Chapter 2 of 3 · 11208 words · ~56 min read

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’Eldad, qui parut vers la fin du neuvième siècle et est devenu les _Mille et Une Nuits des Juifs_, s’était faufilé à travers les générations pour arriver jusqu’au taudis des Ansell, ainsi que bien d’autres légendes provenant du riche Folk-Lore médiéval, ce Folk-Lore que le Juif éternellement errant à tant aidé à répandre.

Parfois, Mosès lisait à ses auditeurs charmés, la description du ciel et de l’enfer par Immanuel, l’ami et le contemporain du Dante, parfois aussi une version, en yiddish, de Robinson Crusoé. Mais cette nuit-là, il choisit la description que fait Eldad de la tribu de Moïse, errant à travers un paradis terrestre.

Ce récit à peine terminé, Salomon réclama l’«Enfer». Il aimait entendre décrire les châtiments réservés aux pécheurs. Cela donne de la saveur à la vie. Son père n’avait pas besoin de livre, cette fois, pour le renseigner. L’enfer n’avait pas de secrets pour Mosès. L’Ancien Testament ne fait pas la moindre allusion à la vie future, mais pas plus le Juif pauvre que le chrétien pauvre n’a pu vivre sans l’espoir d’un enfer. Lorsque le méchant s’engraisse et fait violence au juste affamé, peut-on admettre que l’un et l’autre reposeront dans la même poussière, le tout une fois joué? Fi! d’une pareille idée. Un des enfers décrits par Ansell était celui où le pécheur est condamné à recommencer indéfiniment les péchés qu’il a commis pendant sa vie terrestre.

--Ça doit être drôle, s’écria Salomon.

--C’est terrible, protesta le père.

Il répondait en yiddish, mais ses enfants parlaient en anglais.

--Naturellement, c’est terrible, dit Esther. Imagine-toi ce que tu deviendras, Salomon, s’il te fallait manger du caramel toute la journée.

--Ça vaudrait mieux que de ne rien manger de la journée, observa le gamin.

--Mais en manger toujours et toujours, pendant l’éternité! fit Mosès. Songe qu’il n’y a pas de repos pour les damnés.

--Comment, même pas le jour du Sabbat? demanda Esther.

--Oh, il va de soi qu’ils se reposent ce jour-là. Les flammes de l’enfer elles-mêmes s’arrêtent pour le Sabbat, comme le fleuve Sambatyon.

--Comment? les damnés n’ont donc pas de _Goyahs_ (servantes chrétiennes) pour allumer les feux le jour du Sabbat? demanda Isaac.

Tout le monde éclata de rire.

--Le Sabbat est un jour de repos dans l’enfer, expliqua le père. Ainsi tu vois ce qui arrive quand tu termines le Sabbat avant le soir du samedi: tu forces de pauvres âmes à reprendre leurs tourments avant le temps.

Mosès ne perdait jamais une occasion de mettre en valeur les prescriptions de la Loi. Esther vit passer dans son imagination une quantité d’âmes jaunes et convulsées, revenant tristement vers le royaume des flammes.

La principale cause du respect que Salomon avait voué à son père provenait d’un récit fait par la grand’mère, et d’après lequel Mosès Ansell avait été conscrit en Russie et même avait été fort maltraité par son sergent. Mais Mosès ne se décidait jamais à parler de ses exploits militaires.

Salomon l’en pressait surtout quand son père montrait des velléités de lui faire étudier le Commentaire de Rashi. Justement ce soir-là, Mosès apporta un volume en hébreu, et dit:

--Viens, Salomon, assez d’histoires. Nous allons étudier un peu.

--C’est congé aujourd’hui, observa Salomon.

--Il n’y a jamais congé lorsqu’il s’agit d’apprendre la Sainte Loi.

--Passez-moi cette fois encore, Père; jouons aux dames, voulez-vous?

Mosès acquiesça en hochant la tête. Le jeu de dames était sa seule distraction et quand son fils, grâce à un troc pratiqué avec un camarade, était devenu possesseur d’un damier, il lui avait appris le jeu. Il jouait les dames polonaises, où les pions reculent ou avancent comme les rois aux échecs et où il y a des rois qui montent par la diagonale comme les évêques des échecs anglais. Salomon ne réussissait jamais à éviter les enjambées de ces gigantesques échassiers, dont il ne parvenait jamais à deviner où ils s’arrêteraient. Ce soir-là Mosès gagna toutes les parties. Cela le mit de bonne humeur et il consentit à raconter aux enfants une autre histoire. Elle avait pour sujet l’Empereur Nicolas, mais on la chercherait vainement dans les annales officielles de la Russie.

«Nicolas était un méchant monarque qui opprimait les Juifs, et leur rendait la vie dure et triste. Et un jour, il porta à la connaissance des Juifs, que s’ils ne lui versaient pas un million de roubles dans le délai d’un mois, ils seraient expulsés de leurs maisons. Alors les Juifs prièrent Dieu, l’implorant de les secourir en souvenir des mérites de leurs aïeux. Mais aucun secours ne vint. Ensuite ils essayèrent de corrompre les fonctionnaires de l’empereur. Mais les fonctionnaires empochèrent leur argent, et l’empereur n’en demandait pas moins son impôt. Enfin ils s’adressèrent aux Maîtres de la Kabbale, qui à force de méditer nuit et jour sur le Nom Divin et ses transmutations, ont acquis le pouvoir sur toutes choses et ils leur dirent:--«Ne pourriez-vous pas faire quelque chose en notre faveur?»

«Les maîtres de la Kabbale tinrent conseil et, à minuit, ils évoquèrent les esprits d’Abraham, notre père, d’Isaac, de Jacob, et du prophète Elie: et ceux-ci pleurèrent en apprenant les malheurs de leurs descendants. Donc Abraham notre père, Isaac et Jacob, et le prophète Elie, prirent le lit où dormait l’empereur Nicolas, et le transportèrent dans un endroit désert. Et ils arrachèrent l’empereur Nicolas à son lit tout chaud, le fouettant si fort qu’il ne tarda guère à demander grâce. Alors ils lui dirent:--Veux-tu déchirer l’édit que tu as lancé contre les Juifs? Et il répondit:

--Je le veux.

«Mais le matin suivant l’empereur Nicolas en se levant appela l’intendant de sa chambre à coucher et lui dit:

--Comment oses-tu permettre que mon lit soit emporté au milieu de la nuit dans une forêt?

«Et l’intendant de la chambre à coucher pâlit, affirmant que les gardes de l’empereur étaient restés en faction toute la nuit devant la porte, et qu’il n’était pas possible que le lit eût passé par là. Et l’empereur Nicolas jugeant qu’il avait rêvé ne fit pas pendre l’intendant.

«Mais la nuit d’après, bon, voilà que le lit fut encore transporté dans cet endroit désert et qu’Abraham notre père, Isaac, Jacob et le prophète Elie recommencèrent à battre l’empereur jusqu’à ce qu’il eût de nouveau promis d’abolir la taxe. Si bien que le lendemain matin l’intendant de la chambre à coucher fut pendu et que le soir suivant, on doubla le nombre des sentinelles. Mais le lit s’envola une fois de plus vers l’endroit désert, et une fois de plus l’empereur Nicolas fut dûment fouetté.

«Cela suffit, l’empereur Nicolas annula l’édit et les Juifs se réjouirent, se prosternant aux pieds des Maîtres de la Kabbale.

