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livre VIII

de ce même ouvrage, il écrit: «C’est donc une chose bien reconnue entre nous que dans un État bien gouverné, tout doit être commun, les femmes, les enfants, l’éducation, les exercices...»--Mais d’abord il faut se souvenir que Platon pensant que l’État idéal, irréalisable, serait en effet l’État de communauté absolue, il lui arrive ici et là--très rarement--de se souvenir secrètement de cette idée et de dire de l’État tout entier ce qu’il ne pense _pratiquement_ que des guerriers; et ensuite il faut lire de près tout le chapitre V de la _République_, qui est celui où il organise pratiquement l’aristocratie de son État; il faut lire surtout la partie de ce livre où il donne les raisons pourquoi la communauté des biens et des femmes est nécessaire aux guerriers, et l’on verra bien que, très nettement, il a restreint la communauté des biens, des femmes et des enfants aux guerriers seuls, et pour des raisons qui, ne s’appliquant qu’aux «gardiens de l’État», qu’à ceux qui ont pour mission de défendre et de protéger la République, montrent assez, par cette restriction même, que ce n’est qu’à la caste guerrière que Platon, en définitive, juge bon d’imposer ce régime.

Cette idée, si discutée, il faut surtout la comprendre exactement. Par cette caste communiste, Platon a surtout et même uniquement songé à confier la garde et la défense de la cité à un ordre monastique. Il a pensé que la cité ne pouvait être défendue avec désintéressement que par un ordre faisant vœu de pauvreté et même d’absence de tout bien et renonçant aux joies et aux douceurs du foyer et de la famille. Il a voulu créer, au service de l’État, une Église armée.

L’Église catholique n’a pas fait, au fond, autre chose pour la défense de la foi que ce que Platon institue pour la défense et la protection de la patrie. L’Église, ou un ordre monastique, renonce à la propriété individuelle et à la famille, pour établir entre ses membres une solidarité étroite et une fraternité absolue et, par ces moyens, pour être fort. Platon fait d’avance de même, avec une singulière puissance de prévision, ou plutôt avec une singulière pénétration de psychologue, de moraliste et de politique.

Seulement, au lieu du vœu de chasteté, à quoi il n’aurait pas fallu songer parmi les Grecs, il institue la communauté des femmes, qui certainement n’est pas la même chose, la chasteté en pareille affaire étant la véritable force, mais qui, ne le dissimulons pas, n’est pas chose si extrêmement différente; d’une part procédant du même principe, à savoir du mépris de la femme; d’autre part ayant en partie les mêmes effets, c’est-à-dire interdisant au prêtre-soldat le foyer et la famille, et le réservant ainsi à sa tâche, et le forçant à n’avoir et à ne connaître d’autre famille que son armée, et en définitive le laissant moine. Un moine à qui il serait permis quelquefois de consentir aux exigences de son tempérament, mais à qui du reste toute union durable avec une femme et toute paternité seraient interdites, comme toute fortune, comme toute propriété, comme toute aisance, voilà le guerrier de Platon.

Pourquoi ces rigueurs? Pour qu’il soit fort, pour qu’il soit guerrier et pour qu’il ne soit que guerrier. Par ceci Platon rejoint Nietzsche, qu’ailleurs il combat si énergiquement sous le nom de Calliclès ou sous un autre. Il veut faire une race de _surhommes_, énergique, intrépide, désintéressée, c’est-à-dire d’un désintéressement individuel absolu; toute tournée du côté de la gloire et des grandes choses, extrêmement dure pour elle-même et aussi pour les autres, mais surtout pour elle-même, détachée des ambitions matérielles et des liens alourdissants et affaiblissants, élite sept fois trempés de l’humanité et si digne de la conduire qu’elle mérite presque de l’opprimer.

Pour parler plus simplement, il veut faire une aristocratie et une aristocratie qui soit aristocratie autrement que de nom et par le hasard des circonstances, mais qui soit aristocratie et qui reste telle, et qui se fasse telle continuellement par un régime de vie tout spécial et par une règle d’ordre toute particulière.

