Chapter 7 of 7 · 1458 words · ~7 min read

part d

’autorité; par la présence dans une Chambre unique d’un nombre considérable de représentants du peuple; par des plébiscites institués constitutionnellement comme nécessaires pour la révision de la Constitution et pour les lois d’intérêt universel; par la liberté de l’imprimerie et la liberté d’association et de réunion, ce qui ne serait pas suffisant mais ce qui suffirait presque; il faut que le peuple puisse faire savoir ce qu’il souhaite et puisse peser sur les décisions du gouvernement, en un mot soit _entendu_ et soit _écouté_.

Mais il faut un élément aristocratique dans une nation et dans le gouvernement d’une nation, pour que ce qu’elle a de précis ne soit pas étouffé par ce qu’elle a de confus; pour que ce qu’elle a d’exact ne soit pas obscurci par ce qu’elle a de vague et pour que ce qu’elle a de volonté ne soit pas brouillé par ce qu’elle a de velléités capricieuses ou incohérentes.

Cette aristocratie, quelquefois l’histoire la fait elle-même et dans ce cas elle n’est pas mauvaise, ayant, caste plus ou moins fermée, des traditions, et les traditions, plus que les lois, conservatrices des lois du reste, étant ce qu’il y a de plus vivant, de plus vivace et de plus fécond dans l’âme d’un peuple. Quelquefois l’histoire ne la fait pas, ou, celle que l’histoire a faite ayant disparu, il n’y en a plus; c’est alors que le peuple doit en tirer une de lui-même; et c’est alors que le respect des services rendus, le respect des services rendus même par les ascendants de l’homme à distinguer et à choisir, le respect des compétences selon la fonction à donner à un homme, le respect, quelle que soit la fonction à donner, de la valeur morale de l’homme à choisir, sont des qualités que la démocratie doit se donner et doit savoir conserver.

Ces qualités sont son aptitude acquise à prendre part au gouvernement; ces qualités sont son adaptation au milieu social, à la machine sociale et à l’organisation sociale. On peut dire que c’est par ces qualités qu’_elle entre dans l’organisme dont elle est la matière_. Comme dit très bien Stuart Mill, «on ne peut pas avoir une démocratie _habile_, si la démocratie ne consent pas à ce que la besogne qui demande de l’habileté soit faite par ceux qui en ont».

Donc ce qu’il faut, ce qu’il faudra toujours, même en régime socialiste, où, comme je l’ai montré, l’aristocratie existera encore, mais, seulement, sera plus nombreuse; ce qu’il faut, ce qu’il faudra toujours, c’est un mélange de démocratie et d’aristocratie; et, quoiqu’il soit bien vieux, mais parce qu’il avait examiné, et en naturaliste, cent cinquante constitutions différentes, c’est toujours Aristote qui aura raison.

Il est aristocrate, nettement, on l’a vu, mais ses conclusions dernières, soit qu’il parle de Lacédémone, encore qu’il ne l’aime pas, soit qu’il parle de Carthage, soit qu’il parle d’une façon générale, sont bien que les meilleures constitutions sont encore les constitutions mixtes. «Cependant il y aurait une manière d’avoir la démocratie et l’aristocratie; ce serait de faire en sorte que les citoyens distingués et la multitude eussent de chaque côté ce qu’ils peuvent désirer. Le droit pour tous d’arriver aux magistratures est un principe démocratique; n’admettre aux magistratures que les citoyens distingués est un principe aristocratique.»

C’est ce mélange de démocratie et d’aristocratie qui fait une bonne constitution. Mais il ne faut pas que cette constitution mixte soit une simple juxtaposition, ce qui ne ferait que mettre en contact des éléments hostiles. J’ai dit «mélange» et j’aurais dû dire «combinaison». Il faut que, dans le maniement des affaires, aristocratie et démocratie soient combinées.

Comment? Il y a quelque temps que je le dis et je ne demande que d’avoir quelque temps encore pour le répéter. Un peuple sain est celui où l’aristocratie est démophile et où le peuple est aristocrate. Tout peuple où l’aristocratie est aristocrate et où le peuple est démocrate est un peuple qui est destiné à périr promptement, parce qu’il ne sait pas ce que c’est qu’un peuple, mais ne va pas plus loin qu’à savoir ce que c’est qu’une classe et peut-être ne va pas même jusque-là.