--Mais pourquoi n’ont-ils pas profité de l’occasion pour délivrer les Juifs une fois pour toutes? questionna Esther.

--La Kabbale est une grande force, mais il ne faut pas en abuser, prononça mystérieusement Mosès. On ne doit pas abuser du Nom Divin, et d’ailleurs, on en peut mourir.

--Est-ce que les Maîtres peuvent fabriquer des hommes? demanda Esther avec angoisse, car elle venait de lire le Frankenstein de Mrs Shelley.

--Certes, répondit Mosès. Et il y a mieux. Il est écrit que le Rabbin Chanina et le Rabbin Osheya confectionnèrent un joli veau gras, certain vendredi, et s’en régalèrent le lendemain, jour du Sabbat.

--Oh, père, s’écria pathétiquement Salomon, pourquoi ne connaissez-vous pas la Kabbale?

IX

DUTCH DEBBY--(_Déborah la Hollandaise_)

Il y avait un an déjà qu’Esther avait fait la connaissance de Dutch Debby: c’était une fille maigre, disgracieuse et gauche, qui occupait un cabinet au second étage, derrière le logement de MM. Simons et gagnait, avec son aiguille, sa propre subsistance et celle de son chien. Personne ne venait jamais la voir. On chuchotait que ses parents l’avaient chassée parce qu’elle leur avait présenté un enfant illégitime. Celui-ci avait eu la chance de trépasser, mais la mère avait continué à braver l’opinion: elle avait recueilli un chien, ce qui est tout à fait incorrect aux yeux des Juifs. Bobby, c’était le nom de l’animal, siégeait souvent sur le palier, en faction devant sa porte, et, comme il faisait très sombre dans les escaliers, Esther avait une terreur folle de marcher sur la queue du chien, ce qui eût provoqué sûrement une terrible vengeance. Un jour, dans son émoi, elle marcha en effet sur cette queue, et les dents de Bobby s’incrustèrent dans son mollet à travers ses bas. Esther poussa les hauts cris, et Dutch Debby la fit entrer chez elle pour la consoler.

Esther s’était souvent demandé quels redoutables mystères se passaient derrière cette porte sombre gardée par un chien, et Debby l’effrayait peut-être encore plus que Bobby. Mais le jour de la morsure fut l’aurore d’une amitié qui devait contribuer pour beaucoup à faire une femme de la petite fille, car il se trouva que Debby était une excellente personne qui parlait fort convenablement l’anglais, et possédait une liasse de vieilles livraisons illustrées plus précieuse pour Esther que les mines de Golconde. Debby rangeait cette liasse sous son lit, et c’était là une sage pratique, attendu que la superficie occupée par le lit représentait la majeure part de la superficie de la chambre. Durant les longues soirées d’été et les après-midi du dimanche, quand «ses enfants» n’avaient pas besoin d’elle et se trouvaient fort affairés à jouer à cache-cache ou à chat perché dans la rue, Esther se faufilait jusqu’au pauvre petit cabinet où gisaient tant de trésors. Là, auprès de la fenêtre, ouverte sur une cour noire, devant une perspective de toits aux tuiles décolorées, où des chats rôdaient et où sautillaient les moineaux, dans une atmosphère chargée des effluves de l’étable d’un laitier, Esther se plongeait dans la lecture de romans feuilletons romanesques et passionnés. Fréquemment elle en faisait la lecture à haute voix pour la mélancolique couturière, qui avait trouvé si peu d’analogie entre les réalités de son existence et les descriptions des feuilletonistes. Mais pendant de longues soirées d’été Debby et Esther ne s’en laissaient pas moins transporter en imagination dans un monde héroïque d’hommes courageux et de jolies femmes, un monde de linge fin, de soie pourpre, de champagne, d’amoureuse perfidie et de cigarettes, un monde où personne ne cousait, ne faisait la lessive, n’avait faim, ne portait des chaussures percées, un monde qui ignorait complètement le Judaïsme et l’incompatibilité qui doit exister entre le beurre et la viande. Non pas qu’Esther eût jamais cru qu’il fût possible qu’un tel monde existât en dehors des romans feuilletons. Cette question ne la préoccupait pas plus que celle de savoir si les héros de ces romans avaient jamais parlé l’hébreu qu’elle apprenait à lire et à traduire. Le chien Bobby assistait souvent à ces lectures mais il gardait pour lui ses impressions. Assis sur ses pattes de derrière, il se contentait de braquer sur Esther son museau délicieusement laid et fort inquisiteur. Car il ne se montrait pas jaloux de la nouvelle amie de sa maîtresse. Pour les profanes, c’était un vulgaire bâtard, un chien de rue. Mais Esther avait insensiblement appris à le regarder presque avec les mêmes yeux que Debby. Maintenant elle pouvait librement aller et venir dans les escaliers. Si elle avait marché sur la queue du chien, elle savait que celui-ci eût désormais pris cela pour une démonstration de camaraderie.

--Je dépensais auparavant un penny par semaine pour le _London Journal_, déclara Debby dès le début de ses relations avec Esther. Mais un jour je me suis aperçue que j’avais une détestable mémoire.

--Et alors? demanda Esther étonnée par cette association d’idées.

--Ça m’a économisé des shillings et shillings, continua Debby. J’avais l’habitude de conserver tous les vieux numéros, à cause de toutes ces réponses de gens qui vous apprennent comment il faut s’y prendre pour soigner vos cheveux, vos ongles, et garder le teint frais, car leurs recettes me trottaient par la tête. Et voilà qu’une fois je relus par hasard une histoire dans un numéro qui ne datait que d’un an: elle m’intéressa exactement comme si je ne l’avais encore jamais lue. Alors je cessai d’acheter le journal et je recommence à lire toute ma collection de vieux numéros. Je les relis tous les deux ans depuis ce moment-là.

Debby s’interrompit pour tousser. Les longs monologues sont malsains pour les personnes qui passent leur vie courbées sur leur ouvrage d’aiguille dans de sombres petites chambres.

--Et chaque fois, la lecture me cause le même plaisir, reprit-elle. Et vous, est-ce que cela ne vous produirait pas le même effet.

--Non, répondit Esther avec un pénible sentiment de son infériorité. Moi, je me rappelle tout ce que j’ai lu.

--Ah, vous serez une femme bien remarquable, déclara Debby en lui caressant les cheveux.

--Vous croyez? s’écria Esther toute illuminée de plaisir.

--Oui, d’ailleurs n’êtes-vous pas toujours la première de votre classe?

--Qu’est-ce que cela signifie? balbutia la fillette. Les autres filles sont si stupides. Elles ne pensent qu’à leurs chapeaux et à leurs rubans. Elles aimeraient mieux jouer au volant ou sauter à la corde, que de lire l’histoire des Quarante Voleurs. Ça ne les gêne pas de rester toute l’année dans la même classe, au lieu que moi, ça me rend folle de voir qu’on va si lentement. Je pourrais facilement apprendre en trois mois tout ce qu’on nous enseigne en douze. Je veux tout savoir, de façon à devenir plus tard institutrice dans notre école.

--Et vous croyez que votre institutrice sait tout?

--Oh oui, il n’y a pas un mot qu’elle ne comprenne et elle n’ignore rien des pays étrangers.

--Et cela vous plairait d’être institutrice?

