Chapter 3 of 7 · 1413 words · ~7 min read

partie d

’une association qui penserait autrement que le peuple, peut-être contrairement à la pensée du peuple. Il y aurait même un péril à laisser un futur citoyen pendant vingt ans en dehors de la pensée nationale, c’est-à-dire en dehors de la communauté. Figurez-vous cinq ou six abeilles élevées à part et en dehors des lois, des règles, de la constitution de la ruche; et figurez-vous que de ces groupes d’abeilles il y en eût des centaines dans la ruche. Ce serait la ruche détruite.

La souveraineté du peuple doit pénétrer _surtout_ dans la famille, doit nier surtout la liberté de l’association familiale, doit détruire surtout l’association familiale. Elle doit laisser aux parents la liberté d’embrasser leurs enfants; rien de plus; le droit de les élever dans des idées peut-être contraires à celles de leurs parents appartient au peuple, qui, là autant qu’ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, parce que l’intérêt est plus grand, doit être souverain absolu.

Voilà ce que l’instituteur, avec une logique qui me semble inattaquable, déduit du principe de la souveraineté nationale.

Du principe de l’égalité il déduit ceci: «Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi.» C’est-à-dire que, pour qu’il y eût justice, tous les hommes devraient être égaux par la nature; et que, pour qu’il y ait justice, tous les hommes doivent être égaux devant la loi.

Or ils ne sont pas égaux devant la loi et ils ne sont pas égaux par la nature. Donc il faut qu’ils le deviennent.

Ils ne sont pas égaux devant la loi. Ils ont l’air de l’être, ils ne le sont pas. L’homme riche, même en supposant parfaitement et strictement intègres les magistrats chargés de rendre la justice, par ce seul fait qu’il peut rémunérer largement avoués, avocats et témoins, par ce seul fait qu’il intimide par sa puissance tous ceux qui pourraient déposer contre lui, n’est point du tout l’égal du pauvre devant la loi.

Encore moins l’est-il devant la société, c’est-à-dire devant l’ensemble des forces sociales constituées. A cet égard il sera «l’homme influent», «l’homme à relations», l’homme de qui personne ne dépend, mais que personne n’aime à contrecarrer, à contrarier, à contreminer ni à contredire. Il y a entre l’homme riche et l’homme pauvre, si égaux que l’on prétende qu’ils soient devant la loi, la différence de celui qui commande à celui qui est forcé d’obéir. L’égalité _réelle_, dans la société, devant la société et même devant la loi, n’existera que s’il n’y a ni riches ni pauvres.

Or, il y aura toujours des riches et des pauvres tant que l’héritage existera. Abolition de l’héritage.

Mais l’héritage aboli, il y aura encore des riches et des pauvres. L’homme qui aura rapidement fait sa fortune sera homme puissant relativement à celui qui ne l’aura pas faite, et, remarquez-le, bien que nous ayons aboli l’héritage, le fils de l’homme puissant, pendant toute la vie de son père, sera puissant lui-même, si bien que, quoique nous ayons aboli l’héritage, un privilège, même de naissance, existe encore et l’égalité n’existe pas.

Il n’y a qu’un moyen pour qu’elle existe, c’est que personne ne possède et que personne ne puisse acquérir. Le seul régime social aménagé pour que personne ne puisse posséder et pour que personne ne puisse acquérir, c’est le régime communautaire, c’est le communisme, c’est le collectivisme. Le collectivisme ce n’est rien de très extraordinaire; le collectivisme c’est l’égalité; et l’égalité c’est le collectivisme ou ce n’est qu’un fantôme d’égalité et une hypocrisie d’égalité. Quiconque est égalitaire convaincu et sincère et qui a réfléchi est forcé d’être collectiviste. Bonald disait très spirituellement: «Savez-vous ce que c’est qu’un déiste? C’est un homme qui n’a pas vécu assez longtemps pour être athée.» Nous disons, nous: «Savez-vous ce que c’est qu’un démocrate anticollectiviste? C’est un homme qui n’a pas vécu assez longtemps pour être collectiviste, ou qui a vécu longtemps sans réfléchir et sans voir ce qu’il y avait dans ses idées.»

--_Mais_ le collectivisme est une chimère; il est une utopie, il est impossible.--Certainement il est impossible en ce sens que dans le pays qui l’adopterait le ressort d’action serait brisé. Personne ne ferait d’effort pour améliorer sa situation qui ne pourrait jamais être améliorée. Le pays serait tout entier une de ces «mares stagnantes» dont a parlé un ministre contemporain. Tout le monde étant fonctionnaire, tout le monde réaliserait l’idéal du fonctionnaire ainsi défini par les Goncourt: «Le bon fonctionnaire, j’entends celui qui unit la paresse à l’exactitude», ce qui est une définition définitive. Et ainsi constitué le pays serait conquis au bout de dix ans par un peuple voisin plus ou moins ambitieux.