On ne commande qu’à la condition de se distinguer de telle sorte qu’on ne puisse plus, en eût-on la tentation, se confondre avec la foule, y rentrer ou même lui ressembler. Platon veut faire une aristocratie véritable et qui dure.

A la vérité, il ne s’y prend pas très bien, ce me semble. Pour la pauvreté, rien de mieux. Nietzsche se trompe en voulant ses _surhommes_ riches et fastueux. Une aristocratie peut être riche collectivement, mais ses membres doivent pratiquer la pauvreté et mépriser l’argent d’une façon absolue. C’est une force, et c’est ce qui montre leur force. Celui-là est un chef et reconnu pour tel, qu’on sait qui ne peut ni être corrompu ni se corrompre.

Mais la communauté des femmes et la famille collective est une sottise. Il y a deux moyens de constituer une élite; mais non pas un troisième. Ou l’élite sera chaste, ne connaîtra pas la femme et ne voudra pas la connaître et se recrutera par cooptation ou adoption, et si elle reste dans les termes de cette institution avec rigueur et fermeté, elle sera d’une incalculable puissance;--ou l’élite se perpétuera par progénitures, partagée, sans être divisée, à quoi elle devra s’appliquer énergiquement, en familles fortement constituées, où se garderont les traditions et où se conserveront les exemples; et cette élite-ci pourra encore être et se maintenir très puissante.

Mais si l’enfant adopté peut être élevé fort bien dans les traditions de l’ordre; si l’enfant du mariage peut être élevé très bien dans les traditions de sa famille particulière et aussi de la grande famille qui est l’aristocratie, on voit peu comment l’enfant collectif pourra être élevé.

--Comme l’enfant adopté!

--Je ne crois pas. L’enfant adopté est un enfant choisi; l’enfant collectif est un enfant trouvé, un enfant du hasard qu’il n’y a guère de raison pour que quelqu’un aime, soigne, cultive et dresse bien. Les enfants des guerriers de Platon ne seront pas la fleur et le surgeon verdissant de la cité guerrière, ils en seront l’encombrement et le poids mort. Platon prévoit le cas où le rejeton de la caste noble sera reconnu indigne d’elle et replongé dans la classe basse. Je ne serais pas étonné que presque tous les fils des guerriers fussent précisément dans ce cas.

Et, d’autre part, j’ai peu besoin de démontrer que la promiscuité féminine, même relativement réglée, comme elle l’est par Platon, est, pour une élite, absolument comme pour tout autre groupement humain, une cause d’affaiblissement sans pareille. Les deux vertus essentielles, et c’est-à-dire les deux forces essentielles d’une aristocratie, d’une élite quelle qu’elle soit, du reste, sont la pauvreté volontaire et la chasteté volontaire. Or il n’y a que deux manières d’être chaste, c’est de n’avoir pas de femme ou de n’en avoir qu’une.

Tout compte fait, Platon a manqué son aristocratie. Il a néanmoins tracé le tableau, appelant des retouches, mais très large et bien composé, d’un gouvernement aristocratique, conservateur et partiellement socialiste, fondé sur l’esprit de justice, l’esprit d’ordre--ces deux idées pour Platon se confondant--et l’esprit de patriotisme.

Il a surtout, en manifestant et caressant son idéal, fait œuvre de polémique et combattu deux choses qu’il exècre également: la ploutocratie et la démocratie. C’est à ces haines qu’il tient principalement. Il semble dire à toutes les lignes: je cherche un idéal de république et j’ai des incertitudes, des indécisions et des contradictions en le cherchant; mais il y a deux choses que j’ai trouvées certainement, c’est que la ploutocratie est une peste des États et que la démocratie en est une autre; c’est qu’une république est perdue quand la foule y gouverne et aussi quand il y a des riches et des misérables; c’est qu’il faut combattre par tous les moyens possibles le gouvernement de tous par tous, qui n’est, en définitive et en pratique, que le gouvernement de ceux qui sauraient gouverner par ceux qui ne le savent pas; et l’inégalité des fortunes, qui ne met que corruption en haut, dépravation en bas et faiblesse partout.

