Chapter 4 of 4 · 1749 words · ~9 min read

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’un principe qui n’est pas répandu dans tout Platon, qui n’est pas dans Platon autant que l’on voudrait qu’il y fût, qui n’est pas assez dans Platon, mais qui est bien platonicien, l’idée de fraternité. Platon a dit: tous les citoyens d’une même patrie devraient être frères dans le sens littéral du mot et plus même que les fils d’une même mère n’ont accoutumé de l’être; le christianisme a dit: tous les hommes doivent être frères dans le sens littéral et plus que littéral du mot.

Platon a dit: il vaut mieux souffrir l’injustice que de la commettre; le christianisme a dit: il faut aimer à souffrir l’injustice et il faut «aimer son ennemi», d’abord parce qu’encore il est votre frère, ensuite parce qu’il vous donne cette joie de souffrir l’injustice et par conséquent de témoigner pour la justice, ce qui est fécond en grands effets et ce qui bâtit le temple de la justice éternelle;--et ainsi la sainteté et l’efficace du martyre, la théorie du martyre est déjà en germe et plus qu’en germe dans Platon.

Le christianisme a bâti toute une religion sur la morale, et c’est, avec quelque indécision, ce que Platon a voulu faire, à l’imitation de Socrate, peut-être en se tenant moins ferme sur ce fondement que Socrate lui-même et plutôt en se ramenant sans cesse à la morale qu’en s’y tenant obstinément attaché, mais encore en ne l’oubliant jamais et en faisant d’elle son principal et essentiel entretien; et c’est pour cela qu’à tous les moments où l’humanité, instruite ou avertie par ses épreuves, revient à la morale comme à sa source de vie, en d’autres termes craint le suicide, elle revient à la fois pour ainsi dire et au Calvaire et à Sunium.

Le christianisme s’est tellement reconnu dans le platonisme aussitôt qu’il l’a connu, qu’il lui a, en grande partie, emprunté sa métaphysique, ce qui a été son tort, à mon avis, et le christianisme pur, à mon sens, c’est le christianisme moins le judaïsme et moins la métaphysique platonicienne et débarrassé tant de ce fâcheux héritage que de cet encombrant et décevant appareil; mais que le christianisme, voulant être philosophique, ait été droit à Platon pour se faire une philosophie générale et pour s’en parer et surcharger comme la vierge romaine accablée sous les bijoux, c’est au moins le signe d’une attraction singulière, pour ainsi parler, et d’affinités profondes et profondément senties.

On peut presque dire que dans la pensée de l’humanité le platonisme et le christianisme ont été et sont destinés à rester inséparables.

Le positivisme moderne, très hostile à Platon, en quelque sorte par définition, puisqu’il a, à l’endroit de la métaphysique, une invincible défiance, aurait tort de ne pas voir en Platon un homme qui, quoique n’étant pas un auxiliaire, est très éloigné d’être un ennemi. La pensée profonde du positivisme est que l’homme, égaré dans un canton de l’univers d’où il ne peut rien voir ni savoir du gouvernement de l’univers lui-même, doit se sentir obligé envers son canton et, par reconnaissance envers lui, l’aménager de plus en plus dans le sens de l’ordre, du juste et du bien. L’humanité oblige l’homme. Nous devons l’adorer comme un Dieu bienfaiteur et aussi comme un Dieu souffrant et douloureux. Nous devons à l’humanité d’être d’abord digne d’elle et ensuite meilleur qu’elle. Nous devons à nos pères de les surpasser en justice et en bonté, et nos descendants nous devront de nous surpasser en bonté et en justice. Le devoir, c’est de porter plus haut l’humanité à mesure qu’elle vieillit. L’humanité doit honorer son enfance par sa jeunesse, sa jeunesse par son âge mûr, son âge mûr par sa vieillesse, en montrant toujours que chacun de ses âges était beau en ceci qu’il contenait un successeur plus beau que lui.

Et cette idée est éminemment platonicienne. Platon se croit, d’une certaine façon, obligé envers Dieu ou envers les dieux; mais où il tend surtout, c’est bien à faire vivre les hommes de plus en plus en beauté. Pour lui, la question est toujours, ou du moins très souvent celle-ci: qu’ont fait nos pères pour nous rendre meilleurs qu’eux? S’ils n’ont rien fait en ce sens, il n’y a pas lieu de les honorer. S’ils ont fait quelque chose ou beaucoup en ce sens, ils sont vénérables et nous devons les honorer en les imitant. Nous-mêmes nous avons pour tâche unique de faire l’humanité meilleure que nous, dans toute la mesure de nos forces. Toute la valeur de l’homme est dans la quantité de justice et dans la quantité de bien qu’il aura mises dans le monde. Le reste est sensiblement négligeable. Cette morale platonicienne est par bien des aspects et surtout par son aspect principal très analogue à la morale positiviste.