--A condition que je devienne assez savante. Mais c’est que, voyez-vous, les institutrices de notre école sont par dessus le marché de vraies dames. Et elles s’habillent si magnifiquement. Figurez-vous, elles ont des boas de fourrure et des gants à six boutons. Je ne pourrai jamais acheter des choses pareilles. Même si je gagnais cinq shillings par semaine, il faudrait donner presque tout à mon père et aux enfants.

--Mais si vous êtes vraiment bonne, je suis persuadée que de grandes dames, comme celles de la famille Rothschild, vous achèteront de beaux vêtements. J’ai ouï dire qu’elles sont très généreuses pour les enfants appliqués.

--Non, les autres institutrices sauraient que je reçois des charités et elles me mépriseraient. J’ai entendu Miss Hyams se moquer d’une institutrice parce que celle-ci portait le même costume deux hivers de suite. En somme, je ne crois pas que je puisse devenir institutrice. Ce serait pourtant bon de pouvoir s’asseoir le dos au feu en hiver. Mais les élèves sauraient...

Esther s’arrêta et rougit:

--Que sauraient-elles donc?

--Eh bien, elles sauraient qui est mon père, reprit Esther en baissant la voix. Elles le verraient vendant des choses dans le Lane, et alors elles ne m’obéiraient pas.

--Quelle idée. Je suis persuadée que la plupart des élèves ont des pères aussi... aussi pauvres. Voyez le père de Miss Hyams.

--Je veux bien vous croire. Et puis, j’y songe, Debby, si je gagnais cinq shillings par semaine, je pourrais acheter à mon père des vêtements neufs, n’est-ce pas? Et alors il n’aurait plus besoin de colporter des citrons ou des bobines de fil.

--C’est cela, chère, vous serez institutrice, je vous le prédis. Et même qui sait? Vous serez peut-être un jour directrice?

Esther eut un petit rire charmé, qui finit dans un soupir.

--Comment, moi? Je ferais ma tournée pour voir si toutes les institutrices sont bien à leur tâche? Oh, je saurais bien surprendre leurs bavardages. Je connais leurs manières.

--Vous avez l’air de surveiller beaucoup vos surveillantes. Est-ce que vous les semoncerez pour leurs commérages? demanda la Debby amusée.

--Non, protesta Esther redevenue très sérieuse. Il ne me déplaît pas du tout d’entendre bavarder ces demoiselles. Quand mon institutrice et Miss Davis, qui tient la classe d’à côté et puis quelques autres encore de ces demoiselles, se rassemblent j’apprends tant de choses en écoutant leur conversation.

--De sorte, fit Debby en riant, que leurs bavardages rentrent en somme dans l’enseignement.

--Oui, quoique ça ne soit pas dans le programme, répondit la fillette secouant gravement la tête.--Ces dames parlent surtout de jeunes gens. Avez-vous jamais eu un amoureux, Debby?

--Ne me demandez... ne me demandez jamais cela, fit Debby qui se pencha sur son ouvrage.

--Pourquoi pas? insista Esther. Quand je serai grande, si j’ai un amoureux j’en serai très fière. Oui, vous êtes là à détourner la tête, mais je suis sûre que vous en avez eu un: Etait-il joli comme Lord Eversmonde ou le Capitaine Andrew Sinclair? Comment, vous pleurez, Debby?

--Vous êtes une sotte, Esther, ne voyez-vous pas que c’est un moucheron qui m’est entré dans l’œil. Il m’a fait du mal, et ne s’est pas fait de bien non plus, le pauvret?

--Laissez-moi regarder, Debby; peut-être arriverai-je à le sauver.

--Non, ne vous inquiétez pas.

--Vous êtes cruelle, Debby, vous êtes aussi méchante que Salomon, qui arrache les ailes des mouches pour voir si elles pourront voler quand même.

--La mienne est morte à présent. Continuez donc _La Rivale de Lady Anne_. Voilà tout notre après-midi gâché en bavardage. Croyez-moi, Esther, n’allez pas vous mettre dans la tête des idées d’amoureux. Vous êtes trop jeune. Mais lisez. Je vous écoute.

--Où en étais-je? Ah oui: «Lord Eversmonde pressa sur sa mâle poitrine la belle jeune femme, et couvrit de baisers ces lèvres si fraîches, qui lui répondirent avec une passion égale à la sienne. Elle finit pourtant par se ressaisir, et lui dit, les larmes aux yeux:--Oh, Sigismond, pourquoi vous obstinez-vous à venir ici, alors que le duc vous l’a défendu!»...

--Ah, vous savez, Debby, mon père m’a dit l’autre jour de ne plus revenir ici.

--Oh, vous devez revenir, s’écria Debby toute émue. Je ne pourrais plus me passer de vous maintenant.

--Mon père assure que l’on dit que vous n’êtes pas une personne convenable, dit naïvement Esther.

Debby soupira tristement.

--Bien, murmura-t-elle.

--Mais j’ai répondu que les gens sont des menteurs, et que vous êtes une personne très bien.

--Oh, Esther, chère Esther, balbutia Debby, embrassant la petite tête sérieuse avec une passion qui surprit l’enfant.

--Je pense, reprit celle-ci, que si mon père a dit ça, c’est parce qu’il s’imagine que pendant qu’il est à la synagogue je néglige Sarah et Isaac, qui sont tout le temps à se disputer sur leur anniversaire dès qu’on les laisse seuls. Mais ils ne se donnent pas des taloches bien graves. Mais j’ai une idée. Si je faisais descendre Sarah avec moi?

--Soit, mais ne craignez-vous pas qu’elle pleure, et qu’elle s’ennuie pendant que vous lirez, si elle n’a pas Isaac pour jouer avec elle?

--Pas du tout, répondit Esther. Elle tiendra compagnie à Bobby.

Bobby prit la petite Sarah en amitié. Il ne fréquentait aucun de ses semblables. En pareil cas, un animal au cœur sensible se rabat sur les êtres humains. C’était tout à fait par hasard qu’il avait rencontré Debby elle-même. Ces deux isolés avaient aussitôt fraternisé. Avant cette rencontre, Dutch Debby était sujette à des tentations fâcheuses. Une fois elle s’était privée pendant près de trois mois, pour mettre de côté neuf pence par semaine, et acheter un huitième de billet de loterie à Sugarman, le marieur, qui avait daigné en cette occasion, se souvenir de son existence. La fortune n’était pas venue. Durant les mois qui s’écoulèrent jusqu’à l’hiver suivant, Debby vit Esther de moins en moins, car la fillette craignait que sa grande amie ne se crût obligée de lui offrir de partager ses repas. Et puis les enfants de plus en plus exigeaient des soins. Debby était arrivée à savoir bien des choses sur les compagnes d’école et sur l’institutrice d’Esther, mais celle-ci était peu communicative en ce qui concernait sa famille.

Un soir d’été, Esther, qui venait de passer sous la coupe de Miss Miriam Hyams, entra chez Dutch Debby avec une mine sérieuse et prononça:

--Oh! Debby, Miss Hyams n’est pas une héroïne.

--Vraiment? fit Debby en riant. Jusqu’à présent, vous ne tarissiez pas d’éloges sur son compte.

--Oui, elle est très jolie, et ses chapeaux sont élégants; mais ce n’est pas une héroïne.

--Qu’est-ce qui est arrivé?

--Vous savez quel beau temps il a fait tous ces jours-ci?

