grande salle, avec large fenêtre et balcon dans le fond. — A gauche, second plan, l’entrée de la magnanerie; premier plan, la chambre des enfants. — A droite, un escalier de bois montant au grenier. Sous l’escalier, un lit à demi caché par des rideaux. Quand la toile se lève, la scène est vide. Dans la cour du Castelet on entend les fifres et les tambourins des farandoleurs : puis on chante la « Marche des Rois... » A ce moment, Rose entre, une petite lampe à la main. Elle pose sa lampe, va sur le balcon du fond, y reste un moment à regarder danser, puis rentre.

SCÈNE PREMIÈRE.

ROSE MAMAÏ, seule.

Ils chantent, en bas. Ils ne se doutent de rien. Le berger lui-même s’y est trompé en le voyant sauter de si bon cœur : « Ça ne sera rien, maîtresse. Un dernier coup de tonnerre, comme quand l’orage va finir... » Dieu l’écoute!... Mais j’ai bien peur... Aussi, je veille...

SCÈNE II.

ROSE, FRÉDERI.

FRÉDERI, s’arrête en voyant sa mère.

Qu’est-ce que tu fais là?... Je croyais que tu ne couchais plus ici...

ROSE, un peu gênée.

Mais si. J’ai encore de l’autre côté quelques vers à soie qui ne sont pas éclos. Il faut que je les surveille... Mais toi? pourquoi n’es-tu pas resté en bas à chanter avec les autres?

FRÉDERI.

J’étais trop fatigué.

ROSE.

Le fait est que tu y allais d’une rage à cette farandole. Vivette aussi a beaucoup dansé. C’est un oiseau, cette petite; elle ne touchait pas la terre... As-tu vu l’aîné des Giraud comme il lui tournait autour? Elle est si avenante... Ah! vous allez faire une jolie paire à vous deux.

FRÉDERI, vivement.

Bonsoir. Je vais me coucher. (_Il l’embrasse._)

ROSE, le retenant.

Et puis, tu sais, si celle-là ne te convient pas, il faut le dire. Nous aurons bientôt fait de t’en trouver une autre.

FRÉDERI.

Oh! ma mère.

ROSE.

Eh! qu’est-ce que tu veux? Ce n’est pas le bonheur de cette petite que je cherche, c’est le tien... Et tu n’as pas l’air de quelqu’un d’heureux au moins?

FRÉDERI.

Mais si... mais si...

ROSE.

Voyons, regarde-moi. (_Elle lui prend la main._) On dirait que tu as la fièvre.

FRÉDERI.

Oui... la fièvre de Saint-Éloi qui fait boire et qui fait danser. (_Il se dégage._)

ROSE.

(_A part._) Je ne saurai rien. (_Le rattrapant._) Mais ne t’en va donc pas, tu t’en vas toujours.

FRÉDERI, souriant.

Allons. Qu’est-ce qu’il y a encore?

ROSE, le regardant bien en face.

Dis-moi... Cet homme qui est venu tout à l’heure...

FRÉDERI, détournant les yeux.

Quel homme?

ROSE.

Oui... cette espèce de bohémien, de gardien de chevaux... Cela t’a fait du mal de le voir... n’est-ce pas?

FRÉDERI.

Bah! Ç’a été un moment, une folie... et puis tiens! je t’en prie, ne me fais pas parler de ces choses... J’aurais peur de te salir en remuant toute cette boue devant toi.

ROSE.

Allons donc! Est-ce que les mères n’ont pas le droit d’aller partout sans se salir, de tout demander, de tout savoir?... Voyons, parle-moi, mon enfant. Ouvre-moi bien ton cœur. Il me semble que, si tu me parlais un peu seulement, moi j’en aurais si long à te dire... tu ne veux pas!

FRÉDERI, doux et triste.

Non, je t’en prie. Laissons cela tranquille.

ROSE.

Alors, viens... descendons...

FRÉDERI.

Pourquoi faire?

ROSE.

Ah! je suis peut-être folle, mais je trouve que tu as un mauvais regard cette nuit. Je ne veux pas que tu restes seul... viens aux lumières, viens... D’abord tous les ans, pour saint Éloi, tu me fais faire un tour de farandole. Cette année, tu n’y as pas pensé. Allons, viens. J’ai envie de danser, moi... (_Avec un sanglot._) J’ai bien envie de pleurer aussi.

FRÉDERI.

Ma mère, ma mère, je t’aime... ne pleure pas... Ah! ne pleure pas, bon Dieu!

ROSE.

Parle-moi donc alors, puisque tu m’aimes.

FRÉDERI.

Mais que veux-tu que je te dise?... Eh bien oui, j’ai eu une mauvaise journée aujourd’hui. Il fallait bien s’y attendre. Après des secousses pareilles, on n’arrive pas au calme tout d’un coup. Regarde le Rhône les jours de mistral; est-ce qu’il ne s’agite pas encore longtemps après que le vent est tombé? Il faut laisser aux choses le temps de s’apaiser... Voyons, ne pleure pas. Tout cela ne sera rien... Une nuit de bon sommeil à poings fermés, et demain il n’y paraîtra plus... Je ne songe qu’à oublier, moi, je ne songe qu’à être heureux.

