livre d
’oraisons à la main. Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à Dutch Debby un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas capable de relire indéfiniment le _London Journal_. Salomon sans avoir, lui, appris ses leçons, jouait aux barres dans la rue, et Isaac avait été autorisé à faire nombre parmi les joueurs, parce qu’il avait promis de partager avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell était à la synagogue allemande, où il écoutait un _Hesped_ (oraison funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une des lumières du Ghetto, laquelle venait de s’éteindre prématurément. Le défunt n’était autre que le pauvre Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit moins fashionable que Bournemouth.
--Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni parce qu’il aspirait au repos après une grande lassitude de la terre, s’écriait Reb Shemuel. Mais Celui qui tient les clefs de la vie et de la mort lui a dit: «Tu as accompli ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de compléter celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens recevoir de moi ta récompense.»
Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de noir commença de gémir tout haut et des milliers d’ouvriers accompagnèrent le corps jusqu’au tombeau, faisant à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière de Bow.
Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun, vêtu proprement d’un costume noir, avec un brillant col blanc à la mode d’Eton, gravissait à ce moment les noirs escaliers du Nº 1 de Royal Street, escaliers qui ne lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de Dutch Debby, il fut retardé par une brève altercation avec le chien Bobby. Sans frapper, il ouvrit toute grande la porte du logis des Ansell et retira en entrant son chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto. Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement.
La pièce paraissait vide.
--Qu’est-ce que tu veux, Esther? marmotta la grand’mère réveillée en sursaut.
L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas compris un mot de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y avait quatre ans qu’il avait entendu parler yiddish et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce jargon. Et puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement pauvre.
--Oh, comment vous portez-vous, grand’mère? dit-il allant vers le lit et embrassant la vieille femme par acquit de conscience. Il n’y a personne?
--Ne serais-tu pas Benjamin? questionna-t-elle avec surprise et un doute sur sa face sombre et ridée.
Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un signe affirmatif.
--Mais comme on t’a richement habillé! Hélas, je suppose qu’en retour on t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec des Anglais. Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué à vivre au milieu de nous, au lieu d’être exilé parmi des étrangers qui nourrissent ton corps et affament ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne, je serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais contemplé pareille désolation. Tiens, défais ton gilet. Laisse-moi voir si du moins tu portes les «quatre-pointes».
Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours débité avec la volubilité habituelle aux gens dont les pensées roulent constamment sur le même petit nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que l’anglais, il n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais. Bien plus, il avait même, dès le début, délibérément écarté de sa pensée le jargon yiddish, comme quelque chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien qu’il reconnût quelques inflexions qui lui avaient été familières autrefois, nulle d’elles ne lui rappelait une image précise.
--Où est Esther? demanda-t-il.
--Esther? grogna la grand’mère, comme sautant sur ce nom. Esther est chez Dutch Debby. Elle y est toujours. Dutch Debby prétend l’aimer comme sa fille. Et sais-tu pourquoi? parce qu’elle désire devenir sa mère. Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes pas pour elle. Cette fois nous épouserons une femme de mon choix à moi. Et pas une personne comme Dutch Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la vache du Dimanche; ni une personne comme Mrs Simons, qui dorlote notre petite Sarah parce qu’elle s’imagine que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est la veuve Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive, celle-là. Elle ferme boutique juste quand commence le Sabbat, elle ne travaille pas ce jour-là, comme on le voit faire à tant d’autres, et elle va à la synagogue même le vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely, qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les Prophètes alors qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs, elle a de l’argent et regarde avec complaisance mon Moïse.
Le gamin, voyant que la conversation était impossible, murmura quelque chose d’inarticulé et redescendit l’escalier pour chercher des traces des membres intelligibles de sa famille. Par bonheur, Bobby, se rappelant leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier mot barra la route à Benjamin avec une telle obstination, qu’Esther sortit pour le calmer. Elle tomba dans les bras de son frère avec joie, lâchant son livre, qui tomba juste sur le nez de Bobby.
--Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi?
--Oh que je suis contente! si contente! Je savais bien que tu viendrais un jour ou l’autre. Allons, Bobby, Bobby, vilain chien, c’est Benjamin mon frère! Debby, je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu!
--C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie bientôt. Envoyez-moi Bobby, si vous sortez.
La phrase s’acheva dans une quinte de toux.
Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et fit monter Benjamin, tantôt le tirant, tantôt le poussant. La grand’mère s’était rendormie, et ronflait paisiblement.
--Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque grand’mère dort.
--Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je t’assure. J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre un mot de son jargon.
--Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme.
--Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable yiddish. J’étais persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre l’anglais. J’espère que toi tu ne parles pas le jargon, Esther.
--Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu: le père et la grand’mère ne parlent jamais autrement à la maison, et ils ne connaissent que quelques mots d’anglais. Mais je ne permets pas que les enfants l’emploient, sauf pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut entendre la petite Sarah parler anglais: c’est si joli. Il n’y a qu’en pleurant qu’elle dit:--«Malheur à moi»--en yiddish. Je l’ai giflée pour cela, mais elle n’en criait que plus fort son «Malheur à moi». Oh, comme tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu ressembles au petit Lord Launceston dans les images d’un de nos livres de classe. Il faudra te montrer comme cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux.
--Mais il n’y a donc personne? Et pourquoi n’y a-t-il pas de feu? demanda impatiemment Benjamin. Il fait horriblement froid ici.
--Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain, de charbon et de viande.
--Voilà un joli accueil, murmura-t-il.
--Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu viendrais, j’aurais emprunté du charbon à M. Belcovitch. Mais bats un peu la semelle si tu as froid. Non, devant la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi ne m’as-tu pas écrit que tu viendrais?
--Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux,--c’est un de nos professeurs--allait à Londres aujourd’hui, et il a demandé un élève pour lui porter des paquets. Alors, comme je suis le meilleur élève de ma classe, il m’a permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station de London Bridge à sept heures... Tu n’es pas très changée, Esther.
--Vraiment--fit-elle avec un petit sourire triste. Je n’ai pas grandi?
--Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant un instant je me suis imaginé que je n’avais jamais été absent. Comme les années passent. Bientôt je serai _Bar-Mitzvah_.
--Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Chaque fois que le père allait te voir, je ne pouvais tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant à tes lettres, elles ont été rares.
--Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je des pence?
--Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire. Mais à présent raconte-moi tout. Est-ce que nous te manquions beaucoup?
--Non, il ne me semble pas.
--Ho, pas du tout? s’écria Esther désappointée.
--Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais, toi, Esther. Mais j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant de choses. C’est une vie si nouvelle.
--Et tu es heureux, Benjamin?
--Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec des oranges et des confitures. Et puis des distractions à chaque instant. Un lit tout entier à soi. Un bon feu. Une habitation avec un escalier grandiose et un hall. Un champ pour jouer à la balle et au reste...
--Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si vous alliez à Greenwich tous les jours?
--Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous mène, vous autres filles, qu’un pauvre jour par an.
--Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants?
--Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle saison, nous voyons les feux d’artifice tous les jeudis soirs.
Esther écarquilla les yeux.
--Et tu y as été au Cristal-Palace?
--Des tas de fois.
--Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais allé? demanda-t-elle mélancolique.
--Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il. Je désirais tant voir le Cristal-Palace! J’en avais entendu dire tant de merveilles par les camarades qu’on y avait menés. Mais, le jour de l’excursion, pour les enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était au mont de Piété, n’est-ce pas?
--Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai été bien triste pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir dans tes vêtements de tous les jours pour que vos camarades ne pussent savoir que tu n’avais rien de mieux à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin.
--Je me souviens que, pour me dédommager, mère m’offrit une grande distraction, poursuivit Benjamin avec une grimace comique. Elle m’emmena Square Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait le plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me donna un penny, et que Léah me permit de prendre deux petites cuillerées d’une glace qu’elle était occupée à manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient engagé mon seul vêtement décent!
Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette si propre.
--Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec l’argent qu’elle avait gagné chez Malka a dégagé ton costume dès le lendemain matin, avant l’école.
--Soit, mais à quoi bon, le lendemain? J’ai mis tout de même mon beau costume pour aller en classe, et j’ai dit au maître que j’avais été malade la veille; il fallait faire accroire aux camarades que je disais vrai. Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller au Cristal-Palace.
--Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu pas, Benjamin, de cette grande dame qui mourut subitement la semaine d’après?
--Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout à coup. Nous sommes allés au cimetière dans des omnibus de louage. C’était loin dans la campagne. On avait emmené les six meilleurs élèves de chaque classe. J’étais assis à côté du cocher et je pensais aux vieux mail-coaches de jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des brigands. Au cimetière, on nous fait mettre en haie. Le soleil brillait, l’herbe était toute verte, et il y avait de si belles fleurs sur la bière qui passa devant nous, avec des messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour, nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était superbe. Je suis allé plus tard à deux autres enterrements, mais ce n’était pas aussi amusant. Oui, le costume m’a servi, après tout, pour une sortie à la campagne.
Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques de sa mère. Esther se les rappela et se hâta de changer de thème.
--Allons, parle-moi encore de ton collège.
--Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à de beaux enterrements. Il y a de la campagne tout autour de nous, avec des arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi que j’ai aidé à la fenaison l’automne dernier.
--C’est comme dans les livres, murmura la fillette, en soupirant.
--A propos de livres, nous en avons des mille et des cent, toute une bibliothèque. Dickens, Mayne Reid, George Eliot, le capitaine Marryat, Thackeray... Et je les ai tous lus.
--Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains, avec autant d’admiration pour une pareille bibliothèque que pour son frère. Que je voudrais être à ta place!
--Hé, tu le pourrais facilement.
--Comment cela? fit-elle anxieuse.
--Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline comme je suis orphelin. Demande au père de poser ta candidature.
--Impossible, Benjamin.--Et elle devint toute triste. Que deviendraient Salomon, et Ikey, et la petite Sarah?
--N’ont-ils pas le père et la grand’mère?
--Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine. Quant à grand’mère, elle est trop vieille.
--Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi père ne gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir au dehors? Il n’a jamais pu mettre un penny de côté.
--Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce qu’il peut. Je suis sûre qu’il se chagrine souvent d’être trop pauvre pour pouvoir se payer le tramway afin d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois, il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais eue. Mais il parle souvent de toi.
--Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas. Je lui pardonne parce que, tu sais, Esther, il n’est pas très présentable.
--Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa la fillette après un silence. On ne s’attend pas à te voir pour père un gentleman.
--Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente. Est-ce qu’il porte encore ces deux horribles petites boucles de chaque côté de la tête? Oh, ce que ces deux boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et qu’il venait voir le maître. Quelques camarades avaient des pères si respectables. C’était un vrai plaisir quand ils venaient, et de voir comme ils en imposaient au maître. Mère était tout aussi mal mise: elle arrivait à l’école avec un châle sur la tête.
--Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter des tartines quand il n’y avait rien eu à la maison pour le déjeuner. Tu ne te le rappelles pas?
--Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de bien mauvaises années, n’est-ce pas Esther? Ce que je veux dire, c’est que tu ne dois pas être bien contente quand père vient dans la classe devant toutes les filles.
Esther rougit.
--Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement.
--En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin d’un air résolu. Je deviendrai très riche.
--Très riche?
--Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les autres. Dickens a gagné des tas d’argent rien qu’en écrivant ce qui arrive tous les jours.
--Mais tu ne saurais pas écrire?
--Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité. Et _Mon Journal_? qu’est-ce que c’est donc que ça hein?
--_Mon Journal_?
--C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je ne t’en ai donc pas encore parlé? J’y ai publié une histoire intitulée «_La Fiancée du Soldat_». Ça se passe en Afghanistan.
--Oh, où pourrais-je me procurer un numéro?
--Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est copié à la main, et à un très petit nombre d’exemplaires. Si tu viens me voir, je te montrerai un numéro.
--Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle les larmes aux yeux.
--Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre. Qu’est-ce que je te disais? Ah oui, mes projets. Vois-tu, je passe un examen pour une bourse dans peu de mois, et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je pourrai sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là à Oxford ou à Cambridge.
--Pour ramer dans la course? s’exclama la fillette, toute rouge d’émotion.
--Fi, des courses! pour faire du latin et du grec. J’ai déjà commencé à apprendre le français. Ainsi je saurai trois langues en plus de l’anglais.
--Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu.
--Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu, tout le monde sait l’hébreu et il ne sert de rien à personne. Ce que je veux savoir, moi, ce sont des choses qui me poussent dans le monde et qui me mettent à même d’écrire des livres.
--Est-ce que... Dickens savait le latin et le grec? demanda Esther.
--Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement par là que je lui damerai le pion. Bref, quand je serai riche, j’achèterai au père un costume neuf et un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid ici, Esther, touche mes mains: des glaçons. Et j’installerai le père et la grand’mère dans une chambre convenable, et je ferai une pension au père pour qu’il puisse étudier toute la journée dans ses fameux livres si énormes. Est-ce qu’il met encore une semaine à lire une page? Et puis Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et Salomon--mais quel âge aura-t-il alors?
Esther le regardait avec ahurissement.
--Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir célèbre: Salomon aura près de vingt ans.
--Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe. Quand le moment sera venu, nous verrons ce qu’il y aura à faire de Salomon. Pour ce qui est de toi...
--Eh bien, Benjamin? questionna-t-elle de l’air de quelqu’un dont l’imagination est bouleversée.
--Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà! conclut-il triomphant.
--Et si je ne voulais pas me marier?
--Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se marier. J’ai entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux raconter que toutes les institutrices de la section des filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu plusieurs amoureuses, et je suis persuadé que tu pourrais en dire autant.
Et il la dévisageait d’un air malin.
--Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que Lévi Jacobs, le fils de Reb Shemuel qui vient ici de loin en loin pour jouer avec Salomon et qui m’apporte des amandes. Mais je ne fais pas attention à lui, du moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de nous.
--Au-dessus de toi? Attends que j’aie écrit mes romans.
--Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors j’aurais quelque chose à lire... Mais quel ennui!
--Qu’y a-t-il?
--J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit livre brun?
--Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien?
--Tu crois? Les gens marcheront dessus dans les escaliers. Il faut que je descende le chercher. Mais je te prie de ne pas dire que Bobby est une brute.
--Et pourquoi? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou non?
Esther, tout en descendant les marches, tâcha de trouver une réplique, mais ce fut en vain. Elle se consola en retrouvant le livre.
--Qu’est-ce que c’est que ce livre? demanda Benjamin quand elle reparut.
--Rien. Ça ne t’intéresserait pas.
--Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement.
Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta nonchalamment, puis soudain prit une mine étonnée et sévère.
--Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé entre tes mains?
--Une autre fille me l’a donné en échange d’un crayon à ardoise. Elle m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires. Elle est allée une fois à leur école du soir, et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines.
--Et tu l’as lu?
--Oui, Benjamin, répondit-elle timidement.
--Mauvaise fille! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament est un livre impie? Regarde, il y a le mot _Christ_ presque à chaque page, et le mot «Jésus» aussi. Et tu ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait surprise à lire ce livre!
--Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant.
--Tu ne dois le lire nulle part.
--Et pourquoi? s’écria-t-elle en se redressant. Ce livre me plaît. C’est tout aussi intéressant que l’Ancien Testament, et même il y a plus de miracles à la page.
--Fille impie! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais bien que tous les miracles du Nouveau Testament sont faux.
--Et pourquoi seraient-ils faux?
--Parce qu’ils ont eu lieu _après_ la période de l’Ancien Testament. Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours?
--Non, concéda la fillette.
--Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu des miracles à l’époque du Nouveau Testament, nous devrions nous attendre à en voir se produire aussi à présent.
--Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent?
--Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face à face avec le vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit pourquoi, lui. Toutes les religions sont des choses qui sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut pas parler toujours à ses créatures.
--Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand elles sont arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin. Mais pourquoi tous les Chrétiens vénèrent-ils tous ces livres? Je suis sûre qu’ils sont des millions de fois plus nombreux que les Juifs.
--Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont rares. Si nous sommes peu nombreux, c’est parce que nous sommes le peuple de Dieu.
--Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir à lire ce qu’a dit Jésus?
--C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné. Allons, donne-moi ce livre que je le brûle.
--Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu.
--C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre ses mains glacées. Enfin, il ne faut pas recommencer. Ecoute ce que je ferai: je t’enverrai _Mon Journal_.
--Oh, tu feras cela, Benjamin! comme c’est gentil à toi, s’écria-t-elle joyeuse.
Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent bruyamment et réveillèrent la grand’mère.
--Comment vas-tu, Salomon? demanda Benjamin. Et toi, mon petit homme, comment ça va-t-il? ajouta-t-il en caressant la tête bouclée d’Isaac.
Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria:
--Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta veste à me donner?
Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger, recula, un doigt dans la bouche.
--Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin.
--J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey.
--Ton anniversaire vient avant le mien, alors?
--Oui, si je ne me trompe.
--Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin.
Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur.
--Voilà! cria-t-il à Sarah absente.
Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara:
--Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une place dans mon lit neuf.
--Il faut l’embrasser, fit Esther.
Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté la chambre pour aller chercher la petite Sarah chez Mrs Simons.
Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de contempler gratis son panorama de Plewna. Mosès était de retour. Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré, mais pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du cimetière lui avait bleui le nez.
--C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il pouvait parler pendant quatre heures de suite sur n’importe quel texte et s’arrangeait toujours pour revenir au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel prédicateur! Il était plus grand que l’Empereur de Russie, hélas!
--Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux femmes d’aller aux enterrements, j’aurais été heureuse d’aller à celui-là. Mais pourquoi est-il venu en Angleterre? S’il était resté en Pologne il vivrait encore. Et pourquoi suis-je venue en Angleterre? Hélas, hélas!
Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à peu ses soupirs se transformèrent en ronflements. Mosès se retourna vers l’aîné de ses enfants, qui à ses yeux n’était inférieur en importance qu’au seul Maggid. Il était fier de la belle mine anglaise de ce gamin.
--Eh bien, vous allez être bientôt _Bar-Mitzvah_, Benjamin, dit-il en caressant avec ses doigts décolorés les joues de son fils. Et il y avait dans ses intonations un mélange de bonne humeur, de malaise et de déférence.
Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase, et fit un signe affirmatif.
--Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je suppose que l’on vous apprend un métier?
--Qu’est-ce qu’il dit, Esther? demanda Benjamin agacé.
Esther traduisit.
--M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté. Le père a des idées bien basses. Il se laisse fouler aux pieds. Il serait content de me voir cigarier ou coupeur d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici, que je vais passer un examen pour aller à l’Université.
L’orgueil dilata les yeux de Moïse.
--Ah, vous voulez devenir _Rav_? s’écria-t-il. Et relevant le menton de son fils, il regarda tendrement ce cher visage.
--Qu’est-ce que c’est qu’un _Rav_, Esther? demanda Benjamin. Est-ce qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin? Peuh! Dis-lui que j’écrirai des livres.
--Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon commentaire du Cantique des Cantiques. Probablement vous commencerez par là?
--Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther. Laissons-le. Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais?
--Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien moins, dit la fillette avec un sourire triste.
--Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps qu’il est en Angleterre... Il y est depuis aussi longtemps que nous. Il fut frappé du sel de sa remarque et se mit à rire. Puis il ajouta: Je pense qu’il est sans travail, comme toujours?
Ces syllabes de «sans travail» parvinrent à l’entendement de Mosès,--tristes syllabes bien connues de lui.
--Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition seulement quelques guinées, je pouvais mettre en train une bonne affaire.
--Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son affaire, fit Benjamin, quand Esther eut traduit.
--Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance lui a donné bien des fois de quoi tenter la chance. Mais ça lui fait plaisir de s’imaginer qu’il est un homme d’affaires.
Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à Sarah la personnalité de Benjamin, non sans faire valoir la remarquable confirmation apportée à ses opinions relativement aux anniversaires de naissance. Aussi Esther fut-elle obligée de leur dire:
--Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous devons célébrer le retour de Benjamin. Nous allons tuer le veau gras, comme dit la Bible.
--Qu’entends-tu par là, Esther? demanda Benjamin soupçonneux.
--Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement que nous fassions quelque chose pour que ce jour soit bien une fête. Oh, je sais. Nous allons prendre le thé avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à l’heure du souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne l’as pas encore vue.
--Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois quarts d’heure pour arriver à la gare. Et puis tu n’as pas de feu pour faire du thé...
--Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans le buffet un pain et pour un penny de thé, et Salomon va aller chercher pour un farthing d’eau bouillante chez la veuve Finkelstein.
A ces mots «Veuve Finkelstein» la grand’mère s’éveilla et se mit sur son séant.
--Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut bien y aller.
--Non, fit Isaac, c’est Esther.
Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte.
--Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez la Veuve Finkelstein.
Moïse y alla.
--Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants? demanda la grand’mère.
--Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez.
--Ho oooo! murmura Esther en jetant à Salomon un regard de réprobation.
--Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça serait fête aujourd’hui? lui répliqua-t-il à mi-voix.
XIII
LA LIGUE DE LA TERRE-SAINTE
--Oh, ces Juifs anglais! s’écriait en allemand Melchisédec Pinchas.
--Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda en yiddish Quédalyah le fruitier.
Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie comme ils viennent.
--Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine s’ils m’ont donné assez pour acheter le poison qu’il leur faudrait à tous, affirma le poète, avec sa mine la plus revêche.
Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue à éclater: ses cheveux noirs étaient incultes, sa barbe broussailleuse et ses yeux semblaient darder du venin:
--L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris pour préparer son fils à la Confirmation. Mais cet enfant est si niais, si niais... autant que son père. Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je lui serine son rôle, je lui chante les paroles avec ma plus belle voix, mais il n’a pas plus d’oreille que d’âme. Et puis je lui ai rédigé une allocution, un admirable discours à adresser à ses parents et aux invités à déjeuner. Après les remerciements pour les soins que ses parents ont pris de lui, après les actions de grâces au Tout-Puissant, je lui fais dire qu’il deviendra un bon Juif, qu’il accordera un généreux appui à la littérature hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple à son respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et voilà qu’il montre cela à son père, et que celui-ci prétend que ce n’est pas écrit en bon anglais, et que d’ailleurs un autre lettré a déjà préparé son discours. Pas en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style autant que le révérend Elkan Benjamin en décence. Ah, je me vengerai de tous deux. Je sais que je ne parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous le soleil une langue que je ne sache écrire? Le français, l’allemand, l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume comme le miel d’un rayon de ruche. Pour ce qui est de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que vous et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement la Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces Hommes-de-la-Terre, n’en osent pas moins dire que j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon congé, à moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et la fleur de la littérature hébraïque.
--Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre l’hébreu à ce gamin, sous prétexte que vous écrivez mal l’anglais?
--Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes prétend que j’ai voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté. Je baisais mon doigt après avoir baisé la _Mezuzah_, et cette stupide et abominable fille a cru que je lui envoyais un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent les _Mezuzahs_ dans cette maison. Quelle bande d’impies. Et qu’est-ce qui va arriver? L’imbécile de gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout un bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours écrit par un idiot d’anglais, et les femmes en pleureront. Mais où sera le Judaïsme dans tout cela? Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée comme je l’aurais fait? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique, l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de ses pères?
--Ah, vous êtes positivement un homme selon mon cœur, s’écria Quédalyah le fruitier dans un bel élan d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir avec moi à ma Beth-Hamidrash, au meeting pour la fondation de la Ligue-de-la-Terre-Sainte?... C’est quatre pence, ce chou-fleur, madame!
--Qu’est-ce que cette Ligue? demanda Pinchas.
--Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se réunissent ce soir pour la discuter.
--Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un sage et un saint, Quédalyah. La Beth-Hamidrash que vous avez fondée à Londres est le seul foyer de réelle orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort de nos frères pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat. Mais croyez-vous que vous serez secondé par ces riches Anglais à tête d’âne? Ils n’ont d’amour que pour leur ventre.
--Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit amèrement Quédalyah le fruitier.
C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une physionomie empâtée que parfois illuminait l’enthousiasme. Il était pauvrement vêtu, et entre la vente d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la régénération de Juda.
--Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas, poursuivit-il. Nos gens riches donnent énormément en charités. Ils ont le cœur bon, mais pas le cœur juif, hélas, comme l’a dit le poète... (une botte de rhubarbe et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois pence et demi à vous rendre. Merci, Madame). Alors je me suis dit: Pourquoi ne pas travailler nous-mêmes à notre salut? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les opprimés, les persécutés, dont les cœurs brament vers le pays d’Israël, comme le cerf vers l’eau du ruisseau. Aidons-nous, mettons la main à notre poche. Avec nos _Groschen_ nous rebâtirons Jérusalem, et notre Saint Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais sûrement. Dans tous les coins de l’East End et de la province, les hommes pieux se cotiseront. Avec la première somme recueillie, nous enverrons en Palestine une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme la boule de neige, qui, à force de rouler, devient une avalanche.
--Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas intéressé au plus haut point. Ah, c’est une grande idée, comme toutes celles qui vous viennent. Oui, j’irai. Je ferai un discours puissant, car mes lèvres, telles celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement. J’écrirai la _Marseillaise_ du mouvement, dès ce soir, en arrosant ma couche des larmes du poète. Renonçons à notre mutisme, rugissons désormais comme les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera des quatre coins de la terre notre peuple dispersé, je serai le Messie.
Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence, qu’il en oubliait son cigare en train de s’éteindre.
--Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne prononcez pas le mot de Messie, car je craindrais que nos amis ne s’en alarment, et ne disent que le temps du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni Magog, ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots ou des pois, mon enfant?).
--Oh, stupidité! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement dit: «Si je ne m’aide pas, qui donc m’aidera?» Attendent-ils que le Messie leur tombe du ciel? Qui ne sait que je suis le Messie? Est-ce que je ne suis pas né le neuf du mois d’Ab?
--Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques. Nous ne sommes pas encore prêts pour des Marseillaises, des Messies. La première chose, c’est de recueillir assez de fonds pour envoyer une famille en Palestine.
--Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement sur son cigare pour le rallumer. Mais il importe de regarder loin. Je vois déjà tout. La Palestine aux mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat Juif, un président capable de manier la plume et l’épée, toute la campagne à mener se dessine devant mes yeux. Je vois les choses en général et en dictateur, à la façon de Napoléon.
--Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda prudemment le fruitier. Mais ce soir il ne sera question que de nommer une douzaine d’hommes pour fonder un comité chargé de recueillir les fonds.
--Naturellement, et c’est comme cela que je comprends les choses. Vous avez raison. Les gens du quartier savent bien que vous avez toujours raison. Je reviendrai parler avec vous de tout cela avant l’heure du souper, et vous verrez ce que j’écrirai dans le _Mizpeh_ et l’Ami des Travailleurs. Vous savez que tous ces journaux se disputent ma collaboration. Leurs lecteurs sont la classe à laquelle vous voulez vous adresser. C’est donc là que je lancerai mes vers embrasés et mes premiers leaders en faveur de la Cause. Je serai votre Tyrtée, votre Mazzini, votre Napoléon. Quelle bénédiction que je sois arrivé en Angleterre juste à ce moment! J’ai vécu en Terre-Sainte. Le génie de ce pays a pénétré le mien. Je puis décrire les beautés de ce sol mieux que personne. Je suis l’homme qu’il faut à l’heure voulue. Néanmoins je n’agirai pas avec précipitation. Non: lentement et sûrement. Mon plan consiste à recueillir parmi les pauvres de petites souscriptions, à commencer par envoyer en Palestine rien qu’une famille à la fois. Voilà ce qu’il nous faut faire pour l’instant. Qu’en pensez-vous, Quédalyah? Cela vous convient-il?
--Oui, oui, c’est aussi mon opinion.
--Vous voyez, ce n’est pas seulement dans les grandes choses que je me révèle un Napoléon. Je comprends les détails, bien qu’ils répugnent à un poète. Ah, le Juif est le Roi du Monde, lui seul a de grandes conceptions et est capable de les réaliser par des moyens chétifs. Les païens sont stupides, si stupides! Oui, vous verrez à souper comme j’établirai un plan pratique. Et puis je vous montrerai aussi ce que j’ai écrit sur Gidéon, le député, le chien d’agioteur. Un poème satirique que j’ai écrit sur lui en hébreu, un acrostiche fait avec son nom, pour le vouer aux railleries de la postérité. J’ai traduit en hébreu les termes, «d’actions» et «d’intérêts» à l’aide de mots nouveaux que je ferai adopter définitivement par les hébraïsants du monde entier, pour enrichir le vocabulaire de l’hébreu moderne. Oh, je suis terrible dans la satire. Je pique comme la guêpe. Je suis ingénieux comme Immanuel, et mordant comme son ami Dante. Cela paraîtra dans le _Mizpeh_ de demain. Je montrerai à cette communauté anglo-juive que je suis un homme avec lequel il faut compter. Je l’écraserai.
--Mais ils ne reçoivent pas le _Mizpeh_ et seraient incapables d’en comprendre l’hébreu, s’ils le recevaient.
--Ça ne fait rien. Je l’enverrai à l’étranger. J’ai partout des amis, de savants rabbins, de grands lettrés, qui m’envoient leurs savants manuscrits, leurs commentaires, leurs projets pour que je les révise et les améliore. Que cette communauté anglo-juive se prélasse dans sa stupide prospérité, moi, je ferai d’elle la risée de l’Europe et de l’Asie. Quelque jour enfin, elle comprendra ses erreurs, elle n’aura plus de ministres comme le révérend Elkan Benjamin, qui entretient quatre maîtresses; elle destituera le bloc de viande qui règne ici, et elle me tirera par les pans de mon habit pour me supplier d’être son rabbin.
--Nous avons besoin sûrement d’un grand rabbin plus orthodoxe, concéda Quédalyah.
--Orthodoxe? Alors, et seulement alors, nous aurons à Londres le vrai Judaïsme et une explosion de splendeur littéraire qui excédera de beaucoup celle de l’école espagnole, si surfaite, car personne n’y a révélé cet authentique don du lyrisme qui rappelle le chant des oiseaux dans la saison des amours. Oh, que n’ai-je les autres privilèges des oiseaux en outre de celui du chant. Que ne puis-je avoir autant de femmes que je le désire! Combien sont stupides les rabbins qui prohibent la polygamie. Comme le dit justement le poète: «La Loi de Moïse est parfaite, elle donne la lumière aux yeux.» Le mariage, le divorce, tout y a été réglementé par la plus haute sagesse. Pourquoi nous faut-il adopter les stupides coutumes des païens. Par le temps qui court, je n’ai même pas une compagne. Mais j’aime. Ah, Quédalyah, j’aime. Les femmes sont si belles. Vous aimez les femmes, hein?