--Oui.

--Eh bien, ce matin, au beau milieu de la leçon d’histoire sainte, elle nous a dit:--Quel dommage, mes enfants, de rester enfermés ici par un temps pareil. (Vous savez qu’elle nous parle toujours très gentiment.)--Il y a des écoles, a-t-elle continué, où, en été, on a congé une demi-journée, le mercredi. N’est-ce pas que ce serait charmant si nous en avions autant, pour aller nous promener au soleil dans Victoria-Park?

--Oh oui, Mademoiselle, ce serait bien gentil, avons-nous crié en chœur.

Alors elle a dit:

--Eh bien, pourquoi ne demanderiez-vous pas à la directrice congé pour cet après-midi? Vous êtes la plus haute classe de l’école. Je suis persuadée que si vous faisiez cette demande, l’école entière aurait congé. Qui veut prendre la parole au nom de toutes?

Alors toutes les filles dirent que ce devait être moi, parce que je suis la première de la classe et que j’aspire tous les _h_. Alors quand la Directrice entra dans notre classe je me levai, je lui fis la révérence, et lui demandai si elle ne voudrait pas nous donner congé cet après-midi en raison du beau soleil. Alors voilà la directrice, qui met ses lunettes, et qui fait une mine si noire, qu’il nous sembla qu’il n’y avait plus du tout de soleil dans la classe.--Comment, s’écria-t-elle, avec toutes les vacances que vous avez eues déjà! Un mois au nouvel an, quinze jours à Pâques, et tous les jours fériés. Je suis surprise, mesdemoiselles, que vous soyez assez dissipées et paresseuses pour en demander davantage. Prenez donc exemple sur votre institutrice. Regardez Miss Hyams. (Nous regardâmes Miss Hyams, qui avait l’air de chercher quelque chose dans son pupitre.) Voyez comme elle travaille, elle ne se plaint jamais, elle ne demande jamais de congé!

Nous regardâmes de nouveau Miss Hyams, mais elle n’avait pas encore l’air d’avoir trouvé le papier qu’elle cherchait. Il y eut un silence horrible, on aurait entendu tomber une épingle. Pas la moindre toux, pas le moindre froissement d’étoffe. Alors, la Directrice se tourna vers moi, et elle dit:

--Et vous, Esther Ansell, dont j’ai eu toujours une si haute opinion, je m’étonne que vous soyez l’interprète d’une requête aussi déplacée. Je me souviendrai de cela, Esther Ansell.

Là-dessus elle s’en alla longue et raide comme une perche, en claquant la porte avec colère.

--Et qu’est-ce que Miss Hyams a dit ensuite? demanda Debby profondément intéressée.

--Elle a dit: «Sélina Green, qu’est-ce que fit Moïse quand les enfants d’Israël se plaignirent à lui de manquer d’eau?»

Elle avait tout simplement repris la leçon d’histoire sainte comme s’il n’était rien arrivé.

--A votre place, j’aurais dit à la Directrice quelle était la personne qui m’avait poussée à parler, s’écria Debby indignée.

--Oh non, protesta Esther. Ç’aurait été vil. Il y a là une question de délicatesse. Je regrette tout de même que nous n’ayons pas eu congé. Il aurait fait si bon dehors, dans le Parc.

Victoria-Park, pour les habitants du Ghetto c’est le _Parc_ par excellence. Situé à deux milles environ, assez loin pour que la promenade paraisse une excursion, c’est, pour les Juifs des quartiers pauvres de Londres, une bénédiction perpétuelle. En de rares après-midi dominicaux, la famille Ansell, moins la grand’mère, faisait en bande le voyage du parc, Mosès portant sur son épaule Isaac et Sarah, chacun à leur tour. Esther aimait le Parc en toutes saisons, mais surtout en été, quand le grand lac était limpide, et sillonné de bateaux, que les oiseaux chantaient dans le feuillage des arbres et que les jardiniers avaient disposé les merveilleuses mosaïques, les lobélias et les calcéolaires. Elle s’étendait sur l’épais gazon, et contemplait avec un mystique ravissement la voûte bleue du ciel. Elle en oubliait le livre qu’elle avait apporté. Pendant ce temps les autres enfants se pourchassaient avec une joie qui tenait du délire.

Un samedi après-midi de l’automne dernier où Mosès ne devait pas accompagner ses enfants, Esther avait décidé Dutch Debby à se joindre à eux, à rompre pour quelques heures avec ses habitudes casanières. Une ineffable mélancolie émanait du paysage mourant. Les feuilles roussies jonchaient les allées, et les arbres balançaient sous la brise des branches pareilles à des bras décharnés. Le brouillard de novembre montait des pelouses humides et voilait de ses vapeurs le bleu du ciel. Le soleil semblait un bateau rouge, démâté, flottant parmi des vagues de pourpre et d’or, et des flocons de nuages embrasés. Sur le miroir tranquille du petit lac se reflétaient les branches des arbres. Un cygne solitaire lissait ses plumes, allongeait le cou, et décrivait de nonchalantes courbes sur l’eau fangeuse. Tout à coup on entendit un bruit de rames, et les eaux paresseuses furent ridées par le passage d’un bateau, où un héroïque jeune homme promenait une non moins héroïque jeune femme.

Dutch Debby fondit en larmes et rentra vite chez elle. Depuis lors elle ne s’occupa plus que de Bobby, d’Esther et du _London Journal_, et ne recommença jamais à économiser neuf shillings.

X

UNE FAMILLE TACITURNE

Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le marieur, portant son fils Néhémiah sous le bras, vint un soir rendre visite à Mme Hyams, la mère de l’institutrice d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets nus, des souliers et des chaussettes rouges: son père le portait toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à Sugarman lui-même, il avait mis toutes voiles dehors, et le foulard bleu qu’il portait d’habitude sortait à demi de la poche de sa jaquette au lieu d’être comme les jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour de sa taille.

--Bonjour, mâme, dit-il gaiement.

--Bonjour, Sugarman, répondit Mme Hyams.

C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et les cheveux tout blancs. Si elle avait été meilleure observatrice des coutumes juives, une perruque noire eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne constatât ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la perruque. Mme Hyams, personne pacifique et craintive, s’était soumise en silence à cette interdiction qui blessait pourtant ses sentiments les plus intimes. Le vieil Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était pas assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il se taisait, lui aussi.

--Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que j’aie fait toilette pour venir vous voir, dit Sugarman, mais le fait est, mâme, que je m’ai habillé pour rendre visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant.

--Voulez-vous vous asseoir? dit Mme Hyams. Dressée par sa fille, elle parlait anglais, mais péniblement et lentement.

--Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous le permettez... Là, reste tranquille, Néhémiah, ou gare à toi. J’suis venu vous emprunter votre tire-bouchon, mâme.

--Avec plaisir, dit Mme Hyams.

--Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah au Sabbat de la semaine prochaine, et je suis entré vous le dire. Vous viendrez, n’est-ce pas?

--Je ne sais pas, répondit Mme Hyams, avec hésitation. Elle n’était pas certaine que Miriam considérât Sugarman comme digne d’être inscrit sur la liste de visites de la famille.

--Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de limonade. Je compte sur vous, sur M. Hyams, et sur toute la famille.

--Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants.

--Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la dame... Avez-vous appris, mâme Hyams, la chance de mâme Jonas?

--Non.