ROSE, gravement.

Tu ne songes qu’à ça?

FRÉDERI, détournant la tête.

Mais oui...

ROSE, le fouillant jusqu’au fond des yeux.

Bien vrai?

FRÉDERI.

Bien vrai.

ROSE, tristement.

Tant mieux, alors...

FRÉDERI, l’embrassant.

Bonsoir... Je vais me coucher. (_Elle l’accompagne d’un long regard et d’un sourire jusqu’à la porte de la chambre. A peine la porte fermée, la figure de la mère change, devient terrible._)

SCÈNE III.

ROSE, seule.

Être mère, c’est l’enfer!... Cet enfant-là, j’ai manqué mourir de lui en le mettant au monde. Puis il a été longtemps malade... A quinze ans, il m’a fait encore une grosse maladie. Je l’ai tiré de tout comme par miracle. Mais ce que j’ai tremblé, ce que j’ai passé de nuits blanches, les rides de mon front peuvent le dire... Et maintenant que j’en ai fait un homme, maintenant que le voilà fort, et si beau, et si pur, il ne songe plus qu’à s’arracher la vie, et pour le défendre contre lui-même, je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme quand il était tout petit. Ah! vraiment, il y a des fois que Dieu n’est pas raisonnable... (_Elle s’assied sur un escabeau._) Mais elle est à moi, ta vie, méchant garçon. Je te l’ai donnée, je te l’ai donnée vingt fois. Elle a été prise jour par jour dans la mienne; sais-tu bien qu’il a fallu toute ma jeunesse pour te faire tes vingt ans? Et à présent tu voudrais détruire mon ouvrage. Oh! oh! (_Radoucie et triste._) C’est vrai qu’il souffre bien aussi, le pauvre enfant. Son affreux amour le tient encore, et j’étais folle de croire que quelqu’un pourrait le guérir. Il a du mal de sa mère, celui-là! Les cœurs comme les nôtres ne savent aimer qu’une fois... Mais enfin ce n’est pas ma faute. Il ne faut pas m’en punir, voyons... qu’est-ce que je pouvais faire de plus que ce que j’ai fait?... Je lui disais : « Prends-la... nous te la donnons. » A moins d’aller la lui chercher moi-même... Si je savais où la prendre seulement, cette drôlesse; je l’amènerais bien de force... Mais c’est trop tard. Elle est partie, et c’est bien pour cela qu’il veut mourir... Il veut mourir! Comme c’est ingrat tout de même les enfants!... Et moi aussi, quand mon pauvre homme est mort et qu’il me tenait les mains en s’en allant, j’avais bien envie de partir avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne comprenais pas bien ce qui se passait, mais tu avais peur, et tu criais. Ah! dès ton premier cri j’ai senti que ma vie ne m’appartenait pas, que je n’avais pas le droit de partir... Alors, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai souri, j’ai chanté pour t’endormir, le cœur gros de larmes, et quoique veuve pour toujours, aussitôt que j’ai pu, j’ai quitté mes coiffes noires pour ne pas attrister tes yeux d’enfant... (_Avec un sanglot._) Ce que j’ai fait pour lui, il pourrait bien le faire pour moi maintenant... Ah! les pauvres mères. Comme nous sommes à plaindre! Nous donnons tout, on ne nous rend rien. Nous sommes les amantes qu’on délaisse toujours. Pourtant nous ne trompons jamais, nous autres, et nous savons si bien vieillir...

CHŒUR, au dehors.

Sur un char Doré de toutes parts On voit trois rois graves comme des anges. Sur un char Doré de toutes parts; Trois rois debout parmi les étendards!

(_Tambourins et danses._)

ROSE.

Quelle nuit!... quelle veillée!... (_La porte de la chambre s’ouvre vivement._) Qui est là?

SCÈNE IV.

ROSE, L’INNOCENT.

L’Innocent sort de la chambre de gauche, pieds nus, ses cheveux blonds sont ébouriffés, sans blouse, sans gilet, rien qu’un pantalon de futaine retenu par une bretelle. — Ses yeux brillent, son visage a quelque chose de vivant, d’ouvert, d’inaccoutumé.

L’INNOCENT, s’approchant, un doigt sur les lèvres.

Chut!

ROSE.

C’est toi?... Qu’est-ce que tu veux?...

L’INNOCENT, bas.

Couchez-vous, et dormez tranquille... Il n’y aura rien encore cette nuit!...

ROSE.

Comment! rien... tu sais donc?...

L’INNOCENT.