Et remarquez du reste que ces deux choses sont corrélatives et que ces deux fléaux ont ensemble étroit parentage. Car la démocratie enfante la ploutocratie, et la ploutocratie favorise la démocratie. La démocratie enfante la ploutocratie en ce sens que, quand le peuple est le maître, les supérieurs ne pouvant pas employer, et aussi satisfaire, leur supériorité à commander, l’emploient et la satisfont à acquérir. Ils ne recherchent ni les honneurs, ni les dignités, ni le pouvoir, qui leur échappent et qu’ils sentent qui leur échappent; ils se rabattent sur l’argent, qui est une jouissance, et ils laissent le pouvoir ou l’apparence du pouvoir aux politiciens, aux rhéteurs et aux sophistes.

Ou encore ils s’avisent, s’imaginent plutôt que l’argent, au sein d’une plèbe besogneuse et avide, peut leur donner le pouvoir, qu’au fond ils ambitionnent toujours; et ils ne l’obtiennent pas ou l’obtiennent rarement, ou n’en saisissent que les apparences; mais ils s’acharnent à conserver et à augmenter leurs richesses dans l’espoir toujours renaissant de l’obtenir.

La démocratie enfante donc la ploutocratie et l’excite, du reste, à persévérer dans l’être.

Et, d’autre part, la ploutocratie favorise et caresse la démocratie. Ce qu’elle redoute d’instinct, c’est le mérite pauvre. Elle le redoute, le déteste et fait semblant de le mépriser. Elle le redoute; car, lorsqu’il éclate, même au sein des démocraties, il fait au moins son effet, il a son prestige; il a des succès, de courte durée, la foule ayant l’horreur des supériorités et surtout de ce genre de supériorité, mais il a des succès qui sont toujours désagréables et qui peuvent être dangereux.

Elle le déteste, d’abord parce qu’elle le redoute, et on pourrait ne pas aller plus loin; ensuite parce qu’il a un éclat particulier, tout personnel, tout divin en quelque sorte et venu du ciel, que la ploutocratie ne peut pas avoir, qu’elle ne peut pas acheter et qui échappe à ses prises, pourtant si puissantes, dont elle enrage.

Enfin elle fait semblant de le mépriser, ce qui est un jeu si apparent qu’elle en a honte, et ceci même avive ses colères et ses haines.

Pour toutes ces raisons, sachant bien que le grand éteignoir du mérite personnel, c’est la démocratie et qu’il n’est boisseau meilleur à couvrir cette lumière, la ploutocratie ne laisse pas d’avoir pour la démocratie des préférences qui sont presque des tendresses.

Notez encore que la ploutocratie, non seulement favorise la démocratie, mais encore, dans une certaine mesure, la crée. Comme elle a toujours pour effet, d’une façon ou d’une autre, une augmentation de misère en bas, elle augmente, elle étend dans de très grandes proportions cette classe très pauvre qui, selon les temps, selon les circonstances, selon les tempéraments nationaux, est servile ou est arrogante, et qui, quand elle est arrogante, est la force principale de la démocratie et pour ainsi dire la démocratie elle-même.

La ploutocratie, dans une certaine mesure, crée donc, entretient et développe la démocratie, comme la démocratie crée, entretient et développe la classe ploutocratique.

A la vérité, et la ploutocratie n’est pas sans le savoir, la démocratie est destinée à monter à l’assaut de la classe ploutocratique et à la détruire, et elle n’aime pas plus cette supériorité que toute autre; mais pendant un temps très long, les intérêts et les passions de ces deux classes sont d’accord ou ont des rapports qui ne laissent pas d’être étroits. Ce sont des frères ennemis, en principe et en définitive, mais dont la trêve en vue de combattre un ennemi commun est souvent très longue.

