part il
l’appelait rabbin (_reb_) tant par courtoisie que par sa considération pour sa piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel homme, un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux Mosès Ansell.
--Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail depuis un mois. Nous sommes en pleine morte saison. Mais Dieu est bon.
--Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit reb Shemuel, en caressant pensivement sa longue barbe noire, qui grisonnait un peu.
--J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq shillings que j’y ai gagnés ont déjà passé en pain pour les enfants, et au loyer. L’argent coule entre les doigts, vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est dur. Mes citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé.
Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans la main une demi-couronne.
Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière, désirant terminer une transaction qui consistait dans le troc d’une sarbacane contre quelques-uns des boutons de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans que celui-ci, et fréquentait une autre école--une école presque bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le jeune Ansell, des airs condescendants. Mais il avait fort à faire pour impressionner Salomon, qui, outre l’humour israélite, possédait une forte dose de cette autre qualité nationale que les Juifs nomment la _Chuzbah_, ce qu’on peut traduire, de façon variée, par audace ou impudence, esprit d’entreprise ou aplomb.
--Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à l’école d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez nous, ce matin? Nous jouerons à cache-cache dans la rue; il y a des coins splendides! Et puis il y a aux environs de nouvelles bâtisses avec des échafaudages épatants, et un magasin de pickles qu’on démolit. Des fois, au milieu des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre. C’est chic, hein?
Lévy le regarda d’un air de profond dédain.
--Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de pickles à la maison?
Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les élégants vêtements noirs de son camarade et les compara tristement avec son complet de velours grossier et râpé.
--Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de garçons et de filles pour jouer avec moi.
--Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est venue ici avec votre père pour l’Anniversaire de la Loi, n’était-ce pas votre sœur?
--Voulez-vous dire Esther?
--Comment voulez-vous que je sache son nom? Une petite fille brune, avec une robe d’indienne, plutôt jolie: elle ne vous ressemble pas.
--Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et elle n’a que onze ans.
--Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit Lévy avec mépris. Mais est-ce que votre sœur jouera à cache-cache?
--Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une espèce d’orgueil: elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les _Enfants d’Angleterre_, et un tas de choses. A présent, elle a trouvé un petit livre à couverture brune, qui ne la quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire.
--A-t-elle congé, aujourd’hui?
--Oui.
--Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy.
Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent une partie de la demi-couronne donnée par le rabbin à acheter des petits pains, dits français, qui procurèrent à la maison un déjeuner inespéré.
Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son nom complet le Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez lui pour déjeuner. Sa maison était située près de la Shool[4] et il y avait aux abords une haie de mendiants. Il ouvrit sa porte en bras de chemise.
[4] Synagogue.
--Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il fait bien froid ce matin.
--Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama sa femme qui malgré qu’elle portât un nom signifiant «Réjouissance» était le plus souvent maussade.
--Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais c’était un vieil habit.
Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par un petit bonnet noir.
--Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en se tordant les mains. Vous vous arracheriez la chemise du dos pour la donner à une bande de vauriens, de ces Schnorrers[5].
[5] Les mendiants professionnels juifs.
--Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux bruns brillaient d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il l’honneur de couvrir Elisée le prophète.
--Elisée le prophète! railla Simcha, a bien assez de bon sens pour demeurer au ciel et ne pas venir rôder en grelottant par le brouillard et par la gelée dans ce pays abandonné de Dieu.
Le vieux Rabbin répondit: Atchoum!
--Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha pieusement en hébreu et elle ajouta en anglais:
--Ah! vous allez vous tuer, Samuel.
Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement neuf et une nouvelle terreur.
--Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une chose intelligente! Tout votre argent était dans le vêtement que vous venez de donner.
--Comment cela? dit reb Samuel troublé. Puis le calme revint dans ses yeux bruns: Mais non, j’ai tout enlevé avant de donner le vêtement.
--Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors? J’ai précisément besoin de quelques shillings pour l’épicerie.
--Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord.
Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas qui fit trembler la vaisselle et les verres.
--Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle, et je n’aurai pas de poisson pour le Sabbat.
--Ne blasphémez donc pas ainsi! fit reb Samuel, en tirant avec un léger agacement sur sa barbe vénérable.
Le Tout-Puissant--qu’il soit béni--pourvoira au Sabbat.
* * * * *
Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que ce seraient ses économies et non celles du Seigneur qui y pourvoiraient. Ce n’était qu’à force de constante vigilance, de minutie, en mendiant de l’argent à son mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait à faire vivre confortablement une famille de quatre personnes sur les appointements pourtant assez considérables de son mari. Reb Samuel alla l’embrasser sur sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et se garda de parler davantage entre l’ablution et la première bouchée.
* * * * *
Les fonctions de reb Samuel étaient multiples: il prêchait, enseignait et conférenciait. Il mariait et divorçait. Il donnait dispense aux célibataires du devoir traditionnel d’épouser les veuves de leur frère défunt. Il surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux pour être sûr que les victimes souffriraient le moins possible et inspectait le bétail abattu dans les boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et surtout indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction consistait à répondre aux questions les plus simples jusqu’aux plus complexes problèmes que soulèvent les lois rituelles et morales du Judaïsme. Il avait ajouté un volume de _Shaaloth-u-Teshuvoth_ ou _Questions et Réponses_ à la colossale littérature casuistique de sa race. On invoquait aussi son aide en tant que _Shadchan_ (marieur) bien qu’il négligeât de réclamer sa commission et qu’il montrât bien moins de zèle à fiancer ses semblables que Sugarman, le marieur professionnel. En un mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le monde. Lui et sa femme parlaient l’anglais avec un fort accent étranger; dans leurs causeries intimes ils se servaient du jargon _yiddish_.
La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit avec du lait trait directement à la vache dans une cruche. Le beurre et le fromage étaient également _kosher_, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant passé dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs. Lorsque le rabbin eut pris place au haut bout de la table, Hannah entra.
--Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se trouve-t-il donc pour que vous ayez mis votre habit neuf? Y aurait-il un mariage aujourd’hui?
--Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y a même pas eu de fiançailles depuis que l’aînée des filles Belcovitch a été fiancée à Pesach Weingott.
--Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez mon Hannah, pouvez-vous rencontrer une plus jolie fille dans tout le quartier, et pourtant la voilà qui perd ici sa jeunesse.
Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans sa tartine, en voyant qu’elle avait amené elle-même cette conversation. Il y avait deux ans qu’elle entendait sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle de Mme Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de sa fille.
--Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais déjà une femme mariée; à présent, les filles ne trouvent pas un Chosan avant leur vingtième année.
--Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin.
--Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans? La vérité, c’est que les jeunes gens juifs ne se marient plus que pour l’argent.
--Pourquoi les en blâmer? Un jeune homme juif peut épouser plusieurs pièces d’or, mais depuis Rabbenu Gershom il ne peut plus épouser qu’une femme, et rien qu’une.
Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne humeur à cause de la présence de sa fille. La mère, au contraire, s’irritant davantage, s’écria en yiddish:
--Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme, toi qui ne laisses à tes enfants que la peau sur les os, à force de donner à droite et à gauche. Si tu étais un bon père, tu aurais économisé ton argent pour en faire une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une bande de Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je pourrai donner à la pauvrette un peu de literie et de linge de corps. C’est une honte, un scandale, que tu ne lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais si bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles d’autrui.
--En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton père, objecta le rabbin, dont les yeux bruns commençaient à perdre de leur douceur.
--Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en peine d’en rencontrer une quantité qui auraient mieux valu que toi. Et ma fille n’aurait alors pas connu cette honte que personne ne demandât sa main. En Pologne, au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche. On aurait considéré comme un honneur de devenir le gendre, le fils par la loi, d’un Fils de la Loi. Mais dans ce pays damné... Dans mon village la fille du Premier Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du district, et pourtant elle était laide à faire cracher sur son passage.
--Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable à cette femme-là.
--Moque-toi de moi, à présent.
--Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron.
--Veux-tu une autre tasse de café, Samuel?
--Oui, fleur de ma vie; patiente encore un peu et tu verras notre Hannah sous la _Chuppah_.
--Aurais-tu quelqu’un en vue?
Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et cligna des yeux comme pour regarder de loin le jeune homme en question.
--Qui est-ce, père? demanda Lévi. J’espère qu’il s’agit de quelqu’un de réellement distingué qui parle l’anglais correctement.
--Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah? dit la rabbine. Avec votre stupide raideur, vous avez jusqu’à présent découragé tous les partis que j’ai essayé de vous faire conquérir.
--Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment sa tasse, est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner en paix! Je ne tiens pas du tout à me marier. Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme un cheval au marché et demander combien d’argent vous pouvez donner pour notre établissement? Laissez-moi, si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout, et non la vôtre.
La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer reproche.
--Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel? Elle est _meshuggah_, tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur, la voilà folle.
--Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah d’un air sauvage. Laissez-moi! Je suis trop vieille à présent pour trouver un Chosan, il n’y a donc plus qu’à me laisser telle que je suis. Je saurais toujours bien gagner ma vie à moi toute seule.
--Tu entends, Samuel? fit Simcha. Tu vois mes tourments. Tu vois comme nos enfants deviennent impies dans ce pays de païens.
--Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore une enfant. Si elle n’a pas d’inclination pour le mariage...
--Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination? Voilà du joli, par exemple. Alors elle va donner sa mère en risée à tout le monde. Mme Jewell et Mme Abrahams seront toujours là à dorloter leurs petits-enfants devant mon nez, pour me faire la nique? Ce n’est pas que Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander. Seulement elle fait trop la fière. On jurerait qu’elle a un père qui gagne cinq cents guinées par an, tandis que c’est un homme qui dilapide la moitié de son gain au profit de sales mendiants.
--Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement le rabbin. Nous tous, nous ne sommes que des mendiants, à la merci de la charité du Très-Haut--que son nom soit béni.--Que sommes-nous donc? Nous n’avons qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce que ses bontés sont telles qu’elles nous permettent de faire nous-mêmes la charité.
--Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria la rabbine, et j’en ai les genoux tout écorchés.
--Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante pour faire le gros travail.
--Des domestiques! s’écria la rabbine avec mépris. Avec eux, si vous ne leur mettez pas le pied sur la tête comme les Egyptiens firent avec nos pères, ils ne font rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer ma chambre que de voir une _shiksah_ y musarder une heure et s’en aller en laissant toute la poussière sur les appuis des fenêtres et le dessus de la cheminée. Et les lits! A-t-on jamais vu une shiksah retourner seulement un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou.
--A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec impatience. Vous savez bien que nous sommes obligés d’avoir une shiksah pour entretenir les feux le jour du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous regardent comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en trouve pas toujours.
L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des problèmes les plus difficiles à résoudre au ghetto. Les rabbins ont adouci l’interdiction primitive, qui n’était rien moins qu’une prohibition absolue; ils permettent qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise dans ce but de pauvres femmes, généralement des Irlandaises, qu’on appelle les _Shabbos-Goyahs_ et qui font au ghetto cet office de chauffeur, à raison de quatre sous par cheminée. Jamais un Juif ne touche à une allumette ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de papier, ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui signifie littéralement _païen femelle_, est là pour s’acquitter de ces besognes le jour du Sabbat. Salomon Ansell avait été un jour traité de païen femelle par sa grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille.
Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de Sabbat, son feu menaçait de s’éteindre, il se gardait bien d’ordonner à la shiksah de remettre du charbon, mais il se frottait les mains et il formulait, à mi-voix, d’un air détaché: «Vraiment, il ne fait pas chaud».
--C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours eu froid des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah. J’en suis resté une fois enrhumé pendant tout un mois.
--Je t’ai fait «enrhumer»! protesta la Rabbine. Et c’est peut-être moi aussi qui te fais rentrer en bras de chemise en plein hiver? Il va falloir que je te mette des cataplasmes et des sinapismes, et tu voudrais qu’il me reste de quoi te fournir par dessus le marché une shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je les sors par la peau du cou.
Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas choisirent pour l’entrée en scène dudit Melchisédec Pinchas.
VII
PINCHAS, LE POÈTE
Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il frappa légèrement à la porte de la salle à manger, ouvrit et baisa la _Mezuzah_. Puis il s’avança, prit celle des mains de la rabbine qui tenait la cafetière et la baisa aussi d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant en allemand:
--Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses du Carmel.
Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du rabbin. Enfin il dit à Lévi:
--Bonjour, Monsieur.
Et Lévi répondit avec affabilité:
--Bonjour, monsieur Pinchas.
--La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin; je ne vous ai pas vu à la synagogue, ce matin, bien que ce fût nouvelle lune.
Le poète était un petit homme grêle très brun avec de longues tresses de cheveux noirs retombant sur les tempes. Il avait une face en lame de couteau, qui le faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux étaient extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile de petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un cigare éteint. Il posa les livres sur la table.
--Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand ouvrage dont se souciait si peu cette ignorante masse de Juifs anglais, qui donnent des milliers de guinées par an pour que leurs stupides pasteurs puissent porter des cravates blanches.
--Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas? demanda la rabbine.
--Comment qui? s’exclama Melchisédec. Mais moi, et personne autre.
--Mais vous êtes toujours à crier misère.
--Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la loi de Moïse. Mais j’ai écrit des notes pour les journaux rédigés en hébreu. Ils courent après moi, parce qu’il n’y a pas dans leur état-major un seul homme qui ait la plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun argent, ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai pas encore déjeuné, mais le propriétaire du plus important de ces journaux est en même temps imprimeur, et c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé. Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet ouvrage me permette de remplir mon estomac. Que le Très-Haut--béni soit-il--vous bénisse, rabbine, car je prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise, on dirait la vapeur des parfums qu’on brûlera quand le Tout-Puissant aura restauré notre Temple.
»Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous de m’asseoir à votre table?