Je sais que mon frère a un grand chagrin, et que vous me faites coucher dans sa chambre de peur qu’il ne retourne son chagrin contre lui-même... Aussi voilà plusieurs nuits que je ne dors que d’un œil... Depuis quelque temps il allait mieux, mais cette fois la nuit a été bien mauvaise... Il a recommencé à pleurer, à parler tout seul. Il disait : « Je ne peux pas... je ne peux pas!... il faut que je m’en aille!... » Puis à la fin, il s’est couché. Maintenant, il dort, et je me suis levé doucement, doucement, pour venir vous le dire... Pourquoi me regardez-vous comme cela, ma mère?... Ça vous étonne que j’y voie si fin et que j’aie tant de raisonnement... Mais vous savez bien ce que Balthazar disait : « Il s’éveille, cet enfant, il s’éveille! »

ROSE.

Est-ce possible?... Oh!... O mon Innocent!

L’INNOCENT.

Mon nom est Janet, ma mère. Appelez-moi Janet. Il n’y a plus d’Innocent dans la maison.

ROSE, vivement.

Tais-toi... ne dis pas ça.

L’INNOCENT.

Pourquoi?

ROSE.

Ah! je suis folle... C’est ce berger avec ses histoires... Viens, mon chéri, viens que je te regarde. Il me semble que je ne t’ai jamais vu, que c’est un nouvel enfant qui m’arrive. (_Le prenant sur ses genoux._) Comme tu es grandi, comme tu es beau! Sais-tu que tu ressembleras à Fréderi? C’est qu’il y a de la vraie lumière dans tes yeux maintenant.

L’INNOCENT.

Ma foi! oui, je crois que maintenant je suis éveillé tout à fait... Ce qui n’empêche pas que j’ai bien sommeil, et que je vais aller dormir, car je tombe... Voulez-vous m’embrasser encore, dites?...

ROSE.

Si je veux! (_Elle l’embrasse avec fureur._) Je t’en dois tant de ces caresses. (_Elle l’accompagne jusqu’à la chambre._) Va dormir, mon chéri, va.

SCÈNE V.

ROSE, seule.

Plus d’Innocent dans la maison! Si ça allait vous porter malheur... Ah! qu’est-ce que je dis là?... Je ne mérite pas cette grande joie qui m’arrive... Non! non! Ce n’est pas possible. Dieu ne m’a pas rendu un enfant pour m’en enlever un autre... (_Elle courbe un instant la tête devant une madone incrustée dans le mur, elle va vers la porte de la chambre et elle écoute._) Rien... ils dorment tous deux. (_Elle ferme la fenêtre du fond, range quelques objets, quelques sièges, puis entre dans son alcôve et tire son rideau. — Musique de scène. — Le petit jour commence à blanchir les grandes vitres du fond._)

SCÈNE VI.

FRÉDERI, ROSE, dans l’alcôve.

FRÉDERI, il entre à demi vêtu, l’air égaré. Il écoute et s’arrête.

(_Bas._) Trois heures. Voilà le jour. Ça sera comme dans l’histoire du berger. Elle s’est battue toute la nuit, et puis au matin... puis au matin... (_Il fait un pas vers l’escalier, puis s’arrête._) Oh! c’est horrible!... Quel réveil ils vont tous avoir ici!... mais c’est impossible. Je ne peux pas vivre. Tout le temps je la vois dans les bras de cet homme. Il l’emporte, il la serre, il... Ah! vision maudite, je t’arracherai bien de mes yeux! (_Il s’élance sur l’escalier._)

ROSE, appelant.

Fréderi!... Est-ce toi? (_Fréderi s’arrête au milieu de l’escalier, chancelant, les bras étendus._)

ROSE, s’élançant de l’alcôve, court à la chambre des enfants, regarde, et pousse un cri terrible.

Ah!... (_Elle se retourne, et voit Fréderi sur l’escalier._) Qu’est-ce que... Où vas-tu?

FRÉDERI, égaré.

Mais tu ne les entends donc pas là-bas du côté des bergeries?... Il l’emporte... Attendez-moi! attendez-moi!... (_Il s’élance, Rose se jette à corps perdu à sa poursuite. — Quand elle arrive à la porte qui est au milieu de l’escalier, Fréderi vient de la fermer. — Elle frappe avec rage._)

ROSE.

Fréderi, mon enfant!... Au nom du ciel! (_Elle frappe à la porte, la secoue._) Ouvre-moi, ouvre-moi!... Mon enfant!... Emporte-moi, emporte-moi dans ta mort... Ah!... mon Dieu!... Au secours! Mon enfant!... Mon enfant va se tuer... (_Elle descend l’escalier comme une folle, se précipite vers la fenêtre du fond, l’ouvre, regarde et tombe avec un cri terrible._)

SCÈNE VII.

LES MÊMES, L’INNOCENT, BALTHAZAR, LE PATRON MARC.

L’INNOCENT.

Maman!... Maman!... (_Il s’agenouille près de sa mère._)

BALTHAZAR, voyant la fenêtre ouverte, s’élance et regarde dans la cour.

Ah! (_Au patron Marc qui vient d’entrer._) Regarde à cette fenêtre, tu verras si on ne meurt pas d’amour!...

_Imprimé_

LE 10 OCTOBRE MIL HUIT CENT SOIXANTE-DOUZE.

PAR J. CLAYE

POUR A. LEMERRE, LIBRAIRE

_A PARIS_