Et quoi qu’il en soit des rapports qu’ils soutiennent entre eux, ils sont, chacun pris en lui-même, un élément de désordre, d’injustice et de faiblesse dans un État... Il n’est rien qu’on doive combattre plus énergiquement que l’un, si ce n’est l’autre. Ni riches ni misérables, et le gouvernement exercé par les meilleurs: ce sont là les deux conditions premières d’une bonne police dans un État.

Et maintenant Platon n’a pas dit comment on peut contraindre un peuple à se laisser gouverner par les meilleurs, et il ne pouvait pas le dire; car c’est ici la difficulté insurmontable et le problème sans solution. Un peuple se laisse gouverner par les meilleurs quand il est excellent lui-même ou quand il est au-dessous de tout. Il se laisse gouverner par les meilleurs quand il a été depuis longtemps tellement abâtardi, qu’un groupe de conquérants, de l’extérieur le plus souvent, de l’intérieur quelquefois, l’a pris par les oreilles et le tient sous sa main et sous son pied. Dans ce cas, l’aristocratie, ou oligarchie, ou même quelquefois une faction qui se donne le nom de démocratie, n’est pas le gouvernement des meilleurs, mais des plus audacieux et des plus violents. Écartons le cas de cette pseudo-aristocratie.

Un peuple se laisse aussi gouverner par les meilleurs, comme j’ai dit, quand il est excellent lui-même; quand il a l’idée juste, soit instinctive, soit héritée, des conditions d’un bon gouvernement et d’un bon État; quand il sait ou quand il sent qu’un peuple doit être régi par ceux qui savent gouverner, ou tout au moins par ceux qui savent quelque chose et qui ont quelque compétence parce qu’ils ont quelque information; et alors il y a très bon régime aristocratique. Mais dans ce cas, qui fut assez longtemps celui de Rome et qui a été assez longtemps et qui est encore un peu celui de l’Angleterre, le peuple est si sage qu’il mériterait d’être en démocratie.

De sorte que l’aristocratie n’est bonne que là où il est presque inutile qu’elle soit. Elle n’est bonne que là où, si elle n’existait pas, le peuple se gouvernerait à très peu près comme elle gouverne. Elle n’est bonne que là où le peuple, s’il élisait ses chefs, élirait précisément ceux qui le commandent. Elle n’est donc bonne que là où elle est inutile.

Ceci n’est point paradoxal; cela revient à dire qu’accepter et soutenir est la même chose que nommer et soutenir. L’aristocratie militaire et l’aristocratie ecclésiastique étaient tellement acceptées du peuple français au XVIIe siècle que c’était exactement comme si elles avaient été nommées par lui, et le régime était excellemment aristocratique parce qu’il était démocratique sans en avoir l’air, en ce sens que la démocratie formellement déclarée et en exercice aurait produit et comme _sorti_ les mêmes chefs.

L’aristocratie n’est donc pas un système, une méthode dont il y ait à se demander s’il faut l’appliquer ici ou là. Elle est un fait qui ne dépend que de la suite de l’histoire. Elle est un fait anormal, triste et monstrueux là où elle est le résultat de la conquête d’une race affaiblie par un groupe violent, impérieux et avide. Elle est un fait logique, régulier et heureux, là où elle a pour cause l’accord d’un peuple intelligent et de la partie la plus intelligente de ce peuple; l’accord d’un peuple qui a instinctivement «la science royale» et de la classe qui a instinctivement et avec réflexion et étude cette même «science royale»; l’accord d’un peuple qui a l’instinct social et de la classe qui a instinct social et science politique.

Mais ni dans l’un ni dans l’autre cas ni dans un troisième, s’il en est un, l’aristocratie n’est chose de _dogmatique_. Il n’y a jamais à dire: «il faut la faire»; il faut regarder si elle est ou si elle n’est pas; car de l’imposer à un peuple qui n’est pas celui qui la comprendra et qui en a l’instinct si fortement qu’il y est déjà de lui-même, il n’y a absolument aucun moyen pour cela.