Et sans attendre la permission, il avança une chaise entre Lévi et Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt pour se laver les mains suivant le rite, et prit un œuf qui restait.
--Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après une pause. Vous voyez, il est dédié «aux piliers du Judaïsme anglais». C’est une espèce de concile de magots, mais il faut bien leur offrir une chance de s’élever à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre eux ne comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin, à qui la courtoisie m’a obligé d’envoyer un exemplaire. Peut-être arrivera-t-il à lire mes poèmes à l’aide d’un dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il n’est pas capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot deux fautes de grammaire. Non, non, ne le défendez pas, Reb Samuel, sous prétexte que vous êtes sous ses ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de vous. Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence, et les imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce des absurdités en bon anglais, on est tout à fait qualifié pour être Rabbin.
Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel. Il avait dans son existence un gros tourment; il savait que des personnalités juives des beaux quartiers déploraient de trouver en lui un obstacle à l’anglicisation du ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa science, mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de devenir Anglais, restant pénétré du vague sentiment que le Judaïsme avait fleuri avant que l’Angleterre eût été inventée. Aussi la remarque du poète lui avait-elle fait un secret plaisir.
--Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous et moi nous sommes à Londres les deux seules personnes qui sachent écrire correctement la langue sacrée.
--Non, non, fit modestement le Rabbin.
--Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez un style aussi parfait que le mien, mais justement veuillez jeter les yeux sur la dédicace toute spéciale qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre main. «A la lumière de sa génération, le grand _Gaon_, dont la renommée atteint jusqu’aux confins du monde; à celui dont les lèvres dispensent le savoir au peuple du Seigneur; au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle puissant qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance, au Rabbin Samuel--que la lumière de sa pensée ne s’éteigne jamais et que ce soit de son vivant que le Rédempteur apparaisse dans Sion.»
«Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est l’hommage de l’homme de génie à l’homme de science, l’humble offrande d’un lettré hébreu, exilé en Angleterre, à son confrère.
--Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop aimable à vous et une fois que j’aurai lu votre œuvre, je la mettrai précieusement parmi mes livres les plus chers, car vous savez bien que je vous considère comme le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi.
--J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré. Le deuil de notre race m’empêche de dormir. Les espérances nationales me font tressaillir tout entier comme des décharges électriques, et j’inonde ma couche de mes pleurs dans les ténèbres.
Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre tranche de pain beurré.
--C’est dans ces moments-là que naissent mes poèmes. Les mots s’épanchent en harmonies dans mon cerveau, je chante comme Isaïe le retour à la Terre Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner de l’argent pour en gaver leurs pasteurs. Mes études, ma poésie, mes rêves célestes, qu’est-ce que c’est que tout cela pour ces imbéciles de la congrégation des Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros banquier, un exemplaire de mon petit livre, avec une dédicace spéciale, écrite toute entière de ma main et en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh bien, savez-vous ce qu’il m’a envoyé? une aumône de cinq shillings. Cinq shillings pour le poète en qui brûle le feu du Ciel! Comment voulez-vous entretenir le feu sacré avec cinq shillings? J’avais presque envie de les lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du Parlement. Un de mes poèmes est un acrostiche sur son nom. Il était sûr ainsi d’aller à la postérité. Tenez, le voilà. Non, c’est justement la page que vous regardez. Vous voyez comme cela débute:
Grand leader du peuple d’Israël Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les Dons divins de ton intelligence.
Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend ni l’hébreu ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre, cet _homme de la terre_ dévoré de vanité.
--Eh bien, il ne vous a rien donné du tout? demanda le Rabbin.
--Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je me vengerai: à la prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche et je laisserai Gidéon tomber dans l’oubli. J’ai passé dans toutes les villes du monde où il y a des Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie, en Grèce, au Maroc, en Palestine. Partout les plus grands rabbins ont bondi comme des chamois dans la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché dans les synagogues, et partout les gens ont dit que c’était comme si le Gaon de Vilna eût ressuscité. De tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles venaient se faire bénir par moi. Regardez: voici les certificats des plus grands saints, des plus grands savants. Mais en Angleterre, et rien qu’en Angleterre, quel accueil m’a-t-on fait? M’a-t-on dit: Sois le bienvenu, Melchisédec Pinchas; «Sois le bienvenu comme le fiancé chez la fiancée, à la fin du jour de fête qui lui a semblé si long, et quand tous les invités sont partis. Salut à la torche de votre génie et à la Pyramide de votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de la littérature hébraïque de tous les temps et de tous les pays. Ici nous n’avons pas un sage. Notre Grand Rabbin est un idiot. Viens et sois notre Rabbin en chef!» M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre? Non. On m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement. Quant au révérend Elkan Benjamin, qui fait tant d’embarras à cause de la quantité de gens riches qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai qu’il y a un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître à l’Univers que cet homme a quatre maîtresses.
--Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas causer ce scandale, dit le Rabbin. Comment savez-vous qu’il a quatre maîtresses?
--Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je suis assis là. Demandez à Jacob Hermann; c’est lui qui me l’a dit. Jacob Hermann m’a dit un jour que Benjamin a une maîtresse pour chacune des quatre boucles de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien cela fait-il? Je me demande pourquoi il lui serait permis de me mépriser, et pourquoi je n’aurais pas le droit de dire la vérité sur son compte. Un jour je le mettrai au pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première fois que je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats de Palestine Place?
--Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque fondement, observa Reb Samuel.
--Fondement! Qu’entendez-vous par là? Certes, j’ai habité chez eux pendant une semaine. J’étudiais les mœurs de ces renégats et les moyens qu’ils emploient pour corrompre l’âme de nos frères; je tenais à être en mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours. Mais ne vous ai-je pas toujours dit que pas une miette de leur nourriture n’est entrée dans ma bouche, et que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux pour ne pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le distribuais parmi nos Juifs pauvres? Quel mal ai-je fait là? Le porc est impur et pourtant nous utilisons ses soies.
--Il y a une chose que vous ne devriez pas contester, c’est que, si vous n’aviez pas été un si saint homme et un si grand poète, j’aurais pu croire moi-même que vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de mourir de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent du pain aux immigrants sans ressources, en échange de l’apostasie. Ils sont devenus si artificieux, qu’à présent ils rédigent en hébreu leurs appels diaboliques, connaissant notre vénération pour la langue sacrée.
--Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce qui est écrit en hébreu. Ce fut la grande erreur des Apôtres d’écrire en grec. Il est vrai qu’ils étaient, eux aussi, des Hommes-de-la-Terre.
--Je me demande qui fournit à leurs missionnaires d’aussi excellents traités en hébreu, fit Reb Samuel.
--Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut fort occupé à déguster son café.
--Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un Juif puisse jamais croire positivement au Christianisme?
--Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un Juif en possession de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle qui ne peut changer, un Juif à qui Dieu a donné une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui constitue le culte des Chrétiens? Jamais un Juif n’a apostasié que pour remplir sa bourse ou son estomac, et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils appellent, en anglais «être touché par la grâce», mais pour un Juif pauvre n’est-ce pas toujours «grâce» après un bon repas? Regardez les Crypto-Juifs, les Marranos, ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles ont mené une existence en partie double, extérieurement chrétiens, mais se transmettant en secret de génération en génération, la foi, les traditions, les rites du Judaïsme?
--Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se faire chrétien, à moins que ce niais n’eût du talent, prononça le paradoxal poète. Ne connaissez-vous pas, ma douce et innocente demoiselle, l’histoire des deux Juifs de la Cathédrale de Burgos?
--Non, qu’est-ce donc? demanda le jeune Lévi avec intérêt.
--Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable mère. Je crois qu’elle désire me donner une autre tasse de café. Votre éminent père connaît l’histoire, je m’en aperçois à la façon dont il cligne les yeux.
--Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire: elle a de la barbe.
--Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en s’adressant avec un air de déférence à Lévi, deux Juifs qui avaient été «touchés de la grâce», attendaient leur baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal devait venir spécialement pour présider à la cérémonie, car cette conversion était considérée comme un grand triomphe. Mais le cardinal était en retard, et les deux Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers l’autre et lui dit: «Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme n’arrive pas bientôt il va nous faire manquer l’heure de dire la Minchah».
Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette allusion à la prière que les Juifs disent dans l’après-midi.
--Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent résumé du succès de ce grand mouvement pour la conversion des Juifs. Nous nous plongeons dans l’eau baptismale, et puis nous nous essuyons avec un _talith_. Nous ne sommes pas une race capable de nous laisser exproprier d’une foi fixée depuis des siècles sans nombre et de recevoir en échange quoi: le spiritualisme superficiel d’une religion à laquelle ne croient même plus ceux qui la professent--j’ai pu m’en rendre compte quand je vivais au milieu de ces marchands d’âmes. Ce qu’il nous faut, à nous, c’est du sérieux, du solide.
Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous l’impression d’un bon déjeuner.
--Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux Juifs du Transvaal?
--Je ne crois pas connaître ce _Maaseh_ (cette histoire), dit Reb Samuel.
--Eh bien, les deux Juifs faisaient un _trek_ et ils allaient de l’avant à travers un pays inconnu. Un soir qu’ils jouaient aux cartes auprès de leur feu de bivouac, l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu et se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de poings dans la poitrine.--«Qu’est-ce qu’il y a? demanda l’autre.»--«Ce qu’il y a, répondit le premier. Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de l’Expiation et nous avons mangé et marché comme si de rien n’était.»--«Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après tout le Ciel prendra en considération ce fait que nous avons perdu de vue en voyage le calendrier juif, et il se dira que nous ne l’avons pas fait par méchanceté. Et puis nous n’avons qu’à jeûner demain.»--«Non pas, continua le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui Expiation, et non demain.»
Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort les traits malins dirigés contre sa propre race, car il avait un sens profond de la fragilité humaine. D’ailleurs les Juifs aiment fort à se railler eux-mêmes, le sens de l’humour étant trop développé en eux pour qu’ils ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent ces histoires à portes closes, et ils n’aiment point à les entendre répéter à des non-Juifs. C’est une application du problème «qui aime bien châtie bien». Entre membres de la même famille on se dit volontiers ses vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent les limites imposées à la critique, tandis que les étrangers sont disposés à tout exagérer et à tout prendre au sérieux.
Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds d’anecdotes populaires que les Juifs, anecdotes caustiques, parfois même d’une hardiesse frisant presque le blasphème et incompréhensibles pour les «gentils». A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable érudition en la matière, eût évoqué une période primitive de la civilisation européenne. Il rappelait vaguement un _Minnesinger_ du moyen-âge errant de ville en ville, payant l’hospitalité de ses coreligionnaires en ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il avait pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations.
Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et reprit:
--Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’_Havdalah_? La femme du rabbin avait quitté la ville pour quelques jours et quand elle revint, elle vit son mari qui prenait une bouteille de vin, la vidait dans la coupe de consécration, et commençait à réciter la bénédiction.--Qu’est-ce que tu fais là? demanda-t-elle.--«Je fais _Havdalah_», répondit-il.--«Mais, s’écria-t-elle, nous ne sommes pas ce soir à la fin d’une fête.»--«Pardon, la fête vient de se terminer pour moi, puisque te voilà revenue.»
Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha devint aussi sombre que les ténèbres compactes de la nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait commis un impair.
--Attendez, dit-il, improvisant une fin: La femme du rabbin riposta: «Tu te trompes. La fête ne fait que de commencer. Tu n’auras pas à dîner: car c’est le jour de l’Expiation.»
Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha s’éclaircit.
--Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi.
--Il ne le voit pas! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il est revenu un jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant un juste châtiment pour son impertinence envers sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que pour nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous nous réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui nous a octroyé le privilège de jeûner. C’est bien cela, n’est-ce pas, Pinchas?
--Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en est pas mécontente, hein?
--Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma le rabbin. Mais il faut que je vous raconte la question qu’une femme m’a posée l’autre jour. Cette femme m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une épingle rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand même licite de manger cette volaille. Le cas était fort embarrassant. Comment savoir si l’épingle avait contribué d’une manière quelconque à la mort de la poule? Je compulsai le _Shass_ et une quantité de _Shaaloth-et-Teshuvoth_. J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le Marieur, et M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la poule était _tripha_ (impure), et ne pouvait être mangée. La femme revint le soir du lendemain. Je lui annonce mon verdict, et la voilà qui fond en larmes et se tord les mains. «Ne vous tourmentez pas, lui dis-je apitoyé. Je vous achèterai une autre poule.» Mais cela ne la consola point. «Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier soir.»
Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se calmant un peu, il ralluma son cigare sans en avoir demandé la permission.
--Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait une autre conclusion,--comme celle du paon. On avait offert un paon à quelqu’un. Celui-ci, la pièce étant rare, alla demander au rabbin si elle était _Kosher_ (pur, permis). Le rabbin dit:--Non, et confisqua le paon. Peu après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné un banquet, où le paon avait figuré à la place d’honneur. Il vint trouver le rabbin, et lui adressa des reproches.--«Je puis, _moi_, manger du paon, répondit le rabbin, parce que mon père considère le paon comme _Kosher_, et, que nous devons toujours nous ranger à l’opinion d’un éminent Fils de la Loi. Mais, vous, malheureusement, c’est à moi et non à mon père que vous avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord avec mon père au sujet de la question paon.»
Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier l’histoire.
--Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont plus pieuses que celles du rabbin de ma ville natale. Il annonce un jour à ses fidèles qu’il donne sa démission. Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué, qui lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les quitter.
--«Parce que, répondit le rabbin, voilà la première question que vous m’ayez jamais posée. Jamais vous ne m’avez soumis un seul cas de conscience.»
--Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne, demanda Hannah toute souriante.
--Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine.
--Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux, s’écria la rabbine. Au dernier _Pourim_ un insolent envoie à mon mari un âne en sucre. Alors mon mari lui a envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec cette inscription: «Un rabbin envoie un rabbin. Un âne un âne».
Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter cette histoire. Quant à Pinchas, il se tordit comme un point d’interrogation. La pendule sur la cheminée sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds.
--Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant vers la porte.
--Arrête! arrête! cria le père. Tu n’as pas dit les grâces.
--Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez tous à raconter des histoires je récitais à part moi, la bénédiction.
--Saül est-il aussi du nombre des prophètes? Et Lévi, lui aussi, ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs que nous venons de conter? songea Pinchas. Et il conclut à haute voix: «L’enfant dit vrai. J’ai vu remuer ses lèvres.»
Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna son sac, et se précipita vers le Nº 1 de Royal Street.
Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement l’avarice de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un déjeuner en échange de son volume. Mais peut-être était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer ce désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle ne se souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la main gauche.
Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans son cabinet, et la rabbine se mit à mener grand vacarme avec son balai.
Le cabinet en question était une grande pièce carrée, entourée de livres posés sur des rayons et décorée des portraits des Grands Rabbins du continent. Les livres étaient des monstres auprès desquels les Bibles familiales des Chrétiens eussent paru de petits volumes de poche. Ils n’étaient imprimés qu’avec les consonnes, les voyelles étant grammaticalement suggérées ou bien sues par cœur. Chacun était constitué par un îlot de texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle se noyait dans un océan d’autres commentaires limité lui-même par un continent de sur-commentaires. Reb Samuel connaissait la plupart de ces immenses in-folios, avec tout leur tortueux lacis d’arguments et d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant dans son village natal et sur les sentiers des bois et des champs voisins. Tel et tel Rabbin avait formulé telle et telle opinion à telle et telle ligne, au bas de telle et telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit aucun rapport entre son village natal et le vaste monde, ne conçoit pas que ses rues ni la grande route puissent mener à l’histoire de la localité, et des relations qu’elle peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays entier, avec le continent, avec l’univers, de même Reb Samuel aimait et révérait pour elles-mêmes ces pages colossales, avec leurs bataillons serrés de caractères variés. Pour lui, c’étaient là des faits absolus comme l’existence même du globe; c’était le domaine de la sagesse parfaite et suffisante: domaine un peu obscur çà et là, sagesse qui eût eu besoin, pour les intelligences inférieures, d’être expliquée et développée: c’est pourquoi Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit, à demi achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires, et cela devait être intitulé: _Le Jardin des Lys_. Mais ces in-folios n’en constituaient pas moins la seule véridique encyclopédie des choses terrestres et divines. Et en vérité ces livres étaient merveilleux. Il eût été difficile de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y trouvait point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en communion avec son Dieu, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, et qu’il concevait comme un Père universel et généreux veillant tendrement sur ses pervers enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il les chérissait. Des générations de saints et de savants reliaient Reb Samuel aux prodiges du Sinaï. Malgré le filet aux mailles serrées du cérémonial, son âme se sentait libre. Il regardait comme un délicieux privilège d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait une haute récompense à celui de ses sujets qui inventerait un plaisir nouveau, il était prêt à sauter au cou du sage qui lui eût révélé une observance nouvelle. Chaque matin il se levait à quatre heures pour étudier, et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi Meir l’antique moraliste, n’a-t-il pas écrit: «Quiconque lit la Torah pour lui-même, le monde entier est son débiteur: Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé, l’amant de l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah le revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la raison et la foi. Il devient modeste, patient et miséricordieux pour ceux qui l’offensent». Mais Reb Samuel eût été scandalisé si on lui eût appliqué ces mots.
Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle tenait une lettre décachetée.
--Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de monsieur Samuel Lévine.
--De ton époux? fit-il en souriant.
--De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi, mais sans enthousiasme.
--Et qu’est-ce qu’il te dit?
--Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer en me rappelant qu’il reviendra dimanche prochain pour divorcer.
--Parfait; écris-lui que cela se fera au prix coûtant.
Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa fille aimait.
--Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il.
--Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un père de faire quelque petite chose pour sa progéniture. Mais ce serait plus gentil encore si vous vouliez prononcer vous-même le divorce.
--Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel. Quant à vous divorcer c’est autre chose. Le _Din_ a trop souci des sentiments paternels, pour permettre cela.
--Et vous pensez que réellement je suis la femme de Samuel Lévine?
--Combien de fois faudra-t-il te le répéter? Quelques auteurs tiennent compte de l’intention, mais la lettre de la Loi est nettement contre vous. Il est beaucoup plus sûr de divorcer régulièrement.
--Alors, s’il mourait...
--Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin effrayé.
--Je serais sa veuve, acheva la jeune fille.
--Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il? Et puis, au fond, tu n’es pas _réellement_ mariée.
--Tout cela n’est-il pas absurde, père?
--Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il serait absurde que tu te brûles en jouant avec le feu?
Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation.
--Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à Manchester. Avez-vous terminé à votre satisfaction la fameuse dispute?
--Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux parties étaient fort surexcitées, et je crois bien que la querelle s’est encore envenimée à la Congrégation le Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de sonner le _Shofar_ trois minutes plus tôt, comme le demandait le président. Le trésorier était du côté du rabbin; et il s’en fallut de peu que l’on n’en vînt à une rupture.
--La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble souvent à un signal de guerre, dit Hannah, moqueuse.
--Hélas, oui, murmura tristement le rabbin.
--Et comment avez-vous fait pour les réconcilier?
--J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés sourds à des raisonnements sérieux. Je leur ai raconté la _Midrash_, la parabole du voyage de Jacob chez Laban.
--Qu’est-ce donc?
--Un développement du récit biblique. Le verset de la genèse rapporte que Jacob arrivant au lieu nommé Béthel, décida d’y passer la nuit parce que le soleil venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et s’en fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva, et prit _la_ pierre qui lui avait servi d’oreiller. Comment expliquer cela?
La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de psalmodie.
--Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les pierres s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête du patriarche et finalement, pour les satisfaire toutes à la fois le Ciel voulut qu’elles se réunissent pour ne plus former qu’une seule pierre. Vous vous rappelez que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria: «Cet endroit est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison de Dieu.»
«Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester: «Pourquoi Jacob s’est-il exprimé ainsi? Parce que son repos avait été tellement troublé par la querelle des pierres, que cela lui avait fait penser à une synagogue, qui est la maison de Dieu.» Et j’ai conclu qu’ils devaient faire comme les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se fondre en une pierre unique. Et voilà comment j’ai ramené la paix dans la _Kehillah_.
--Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais, père, je me suis souvent étonnée que l’on permette dans les offices l’usage de la corne de bélier. Je croyais que tous les instruments de musique étaient interdits.
--La corne n’est pas à proprement parler un instrument de musique, répondit-il avec une nuance d’humour. D’ailleurs, ceux qui en sonnent sont presque tous incompétents. C’est avec des soufflements d’asthmatiques et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils ponctuent les moments solennels de la cérémonie.
--Mais ce serait un instrument de musique, si les artistes étaient bons, insista la jeune fille.
--Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai que, depuis la chute du second Temple, nous avons éliminé de notre culte tous les instruments de musique qui rappelaient celui-ci, et particulièrement tous ceux qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne de bélier dont on sonne pour la Nouvelle année est une institution plus ancienne que le Temple, et la Bible en ordonne expressément l’usage.
--Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose d’édifiant et de spirituel dans le son des orgues?
Le rabbin lui pinça les oreilles.
--Tu parles comme une vilaine petite épicurienne, déclara-t-il sur un ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu, tu n’as pas besoin d’un orgue pour aider tes pensées à s’élever vers le Ciel.
Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant avec onction un hymne de la synagogue, aux notes éclatantes et joyeuses.
Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses pas.
--Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui est-ce, le fiancé que vous avez dit avoir en vue?
--Oh, personne en particulier.
Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux de sa fille, de sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui cacher que réellement il avait quelqu’un en vue.
--Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle, vous savez que je ne veux pas me marier pour le plaisir d’autrui?
Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait quelque gêne.
--Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues. Si le parti auquel je pense ne te convient pas, eh bien, il n’en sera plus question. Je t’assure, ma chère, que je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la vérité--il s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc--la personne que j’avais en vue en te parlant n’est autre que ta mère. Cette fois leurs yeux se rencontrèrent, et le père et la fille éclatèrent de rire.
Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire grand tapage à proximité de la porte. Hannah se pencha et baisa le grand front de son père au-dessous de la petite toque noire.
--Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre qu’elle tenait, insiste aussi pour que j’aille au bal du Pourim avec lui et Léah.
--On doit obéir à son époux, répondit le rabbin.
--Je le traiterai comme s’il était en effet réellement mon époux, c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai pas au bal.
La porte s’ouvrit brusquement.
--Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que tu t’enterres vivante.
VIII
ESTHER ET SES ENFANTS
Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux à Lévi Jacobs, le fils de Reb Samuel. Elle venait de laver la vaisselle du déjeuner, et elle se promettait une bonne journée de lecture; l’arrivée du visiteur la réjouissait donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi Jacobs était un enfant de bonne mine, avec des yeux et des cheveux bruns, un teint mat et des lèvres vermeilles--quelque chose comme une réédition masculine et réduite de Hannah.
--Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il en entrant. Mais comme vous habitez haut!
--Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon surpris.
--Notre école n’est pas une pension, c’est un externat, expliqua Lévi. Vous pourriez peut-être me présenter à votre sœur?
--Hé! Vous connaissez bien Esther! répondit Salomon qui se mit à siffloter insoucieusement.
--Comment vous portez-vous, Esther? fit timidement Lévi.
--Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les yeux que pour les reporter aussitôt sur un livre à couverture brune.
Elle était comme tapie devant la cheminée essayant de se chauffer au maigre feu allumé grâce à la demi-couronne du Reb Samuel. On était en plein décembre. La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même aux plus mauvais jours ne perdait jamais tout son éclat. Les cheveux étaient foncés et abondants, les yeux grands et pensifs, le nez légèrement aquilin. L’ensemble de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le front était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par hasard étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt que jolie. Mais quand elle souriait, elle était charmante, surtout les jours de Sabbat ou d’autres fêtes, alors qu’elle échappait à la surveillance de la maîtresse d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse--à l’ordonnance. En sacrifiant ses cheveux, Esther aurait gagné sans fatigue un penny. Sa maîtresse d’école, en effet, ne manquait jamais de récompenser de la sorte les fillettes qui allaient tondues comme des garçons. Esther, même aux plus sombres heures d’inanition, avait gardé ses cheveux avec le même amour que sa mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une fillette qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui se mettent à grandir tout à coup: on n’avait donc pas à désespérer d’elle.
Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits et même dessous. Rachel était assise devant la table, tricotant un nœud de cravate pour Salomon. La grand’mère était plongée dans un volumineux livre de prière écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était dehors, en quête de travail. Personne n’accordait d’attention au visiteur.
--Que lisez-vous là? demanda-t-il à Esther, sur un ton très poli.
--Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le livre comme si elle avait eu peur qu’il eût envie de lire par dessus son épaule.
--Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des heures de classe, dit celui-ci.
--Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit Salomon, agressif.
--Ça ne fait rien, c’est stupide.
--A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand vous serez grand? dit Esther avec une moue dédaigneuse.
--Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il d’être une grande personne? Quand j’aurai quitté l’école, je prétends ne plus ouvrir un livre.
--Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit Salomon.
--Que ferez-vous les jours de pluie? demanda Esther de plus en plus méprisante.
--Je fumerai, riposta Lévi triomphant.
--Et les jours du Sabbat où c’est défendu?
Il ne se tint pas pour battu.
--Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et d’ailleurs il n’y a que cinquante-deux Sabbats dans l’année. Et puis enfin, un homme a toujours quelque chose à faire.
--Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire quoi que ce soit.
--C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles sont obligées de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah, elle lit, elle aussi. Mais un homme peut sortir pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon?
--Il est certain que nous avons plus de chance qu’elles, concéda l’interpellé, et c’est bien ce que dit le Livre des Prières, car on doit tous les matins réciter:
«Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois pas une femme!»
--Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et les autres, mais le fait est que tu devrais la faire, dit Esther.
--Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction de la grand’mère.
--Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle ne comprend pas l’anglais.
--Qui sait? murmura Salomon. Elle le comprend quelquefois mieux qu’on ne voudrait.
Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi, lui tira énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un bond, en poussant un cri de triomphe.
--Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu te conduis de la sorte je n’irai pas dormir dans ton lit neuf.
--Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile petite face de diablotin devint grave, et il resta inquiet pendant quelques secondes.
--Les gosses sont une terrible engeance, prononça Lévi. N’est-ce pas votre avis, Esther?
--Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons tous été comme cela.
--C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous naître grands.
--Mais c’est impossible, s’écria Rachel.
--Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther; voyez Adam et Eve.
Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui sembla qu’ils allaient s’entendre et qu’il pourrait la décider à jouer à je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il y avait une difficulté primordiale; il avait proposé à Salomon de jouer à cache-cache. Après mûres réflexions il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa lecture.
Esther n’avait pas le même caractère que Salomon, elle était bien moins gaie et remuante. Même avant l’époque où lui étaient échues les responsabilités de chef de famille, elle se montrait déjà une petite fille prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles, ce qui est dangereux, et même des inquiétudes métaphysiques de nature à comprendre le salut de son âme.
Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu. Une gifle lui avait fait comprendre qu’il y a des limites aux investigations humaines. Son instinct d’enfant ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs mis tant de siècles à conquérir. Elle se représentait donc Dieu comme un nuage énorme.