--J’aime ma Rivkah, répondit Quédalyah. (Un penny la bouteille de bière de gingembre, Madame.)
--Oui, mais pourquoi, moi, n’ai-je pas une femme, hein? demanda le petit poète, avec une lueur farouche dans ses yeux noirs. Je suis un homme beau, svelte, bien bâti et de bonne mine. En Palestine et sur le Continent, toutes les filles me regardaient et me clignaient de l’œil, car là-bas les Juives aiment la poésie et la littérature. Mais ici! Je puis entrer dans une pièce où se trouve une jeune fille; elle n’a pas l’air de s’apercevoir de ma présence. Voilà la fille de Reb Shemuel. Une bien belle vierge. Je lui embrasse la main et c’est comme de la glace sous mes lèvres. Ah, si j’avais seulement de l’argent! Et j’en aurais de l’argent, si ces Juifs anglais n’étaient pas si stupides, et s’ils me nommaient grand rabbin. Alors j’épouserais une, deux, trois jeunes filles.
--Ne dites pas de bêtises, fit Quédalyah en riant, car il pensait que le poète avait voulu plaisanter.
Pinchas vit qu’il avait été trop loin dans son enthousiasme. Mais sa langue était le plus infatigable de ses organes, et souvent elle laissait échapper des vérités dangereuses pour son propriétaire. Pinchas était un vrai poète, doué d’une extraordinaire faculté d’expression, et rimeur impeccable. Il écrivait, d’après les modèles du moyen-âge, avec une profusion d’acrostiches et de rimes redoublées, et non avec les simples duplications de la primitive poésie hébraïque. Il devinait tout à peu près comme les femmes, c’est-à-dire d’une manière miraculeusement rapide, subtile et inexacte. Il voyait dans l’âme d’autrui, mais d’une vue faussée par une sombre et morbide défiance. Par un penchant analogue, en vertu de la même déviation mentale, il abondait en ingénieuses explications de la Bible et du Talmud, en opinions neuves, en aperçus inédits sur l’histoire, la philologie, la médecine, tout enfin. Et il avait foi en ses idées parce qu’elles étaient de lui, et en lui-même, à cause de ses idées. Il lui semblait parfois qu’il devenait grand à frapper du front contre le soleil: mais cela se produisait généralement après boire. Son cerveau n’en demeurait pas moins, à la suite de ces heurts, en ébullition permanente.
--La paix soit avec vous, prononça Pinchas. Je vous laisse à vos clients, qui vous assiègent comme j’ai été assiégé par les filles. Mais ce que vous venez de me dire m’a réjoui le cœur. J’ai toujours eu de l’affection pour vous, mais à présent je vous aime comme une femme. Nous allons, vous et moi, fonder la Ligue de la Terre-Sainte. Vous serez président, je vous assurerai toutes les voix, et moi je serai trésorier, hein?
--Nous verrons, nous verrons, fit Quédalyah le fruitier.
--Non, nous ne pouvons laisser faire la populace. Il faut que nous convenions de tout à l’avance. Que dirons-nous?
Il se mit à se caresser le nez de son doigt.
--Nous verrons, répéta Quédalyah impatienté.
--Non, dites. Je vous aime comme un frère. Assurez-moi le poste, et je ne vous demanderai plus jamais rien de ma vie.
--Si les autres... balbutia Quédalyah.
--Ah, vous êtes un prince d’Israël, s’écria Pinchas, enthousiasmé. Si je pouvais vous montrer mon cœur. Ah, que je vous aime!
Il bondit au dehors et s’en alla tout gaillard, la tête enveloppée de gros nuages de fumée. Quédalyah le fruitier se pencha sur un panier de pommes de terre. Quand il se redressa, il fut ébahi de voir cette même tête réapparue au milieu de la porte de la boutique, qui l’encadrait--une tête toute en longueur avec une barbe noire, et un sourire insinuant. Un index dont l’ongle était en deuil se dressa à la hauteur du nez.
--Vous n’oublierez pas? demanda doucereusement la tête.
--Bien sûr, que je n’oublierai pas, cria le fruitier plaintivement.
Le meeting eut lieu le même soir à dix heures, à la Beth Hamidrash fondée par Quédalyah: une grande salle jamais balayée et vaguement aménagée en synagogue. On y accédait par un escalier aussi sombre et fétide que tout le reste du quartier. Sur un des derniers bancs un jeune homme en loques, avec de très longs cheveux et une face décharnée se balançait avec conviction en vociférant les sentences de la Mishna selon la psalmodie traditionnelle. Auprès de l’estrade élevée au centre de la salle se tenait un groupe d’enthousiastes parmi lesquels on distinguait le Froom Karlkammer, d’une maigreur ascétique, la masse de cheveux rouges couronnant sa tête comme une lanterne en haut d’un phare.
--La paix soit avec vous, Karlkammer, prononça en hébreu Pinchas.
--Avec vous soit la paix, Pinchas, répondit Karlkammer.
--Ah, poursuivit Pinchas, il m’est plus doux que le miel, oui, que le meilleur miel de rencontrer un homme avec qui parler la Sainte-Langue. Hélas, c’est un bonheur bien rare par le temps qui court. Toi et moi, Karlkammer, nous sommes les seuls à parler correctement la Sainte-Langue dans cette île de la mer. A propos, c’est une grande cause qui nous réunit ce soir. Je vois Sion souriante sur ses montagnes, et ses figuiers frémissants de joie. Je serai le trésorier du comité collecteur, Karlkammer. Vote pour moi, car alors notre société prospérera comme le laurier.
Karlkammer poussa un vague grondement. Pinchas s’en alla saluer Gabriel Hamburg. Il était, pour le vieux savant hébraïsant, l’objet d’un intérêt amusé, à demi respectueux pourtant. Hamburg ne pouvait que goûter le génie du poète, tout en riant de ses prétentions à l’omniscience, et des téméraires et peu scientifiques hypothèses auxquelles il consacrait sa prose. Lorsque Pinchas en venait à ses argumentations sur des questions juives, il avait le désavantage de trouver dans Gabriel Hamburg un homme qui savait tout.
--Sois béni, toi qui viens, dit le vieil érudit. Puis il continua en allemand:--Je ne savais pas que vous viendriez nous aider à reconstruire Sion.
--Et pourquoi ne serais-je pas venu?
--Vous êtes un homme qui écrit des poèmes.
--Ne plaisantons pas, dit Pinchas vexé. Est-ce que le Roi David ne battait pas les Philistins aussi bien qu’il écrivait les Psaumes?
--Est-ce lui qui a écrit les Psaumes? fit Hamburg avec un sourire tranquille.
--Parlez moins haut. Sûrement ce n’est pas lui. Les Psaumes ont été écrits par Judas Macchabée, comme je l’ai prouvé dans le dernier numéro de la _Zeitschrift_ de Stuttgart. Vous verrez, je ceindrai ma cuirasse et mon épée, et je ferai front même à vous, dans la bataille. Je serai trésorier. Vous voterez pour moi, Hamburg, car vous et moi, nous sommes seuls à parler correctement la Sainte Langue. Il nous faut travailler coude à coude, et veiller à ce que la comptabilité soit tenue dans l’idiome de nos pères.
Ce fut de la même manière que Melchisédec Pinchas s’aboucha avec Hiram Lyons et Simon Gradkowski. Le premier, un piétiste extrêmement pauvre, ajoutait chaque jour plusieurs pages à un manuscrit épineux, inutile commentaire du premier chapitre de la Genèse. Gradkowski était le digne marchand de nouveautés dans le magasin duquel était employé Daniel Hyams. Il rivalisait avec Reb Shemuel pour sa scrupuleuse exactitude dans la localisation des remarques talmudiques: telle page, telle ligne. Cela lui avait valu la réputation d’un rempart de l’orthodoxie, alors qu’en secret il professait tolérance et libéralisme. Il excellait à alterner l’établissement d’une facture et la rédaction d’un article abstrus sur l’astronomie biblique.
L’homme à qui Pinchas s’attacha en dernier ressort, ne comptait pour tel que par le fait qu’il avait atteint sa majorité religieuse--était responsable de ses péchés--c’est-à-dire qu’il pouvait avoir un peu plus de quatorze ans. C’était un élève de l’école de Harrow. Rejeton d’une famille opulente, il s’appelait Raphaël Léon. Ayant déjà manifesté un étrange intérêt pour la littérature judaïque, il avait souvent remarqué le nom de Gabriel Hamburg dans les références des livres scientifiques. Il avait découvert que ce grand homme résidait en Angleterre, et vite il lui avait écrit. Hamburg avait répondu; c’était la première fois qu’ils se rencontraient, et c’était sur la demande du jeune homme que celui-ci avait été amené par l’érudit au singulier meeting.
Pinchas adopta vis-à-vis de Raphaël Léon le rôle d’un parrain, non sans une nuance d’obséquiosité qui mettait mal à l’aise le simple et discret jeune homme. Pourtant quand il se fut pénétré des pompeux sentiments du poète,--c’est-à-dire lorsque, dès le lendemain matin, le poète lui eut porté son livre avec une dédicace en acrostiche--il conçut une enthousiaste admiration pour ce génie méconnu.
Le reste du public réuni là pour sauver Israël, se composait de gens moins remarquables: un fourreur, un savetier, un serrurier, un ancien vitrier (Mendel Hyams), un tailleur, un _Melammed_ (ou répétiteur d’hébreu), un charpentier, un imprimeur, un cigarier, un ou deux petits boutiquiers, et enfin, Mosès Ansell. Leurs origines étaient fort diverses, il y avait là des hommes nés en Autriche, en Hollande ou en Pologne, et d’autres nés en Russie, en Allemagne, en Italie, ou en Tunisie. Ils ne se sentaient pas moins tous dépourvus de patrie, et en même temps compatriotes. Emprisonnés dans les splendeurs de la Babylone Moderne, ils détournaient leurs pensées vers l’Orient comme les fleurs-de-la-Passion cherchent le soleil. La Palestine, Jérusalem, le Jourdain, la Terre-Sainte, autant de mots magiques pour eux. Ils fondaient en larmes rien qu’à regarder une médaille frappée dans l’une des colonies du baron Edmond de Rothschild. La plus insigne des grâces qu’ils imploraient pour leur tombe, c’était que l’on y jetât une poignée de terre de la Palestine.
Mais Quédalyah le fruitier n’était pas homme à encourager de vains espoirs. Il exposa son plan clairement et sans vague sentimentalité. Il s’agissait de reconstruire le Judaïsme comme les Zoophytes édifient leurs bancs de coraux, et non pas de la façon dont le disait la fameuse prière: «Vite et dès demain».
On s’attendait à quelque chose de mieux, et l’on fut désappointé. Certains assistants s’écrièrent qu’il ne fallait pas s’attarder à de petites mesures. Comme Pinchas ils étaient partisans des moyens héroïques. Joseph Strelitski, étudiant et placier en cigares, se leva tout d’une pièce et hurla en allemand:
--Partout Israël peine et gémit. Attendons-nous vraiment que nos cœurs n’aient plus la force de battre? Ne frapperons-nous jamais un coup décisif? Voilà près de deux mille ans que notre Saint-Temple a été réduit en cendres et que nous avons été emmenés en exil dans le fracas des chaînes des conquérants païens. Voilà près de deux mille ans que nous habitons en pays étranger, que nous sommes la fable et la risée des nations, qu’on nous écarte de tous les emplois honorables et qu’on nous persécute parce que nous occupons des emplois vils, qu’on nous foule aux pieds, qu’on écrit notre histoire avec notre sang et qu’on l’éclaire à la lugubre lueur des bûchers sur lesquels nos martyrs sont montés souriants pour la sanctification du nom Divin. Nous qui, il y a vingt siècles, formions une nation puissante avec des lois et une constitution et une religion qui furent les sources de la civilisation universelle, nous qui siégions en juges dans la pourpre et le lin devant les portes des grandes cités, nous voici devenus un jouet pour les peuples qui erraient alors dans les forêts et les marais, avec des peaux de loup et d’ours pour tout vêtement. A présent que s’est rallumée à l’Orient l’étoile de l’espoir, pourquoi ne pas aller à elle? Jamais nous n’avons vu surgir une pareille chance de Restauration. Nos capitalistes dominent les marchés de l’Europe, nos généraux commandent des armées, nos grands hommes siègent dans les conseils de tous les Etats. Nous sommes partout. Nous disposons de mille et mille petits ruisseaux de pouvoir, qui formeraient un océan si on les réunissait. La Palestine sera une grande puissance si nous le voulons. Ah, que la descendance d’Israël parle enfin avec la formidable unanimité de toutes ses voix. Des poètes chanteront pour nous, des journalistes écriront pour nous, des diplomates négocieront pour nous, des millionnaires paieront pour nous ce qu’il faudra. Le Sultan nous restituera notre pays demain, si seulement nous savons l’exiger. Il n’y a pas d’obstacles en dehors de nous. Ce ne sont pas les païens qui nous écartent de notre patrie, ce sont les Juifs, les Juifs riches et jouisseurs, les Jeshurum gras et somnolents, imbus du rêve mensonger d’une assimilation aux races des contrées agréables où ils ont fait leur fortune. Reprenons notre patrie, il n’y a pas d’autre solution à la question juive. Nos indigents deviendront des agriculteurs, et, le génie d’Israël, tel Antée, retrouvera des forces nouvelles par son contact avec la Terre maternelle. Alors l’Angleterre résoudra la question des Indes. Entre la Russie d’Europe et l’Inde, campera un peuple brave, vaillant, terrible, haïssant la Russie, la Russie monstrueuse et criminelle. Et si nous ne pouvons pas racheter notre patrie avec de l’or, rachetons-la par l’acier. Dans notre exil, nous n’avons gardé, de toutes nos gloires, qu’une étincelle de ce feu dont était illuminé le Temple, la demeure de notre Dieu. Cette étincelle a suffi cependant pour entretenir la vie de notre race, tandis que les citadelles de nos ennemis s’écroulaient en poussière. De cette étincelle a jailli souvent une flamme céleste, qui embrasait la face de nos héros, c’est elle qui leur donna la force d’endurer les horreurs de la Danse des Morts et les tortures des autodafé. Ranimons-la, qu’il en jaillisse une colonne de feu, qui cheminera devant nous, montrant la route de Jérusalem, la cité des Aïeux. Comme l’a si noblement chanté le poète national d’Israël, Naphtali Herz Imber...
Et il entonna la variante juive du _Wacht Am Rhein_, le «Veille au Jourdain», dont voici la version:
Comme le fracas du tonnerre qui éclate Dans la nue embrasée, Ainsi frappant sans cesse nos oreilles, Une voix nous appelle De Sion, puissamment; Que dans votre cœur Brûle éternellement le désir Du pays de vos pères. Pour délivrer de l’ennemi Votre fleuve sacré, Revenez au Jourdain-- Au bord des flots lents Qui murmurent comme en songe, Là, faisons bonne garde. Le mot d’ordre est: «L’épée De notre pays, et le Seigneur.» Au bord du Jourdain faisons bonne garde. Tant que la rosée nocturne perlera Sur les antiques tombes oubliées Où dorment les pères de Judah, Nous jurons, nous les vivants, De ne pas nous reposer de notre labeur, Même pour pleurer un instant. Nos trompettes clament, Notre étendard flotte, Faisons bonne garde. Le mot d’ordre est: «L’épée De notre pays, et le Seigneur.» Au bord du Jourdain faisons bonne garde.
Joseph Strelitski s’affaissa sur le banc de bois blanc. Il était épuisé, ses yeux étincelaient, la violence de ses gestes l’avait échevelé. Il avait dit;--durant le reste de la soirée il ne remua ni ne parla plus. La parole calme et joviale de Simon Gradkowski produisit après ce discours, l’effet d’une douche:
--Soyons raisonnables, dit-il.
Avec sa réputation de pilier de l’orthodoxie, il avait aussi celle du conciliateur le plus habile au monde:
--La masse du peuple viendra à nous, mais à condition de ne pas le décevoir. Nous le flatterions par trop en lui rappelant qu’il est la descendance des Macchabées. Il y aurait bien des difficultés politiques dans le lancement d’un pareil mouvement, et l’on s’en rendrait vite compte. Rome n’a pas été bâtie en un jour, et le Temple ne sera pas reconstruit en une année. D’ailleurs nous ne sommes pas pour l’instant un peuple guerrier. C’est par la pensée et non par l’épée, que nous reconquerrons notre patrie. Allons lentement et sûrement et la bénédiction de Dieu sera sur nous.
Ainsi parla le sage Simon Gradkowski. Mais Gronowitz, le répétiteur d’hébreu, se prononça dans le même sens que Strelitski: athée inavoué et révolutionnaire avéré, qui lisait à la Synagogue le jour de l’Expiation une version hébraïque des _Pickwick Papers_. Un bigot qui, absorbé dans ses dévotions, laissait dans la misère sa femme et ses enfants, appuya ensuite Gradkowski. Le Froom Karlkammer prit ensuite la parole, mais sans formuler une opinion arrêtée. Il espérait évidemment en des interventions miraculeuses. Mais il approuvait le mouvement à un point de vue tout spécial. Plus il y aurait de Juifs à Jérusalem, plus il y aurait de coreligionnaires mis à même de mourir sur ce sol comme le désire toute sa vie un vrai Juif. Quant au Messie, il viendrait assurément lorsqu’il plairait à Dieu. Et puis ce fut un torrent sans fin de phrases inintelligibles, des paquets de citations faites à contre-sens, de conceptions kabbalistiques. Pinchas rongeait son frein pendant tout ce discours. Pour lui, Karlkammer représentait l’archétype des ânes. A un certain moment où l’orateur reprenait sa respiration, Pinchas se dressa impatienté, et protesta avec indignation contre la longueur du speech de ce gentleman. L’assemblée abonda dans le sens du poète, et Karlkammer dut se taire. Alors Pinchas fut dithyrambique, sublime, avec de ces hardiesses qu’on ne passe qu’au génie. Il railla âprement cet Imber, qui se prétendait le poète national d’Israël, alors que sa prosodie, son vocabulaire et même sa grammaire, étaient au-dessous du mépris. Lui, Pinchas, écrirait pour la Judée un véritable hymne patriotique, que l’on chanterait depuis les taudis de Whitechapel jusqu’aux veldts de l’Afrique Australe, et depuis la Mellah du Maroc jusque dans les Judengassen de l’Allemagne. Un hymne qui réchaufferait le cœur, qui jaillirait des lèvres des pauvres immigrants en guise de salut à la Statue de la Liberté dans l’avant-port de New-York. Lorsque lui, Pinchas, se promenait dans Victoria-Park, le Dimanche, et qu’il entendait la musique militaire, le cornet à piston lui rappelait toujours, dit-il, la trompette de Bar-Cochba appelant les guerriers à la bataille. Et quand l’audition était terminée et que l’on entonnait le _God Save the Queen_ il pensait écouter le chant de victoire qui saluerait son entrée dans Jérusalem en conquérant. Ce serait en effet lui, Pinchas, qui serait le chef. Est-ce que la Providence, si prodigue de révélations cachées dans les lettres du Torah, n’avait pas voulu qu’il s’appelât Melchisédec Pinchas, avec une initiale identique à celle du mot Messie et l’autre identique à celle du mot Palestine? Eh bien, oui, il serait leur Messie. Mais en attendant, l’argent est le nerf de la guerre et le premier pas dans la carrière messianique devait avoir pour but de recueillir des fonds. Il fallait que le futur Rédempteur fît d’abord fonctions de trésorier. C’est ainsi, par cette gradation à rebours que termina Pinchas, sa puérile naïveté ayant vaincu son astuce.
D’autres orateurs se firent entendre mais l’opinion de Quédalyah le fruitier finit par prévaloir. Il fut nommé président, Simon Gradkowski fut choisi pour trésorier, et l’on souscrivit séance tenante vingt-cinq shillings, dont dix donnés par le jeune Raphaël Léon. Ce fut en vain que Pinchas rappela au président qu’il faudrait des collecteurs chargés de demander de l’argent à domicile: trois assistants, dont il n’était pas, furent désignés pour se partager le Ghetto. Tout le monde sentait qu’il y eût au moins de l’imprudence à confier le porte-monnaie commun, aux fontes du coursier au Pégase. En conséquence Pinchas ralluma son cigare et se retira sans saluer personne, marmottant que ces gens-là étaient tous des imbéciles. Gabriel Hamburg avait quelque chose comme un sourire sur ses traits ridés. Pendant le discours de Joseph Strelitski on l’avait vu se moucher bruyamment: peut-être s’était-il administré une trop forte prise de tabac. Mais il ne souffla mot. Il eût donné sa dernière goutte de sang pour coopérer au grand Retour, à condition, bien entendu, qu’on ne laisserait derrière soi dans les bibliothèques étrangères nul manuscrit hébreu. Mais il laissait aux enthousiastes le soin de jouer leur rôle dans la grande comédie.
Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais il avait pleuré sans honte pendant la harangue de Strelitski. Comme les assistants se séparaient, le pauvre diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le début, se tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec une ardeur nouvelle son étrange récitatif d’arguments.
--Mais alors, à quoi rapporter cela? A sa pierre, ou à son couteau, ou à son fardeau qu’il a laissé sur la grand’route, où un passant le maltraite? Qu’est-ce à dire? S’il a cédé sa propriété comme le prétend le rabbin ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il a gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme que tout cela dérive de _son_ fossé, alors il s’agit d’un fossé. Et si l’on croit le rabbin, qui veut voir là une dérivation de _son_ bœuf, alors il faut lire: _un bœuf_. Et par conséquent les dérivés du mot bœuf sont une seule et même chose que le bœuf lui-même... Tout le jour durant il avait médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit, balançant pitoyablement son pauvre corps.
XIV
SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR
Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un saint, et en réalité, un membre de la secte des Chassidim, dont le centre est la Galicie. Au XVIIIe siècle, Israël Baalshem, «le maître du nom», se retira dans la solitude des montagnes pour se livrer à la méditation des vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine et presque stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, en tous ses points, et y acquit la conviction que la fumée d’une bonne pipe était un encens agréable au Créateur.
Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs de religions d’opérer des miracles apocryphes et de soulever des légions de disciples qui remodèlent l’enseignement du maître, selon leur propre forme d’intelligence, prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. Un grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables que pour autant qu’il soit incompris. A Baalshem succédèrent une armée de thaumaturges, et les fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui sont en communication avec tous les esprits de l’air et jouissent des revenus des princes et du respect des papes.
C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau du _kuggol_ ou pudding du sabbat de ces rabbins, et la ruée des croyants qui s’y applique est un spectacle qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est l’expression extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, leurs idiosyncrasies se bornent à des cérémonies d’une joie bruyante et exubérante. A la Chevrah, les croyants dansent, se tiennent penchés, se tordent, ou se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou bien encore jouent comme des enfants en présence de leur père.
Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait «riddy, riddy, roï, toï, ta», ou «rom, pom, pom», et «bim, bom, bom», sur une étrange mélodie, pour exprimer le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme, d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, au nez crochu, avec une petite barbe, clairsemée et rabougrie.
La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant des années avait empreint son visage d’un sourire triste, suppliant et doucereux, qui ne s’effaçait plus, même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. Il était coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes et il portait attaché sur le dos un panier à oranges plein de petits morceaux d’éponges sales et graveleuses, que personne n’achetait. Il est vrai que le commerce de Meckish consistait en bien autre chose: il tenait boutique de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se traînait péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres inférieurs se croisaient en des contorsions bizarres, semblaient paralysés; mais dès que son aspect étrange avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs compatissants le relevassent, en semant l’argent et le cuivre. Après un certain nombre de performances, Meckish rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et chanter «riddy, riddy, roï, toï, bim, bom». Ainsi vivait Meckish, en paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au jour fatal où l’idée lui vint de vouloir prendre une seconde femme. S’en procurer une était chose facile, avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et bientôt le petit homme trouva son ménage enrichi par la présence d’une énorme géante russe. Meckish n’eut pas recours aux autorités pour célébrer le mariage; ce fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais fait d’un drap et de quatre manches à balai fut érigé au coin du feu et neuf de ses amis, du sexe masculin, sanctifièrent la cérémonie par leur présence. Meckish et la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et tout fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les économies de Meckish ne devaient pas être de longue durée.
La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle mit le grappin sur les épargnes de Meckish, s’acheta des châles de Paisley et des colliers d’or. Plus encore, elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le monde et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils louaient au mois, fut transformée en un salon de réception où le vendredi soir Peleg Shmendrik, sa femme, et M. Sugarman venaient les voir.
Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, les dames discutaient la mode et les hommes le Talmud. Les trois hommes s’occupaient, petitement du reste, de fonds publics et d’actions, mais rien au monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou à discuter la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, bien qu’ils fussent tous alléchés par les réclames des mines de Saphir qui occupaient une page entière de la «Chronique Juive», organe qu’on achetait habituellement le vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. La liste des souscriptions devait se clore le lundi à midi.
--Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher--, dit Peleg Shmendrik, au cours de la discussion, il eut raison la première fois, et tort la seconde parce qu’il est dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant quand il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il est grand.
--Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette n’avait pas été de saphir, c’est elle qui se serait fendue, au lieu du rocher.
--Est-ce qu’elle était un saphir? demanda Meckish qui était un «homme-de-la-Terre».
--Naturellement, répondit Sugarman.
--Croyez-vous? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.
--Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. Elle éclaircit la vue, apaise les querelles. Issachar, le fils studieux de Jacob, était représenté sur le pectoral par un saphir. Ne savez-vous pas que le centre glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent le Sinaï lors de la remise des tables de la Loi?
--J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je sais que la baguette de Moïse fut créée, au crépuscule du premier sabbat, et qu’ensuite Dieu fit toutes choses à l’aide de ce sceptre.
--Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour manier la baguette de Moïse; elle pèse quarante seahs, dit Sugarman.
--Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de seahs? demanda Meckish.
--Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant en soulever plus on risquerait de les laisser choir et le saphir se casse. Les premières tables de la Loi étaient faites de saphir et malgré cela en tombant d’une grande hauteur elles furent réduites en miettes.
--On peut dire que Gidéon le député, veut posséder une baguette de Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il compte prendre quarante actions, reprit Shmendrik.
--Chut! que dites-vous là? demanda Sugarman, Gidéon est un homme riche, et de plus, il est l’un des directeurs de l’affaire.
--Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, dit Meckish.
--C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait? reprit Sugarman en secouant la tête. La reine de Sheba offrit très probablement des saphirs à Salomon, mais elle n’était pas une femme vertueuse.
--Ah, Salomon! soupira M. Shmendrik, dressant l’oreille et interrompant la conversation. Au lieu d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu mille filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en leur achetant des maris. Quand un pauvre «greener» se présente, sans une chemise au dos, il exige qu’on lui glisse deux cents livres dans la main et ensuite on ne peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes à son cou et se sauve en Amérique. En Pologne ce même homme n’eût été que trop heureux de trouver une femme et il eût dit «merci».
--Eh bien, mais que devient votre fils? dit Sugarman. Pourquoi ne m’avez-vous pas encore demandé de trouver une femme pour Shosshi? C’est un péché contre les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis longtemps l’âge prescrit par le Talmud?
--Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.
--Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa langue en signe de désapprobation, auriez-vous par hasard une objection à ce qu’il se marie?
--Dieu m’en préserve! s’écria le père, mais Shosshi est si timide, et puis, vous le savez, il n’est pas beau. Dieu seul sait à qui il ressemble!
--Peleg, je rougis pour vous! dit Shmendrik.
--Qu’est-ce qui lui manque? Est-il sourd, muet, aveugle ou bancal? Shosshi est maladroit avec les femmes parce qu’il étudie trop en dehors de son travail. Il gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps qu’il entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour lui trouver une calloh? (fiancée).
--Oh! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le sabbat. Soyez assuré que je ne vous demanderai pas plus que la dernière fois, à moins que la fiancée n’ait une grosse dot.
Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture du sabbat, Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui allait se remettre au travail, et l’informa qu’il venait de trouver le «chosan», le fiancé, rêvé pour Becky.
--Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui font la cour; mais que sont-ils tous, si ce n’est un tas de voyous? Combien de dot voulez-vous donner pour un homme?
Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit à verser vingt livres immédiatement avant la cérémonie du mariage et vingt livres douze mois plus tard.
--C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de les avoir oubliées quand nous serons à la «shool» (synagogue) et ne demandez pas à attendre le retour à la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, même de dessous la chuppah. «Quand viendrai-je vous le soumettre?»
--Oh, demain après-midi--dimanche--pendant que Becky sera au parc avec ses jeunes amoureux. Il est préférable que je le voie d’abord.
Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme marié. Il se frotta les mains et alla le voir. Il le trouva dans un petit hangar au fond de la cour où il travaillait. Shosshi terminait au retour de l’atelier de petits objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites tire-lires pour les vendre dans Petticoat lane le lendemain. De cette manière il augmentait son salaire.
--Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.
--Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du bois.
C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, aux cheveux roux, toujours prêt à rougir du fait qu’il croyait faire l’objet de toutes les conversations. Ses yeux étaient fuyants comme ceux des chats et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait à sa démarche un balancement qui le projetait de gauche à droite. Sugarman qui négligeait rarement ses devoirs de piété, s’apprêtait à dire la prière qu’on récite à la vue des monstruosités. «Béni sois-tu, toi qui varias les créatures.» Mais résistant à la tentation, il continua: «J’ai quelque chose à vous dire».
Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.
--Ne vous dérangez pas; je suis occupé, dit-il, et il se mit à raboter un pied de chaise.
--Mais c’est bien plus important que vos chaises, voyons, que diriez-vous d’un mariage?
Shosshi rougit comme une pivoine et dit: «Ne vous moquez pas de moi».
--Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre ans et vous devriez avoir déjà une femme et quatre enfants.
--Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants! reprit Shosshi.
--Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. C’est une jeune fille que j’ai en vue.
--Allons donc! quelle est la jeune fille qui voudrait de moi! dit Shosshi joignant un accent de curiosité à l’humilité de ses paroles.
--Quelle jeune fille? Gott in Himmel! mais des centaines! un jeune garçon comme vous, beau, sain et vigoureux et qui gagne bien sa vie!
Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un moment de silence. Puis ses résolutions faiblirent et il retomba comme une masse inerte, la tête penchée sur son épaule gauche.
--C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes filles sont moqueuses.
--Ne soyez pas insensible! Je sais une jeune fille qui a vraiment de l’affection pour vous.