Mais, du reste, si, comme il est très probable, Platon n’a dogmatisé que platoniquement et s’il a voulu surtout comparer plutôt qu’il n’a prétendu légiférer, et s’il a surtout voulu dire: «les peuples aristocratisants sont mieux organisés que les autres; les peuples aristocratisants sont organisés et les autres ne le sont pas»; s’il a voulu dire seulement cela avec preuves, dissertations, digressions et paradoxes, comme toujours, il n’y a pas lieu de poursuivre la discussion ni de le critiquer davantage.

* * * * *

Cette _politique_ de Platon, beaucoup moins chimérique qu’on ne s’est plu à le dire, moins personnelle aussi et _unius auctoris_, puisque Aristote nous montre Phaléas de Calcidon imaginant une république où toutes les fortunes fussent égales et Hippodamos de Milet traçant un plan que souvent Platon a suivi, et puisque aussi bien le premier inspirateur de Platon est Lycurgue, que celui-ci ait ou non existé _personnellement_; cette politique, qui est une idée de Spartiate, couvée dans une imagination athénienne, à côté de quelques singularités et bizarreries et véritables erreurs, contient un fond de vérités qu’il me semble que toute l’histoire ancienne a vérifiées et qu’on ne saurait affirmer encore que l’histoire moderne ait démenties.

XII

CONCLUSIONS

Tout Platon est une aspiration au parfait, et c’est là sa grande et son immortelle originalité. Pour Platon l’homme est fait pour réaliser la perfection et pour que la perfection soit, tout au moins presque, réalisée dans le monde. Ceci est la loi de l’homme, qu’il comprend rarement, qu’il entrevoit quelquefois, mais qui est telle que quand il ne la comprend pas il sent éternellement que quelque chose lui manque; et telle encore que, quand il l’entrevoit, il se sent dirigé vers son but; et telle encore que, s’il la comprenait absolument, il serait pleinement heureux.

C’est la grande idée sur laquelle vivra Renan, toute son existence, deux mille deux cent cinquante ans plus tard. Seulement pour Renan, le monde et l’homme viennent on ne sait de quoi et tendent vers le parfait et le créent en y tendant et le réaliseront jour à jour de plus en plus. Pour Platon le monde, et surtout l’homme, viennent du parfait et y retournent. Ils sont sortis de lui, ils s’en souviennent, ils en retrouvent en eux des traces et ils ont à le réparer en eux, et en le réparant en eux, à s’élever de plus en plus vers lui. L’homme ne crée pas le divin, il le restitue. Il n’y va pas, il y revient. Au commencement était Dieu; au bout de la route, si on ne s’égare pas, il y a Dieu.

Mais, au fond, l’idée est la même. Est platonicien tout homme qui croit que la destinée de l’homme est de trouver l’idée du parfait et de s’y attacher comme à l’idée du port.

Ceci n’est pas une idée d’obligation. Le devoir est, à proprement parler, étranger à Platon, comme en général à tous les Grecs. Le devoir est plutôt une idée latine. L’homme, pour Platon, n’a pas précisément le devoir de s’attacher à la perfection; il est dans sa destinée, et c’est-à-dire dans sa nature, s’il la comprend bien, de s’y attacher. L’idée de perfection n’est pas un impératif; c’est simplement la santé de l’âme et la beauté de l’âme. La conscience platonicienne est une hygiène intellectuelle et une esthétique. Le bien est bien parce qu’il est sain et parce qu’il est beau. Le juste est bien parce que l’injuste est incohérent, désordonné, inharmonique et très laid.

Platon, comme Nietzsche, malgré les différences, veut parfaitement faire vivre les hommes en force et en beauté. Seulement il lui a semblé que c’était dans le juste et, à un plus haut degré, dans le parfait, et en un mot que c’était dans la morale qu’étaient la beauté et la force; que c’était dans la morale qu’était la force, puisqu’il faut beaucoup plus de force pour se vaincre et s’opprimer soi-même que pour vaincre et opprimer les autres; que c’était dans la morale qu’était la beauté, puisque le beau est le déploiement complet, plein et satisfait d’une force.