--Elle a gagné onze livres à la loterie.

--C’est beau, dit Mme Hyams, animée.

--Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet pour deux livres.

--Je n’ai pas d’argent.

--Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me coûte.

--Si je pouvais, mais c’est impossible.

--Alors, prenez un huitième de billet pour neuf shillings.

Mme Hyams refusa encore en secouant la tête.

--Comment va votre fils Daniel? continua Sugarman.

--Assez bien, merci. Et votre femme?

--Grâces à Dieu.

--Et votre Bessie?

--Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici?

--Oui.

--Grâces à Dieu. Puis-je le voir?

--Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la même chose que moi.

--Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais l’inviter.

--Daniel! appela Mme Hyams.

Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise retroussées, de la mousse de savon séchant sur ses bras. C’était un beau garçon, aux cheveux blonds, et de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur.

--Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer est Bar-Mitzvah, le jour du Sabbat de la semaine prochaine. Me ferez-vous l’honneur de passer chez moi avec votre mère et votre père après la Synagogue?

Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de répondre: Non. Mais il se contint et put s’excuser en périphrases polies. Sa mère avait remarqué sa rougeur, si visible sur son teint de blond.

--Faut pas dire ça, s’écria Sugarman; on videra treize bouteilles de limonade, à preuve que j’ai emprunté à votre mère son tire-bouchon.

--J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir. Mais je ne pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi.

Et il tourna les talons.

Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en voulait pas.

--Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la même chose que si vous veniez.

--A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité contrainte.

Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda sur le seuil. Il ne savait comment aborder le sujet qui lui tenait à cœur. Soudain l’inspiration lui vint.

--Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski?

--Non, fit Daniel, et pourquoi?

--Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une très jolie fiancée. Mais à présent qu’il est marié, il dit que ça ne valait qu’un souverain. Il m’offre le souverain, mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres sterling, qu’il a touchées d’une Société de Dotation.

--Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter le scandale sur la communauté? Ce sera dans tous les journaux, qui transformeront votre qualificatif de _shadchan_ (marieur), en _shatcan_ (marmite fêlée), en _shodkin_ (parent ferré des quatre pieds), en _shatkin_ (parent fêlé), en _chodcan_ (pied de marmite), en _shotgun_ (vieux fusil), et en Dieu sait quoi encore.

--Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de dix.

--Vous dites qu’il vous a offert une guinée.

--D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai pris sa guinée mais en guise de simple acompte.

--Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria violemment Daniel, ou soumettre l’affaire à l’arbitrage d’un Juif. Vous allez faire des Juifs la risée de tout le monde. Il est vrai que tous les mariages du monde sont une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement c’est la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre que cette coutume est limitée aux Juifs.

--Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais qu’il était tout indiqué pour cet arbitrage.

--Pourquoi?

--Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi? Auprès de qui eussé-je pu croire que je trouverais de la sympathie?

--Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment vous n’en avez pas trouvé chez lui?

--Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation de ce souvenir. Il m’a déclaré que nous n’étions pas en Pologne.

--C’est la vérité.

--Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a pas fait plaisir. Je lui ai dit: «Sous prétexte que nous ne sommes pas en Pologne, faut-il ne rien garder de notre religion?»

De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation.

--Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure une femme, Monsieur Hyams? J’ai en vue plusieurs jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne me regardez pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous si je vous trouve une jeune fille d’une centaine de guinées?

--Allez-vous en! tonna Daniel.

Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant aveugle, il n’y a rien de surprenant à ce que les marieurs soient myopes. La plupart des gens non intéressés savaient que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement, Bessie n’en parlait point, parce qu’elle était femme et lui ne l’avouait point, parce qu’il était homme. Les Hyams étaient une famille où l’on ne faisait pas de bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait pas l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver d’épouseur. Elle vivait trop haut, voilà tout, pensait-on. Daniel était fier d’elle, de sa position, de son savoir et il avait confiance qu’elle se marierait aussi bien qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point que sa sœur contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant dans une certaine mesure. Mais c’était lui, en somme, qui soutenait le père et la mère Hyams presque infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement et courageusement traversées, Hyams avait été vitrier ambulant. Mais quand la situation de Miriam commença de s’améliorer, le métier paternel lui parut un déshonneur public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans l’oisiveté, et s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie. Car un employé dans un magasin de nouveautés gagnant quarante-cinq shillings par semaine ne peut entreprendre de faire vivre deux ménages.

Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans trouver un parti. Il y eut donc une certaine nuit où Daniel ne dormit point. Nos voisins les Français appellent cela une nuit blanche: ce fut plutôt une nuit obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel avait pris la résolution de renoncer à Bessie. Il espérait avoir ainsi conquis la paix. Elle ne vint pas tout de suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût en route, car une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte toute pareille, et reçu cette récompense.

Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et qu’il s’était éveillé à la lumière de la libre-pensée, en se considérant comme une victime du Moloch du Sabbat, auquel les pères sacrifient leurs enfants. Le propriétaire de la maison de nouveautés était Juif et, en conséquence, fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer le dimanche, Daniel sentait que cent carrières plus élevées eussent pu s’ouvrir devant lui. Plus tard, quand il eut rencontré Bessie il n’en revint certes pas à l’étroit formalisme de son père, mais son impiété l’abandonna; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait sa vie, en la sacrifiant à un idéal impersonnel: moyennant quoi, une fois par semaine on se sentait pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes, Daniel eut été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais de le faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au temps de la ferveur de sa réaction contre le judaïsme il avait au contraire épanché son âme avec un grand fracas... Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se contentant d’opposer une résistance muette à un monde plus fort que leur volonté. Si Daniel leur avait dit plus tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il était heureux même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de ses espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils changé d’attitude. Mais Daniel resta muet.

--Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et le père. Ne faites pas attention si je n’y vais pas. J’ai un autre engagement pour ce jour-là.

C’était bien des paroles à la fois pour un homme si taciturne.

--Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa Bînah Hyams.

Mais elle se tut.

--Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les nouveautés, pensa Mendel Hyams, quand son fils lui tint le même langage qu’à la mère.

Mais il se tut.

Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa femme. Le couple aurait partagé plus volontiers ses joies que ses chagrins. Mais ils étaient mariés depuis quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux un seul moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été une question de contrat. Il y avait quarante ans, en Pologne, Mendel Hyams, en s’éveillant un matin, avait trouvé sur l’oreiller voisin du sien un visage qu’il n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce on ne lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la figure de sa fiancée. Ainsi le voulait, à cette époque, la coutume locale. Bînah avait eu quatre enfants, dont les deux aînés étaient morts à présent; mais le mariage n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse que produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère exemplaire, et Mendel Hyams l’avait fidèlement fait vivre de son travail, aussi longtemps que les enfants le lui avaient permis, mais l’amour n’avait jamais existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à l’autre. Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par une petite servante, qu’on avait prise surtout pour le qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à l’oisiveté, s’était rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on est silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance pour que le silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de la tombe. Mendel quant à lui n’avait plus qu’une ambition au monde: mourir à Jérusalem. Rien n’égalait la profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous les instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé par la vie, se combinaient pour lui faire concevoir une Sion environnée de toute la splendeur que peignent les rêves des poètes sacrés, éclatante sous la voûte des arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des croyants. Hyams avait aussi cette crainte que s’il était enseveli ailleurs, son corps aurait à accomplir sous la terre et sous la mer toute la distance séparant son tombeau de la vallée de Josaphat quand la trompette sonnerait pour la Résurrection.