La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face et Shosshi suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, ce bon Méphistophélès.
Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son croissant jaune dans le ciel froid. Le firmament était constellé d’étoiles et le petit jardin se remplissait de poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.
--Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, avec des yeux noirs et quarante livres de dot.
La lune continuait sa course en souriant, l’eau coulait dans la citerne avec un murmure calme et apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. Belcovitch.
Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à l’ordinaire, sur une table de bois traînaient deux demi-citrons exprimés, un morceau de craie, deux tasses fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas enthousiasmé par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était sérieux. Son père était connu par sa piété, ses deux sœurs avaient épousé des hommes considérés et enfin, et surtout, il n’était pas hollandais. Quand Shosshi quitta le numéro 1 de Royal Street, il était agréé comme gendre par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier et remarqua son air réjoui. Il marchait la tête presque droite. Shosshi était vraiment très amoureux et il sentait que la seule chose qui pût encore ajouter à son bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.
Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche après midi et ce jour-là elle était toujours absente. Mme Belcovitch le consolait en lui prodiguant ses attentions. Cette petite femme malade bavardait pendant des heures sans s’arrêter; elle lui dépeignait ses maux et l’invitait à goûter ses drogues; c’étaient là les égards réservés aux visiteurs de marque. Bientôt elle ne quitta plus son bonnet de nuit en sa présence, pour lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. Ces encouragements mirent Shosshi en confiance et il donna à sa future belle-mère des détails sur les maladies de sa mère _à lui_. Mais il ne put rien décrire que Mrs. Belcovitch ne croyait pouvoir surmonter: elle était universelle en fait de maladies. Elle possédait une puissante imagination et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un chapeau dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille eut grand peine à la persuader qu’il n’était pas moins beau que l’image qu’il reflétait dans une glace. Elle se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes. «Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est grosse et l’autre est desséchée: enfin je fais ce que je puis».
Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait à faire sa cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach Weingott à l’ouvrage et ils étaient très affables envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de son tremblotement et il attendait avec impatience sa visite hebdomadaire chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de Cimon et d’Iphigénie. L’amour le rendait presque éloquent et lorsque à la longue Belcovitch parla, Shosshi plaça à plusieurs reprises un «tiens?» et parfois même au bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et s’arrêtait pour l’écouter, tenant son fer à repasser à la main. Si au milieu d’une de ses harangues il apercevait quelqu’un qui parlait et perdait du temps il disait à tout l’atelier, «Shah! continuez, continuez», et il se taisait. Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, s’interrompant rarement quand il voyait son futur gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries avaient un caractère d’affectueuse intimité.
--Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il avec l’air du philosophe qui a scruté les choses. Je n’aimerais pas rester couché et tripoter avec les médicaments et les docteurs. Traîner la mort en longueur est une plaisanterie coûteuse.
--Tiens, disait Shosshi.
--Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable vous emportera subitement, répondit sèchement Mrs Belcovitch.
--Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch d’un air mystérieux. Si j’étais mort jeune homme c’eût été différent!
Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de la folle jeunesse de Bear.
--Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai à quatre heures pour assister aux Supplications du Pardon. L’air était cru et l’aube ne pointait pas encore. Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait derrière moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui battaient furieusement le sol dur et gelé. Une sueur froide m’enveloppa, je me retournai et vis les yeux du porc qui brillaient dans la nuit comme deux braises ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me poursuivait. «Ecoutez-moi, ô Israël», m’écriai-je et je contemplai le ciel: mais un brouillard froid cachait les étoiles. Je volais de plus en plus vite et de plus en plus vite le diable-porc me suivait. A la fin j’aperçus la Shool et je fis un dernier et suprême effort--je tombai épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.
--Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.
--Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin et il me dit: «Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) sont en ordre?» Je répondis: «Oui, Rabbin, ils sont très grands, je les ai achetés chez le très pieux scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine.» Mais il répondit: «Je vais les examiner.» De sorte que je les lui portai; il ouvrit le phylactère pour la tête et--stupeur! au lieu de parchemin il trouva des miettes de pain.
--Hoï, hoï! fit Shosshi avec horreur, ses mains rouges toutes tremblantes.
--Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées pendant dix ans, et plus, et le levain en avait souillé toutes mes pâques.
Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails relatifs à la politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. L’affection de Shosshi pour Becky grandissait chaque semaine sous l’action des conversations intimes avec sa famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit à désappointer un de ses prétendants et à rester à la maison pour rencontrer son futur mari. Elle refusa pourtant de donner son consentement jusqu’après le dîner, et la pluie se mit à tomber à l’instant où elle le donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi devina qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il entrevit une femme d’une beauté tragique qui se tenait debout derrière la machine à coudre. Ses joues devinrent brûlantes, ses jambes se mirent à trembler et il eût souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le fit pour Koreh.
--Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi Shmendrik.
Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête pour confirmer le témoignage, son chapeau de feutre glissa et les larges bords s’enfoncèrent sur ses oreilles. A travers une espèce de brouillard, une jeune fille terriblement belle apparut.
Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis elle se mit à ricaner.
Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. Becky feignit de n’en rien voir.
--Eh bien, Becky! murmura Belcovitch dans un chuchotement qu’on aurait pu entendre de l’autre côté de la route.
--Comment allez-vous? très bien, répondit Becky à haute voix, comme si elle s’imaginait que la surdité fît partie des défauts de Shosshi.
Shosshi sourit de manière à la rassurer.
Il y eut un nouveau silence.
Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient de se retirer déjà. Il ne se sentait pas du tout à son aise. Tout s’était si agréablement passé, il avait pris un réel plaisir à venir dans cette maison et maintenant tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée de ce nouveau personnage dans la cour qu’il avait à faire était visiblement embarrassante.
Le père revint à la rescousse.
--Un peu de rhum? dit-il.
--Oui, répondit Shosshi.
--Chayah! Eh bien cherchez la bouteille.
Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond de la pièce et y prit une grande carafe. Elle sortit deux petits gobelets, les remplit du rhum fait dans la maison et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. Shosshi murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il s’écria: «A la vie!» «--A la paix!» répliqua l’hôte, en avalant d’un trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand soudainement ses yeux rencontrèrent ceux de Becky. Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, durant lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement de petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement soulagé, la pensée d’avoir été ridicule l’envahit et l’accabla de nouveau. Becky ricanait toujours derrière la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi se rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. Il regarda ses pieds et n’y trouvant rien que d’ordinaire, il regarda en l’air et sourit aimablement à l’assemblée, de manière à dégager ses responsabilités.
M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à Chayah, il sortit de la chambre, suivi de sa femme. La société ne répondant pas, il se moucha bruyamment. Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté. Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, ayant oublié l’existence de Shosshi. La position de ses yeux permit à Shosshi de la mieux regarder. Il jeta un regard furtif qui se fit de plus en plus audacieux et se transforma en un regard fixe et continu.
Qu’elle était belle et charmante! Ses yeux devinrent brillants; un sourire approbatif éclaira son visage. Tout à coup il baissa les yeux et rencontra ceux de Becky. Le sourire s’évanouit et fit place à une expression de tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La terrible beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. Un moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. En vérité, Sugarman n’avait pas exagéré ses charmes; mais... Sugarman n’avait-il pas dit aussi qu’elle l’aimait? Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi était très ignorant des femmes en dehors de ce que lui avait appris le Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude de Becky exprimât une vive affection. Il s’avança vers elle le cœur battant violemment. Il était assez près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait lui frappait les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Becky, s’apercevant soudainement de sa proximité, le fixa d’un regard de sphynge. Les mots se glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant quelques secondes, et la peur du ridicule le poussa à ne pas la fermer sans émettre un son quelconque. Il fit un violent effort et dit en hébreu:
--Heureux ceux qui habitent ta maison! ils chanteront tes louanges, Selah!
Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie de Shosshi prit une expression de soulagement. Par une heureuse inspiration il avait commencé la prière de l’après-midi et il sentait que Becky comprendrait ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente envers le Tout-Puissant il continua le psaume: «Heureux ceux dont le sort, etc.» Puis il tourna le dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement l’_Amidah_. D’habitude il bafouillait et disait les «dix-huit bénédictions» en cinq minutes. Aujourd’hui elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les pas des parents qui revenaient et il récita le reste des prières avec la rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs Belcovitch entrèrent dans l’appartement ils virent à son air joyeux que tout allait bien et ils ne mirent aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le dimanche suivant et fut heureux d’apprendre que Becky était sortie, malgré qu’il espérât la trouver. Sa cour fit un grand pas cet après midi-là, M. et Mrs Belcovitch se faisant plus aimables que jamais pour compenser le refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser faire la cour par un tel _Shmuck_. De violentes discussions s’étaient produites pendant la semaine et Becky s’était contentée de hausser les épaules devant les éloges de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient un «très digne garçon». Elle déclara qu’il suffisait de le regarder pour obtenir la rémission de ses péchés. Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch firent une visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. Becky ne les accompagna pas et déclara en outre qu’elle ne serait jamais à la maison le dimanche jusqu’à ce que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir en recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky avait été si souvent présente à son esprit, qu’en la voyant pour la seconde fois il se trouva complètement habitué à sa manière d’être. Il s’était même imaginé en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, mais en pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser les limites de la conversation habituelle.
Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. Tout le monde était réuni. M. Belcovitch pressait des habits avec des fers brûlants; Fanny faisait trembler la maison sous sa lourde machine; Pesach Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie et Mrs Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées de médecine. Il y avait même quelques mains supplémentaires, la quantité de travail étant plus grande qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, le leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève pour les marchands de confections qui se munissaient en hâte. Fortifié par leur présence, Shosshi se sentit un prétendant intrépide et galant. Il décida que cette fois il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une question à l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement à l’assemblée tout entière et se dirigea directement vers le coin où se trouvait Becky. La terrible beauté renifla bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée. Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans interrompre un instant son travail.
--Eh bien, comment allez-vous? demanda Shosshi.
Becky répondit: «Très bien, et vous?»
--Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi encouragé par la chaleur de l’accueil, mes yeux sont encore faibles, mais bien moins que l’an dernier.
Becky ne répondit pas et Shosshi reprit:
--Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler des boîtes entières d’huile de foie de morue. Elle n’habitera pas longtemps cette terre.
--Quelle bêtise! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement derrière les amoureux. Les enfants de mes enfants ne seront jamais pires; c’est de l’imagination chez elle, elle se dorlote de trop.
--Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit Shosshi en se retournant pour voir sa future belle-mère.
--Ah vraiment! fit Chayah avec humeur, mes ennemis auront mes maladies! Si votre mère avait ma santé elle resterait au lit. Alors que moi je me tiens sur mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un endroit à un autre. Regardez mes jambes, votre mère en a-t-elle de pareilles? l’une est grosse et l’autre desséchée.
Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une gaffe. C’était la première ombre depuis qu’il faisait sa cour, la première fausse note. Il se retourna vers Becky pour trouver de la sympathie. Il n’y avait plus de Becky. Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il la retrouva après un moment mais à l’autre bout de la chambre. Elle était assise devant la machine. Il traversa bravement la pièce et se pencha vers elle:
--N’avez-vous pas froid en travaillant?
Br rr rrr rrr rrrrr!
La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse folle et passait une pièce de drap sous l’aiguille. Quand elle s’arrêta, Shosshi dit: «Avez-vous entendu prêcher Reb Shemuel? Il a raconté une histoire très amusante l’autre...
Br-r-r-r-r-r-r-r-rh!
Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement l’étrange allégorie et le bruit de la machine empêchant Becky de l’entendre, elle trouva sa conversation supportable. Après plusieurs autres monologues accompagnés à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement et promit d’apporter à sa belle des spécimens de son travail pour l’édifier.
La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces de menuiserie. Il les posa sur la table pour les lui faire admirer.
C’étaient des poignées et des bascules dépareillées pour des berceaux polonais! Le carmin des joues de Becky s’étendit sur tout son visage comme une tache d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. Becky s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit qui riait aux éclats sur le palier; l’idée lui vint qu’il avait peut-être fait une faute de goût en choisissant ces morceaux-là.
--Qu’avez-vous fait à ma fille? demanda Mrs Belcovitch.
--R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un échantillon de mon travail, pour le lui faire voir.
--Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille? demanda la mère indignée.
--Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora Shosshi. Je croyais qu’elle aurait aimé voir les jolies choses que je puis faire. Voyez comme ces bascules sont finement sculptées. En voici une grosse et en voici une mince!
--Ah, vilain drôle! vous vous moquez aussi de mes jambes! dit Mrs Belcovitch. Dehors, impudent, dehors!
Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna la porte. Becky était toujours en proie à un accès de fou rire et sa vue mit le comble à la confusion de Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur l’escalier, il les suivait, les ramassant dans sa course et appelant la mort.
Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger l’affaire restèrent vains. Shosshi demeura le cœur brisé pendant plusieurs jours. Avoir été si près du but et ne pas l’atteindre! Ce qui rendait plus amère encore sa défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès de ses amis, et plus particulièrement auprès de ceux qui tenaient les deux échoppes, à droite et à gauche de la sienne, le dimanche, dans Petticoat Lane. Il fut la risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se tenir au milieu d’eux pendant une matinée entière à recevoir du sel attique dans ses plaies. Il transféra son commerce et moyennant six pence par semaine il s’installa devant la boutique de la veuve Finkelstein, située au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant entre les deux flots de passants. La veuve Finkelstein vendait des chandelles et faisait un grand chiffre d’affaires en débitant de l’eau chaude à partir de deux centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait en chandeliers de bois, en fauteuils à bascule, chaises, cendriers, etc., artistiquement empilés sur une charrette.
Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement de lieu. Sa clientèle le cherchait à son ancienne adresse et ne le trouvait pas. Il ne mit pas même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses marchandises sur la brouette par un système de cordages fort compliqué et la veuve Finkelstein sortit pour lui réclamer ses six pence. Shosshi lui répondit qu’il ne les avait pas pris et qu’il ne les avait pas encore gagnés. La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit une brève altercation pendant laquelle ils baragouinèrent simultanément comme deux singes. La face bourgeonnante de Shosshi était toute remuée par la violence de ses discours et la silhouette arrondie de la veuve Finkelstein était secouée de spasmes de colère et d’indignation. Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards et descendit la rue; mais la veuve Finkelstein s’appuya de toutes ses forces sur la charrette et l’arrêta comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs, Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, se trouva enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant désespérément à la brouette. Shosshi se mit à courir, et les objets de menuiserie, le poids de son fardeau vivant lui déchiraient les muscles.
Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par la foule. Puis il s’arrêta, exténué. «Espèce de gonof, voulez-vous me donner ces six pence?»
--Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer dans votre boutique, ou vous serez la proie de voleurs pires que moi!
C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la perruque de rage et s’en retourna vendre de la mélasse. Mais le soir, dès qu’elle eut accroché ses volets, elle s’en fut chez Shosshi dont elle s’était procuré l’adresse. Son petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que Shosshi était sous le hangar.
Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules à une carcasse de berceau. Son âme était pleine de doux et amers souvenirs. La veuve Finkelstein apparut soudain dans le clair de lune, et pendant quelques secondes le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut que la jolie silhouette était celle de Becky.
--Je suis venue réclamer mes six pence!
--Ah! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était que la veuve Finkelstein.
Et pourtant... la veuve était vraiment dodue et agréable. Si son message avait été plaisant, Shosshi sentait qu’elle eût pu égayer sa petite cour. Il avait été remué profondément pendant ces derniers jours et une nouvelle tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses yeux. Il se leva, inclina la tête, sourit aimablement en disant: «Ne soyez pas si bête. Je n’ai pas volé un sou. Je suis un pauvre garçon et vous avez tout plein d’argent dans votre bas de laine.
--Comment le savez-vous? demanda la veuve, avançant le pied droit d’un air méditatif en fixant le petit coin du bas qui sortait de sa robe.
--Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la tête d’un air circonspect.
--Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept souverains en or, en plus de ma boutique. Mais pourquoi garderiez-vous six pence? demanda-t-elle avec un sourire aimable.
La logique de ce sourire était incontestable. La bouche de Shosshi s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. Il ne commença pas la prière du soir. La lune voguait lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la citerne avec un murmure doux et calme.
Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve n’était pas très différente de celle que ses bras entouraient en rêve. Il voulut savoir si l’impression répondait à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa timidement autour du manteau noir perlé. La sensation de son audace l’enchantait. Il se demandait s’il devait réciter le _Shehechyoni_, la prière qu’on récite après un nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein lui ferma la bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, et, sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne scandalisée. L’esprit romanesque de Shosshi l’avait privé de sa commission. Mais au mariage, Meckish dansa avec Shosshi Smendrik pendant que la _calloh_ esquissait des pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un côté de la pièce et les femmes de l’autre.
XV
LA LUNE DE MIEL DES HYAMS
--Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de notre Daniel?
Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux Hyams.
--Est-ce du mal, Mendel?
--N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille de Sugarman?
--Non: y a-t-il quelque chose entre eux?
La nonchalante petite vieille parlait avec passion.
--Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre Daniel qui faisait la cour à la jeune fille.
--Où?
--Au bal du Pourim.
--Cet homme est un sot; un jeune homme doit danser avec l’une ou avec l’autre.
Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams cessa de parler yiddish et dit en anglais:
--Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse.
Bînah répondit en un anglais lent et pénible:
--Il nous l’aurait dit.
Mendel répondit:
--Il nous l’aurait dit.
Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers la pièce et se mit à préparer le thé de Miriam.
--Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos pieds sur le parquet. Cela me rend si nerveuse et je suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous aurait dit? et qui est-il?
Bînah regarda son mari.
--J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux Hyams.
Miriam sursauta et rougit.
--Avec qui? s’écria-t-elle émue.
--Bessie Sugarman!
--Oui.
--La fille de Sugarman le Shadchan?
--Oui.
Miriam se mit à rire d’un rire incrédule.
--Comme s’il était possible que Daniel veuille se marier et entrer dans une famille aussi misérable que celle-là!
--Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel les lèvres serrées.
Sa fille le regarda avec étonnement.
--J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux enseigné le respect de soi-même, dit-elle avec calme. M. Sugarman est une personne fort agréable à compter parmi ses proches vraiment!
--Chez nous la famille de M. Sugarman était fort respectée, grommela le vieux Hyams.
--Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit Miriam avec mépris, nous sommes en Angleterre. C’est une vieille société.
--C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams à part elle.
--N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal? demanda M. Hyams encore visiblement inquiet.
--Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense que vous aurez oublié le sucre, maman, ou bien le thé est plus mauvais encore que de coutume. Pourquoi ne faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de la laisser paresser à la cuisine?
--Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs Hyams pour s’excuser.
--Hum! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage portait l’empreinte de la lassitude et du chagrin. Jane devrait conduire soixante-trois fillettes, que des parents ignorants laissent vivre en sauvages et qui n’ont aucune notion de discipline! Quant à ce pauvre Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs fiancent tous les garçons et les filles qui se regardent dans la rue, et se moquent d’eux et discutent leur avenir avant même qu’ils aient été présentés l’un à l’autre!
Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre avec une de ses amies. La nature véritablement accablante de son travail demandait un peu de distraction. Quelques instants après son départ, Daniel rentra et mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on lui avait gardée et réchauffée au four.
Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand in-folio qu’il tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel eut fini de souper, pendant qu’il bâillait et s’étirait, Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût voulu le rudoyer:
--Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de vous souhaiter Mazzoltov?
--Mazzoltov? demanda Daniel intrigué.
--Pour vos fiançailles.
--Mes fiançailles! reprit Daniel. Les battements de son cœur lui frappaient les côtes.
--Oui, avec Bessie Sugarman.
Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait et le regardait passer du rouge au vert et du vert au rouge. Daniel se retint à la cheminée pour ne pas tomber.
--Mais c’est un mensonge! s’écria-t-il avec force, qui vous a dit cela?
--Personne; quelqu’un y a fait allusion.
--Mais je n’ai pas même été auprès d’elle.
--Si, au bal du Pourim.
Daniel se mordit les lèvres.
--Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus la parole.
Après un moment de silence le vieux Hyams reprit:
--Mais pourquoi pas? vous l’aimez?
Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait douloureusement et une folle et suave musique bourdonnait dans ses oreilles.
--Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous épouser. Avez-vous peur qu’elle refuse?
Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant l’expression de reproche et de doute de son père, il dit timidement:
--Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Vous entendre parler d’amour! c’est trop bizarre!
--Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour?
--Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel en souriant. Que vous est-il arrivé? qu’avez-vous de commun avec l’amour? On dirait un jeune premier romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour! je n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore que les autres. Ne vous préoccupez pas de mes affaires. Retournez à votre vieux bouquin moisi. Je me demande s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez pas de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes ordinaires, sinon c’est de l’argent perdu. A propos, Maman, n’oubliez pas d’aller samedi à la clinique pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est temps que vous ayez aussi une paire de lunettes.
--N’ai-je pas déjà l’air assez âgé! pensa Mrs Hyams, mais elle dit:
--Très bien, Daniel, et elle desservit le souper.
--C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés, dit Daniel gaiement, il y a une quantité d’articles qu’on peut se procurer au prix du gros.
Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en alla se coucher. M. et Mrs Hyams se cherchaient des yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams fit frire un morceau de «wurst» pour le souper de Miriam et le mit au four pour le garder chaud; puis elle s’assit en face de Mendel pour coudre un morceau de fourrure, qui s’était déchiré, à la jaquette de Miriam. Le feu pétillait dans l’âtre et de petites flammes mouraient en craquant, la pendule marquait l’heure calmement.
Bînah enfila son aiguille dès la première fois.
--Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle tristement, mais elle se tut.
Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda. Son extrême maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit réseau de ses rides, ses cheveux blancs comme la neige, le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il garda le silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers la fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux pour regarder la vieille figure ravagée de Mendel, ses yeux enfoncés dans leur orbite, le front, penché sur son bouquin, qui se contractait péniblement sous le _koppel_ noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot lui monta dans la gorge; mais elle le réfréna et continua sa couture. Soudainement, elle le regarda et cette fois leurs yeux se rencontrèrent et ils ne les baissèrent pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs deux âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins de larmes.
--Bînah?
La voix de Mendel étouffait ses sanglots.
--Oui, Mendel.
--Tu l’as entendu?
--Oui, Mendel.
--Il dit qu’il ne l’aime pas.
--Il le dit.
--Il ment, Bînah.
--Mais pourquoi mentirait-il?
--Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu sais qu’il ne veut pas nous laisser croire qu’il reste célibataire à cause de nous. Tout son argent est employé pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. C’est la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui ai parlé de la fille de Sugarman?
Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait.
--Mon pauvre Daniel! mon pauvre agneau! attends un peu. Je vais mourir bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux. Attends un peu.
Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait à terre et la rangea.
--Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment--et il eût tant aimé pleurer avec elle. Cela ne se peut pas. Il doit épouser celle que son cœur désire. N’est-il pas suffisant qu’il sente que nous avons paralysé sa vie au profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le croit au fond de son cœur.
--Attends un peu! murmurait Bînah en se balançant. Non, calme-toi. Non, calme-toi. Il se leva et passa tendrement sa main calleuse sur les cheveux d’argent. Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien de temps Daniel attend.
--Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau! sanglota la vieille femme.
--Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de parler avec fermeté, nous n’avons plus un sou pour vivre. Miriam a besoin de tout son salaire. Elle nous donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une dame, et elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque monsieur de l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour le grand monde. Mais avant tout, Daniel doit se marier, et je gagnerai ta vie et la mienne comme je le faisais quand les enfants étaient petits.
--Mais que vas-tu faire? dit Bînah en séchant ses larmes et le regardant d’un air effrayé. Tu ne peux plus exercer le métier de vitrier. Pense à Miriam. Que peux-tu faire, que peux-tu faire? Tu ne connais pas le commerce.
--Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec amertume. Chez moi, tu le sais, j’étais maçon; mais ici je ne pouvais pas obtenir de travail en observant le sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage. Peut-être retrouverai-je ma main de jadis!
Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide malgré la chaleur du feu.
--Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui ne fasse honte à Miriam. Nous ne pouvons même pas rentrer dans un hospice sans répandre son sang; mais le Tout-Puissant, que Son nom soit béni--est bon.--Je partirai.
--Partir! La main flasque de Bînah serra celle de Mendel. Tu iras vendre des marchandises dans les campagnes!
--Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes enfants, que la distance soit assez grande pour empêcher les plaintes. Miriam le préférera. Je partirai pour l’Amérique.
--L’Amérique! Le cœur de Bînah palpitait avec violence. Et tu m’abandonneras? Une étrange désolation s’empara de tout son être.
--Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut pas que tu supportes les premières difficultés. Je trouverai à m’employer. Peut-être y a-t-il plus de maçons juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu ne nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des objets dans la rue, sans me gêner. Au pis aller je puis redevenir vitrier. Aie confiance, ma colombe.
Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah.
--Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je verrai clair je t’appellerai et tu viendras me rejoindre et nous vivrons heureux, et nos enfants seront heureux ici.
--Hélas! hélas! soupirait-elle, comment un vieillard comme toi pourra-t-il affronter la mer et les visages inconnus, tout seul? Vois comme tu es cruellement torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu vitrier? Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter ce lourd châssis sur les épaules?
--Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste.
Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par saccades.
--Non, non! cria-t-elle avec véhémence! Tu ne partiras pas! tu ne me quitteras pas!
Ses lèvres serrées articulèrent:
--Je dois partir.
Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah était aussi blanche que ses joues. Ses lunettes étaient baignées de larmes. Elle gémissait avec incohérence. «Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends un peu, attends un peu! Il nous tuera tous les deux, bientôt. Mon pauvre agneau! mon pauvre Daniel! Tu ne me quitteras pas!»
Le vieillard dégagea ses bras de son cou.
--Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence.
--Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras, j’irai.
--Non, non; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles. Je les affronterai seul. Je suis solide. Je suis un homme.
--Et tu auras le courage de m’abandonner?
Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas son visage à travers ses pleurs. Dans l’obscurité le même éclair les traversa. Il saisit sa taille, la serra contre lui et noua autour de son cou les bras qu’il avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé n’existait plus; le souvenir de quarante années de soucis communs depuis le matin où chacun avait vu un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. Depuis quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre; rapprochés, de plus en plus près, dans une commune solitude, unis par une souffrance commune et par la différenciation croissante avec les enfants qu’ils avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans le silence et l’inconscience, ils venaient enfin de se joindre. L’heure suprême de leurs vies venait de sonner. Le silence de ces quarante années était rompu. Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah et l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de délices passés, Mendel approcha une chaise de la table, écrivit une lettre en caractères hébreux et alla la mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de Miriam. Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une lueur ardente, la pendule tintait doucement; mais une chose nouvelle, douce et sacrée avait transformé leur vie. Bînah ne souhaitait plus la mort.
Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid dans la pièce, Bînah se leva, ferma la porte et apporta le souper de Miriam: elle ne traînait plus les pieds.
--Etait-ce une belle pièce, Miriam? demanda-t-elle doucement.
--Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam avec humeur. L’amour et tout ce genre d’histoires, comme si le monde n’avait pas changé depuis lors!
Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams reçut une lettre. Il enleva soigneusement ses lunettes, mit celles qu’il employait pour lire, et jeta négligemment l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa tomber la lettre.
--Qu’y a-t-il, père? demanda Daniel pendant que Miriam avançait curieusement son nez camus.
--Dieu soit loué! ce fut tout ce que le vieillard put dire.
--Eh bien qu’y a-t-il, parlez! dit Bînah avec une animation très particulière. L’émotion colorait les joues de Miriam et la rendait belle.
--Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans une loterie et il nous invite, Bînah et moi, à aller vivre auprès de lui.
--Votre frère d’Amérique! répétèrent les enfants étonnés.
--Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique! dit Miriam.
--Voici; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en ai pas parlé, répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir. Mais j’ai eu de ses nouvelles plusieurs fois. Nous avons quitté la Pologne ensemble mais le bureau de bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York.
--Mais vous n’irez pas, père? dit Daniel.
--Pourquoi pas? j’aimerais voir mon frère avant de mourir, nous étions très liés quand nous étions jeunes.
Miriam ne put s’empêcher d’observer:
--Mais mille livres ce n’est pas beaucoup.
Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême opulence et il regrettait de n’avoir pas fait un meilleur sort à son frère.
--Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi. Et puis voyez-vous, sa femme est morte et il n’a pas d’enfants.
--Vous ne pensez pas sérieusement à y aller? dit Daniel d’une voix haletante. Il ne pouvait comprendre les événements qui surgissaient devant lui. Comment aurez-vous l’argent pour le voyage?
--Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant la lettre. Il offre de me l’envoyer!
--Mais c’est écrit en hébreu! s’écria Daniel, retournant désespérément la lettre de haut en bas.
--Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas? dit le père.
--Je savais, il y a des années. Je me souviens que vous m’aviez appris les lettres, mais ma correspondance en hébreu a été si rare!
Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam qui l’examina en feignant de comprendre. Il y eut un éclair de soulagement dans ses yeux quand elle la rendit à son père et elle ajouta:
--Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu et à sa nièce.
--Il le fera peut-être quand je serai en Amérique et que je lui dirai combien vous êtes jolie, dit Mendel sentencieusement. Il paraissait tout joyeux et s’aventura jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de Miriam. Elle supporta cette injure sans murmurer.
--Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda Daniel, triste et surpris, vous paraissez ravie à l’idée de nous quitter.
--J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la vieille femme en souriant, et je vais pouvoir renouer à New-York une ancienne amitié.
Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une lueur d’amour brillait dans ses yeux.
--C’est un peu fort! fit Daniel, mais elle ne pense pas ce qu’elle dit, n’est-ce pas, père?
--Moi, je le pense, répondit Hyams.
--Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de plus en plus étonné. Je crois que tout cela est une mystification.
Mendel vida sa tasse de café.
--Une mystification! murmura-t-il dans sa tasse.
--Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce.
--Allons donc! s’écria Mendel en déposant sa tasse sur la table et ramassant la lettre. Est-ce que je ne connais pas l’écriture de mon frère Yankov? Et puis qui pourrait connaître tous les petits détails dont il parle?
Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam s’en fut allée retrouver ses monotones occupations.
--Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de Yankov, dit son père. Heureusement, nous avons loué la maison à la semaine, et vous pourrez déménager si elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour vous. Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce pas, Daniel?
Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit:
--Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre lui-même parce qu’il est paralysé. Après tout qu’ai-je à faire en Angleterre? Et votre mère ne veut naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je obtenir de mon frère un voyage au pays d’Israël et pourrons-nous tous finir nos jours à Jérusalem, ce qui, vous le savez, fut toujours le désir de mon cœur.
Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman.
--Pourquoi tant vous tracasser? dit Miriam à Daniel dans la soirée. Que pouvait-il nous arriver de meilleur? Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette heure du jour nous rentrerions en possession d’un parent susceptible de nous laisser un héritage! Ce sera une bonne histoire à raconter.
Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au président.
--Pouvez-vous me prêter six livres? demanda-t-il.
Belcovitch s’arrêta. «Six livres?» fit-il ébloui.
--Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme. Et je désire en plus que vous me juriez, en tant que compatriote, que vous ne soufflerez pas mot de ceci à qui que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les quelques petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés et nous avons compté qu’avec six livres en plus nous pourrions prendre des billets d’entrepont et vivre jusqu’à ce que je trouve du travail.
--Mais c’est une grosse somme que six livres, sans garanties, dit Belcovitch en frottant nerveusement son vieux chapeau haut de forme.
--Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin que je vous les rembourserai et si je meurs avant d’avoir pu le faire, je jure de prévenir mon fils. Sa parole est un serment.
--Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch découragé. Je ne suis qu’un pauvre tailleur et ma fille va se marier sous peu. Sur mon honorable parole, c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle somme.
Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence. Bear réfléchissait gravement.
--Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai cinq livres si vous pouvez vous arranger avec cela.
Mendel poussa un soupir de soulagement.
--Dieu vous récompensera! dit-il, et il serra avec effusion la main du marchand. J’espère que je pourrai rassembler encore de quoi vendre pour un souverain.
Mendel confirma le marché en offrant un verre de rhum au prêteur et Bear se sentit à l’abri des mauvais coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il aurait toujours eu quelque chose pour son argent.
C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent sur l’Atlantique. Daniel les accompagna jusqu’à Liverpool, mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait pas pu obtenir un jour de congé; peut-être se souvenait-elle du refus qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de le demander.
Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams embrassa son fils sur le front, et lui dit d’une voix brisée:
--Adieu; Dieu vous bénisse! Il n’osa pas ajouter et Dieu bénisse votre Bessie, ma future belle-fille; mais la bénédiction était dans son cœur. Daniel s’en alla le cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule et tout bas, d’une voix tremblante lui dit:
--Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce de nouveautés?
--Père! que voulez-vous dire? fit Daniel suffoqué, vous ne pensez plus, j’espère, aux mots dits dans la colère il y a des années et des années. Il y a longtemps que je les ai oubliés.
--Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué par l’émotion, même quand nous serons loin?
--Avec l’aide de Dieu, dit Daniel.
Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en pleurant et les visages du vieux couple étaient tout radieux à travers leurs larmes.
Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des clameurs, regardant le bateau s’éloigner doucement du port et ni lui, ni personne au monde, sauf l’heureux couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour leur lune de miel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux Hyams mit un baiser d’amoureux sur ses paupières closes. Puis, complètement seul au monde, il vendit ses quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus une livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit les reins pour entreprendre le voyage de Jérusalem, le rêve de sa vie.
Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve. Mendel vit les montagnes de Palestine, et le Jourdain sacré, et le mont Moriah, l’endroit où se trouvait le Temple, et les tombeaux d’Absalon et de Melchisédec, et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon et tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais en quelque sorte ce n’était pas sa Jérusalem, pas plus que ne l’eût été son ghetto londonien transplanté, mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de colporteurs. La magie de sa cité de rêve n’existait pas dans cet endroit prosaïque, presque sordide, et son cœur se brisait en pensant aux splendeurs sacrées qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel fait de ses larmes amères n’apparaissait pas dans le ciel de cette sombre cité d’Orient, assise au milieu de montagnes arides. Où donc étaient les roses et les lis, les cèdres et les fontaines? Le mont Moriah était bien là, mais il supportait la mosquée d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne restait qu’un mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était plus qu’un pâle rayon de soleil. «Qui gravira la montagne de Jéhovah?» Voyez! les musulmans et les touristes chrétiens. Des baraques et des couvents couvraient la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine, maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et perdus dans ce chaos de races, Syriens, Arméniens, Turcs, Coptes, Abyssiniens et Européens, comme l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets des Gentils.
La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ que sa race reniait; et partout flottait le croissant musulman.
Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des passants, Mendel Hyams allait baiser les pierres du mur des Lamentations voilant leur nudité de ses larmes. Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en allât rejoindre ses pères, il récita la prière: «L’an prochain à Jérusalem.»
XVI
LE VENDREDI SOIR DES HÉBREUX
--Ah! ces hommes-de-la-Terre! dit Pinchas à Reb Shemuel, ce sont des ignorants fanatiques! Comment une cause pourrait-elle réussir entre leurs mains? Ils n’ont pas l’esprit poétique; leurs idées sont pareilles à celles des taupes; ils veulent faire des Messies avec des gros sous. Quelle inspiration pour l’âme que la vue de leurs vilains quêteurs qui ressemblent à des Schnorrers--avec la perruque rousse de Karlkammer pour bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette. Mais j’ai écrit contre Quedalyah, le fruitier, un acrostiche virulent comme du fiel de serpent.--Lui, le rédempteur! avec ses veilles pommes de terre malades et son gingerbeer éventé? Ce n’est pas ainsi que les grands prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent la Venue. Mais qu’un grand feu de joie soit allumé en Israël et vous verrez briller tous les phares sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre. Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le feu sans tarder.
--Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une petite pointe d’ironie, c’est le sabbat.
Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui faisait la conduite pendant le petit trajet qui le séparait de sa maison. Derrière eux marchait Lévi et de l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait souper chez lui. En ce temps-là, Reb Shemuel n’était pas le seul à ramener à son foyer «l’hôte du Sabbat»--quelque pauvre affamé--pour l’asseoir à sa table au même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité et de fraternité pour les enfants de beaucoup d’intérieurs fortunés, et la coutume n’était pas abandonnée même dans les maisons pauvres. «Tous les Israélites sont frères»: et comment observer mieux le Sabbat qu’en faisant de ce proverbe une réalité.
--Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas? dit Pinchas en changeant brusquement de sujet. Vous lui direz que ce que je lui ai écrit n’est pas la millionième partie de ce que je sens; vous lui direz qu’elle est mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant la nuit; qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou que je mourrai; que je ne pense qu’à elle; que je ne puis rien faire, écrire ou projeter sans elle; que le jour où elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour plus beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de Heine--le vrai Cantique des Cantiques, celui de Pinchas; que je l’immortaliserai comme Dante immortalisa Béatrice et Pétrarque, Laure; que je me promène misérablement en arrosant le sol de mes larmes; que je ne dors pas la nuit, ne mange pas le jour. Vous le lui direz, n’est-ce pas?
Il posa le doigt sur le nez pour intercéder.
--Je le lui dirai, dit Reb Shemuel; vous êtes un gendre capable de réjouir le cœur de n’importe quel homme. Mais j’ai bien peur que la jeune fille ne se soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze ans de plus qu’elle.
--Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait Rachel, car il est écrit: «Sept ans ne lui paraissaient qu’un jour dans son amour pour elle»; pour moi quatorze ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour pour Hannah.
Le rabbin sourit à l’argument et dit:
--Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé d’avoir vingt ans de plus que la jeune fille qu’il désirait répondit: «Quand je la regarderai, je rajeunirai de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de dix ans, de sorte que nous aurons le même âge.»
Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit:
--Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise est le dicton hébreu: «Le mari aide la femme, Dieu aide le célibataire.»
--Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins?
--Mes écrits ne suffiront-ils pas? S’il n’est personne pour protéger la littérature en Angleterre, nous irons sur le Continent--votre pays d’origine, Reb Shemuel, le berceau des grands savants. Le poète continuait à parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient les oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la tempête frappe celles du lecteur assis au coin du feu. Il était tombé dans une douce rêverie et savourait à l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les ruelles étroites et boueuses s’effaçaient devant les joyeuses images de ses pensées.
--Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse; l’aurore du Sabbat nous accueille.
Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait sa figure du Sabbat, qu’elle quitterait le masque de mégère qui cachait aux autres ses traits angéliques. Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme le rabbin du Talmud) «non pas femme, mais Demeure». Ce soir, Simcha porterait vraiment son nom qui signifie «réjouissance». Une douce chaleur lui réchauffait le cœur; son âme était inondée d’une grande tendresse pour toute la création. Comme il approchait de sa porte, de joyeuses lumières l’accueillirent pareilles à un sourire céleste. Il invita Pinchas à entrer, mais le poète crut prudent de laisser aux autres le soin de plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa fille qui venait à sa rencontre. Tout était ainsi qu’il se l’était figuré: les deux grands cierges de cire brûlaient dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré de branches de persil, les pains du Sabbat, en forme de bâtonnets saupoudrés de graines de pavot, couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent. Tout cela, bien que familier, frappait le vieux rabbin comme une bénédiction nouvelle.
--Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel.
--Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha.
L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un nouveau peigne dans ses cheveux. Ses traits, un peu rudes, reflétaient la paix et la sérénité de son cœur. Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les cierges du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel l’embrassa; puis il posa les mains sur la tête d’Hannah et murmura:
--Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa!
Puis sur la tête de Lévi en disant:
--Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et Manassé!
Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère sanctifiante qui l’environnait et crut voir l’ange du Sabbat voltiger autour de lui, lui montrant deux ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange tremblait impuissant sur le seuil de la porte.
Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de phrases commençant ainsi: «Que la paix soit avec vous, anges serviteurs», et puis la belle description de la femme idéale tirée des Proverbes, en regardant affectueusement Simcha: «Une femme de bien, pour quiconque la trouve est plus précieuse que les rubis. Le cœur de son époux a confiance en elle... Elle lui fera le bien, et non le mal, pendant tout le cours de sa vie... Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à sa famille et une tâche à ses domestiques... Elle met ses mains au rouet... Elle tend la main aux pauvres... La force et l’honneur sont sa parure et elle attend le lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois de la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins de sa famille et ne mange pas son pain dans l’oisiveté... Trompeurs sont les plaisirs et vaine est la beauté; mais la femme qui craint le Seigneur sera louée.»
Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises, pendant que tous se tenaient respectueusement debout, il fit «kiddush» en récitant la joyeuse oraison traditionnelle:
--... Sois béni, ô Seigneur notre Dieu! Roi de la Terre! Créateur du fruit de la vigne! Toi qui nous sanctifies par tes commandements et te réjouis en nous. Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples et avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton saint Sabbat...
Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent: «Amen» chacun buvant à la coupe par rang de dignité, et mangeant un petit morceau de pain coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la bonne épouse servit le poisson frit au milieu d’un bruit de vaisselle et du cliquetis des couverts. Après quelques bouchées, le Polonais se crut un prince en Israël et sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune fille pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit le poisson et ne fut pas servie dans la casserole, mais transvasée dans une grande terrine parce que si la moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette dans laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement potable, tandis que si l’on en découvrait dans la terrine, les pouvoirs de pollution se trouveraient dissipés dans une aussi grande quantité de liquide. Pour des raisons religieuses toutes semblables, la tradition avait, depuis des siècles, anticipé sur une des règles d’étiquette de nos tables élégantes d’aujourd’hui, les convives après le repas se lavaient les mains dans un petit bol d’eau. Le «Polak» se trouva, par pure conviction religieuse, mis en contact avec un liquide pour lequel il semblait apparemment n’avoir aucune sympathie.
Quand le souper fut terminé, on récita la prière et on chanta les _Zemiroth_--des chants qui expriment en des vers joyeux et sonores l’essence même de la joie sainte--ni séditieux, ni ascétiques: le bon sens spiritualisé qui fut la clef du judaïsme historique. Car sentir «la joie du Sabbat» est un devoir, et prendre ce jour-là trois repas une obligation religieuse. C’est la sanctification de la sensualité par la croyance que tout est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son univers, le protéger est une vertu et l’aimer une preuve de libéralisme. Il efface tous les deuils, même celui de Jérusalem; et les cierges peuvent bien couler à leur guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le Sabbat n’est-il pas sa propre lumière?
«Voici le saint jour du repos: Heureux homme qui l’observe, Il médite penché sur la coupe de vin, Ne se sentant pas le cœur serré Parce que sa bouche est vide; Mais joyeux, et s’il doit emprunter Dieu le rendra au bon prêteur. Viande, vin, et poisson à profusion Voyez qu’aucun délice ne manque. Que la table soit bien couverte. Les anges de Dieu répondent «Amen!» Quand une âme est en deuil Voici venir le doux et paisible Sabbat: Les chants et la joie résonnent dans ses pas. Rapide le Sambatyon coule Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine, Le saint, le paisible Sabbat Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc.»
Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son amphitryon des persécutions qui sévirent dans son pays. L’élément sympathique de sa description fut la fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté, et celle-là parce que déjà teintée d’épicurisme et composée surtout d’étudiants ou d’universitaires. Les Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des hommes ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans le troupeau.
Hannah profita d’une pause dans la conversation pour dire en allemand:
--Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas ramené cet homme.
--Quel homme? demanda Reb Shemuel.
--Le sale petit homme, à la figure de singe, qui parle tant.
Le rabbin réfléchit.
--Je n’en connais pas de pareil.
--Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère.
Reb Shemuel la regarda avec sévérité; cela ne promettait rien de bon.
--Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain? dit-il. Cet homme est un savant et un poète, comme il n’y en a pas assez en Israël!
--Nous avons déjà trop de _Schnorrers_ en Israël, répliqua Hannah.
--Chut! murmura Reb Shemuel en rougissant et en désignant son hôte d’un regard.
Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de remplir l’assiette du Polonais d’un nouveau morceau de poisson.
--Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle.
--Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime d’un grand amour.
--Quelle bêtise, Shemuel! interrompit Simcha en déposant sa tasse à café avec violence. Quelle idée pour un homme qui n’a pas un sou pour vivre de vouloir épouser notre Hannah! Ils seraient inscrits au bureau de bienfaisance avant un mois.
--L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse l’emportent de beaucoup sur lui et il est dit dans la Midrash: «De même qu’un ruban rouge devient un cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de Jacob». Le monde repose sur la Torah et non sur l’or; n’est-il pas écrit: «Mieux vaut la parole de ta bouche que des millions d’or et d’argent». Pinchas est plus honorable que moi, car il étudie l’écriture gratuitement comme les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un salaire.
--Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha, car tu retires bien peu de tout cela. Que Pinchas ne gagne rien pour lui, c’est son affaire; mais s’il veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères de famille?
--Certainement, n’est-ce pas un commandement: «Soyez féconds et multipliez-vous»?
--Et comment vivaient leurs familles?
--Beaucoup de nos sages étaient des artisans.
--Aha! fit Simcha triomphante.
--Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais comme s’il faisait partie du conseil de famille, «Dépecez un cadavre dans la rue, plutôt que de vous créer une obligation». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du rabbin Juda, le prince, ne dit-il pas aussi: «Il est louable d’associer l’étude de la Loi avec une situation sociale!» Moïse, notre maître, n’était-il pas berger?
--C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec Maïmonide que l’homme doit d’abord s’assurer les moyens de subsistance, puis se préparer une demeure, et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent cet ordre sont des fous: mais Pinchas travaille aussi de la plume. Il écrit des articles dans les journaux; et le plus important, Hannah, c’est qu’il aime la Loi.
--Hum! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse!
--Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur, et il ne peut pas devenir le fiancé de la Loi avant le Simchath Torah.
Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre que portent momentanément les Juifs qui aspirent à la distinction d’être choisis pendant la lecture publique pour lire la dernière strophe du Pentateuque qu’on lit en son entier une fois l’an.
Encouragé par les rires, le rabbin ajouta:
--Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité des fiancés de la Loi.
Hannah profita des bonnes dispositions de son père pour lui montrer l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra laborieusement. Le Polonais, transformé, ne ressemblant plus au pauvre affamé qu’il était en arrivant, prit congé en implorant la paix pour toute la famille et Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de la vaisselle. Lévi sortit présenter ses devoirs à Esther car la soirée était à peine commencée; et le père et la fille se trouvèrent seuls.
Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait à remplir ses devoirs du vendredi soir, qui consistaient à lire le chapitre deux fois en Hébreu et une fois en Chaldaïque.
Hannah assise en face de lui, regardait attentivement sa bonne figure ridée, sa lourde tête massive posée sur des épaules rondes, ses sourcils embroussaillés, sa longue barbe grisonnante, balancée au murmure des lèvres pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré, son grand front couronné de la petite calotte noire.
Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant.
--Père, dit-elle d’une voix tendre.
--M’avez-vous appelé, Hannah? demanda-t-il en se redressant.
--Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas.
--Eh bien, Hannah?
--Je regrette d’en avoir parlé si durement.
--Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et mal vêtu nous devons l’en respecter davantage. La sagesse et le savoir doivent être respectés quand bien même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit les envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous les traits de pauvres voyageurs.
--Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence extérieure que je ne l’aime pas. S’il est réellement un savant, un poète, je vais essayer de l’admirer comme vous le faites.
--Maintenant, vous parlez comme une vraie fille d’Israël.
--Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas sérieusement, n’est-ce pas?
--Il y songe, _lui_, sérieusement, dit Reb Shemuel.
--Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en apercevant l’éclair malicieux de son regard. Vous savez que je ne pourrai jamais épouser un homme comme celui-là.
--Votre mère le put, dit le rabbin.
--Cher vieux papa! dit-elle en se penchant pour lui tirer la barbe. Vous n’êtes pas du tout comme lui: vous savez mille fois plus de choses que lui, et vous le savez bien.
Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant d’un air comique.
--Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement vous le laissez trop parler, vous permettez à tout le monde de parler et de vous circonvenir.
Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et sentit la peau satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé:
--Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est celle de Simcha.
Hannah rit joyeusement.
--Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus. Je suis si contente que vous n’ayiez pas mis dans votre grosse, stupide et savante vieille tête que je pourrais jamais aimer Pinchas.
--Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme épouse et j’en étais heureux. C’était une union avec un fils de la Torah, qui possède aussi la plume d’un habile écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai fait.
--Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un que je n’aime pas?
--Dieu vous en préserve! ma petite Hannah épousera celui qu’elle choisira!
L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille.
--Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant la tête.
--Aussi vrai que la Torah! Pourquoi ne le penserais-je pas?
--Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser un chrétien?
Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait la question!
Reb Shemuel rit de bon cœur.
--Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste! Naturellement je ne l’entends pas dans ce sens-là.
--Bien, mais si je voulais épouser un juif très «link» et peu pieux, vous le trouveriez presqu’aussi mauvais.
--Non, non! dit le rabbin en secouant la tête. C’est tout à fait différent. Un juif est un juif et un chrétien un chrétien.
--Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit Hannah, il y a des juifs qui vivent comme des chrétiens sauf qu’ils ne croient pas au Crucifié.
Le vieux rabbin secouait toujours la tête.
--Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme. Son âme accepta le joug de la Torah sur le Sinaï avant sa naissance.
--Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si j’épousais un «link».
Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les yeux.
--J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez il deviendrait un bon Juif.
La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent jusqu’aux larmes, mais elle les refoula.
--Et s’il ne voulait pas?
--Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le pécheur, en Israël.
Elle revint à sa première question.
--Et vous me permettriez d’épouser qui je veux?
--Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel, c’est un bon cœur, il ne vous entraînera pas vers le mal!
Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne pouvait plus retenir. Son père reprit la lecture de la Loi. Mais à peine avait-il lu quelques vers, il sentit un bras doux et tiède autour de son cou et une joue humide se poser contre la sienne.
--Père, pardonnez-moi! murmuraient les lèvres, je suis si désolée, je croyais que je... que vous... oh père, père! Il me semble que je ne vous connais que depuis ce soir!
--Qu’y a-t-il ma fille? dit Reb Shemuel parlant yiddish dans son anxiété. Qu’as-tu fait?
--Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment son dialecte, je me suis fiancée sans te le dire à toi, ni à ma mère.
--Avec qui? demanda-t-il inquiet.
Elle se hâta de répondre pour le rassurer.
--Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud et il n’est pas pieux. Il revient du Cap.
--Ah, ce sont un tas de «link»! murmura le rabbin, où l’avez-vous rencontré?
--Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille du soir où Sam Lévine est venu divorcer avec moi.
Il plissa son grand front.
--Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais pas que je t’obtienne le divorce. Quel est son nom?
--David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres jeunes juifs. Je croyais d’abord qu’il leur était semblable et je le jugeais mal et me suis moquée de lui, quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me suis senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est agréable car il a des idées personnelles, et, certaine que tu ne permettrais pas un tel mariage et qu’il n’y avait aucun danger, je l’ai rejoint au club, plusieurs fois le soir, et... et... tu sais le reste.
Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse et inquiète.
L’histoire de ses amours était aussi simple que son récit. David Brandon n’était pas le prince charmant de ses rêves de jeunesse et la passion n’était pas exactement ce qu’elle s’était imaginé; c’était à la fois plus fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible donnaient à son amour une saveur poignante.
Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler.
--Je n’aurais pas dit «oui» si vite, père, continua-t-elle, mais David devait aller en Allemagne porter un message aux vieux parents d’un compagnon mort au Cap, dans les mines d’or. David avait promis au mourant d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois que c’était une demande de pardon et de bénédiction. Mais après m’avoir rencontrée, il a remis son départ et quand je l’ai appris, je lui en fis le reproche. Il me dit qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait que lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui dis, que s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne pas se soucier de m’acheter une bague, mais bien au contraire à partir dès le lendemain matin, je lui dirais que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce passa. Il partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser, père, qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez les parents de son ami défunt?
Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton et la releva, fixant ses grandes yeux bruns d’un regard suppliant.
--Tu ne m’en veux pas, père?
--Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout de suite.
--Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister.
--Pourquoi? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes, n’est-ce pas?
--Comme ma vie, père.
Il baisa ses lèvres.
--C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra pieux. Quand un homme a pour épouse une bonne juive comme ma fille bien-aimée, qui lui crée un bon intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera ses pas vers Dieu.
Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait parler. Elle n’avait pas la force de le décevoir plus longtemps en lui disant qu’elle se souciait peu des rites vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise devant la tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le moment d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses idées. Elle s’abandonna aux douceurs de l’amour et de la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre celle du rabbin.
Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura une fois encore:
--Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa! Et il ajouta: Maintenant, va, ma fille, et réjouis le cœur de ta mère.
Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles, mais elle n’était pas sûre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient tus dans le Ghetto et sur des milliers de maisons pauvres la lumière du Sinaï brillait. Les anges du Sabbat murmuraient des paroles d’espoir et de réconfort au colporteur épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient leurs âmes souffrantes avec de célestes breuvages, faisant d’eux les rois de l’heure, leur donnant le loisir de rêver aux trônes dorés qui les attendaient au Paradis.
Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat par de fières chansons et d’humbles réjouissances; ils marquaient son départ de rites d’un symbolisme optimiste, ceux du feu et du vin; des épices, de la lumière et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient la distraction dans les bars ruisselants de lumière, les beuglements des ivrognes résonnaient dans les rues et se mêlaient aux hymnes hébraïques. De ci, de là, les cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit. Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas un seul Fils-de-la-Vraie-Foi; les Juifs restent une race élue, coupable sans doute, mais rachetée tout au moins des pires vices; une petite île humaine disputée aux flots montants de la brutalité par le génie d’anciens ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain, égyptien et phénicien ne survit plus que dans les récits et la pierre, le verbe hébreu, lui, s’est fait chair.
XVII
CHEZ LES GRÉVISTES
--Ignorants, oreilles d’âne! s’écria Pinchas le vendredi suivant. On en fait un rabbin, on lui reconnaît le droit de trancher des questions et il est aussi ignorant du Judaïsme... Ici le poète patriotique s’arrêta pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon,--qu’une vache du timanche. Ch’aime sa fille, che le lui tis, et il me répond qu’elle en aime un autre. Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le livrer au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui un acrostiche terrible. Sa fille, che la tuerai.
--Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins! répondit Simon Wolf en sirotant son sherry.
La conversation se tenait en anglais, ce qui explique l’accent de Pinchas: précédemment il parlait en yiddish, et les deux hommes étaient assis dans le petit salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de la grève, qui devait s’y réunir.
--Ils sont comme tout le reste de la communauté; che m’en lave les mains, dit le poète en décrivant avec son cigare des croissants lumineux.
--Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains, dit Simon Wolf, bien que l’évidence du fait ne fût aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous fier ni à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés par l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme un semblant de vie qui puisse durer aussi longtemps que la leur, n’ont ni le temps, ni l’idée de s’occuper de la grande question du travail. Nos philanthropes, eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier de la main droite ce qu’ils lui ont volé de la main gauche.
Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La plupart de ses partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés du commercialisme des croyants. C’étaient d’habiles ouvriers russes et polonais, possédant une légère teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes les idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne, la haine du capitalisme et de fortes convictions sociales. Ils écrivaient en vigoureux jargon pour le «Friend of Labour», et outrepassaient les limites extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions religieuses, dont la véracité était déjà démontrée par la non-apparition des foudres célestes, et en partie pour prouver qu’on ne devait rien attendre d’un côté ni de l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient.
--Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher à leur esclavage, continua Simon Wolf est de se liguer contre les «sweaters» et de laisser les Juifs du West End se pendre s’ils veulent.
--Oh foilà mes opinions à moi! dit Pinchas, foilà la politique que ch’ai faite en fondant la «Ligue de la Terre Sainte»: aidez-fous et Pinchas fous aidera. Liguez fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et fous guidera hors du chemin de la servitude. _Nein_, che serai plus fort que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de l’éloquence.
--C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur terre, ajouta Wolf.
--Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller, che suis de l’avis de Gœthe. «Nur Lumpen sind bescheiden»: seuls les imbéciles sont modestes! Che ne suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est modeste? Che sais, che sens ce que che suis et ce que che peux faire.
--Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je le sais et je suis très heureux de vous avoir avec nous; mais souvenez-vous que j’ai organisé ce mouvement depuis des années, que je l’ai élaboré pendant que je travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à en avoir la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné devant d’innombrables commissions. C’est moi qui ai fait se soulever les Juifs de l’East End, qui ai transmis l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement, et je ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous?
--Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous pas, fous ne comprenez pas ce que che veux tire.
--Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous voulez m’évincer.
--Moi, moi! répéta le poète d’un air indigné et surpris; mais comment? sans fous le mouvement se désagrégerait comme une momie exposée à l’air; ne soyez pas si sot! Ch’ai dit à tout le monde: Ah! Simon Wolf est un grand homme, un très grand homme; c’est le seul de tous les chuifs anglais qui soit capable de sauver l’East End: c’est lui qu’il faudrait élire pour Whitechapel et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon.
Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir parfois le rôle de l’hôte.
--Très bien si j’ai votre promesse, dit le labour-leader calmé en murmurant la fin de la phrase dans son verre; mais vous savez comment les choses se passent et après avoir travaillé pendant des années, je ne veux pas voir un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir le profit.
--Oui, sic vos non vobis, comme dit le Talmud. Savez-fous que j’ai démontré que Virgile avait puisé toutes ses idées dans le Talmud?
--D’abord il y eut Black, et puis Cohen; maintenant Gidéon, le député, voyant que cela peut lui faire de la réclame dans la presse, désire présider les meetings. Les membres du Parlement sont une mauvaise engeance.
--Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit. Ch’écrirai et che les ferai connaître et le monde saura que ce sont des farceurs; il saura que tout le West End riche se tenait immobile, les mains dans les poches de l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation. Tous les chournaux rédigés en jargon se disputent mes articles; ils signent mon nom en grands caractères: Melchisédec Pinchas. Che suis si content de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame aucun paiement, car ils sont très pauvres. A l’heure qu’il est, je suis célèbre partout; mon nom a paru dans les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans le _Times_ fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis fous écrirez un article sur moi; nous nous présenterons aux élections pour Whitechapel, nous deviendrons tous doux membres du Parlement, moi et fous--hein?
--Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que cela se fasse, soupira Simon Wolf.
--Pourquoi pas? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous pas l’autre?
--Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas!
--Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie rien, nous allons créer un fonds de réserve.
--Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous.
--Ne soyez pas si bête! naturellement que non: mais fous pour moi, et moi pour fous.
--Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit Simon sceptique.
--Pensez-fous? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez pour moi, quand che serai au Parlement, la tâche sera facilitée pour tous les deux. De plus che vais aller sur le continent distribuer les exemplaires qui me restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera des milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour honorer les savants et les poètes. Ce ne sont pas de stupides agents de change comme Gidéon le député, des ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui entretient quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb Shemuel avec une longue barbe et point d’esprit, qui vendent leurs filles.
--Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon Wolf. Ce que nous devons faire maintenant, c’est faire aboutir la grève. Si nous obtenons gain de cause auprès des patrons, nous aurons fait un grand pas pour l’émancipation de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent et plus de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu plus de ciel. La Pâque prochaine serait une fête, même pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si nous pouvions d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît impossible de créer l’entente parmi eux; un grand nombre se défie de moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas, que je ne suis animé d’aucun autre désir que celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que ce morceau de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par un sentiment autre que la pitié pour leurs souffrances. Et pourtant vous avez vu ce malicieux pamphlet en Yiddish qu’on a répandu pour me nuire--un griffonnage absurde!
--Oh non! dit Pinchas: il était très haut, mordant et piquant comme l’aiguillon d’une guêpe. Mais que pouvez-vous attendre? Le Christ a souffert: tous les grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi? Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser que fotre bêtise. La _Gemara_ nous dit d’être prudent, _chocham_, il nous faut avoir du tact. Foyez ce que fous avez fait! Fous avez effrayé les orthodoxes imbéciles. Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est leur Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que non? Qu’est-ce que cela vous fait? Délivrez-les d’abord de la faim et de la soif, puis ils se libéreront eux-mêmes de leurs folles superstitions. Jeshurum devient gros et gras! Vous vous y prenez mal.
--Entendez-vous par là que je devrais faire semblant d’être pieux? demanda Simon Wolf.