Montesquieu admire beaucoup les Athéniens et les Romains pour la raison suivante: «On sait qu’à Rome, quoique le peuple se fût donné le droit d’élever aux charges les plébéiens, il ne pouvait se résoudre à les élire; et quoique à Athènes on pût, par la loi d’Aristide, tirer les magistrats de toutes les classes, il n’arriva jamais, dit Xénophon, que le bas peuple demandât celles qui pouvaient intéresser son salut et sa gloire.» Les deux faits sont exacts; seulement celui qui concerne Athènes ne signifie rien, parce qu’à Athènes tout, exactement, se décidait par plébiscite et que par conséquent les véritables magistrats d’Athènes étaient les orateurs en qui le peuple avait confiance, qui entraînaient ses décisions et qui réellement administraient la cité. A Rome le même fait est de toute importance parce que c’étaient bien les magistrats élus qui gouvernaient.

La Rome républicaine fut bien un pays à gouvernement aristocratique, mais qui avait un élément démocratique; et cet élément démocratique, jusqu’aux guerres civiles, fut profondément aristocrate; de même que l’aristocratie, toujours ouverte, du reste, à l’accession du plébéianisme, était profondément démophile.

L’institution de la clientèle, à quelque dégénérescence qu’elle dût aboutir, est un phénomène à peu près unique je crois, qui montre à quel point les deux classes sentaient la nécessité sociale, la nécessité patriotique de s’appuyer l’une sur l’autre et d’être comme enracinées l’une dans l’autre.

Le peuple où la plèbe est aristocrate et l’aristocratie démophile est le peuple sain. Rome a réussi dans le monde parce qu’elle a eu pendant cinq cents ans la santé sociale.

Le peuple aristocrate et l’aristocratie démophile, j’ai cru longtemps que cette formule était de moi. Je viens de m’apercevoir, ce qui du reste ne m’a nullement étonné, qu’elle est d’Aristote encore: «Voici le serment que les oligarques prêtent maintenant dans quelques cités: «Je jure d’être toujours ennemi du peuple et de ne jamais conseiller que ce que je saurai lui être nuisible.» C’est tout le contraire qu’il faudrait au moins affecter de dire et faire entendre. C’est une faute politique qui se commet dans les oligarchies et aussi dans les démocraties; et là où la multitude est maîtresse des lois, ce sont les démagogues qui la commettent. En combattant contre les riches ils divisent toujours l’État en deux partis opposés. _Il faut, au contraire, dans les démocraties avoir l’air de parler pour les riches et dans les oligarchies il faut que les oligarques semblent parler en faveur du peuple._»

C’est un conseil machiavélique. Aristote paraît persuadé que les démocrates ne peuvent que _paraître_ parler pour les riches et que tout ce qu’on peut demander aux oligarques c’est de _sembler_ parler en faveur du peuple. Mais encore il comprend bien que pour la paix et le bien de la cité telles doivent être les attitudes.

Il y a plus; il y a plus profond. Les aristocrates doivent non seulement paraître, mais _être_ démophiles s’ils comprennent les intérêts de l’aristocratie elle-même, qui doit avoir une base; les démocrates doivent non seulement paraître, mais être aristocrates s’ils comprennent les intérêts de la démocratie qui doit avoir un guide.

Cette réciprocité de bons offices, cette réciprocité de dévouement et cette combinaison d’efforts sont nécessaires dans les républiques modernes autant que dans les républiques anciennes. Ce n’est pas autre chose que la synergie sociale. La synergie sociale doit être aussi forte que la synergie familiale. Toute famille divisée périra, tout royaume divisé périra.

J’ai peu parlé de la royauté qui n’entrait qu’indirectement dans mon sujet. Si l’on a vu des royautés si fortes, c’est que le sentiment royaliste éprouvé en commun par l’aristocratie et par le peuple réalisait cette synergie sociale dont nous parlons; c’est qu’être dévoué tous les deux à quelqu’un se ramène à être très dévoués l’un à l’autre par la convergence des volontés. «_Eadem velle, eadem nolle amicitia est._»

Il n’est pas besoin pour cela de la royauté. La royauté c’est la patrie vue dans un homme. A voir la patrie en elle-même on peut et l’on doit aboutir à la même synergie, à la même communauté et convergence des volontés. Il faut que les petits aiment la patrie dans les grands et que les grands aiment la patrie dans les petits; et que par suite les uns et les autres veuillent les mêmes choses, repoussent les mêmes choses. _Amicitia sit!_

TABLE

Les Études contemporaines 5

I.--Principes des Régimes 7 II.--Confusion des fonctions 32 III.--Refuges de la Compétence 52 IV.--Le Législateur compétent 59 V.--Les Lois en Démocratie 76 VI.--Incompétence gouvernementale 86 VII.--Incompétence judiciaire 90 VIII.--Autres Incompétences 119 IX.--Mœurs générales 154 X.--Les Habitudes professionnelles 161 XI.--Remèdes tentés 171 XII.--Le Rêve 212

MAYENNE.--IMPRIMERIE DE CHARLES COLIN