Cela est certain; mais qu’est-ce que cela prouve? Que le collectivisme n’est impossible que parce qu’il n’est possible qu’établi dans tous les pays à la fois. Eh bien, pour qu’il soit établi dans tous les pays à la fois, il ne faut qu’une chose, c’est qu’il n’y ait plus de pays distincts, c’est qu’il n’y ait plus de patries. Il ne faut certes pas établir le collectivisme avant l’abolition des patries, puisque, ainsi établi, il ne servirait à rien qu’à constituer la supériorité des patries qui ne l’auraient pas adopté; il faut, sériant les questions, d’abord abolir les patries, pour pouvoir ainsi établir le collectivisme.

_Aussi bien_, si les nations s’organisent _naturellement contre nature_, si, instinctivement, elles s’organisent d’une manière hiérarchique, c’est-à-dire aristocratique; si elles ont des chefs et des subordonnés, des puissants et des inférieurs; c’est qu’il faut cela dans un camp et que chacune sent qu’elle est un camp. Si chacune sent qu’elle est un camp, c’est tout simplement qu’il y en a d’autres et qu’elle sent et qu’elle sait qu’il y en a d’autres. Qu’il n’y en ait plus d’autres et elle s’organisera, non plus contre nature, mais naturellement, c’est-à-dire égalitairement, la nature n’étant pas égalitaire, peut-être, mais tendant à l’égalité en ce sens qu’elle crée beaucoup plus, infiniment plus d’égaux que de supérieurs.

Ainsi l’égalité exige l’abolition de l’héritage et l’égalité des biens; l’égalité des biens nécessite le collectivisme et le collectivisme postule l’abolition des patries. Nous sommes égalitaires, donc collectivistes et par conséquent anti-patriotes.

Ainsi raisonnent avec une logique absolue, à mon avis irréfutable, avec cette logique qui ne tient pas compte des faits et qui ne tient compte que de son principe et que d’elle-même, la plupart des instituteurs. Ainsi raisonneront-ils tous demain, s’ils continuent, comme il est probable qu’ils continueront, à être de très bons dialecticiens.

Quant à _remonter_ et à se dire que, si la souveraineté nationale et l’égalité mènent logiquement et impérieusement à ces conclusions, c’est peut-être que la souveraineté nationale et l’égalité sont des idées fausses et que c’est ce qui prouve qu’elles sont en effet des idées fausses; il n’est pas très probable que telles seront leurs démarches, parce que la souveraineté populaire et l’égalité, en même temps qu’elles sont des idées générales, sont des sentiments.

Ce sont des sentiments devenus idées, comme, sans doute, toutes les idées générales; et ce sont des sentiments très forts. La souveraineté populaire est la vérité pour celui qui y croit, parce qu’elle doit être vraie, parce qu’elle est une chose aussi majestueuse pour lui que César dans toute sa pompe pour le romain ancien et que Louis XIV dans toute sa gloire pour l’homme du XVIIe siècle.

L’égalité est la vérité pour celui qui y croit parce qu’elle doit être vraie, parce qu’elle est la justice et parce qu’il serait infâme que la justice ne fût pas la vérité. Pour le démocrate le monde monte peu à peu, depuis qu’il existe, vers la souveraineté du peuple et l’égalité, celle-ci contenant celle-là et celle-là destinée à fonder celle-ci et ayant pour mission de la fonder, et l’une et l’autre c’est la civilisation elle-même et l’une et l’autre non atteintes ou refoulées c’est la barbarie.

Donc ce sont des dogmes. Un dogme est un sentiment puissant qui a trouvé sa formule. De ces deux dogmes tout ce qu’on tire sans faute de logique est vérité, que c’est un droit et un devoir de répandre.

Ajoutez à cela que l’instituteur est poussé dans le même sens par des sentiments moins généraux; mais qui ont leur force eux-mêmes. Il est placé dans une commune en face d’un prêtre, seul personnage, le plus souvent, qui soit comme lui, dans cet endroit, un homme un peu instruit. Rivalité, lutte d’influence. Or le prêtre, par suite de contingences historiques, est un partisan plus ou moins chaud, de la monarchie quelquefois, de l’aristocratie presque toujours. Il fait