--Et puis? qu’est-ce que ça fous fait? fous êtes un grand sot. Pour arriver au but il faut prendre n’importe quel chemin. Ah, fous n’êtes pas fait pour la politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches avec des cartels et des bannières autour de la synagogue, le jour du Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être sauvés par fous, craignent les foudres du ciel et ne se choignent pas au cortèche. Beaucoup y viennent dans l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il? Les orthodoxes sont la majorité; dans quelque temps un leader viendra qui sera ou prétendra être à la fois orthodoxe et socialiste. Que ferez-vous alors? Fous resterez avec un, deux, ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire le _Minyan_. Non, nous defons être _chocham_ et prendre les hommes tels qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces d’hommes, les imbéciles et les chens d’esprit. Il y a un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces idiots feulent aller à la «Shool» et jeûner le _Yom Kippour_, pourquoi mangez-fous du porc pour les choquer et les empêcher de croire à fotre socialisme? Quand fous foulez mancher du porc, faites-le comme nous le faisons aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons quand nous foyons du porc. Ah, que vous êtes pête! Moi, che suis un homme d’état, un politicien, che serai le Machiavel de fotre moufement.
--Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon! dit Wolf en riant. Et pourtant vous vous dites le poète du patriotisme et de la Palestine!
--Et pourquoi non? Pourquoi fivre ici en captivité? Pourquoi n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un président à nous, un homme qui chointrait l’esprit politique et la connaissance de la littérature hébraïque avec la plume du poète? Non, luttons pour reconquérir notre pays; nous ne suspendrons plus nos harpes aux saules de Babylone pour pleurer; nous prendrons nos épées comme Ezra et Judas Macchabée, et...
--Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En ce moment nous devons songer à la façon de distribuer les bons pour la nourriture. Le comité est en retard. Je me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les endroits où ils ont organisé les meetings.
--Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous me laisser prendre la parole aux meetings, pas aux petits, ceux te la rue, mais aux grands meetings tans le Hall tu Club? Là, mes paroles jailliraient comme le torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption. Mais fous laissez parler tous ces idiots. Savez-fous, Simon, que nous sommes, fous et moi, les deux seules personnes de tout l’East End qui parlions correctement l’anglais.
--Je sais, mais ces speeches doivent se faire en Yiddish.
--_Gewiss_, mais qui le parle comme fous et moi? Il faut me laisser parler ce soir.
--Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme est composé. Vous savez bien qu’ils sont tous jaloux de moi. Je ne puis en excepter aucun.
--Ah! ne dites pas cela! dit Pinchas, posant un doigt sur le côté du nez pour mieux plaider sa cause.
--J’y suis obligé.
--Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme un frère, presque comme une femme. Rien qu’une fois! Il le regardait d’un air suppliant.
--Je ne puis pas. Il m’en cuirait.
--Une petite fois, Simon Wolf? Et de nouveau il se mit le doigt sur le nez.
--C’est impossible.
--Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous les cœurs et que che ferai jaillir des larmes tes yeux, comme Moïse du rocher.
--Non, je le sais bien, mais qu’y faire?
--Rien que cette petite faveur, et je fous en serai reconnaissant toute ma fie.
--Vous savez que je le ferais si je pouvais.
Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance.
--Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne fous demanderai plus chamais rien, de toute ma fie.
--Non, non! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant, dit Wolf qui s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire.
--Che ne vous donnerai plus chamais mes idées! dit le poète en se levant et il sortit en faisant claquer la porte.
Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir de soulagement.
Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment après la porte s’ouvrit doucement et la tête de Pinchas apparut dans l’entrebâillement. Le poète avait son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez:
--Rien qu’un petit speech, Simon. Pensez comme che vous aime!
--Oh, allez-vous en! Je verrai ce que je puis faire, répondit Wolf en souriant malgré son ennui.
Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf.
--Oh fous êtes un grand homme! dit-il. Puis il sortit en fermant gracieusement la porte. Un moment après, le sombre visage éclairé par un large sourire réapparut:
--Fous n’oubliez pas votre promesse? dit la tête.
--Non, non, allez-vous en au diable! Je n’oublierai pas.
Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues encombrées de grévistes qui discutaient la situation avec une exubérance de gestes toute orientale, prenant comme interlocuteur n’importe qui voulait les entendre. Les exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui travaillaient dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de leur femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner une livre par semaine, étaient bien modestes. Ils réclamaient douze heures de travail, de huit heures du matin à huit heures du soir, avec une heure de repos pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux shillings au lieu d’un shilling neuf pence et demi que leur donnaient les marchands tailleurs, ceux qui avaient l’entreprise du gouvernement pour la confection des manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions étaient absolument pacifiques. Sur tous les visages se lisaient l’intelligence et la mauvaise santé, la pâleur éclairée par l’éclat des yeux et des dents. Les épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants, ils venaient le soir au Hall par centaines. C’était un grand bâtiment carré avec une estrade et des galeries; une troupe y jouait parfois des pièces en jargon, faisant frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon. Dans la vie réelle le drame est toujours interrompu et l’on chausse tour à tour le cothurne et le brodequin. C’était un épisode de cette pitoyable lutte entre la misère et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait pas.
Bien que pleine, la salle n’était pas comble; c’était un vendredi soir, et une grande partie des grévistes se refusaient à profaner le Sabbat en assistant au meeting. Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se trouvait Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans travail, il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance numérique du mouvement. D’autres plus modérés, prétendaient que puisqu’il n’y avait aucune affaire pécuniaire à conclure, leur présence au meeting ne pouvait être considérée comme un travail. C’était comme assister au sermon, ils écouteraient simplement les discours. Et puis ce serait un triste Sabbat à la maison, avec un garde-manger vide, et ils avaient été déjà à la synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et se perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes. Parmi ces hommes il s’en trouvait qui n’avaient pas même changé l’expression habituelle de leur visage en se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés, les autres visiblement misérables, laissaient voir des poignets sales sortant de manches usées, et portaient, bizarrement enroulées autour du cou, des écharpes d’une couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait recours aux services de Wolf que parce qu’il leur était tout à fait indispensable. En ce moment il était le seul leader possible, et ils étaient suffisamment empreints de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer au meeting du Vendredi soir, spécialement utile en ce qu’il permettait aux ouvriers tailleurs non encore en grève d’y assister, les conseils de Pinchas l’avaient impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui débutèrent en prêchant un athéisme farouche, il commençait à comprendre l’importance limitée de la question religieuse comparée à la solution du problème social, et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé. En tant que leader travailliste, il pouvait compter sur des adeptes bien plus nombreux que s’il eût été l’apôtre d’une impiété militante. Il résolut de réserver l’athéisme pour l’avenir et de se dévouer à l’affranchissement de la créature avant de s’occuper de l’âme. Trop orgueilleux pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant.
--Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour de prendre la parole, je suis très peiné de voir combien nous sommes divisés; les capitalistes, les Belcovitch se réjouiraient s’ils savaient ce qui se passe. N’avons-nous pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller et nous séparer en petits groupes? (bravo, bravo). Comment pouvons-nous espérer réussir si nous ne sommes pas parfaitement organisés? Il m’est revenu qu’il y a des hommes qui insinuent des choses sur mon propre compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous poser cette question:
Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant bravement l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor:
--_Sind sie zufrieden mit ihrer chairman?_ (Etes-vous satisfaits de votre président?)
Son audace impressionna. Les mécontents restèrent timidement à leur place.
--_Yes_, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe anglais.
--_Nein_, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière galerie.
En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant l’opposant avec colère. «Descendez! Montez sur la plate-forme!» se mêlaient aux cris d’«ordre» du président qui l’invitait à descendre sur l’estrade. L’opposant brandissait un rouleau de papier et refusait de changer de place. Il était évidemment en train de parler car sa mâchoire faisait des mouvements, qui, dans le bruit et le tumulte, n’étaient que des grimaces. Il était coiffé d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé sur la nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours devint intelligible.
--Maudits sweaters! maudits capitalistes qui volent les cerveaux des hommes et nous laissent dépérir et crever dans l’obscurité et la misère. Qu’ils soient maudits! qu’ils soient maudits! La voix de l’orateur s’élevait comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait. Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit sur toutes les lèvres: «Oh, ce n’est que Meshuggene David».
David le fou était un étudiant russe, très doué, qui pour s’être trouvé mêlé à des complots nihilistes s’était réfugié en Angleterre, où la lutte et les difficultés qu’il avait traversées avant de trouver un emploi lui avaient dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs et des inventions mécaniques, et, dans les premiers temps, il avait gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets à un coreligionnaire important qui possédait des chevaux de course et était propriétaire d’un music-hall, mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle et découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il vivait des aumônes occasionnelles de voisins indulgents, car le bureau de bienfaisance l’avait noté comme «dangereux». Il était extrêmement loquace, et profondément jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans grande instruction qui prétendait mener le peuple; mais quand l’assemblée lui accordait la parole, il oubliait le motif de son discours et éclatait en invectives contre la société.
L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir, il fut durement rabroué et ses voisins le rassirent à sa place, où il baragouina et gesticula sans être entendu.
Wolf reprit ses questions:
--_Sind sie zufrieden mit ihrer secretary?_
Cette fois il n’y eut pas d’opposant; le _yes_ tomba comme la foudre.
--_Sind sie zufrieden mit ihrer treasurer?_
Les «oui» et les «non» se mêlèrent. La question du maintien de ce fonctionnaire fut mise au vote et il y eut beaucoup de confusion, car le Juif de l’East End devient à peine et très lentement un animal politique. Les «oui» l’emportèrent, mais Wolf non content de l’approbation de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions, sous une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le monde.
--_Hot aner etwas zu zagen gegen mir?_ ce qui signifie en yiddish: «quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher?»
Le «non!» s’éleva comme un puissant murmure.
--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem secretary?_
--Non!
--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem treasurer?_
--Non!
Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif par un système de déduction exagéré même pour les plus intelligents, Wolf consentit à conclure. Il avait remporté une victoire et le triomphe lui donna un surcroît d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté et plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient de son empire et de son influence grandissants, il trouva dans sa joie le moyen de caser le discours de Pinchas.
--Frères d’exil... dit le poète en son plus beau yiddish...
Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère du yiddish difficilement compréhensible par le peuple, en sorte que pour rendre son discours intelligible il dut abandonner diverses inflexions et jeter les genres aux quatre vents, il fut obligé de dire «wet» au lieu de «wird» et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu hybride et de l’anglais incorrect. Il y eut des applaudissements quand Pinchas, secouant ses boucles emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels il s’était jamais adressé savaient que c’était un savant, un sage et un grand poète en Israël.
--Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en finir avec les sweaters. Isolément nous sommes des grains de sable, groupés nous sommes le simoun. Notre grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La législation de l’Ancien Testament, les lois agraires, les règlements du jubilé, le tendre souci des pauvres, la subordination des droits de propriété aux intérêts des travailleurs, tout cela est du socialisme pur!
Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient par flots. Un tout petit nombre dans l’auditoire savait ce que signifiait le mot socialisme mais ils croyaient tous qu’il constituait la pierre d’achoppement du «Sweating system». Le socialisme signifiait la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires et il s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières et un orchestre d’instruments de cuivre. Pourquoi s’informer davantage?
--En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est le judaïsme, et le judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx et Lassalle, les fondateurs du socialisme, étaient juifs. Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur ton Dieu, qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage! Mais nous n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire, nous n’avons pas de quoi nous réjouir et nous sommes encore en terre d’esclavage! (applaudissements). Mes frères, comment pouvons-nous maintenir le judaïsme dans un pays où le socialisme n’existe pas? Nous devons devenir de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme, car de socialisme c’est l’ère de la paix, de l’abondance et de la fraternité, celle que tous nos prophètes désignaient par la venue du Messie.
Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et là, mais Pinchas continua:
--Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs prosélytes, en se tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il? «Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes.» C’est le socialisme renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez pas vos richesses pour vous-même, distribuez-les, ne vous nourrissez pas du labeur des pauvres, mais aidez-les, ne mangez pas le pain que les autres ont gagné, mais gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables Juifs d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et les châles-à-prière sont des niaiseries! Travaillez pour répandre le socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant. Le Messie promis sera un socialiste!
Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient les uns aux autres: «Que dit-il?» Ils commençaient à flairer le soufre. Wolf se tortillait sur sa chaise, gêné et poussait du pied Pinchas pour lui rappeler ses propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les nues. Les considérations terrestres se perdaient dans les profondeurs de l’espace sous lui.
--Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple? demanda-t-il, de nos jours ce ne sera plus par l’épée, mais par la parole. Il plaidera la cause du Judaïsme, celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas de faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections générales, mes frères, c’est moi qui serai candidat pour Whitechapel. Moi, un pauvre homme, un des vôtres, je prendrai ma place dans cette puissante assemblée et je toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le vent passe. Ils m’éliront premier ministre comme Lord Beaconsfield, mais lui n’était pas le Messie. Au diable les riches banquiers et les agents de change, nous n’en voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes.
La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses paroles et dans ses gestes porta. N’en comprenant que la moitié, la majorité trépignait et applaudissait. Pinchas gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute à peine de cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint était de cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes.
--Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs, foulent négligemment aux pieds les perles de la poésie et la science. Ils prirent pour ministres des hommes qui ont quatre maîtresses, comme le Grand Rabbin, des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la langue Sainte correctement, comme les Dayanim, des hommes qui vendent leurs filles aux riches; comme membres du Parlement des agents de change qui ne parlent pas l’anglais; comme philanthropes des épiciers coupables de détournements de fonds. N’ayons plus rien de commun avec ces cochons--Moïse, notre maître, nous l’a défendu--(rires). Moi je serai le député pour Whitechapel, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas fait M. P.: c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a un sens spécial et qu’aucune ne fut écrite au hasard, pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il pas écrit mon nom? M. P., Melchisédec Pinchas? Ah! notre frère Wolf dit vrai; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites rancunes et unissez-vous pour travailler mon élection au Parlement. De cette manière, et de celle-là seulement, vous serez rachetés de l’esclavage, changés de bêtes de somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux Juifs en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez boire, manger, et être heureux et vous me remercierez de vous avoir délivrés de l’esclavage. Ainsi et seulement ainsi le Judaïsme couvrira le monde comme les eaux couvrent la mer.
L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de toutes parts, sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent aux oreilles du poète. Il quitta la tribune et s’en fut en tirant machinalement de sa poche une allumette et un cigare, allumant l’un avec l’autre. Instantanément les applaudissements ralentirent et cessèrent; il y eut un moment de stupeur, puis un murmure de désapprobation s’éleva. La majorité de l’auditoire, ainsi que Pinchas à jeun l’eût certes deviné, était encore orthodoxe. Cette profanation publique du Sabbat par la fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu d’Israël aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer les heures de travail, à augmenter le salaire d’un penny par manteau, si cet encens du diable lui montait aux narines? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas se trouva changé en méfiance. _Epikouros, Epikouros, Meshumad_, résonnaient de tous côtés. Le poète promenait autour de lui un regard étonné, sans comprendre ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et d’un geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre les dents du poète. Il y eut un hurlement de joie et d’approbation.
Wolf retomba sur ses pieds. «Mes frères, gronda-t-il, vous savez que je ne suis pas _froom_; mais je ne veux pas voir fouler aux pieds les convictions d’autrui», et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon.
Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya dans l’air une gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé, les veines de son front se gonflaient et les battements de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf, en riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci n’employa plus aucune autre arme de défense, que sa langue.
--Hypocrite! s’écria-t-il, menteur! Machiavel! Enfant de la Séparation! Un an de malheur pour toi! Un mauvais esprit dans tes os et dans ceux de ton père et de ta mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une abomination! Que les malédictions du Deutéronome tombent sur toi! Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job! Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers l’audience, tas d’hommes-de-la-Terre! Animaux stupides! Jusqu’à quand courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition avec vos ventres vides? Qui dit que je ne fumerai pas? Le tabac était-il connu de Moïse notre maître? Si oui, il l’eût savouré le jour du Sabbat: il était, comme moi, un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils? non, heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour le défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne pensez pas à ces choses. Quelqu’un parmi vous peut-il me montrer où il est dit que nous ne pouvons pas fumer le jour du Sabbat? Le Sabbat n’est-il pas le jour du repos? et comment nous reposer si nous ne fumons pas? Je crois avec les Baalshem que Dieu est plus satisfait de la fumée de mon cigare que de toutes les prières des Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler mon cigare! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat?
Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare de sous son pied. Ils luttèrent pendant un instant. Une douzaine d’hommes montèrent sur l’estrade et éloignèrent le poète qui s’accrochait désespérément à la jambe du leader--quelques opposants de Wolf s’écrièrent: «Laissez cet homme tranquille et rendez-lui son cigare!» et ils se mêlèrent aux envahisseurs. Le tumulte régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la voix de David le fou se fit entendre:
--Maudits sweaters qui volent les cerveaux des hommes! Obscurité et misère! Qu’ils soient maudits! Faites-les sauter comme nous avons fait sauter Alexandre! Qu’ils soient maudits!
Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie, essayant de mordre aux bras ceux qui l’emportaient, à travers une foule tumultueuse et un petit groupe d’opposants. On le déposa devant la porte.
Wolf prononça un nouveau speech pour mieux fixer l’impression produite. Puis tous ces pauvres gens, la poitrine creuse et les épaules courbées s’en allèrent dans la nuit froide regagner leurs bicoques encombrées, leurs chambres et leurs mansardes, pour y réciter le Cantique de Salomon. «Que tu es belle, ma bien-aimée, psalmodiaient-ils sur une étrange mélodie. Que tu es belle! Tes yeux sont ceux des colombes. Que tu es beau, mon bien-aimé; que tu es agréable. Notre couche est un lit de verdure. Les poutres de nos maisons sont de cèdre et nos lambris de cyprès... Car voici l’hiver passé, la pluie a cessé, elle s’en est allée; les fleurs paraissent sur la terre, le temps des chansons est venu, et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Tes plantes sont un jardin de grenadiers avec des fruits délicieux, la canne odorante et le cinnamome avec toutes sortes d’arbres d’encens; la myrrhe et l’aloès avec tous les plus excellents aromates. O fontaine des jardins! O puits d’eau vive et ruisseaux du Liban... Lève-toi, aquilon, et viens, vent du Midi! Souffle dans mon jardin, afin que ses aromates distillent.»
XVIII
L’ESPOIR QUI S’ÉTEINT
La grève se termina peu de temps après. Pour la grande joie de Melchisédec Pinchas, Gideon M. P. intervint vers la onzième heure et réduisit Simon Wolf à abandonner ses positions. Un compromis fut élaboré et la jubilation et la tranquillité régnèrent, pendant quelques mois, jusqu’à ce que la corruption des différentes natures humaines en compétition ramenât l’ancien état de choses; car les patrons ont pour les traités un respect tout à fait diplomatique, et les sentiments de fraternité ne résistent pas chez les ouvriers aux efforts qu’ils fournissent pour subvenir aux besoins de leur famille. A sa grande surprise Mosès Ansell obtint du travail pendant au moins trois jours sur six, les trois autres se passèrent à attendre autour des ateliers. Le commerce était très variable dans les ateliers de confection, seul métier dont Mosès fût capable, et si l’on n’était pas sur place on manquait parfois l’ouvrage quand il y en avait.
Un bonheur n’arrive jamais seul et c’est ainsi qu’un peu de chance entra dans la mansarde du nº 1 de Royal Street, Esther gagna cinq pounds à l’école. C’était le prix Henry Goldsmith, un nouveau prix annuel attribué aux sciences générales, fondé par Mrs Henry Goldsmith; une dame qui venait d’entrer au comité. Cet être semi-divin, cette créature radieuse et remarquablement belle, semblable aux princesses des contes de fée, l’avait personnellement félicitée de son succès. L’argent n’en était pas disponible avant un an, mais les voisins s’empressèrent de venir féliciter la famille de son élévation à la fortune. Les visites de Lévy Jacob devinrent plus fréquentes, bien que ce fait ne pût être attribué à des motifs intéressés.
Les Belcovitch reconnurent leur changement de situation jusqu’à leur emprunter du sel; car la colonie du nº 1 de Royal Street pratiquait un vaste système de secours mutuel: le charbon, les pommes de terre, les miches de pain, les casseroles, les aiguilles, les haches à bois, tout passait journellement de l’un à l’autre. On se prêtait même des vêtements et des bijoux dans les grandes occasions, et quand la bonne vieille Mrs Simons assistait à un mariage, elle se parait grâce au concours d’une douzaine de garde-robes. Les Ansell étaient trop fiers pour emprunter, mais ils n’étaient pas au-dessus de prêter aux autres.
De fort bonne heure, un matin, Mosès marmottait ses oraisons, couvert de ses gros phylactères. Sa mère avait une crise de spasmes et il faisait ses prières chez lui afin de la secourir en cas de besoin. Tout le monde était debout, et Mosès surveillait le ménage cependant qu’il récitait les psaumes. Il n’hésitait jamais à interrompre sa conversation avec le ciel pour discuter les affaires domestiques, étant en très bons termes avec les puissances célestes; et il n’y avait pas une seule prière de la liturgie qu’il eût hésité à interrompre pour reprocher à Salomon son manque de recueillement. Il faisait une exception pour l’Amidah, ou les dix-huit bénédictions, ainsi nommées parce qu’il y en a vingt-deux. Cette prière doit être récitée debout et à voix basse et lorsque Mosès ne gardait pas complètement le silence, il ne le rompait que lorsqu’il y était réduit par une nécessité cruelle! et encore il parlait hébreu; mais l’Amidah est le silence des silences. C’est pour cette raison que la venue tout à fait inusitée d’un télégraphiste ne le toucha point, pas plus que le cri de stupeur d’Esther lorsqu’elle eut ouvert le télégramme, ne parut le surprendre. En réalité, cependant, il murmurait sa prière d’un train formidable, et pour finir il dansa trois fois sur les pointes des pieds avec une rapidité vertigineuse.
--Père, dit Esther, et la dépêche, genre de lettre qu’elle n’avait jamais reçu jusqu’alors, tremblait dans ses mains, nous devons tout de suite aller voir Benjy. Il est très malade.
--A-t-il écrit pour le dire?
--Non; c’est un télégramme. J’en ai entendu parler dans les livres. Oh, il est mort peut-être? C’est toujours ainsi dans les livres. On vous apprend la nouvelle en vous disant que les morts sont encore en vie.
Sa voix se perdait dans un sanglot. Les enfants se pressaient autour d’elle; Rachel et Salomon se disputaient le télégramme dans leur hâte de le lire. Ikey et Sarah étaient graves et inquiets. La grand’mère malade se releva dans son lit tout émue:
--Il ne m’a jamais montré ses «quatre-coins», grogna-t-elle, peut-être ne portait-il pas de franges.
--Père, entends-tu! dit Esther, car Mosès Ansell fripait entre ses doigts l’enveloppe roussâtre d’un air ahuri. Il nous faut aller tout de suite à l’orphelinat.
--Lisez-le! Que dit la lettre? dit Mosès Ansell.
Elle prit le message des mains de Salomon.
--Il dit: venez de suite, votre fils Benjamin très malade.
--Tu! tu! tu! fit Mosès. Le pauvre enfant! Mais comment pourrons-nous y aller? Tu ne peux pas marcher jusque-là, cela me prendrait à moi plus de trois heures.
Son châle-à-prière glissa de ses épaules dans son agitation.
--Tu ne peux pas marcher! s’écria Esther avec émotion. Nous devons être auprès de lui tout de suite! Qui sait si nous le trouverons encore en vie? Il faut que nous prenions le train à London Bridge, la route que Benjy a prise pour venir ce dimanche. Oh! mon pauvre Benjy!
--Rendez-moi le papier, Esther, interrompit Salomon en le lui arrachant des mains sans force, les copains n’ont jamais vu de télégramme.
--Mais nous n’avons pas l’argent nécessaire, allégua Mosès désespéré, nous avons juste de quoi vivre aujourd’hui. Salomon, continue tes prières; tu saisis toutes les occasions pour les interrompre. Rachel, laisse-le tranquille; tu es un démon tentateur pour lui! Je ne m’étonne pas que son maître l’ait fouetté jusqu’au sang hier; c’est un fils obstiné et rebelle qui, d’après le Deutéronome, mériterait d’être lapidé.
--Il faudra nous passer de dîner, dit Esther spontanément.
Sarah s’assit par terre et se mit à hurler: J’ai mal! j’ai mal!
--Je ne l’ai pas touchée! cria Ikey indigné et surpris.
--Ce n’est pas Ikey! sanglota Sarah. Petite Sarah veut son dîner.
--Tu entends? demanda Mosès tristement, comment pourrions-nous trouver l’argent?
--Combien est-ce? dit Esther.
--Ce sera un shilling chaque, aller et retour, répondit Mosès qui avait gardé de ses longues périodes de pérégrinations une certaine connaissance des tarifs. Comment pouvons-nous faire cette dépense si je perds une matinée de travail par dessus le marché?
--Non, que dis-tu? reprit Esther. Tu anticipes de plusieurs mois--tu crois peut-être que j’ai déjà douze ans. Je ne paierai que six pence, moi.
Mosès ne désavoua pas le compliment fait à son honnêteté rigoureuse, mais il répondit:
--Où ai-je la tête? naturellement tu voyages à moitié prix; mais alors même, d’où viendront les dix-huit pence?
--Mais ce n’est pas dix-huit pence! fit Esther, saisie d’une inspiration nouvelle. Le besoin aiguisait son intelligence et lui donnait une acuité singulière. Il est inutile de prendre des billets de retour, nous rentrerons à pied.
--Mais nous ne pouvons pas quitter notre mère aussi longtemps tous les deux, dit Mosès. Elle aussi est malade. Et que feront les enfants sans toi? J’irai seul.
--Non; je veux voir Benjy! s’écria Esther.
--Ne sois pas si entêtée, Esther! D’autre part, il est dit dans la lettre que je dois y aller, ils ne te demandent pas, toi. Qui sait si les directeurs ne seraient pas fâchés si je t’emmenais? Je pense que Benjamin ira bien vite mieux; il ne peut pas être souffrant depuis longtemps.
--Mais vite, alors, Père, vite! cria Esther, se rendant devant les difficultés multiples de la situation. Vas-y de suite!
--Immédiatement, Esther. Attends seulement que j’aie terminé mes prières. J’ai presque fini.
--Non, non! cria Esther angoissée. Tu pries tant. Dieu te déchargera bien d’un peu, pour cette fois-ci seulement. Tu dois partir de suite et prendre le train pour le retour aussi, sinon comment saurons-nous ce qui est arrivé! Je vais mettre en gage mon dernier prix, cela te donnera assez d’argent.
--Bon! fit Mosès. Pendant que tu portes le livre, j’aurai le temps de finir mes prières. Il ramassa son «talith» et se mit à murmurer: «Heureux ceux qui habitent Ta maison; ils te loueront à jamais--Selah» et il disait: «Et le Rédempteur viendra dans Sion», quand Esther s’en fut par la porte emportant le livre. Il était somptueusement relié et intitulé: «Les Trésors de la Science». Esther le connaissait presque par cœur, l’ayant lu deux fois d’une couverture d’or à l’autre. Tout de même, elle regrettait amèrement de devoir s’en séparer.
Le prêteur sur gages, habitait au coin de la rue, car, pareil à l’aubergiste, il surgit partout où les conditions lui sont favorables. C’était un chrétien. Par une singulière anomalie le Ghetto ne se fournit pas ses prêteurs à lui, il les envoie en province ou dans le West End. Peut-être leur instinct commercial redoute-t-il les sollicitations de leur race.
Le prêteur d’Esther était un homme corpulent à la face rubiconde. Il connaissait la fortune de centaines de familles par les objets laissés ou repris. C’était sur ses bancs encombrés que la veste du pauvre Benjamin était restée couchée, comprimée et pliée, alors qu’elle eût pu prendre l’air sur les terrains du Crystal Palace. C’était de ses bancs que la mère d’Esther l’avait retirée, le lendemain de la foire; pour être bientôt après rangée, elle aussi, couchée dans un cercueil de la fosse commune, attendant en silence la Rédemption. La «veste du dimanche» elle-même avait été vendue depuis longtemps au chiffonnier, car Salomon, sur le dos duquel elle descendit quand Benjamin fut si heureusement transplanté, ne put jamais arriver à porter une «veste du dimanche» plus d’un an et quand elle devient le vêtement de tous les jours, elle s’use bien six fois plus rapidement.
--Bonjour, ma chère petite, dit le gros homme, que vous êtes matinale aujourd’hui. En effet, l’apprenti venait à peine d’ouvrir ses volets. Que puis-je faire pour vous? vous êtes pâle, ma petite; qu’y a-t-il?
--J’ai un livre à sept shillings six pence, tout neuf, dit-elle en le passant au prêteur.
Il examina immédiatement la feuille de garde:
--Un livre tout neuf, dit-il avec mépris: Esther Ansell, pour ses progrès! Quand un livre est abîmé de la sorte que voulez-vous qu’il vaille?
--Comment! C’est l’inscription qui en fait la valeur, dit Esther tristement.
--C’est possible, dit le gros homme d’un ton bourru, mais vous ne supposez pas que je trouverai tout juste un acheteur qui s’appelle Esther Ansell et qui soit susceptible de progrès?
--Non, murmura Esther d’un air plaintif, mais je vais bientôt le reprendre moi-même.
--Dans ce bas monde, dit le prêteur secouant la tête avec scepticisme, on ne sait jamais. Combien en désirez-vous?
--Je n’en veux qu’un shilling, dit Esther et elle ajouta et trois pence, ayant une heureuse idée.
--Très bien, dit l’homme un peu adouci; je ne veux pas discuter ce matin. Vous paraissez épuisée de fatigue. Voilà!
Esther s’élança hors de la boutique serrant la monnaie dans la paume de sa main.
Mosès avait replié ses phylactères avec un soin pieux et les avait serrés dans un petit sac, il avalait en hâte une tasse de café.
--Voici le shilling, s’écria-t-elle et deux pence en plus pour l’omnibus de London Bridge. Dépêchez-vous!
Elle enferma soigneusement le reçu auprès de ses compagnons dans un vieux porte-monnaie de cuir, décoloré, que son père avait un jour trouvé dans la rue, puis elle hâta le départ. Quand le bruit des pas cessa sur l’escalier, elle eût voulu rejoindre son père pour l’accompagner; mais Ikey réclamait son déjeuner et les enfants devaient partir à l’école. Elle ne quitta pas la maison car la grand’mère poussait d’affreux gémissements. Les enfants partis, elle fit le lit resté vide et rangea les oreillers de la vieille femme. Tout à coup, la répugnance que devait éprouver Benjamin à exhiber son père à ses nouveaux compagnons lui vint à l’esprit. Elle espérait que Mosès ne serait pas inutilement importun et elle sentait que si elle l’avait accompagné elle eût pu pâtir du tact nécessaire dans cet endroit. Elle se reprochait de ne l’avoir pas rendu plus présentable. Elle eût pu épargner un demi-penny de plus, pour un faux-col frais et veiller à ce qu’il fût lavé. Mais dans la hâte et l’alarme toutes les idées de bienséance s’étaient trouvées submergées.