Dans ses premières années, elle s’imaginait qu’on décapite les morts avant de les inhumer, et elle se demandait souvent ce qu’on pouvait bien faire de toutes ces têtes isolées. Lorsqu’on avait mis sa mère dans le linceul, tandis que les autres enfants n’éprouvaient pas d’autres sentiments que la curiosité sensuelle suscitée par le spectacle des funérailles et l’orgueil de voir une voiture s’arrêter devant leur porte, Esther allait et venait autour du lit mortuaire, avec l’âpre désir de savoir enfin. Elle fut fort désappointée de n’avoir pas vu l’âme de sa mère s’envoler vers le ciel, et bien qu’elle eût attentivement veillé près du corps dans l’espoir de voir s’élever cette chose longue, jaune, onduleuse et crochue. Car c’est ainsi qu’elle se représentait l’âme, sans doute à cause des gravures des histoires de revenants qu’apportait souvent à la maison son frère aîné Benjamin. Au cours de ses lectures solitaires, Esther se faisait des idées tout aussi singulières d’une quantité de choses plus palpables. Elle passait parfois devant un théâtre. C’était là, pour elle, une sorte de Babel ou de Foire aux Vanités, où acteurs et spectateurs se mêlaient en désordre, les gens riches revêtus de beaux costumes de soirée s’installant derrière des espèces de comptoirs:--car dans les journaux il est toujours question de _stalles_ d’orchestre, et Esther n’avait jamais vu de stalles qu’au marché. C’est pourquoi une des rêveries favorites qu’elle faisait pour l’avenir, c’était d’aller au théâtre en robe de bal, et d’y être placée dans un compartiment analogue à celui des marchandes d’oranges de Spitalfields. Mosès Ansell n’était guère en mesure de rectifier ces erreurs, lui qui descendit dans la tombe sans être jamais entré même dans un cirque, et qui, en fait de belles-lettres et de beaux-arts ne s’intéressait qu’aux faits-divers, à ses _Misrach_ et à l’ornementation des synagogues. Même quand Esther, poussée par un instinct de scepticisme, lui demanda comment l’on pouvait savoir que Moïse avait reçu la Loi sur le Mont Sinaï, il ne put que répondre par une exclamation d’horreur, et dire que cela était vrai puisque c’était écrit dans le livre rédigé par Moïse. Esther n’avait pas osé lui faire observer qu’il répondait à la question par la question. Elle regrettait parfois que son brillant frère Benjamin eût été envoyé à l’Orphelinat car elle s’imaginait qu’avec lui elle aurait pu discuter bien des problèmes aussi angoissants que celui-là. Salomon était impie, mais ignorant. Mais en dépit de son libéralisme théorique, elle était, en pratique, pieuse jusqu’au fanatisme et ne pouvait concevoir la profondeur des abîmes de dépravation dont elle entendait parfois parler avec horreur. Il y avait, prétendait-on, des Juifs, des hommes et des femmes, et qui avaient la pleine possession de leurs facultés mentales, qui allumaient des allumettes le jour du Sabbat et des ménagères qui ne craignaient pas de mélanger leurs assiettes au beurre avec leurs assiettes à viande, et qui même mangeaient du beurre avec de la viande. Esther se promettait bien que, avec l’aide de Dieu, elle ne commettrait jamais pareille abomination. Ce ne serait pas elle qui oublierait d’allumer les candélabres du Sabbat, ou qui mangerait des mets non _Kosher_. Rarement un enfant eut plus pleine conscience de la beauté du devoir, et fut plus accessible aux appels de la vertu et de l’abnégation.
Le jour du Grand Pardon elle jeûnait jusqu’à deux heures de l’après-midi, alors qu’elle n’avait encore que sept ans. A neuf ans elle jeûnait, ce jour-là, jusqu’au soir. Lorsqu’elle lisait dans un de ses livres de prix, une de ces banales petites histoires morales que raillent les sceptiques, ses yeux se remplissaient de larmes et sa gorge était tout angoissée. Cependant, bien qu’elle désapprouvât la légèreté de son frère Salomon, elle ne lui adressait ni reproches ni sermon. Elle poussait la mansuétude jusqu’à lui donner du pain ou du café sans attendre qu’il eût dit ses prières, en particulier les samedis et les jours de fête, où les prières ont lieu à la synagogue et qu’on est ainsi exposé à ne pouvoir manger qu’à midi.
Esther allait souvent à la synagogue sur les bancs réservés aux femmes. La psalmodie des fidèles était dans son existence un détail aussi familier que l’odeur de moisi de l’escalier de sa maison ou que les jeunes gens qui venaient voir Becky, et au milieu desquels Esther devait se frayer un chemin quand elle allait chercher son lait le matin, ou l’odeur du rhum de M. Belcovitch, ou le ronronnement des machines à coudre, ou la personne d’un étudiant hébreu qui occupait la chambre voisine, ou la peur du chien de Dutch Debby, peur qui d’ailleurs s’était tout récemment transformée en amitié. Esther vivait en partie double, exactement de même qu’elle parlait deux langues. Elle avait constamment présent à l’esprit qu’elle était une fille juive, appartenant à un peuple qui avait eu une histoire toute particulière. D’ailleurs quand même elle eût voulu l’oublier, les petits chrétiens étaient là pour le lui rappeler, quand ils lui annonçaient spirituellement qu’ils avaient réussi à faire avaler du porc à un de ses coreligionnaires. Mais ce qu’elle sentait encore plus vivement c’est qu’elle était une petite Anglaise. Elle avait encore plus de vénération pour la mémoire de Nelson et de Wellington que pour celle de Juda Macchabée. Elle était très fière de savoir que _ses ancêtres_ ont toujours battu les Français, depuis Crécy et Poitiers jusqu’à Waterloo; qu’Alfred le Grand fut le modèle des rois; que les Anglais dominent le monde et y ont établi des colonies dans tous les coins; que la langue anglaise est la plus belle du monde et que ce sont les Anglais qui ont inventé les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les télégraphes et en général tout ce qui vaut la peine d’être inventé. C’était dans ses livres de classe qu’Esther avait puisé ces idées. Un mois d’enseignement, pour les enfants, suffit à recouvrir l’héritage d’un siècle: mais en dessous l’argile, si bien qu’on l’ait préparée, demeure sensible aux anciennes impressions.
Sarah et Isaac étaient devenus des individualités aussi différentes que l’avait permis le faible nombre de leurs années. Isaac avait cinq ans, et Sarah, qui n’avait jamais connu sa mère, venait d’avoir quatre ans. Leurs pensées à tous deux convergeaient uniquement vers la satisfaction de leurs instincts matériels. Ils préféraient les pommes de terre, surtout quand elles baignaient dans la sauce, à tous les plaisirs du _Kindergarten_. Isaac avait pour ambition capitale de posséder un lit de plume, comme il en avait vu un chez Malka, et Mosès s’était plu à lui faire entrevoir la possibilité ultérieure d’un pareil cadeau. Le généreux petit bonhomme avait déjà concédé à son père et à ses frères des places d’honneur sur le futur lit de plume. Dieu seul sait comment il en était arrivé à considérer comme sa propriété particulière leur couche commune. Toujours est-il qu’à ses yeux les trois autres occupants n’y étaient que tolérés. Il lui eût pourtant été difficile de plaider que le lit lui appartenait par droit de naissance.