Cette grande idée était toute nouvelle. Il me semble bien que les Grecs ne l’avaient eue jusque-là que par échappées, si tant est qu’ils l’eussent connue. Ils avaient eu, presque davantage, quoique très peu, l’idée du devoir, sous forme d’idée d’obéissance aux dieux. Mais l’idée de l’adoration de la morale, parce qu’elle est belle et parce qu’elle est le fond de la nature humaine, et donc, en synthétisant, parce que le fond de la nature humaine est la réalisation du beau; cette idée, qui devait naître dans un peuple artiste, avait, cependant, attendu Platon pour éclore.

Platon était nouveau au IVe siècle avant Jésus comme Rousseau au XVIIIe siècle. Il apportait un rêve de perfection morale et sociale dont ses contemporains n’avaient pas l’idée et auquel, tout particulièrement à l’époque de Platon, comme à celle de Jean-Jacques, ils tournaient le dos. Il y avait un paradoxe hardi et il y avait un paradoxe perpétuel dans tout le développement de la pensée platonicienne. Platon rompait en visière à son temps comme Rousseau au sien, avec le même instinct de taquinerie et aussi avec le même courage, à tel point que si Rousseau fut persécuté, on s’étonne que Platon ne l’ait pas été.

Il avait à côté de lui un auxiliaire qu’il avait des raisons de haïr et qu’il paraît bien qu’il ne haïssait pas, sentant bien en lui un auxiliaire en effet. Ils avaient les mêmes ennemis. Comme Platon, Aristophane attaquait les prêtres besogneux et avides, vivant de la sotte crédulité publique (_Plutus_), les fabricateurs d’oracles, les démagogues, les sophistes, les poètes et les musiciens qui affaiblissent et énervent les âmes. Comme Platon, Aristophane (_Assemblée des femmes_), pour s’en moquer, il est vrai, mais avec des complaisances où l’auteur de la _République_ pouvait très bien trouver son compte, exposait les idées de partage des biens, de suppression de la propriété, de repas en commun, d’affranchissement de la femme, de paternité collective. Comme Platon, et cette fois très sérieusement, il faisait l’éloge de la pauvreté et le réquisitoire contre le Dieu aveugle de la Ploutocratie. Comme Platon, Aristophane était à la fois enragé conservateur et un peu socialiste. Comme Platon, Aristophane rêvait une cité pacifiée, assainie, très forte et très belle, nettoyée de ses scories, et où les jeunes gens, moraux par amour du beau, eussent été, formule littéralement platonicienne, des «statues vivantes de la pudeur». Aristophane est presque un Platon cynique. Platon n’est presque qu’un Aristophane plus pur et d’une plus grande force de pensée abstraite. Aristophane est comme le père des cyniques et Platon des stoïciens, et l’on sait que les cyniques ne sont que des stoïciens mal élevés. Que Platon ait pardonné à Aristophane ce que l’on sait et qui ne fut qu’une erreur et une confusion entre personnages qui ne laissaient pas de se ressembler entre eux à certains égards, cela se comprend assez aisément.

Seulement Aristophane, et j’en dirais à peu près autant de Rousseau, puisqu’aussi bien je l’ai dit et ne vois point que je me sois guère trompé, est tourné, en somme, tout entier vers le passé, connu ou supposé, et veut simplement qu’on rebrousse chemin. Aristophane et Rousseau, à quelques différences de degré près, voient l’idéal dans un passé qu’il faut retrouver: l’humanité ou la nation se sont trompées de voie, comme Hercule n’a pas fait au double chemin, et il faut remonter vers le point de bifurcation. Platon, quoique ne se privant point de regarder en arrière, se place en quelque sorte en dehors du temps. Très inquiet du présent, sympathisant quelquefois avec le passé, il place certainement son idéal dans l’avenir, ou plutôt il cherche un suprême bien qui puisse être celui de tous les temps. Sa magnifique utopie est achronique.

Injecter la morale dans l’humanité de telle sorte, avec une telle puissance qu’elle se mêle à tout le tempérament humain et que désormais, à quelque moment que ce soit, l’humanité la sente en elle et ne puisse pas l’éliminer, et qu’à certains moments il y ait comme une poussée inattendue et extraordinaire de cet élément nouveau, voilà ce que Platon a voulu et en vérité voilà ce qu’il a réalisé. Il est une des deux ou trois époques importantes de la civilisation humaine.