Chaque année, à la table pascale, il exprimait son vœu: «L’an prochain, à Jérusalem!»

Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le souhait. Elle sentait qu’elle l’eût mieux aimé de loin.

Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au monde: mourir.

XI

LE BAL DU POURIM

Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le bal du Pourim. Léah et lui allèrent chercher Hannah dans un cab, car il y avait trop de boue sur les pavés pour qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous trois en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent au Club.

Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais qu’il ne contînt pas les couches profondes de la population juive était suffisamment prouvé par le fait que les habitués y parlaient anglais. Même les couches inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant composées que d’enfants d’immigrés, tandis que la couche supérieure confinait à la basse classe moyenne et dépassait presque, par conséquent, les frontières du Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens et les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité, payant la même cotisation. Pour les filles de Juda, ce club était une bénédiction, et il empêchait certainement leurs frères de tourner mal. La salle de bal en était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver et de plantes vertes. La plupart des danseurs étaient en habit noir ou en robe décolletée suivant le sexe, et il eût été impossible de distinguer ce bal d’une soirée vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût été l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la beauté.

Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de brunes superbes, où trouver de si belles blondes? Et non pas des blondes lymphatiques, mais des blondes orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux de leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens avaient des moustaches soigneusement retroussées, des boucles d’un noir huileux comme celles du Taureau Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons fort brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils avaient pu se les payer sur leurs maigres salaires, c’est là l’un des nombreux miracles de l’histoire d’Israël. Car au point de vue social, et même généralement au point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de l’artisan chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient ainsi comme le résumé vivant de l’un des aspects de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils fussent cependant à leurs égards des exemplaires améliorés de leur race; aux mœurs primitives et à la piété des Juifs immigrés, ils avaient substitué un vernis de culture banale et un certain laisser-aller dans l’observance des rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée, presque une réunion familiale, non pas seulement parce que la plupart des danseurs se connaissaient, mais aussi parce que «tous les Israélites sont frères et sœurs». On dansait avec beaucoup de légèreté et sans fracas; les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des intéressés sachant bien son rôle; les valses évoluaient avec une grâce rythmique. Quand l’air joué était populaire, on l’accompagnait de la voix. Après le souper, les pieds étaient plus légers, les conversations et les rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes du décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais qui essayaient d’introduire les méthodes plus gymnastiques en faveur dans leurs clubs où le kanguroo est le maître de danse: mais le sentiment général était contre eux. Hannah dansait peu; elle faisait volontairement tapisserie. Elle était radieuse dans sa robe de tussor et il émanait de la svelte et jolie fille une atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses obligatoires: un quadrille à Sam, et une valse à Daniel Hyams, qui avait été amené par sa sœur bien qu’il n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la jolie Bessie Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement mine de ne pas remarquer, un regard plutôt hostile.

--Est-ce que votre sœur est fiancée? demanda Hannah à Daniel, pour dire quelque chose.

--Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel.

Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question inconsidérée.

--Comme elle danse bien! se hâta-t-elle de déclarer.

--Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie.

--Je vois que vous tenez comptoir de compliments comme de nouveautés. Retirons-nous de là, ajouta-t-elle comme ils arrivaient à un coin encombré.

--Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il en riant. Miriam m’a trop bien stylé.

--Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur la mer Rouge, observa-t-elle en pouffant de l’incongruité de son idée.

Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du «timbrel»? demanda-t-elle. J’avoue que je ne sais pas du tout ce que ce timbrel pouvait être.

--Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle chantait parce que les enfants d’Israël étaient sauvés.

Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée, chacun reprit sa mine mélancolique. Vers l’heure du souper, au milieu d’un quadrille, Sam, remarquant soudain la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une présentation, et retourna vite auprès de l’exigeante Léah.

--Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit froidement Hannah à l’étranger qui lui avait formulé une invitation.

--Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc sourire. Je vous faisais cette demande parce qu’il le fallait. Mais je ne me sens pas à ma place au milieu de jeunes gens si à la mode.

Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque chose qui sortait de l’ordinaire, et qui impressionna agréablement Hannah, malgré elle. Sa physionomie s’éclaira un peu.

--N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents? demanda-t-elle.

--Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien changé depuis. On a reconstruit le club, n’est-ce pas? Bien peu d’entre nous venaient ici en habit, avant l’époque de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai voulu tâcher de revivre un instant le bon vieux temps.

Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de condescendance dans la dernière phrase. Hannah la discerna, car le jeune homme, en annonçant qu’il revenait du Cap, avait refoulé la naissante sympathie qu’elle éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle le connaissait bien, «le jeune homme qui revient du Cap», type encore plus désagréable, et du même genre, que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent dans l’Afrique du Sud--honnêtement ou non, personne ne se soucie de le savoir. Il en a gagné, voilà tout. Parfois la justice confisque cet argent, prétendant que le jeune homme s’est procuré des diamants par des voies illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui revient du Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs, pour parler en toute justice, ces fortunes rapides ont moins pour origine la malhonnêteté que les occasions offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci dans ces régions éloignées de sauver les apparences, y consent aux plus rudes besognes, et aux plus basses, y peine si longtemps et si durement, qu’avec un semblable courage il aurait probablement gagné autant d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné, et, alors, bien muni, il retourne en Europe, vers un foyer, vers la beauté, reprenant ses préjugés sur lesquels il jette en outre plusieurs couches d’arrogance.

De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours, l’attendent au port, métaphoriquement parlant, pour souhaiter la bienvenue à l’aventurier, sachant que c’est sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a plusieurs catégories de ces jeunes gens «retour du Cap», catégories différenciées chacune par le chiffre de leurs gains. Mais que le jeune homme en question se marie dans le milieu d’où lui-même est sorti ou dans celui auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès, il demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa race et cela moins pour des motifs religieux, que par instinct héréditaire. Ainsi que les jeunes gens juifs ordinaires en habit noir qu’on voyait à ce bal, il considère les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues de tempérament. Il professe que les petites Juives, au contraire, possèdent cette chaleur et ce chic qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que de certaines actrices ou artistes de music-hall, probablement elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le jeune homme retour du Cap, s’exprime sur le ton d’une autorité indiscutable. Peut-être aussi, au fond de sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il, sans qu’il s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent pas frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour le flirt à tous ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées de façon à le rendre continuellement heureux.

Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du jeune homme qui revient du Cap. Le spécimen qu’elle avait devant les yeux était évidemment destiné à faire prime sur le marché. Il était incontestablement bien fait, avec une tête intelligente et une jolie moustache. Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que l’on arrivait à lui trouver un air d’arrogance et de dédain. Hannah détourna la tête et contempla les évolutions d’un quadrille des Lanciers, qui semblait l’intéresser vivement.

--Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune homme sur un ton admiratif.

Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner.

Hannah en éprouva beaucoup d’ennui.

--Vous trouvez? fit-elle sèchement.

--Je me garderais bien d’établir des distinctions, dit-il avec un léger sourire.

--Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les épouser toutes.

--Pourquoi en épouserais-je même une? fit-il sur un ton badin, où il y avait cependant de l’étonnement.

--N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous marier? C’est ainsi que font la plupart des jeunes gens, quand ils ne prennent pas en Afrique, une femme d’importation.

Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait y avoir à son adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais celle-ci regardait ailleurs, obstinément. Ils étaient assis le dos contre le mur. Ne la voyant que de profil, il ne put que remarquer son gracieux port de tête, et la chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair. Le tintement sonore de son rire se mêlait à la musique sautillante de la cinquième figure des Lanciers.

--Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il enfin.

--Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui? ne put-elle s’empêcher de dire.

--Oh! quelle idée!

--Et puis, vous êtes peut-être déjà marié?

--Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié. Vous non plus, n’est-ce pas?

--Moi?

Et après une pause elle répondit:

--Mais si, je suis mariée.

L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était théoriquement s’imposa irrésistiblement à elle. La forme exacte de la bague qu’elle portait était cachée par son gant, et cela lui permettait de prolonger la plaisanterie.

--Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre nom.

--Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement.

--David Brandon.

--Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un sourire.

La possibilité de se moquer de son voisin avait fait perdre à la jeune fille toute sa froideur.

--Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance de porter un aussi joli nom.

C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut charmé des courbes légères de sa bouche et des étincelles qui se montraient dans les noires profondeurs de ses yeux.

--C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il.

--Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de tête. A présent vous ne courez aucun risque à parler ainsi.

--Je l’aurais dit quand même.

--Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a plus ses crocs.

--Quelle extraordinaire comparaison! Mais où donc sont passés tous les danseurs? La soirée n’est pas finie, j’espère?

--Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque vous ne dansez pas?

--C’est précisément parce que je ne danse pas. A moins que vous m’accordiez une valse?

--Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas? fit-elle avec une moue.

--Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A force de vivre avec les Boers, un garçon devient maladroit en fait de compliments.

--Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant avec un grand sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup plus complimenteur qu’il ne convient lorsqu’on parle à une femme mariée.

--Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion.

--Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle.

Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus que Hannah commença d’éprouver pour lui quelque sympathie, malgré sa joie d’avoir réussi à humilier à ce point un jeune homme retour du Cap.

--Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez tristement. Je pense que je ne puis pas vous demander d’accepter mon bras pour le souper. Je suppose que votre mari réclamera ce privilège.

--Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau, mais les maris n’apprécient pas toujours leurs droits à leur juste valeur.

--Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour l’instant, s’écria-t-il.

--Je vous remercie des bons souhaits que vous formez pour mon bonheur domestique, dit-elle sévèrement.

--Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout ce que je dis? Je vous fais donc l’effet d’un terrible innocent, qui met à chaque instant les pieds dans le plat? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau.

--Le monde n’est pas si grand, fit-elle.

--Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il d’un ton brusque.

--Pourquoi? demanda-t-elle ingénument.

--Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il.

--Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah.

--Je le connais? Qui est-ce? Non, je ne crois pas le connaître.

--C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi.

--Sam, s’écria David, stupéfait.

--Oui.

--Mais...

Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il n’avait sûrement pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse pour choisir une femme comme celle-ci, ou pour mériter d’en être distingué.

--Que signifie «mais»? demanda Hannah avec une charmante naïveté.

--Il m’a dit que... du moins il me semble qu’il m’a dit... qu’il m’a présenté Miss Salomon comme étant sa fiancée.

Salomon était le nom du premier mari de Malka, et par suite le nom de famille de Léah.

--C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah. Elle était sa fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle, comme si elle avait raconté la chose la plus naturelle du monde.

--Je vous demande pardon si je semble douter de ce que vous me dites. Mais je crois positivement que vous vous moquez de moi.

--Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte?

--C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié, et qu’en le voyant danser tout le temps avec Miss Salomon...

--Probablement il estime lui devoir quelques attentions, en guise de compensation, dit-elle d’un air détaché. Je ne serais même pas du tout surprise qu’il l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher.

--Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a en effet miss Salomon au bras.

--Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères, fit Hannah. Ce serait en tout cas grand dommage de les déranger. Donc de votre côté, si vous voulez, vous pouvez m’avoir au bras, comme vous dites.

La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir d’autant plus vif qu’il était inattendu.

--Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels phylactères. Si je les portais toujours j’en deviendrais plus pieux.

--Ne l’êtes-vous donc point? dit-elle, comme ils arrivaient au buffet, où Hannah reconnut Bessie Sugarman accompagnée de Daniel Hyams.

--Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant aux phylactères j’ai presque oublié comment on les met.

--C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion telle, qu’il lui fut impossible de démêler ce qu’elle pensait réellement.

--Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il gaiement. La vieille piété s’en va. Nous voici arrivés à la fête du Pourim, eh bien, y en a-t-il beaucoup d’entre nous qui soient allés entendre lire la... comment appelez-vous cela?... la _Megillah_? Il y a ici ce soir un rabbin tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés se laver les mains avant le souper ou qui diront les grâces? Voilà ce que je serais curieux d’apprendre. Et même, regardez si l’on se soucie de savoir si les aliments servis sont _kosher_ et s’il n’y a pas là des sandwichs au jambon. Seigneur, que mon vieux père--que Dieu ait son âme,--eût été épouvanté par une réunion de ce genre.

--Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent de leur synagogue, dit Hannah pensive. Mon père, à moi, s’il était ici, remettrait son chapeau après le souper, et il dirait les grâces quand même son exemple ne devrait être suivi de personne parmi les assistants.

--Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David, tout en avouant que je ne l’imiterais pas. C’est un homme de la vieille école, n’est-ce pas?

--C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec orgueil.

--Oh vraiment? s’écria-t-il non sans étonnement. Je le connais bien. Il me donnait sa bénédiction lorsque j’étais gamin et cela lui coûtait un sou chaque fois. Ah! le brave homme!

--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit Hannah, rougissant de plaisir.

--Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants pour venir lui soumettre des cas de conscience?

--Certes, leur piété n’a pas changé.

--Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les plus pauvres en biens de ce monde qui sont les plus riches en religion.

--Eh bien, n’est-ce pas une compensation? répliqua-t-elle. Mais si j’en crois les idées de mon père, c’est surtout parce que préoccupations matérielles et préoccupations religieuses vont ensemble.

--Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup plus pour dissiper les premières que les secondes.

--Mon père est très bon, répondit-elle simplement.

Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque chose à manger, et pendant quelques minutes le dialogue changea d’objet.

--Savez-vous une chose? reprit-il durant le repas. Je sens que je n’aurais pas dû vous avouer mon peu de foi.

--Pourquoi donc?

--Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel.

--C’est précisément à cause de cela que j’aime à entendre les gens dire le fond de leur pensée. A part cela, ne vous imaginez pas que je suis aussi pieuse que mon père.

--Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il en riant. Je sais qu’il y a une vieille et bienheureuse loi sacrée en vertu de laquelle les femmes n’ont pas autant de chance que les hommes de se distinguer en matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir dit une prière pour remercier Dieu de ne pas avoir fait de moi une femme.

--Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle malicieusement.

--Oui, c’était quand j’étais gamin... Est-ce que vous ne faites pas la prière inverse? demanda-t-il.

--Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté.

--Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite, insinua-t-il, ayant remarqué une certaine nuance dans le ton qu’elle avait employé.

--Comment une femme pourrait-elle être satisfaite, dit-elle en le regardant en face. On ne la conseille pas sur son avenir. Elle n’a qu’à fermer les yeux, ouvrir la bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer.