Isaac cependant ne nourrissait pas que des pensées d’ordre matériel. Souvent il avait été préoccupé d’un problème d’ordre purement intellectuel, qui l’induisait à échanger des horions avec la petite Sarah. Il faut savoir qu’il était né le quatre Décembre et que Sarah avait vu le jour le trois Décembre de l’année suivante.
--Ça ne se peut pas, disait-il. Ton anniversaire ne peut pas être avant le mien.
--C’est Esther qui l’a dit, répondait Sarah.
--Demande à Grand’mère.
--Grand’mère ne sait pas. Est-ce que je n’ai pas cinq ans?
--Oui.
--Et toi quatre ans?
--Oui.
--Donc je suis l’aîné.
--Naturellement.
--Alors comment veux-tu que ton anniversaire soit avant le mien?
--Parce que!
--C’est idiot.
--Demande à Esty, insistait Sarah.
--Tu ne dormiras pas dans mon lit neuf, s’écriait Isaac, menaçant.
--J’y dormirai si ça me plaît.
--Jamais.
A ce moment, la petite Sarah se mettait généralement à pleurer. Isaac avec un judicieux instinct d’économie bien entendue, pensait que, puisqu’elle criait, il fallait que ce fût pour quelque chose, et lui donnait une taloche. Celle-ci s’empressait de riposter et poussait des hurlements retentissants.
--Hi, hi, hi, qu’est-ce que je vais devenir? et elle s’accroupissait par terre dans un coin, balançant le corps, dans l’attitude même de ses lointaines aïeules pleurant au bord du fleuve babylonien, sur la destinée de Sion. Elle ne mettait fin à ses lamentations que lorsqu’elle avait été vengée par une main plus forte que la sienne. Il y avait dans la famille plusieurs de ces mains puissantes, mais celle d’Esther était encore le meilleur instrument de justes représailles. Si Esther était absente, la petite Sarah ne tardait pas à se taire, car elle se rendait compte de l’inutilité de ses larmes. Bien qu’elle sentît vivement l’injustice de son frère, elle renouait cependant avec lui des relations cordiales. Mais dès qu’elle entendait dans l’escalier le pas d’Esther, elle courait s’accroupir dans le coin et recommençait à se lamenter. Il lui fallait absolument une satisfaction. C’est qu’elle avait le sentiment abstrait de la justice et sentait que si le coupable demeurait impuni, c’en était fait de l’ordre de l’Univers.
Cette journée de congé fut troublée par un incident de ce genre qui surgit à l’heure du goûter. Il faut dire que les enfants étaient sans doute un peu énervés, du fait qu’il n’y avait pas eu de goûter. Esther devait économiser les ressources de la famille: un repas à sept heures tiendrait lieu à la fois de goûter et de souper.
Esther avait calmé Sarah en giflant Isaac, mais comme celui-ci avait beaucoup crié, l’avantage était douteux.
Esther remit dans la cheminée un peu de charbon, et chanta pour distraire les petits, tandis que le feu se ranimait et que leurs ombres se tordaient grotesquement sur les lits; puis sur les murs de la mansarde, pour se terminer sur le plafond, ou leurs cous semblaient se disloquer.
Esther chantait d’habitude en mineur des airs mélancoliques. Ce genre de musique était celui qui s’harmonisait le mieux avec l’obscurité et la misère du logis. Il y avait une romance qu’elle avait apprise de sa mère et qui provenait d’une espèce de «mystère» basé lui-même sur une Midrash, c’est-à-dire une des légendes interminables que le peuple du Livre a brodées de siècle en siècle, amplifiant chaque détail avec toute l’exubérance de l’imagination orientale, et y déployant en outre toute l’ingéniosité d’une race fort douée pour la chicane et la controverse. Quand Joseph eut été vendu par ses frères au marchand madianite, le jeune homme s’évada de la caravane et erra, famélique et nu-pieds, jusqu’à ce qu’il parvînt à Bethléem, au tombeau de sa mère Rachel. Là, il se prosterna en sanglotant, et chanta tristement ce couplet en yiddish:
Hélas, que je suis à plaindre D’avoir été écarté, banni, Si jeune, loin de toi.
Alors s’exhale du tombeau la voix de la mère tant aimée. Rachel console son fils, et l’exhorte à prendre courage car son avenir, dit-elle, doit être tout de puissance et de gloire.
Esther ne pouvait chanter ce lied sans pleurer. Peut-être pensait-elle à sa propre mère défunte, et s’appliquait-elle à elle-même les paroles de Rachel. La mauvaise humeur d’Isaac ne résistait presque jamais à la douceur de ce chant et à sa cadence triste.
Alte Belcovitch avait enseigné à Esther une autre mélodie apportée de Pologne: «Ils arrachent aux jeunes filles leurs amoureux, hi, hi, di-déri-déri.»
L’air sur lequel cela se chantait participait de la mélancolie polonaise et de la tristesse hébraïque, et rappelait celui qu’a fait, Dieu sait qui, sur «Les vieux malheurs du temps passé et les batailles d’il y a longtemps.»
Ainsi dans tous ces chants et ces contes, retentissait une plainte tragique, cri de douleur d’une race pourchassée. Il y a d’ailleurs dans le monde bien peu de mélopées aussi plaintives que la récitation des Psaumes par les Fils-de-la-Loi dans l’après-midi du Sabbat, parmi l’ombre croissante de la tombée du jour. Souvent Esther allait écouter cela dans le vestibule de la synagogue, et elle demeurait comme fascinée, les yeux mouillés par une amère volupté. D’ailleurs, jusqu’au petit livre de contes, en yiddish, où Mosès Ansell, ce soir-là, lut des contes pour ses enfants après le dîner, ou plutôt le goûter-souper, à la lueur d’une chandelle, débutait sur un ton pathétique:
--Ces histoires ont été puisées dans la Gemorah et les Midrashim. Histoires admirables que nous avons traduites, en nous servant de l’alphabet hébreu, pour que chacun, petit ou grand, les puisse lire, et sache qu’il y a dans l’univers un Dieu qui loin d’oublier son peuple d’Israël, prépare pour lui des miracles et ne tardera pas à nous envoyer le vrai Rédempteur. Amen.
Les enfants avaient déjà entendu une profusion de récits relatifs à ce Messie. L’imagination orientale s’est ingéniée à le peindre, pour la consolation d’Israël souffrant et proscrit. Avant sa venue, il y aura d’abord un faux Messie, de la lignée de Joseph; ensuite un Roi qui n’aura qu’une oreille, sourde pour le bien, très subtile pour le mal. Le roi portera une balafre en travers du front; l’une de ses mains sera longue d’un pouce, et l’autre de trois lieues; sans doute faut-il voir là un naïf symbole de la persécution.
Le petit livre en jargon contient, parmi ses histoires merveilleuses, des extraits du journal apocryphe d’Eldad-le-Danite, qui prétend avoir découvert les dix tribus perdues. Le