Alors ses pensées prirent la tangente et elle revit sa classe, où sans doute on enseignait de nouvelles choses et où l’on gagnait de bonnes notes. Et elle se faisait du mauvais sang de manquer l’une et les autres.
Elle se sentait si solitaire en compagnie de sa grand’mère qu’elle eût voulu descendre et pleurer dans le giron de Dutch Debby. Puis elle essaya de se représenter la chambre où Benjy était couché, mais son imagination manquait de données. Elle ne pouvait s’imaginer que le brillant Benjamin était mort, et qu’il serait peut-être cousu dans un linceul, comme l’avait été sa pauvre mère, qui elle, ne possédait aucun talent littéraire; mais elle se demandait s’il gémissait comme sa grand’mère. Et ainsi, à moitié absente, tendant l’oreille au moindre bruit de l’escalier, Esther attendait les nouvelles de son Benjy. Les heures passaient et les enfants en rentrant à une heure, trouvèrent le dîner prêt, mais Esther toujours anxieuse. Un rayon de poussières ensoleillées entra par la fenêtre de la mansarde comme pour y apporter l’espoir.
Benjamin avait consenti à abandonner ses livres au profit d’une très exceptionnelle partie de balle, par un jour froid de mars. Il avait enlevé sa veste et s’était échauffé à cet exercice inaccoutumé. Une mauvaise réaction avait occasionné un froid. Benjamin eut un rhume, dont on ne s’aperçut pas et qui dégénéra rapidement en un gros rhume, sans que l’énergique garçon se décidât à se faire envoyer à l’infirmerie: le jour de la publication de _Notre Journal_ approchait.
Le refroidissement s’aggrava avec la même rapidité et aussitôt après s’être plaint le gamin fut pris d’une forte fièvre et le docteur diagnostiqua une pneumonie. Pendant la nuit Benjamin fut pris de délire et la garde appela le médecin. Au matin la situation fut jugée si critique qu’on appela le père par télégramme. La science ne pouvait pas grand chose et tout dépendait de la constitution du malade. Hélas! les quatre années de bon régime et de grand air à la campagne, n’avaient pas racheté huit ans et neuf mois de privations et d’atmosphère viciée surtout chez un gamin plus disposé à imiter Dickens et Thackeray qu’à profiter des avantages de sa situation.
Quand Mosès arriva, il trouva son fils qui se débattait fiévreusement sur son petit lit dans une petite chambre écartée loin des grands dortoirs. La directrice, une jeune femme gracieuse, était penchée sur lui avec tendresse, et une nurse était assise à ses côtés. Le médecin attendait au pied du lit. Mosès prit la main de son fils et la directrice se retira. Benjamin fixa sur son père de grands yeux qui ne le reconnurent pas.
--Comment ça va Benjamin? dit Mosès en yiddish, affectant une bonne humeur.
--Je vous remercie, vieux Four-Eyes (Quat’-z-Yeux), c’est aimable à vous de venir. J’ai toujours dit qu’on ne devait pas faire allusion à vous dans le journal. J’ai toujours dit aux camarades que vous étiez un bon type.
--Que dit-il? demanda Mosès en se tournant vers les personnes présentes, je ne comprends pas l’anglais.
Ils ne pouvaient eux-mêmes comprendre cette question mais la directrice la devina. Elle mit les doigts sur son front et secoua la tête pour toute réponse. Benjamin ferma les yeux et il se fit un silence. Ensuite il les rouvrit et regarda son père. Un rouge plus sombre envahit les joues écarlates de Benjamin quand il considéra l’être minable et courbé auquel il devait sa naissance. Mosès portait une écharpe rouge sale sous une barbe embroussaillée; ses vêtements étaient crasseux, sa figure n’avait pas été débarbouillée et pour comble de bonheur il n’avait pas tiré son chapeau, que des considérations bien différentes de celles de l’étiquette eussent pu l’engager à cacher.
--Je croyais que vous étiez «Four-Eyes», murmura le gamin d’un air confus. N’était-il pas là il y a un moment?
--Allez chercher M. Coleman, dit la directrice à la garde, souriant à travers ses larmes en entendant le surnom du professeur et se demandant de quels noms on la baptisait, elle aussi.
--Voyons, un peu de courage, Benjamin! dit le père en voyant que son fils se rendait compte de sa présence. Tu seras bien vite remis, tu as été plus souffrant que ça.
--Que dit-il demanda Benjamin tournant les yeux vers la directrice.
--Il dit qu’il est triste de vous voir aussi souffrant, dit la directrice à tout hasard.
--Mais je pourrai me lever, bientôt n’est-ce pas? je ne peux pas remettre la publication de _Notre Journal_!
--Mon pauvre petit, dit la directrice en lui caressant le front. Mosès se retira respectueusement devant elle.
--Que dit-il? demanda-t-il encore. La directrice répéta ses paroles, mais Mosès ne comprenait pas l’anglais.
Le vieux Four-Eyes arriva. C’était un jeune homme doux qui portait des lunettes. Il regarda le docteur, et les yeux de celui-ci lui dirent tout.
--Oh, M. Coleman, dit Benjamin d’une voix enrouée, vous voudrez bien veiller à ce que _Notre Journal_ paraisse cette semaine comme d’habitude. Dites à Jack Simmonds de ne pas oublier de mettre un bord noir autour de la page qui porte l’épitaphe de Bruno. Bony-Nose (nez osseux)... je... je veux dire Mr Bernstein, l’a rédigée pour nous en latin de cuisine, n’est-ce pas une bonne farce? De larges bords noirs, dites-le-lui. C’était un bon chien et dans toute sa vie il n’a mordu qu’un petit garçon.
--Très bien; je vais m’en occuper, lui répondit Four-Eyes sur le même ton brusque et joyeux.
--Que dit-il? répétait désespérément Mosès en s’adressant au nouveau venu.
--N’est-ce pas un cas triste, M. Coleman? dit la directrice à mi-voix. Ils ne se comprennent pas l’un l’autre.
--Vous devriez avoir un interprète dans l’établissement, dit le docteur en se mouchant.
Coleman luttait contre lui-même. Il savait le jargon à la perfection car ses parents le parlaient encore, mais il avait toujours feint de l’ignorer.
--Dites à mon père de rentrer à la maison, et de ne pas s’inquiéter; je suis très bien, un peu faible seulement! murmura Benjamin.
Coleman était indécis. Il se demandait s’il devait se rendre coupable d’un peu de savoir, quand un changement d’expression se produisit soudain sur le visage blême couché sur l’oreiller. Le docteur vint et prit le pouls du gamin.
--Non, je ne veux pas entendre ce Maaseh! s’écria Benjamin. Raconte-moi l’histoire du Sambatyon, père, qui refuse de couler le jour du Sabbat!
Il parlait Yiddish, il était redevenu un tout petit enfant. Le visage de Mosès s’éclaira de joie. Il pouvait enfin comprendre son premier-né. Il y avait encore de l’espoir. Tout à coup un rayon de soleil emplit la chambre. A Londres le soleil ne pouvait percer les nuages depuis plusieurs heures.
Mosès se pencha sur l’oreiller, le visage en proie à des émotions multiples; et laissa tomber une larme brûlante sur le front de son fils.
--Chut, chut, mon petit Benjamin, ne pleure pas! dit Benjamin et il se mit à chanter dans le jargon de sa mère:
«Dors, petit père, dors, Ton père sera un corbeau Ta mère t’apportera de petites pommes; Des bénédictions sur ta petite tête!»
Mosès revit sa pauvre Gittel berçant son petit garçon. Aveuglé par les pleurs, il ne voyait pas qu’elles tombaient drues sur la petite figure blême.
--Non, sèche tes larmes, je te dis, mon petit Benjamin! dit Benjamin d’une voix plus tendre et plus douce et il reprit son étrange et plaintive mélodie:
«Hélas, que je suis à plaindre, Quel malheur d’être Exilé et banni Si jeune encore, loin de toi!»
... Et la mère de Joseph lui criait du fond de sa tombe: «Console-toi, mon fils; un bel avenir sera le tien.»
--La fin est proche, murmura, en jargon, le vieux Four-Eyes au père.
Mosès trembla de tous ses membres. «Mon pauvre agneau! mon pauvre Benjamin! soupirait-il, je croyais que ce serait toi qui dirais le Kaddish pour moi, et non pas moi pour toi!» Puis il se mit à réciter calmement les prières hébraïques. Le chapeau qu’il eût pu quitter était bien approprié maintenant.
Benjamin se releva dans son lit, avec violence.
--Voilà maman, Esther! s’écria-t-il en anglais, maman qui a rapporté ma veste. Mais à quoi cela sert-il maintenant!
Sa tête retomba et une expression d’angoisse crispa son visage si plein de beauté et de résignation.
--Esther, dit-il, n’aimerais-tu pas aller à la campagne aujourd’hui? Vois comme le soleil brille!
Il brillait, en effet, avec une chaleur trompeuse baignant d’or toute la verte campagne qui s’étendait alentour, et aveuglant les yeux du petit mourant. Les oiseaux chantaient devant les fenêtres.
--Esther, dit-il avec un air d’envie, penses-tu qu’il y aura bientôt encore un enterrement?
La directrice éclata en sanglots et s’en alla.
--Benjamin, s’écria le père avec frénésie, pensant que la fin était proche, dis le Shemang!
Le gamin le regarda fixement, d’un regard plus clair.
--Dis le Shemang, répéta Mosès d’une voix de commandement.
Le mot Shemang, le ton d’autorité, réveillèrent la conscience du mourant.
--Oui, père, j’allais le faire, murmura-t-il d’un air soumis.
Ils récitèrent ensemble la dernière profession de foi de l’Israélite mourant. Elle était en hébreu. «Entends, ô Israël: le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un.» Tous deux ils comprenaient cela.
Benjamin vécut encore quelques minutes et s’endormit dans une douce torpeur sans souffrances.
--Il est mort, dit le docteur.
--Béni soit le Seul Juge, dit Mosès. Il déchira sa veste et ferma les yeux éteints. Puis il se dirigea vers la toilette, tourna la glace contre le mur, ouvrit la fenêtre et vida la cruche d’eau sur l’herbe ensoleillée.
XIX
«FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR»
Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps bien avant qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte. Mais il n’y a guère de nature à fêter dans le Ghetto et les raisons historiques de la fête dépassent toutes les autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque des «trois fêtes», amenant la métamorphose complète des rites culinaires et l’interdiction absolue du levain, qui est considéré comme tabou. Quelque audacieux archéologue au trentième siècle fera peut-être remonter l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps, l’orgie annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors en effet que le Ghetto se lave, se nettoie, se peint, se pare, et purifie ses poëlons et ses casseroles par le baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste prend un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer qu’il vend du «kosher rum» avec l’autorisation du Grand Rabbin. Le pâtissier remplace ses «stuffed monkeys», ses bolas, ses choux à la confiture et ses brioches au fromage, par des «palavas» sans levain, des meringues et des gâteaux aux amandes. Les temps sont loin où la diététique de Pâque était limitée aux fruits, à la viande et aux légumes; chaque année le cercle s’élargit et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain, lui-même, devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand pieux, dont la petite boutique est souillée de levain cède son commerce à quelque chrétien complaisant pour le lui racheter, les fêtes de Pâques terminées. Alors l’holocauste est fait des miettes de pain du peuple et la formule de salutation nationale se transforme en «comment supportez-vous le motsos?» la moitié de la race devenant facétieuse, et l’autre cérémonieuse, devant les gâteaux de Pâque.
C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque qu’Esther Ansell sortit acheter pour un shilling de poisson dans Petticoat Lane, écartant volontairement de son esprit les souvenirs encore vibrants de cette scène déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la misère de ne pas laisser de temps pour le deuil. Le labeur quotidien est le népenthès du pauvre.
Esther et son père furent les deux seuls membres de la famille sur lesquels la mort de Benjamin produisit une impression profonde. Il avait quitté la maison depuis si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre dans le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec résignation, épanchant chaque jour ses émotions dans le kaddish et à sa tristesse personnelle se joignait le regret de la perte causée aux commentaires de la littérature hébraïque par le départ prématuré de son fils en Paradis. La douleur d’Esther était plus amère et plus angoissante car tous les enfants étaient délicats, et c’était la première fois que la mort en enlevait un. L’incompréhensible tragédie de la mort de Benjamin avait ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon! Que c’était affreux d’être étendu froid et blême sous les neiges de l’hiver. A quoi lui avaient servi les longues études qui devaient le préparer à écrire de grands romans! Le nom d’Ansell allait maintenant s’éteindre dans l’obscurité sans gloire. Elle se demandait si _Notre Journal_ n’allait pas crouler, et obscurément elle sentait que c’était fatal. Où étaient-ils tous les rêves de richesse qu’elle avait bâtis et dont la base était le génie de Benjamin? Hélas! l’émancipation des Ansell du joug de la pauvreté se trouvait remise à une date indéterminée. C’était d’elle, d’elle seule maintenant que la famille devait attendre la délivrance.--Eh bien, c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt pour la remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains en signe de détermination.--Mosès était ignorant de ses ambitions et de ses doutes. Le travail n’était abondant que pendant trois jours de la semaine et il ne se doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de subvenir assez largement aux besoins de sa famille. Esther, elle-même, livrée aux soucis continuels de l’école et à ceux d’une quasi maternité, sentit se calmer assez rapidement les élancements les plus aigus de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances pendant l’année du deuil ne courût aucun risque d’être transgressée par la pauvre petite Esther qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux théâtres. Elle combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin à travers une foule compacte, toute éclairée par de tels flots de lumière, rejetés par le gaz des boutiques, et des banderoles de flammes des petites charrettes, que le vent froid du jeune avril en parut réchauffé.
Deux courants opposés de piétons lourdement chargés, essayaient d’occuper le même trottoir au même moment, et les lois de l’espace les tinrent bloqués jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus à ses réalités impitoyables. Riches et pauvres se coudoyaient; des dames vêtues de satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de pauvres femmes à l’air exotique, la tête couverte de sales mouchoirs; de rudes sportsmen anglais, au visage hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs parents gras d’au-delà la mer du Nord; et un flot de rustres chrétiens contemplait les marchands et les acheteurs juifs, avec amusement et mépris.
Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les achats pour la fête; et les grandes dames du West End abandonnant leurs filles qui jouaient du piano et avaient leur abonnement chez «Mudie», descendaient dans leur vieux quartier pour secouer un instant le vernis de raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les tonneaux de concombres salés, marinés dans leur propre _russel_ et pour enlever de leurs petites caisses bien serrées les olives grasses et juteuses. Mais que de tragicomédies derrière la joie passagère de ces figures sensuelles, riant et mâchant avec l’effronterie de petites écolières! Ce soir elles ne devaient pas soupirer en silence en songeant aux splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient rire et parler du temps d’Olov Hasholom: «Que la paix soit avec lui!» avec leurs vieilles connaissances et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant qu’elles éblouissaient le ghetto par les splendeurs de leur mise en scène et le halo de ce West End d’où elles venaient. C’était une scène sans égale dans l’histoire du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher foyer d’éclosion. Des contrastes si violents de richesse et de pauvreté, qu’on ne pourrait guère les trouver que dans les mines d’or romantiques ou dans les pays en formation où ils naissent tout naturellement dans une civilisation inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible du pittoresque.
--Hallo! se peut-il que ce soit vous, Betsy? demandait d’un air joyeux un vieillard minable aux cheveux blancs, à Mrs Arthur Montmorency. Vraiment, c’est bien vous; je ne voulais pas en croire mes yeux! Dieu! quelle belle femme vous êtes devenue! Et c’est vous, la petite Betsy qui apportiez le café à votre père, dans un petit pot brun, quand nous nous trouvions tous les deux côte à côte dans le Lane? Il y a vendu des pantoufles pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe de coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe!
Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la lumière du gaz et s’enveloppant de ses zibelines, elle regardait involontairement autour d’elle, pour voir si aucune de ses amies de Kensington n’était en vue.
Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme un peu bohème pour la circonstance seulement, recevait avec effusion les congratulations de ses anciennes amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons avec le sentiment étrange de voler des bonbons; pendant que d’autres plus fines, plus dignes de leur nom, interpellaient une Betsy Jacob.
--Vraiment? Est-ce vous, Betsy? Comment allez-vous? comment allez-vous? Comme je suis contente de vous voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une tasse de chocolat chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié le vieux temps d’Olov Hasholom?
Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances à la plus pauvre, la Montmorency se perdait dans les ressouvenirs de ces bons vieux temps, «que la paix soit avec eux!» jusqu’à ce que la larve eût oublié la splendeur du papillon, dans une joyeuse évocation des anciennes misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à quelque sorte qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto sans avoir glissé de petites pièces d’or dans des mains hésitantes, au fond de mansardes obscures où végétaient de vieux amis et des parents pauvres.
Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses, mais personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds, s’étendait l’épais voile de boue noire que le Lane ne soulevait jamais, mais personne ne le voyait. Il était impossible de songer à autre chose qu’aux humains, dans la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la cohue, la foule et l’écrasement, dans la compression et les cris, le vacarme et la mêlée--dans une assemblée joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et si mouvante, si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle d’une foire aux vanités! Mendiants, vendeurs, acheteurs, commères, charlatans, tous ajoutaient à la rumeur.
--Voici des gâteaux! tous yontovdik (pour les fêtes)! Yontovdik!...
--Bretelles, les meilleures bretelles; toutes...
--Yontovdik, un shilling seulement...
--C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de mouton doivent être _porged_, ou ma patente...
--Concombres! concombres!
--Voici votre affaire!
--Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me coûtent, aussi vrai que je suis ici...
--Sur la tête, vieux drôle...
--Arbah Kanfus! Arbah...
--Mon pauvre vieux mari a subi une opération...
--Hokey-pokey! Yontovdik! Hokey...
--Mais garez-vous donc, voyons!
--Sur ma vie et la vôtre, Betsy...
--Dieu vous bénisse, _Mishter_, puissiez-vous vivre mille ans!
--Mangez les meilleurs motsos! Quatre pence seulement...
--Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai coupée aussi maigre que possible.
--_Charoises!_ (sucreries) _charoises! Moroire_ (herbes amères) _Chraine_ (raifort) _Pesachdik!_ (pour Pâque).
--Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi, mon garçon!
--De belles plies! voilà! Allons! où sont vos idées? Aidez-moi...
--Bob! Yontovdik, Yontovdik! un bob (shilling) seulement!
--Chuck steak et une demi-livre de graisse!
--Un soufflet sur les yeux si vous...
--Dieu vous bénisse! rappelez-moi au souvenir de Jacob.
--_Shaink meer_ (donnez-moi) un penny, missis lieben, missis _croin_ (chère)...
--Une mort subite pour vous, espèce de...
--Mon Dieu! Sal (Salomon) que vous êtes changé!
--Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera chez vous avant que vous n’y soyez!
--Peint de la meilleure manière pour un tanneur.
--Une éponge, Monsieur?
--Je vous couperai une tranche de ce melon pour...
--Elle est morte, la pauvre! que la paix soit avec elle!
--Yontovdik! trois bobs pour une bourse contenant...
--Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né dans l’Archipel Africain! Montez!
--Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse et chante!
--Trois citrons pour un penny! trois citrons...
--Un _shtibbur_ (penny) pour un pauvre aveugle!
--Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik!
Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de vendeurs, toute cette Babel disparaissait parfois, pendant un instant et puis émergeait à nouveau, dans sa multiplicité.
Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule; et elle les rencontra tous tôt ou tard. Dans Wentworth Street, parmi les feuilles de choux pourris et la boue, les détritus, les restes de viande et les abattis de volaille, se tenait le triste Meckish, offrant ses éponges sales et sollicitant la charité par des grimaces renforcées de temps à autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement établis. A quelques mètres de lui, sa femme vêtue d’une belle jaquette de peau de loutre, achetait du saumon avec l’air d’une dame de Maida Vale. Pressé dans un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa veste tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient dans une de ses poches. Il lui demanda d’un air furieux si elle n’avait pas aperçu le petit garçon qu’il avait retenu pour lui porter ses morues et ses volailles, et il expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique et l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer que si Mrs Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais ses comestibles, elle put découvrir que son bon époux avait acheté du poisson artificiellement gonflé d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon Sam Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante ensoleillait les endroits qu’il traversait, arrêta Esther et lui donna un penny. Plus loin elle rencontra sa maîtresse d’école Miss Miriam Hyams, et la salua, car Esther n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs, «institutrices» ou «maîtres», d’après le sexe, par raillerie, jusqu’à ce que les victimes souhaitassent posséder le pouvoir d’Elisée sur les ours. Ensuite elle fut surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse qui pilotait la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la cohue. Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch et Fanny, qui faisaient ensemble leurs achats, accompagnés de Pesach Weingott, tous trois chargés d’une quantité de paquets.
--Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule, dites-lui où je suis, dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un de ses amoureux. Je suis si faible que je puis à peine me traîner et Becky devrait bien rapporter les choux. Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une maigre.
Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs était compacte. Ce commerce était monopolisé par les Juifs anglais, de grands garçons, blonds, vigoureux et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères. Leur tarif et leur politesse variaient selon l’apparence des acheteurs. Esther qui avait l’œil et l’oreille de l’observateur, s’amusait parfois à les regarder. Ce soir une comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien mise se présenta devant la boutique de «l’Oncle Abe», où une demi-douzaine de poissons variés se trouvaient étalés.
--Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle n’est-ce pas? Vous désirez ce lot-là? Et bien, parce que vous êtes une ancienne cliente et que le poisson est bon marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour un souverain. Dix-huit?... Eh bien, c’est dur, mais... tenez mon garçon, prenez le poisson de Madame. Bonsoir.
--Combien ceci? demanda une femme proprement vêtue en indiquant un lot exactement pareil.
--Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le poisson est cher aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de meilleur marché dans tout le Lane; par Dieu, vous n’en mourrez pas! Cinq shillings? Sur ma vie et sur celle de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela. Aussi vrai que je suis ici, je l’ai payé... allons, donnez-moi sept shillings six pence et il est à vous. Vous ne pouvez pas dépenser plus de cinq shillings? Eh bien ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai sur les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un metsiah!
Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de Shosshi, la tête enveloppée d’un beau châle de Paisley, en guise de chapeau. Les femmes du Lane qui sortaient sans chapeaux se mettaient au même rang que les hommes du Lane qui ne portaient pas de faux-cols.
Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers anglais provenait de ce qu’ils exigeaient de leurs clients qu’ils parlassent anglais, remplissant ainsi dans la communauté une importante fonction éducative. Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient de ne pas comprendre le yiddish pur.
--Abraham, combien pour ce lot-ci? dit la vieille Mrs Shmendrik en désignant un troisième lot de poisson semblable aux deux autres, et en tâtant tous les poissons.
--Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez, je connais vos farces, à vous Polonais. Je vais vous dire le plus bas prix et je ne supporterai pas que vous marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec vous mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs! voilà!
[[--Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence!]]
--Onze pence! Par Dieu! s’écria l’oncle Abe en s’arrachant les cheveux, je le savais! Et saisissant par la queue une grosse plie, il la fit tournoyer et en frappa Mrs Shmendrik en pleine figure, criant: Voilà pour vous vieille sorcière! allez-vous-en ou je vous tue!
--Chien que tu es! hurla Mrs Shmendrik usant des plus copieuses ressources de son idiome maternel. Une année de malheur pour toi! Puisses-tu être brûlé vif! ton père était un Gonof et tu es un Gonof et toute ta famille sont des Gonovim! Puissent les dix plaies de Pharaon...
Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien de plus que la simple exubérance d’imagination d’une race dont la poésie primitive consistait à répéter deux fois les mêmes choses.
L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant, en criant:
--Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes pas partie dans une seconde, je ne réponds pas des conséquences! Allons, décampez!
--Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik retombant brusquement de l’injure à la politesse. Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon fils! quatorze _stibburs_ c’est un tas de _gelt_.
--Etes-vous partie? cria Abraham avec une rage terrible. Mon prix maintenant est dix bobs.
--Avroomkely, _noo zoog_, (allons dites) quatorze pence et demi! je suis une pauvre femme. Voilà quinze pence!
Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le mur où elle prononça des malédictions pittoresques. Esther sentit que ce n’était pas le moment choisi pour elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle se fraya un chemin vers une autre boutique.
Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel Esther avait souvent acheté des soldes au temps où la fortune souriait aux Ansells. A sa grande joie, il la reconnut. Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal improvisé et son imagination galopant elle se vit déjà qui les faisait frire. Puis une secousse violente comme celle d’une douche glacée la fit trembler et son cœur cessa de battre; au moment de prendre sa bourse dans sa poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon et un mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle pût se figurer que les quatre shillings, sept pence et demi dont dépendaient tant de choses étaient perdus! Les épiceries et les gâteaux sans levain avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de raisins se préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson et la viande et tous les petits accessoires d’une table de Pâque bien ordonnée... étaient la proie des pickpockets. Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour où elle renversa la soupe; les rougets qu’elle pouvait toucher du doigt semblaient s’être éloignés et devenus inaccessibles, un instant après ils s’évanouissaient avec tout le reste derrière un flot de larmes brûlantes et elle marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort de Benjamin, ne lui avait donné à ce point le sentiment de la misère et de la fragilité de l’existence. Que dirait son père, dont la conviction que la Providence avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la onzième heure! Pauvre Mosès! Il avait été si fier de gagner de quoi fêter un bon Yomtov, plus que jamais convaincu qu’avec un petit capital il eût pu créer une grande affaire. Et maintenant elle allait s’en retourner gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des _petits_ autour de la table vide pour le Seder. C’était affreux, et l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue dans la foule, sans pouvoir se faire entendre de cette Babel.
XX
LE SINGE MORT
Une vieille _maaseh_ que sa grand’mère lui avait racontée lui revint à l’esprit: dans une ville de Russie, habitait un vieux Juif, qui gagnait à peine de quoi vivre, et la moitié de ce qu’il gagnait servait à corrompre les fonctionnaires afin de pouvoir subsister. Persécuté et maltraité il avait pourtant confiance en Dieu et louait son nom. La Pâque approchait, l’hiver était rigoureux, le Juif allait mourir de faim et sa femme n’avait fait aucun préparatif pour la fête. Dans l’amertume de son âme elle se mit à rire de la foi de son mari et se moqua de lui, mais il lui dit: «Prends patience, ma femme! notre table du Seder sera dressée comme aux jours d’antan, comme aux anciennes années», mais la fête approchait de plus en plus et il n’y avait rien dans la maison et la femme insultait son mari en lui disant: «Tu crois peut-être qu’Elie le prophète viendra te voir, ou que le Messie naîtra?» mais il répondit: «Elie le prophète est toujours sur terre, n’étant jamais mort; qui sait s’il ne jettera pas un regard sur moi.» Sur quoi sa femme se mit à rire bruyamment. Les jours passèrent jusqu’à ce que quelques heures seulement les séparaient de la Pâque, et le garde-manger était toujours vide de provisions et le vieux Juif plein de foi. Il survint alors que le gouverneur de la ville, un homme dur et cruel, était assis à compter des piles d’or pour préparer la solde de ses officiers, à ses côtés se tenait son petit singe favori; au fur et à mesure qu’il ramassait l’argent, son singe l’imitait à sa façon, faisant de petits paquets au grand amusement du gouverneur. Quand celui-ci ne pouvait ramasser aisément une pièce, il mouillait son index en le portant à la bouche, sur quoi le singe faisait chaque fois la même chose, seulement croyant que son maître mangeait l’or, il avalait la pièce toutes les fois qu’il portait le doigt à ses lèvres. De sorte qu’il tomba soudainement malade et mourut. Un des hommes du gouverneur dit alors: «Voyez, cet animal est mort, qu’en ferons-nous?» Le gouverneur très ennuyé de ce que ses comptes n’étaient pas justes lui répondit d’un ton bourru: «Ne me dérangez pas! jetez-le dans la maison du vieux Juif au bas de la rue.» L’homme prit le cadavre et le jeta avec un fracas de tonnerre dans le couloir de la maison du Juif et s’enfuit au plus vite. La bonne femme sortit épouvantée et vit la charogne couchée sur un baquet de fer qui se trouvait dans le corridor. Elle comprit que ce devait être l’acte d’un chrétien et elle ramassa la charogne pour l’enfouir quand, tout à coup, une pluie de pièces d’or tomba de l’estomac ouvert par le rebord tranchant du baquet. Elle appela son mari. «Viens vite! Regarde ce qu’Elie le prophète nous a envoyé.» Et elle s’en fut sans tarder au marché acheter du vin, du pain sans levain, des herbes amères et toutes les choses nécessaires à la table de Seder et un morceau de poisson pour le cuire bien vite avant l’heure de la fête. Le vieux couple fut heureux et fit au singe de belles funérailles; il chanta joyeusement le Passage de la mer Rouge et remplit le gobelet d’Elie jusqu’au bord, jusqu’à ce que le vin se répandît sur la nappe blanche.
Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux dénouement. Aucun miracle de cette espèce ne se produisait pour elle, ni pour les siens, il ne se trouvait personne pour jeter un singe mort dans l’escalier de la mansarde, pas même le «singe fourré» des confiseries contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia son chagrin et se perdit en conjectures sur ce qu’elle éprouverait si ses quatre shillings six pence et demi lui revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en doute le pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent pourtant si indifférents aux joies et aux douleurs humaines. Pouvait-elle croire que son père avait raison de se fier à une providence spéciale, qui soi-disant veillait sur lui? L’état d’esprit de son frère Salomon la gagna et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots, elle sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les yeux, elle aperçut Malka dont la tête de bohémienne se penchait sur elle, dégageant une odeur de menthe.
--Pourquoi pleures-tu, Esther? demanda-t-elle gentiment. Je ne savais pas que tu crachais l’eau par les yeux.
--J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à la vue d’une figure amie.
--Ah! Schlemihl que tu es! Tu es comme ton père. Combien d’argent y avait-il?
--Quatre shillings sept pence et demi! pleura Esther.
--Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la ruine de ton père! Puis, se tournant vers le poissonnier avec lequel elle venait de conclure son marché, elle compta trente-cinq shillings dans sa main. Voilà, Esther, dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai un shilling.
Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda méchamment Esther qui soulevait péniblement la pesante corbeille et suivait son amie dont le cœur se gonflait du contentement de soi. Heureusement le Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite son shilling avec le sentiment qu’il y avait une Providence. Le poisson fut déposé chez Milly dont la maison était brillamment illuminée et parut à la pauvre Esther un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison de Malka, située de l’autre côté du square, était sombre et triste. Les deux familles étant en paix, la maison de Milly était le quartier général du clan et de la brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly, Ephraïm, étaient assis autour de la table, fumant de gros cigares et jouant aux cartes avec Sam Levine et David Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait le quatrième. Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le jour même; car on ne peut se procurer du pain sans levain dans les hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une mauvaise traversée, était arrivé d’Allemagne une heure plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant quoi faire de lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque jusqu’à ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square Zacharie. Il était trop tard pour aller voir Hannah ce soir et pour se faire présenter à ses parents, d’autant plus qu’il s’était annoncé par dépêche pour le lendemain. Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au Club, c’était une soirée trop occupée pour les anges de la fête, et ce serait un mauvais jour pour entretenir de ses projets amoureux une famille en proie aux questions plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais malgré cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus sans voir la lumière de ses yeux.
Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de théâtre et de bals aidait Milly à la cuisine. Les deux jeunes femmes étaient couvertes de farine, d’huile et de graisse, car elles avaient passé toute la journée à vider des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer des poissons, à fondre du lard, à renouveler la vaisselle, à faire les mille et une choses qu’exigeait le souvenir de la déconfiture de Pharaon dans la Mer Rouge.
Ezéchiel dormait en haut dans son berceau.
--Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris et examinant ses cartes, voici M. Brandon, un ami de Sam. Ne vous levez pas, Brandon, nous ne faisons pas de cérémonies ici. Montrez la vôtre--ah, le neuf d’atout!
--Heureux hommes! dit Malka avec la légèreté des jours de fête, alors que je me dépêche de finir mon souper pour aller acheter le poisson, et que Milly et Léah suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer aux cartes.
--Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en hébreu: «Béni sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait femme.»
--Allons, allons, dit David, mettant la main sur la bouche de Sam en badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous ce qui arriva la fois dernière. Cela contient peut-être une signification mystérieuse et vous vous trouverez engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez où vous êtes.
--Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de mes pères, murmura Sam; et il se mit à siffler un joyeux air d’opéra dès que la main fut retirée.
--Milly! Léah! appela Malka, venez voir mon poisson! C’est un metsiah, voyez, ils sont encore vivants!
--Qu’ils sont beaux, mère! dit Léah, les manches retroussées, laissant voir ses bras blancs finement modelés, qui faisaient un singulier contraste avec les mains rouges et gercées.
--Oh mère, ils sont vivants! dit Milly se penchant sur l’épaule de sa sœur. Toutes deux savaient par de cruelles expériences que leur mère se considérait comme la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson.
--Et combien croyez-vous que je l’ai payé? continua Malka d’un air triomphant.
--Deux livres dix, dit Milly.
Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête.
--Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner.
Malka secouait toujours la tête.
--Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné pour tout le lot?
--Des diamants, fit Michael.
--Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement, venez voir un instant.
--Eh, oh! dit Michael, en levant les yeux au-dessus de ses cartes, ne m’ennuyez pas, mère, je joue!
--Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le poisson? Combien croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique! Voyez, ils sont encore vivants!
--Hum, ha! dit Michael, machinalement sortant son tire-bouchon de sa poche et l’y remettant. Trois guinées?
--Trois guinées! fit Malka en riant, heureusement que je ne vous laisse pas faire mon marché!
--Oui! ce serait un bon client pour les poissonniers! dit Sam Levine, en plaisantant.
--Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu mon poisson? bon marché, vous savez?
--Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant le Polonais aux yeux luisants, trois livres, peut-être, si vous l’avez acheté à bon marché.
Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement la somme à deux livres cinq, et deux livres. Puis, ayant attiré l’attention de tous, elle s’écria:
--Trente shillings! Elle ne put résister à l’envie de réduire la somme de cinq shillings. Tous poussèrent un long soupir de soulagement.
--Tu, tu! firent-ils en chœur, quelle metsiah!
--Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué l’as.
Milly et Léah retournèrent à la cuisine.
Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de la vie fit croire à Malka que l’admiration n’avait été que superficielle. Elle se retourna avec un peu d’humeur et vit Esther qui se tenait timidement derrière elle. Le sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant avait entendu son mensonge.
--Qu’est-ce que tu attends là? lui dit-elle avec dureté. Tiens, voilà une pastille de menthe.
--Je croyais que vous auriez pu m’employer encore pour autre chose, dit Esther en rougissant mais en acceptant la pastille pour Ikey, et je... je...
--Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas.
Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant lui répondît en anglais.
--Je... je... rien, dit Esther en s’éloignant.
--Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant la main sur la tête de la petite fille qui la détournait volontairement. Ne sois pas si obstinée; ta mère était comme cela; elle aurait voulu me tordre le cou quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme qu’il lui fallait et puis elle boudait pendant toute une semaine. Dieu merci, aucun des miens n’est comme elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures avec d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la mena au tombeau; bien que si ton père n’avait pas ramené sa mère de Pologne, ma pauvre cousine eût peut-être pu me porter mon poisson ce soir.--Pauvre Gittel--que la paix soit avec lui! Alors, viens, dis-moi ce qui te peine sinon ta pauvre mère t’en voudra.
Esther tournant la tête murmura: Je croyais que vous eussiez peut-être consenti à me prêter les trois shillings sept pence et demi.
--Te les prêter! dit Malka, mais comment pourras-tu jamais me les rendre?
--Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction, j’ai des tas d’argent à la banque.
--Quoi! à la banque? fit Malka.
--Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai de cet argent-là.
--Ton père ne m’a jamais dit ça! dit Malka. Il l’a tenu caché, ah, c’est un vrai Schnorrer!
--Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther avec chaleur. Si vous étiez venue quand il faisait «Shevah» pour Benjamin, que la paix soit avec lui!--vous l’auriez su.
Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé Salomon pour informer sa parente de son affliction, mais à ce moment, où le plus lointain ami croit de son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre de sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants, condamnés à rester assis sur le parquet pendant toute une semaine, aucun membre de la «famille» ne s’était dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère insista sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du Square Zacharie, ne se serait jamais produit s’il avait épousé une autre femme; et Esther, en cette occurrence, approuva pour une fois des sentiments de sa grand’mère, sinon leur expression hibernienne.
Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude à l’aînée de la famille fut jugé intolérable par Malka, doublement intolérable parce qu’elle n’avait aucune excuse à lui donner.
--Espèce d’impudente! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu à qui tu parles?
--Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon père, et c’est pour cela que vous eussiez dû venir le voir.
--Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci! s’écria Malka. J’étais la cousine de ta mère.--Que le Seigneur aie pitié d’elle! Je ne m’étonne pas que vous l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne suis parente d’aucun de vous, grâce à Dieu! et à partir de ce jour, je me lave les mains de vous, tas d’ingrats! Que votre père vous envoie tous dans la rue vendre des allumettes s’il veut, je ne ferai plus rien pour vous.
--Ingrats! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous jamais fait pour nous? Quand ma pauvre mère vivait, vous lui faisiez récurer vos parquets et frotter vos carreaux comme si elle était une Irlandaise.
--Impudente! cria Malka, tremblante de rage. Ce que j’ai fait pour vous? quoi, quoi, j’ai... j’ai... éhontée! coquine! voilà ce que le Judaïsme est devenu en Angleterre! Ce sont là des manières et la religion qu’on vous enseigne à l’école, hein? Ce que j’ai fait? Impudente! En ce moment même tu tiens un de mes shillings dans la main!
--Prenez-le! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur le parquet, où elle roula gaiement pendant une terrible minute en silence. Les joueurs de carte tous auréolés de fumée levèrent enfin la tête.
--Eh? Eh? qu’y a-t-il ma petite fille? dit Michael doucement.
--Qu’est-ce qui vous met en colère?
Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans l’amertume de cet instant Esther détestait le monde entier.
--Ne pleurez pas ainsi, allons, allons! lui dit David Brandon d’un air compatissant.
Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement les épaules mit la main sur le loquet.
--Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael.
--Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle était pâle et parlait comme pour se justifier. C’est une schlemihl et elle a perdu sa bourse dans le Lane. Je l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de porter mon poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi; vous le voyez!
--Pauvre petite! dit David spontanément. Viens, viens!
Esther refusait de bouger.
--Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te remplacer l’argent que tu as perdu. Prends la poule, je viens de la gagner, je n’en serai donc pas privé.
Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait pas.
David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla auprès d’Esther et le mit dans sa poche. Michael ajouta une demi-couronne et les deux autres hommes firent de même. Puis David ouvrit la porte et la fit doucement sortir en disant:
--Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention aux pickpockets.
Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité froide et sévère d’une statue de terre cuite un peu salie; mais avant que la porte ne se soit refermée sur l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le col de sa robe.
--Rends-moi l’argent! cria-t-elle.
Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther n’opposa pas de résistance, pendant que Malka vida sa poche, avec moins de dextérité cependant que le premier opérateur. Malka compte les pièces:
--Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air furieux. Comment oses-tu accepter tout cet argent d’étrangers, de vrais étrangers. Mes enfants voudraient-ils m’offenser en présence de mes parents? et jetant avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une pièce d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie.
--Voilà! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain et si je te reprends jamais à accepter de l’argent de quelqu’un de cette maison, sauf la cousine de ta mère, je me laverai les mains de toi pour toujours. Va maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de sorte qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton père que je lui souhaite un bon Yomtov, et que j’espère qu’il ne perdra plus d’enfants!
Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant la porte derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché à moitié éblouie, avec un vague sentiment de joie et de remords vis-à-vis de son père et de la Providence.
Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le dressoir et s’en fut silencieusement, traversant obliquement le Square.
Il y eut un moment de consternation; la foudre était tombée et la félicité pascale de deux maisonnées tremblait dans la balance. Michael murmura nerveusement et sortit à la suite de sa femme.
--C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui ferais payer ses accès de colère.
La partie de cartes se termina dans l’embarras général. David Brandon prit congé et s’en alla au hasard par les rues rêvant aux étoiles, l’âme satisfaite de la bonne action commise qui n’avait échoué que superficiellement. Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah. Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit à battre en songeant à la chère et radieuse belle qui était derrière ce seuil, qu’il n’avait pas encore franchi. Il se représentait la flamme amoureuse de ses yeux, car elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle. Il regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt. Après tout serait-ce si déplacé d’aller la voir? Il s’en alla deux fois, et la troisième, défiant les convenances, il frappa à la porte, son cœur frappant presque aussi fort dans sa poitrine.
XXI
L’OMBRE DE LA RELIGION
La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée en l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût la maîtresse rentrant du Lane chargée d’une quantité de vivres et d’une provision de mauvaise humeur. Elle l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus tard Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant une odeur de cuisine.
--Comment osez-vous venir ce soir! demanda-t-elle, mais la phrase mourut sur ses lèvres.
--Que vos joues sont chaudes! dit-il et la caressant amoureusement de ses doigts, je vois que ma petite fille est contente de me revoir.
--Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson pour Yomtov, dit-elle en riant gaiement. Vous n’aviez pas le droit de venir ce soir et de me surprendre comme je suis, toute couverte de graisse et décoiffée, ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée pour recevoir des visites.
--C’est moi que vous appelez une visite! protesta-t-il. Selon votre apparence on dirait que vous êtes toujours habillée, vous êtes ravissante.
Puis la conversation devint moins intelligible et le premier symptôme du retour à la raison se manifesta par la question suivante:
--Quelle traversée avez-vous eue?
--La mer était mauvaise, mais je la supporte bien.
--Et les parents de ce pauvre garçon?
--Je vous ai écrit à leur sujet.
--Oui, mais quelques mots seulement.
--Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère, c’est trop pénible. Venez, que je baise vos yeux pour en effacer ce petit regard triste! là, encore un autre, celui-là était pour l’œil droit, voilà pour le gauche. Mais où donc est votre mère?
--Oh, ne faites pas l’innocent! Comme si vous ne l’aviez pas vue sortir de la maison!
--Parole d’honneur, non! dit-il en souriant. Pourquoi devrais-je savoir. Ne suis-je pas accepté comme gendre, dans cette maison, timide petite sotte! Quelle bonne idée vous avez eue d’en toucher un mot! Venez, que je vous embrasse pour cela! Oh! si, il le faut, vous le méritez, et quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée. Voilà! Et maintenant où est le vieux? Je dois recevoir sa bénédiction, je le sais, et je voudrais que cela soit fait!
--Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure; il faut en parler plus respectueusement, dit Hannah avec conviction.
--Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse me donner et elle vaut... mais je n’essayerai pas de l’estimer.
--Ce n’est pas de votre ressort, hein?
--Je ne sais pas; je me suis beaucoup occupé de pierreries; mais où est le rabbin?
--Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble le Chomutz. Il ne veut se fier à personne. Il se glisse sous tous les lits, cherchant avec une chandelle les miettes égarées, il examine toutes les armoires et toutes les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là que je garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas le feu à la maison comme il l’a fait un jour. Et puis une année--oh, que c’était drôle!--après qu’il eut fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il découvrit une miette de pain audacieusement plantée, devinez où? dans son livre de prière! Mais, lui dit-elle en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais! Elle le prit par les épaules et examina son veston, n’avez-vous pas quelques miettes sur vous? Cette chambre est déjà Pesachdik.
Il semblait douter.
Elle le mena à la porte.
--Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil, sinon il nous faudra recommencer le nettoyage de la pièce.
--Non! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci.
--Quoi?
--La bague.
Elle poussa un petit cri de surprise.
--Oh, vous l’avez apportée?
--Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à croire que la raison pour laquelle vous m’avez tout de suite envoyé me promener sur le Continent était de bien vous assurer que votre bague de fiancée fût «made in Germany». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre bague. Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des bagues en Allemagne, est d’être bien certain de n’avoir pas de diamants parisiens. Ils sont si profondément patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce pas, Hannah?
--Oh, montrez-la-moi! Ne parlez pas tant, dit-elle en riant.
--Non, dit-il pour la taquiner; je ne veux plus d’accidents! Je vais attendre pour être sûr que vos parents m’aient serré dans leurs bras. Les lois rabbiniques sont pleines d’écueils; je pourrais vous toucher le doigt de telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si vos parents allaient dire non...
--Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en plaisantant.
--Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant, mais ce serait une belle déconfiture.
--Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera réduit en cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à la cuisine suivie de son amoureux. Là, insensible à l’étonnement que témoignait la servante, David Brandon se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes du foyer. C’était une cuisine bien ordonnée, les dressoirs couverts d’ustensiles reluisants et la sombre lueur rouge du feu, sur lequel les morceaux de poissons se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile, remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde et de doux confort. L’imagination de David transporta la cuisine dans son home futur, et il fut tout ébloui à l’idée d’habiter un tel paradis, seul avec Hannah. Il avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais au fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie régulière. Son passé lui apparaissait vide et sans joie. Il sentait des larmes lui monter aux yeux à la vue de cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée à lui. Il n’était pas modeste; mais en ce moment, il se demandait s’il était digne de mériter cette confiance, et c’est avec révérence qu’il lui caressait les cheveux. Un moment après, la friture fut achevée et le contenu du poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de Reb Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier de la cuisine et les amoureux demeurèrent sur terre. Le rabbin avait récolté une minuscule moisson de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être deux fois sûr, une expédition finale, à la recherche du levain, serait encore faite. Hannah prit le petit paquet et, en échange, présenta son fiancé.
Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain matin, mais il lui souhaita la bienvenue aussi cordialement qu’Hannah eût pu le souhaiter.
--Le Très-Haut vous bénisse! dit-il dans son beau langage étranger. Puissiez-vous être pour mon Hannah un aussi bon mari qu’elle sera pour vous une bonne épouse!
--Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui serrant chaleureusement la main.
--Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël, dit le rabbin en souriant, malgré que sa voix trahît l’inquiétude, mais j’espère que vous tiendrez une maison kosher?
--Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons le faire, ne fût-ce que pour le plaisir de vous avoir parfois à dîner chez nous.
Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule.
--Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui dit-il, mon Hannah vous l’apprendra, Dieu la bénisse! La voix de Reb Shemuel était un peu émue. Il se pencha et embrassa le front d’Hannah: J’étais moi-même un peu «link» avant d’épouser Simcha, conclut-il d’un air encourageant.
--Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en répondant au regard malicieux du rabbin, je gage que vous n’avez jamais sauté un Mitzvah, même quand vous étiez garçon.
--Oh si! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard malicieux se transformant en un bon sourire. Quand j’étais célibataire, je n’avais pas observé le précepte du mariage, voyez-vous?
--Est-ce que le mariage est un Mitzvah? demanda David amusé.
--Certainement, dans notre religion tout ce qu’un homme doit faire est un Mitzvah, même quand cela lui est agréable.
--Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes actions, fit David en riant, car je me suis toujours diverti. Vraiment ce n’est pas une mauvaise religion après tout.
--Une mauvaise religion! répéta Reb Shemuel gaiement, attendez de l’avoir goûtée. Il est clair que vous n’avez jamais eu un bon enseignement. Vos parents sont-ils encore en vie?
--Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant! dit David devenant grave.
--Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux d’Hannah vécurent. Il sourit à l’humour de cette phrase et Hannah lui prit la main et la serra tendrement. Ah, ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent d’optimisme très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un cœur de bon Juif au fond de vous-même, David mon fils. Hannah, apporte le vin yomtovdik, nous allons boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta mère rentrera à temps pour se joindre à nous.
Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été de sa vie. Elle pleura un peu, rit un peu, et s’attarda un moment pour reprendre une contenance et permettre aux deux hommes de faire connaissance.
--Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah? demanda le rabbin en clignant de l’œil, car tout s’accordait à le rendre heureux comme un roi. Je crois comprendre que c’est un de vos amis.
--Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout; mais je viens par hasard de passer une heure avec lui. Il va très bien, répondit David en souriant. Il est sur le point de se remarier.
--Son premier amour, sans doute? dit le Rabbin.
--Oui; on y revient toujours, dit David gaiement.
--C’est vrai, c’est vrai! dit le rabbin, je suis heureux qu’il n’y ait pas eu d’ennuis!
--D’ennuis? comment eût-il pu y en avoir? Léah savait que ce n’était qu’une plaisanterie. Tout est bien qui finit bien et nous pourrons peut-être nous marier tous deux le même jour et risquer de nouvelles erreurs. Ha ha! ha!
--Alors, votre désir est de vous marier vite?
--Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous, souvent elles se rompent.
--Alors, je suppose que vous en avez les moyens?
--Oh oui, je puis vous montrer mon...
Le vieillard l’arrêta de la main.
--Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie agréable, c’est tout ce que je demande. Quel est votre métier?
--J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte entrer dans les affaires.
--Quelles affaires?
--Je ne suis pas encore décidé.
--Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat? demanda le rabbin avec anxiété.
David hésita une seconde. Dans certaines affaires le samedi est le meilleur jour, mais cependant il sentait qu’il n’était pas assez radical pour rompre délibérément avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son établissement, sa religion était devenue plus réelle. En plus il devait sacrifier quelque chose à Hannah.
--Soyez sans crainte, sir.
Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec reconnaissance.
--Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua David après un moment d’émotion, vous ne vous souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de vous des tas de bénédictions et de halfpence quand j’étais gamin. Je crois même que ce sont ces derniers que je préférais à cette époque.
Il sourit pour dissimuler son émotion.
Reb Shemuel était rayonnant.
--Vraiment? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de vous, mais j’ai béni tant de petits enfants. Naturellement, vous viendrez au Seder demain soir, et vous goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la famille maintenant.
--Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le Seder avec vous, répondit David se sentant de plus en plus attiré vers le vieillard.
--A quelle Shool irez-vous pour Pâque? Je puis vous avoir une place dans la mienne si vous n’avez encore rien arrangé.
--Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm d’aller à la petite synagogue dont il est le président. Il paraît qu’ils manquent de Cohenim, et je suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation.
--Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen?
--Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner la bénédiction lors de la dernière Expiation. Vous voyez que je suis loin d’être un pécheur en Israël.
Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel avait pâli. Ses mains tremblaient.
--Qu’y a-t-il? vous êtes malade s’écria David.
Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front avec le poing: Ach Gott! dit-il, pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt? mais grâce à Dieu je l’apprends à temps.
--Vous apprenez quoi? dit David craignant que le vieillard ne déraisonnât.
--Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel d’une voix saccadée et tremblante.
--Eh? quoi? demanda David consterné.
--C’est impossible.
--De quoi parlez-vous, Reb Shemuel!
--Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser un Cohen.
--Ne peut pas épouser un Cohen? Mais je croyais qu’ils appartenaient à l’aristocratie israélite?
--C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une femme divorcée.
Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune homme. Son cœur battit comme mû par une machine puissante. Sans y rien comprendre, l’aventure antérieure d’Hannah lui faisait entrevoir de graves complications.
--Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah? demanda-t-il presque à mi-voix.
--La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne peut pas épouser un Cohen.
--Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée? cria-t-il d’une voix rauque.
--Et pourquoi non? Le _House of Judgement_ n’a-t-il pas autorisé le divorce?
--Grand Dieu! s’écria David, alors Sam a ruiné notre vie! Il s’arrêta un instant pétrifié, puis il essaya de tourner la difficulté. Un moment plus tard, il éclata:
--C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques; ceci n’est pas du Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a jamais fait de loi semblable.
--Chut! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte Torah. Ce n’est pas seulement la doctrine rabbinique dont vous parlez comme un Epicurien. C’est dans le Lévitique XXI, 7: «Ils ne prendront point une femme répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu; c’est pourquoi tu le regarderas comme païen, car il offre le pain de ton Dieu; il te sera saint, car je suis saint, moi qui vous sanctifie».
Pendant un instant David fut accablé par la citation, la Bible était encore un livre sacré pour lui. Puis il s’écria, indigné:
--Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme celui-ci!
--Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel.
--Alors c’est la loi du diable! s’écria David, perdant son sang-froid.
La physionomie du rabbin devint sombre comme la nuit. Il y eut un moment de silence et d’épouvante.
--Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques verres qu’elle avait soigneusement époussetés. Elle s’arrêta, poussa un cri et put à peine tenir le plateau dans ses mains: Qu’y a-t-il? Qu’est-il arrivé? demanda-t-elle avec anxiété.
--Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne ce soir, s’écria David brutalement.
--Grand Dieu! dit Hannah, les roses de la joie se fanant sur ses joues. Elle déposa le plateau sur la table et courut se blottir dans les bras de son père. Qu’y a-t-il? qu’est-ce, père? cria-t-elle, vous ne vous êtes pas disputés, n’est-ce pas?
Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les suppliait tous deux du regard.
--Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix froide et cassante. Vous rappelez-vous votre mariage pour rire avec Sam?
--Oui! Juste ciel! je devine. Il y avait quand même quelque chose à redire au Gett.
Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il s’adoucit un peu.
--Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette sainte religion vous classe parmi les femmes divorcées, et vous ne pouvez pas m’épouser parce que je suis un Cohen.
--Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes un Cohen? reprit Hannah terrifiée à son tour.
--Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel d’un ton grave et solennel. C’est votre ami Levine qui s’est trompé et non pas la Torah.
--La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une simple plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout.
--Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard d’une voix sévère qui tremblait pourtant de compassion et de pitié. Sur sa tête est le péché, sur sa tête est la responsabilité.
--Père! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on rien faire?
Le vieillard secoua tristement la tête.
La pauvre petite figure était blême et exprimait une douleur trop profonde pour les larmes. Le choc était trop brusque, trop terrible. Elle s’effondra, désespérée, sur une chaise.
--Quelque chose doit être fait, quelque chose sera fait! tonna David. J’en appellerai au grand rabbin.
--Et que peut-il faire? Peut-il enfreindre la Torah? demanda Reb Shemuel avec pitié.
--Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un grain de bon sens il verra que notre cas est une exception, et ne peut encourir les rigueurs de la Loi.
--La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel doucement, citant le texte hébreu: la Loi de Dieu est parfaite et éclaire les yeux. Soyez patients, dans votre tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de Dieu. Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le nom du Seigneur.
--Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah! Elle s’est évanouie.
--Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant ses yeux clos. Ne soyez pas si décisif, père, consultez une fois encore vos livres. Peut-être y a-t-il une exception en pareil cas.
Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule.
--N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah, s’il y avait une lueur d’espoir je ne la cacherais pas. Soyez une bonne fille, ma chérie, et supportez votre épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en Dieu, mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus grand bien. Allons, levez-vous. Dites à David que vous serez toujours son amie, et que votre père l’aimera comme s’il était son fils.
Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un spasme violent lui traverser la poitrine.
--Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne puis pas. Ne me le demandez pas.
David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits, pétrifié. Les sévères figures de marbre des vieux Rabbins du Continent, accrochés au mur, semblaient froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris et de révolte. Quel tas de fripons et de bigots ils avaient dû être! Reb Shemuel se pencha et prit la tête de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux étaient clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de silencieux sanglots.
--L’aimiez-vous tant que cela, Hannah? murmura le vieillard.
Les sanglots répondirent, devenant plus forts.
--Mais vous aimez plus encore votre religion, mon enfant? murmura-t-il avec angoisse. Elle vous consolera.
Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion ils le gagnèrent.
--Oh Dieu! Dieu! gémit-il, quel péché ai-je commis pour que Tu punisses ainsi mon enfant!
--Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant plus, c’est votre bigoterie à vous-même. N’est-ce pas assez que votre fille ne vous demande pas d’épouser un chrétien! Soyez heureux de cela, mon brave homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions, nous vivons au dix-neuvième siècle.
--Et quoi? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La Torah est éternelle. Remerciez Dieu pour votre jeunesse, votre santé et votre vigueur, et ne Le blasphémez pas parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de votre cœur et l’inclination de vos yeux.
--Le désir de mon cœur! répliqua David. Vous imaginez-vous que je ne pense qu’à ma propre souffrance! Voyez votre fille et songez à ce que vous lui faites, avant qu’il soit trop tard.
--Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher? demanda le vieillard. C’est la Torah, en suis-je responsable?
--Oui, répondit David par simple esprit de révolte.
Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par une inspiration soudaine:
--Qui le saura jamais? Le Maggid est mort. Le vieil Hyams est parti en Amérique, m’a dit Hannah. Il y a mille chances contre une pour que les parents de Léah aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique. S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille chances contre une qu’ils ne pensent pas à dire deux et deux font quatre. Il faut un Talmudiste comme vous pour songer à considérer Hannah comme une femme divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois mille chances contre une pour qu’ils ne le disent à personne. Il n’est pas besoin que vous procédiez vous-même à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie. Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité, je ne lui dirai pas que je suis un Cohen.
Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant le Rabbin pendant une minute. Hannah poussa un cri de joie.
--Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne ne le sait. Oh Dieu merci, Dieu merci!
Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du vieillard se leva lente et triste.
--Dieu merci! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer son nom, alors que vous proposez de Le profaner? Me demandez-vous à moi, votre père, Reb Shemuel, de consentir à une telle profanation du Nom?
--Et pourquoi pas? dit David en colère. De qui une fille doit-elle implorer la pitié, sinon de son père?
--Seigneur ayez pitié de moi! murmura le vieux Rabbin, se couvrant le visage de ses mains.
--Allons, allons! dit David avec impatience, soyez raisonnable. Ce n’est en aucune manière indigne de vous. Hannah n’a jamais été réellement mariée, de sorte qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt qu’à la lettre.
Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues étaient pâles et humides, et son expression était sévère et solennelle.
--Pensez donc, continua David avec passion, en quoi suis-je supérieur à un autre Juif--à vous par exemple--pour que je ne puisse pas épouser une femme divorcée?
--C’est la Loi, vous êtes un Cohen--un prêtre.
--Un prêtre--Ha! ha! ha! fit David en riant d’un rire amer, un prêtre au dix-neuvième siècle! Alors que le Temple est détruit depuis mille ans!
--Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu! dit Reb Shemuel. Nous devons nous tenir prêts à le faire.
--Oh oui, je suis prêt, ha! ha! ha! un prêtre! béni par Dieu! moi, un prêtre! ha! ha! ha! Savez-vous en quoi consiste ma sainteté? A manger de la viande tripha, à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je suis trop saint pour épouser votre fille? Oh, c’est trop drôle!
Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux en proie à une gaieté excessive. Son rire était effrayant, Reb Shemuel tremblait des pieds à la tête. Les joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle paraissait accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins terrible que le rire de David.
David éclata de nouveau:
--Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour! Savez-vous ce que les enfants disent des prêtres quand nous vous donnons la bénédiction, à vous gens ordinaires? Ils disent, que si vous nous regardez une fois pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et deux fois vous mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse, celle-là, hein? Ha! ha! ha! vous êtes aveugle déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha! ha! ha!
Un autre silence terrible suivit. «Ah! très bien, conclut David, son amertume se transformant en ironie, et le premier sacrifice que le prêtre est appelé à faire est celui de votre fille. Mais je ne veux pas, Reb Shemuel, écoutez mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle offre elle-même sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle et moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit retomber. C’est vous qui accomplirez le sacrifice.»
--Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit le vieillard d’une voix brisée. Qu’est-ce en comparaison des souffrances que nos ancêtres ont souffert pour la gloire de Son Nom?
--Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration, répondit David avec sauvagerie.
--Mon Dieu! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas mourir pour rendre Hannah heureuse? balbutia le vieillard; mais Dieu a mis le fardeau sur ses épaules et je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir, je dois vous demander de vous retirer, vous ne faites qu’alarmer mon enfant.
--Que dites-vous, Hannah? Désirez-vous que je m’en aille?
--Oui, à quoi cela sert-il... à présent, soupira Hannah de ses lèvres pâles et tremblantes.
--Mon enfant! dit le vieillard avec pitié; et il la pressa sur son cœur.
--Très bien! dit David d’une voix étrangement brusque et à peine reconnaissable. Je vois que vous êtes père et fille. Il prit son chapeau, et tourna le dos devant cette étreinte tragique.
--David! appela Hannah d’une voix mourante, en lui tendant les bras.
Il ne se retourna pas.
--David! Sa voix était semblable à un cri.
--... Vous n’allez pas me quitter?
Il la regarda d’un air triomphant.