Ce qu’il a fait là, il l’a fait avec audace et avec persévérance, aussi avec une singulière adresse, volontaire ou demi-consciente. Il a combattu les idées générales des Athéniens, les mœurs des Athéniens, les préjugés et les travers des Athéniens avec toutes les ressources intellectuelles des Athéniens.

Il a combattu l’art et les artistes, parce qu’il les jugeait très dangereux contre les mœurs, avec des ressources d’artiste littéraire incomparable, avec des anecdotes, des récits poétiques et légendaires, des dialogues amusants, des comédies, oui, véritablement des comédies dignes d’Aristophane, et des tragédies, comme la mort de Socrate, où Sophocle n’aurait pas atteint et qu’Euripide aurait un peu tourné au mélodrame.

Il a combattu la sophistique et les sophistes avec la sophistique la plus honnête, sans doute; mais la plus habile, la plus adroite, la plus captieuse, la plus sournoise, la plus insidieuse, la plus prestigieuse et la plus spirituelle que le monde ait connue avant les _Provinciales_.

Il a combattu les orateurs avec une éloquence qui n’est jamais enflammée, mais qui est élevée sans effort, et sublime sans cesser d’être simple et aisée, tant elle est naturelle.

Il a combattu la démocratie avec un profond sentiment démocratique, celui qui consiste à croire que force, richesse et même talents ne sont rien du tout ou infiniment peu de chose auprès de la force morale du simple honnête homme; et cela, c’était, d’un seul trait, la vraie démocratie opposée à la fausse et la bonne à la mauvaise.

Il a combattu la mythologie avec des mythes, avec des mythes qu’il inventait et qu’il faisait très nobles et purs, ou avec les mythes les plus purs et nobles qu’il trouvait dans la légende et que, du reste, il assainissait, purifiait et ennoblissait encore par sa manière de les présenter et par toutes ses grâces décentes et divines.

Ajoutez que, discrètement et sans attitudes de novateur, il remplaçait la mythologie traditionnelle par une autre. Les «Idées» de Platon ne sont qu’une mythologie intellectuelle. Les «Idées» sont des déesses créées par l’esprit d’abstraction, très imaginatif encore, au lieu de l’être par l’imagination plastique. Les «Idées» de Platon, au lieu d’être les forces de la nature personnifiées, sont des concepts personnifiés, ou, si l’on veut, des choses de la nature considérées et comme saisies par l’esprit en leur essence et personnifiées comme telles. Le Panthéon de Platon est un Panthéon spiritualiste, où, au lieu que les choses deviennent des personnes, les idées générales que nous avons des choses deviennent des personnes qui vivent quelque part. C’est une sublime mythologie immatérielle mais c’est une mythologie, très accessible à l’esprit des Grecs parvenus au point d’évolution où ils étaient et s’ajustant du reste à leur manière ordinaire de concevoir.

Autour ou au sein de son Dieu suprême, Platon a établi un polythéisme platonicien qui détruisait l’ancien en le remplaçant. Obéissant à cette loi, peut-être éternelle, qui veut qu’il n’y ait pas d’esprit religieux qui ne soit mêlé de polythéisme; comme le christianisme a établi ou laissé établir, au-dessous du Dieu un, avec les anges, les saints et les madones, tout un polythéisme de bonté, parce que la bonté est l’essence de la religion chrétienne; Platon a comme aménagé au-dessous, autour ou au sein de son Dieu un, tout un polythéisme, d’intelligence, d’harmonie et d’ordre, parce que l’essence du platonisme est comprendre et ordonner.

Platon combattait donc ses compatriotes avec leurs armes, ce qui est une chance de vaincre et, en tout cas, toujours, une condition du combat; antiathénien par ses idées, athénien par sa manière de les présenter et même de les avoir.