--Eh bien, fermez les yeux, dit-il.

Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce qui ramena la conversation sur un sujet moins grave.

--Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si mon mari vous avait vu!

--La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait, mais je ne puis pas arriver à me figurer que vous êtes mariée.

--Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela?

--Est-ce un rôle? fit-il anxieux.

Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse et Hannah ne put éviter de remarquer ce changement.

--Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis pas plus fière.

Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre. Sam avait été le camarade d’école de David, et celui-ci n’avait jamais eu une haute opinion du caractère de son mari.

--Vous n’êtes pas heureuse? demanda-t-il doucement après un instant de silence.

--Pas en mariage.

--Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait qu’on lui frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi avec cette grosse fille en rouge.

--Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est ma meilleure amie, fit Hannah en contenant son trouble, qui n’était pas seulement causé par l’envie de rire.

--C’est toujours comme ça, déclara solennellement David. Mais comment avez-vous pu l’épouser?

--Par accident, répondit-elle avec indifférence.

--Par accident? répéta-t-il les yeux écarquillés.

--Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en concentrant son attention sur la cuillerée de glace à la vanille qu’elle portait à sa bouche. Nous divorçons demain... Voyons, prenez garde! Un peu plus vous cassiez cette assiette.

David resta bouche bée.

--Vous allez divorcer demain?

--Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier?

Il considéra longuement sa physionomie impassible, puis s’écria:

--Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes moquée de moi tout le temps.

--Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous à me taxer de mensonge?

Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un modèle si accompli de perplexité et d’embarras, que la gravité de Hannah ne put y tenir. Elle partit d’un long éclat de rire qui domina un instant le bruit des assiettes et le murmure des conversations.

--J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère, dit-elle enfin. Mais promettez-moi que vous garderez pour vous ma confidence. Il n’y a que notre petit cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens pas à être la risée du quartier.

--Certes, je vous le promets! dit-il ardemment.

Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour s’amuser un instant de plus, mais elle finit par le mettre au courant, jouissant de sa stupéfaction.

--Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent toujours lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit pour cent du peuple qui la professe, dit David Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres lois matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je suis bien content, et je vous félicite.

--De quoi?

--De n’être pas réellement mariée à Sam.

--Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami! Et je puis vous dire que je ne m’en félicite pas du tout, moi.

--Et pourquoi donc? demanda-t-il désappointé.

Elle hocha la tête en silence.

--Dites pourquoi? insista-t-il.

--Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé était la seule chance que j’avais d’épouser un homme qui ne fût pas dévot. Ne faites pas cette mine ébahie. Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne devez pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir que j’ai vu tant de religion dans la demeure paternelle que j’aimerais assez changer d’atmosphère.

--Ha, ha, ha! vous voilà comme nous tous, vous avez le courage d’en convenir.

--Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien à voir avec les pratiques religieuses. Mon père sûrement est un saint, mais il absorbe aveuglément tout ce qu’il y a dans ses livres, de même qu’il prend de confiance tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son assiette, et pourtant...

Elle allait parler des dispositions sceptiques de son frère Lévi, mais elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas le droit de révéler les secrets de l’âme d’autrui et se demandait même comment elle avait pu si vite confesser la sienne.

--Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser un homme de votre choix si cet homme n’était pas pieux?

--J’en suis certaine.

--Mais ce serait de la cruauté.

--Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé qu’il sauverait mon âme. Ne l’oubliez point, il est incapable de supposer qu’un être humain assez heureux pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le meilleur père qui soit au monde, mais dès qu’il s’agit de religion, le meilleur des cœurs devient dur comme pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je le connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même faire un mariage dont la position de mon père pourrait souffrir. Si mon ménage n’était pas Kosher, que diraient les gens?

--Et que feriez-vous si vous étiez libre?

--Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable que de me voir libre! Pourtant il me semble qu’il y aurait alors du changement. Je suis si fatiguée de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces plats qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que tout cela est pour notre bien, mais j’en suis tout de même si lasse!

--Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger _kosher_ quand on le peut; je trouve que cela n’est pas bien pénible et que cela a une certaine raison d’être. Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme qu’il s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que les animaux dont on lui sert une tranche ont été assommés, et non égorgés. Et puis, ne savons-nous pas du reste que les gens les plus fidèles à des observances de ce genre, ne se privent pas pour cela de commettre des escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher l’assurance, enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations? Je ne me ferais pas chrétien pour tout l’or du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans notre religion un peu plus de sens commun; cela devient de plus en plus nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais que ce fût avec une personne qui n’eût conservé du Judaïsme que les parties vraiment supérieures, et cela non par indifférence, mais par conviction.

David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments qu’il se découvrait pour la première fois. Ces idées avaient vaguement flotté jusqu’alors dans son cerveau, mais, de bonne foi, il ne pouvait se vanter d’avoir jamais réfléchi le moins du monde aux parties «vraiment supérieures» du Judaïsme, ou même à n’importe quelles idées d’ordre religieux, sauf en ce qui concernait la question de race, quand il pensait à sa compagne future. Est-ce qu’il allait se laisser gagner par la gravité de Hannah?

--Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive? dit-elle.

--Naturellement, s’écria-t-il étonné.

Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela soudain tout à coup que Hannah était déjà mariée, et cela lui fut pénible. Il y eut une minute de silence durant laquelle chacun d’eux poursuivit le cours de ses idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle n’eût pas été interrompue.

--Et vous, épouseriez-vous un Juif?

Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste qui n’avait pas sa grâce habituelle.

--Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi.

--Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne crois pas que ces mariages mixtes soient heureux. Et puis, songez au scandale.

Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif.

--Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous cas je n’épouserais pas un homme qui déplairait à mon père, de sorte qu’un chrétien ou un Juif au-dessus des préjugés, c’est tout un pour moi--le fruit défendu.

David ne comprit pas bien les dernières paroles; il y réfléchissait, quand Sam, qui passait avec Léah, cligna de l’œil en le regardant, d’une manière malicieuse, sinon distinguée.

--Je vois que vous vous entendez bien tous deux, observa-t-il.

--Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le monde a quitté le buffet, et nous sommes encore là. Quelle idée d’avoir entamé dans un bal une discussion sérieuse.

--Etait-elle sérieuse? fit David,--eh bien moi, jamais de ma vie une conversation ne m’a autant intéressé.

--C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah.

--Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien votre faute si nous ne nous sommes pas livrés à des occupations mieux appropriées à l’endroit.

--Que voulez-vous dire?

--Vous n’avez pas voulu danser.

--Et vous, y teniez-vous?

--Assez.

--Je ne m’en doutais point.

--Le souper m’a donné du courage.

--Eh bien, si vous y tenez... je veux dire, si vous voulez vraiment valser...

--Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez pas si je m’en acquitte plutôt mal. Vous comprenez que je ne dansais guère au Cap.

Le Cap! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas cependant la mine glaciale du commencement de la soirée. Elle posa légèrement sa main sur l’épaule de David, qui lui entoura la taille de son bras et ils s’abandonnèrent à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse lente.

XII

L’ESPOIR DE LA FAMILLE

C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche, et les Ansell le passaient comme d’ordinaire. La petite Sarah était chez Mme Simons, Rachel était au Victoria Park avec une bande de ses compagnes de classe. Sur le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils, car il n’y avait pas de feu dans la cheminée,--sommeillait la grand’mère, son