--Ah, vous me suivrez! vous serez ma femme!
--Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux pas vous répondre maintenant. Laissez-moi réfléchir. Adieu, très cher, adieu!
Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et l’embrassa passionnément. Puis il sortit précipitamment.
Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un silence plein de compassion.
Elle sanglota:--Oh qu’elle est cruelle, votre religion! cruelle, cruelle!
--Hannah! Shemuel! où êtes-vous? appela tout à coup la voix joyeuse de Simcha, dans le corridor. Venez voir les belles volailles que j’ai achetées, vrais metsiahs. Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous aurons!
XXII
LE SOIR DU SEDER
Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther, le soir du Seder était une heure enchantée. Les mets étranges et symboliques, les herbes amères, le mélange sucré des pommes et des amandes, les épices et le vin, l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes de vin de raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec leurs croûtes marbrées, certains spécialement épais et sucrés, les mélodies et les vers hébraïques, si particuliers, avec leurs rimes et leurs assonances sonores, l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme celui pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans le vin on le secoue par dessus l’épaule en signe de répudiation pour les dix plaies d’Egypte, cabalistiquement multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout cela l’impressionnait profondément et faisait coïncider l’approche de chaque Pâque avec une foule de perspectives agréables et le sentiment du privilège d’être heureusement née une enfant juive. Elle associait pourtant vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse délivrance de ses ancêtres lui apparaissant dans les brumes de l’antiquité comme un conte de fée, réel sans doute, mais plus aisément imaginable pour cela. Et cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa race, qui anticipant sur le positivisme immortalise son histoire en en faisant une religion.
Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats, ils étaient communs, appartenant à la qualité appelée seconde. Car le pain sans levain de la bienfaisance n’est pas nécessairement une nourriture délectable: mais peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très ordinaire. L’originalité de la nourriture rendait la vie moins journalière, plus pittoresque aux simples enfants du ghetto, dans l’existence desquels la continuelle alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs et des réjouissances et la variété des mets, apportaient la diversité et le soulagement. Emprisonnés dans l’enceinte de quelques rues étroites, noires et sombres, boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit de l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa propre flamme intérieure, et l’alchimie de la jeunesse avait encore le pouvoir de transformer le plomb en or. Aucune petite princesse, dans les palais des contes de fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter le plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du Seder, où son père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se prélassait royalement sur deux chaises garnies de coussins comme le prescrit le Din. Le premier ministre d’un monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de mépris pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude symbolique du sybarite. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort, a dit un grand maître en Israël. Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien mort? Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements et ses cités de trésors, gisait au fond de la Mer Rouge, frappé par les deux cent cinquante plaies, et même s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, rester en vie et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine, alors même, il ne serait plus que poussière et cendres, de quoi permettre à d’autres pécheurs de s’en couvrir. Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré de sa famille, et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres et aux affamés. Les petites puces ont de plus petites puces, et Mosès Ansell n’était jamais tombé assez bas pour que le soir des soirs, alors que l’esclave s’assied au rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, généralement représenté par quelque _greener_, nouvellement arrivé, ou quelque brave vagabond rendu au Judaïsme pour la circonstance, et acceptant une place à la table, dans cet esprit de camaraderie, qui est un des traits de caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une solennité trop rigoureuse; et une gaieté bruyante régnait parmi les petits, surtout aux temps heureux où leur mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le motso destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle désirait. Hélas! il est à craindre que les ambitions de Mrs Ansell ne visassent pas bien haut. La gaieté augmentait encore quand le fils cadet, c’était toujours le pauvre Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, ouvrait le bal en demandant d’une voix charmante, avec un air de parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait à aucun autre soir, à cause des nombreuses et curieuses particularités de la nourriture et des manières (qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa vue. Sur quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée, y compris l’interrogateur, répondaient invariablement sur une mélodie correspondante: «Nous fûmes esclaves en Egypte» et commençaient à raconter dans tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se rafraîchir, l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance, accompagnée de nombreuses digressions concernant Haman et Daniel et les sages de Bona Berak, l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui existe, se terminant par une ballade allégorique comme celle de «La Maison que Jacques bâtit», qui raconte l’histoire d’un petit enfant qui fut mangé par un chat, qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau, qui fut bue par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur, qui fut tué par l’ange de la mort, qui fut tué par le Seigneur. Béni soit-Il!
Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans des manuscrits ornés de riches enluminures--la seule forme de l’art pictural dans laquelle les Juifs aient excellé--mais les Ansell avaient de petits livres pauvrement imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement comiques, préraphaélites en perspective, d’un dessin ridicule, représentant les miracles de la Rédemption, Moïse ensevelissant l’Egyptien et divers autres passages du texte. Dans l’une, un roi se trouvait en prière au temple devant une bombe faisant explosion, destinée à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans une autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une jupe et d’une jaquette élégantes, se tenait debout derrière la porte de la tente, une grande villa isolée, au bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux et des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois messagers célestes, discrètement déguisés sous de lourdes ailes.
Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune des quatre coupes et quelle déception et quel badinage quand la coupe ne devait être que soulevée, quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, très gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide pendant les manœuvres digitales, lorsque le vin doit être projeté de la coupe au récit de chacune des plaies. Quel moment solennel que celui pendant lequel on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets, pour la délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite la porte toute grande pour son entrée. Ne pouvait-on pas entendre le bruissement de son esprit rôdant à travers la pièce? Et qu’importe si le niveau du liquide ne baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge? Elie, bien qu’il n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément dans toutes les parties du monde, eût eu quelque peine à accomplir le miracle plus grand encore, de vider tant de millions de gobelets. Les historiens attribuent la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de faire voir au peuple que le sang d’un enfant chrétien ne figure pas dans la cérémonie; et, par hasard, la science a illuminé la superstition naïve d’une lueur tragique plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions ont dégénéré en de rares manifestations telles qu’un cri poussé dans le trou de la serrure par les voyous des environs quand ils entendent les étranges mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales; alors les chanteurs s’arrêtent un instant, troublés; et l’un d’eux dit: «C’est sans doute quelque brute de Chrétien;» puis ils reprennent le fil de la chanson.
Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière coupe de vin vidée, et qu’il était l’heure de s’aller coucher, combien douce était la sensation de sainteté et de sécurité qui régnait encore! Il n’était pas besoin de dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien d’Israël, qui jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller sur eux et d’éloigner les esprits malins. Les anges étaient près d’eux, Gabriel à leur droite, Raphaël à leur gauche et Michel derrière eux.
Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant les sombres réduits et illuminaient les vies obscures.
Dutch Debby était assise à côté de Mrs Simons à la table de la fille mariée de cette bonne âme, la même qui avait nourri la petite Sarah. Les fréquents éloges d’Esther avaient procuré à la pauvre et chétive couturière ce grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson du couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient deux morceaux de poisson frit envoyé à Mrs Simons par Esther Ansell. Ils représentaient la plus belle revanche de la vie d’Esther, et celle-ci était pleine de remords envers Malka en se rappelant que c’était à son or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui écrire de sa plus belle main une lettre d’excuse.
Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le maître de la maison voulait à tout prix traduire l’hébreu en jargon, mot à mot, mais personne ne le trouvait ennuyeux, surtout après le souper. Pesach était assis, la main dans la main de Fanny dont le mariage approchait, Becky régnait dans toute sa gloire, coiffée avec une élégance agressive. Elle était insolemment «disponible» éblouissant consciemment le pauvre Pollack que nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat, chez Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme aux jambes mal assorties; et soyez sûrs que Malka ayant rapporté la brosse à habit, trônait majestueusement à la table de Milly, et que Sugarman le Shadchan pardonna à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle, alors que Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche des commissions de cigares pascals, rêvait au grand exode. Comment le _Shalotten Shammos_ aurait-il pu n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée sans que personne pût le contredire, et comment Karlkammer eût-il pu se croire ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième ciel, lequel, d’après les calculs de la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième.
Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance à l’ex-veuve Finkelstein, et Guedalyah l’épicier de célébrer la réjouissance annuelle en compagnie d’une cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par dérision, et particulièrement quand les portes s’ouvraient pour la venue d’Elie: les mots durs ne brisent pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de l’insulte.
* * * * *
Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel, l’odeur de son cigare du Sabbat n’étant pas arrivée jusqu’aux narines du vieillard. C’était un grand soir pour Pinchas, dont les ferventes aspirations nationalistes se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance d’Egypte; quoiqu’il considérât cette dernière comme mythique, tout au moins dans ses détails. Ce fut une soirée terrible pour Hannah, assise en face de lui sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et crispée, bougeant et parlant machinalement. Son père lui jetait de temps à autre un regard compatissant, avec la certitude que le plus mauvais moment était passé. Sa mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de la crise, ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle n’avait même jamais vu son futur gendre si ce n’est à travers l’objectif d’un appareil photographique. Elle éprouvait du regret, et voilà tout. Maintenant qu’Hannah avait rompu la glace et accepté un jeune homme, peut-être y avait-il de l’espoir pour les autres.
Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit d’Hannah. L’amour lui-même est aveugle pendant ces silences tragiques qui séparent les âmes.
Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante, elle ne put dormir; l’activité fébrile de son esprit rendait tout sommeil impossible, et un secret instinct lui disait que David veillait, lui aussi; que tous deux, dans le silence de la ville qui dormait, ils luttaient dans l’ombre contre le même problème terrible, et que jamais ils n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le matin elle reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment été mise dans la boîte aux lettres par David. Elle demandait une entrevue pour dix heures au coin des Ruines: il ne pouvait naturellement pas venir chez elle. Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant un petit panier. Une activité joyeuse régnait dans le ghetto, comme un gai bruit de fête; l’air résonnait des gloussements rauques d’innombrables volailles qui prennent la route de l’abattoir toute maculée de sang et jonchée de plumes; des professionnels sacrificateurs y maniaient les couteaux rituels et des gamins armés de petits braseros parcouraient les Ruines en vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice des dernières miettes de levain. Personne ne remarqua les deux formes tragiques dont la vie dépendait de ces quelques minutes de conversation échangées au milieu de la foule tumultueuse.
Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant Hannah qui venait à lui.
* * * * *
--Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant longuement la main. La paume de la sienne était brûlante et celle d’Hannah était sans force et glacée. La violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang de la tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait. En se regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les yeux de l’autre.
--Marchons un peu, dit-il.
Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était glissant et boueux. Le ciel était gris; mais la gaieté de la foule neutralisait la sombre misère du paysage.
--Eh bien? demanda-t-il tout bas.
--Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer, murmura-t-elle.
--Laissez-moi porter votre panier.
--Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé?
--De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps que je vivrai!
--Ah! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup réfléchi et je ne vous abandonnerai pas. Mais notre mariage devant la Loi Juive est impossible, nous ne pourrions nous marier dans aucune synagogue sans que mon père le sût, et il informerait aussitôt les autorités de l’obstacle qui s’oppose à notre union.
--Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique où personne ne saura rien, nous trouverions là quantité de rabbins pour nous marier. Rien ne me lie à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront plus indulgents quand vous serez par delà les mers. Le pardon est plus facile de loin. Qu’en dites-vous, chérie?
Elle secoua la tête.
--Pourquoi nous marier à la Synagogue? demanda-t-elle.
--Pourquoi? répéta-t-il inquiet.
--Oui, pourquoi?
--Mais parce que nous sommes Juifs.
--Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser la Loi juive? demanda-t-elle simplement.
--Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi? je ne doute pas que la Bible ait raison d’avoir fait les Lois qu’elle prescrit. Quand les premiers feux de ma colère furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au temps où nous possédions un temple, et elles ne peuvent plus s’appliquer à un divorce pour rire comme était le vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous demande pardon, ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles aient, de même qu’ils font encore une affaire de ce que la viande soit kosher. En Amérique ils sont moins stricts, et de plus ils ne sauront pas que je suis un Cohen.
--Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut pas de duplicité. Quelle raison avons-nous de chercher la sanction d’un rabbin? Si la Loi juive ne peut nous unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions. Je n’ai pas pénétré aussi profondément que vous les questions religieuses.
--Ne soyez pas ironique, interrompit-il.
--Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces éternelles cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui s’enroule autour de vous, comprimant davantage votre vie à chaque tour, et maintenant elle est devenue trop opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi, si nous décidons de rompre avec elle, prétendre nous y conformer? Que vous importe le Judaïsme? Vous mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, quand cela vous plaît.
--Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde le fait à présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût voulu qu’on le vît monter dans un omnibus le jour du Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des quantités. Mais tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et il n’est pas possible de croire que ce fut Jésus. Un homme doit avoir une religion, il n’y a rien de meilleur, mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet ne vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le vôtre?
--Marions-nous honnêtement devant l’officier de l’Etat-Civil.
--Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu que nous soyons mariés, et vite.
--Dès que vous le voudrez.
Il saisit sa main pendante et la serra passionnément.
--Voilà ma toute plus chère Hannah! Oh si vous pouviez savoir ce que j’ai souffert hier soir quand vous paraissiez vous éloigner de moi!
Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec anxiété. Puis David dit:
--Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à Londres?
--J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le dites, il serait peut-être préférable de voyager. La rupture sera moins pénible si nous rompons avec tout, si nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître contradictoire, mais vous comprenez ce que je veux dire.
--Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle vie dans un ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous à nos amis l’occasion de battre froid. Ils inventeront toutes sortes de raisons malicieuses pour lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool, et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer notre union comme illégale. Partons en Amérique comme je vous l’ai proposé.
--Très bien. Nous embarquerons-nous directement de Londres?
--Non, de Liverpool.
--Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant de partir?
--Une bonne idée; mais quand partons-nous?
--De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux!
Il la regarda aussitôt.
--Pensez-vous ce que vous dites? dit-il, son cœur battait avec violence comme pour se briser, des vagues de couleurs miroitantes lui passaient devant les yeux.
--Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que je pourrais affronter mon père et ma mère en sachant que je vais les blesser jusqu’au fond du cœur? chaque jour d’attente me serait une torture. Oh, pourquoi la religion est-elle un fléau?
Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle avait essayé de cacher. Elle conclut de la même manière calme.
--Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré notre dernière Pâque, nous mangerons du pain avec du levain, ce sera la rupture décisive. Emmenez-moi à Liverpool aujourd’hui même. David, vous êtes le mari de mon choix, je m’en remets à vous.
Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants qui contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla, et un éclair de candeur divine sembla pénétrer son âme.
--Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix mêlée de larmes.
Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole était superflue. Quand ils parlèrent enfin, leurs voix étaient calmes, la paix que donne la résolution était enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se sacrifier pour leur mutuel amour. Leur renoncement aux conventions, si naturel qu’il puisse paraître à l’étranger, leur apparaissait à eux comme une rupture cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles de leurs vies passées; ils s’aventuraient, la main dans la main, dans un sentier inexploré.
Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues tristes du ghetto, dans l’air froid et gris d’une matinée brumeuse, Hannah croyait marcher dans un jardin enchanté, en respirant l’odeur des roses de l’amour, mêlée à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté. Une vie nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle, les nuages et les entraves du passé s’évanouissaient enfin. La révolte instinctive, irraisonnée, nourrie par l’ennui et le mécontentement des conditions de sa vie et de celle de son entourage, avait, par une curieuse série d’accidents atteint précipitamment sa pleine force. La pensée allait se transformer en action, et la perspective d’agir inondait son âme d’une paix et d’une joie qui submergeaient tout sentiment d’humanité.
--A quelle heure pouvez-vous être prête? demanda-t-il avant de se séparer.
--A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne puis rien emporter et je n’ose rien préparer. Je pense que je pourrai trouver le nécessaire à Liverpool. Je n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre.
--Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux que vous!
--Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si vous étiez comme sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais pas tout pour vous.
--Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué jusqu’aux fibres par la grandeur de son sacrifice à l’amour qui se révélait à lui.
Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe, mais elle, elle s’arrachait aux racines profondes de la famille, aux conventions de son milieu et de son sexe; une fois encore il frémit au sentiment de son indignité, se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua:
--Je compte que mes bagages et les dispositions à prendre avant de quitter le pays occuperont toute la journée. Je dois voir au moins mon banquier mais je ne prendrai congé de personne; cela éveillerait les soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à neuf heures et nous prendrons l’express de dix heures à Euston. Si nous manquions celui-là, il nous faudrait attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, personne ne nous verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et tout ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages.
--Très bien, dit-elle simplement.
Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et par une inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague qu’il avait apportée la veille. Des larmes emplirent ses yeux en voyant ce qu’il avait fait. Ils se regardèrent à travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de toute intervention humaine.
--Adieu, bégaya-t-elle.
--Adieu, dit-il, à neuf heures.
--A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans se retourner.
Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement dans les heures et les heures se traînèrent lentement jusqu’au soir. Il faisait un vrai temps d’Avril, les averses et les rayons de soleil alternant capricieusement. Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe pour la fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs précieux, et mit le portrait de son père avec celui de son fiancé sur son cœur. Elle suspendit un manteau de voyage et un chapeau au porte-manteau près de la porte du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison. Elle se rendit peu utile à la cuisine ce jour-là, mais sa mère était pleine de tendresse pour elle, connaissant son chagrin. De temps en temps Hannah monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier regard sur toutes ces choses dont elle était si lasse, le petit lit de fer, l’armoire, les gravures encadrées, la cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes ces choses lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle les regardait pour la dernière fois. Elle examina tout, même le petit fer à friser et le carton plein de bouts de rubans, de mousseline et de dentelle, de fleurs fanées, d’éventails déchirés; et les corsets aux baleines cassées, et les jupons aux volants salis et les gants de bal à douze boutons avec leurs doigts noircis; et les vieilles écharpes roses défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses livres de prix qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne se pouvait pas. Elle parcourut le reste de la maison de haut en bas. Tout cela l’émouvait; mais elle ne pouvait maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit une lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace, certaine qu’ils fouilleraient la chambre pour y trouver quelque trace. Un moment elle se regarda avec curiosité: le carmin n’était pas encore revenu sur ses joues. Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille pour le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques. Aujourd’hui elle avait l’air d’une sainte en extase. Elle prit peur en se voyant. Elle avait vu sa figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, jamais elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que sa résolution était écrite sur tous ses traits de manière à ce que chacun pût la lire.
Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool. Elle y allait rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement. Le Ciel seul savait si jamais encore elle entrerait dans une synagogue; cette visite serait une autre étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme de sa résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement la main sur la tête, la bénissant en silence et levant vers les cieux des yeux reconnaissants. Hannah comprit trop tard cette fausse interprétation et en éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel décida d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue. Hannah s’assit parmi les fidèles clairsemés de la galerie des femmes et feuilleta machinalement un machzor, en contemplant, pour la dernière fois, l’enceinte sombre où les hommes étaient assis coiffés de leurs chapeaux haut-de-forme et vêtus de leurs habits de fête. De grands cierges de cire brûlaient tout autour dans de grands lustres dorés suspendus au plafond, dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres, dans des candélabres accrochés aux murs. Il régnait une atmosphère de joie sainte dans ce vieil et solennel édifice, avec ses piliers massifs, ses petites fenêtres latérales, ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de pieux donateurs.
La congrégation chantait les répons avec onction et jubilation. D’aucuns parmi les fidèles agrémentaient leur dévotion de petits bavardages, et derrière les barreaux de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux mous, qui répétaient vigoureusement ses _amen_ automatiques. Hélas, ce soir Hannah n’avait pas d’yeux pour observer les drôleries qui d’habitude éveillaient ses moqueries et ses rires. Une émotion véritable la gagnait, la même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa chambre. Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes de pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles se remplirent de foi aux réminiscences de sa jeunesse. Un jour, quand elle était une petite fille, son père lui avait raconté que parfois le soir de la pâque un ange sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de la Loi. Pendant des années elle avait regardé pour voir l’ange, ne perdant pas un instant de vue les rideaux. A la fin elle se découragea et conclut que sa vision n’était pas assez pure et que l’ange s’exhibait dans d’autres synagogues. Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, elle se prit à regarder involontairement l’arche, espérant presque en voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au Service du Seder en fixant son rendez-vous avec David le matin; mais pendant la journée, quand elle y pensa, un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était approprié! Ce soir marquerait _son_ exode de l’esclavage. Comme ses ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en hâte son repas, le bâton à la main, prête à partir en voyage. Avec quelle âme forte elle se mettrait en route vers la terre promise! Elle pensa ainsi pendant quelques heures, puis son humeur se modifia. Et plus le Seder approchait, plus elle reculait devant la cérémonie familiale. A la synagogue elle fut prise de panique, lorsque l’image de l’intérieur domestique s’offrit à son esprit: elle se vit fuyant dans la rue, allant rejoindre son amoureux, sans rien regarder en arrière.
Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous plus tôt, de manière à lui éviter une si douloureuse épreuve! Le chœur vêtu de noir chantait doucement. Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui à mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion dans les privilèges du chœur, susceptible de déranger les chantres dans les laborieuses fugues à quatre parties qu’ils exécutaient sans le secours de l’orgue.
Elle chantait: «Avec un perpétuel amour tu as aimé la maison d’Israël, ton peuple; tu nous as donné une Loi et des commandements, des statuts et des sentences. Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous reposerons et lorsque nous nous lèverons nous méditerons tes Lois; nous nous réjouirons dans les paroles de ta Loi et dans tes commandements pour jamais, car ils sont notre vie et la durée de nos jours; nous y penserons, jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous ton amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton peuple Israël!»
Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans son Machzor tandis qu’elle chantait. Bien qu’elle pût traduire chaque mot, le sens de ce qu’elle chantait ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir du chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et pourtant celles-ci lui semblaient fatidiques, chargées d’un message spécial. Ses yeux étaient humides quand les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se trouvaient les précieux rouleaux, avec leurs couvertures de soie et leurs sonnettes d’or, leurs écus et leurs grenades. Ah, si l’ange sortait maintenant! Si pendant un instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les marches blanches! Oh pourquoi ne venait-il pas la sauver!
La sauver? de quoi? Elle se posait cette question avec rage, en dépit de sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle jamais fait pour que jeune et jolie elle fût cruellement obligée de choisir entre le passé et le présent? C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier, marchant fièrement et honorablement sous le dais au milieu des regards et des congratulations de ses amis. Au lieu de tout cela elle était réduite à l’exil et aux ennuis d’un mariage secret. Non, non, elle ne voulait pas être sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance qui était coupable, non pas elle.
Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le Chazan chantant lentement le dernier vers agrémenté de nombreuses variations musicales.
Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation se déversa dans la rue parmi le bourdonnement des mutuels «good-yomtov». Hannah rejoignit son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par les étoiles, le long du pavé humide et luisant elle secoua les dernières influences de la Synagogue; toutes ses pensées convergèrent vers sa rencontre avec David, sa fuite éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se reposeraient du souper commémoratif de leur délivrance. Son sang coulait rapidement dans ses veines, elle attendait avec une impatience fébrile l’heure prochaine.
C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du Seder, comme en rêve, des images d’aventures tragiques lui traversant l’esprit. Le visage de son ami se présentait devant elle, tout près, tout près du sien, comme il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle frappait ses sens en lui transperçant le cœur. Lorsque Lévi posa la question préliminaire, elle se mit à penser à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui apporterait-elle à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui apportait à elle? Quelle serait la vie du pauvre rabbin et de sa femme? Les augures n’étaient guère favorables; mais les privilèges accordés à l’homme sont bien plus nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait réaliser bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait leur causer. Pauvre père! les cheveux blancs abondaient dans sa barbe, elle n’avait jamais remarqué combien il vieillissait. Et sa mère, sa figure était toute ridée; enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange que Melchisédec Pinchas! il chantait de tout son cœur la merveilleuse histoire! Le Judaïsme produisait vraiment des types bien curieux. Elle sourit à l’idée qu’elle eût pu être sa fiancée.
Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant qu’elle aurait besoin de forces. En apportant quelques assiettes de la cuisine elle regarda son chapeau et son manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait qu’une seconde pour les revêtir. Elle leur fit un petit signe de la tête pour leur dire: «Oui, nous nous reverrons bientôt». Pendant le repas elle se prit à écouter les monologues du poète, débités d’une voix aiguë et criarde.
Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire sur la grande conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec Pinchas et menée par ses ennemis qu’il comptait tous tuer sous peu, et qu’il avait, en attendant, emprisonnés comme des insectes morts, dans l’arbre d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se mit à secouer les volets et la pluie vint battre contre les carreaux. Reb Shemuel distribua les tranches d’afikoman avec un soupir de joie, et s’étalant sur ses oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter la prière comme les saints des psaumes qui chantent sur leurs lits. La petite pendule hollandaise de la cheminée sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle et tremblante elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups comme si c’était le seul moyen de savoir l’heure, comme si ses yeux n’avaient pas suivi les aiguilles qui avançaient, avançaient! Elle conservait le fol espoir que la sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait du temps pour réfléchir. Neuf! Elle attendait, son oreille espérant le dixième coup. Si seulement il était dix heures, il serait trop tard. Le danger serait passé. Elle demeurait assise suivant machinalement les aiguilles qui avançaient. Il était cinq minutes après l’heure. Elle était sûre que David l’attendait déjà au coin de la rue, en train de se mouiller et de s’impatienter. Ce n’était pas une belle nuit pour un enlèvement. Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux attendre jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais il ne craignait pas le temps; une fois qu’ils se seraient retrouvés, il la calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient, laissant irrévocablement l’ancien monde derrière eux. Elle demeurait assise, sa volonté paralysée, rigide, hypnotisée par l’atmosphère chaude et confortable de la chambre, par les vieux meubles familiers, la table de Pâque, avec sa nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les visages de son père et de sa mère, éloquents de l’appel de mille souvenirs. La pendule tintait clairement, fièrement comme un tambour de ralliement, la pluie battait impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait à travers les portes et les croisées. «Va-t’en, va-t’en!» criaient-ils, «Va où ton amoureux t’attend pour t’emmener vers le nouveau et l’inconnu». Et plus ils criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse prière: «Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des cieux, répandre la paix sur nous et sur tout Israël; et dites Amen».
Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf heures et demie. Hannah demeurait plongée dans un sommeil léthargique, muette, incapable de penser, ses nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde de mélodies familières. Soudain elle aperçut que les autres s’étaient levés et que son père lui faisait signe. Instinctivement elle comprit, se leva automatiquement et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson secoua son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta clouée au sol. Son père avait rempli de vin le gobelet d’Elie, et c’était son privilège annuel d’ouvrir la porte pour l’entrée du prophète. Par intuition, elle savait que David arpentait désespérément le trottoir de la maison, n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être sa lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait peur de le regarder, sa volonté était ferme et puissante, son imagination enfiévrée se le représentait comme le flot du grand océan venant se briser sur le seuil, menaçant de l’emporter dans le tourbillon mugissant de la destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre, et s’arrêta, comme si son devoir était accompli.
«Non, non», murmura Reb Shemuel, en désignant la porte d’entrée.
Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir également.
Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques mètres de corridor. Le manteau et le chapeau souriaient avec ironie, un tressaillement de défi la traversa, elle étendit la main vers le porte-manteau. «Fuis! fuis! c’est ton dernier espoir», dit le sang qui bourdonnait dans ses oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en un instant, comme illuminée, Hannah entrevit tout le long cours de sa vie future, s’étendant droit, tristement entre deux murs nus, droit, droit vers une tombe solitaire; elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus pour elle ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction de sa faiblesse, elle ouvrit brusquement la porte de la rue. La figure de David, blême et consternée, lui apparut dans la nuit. De grosses gouttes de pluie tombaient de son chapeau et coulaient le long de ses joues comme des pleurs. Ses vêtements étaient trempés de pluie.
--Enfin! murmura-t-il d’une voix rauque mais joyeuse, qu’est-ce qui vous a retenue?
--Boruch Habo! (bienvenu toi qui arrives!) dit la voix de Reb Shemuel pour accueillir le prophète.
--Chut! dit Hannah, écoutez un moment.
Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le mugissement du vent. «Déverse la colère sur les païens qui ne te connaissent pas et sur les royaumes qui n’invoquent pas ton nom; parce qu’ils ont détruit Jacob et abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et frappe-les de Ta juste colère. Poursuis-les de Ton courroux et détruis-les sous les cieux du Seigneur.»
--Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus un instant à perdre. Mettez votre manteau. Nous allons manquer le train.
Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse elle sortit la bague de sa poche et la glissa dans sa main.
--Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde, et elle lui ferma la porte au nez.
--Hannah!
Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente, assourdi comme un son inarticulé. Il secoua violemment la porte dans un accès de rage.
--Qui est-ce? quel est ce bruit? demanda la femme du rabbin.
--C’est sans doute quelque brute de chrétien qui crie dans la rue, répondit Hannah.
C’était plus vrai qu’elle ne le pensait.
La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais les enfants du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés par la foi, l’espoir et la joie. Chassés d’un rivage à l’autre à travers les âges, ils avaient enfin réalisé l’aspiration nationale--la paix--dans un pays où l’on pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise dans sa mansarde de Royal Street la petite Esther Ansell rêvait le cœur plein d’une vague et tendre poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, auquel, s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie meilleure qu’apporteraient les années.
TABLE
I.-- 5 II.--Le Sweater 16 III.--Malka 36 IV.--La rédemption du fils et de la fille 58 V.--L’émigrant pauvre 78 VI.--Reb Shemuel 94 VII.--Pinchas, le poète 105 VIII.--Esther et ses enfants 124 IX.--Dutch Debby (_Déborah la Hollandaise_) 141 X.--Une famille taciturne 152 XI.--Le bal du Pourim 161 XII.--L’espoir de la famille 179 XIII.--La Ligue de la Terre-Sainte 197 XIV.--Shosshi Shmendrik fait sa cour 216 XV.--La lune de miel des Hyams 236 XVI.--Le vendredi soir des Hébreux 252 XVII.--Chez les Grévistes 268 XVIII.--L’espoir qui s’éteint 287 XIX.--«For auld lang syne, my dear» 301 XX.--Le Singe mort 313 XXI.--L’ombre de la religion 324 XXII.--Le soir du Seder 341
Achevé d’imprimer le premier août mil neuf cent seize pour G. CRÈS et Cie par G. Clouzot, à Niort
NOTES DU TRANSCRIPTEUR
Les erreurs typographiques manifestes ont été corrigées. Au chapitre XIX on a ajouté entre doubles crochets une réplique manquante, traduite de l’original anglais.