Aussi a-t-il choqué et plu. Aussi a-t-il froissé et enivré. Les Athéniens ont reconnu un des leurs dans leur adversaire et dans ce novateur un admirable représentant de leur race. L’enfant qui bat sa nourrice plaît à sa nourrice parce qu’il est fort, plus encore quand sa nourrice est sa mère elle-même.

Quant au succès, il faut s’entendre. Selon le point de vue, il fut nul ou il fut immense. Platon s’est proposé, je crois, de régénérer Athènes et non pas de régénérer l’humanité. Il n’a aucunement régénéré Athènes, et il a vraiment donné à l’humanité une vie nouvelle. Il n’a nullement même assaini Athènes, qui semblait être, au moment où il écrivait, incurablement gangrenée et que rien ne pouvait sauver. Elle était tombée ou elle tombait, pendant la vie même de Platon, de Périclès en Cléon, de Cléon en Hyperbolos, d’Hyperbolos en Pisandre, de Pisandre en Cléophon et de Cléophon en Cléonyme. Infectée de vénalité par en haut, de sottise par en bas, de vanité présomptueuse et aveugle à tous les échelons; ne songeant plus à combattre par elle-même, achetant des mercenaires et les payant mal; ne songeant qu’aux arts, au théâtre et au bavardage; «théâtrocratie», comme dit spirituellement Platon et non plus même démocratie; perdant même l’idée de patrie et se souciant peu d’être gouvernée par un étranger, ce qui arrive toujours quand on a commencé par se laisser mal gouverner par les siens; Athènes penchait tellement vers sa ruine au moment où Platon mourut, qu’elle en était venue presque à l’espérer pour être délivrée de tout souci.

Elle disparut, comme il est juste et très sain pour l’humanité que disparaissent les groupes humains qui veulent mourir. Elle perdit même son génie littéraire et artistique, comme il arrive toujours aux peuples qui disparaissent comme nations, sans qu’on puisse trop savoir pourquoi, mais probablement parce que le génie n’est point si personnel qu’on le croit généralement, mais, force par lui-même, a besoin, cependant, pour s’épanouir, d’une atmosphère vivifiante et forte.

Platon a complètement échoué dans son projet de régénérer Athènes. Peut-être, à supposer que «l’Idée» de justice s’occupe de nous, était-il impossible, parce qu’il eût été scandaleux, que la nation survécût, qui avait fait boire la ciguë à Socrate et à Phocion.

Mais, comme par une compensation providentielle, si Platon a échoué dans son dessein immédiat, il a merveilleusement réussi dans le dessein à longue échéance qu’il n’a peut-être pas eu. Comme a dit Bossuet avec sa force ordinaire, «il n’y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens». Platon, qui n’a pas sauvé Athènes, est au nombre des deux ou trois hommes qui ont donné à l’humanité une secousse morale profonde et prolongée, qui ont donné à l’humanité le goût de se surpasser. Il n’est aucun moraliste qui ne remonte à lui comme à sa source lointaine, élevée et pure. Il n’est aucun immoraliste qui ne le voie debout sur l’horizon, qui ne soit offusqué et gêné par sa grande ombre et qui ne sente en lui le grand obstacle, comme s’il était vivant encore et tout présent; et c’est qu’il l’est en effet.

Le stoïcisme tout entier dériva de lui avec sa conviction que la force morale est la seule force qui compte et que la richesse morale est le seul bien qui ne soit pas une misère, et avec son profond mépris des puissances selon la chair et selon la force, et avec son idée, hautaine et vraie, que non seulement le philosophe devrait être roi du monde, mais qu’il l’est au moins en dignité; c’est-à-dire que la pensée domine le monde en tant qu’elle survit à tout ce qui pour un temps l’opprime ou croit l’opprimer.

Le christianisme a dépassé Platon en ce qu’il a mis l’idée de bonté à la place de l’idée de justice; il est vrai, et c’est ce que l’on n’aura jamais ni assez dit ni assez cru. Mais il faut dire aussi et aussi croire que le christianisme est tout pénétré de Platon. Il