Elle est, avant tout, surtout, essentiellement, à base de désintéressement. Si dans le langage courant platonisme et idéalisme sont synonymes, ce n’est pas à tort. Les hommes appellent communément idéal ce qui est désintéressé. L’idéalisme pratique consiste simplement à sacrifier l’appétit à l’idée. C’est tout Platon. L’idée pour lui est si belle que c’est être un sot que de ne pas jeter à ses pieds, et pour qu’ils y soient foulés, toutes les passions et avec elles, tous les intérêts. Quand un homme a une pensée et qu’il n’en est pas assez ravi et amoureux pour lui sacrifier tout ce qui lui est agréable, il n’était pas digne de l’avoir, et l’on peut presque dire qu’il ne l’avait pas. Il ne l’avait pas en sa plénitude et en son éclat et sa force. Non, vraiment, il ne l’avait pas. Et c’est pour cela que Platon semble convaincu que savoir la vertu et la pratiquer, c’est la même chose. Ce doit être la même chose, il faut que ce soit la même chose, puisque, si ce ne l’était pas, l’homme serait trop bête. Et la théorie est contestable, et on peut même dire qu’elle est dangereuse; mais elle est le signe de l’idéalisme le plus sincère, le plus convaincu, le plus profondément entré dans les moelles et dans le cœur d’un homme, qui se soit jamais rencontré. L’épithète de divin en est resté à Platon, et à juste titre.

Sans doute, comme enivré de morale, il a, non pas fait à la morale une trop grande part et, si je l’ai dit, ce fut mal dire; il n’a pas fait à la morale une trop grande part en la donnant comme la dernière fin de l’homme et en affirmant qu’il ne peut être occupation humaine qui ne se rattache à la morale comme à sa dernière fin, ce qui est vrai et même exact; mais il a trop voulu que la préoccupation morale, le dessein moralisateur fût continuellement présent et comme mêlé à chaque occupation humaine quelle qu’elle fût, et non seulement la dominât, mais la dirigeât de tout près, et pour ainsi dire la maîtrisât et l’étreignît, ce qui est trop, et ce qui risque de paralyser et de glacer les plus belles facultés humaines, lesquelles, laissées plus libres, reviennent beaucoup mieux à servir en définitive la morale qu’elles ne le pourraient faire ainsi maîtrisées, opprimées et contraintes.

Mais il faut tenir compte, comme j’essaye toujours de le faire, de l’exagération nécessaire que les grands maîtres croient, avec raison, devoir donner à leur système et à l’idée maîtresse de leur système. Ils se disent toujours qu’il y aura du déchet et que l’on en rabattra. Ils visent un peu plus haut que le but pour y toucher, et je ne crois pas que ce soit le fait de mauvais tireurs.

Il faut tenir compte aussi du public auquel s’adresse un philosophe, et certes les hommes à qui parlait Platon étaient si éloignés de toute idée morale qu’il n’était pas inutile de forcer la note. Platon a prêché la morale avec les allures du paradoxe, ce qu’on lui peut reprocher, et avec le ton et la verdeur du paradoxe, ce qui était bon, parce qu’il était commandé par les circonstances.

Tel qu’il est, sans parler du métaphysicien, du poète, du satiriste, de l’orateur, du narrateur et du dramatiste, il est le moraliste le plus convaincu, le plus chaleureux, le plus pénétrant, le plus imposant à la fois et le plus ingénieux, et il ne lui a manqué que d’être simple, que le monde ait jamais connu. Il sera en quelque sorte associé aux destinées de l’humanité. Sans peut-être qu’il soit lu personnellement si je puis ainsi dire, il sera écouté, au moins en la personne de ceux qui conserveront son esprit et s’inspireront de sa doctrine, tant que l’idéalisme, même restreint au sens que nous lui donnions plus haut, demeurera, ici ou là, sur la terre. Il ne sera oublié définitivement que lorsque tous les hommes en seront à ne croire qu’à la force et à croire qu’elle est féconde et qu’elle peut fonder quelque chose de durable, et lorsque, en conséquence, les hommes n’agiront jamais et ne voudront jamais agir que selon leur force ou selon leur faiblesse.

Je ne sais pas si ces temps sont proches; mais je sais qu’ils ne sont jamais arrivés et qu’on peut espérer qu’ils n’arriveront jamais, quelques apparences qu’il y ait contre cet espoir. D’ici là, Platon vit dans les consciences de ceux qui croient devoir sacrifier quelque chose d’eux à l’idée. On croyait que Platon était descendant des anciens rois d’Athènes. Or le très sarcastique M. de Gobineau répartissait les hommes de la façon suivante: «les fils de rois, les imbéciles, les drôles, les brutes». Platon, fils de rois, vivra tant qu’il y aura quelques fils de rois. Il a su être, très précisément, un des aspects du divin. Il est de ceux qui y font croire. Il a été homme de son temps et je suis certain que c’est pour son temps qu’il travaillait; et il s’est trouvé qu’il a pensé pour toujours. Nul ne répond mieux à la magnifique définition que Lamartine a donnée de l’homme: «L’homme se compose de deux éléments, le temps et l’éternité.»

TABLE DES MATIÈRES

I. Les haines de Platon: Les Athéniens 13 II. Les haines de Platon: La Démocratie 23 III. Les haines de Platon: Les Sophistes 37 IV. Les haines de Platon: Les Poètes 48 V. Les haines de Platon: Les Prêtres et les Dieux 62 VI. Malgré ses haines 72 VII. Son dessein général 83 VIII. Sa métaphysique 95 IX. Sa morale 133 X. Ses idées sur l’art 240 XI. Sa politique 297 XII. Conclusions 379

Paris.--Société française d’Imprimerie et de Librairie.