partie d
’une puissance historique qui est distincte de la puissance nationale et qui n’est pas une délégation de la puissance nationale, le prêtre ne peut pas manquer d’avoir, plus ou moins, plus ou moins distinctement et consciemment, une mentalité aristocratique.
L’instituteur, son rival, s’est rejeté d’autant plus du côté des principes démocratiques et il les embrasse avec une ferveur où il entre autant de jalousie que de conviction. C’est lui surtout, plus qu’un philosophe du XVIIIe siècle, parce qu’il a un plus grand intérêt, d’animadversion et d’animosité, à le croire, qui croit que tout ce que le prêtre enseigne est invention pure d’oppresseurs ingénieux qui ont voulu brider et enchaîner le peuple, pour fonder à jamais leur domination; et de là son ostentation d’idées philosophiques renouvelées de Diderot et d’Holbach. Il est presque invraisemblable que, pour l’instituteur, le prêtre ne soit pas un scélérat.
«L’athéisme est aristocratique», disait Robespierre se souvenant de Rousseau. L’athéisme est démocratique, disent les instituteurs modernes. D’où vient cette différence de jugement? De ce que le libertinage était à la mode au XVIIIe siècle chez les grands seigneurs et la croyance en Dieu unanime dans le peuple. De ce que les prêtres, de nos jours, pour les raisons que j’ai dites et par souvenir des persécutions subies par leur Église aux temps des premiers triomphes de la démocratie, sont _restés_ aristocrates ou le sont _devenus_ plus qu’ils ne l’avaient jamais été. L’athéisme est donc devenu démocratique comme arme contre des déistes qui sont généralement aristocrates.
Il s’allie du reste assez bien, quoi que Robespierre en ait pu croire, avec les sentiments généraux de la basse démagogie. N’être lié par rien, n’être limité par rien dans sa souveraine puissance, voilà l’idée maîtresse du peuple; ou plutôt que le peuple ne soit lié par rien, ne soit limité par rien dans sa puissance souveraine, voilà l’idée maîtresse du démocrate. Or Dieu est une limite, Dieu est un lien. De même que le démocrate n’admet pas une constitution séculaire que le peuple ne puisse pas détruire et qui lui interdise de faire des lois mauvaises; de même que le démocrate n’admet pas, pour prendre la terminologie d’Aristote, le gouvernement des _lois_, le gouvernement d’une législation ancienne, arrêtant le peuple et le contenant dans sa fabrication quotidienne de _décrets_; tout de même le démocrate n’admet pas un Dieu qui a ses commandements, qui a sa législation, antérieure et supérieure à toutes les lois et à tous les décrets et qui fait limite aux velléités législatrices du peuple, à son omnipotence capricieuse, en un mot à la souveraineté du peuple.
Après Sedan on demandait à Bismarck: «Maintenant que Napoléon est tombé, à qui faites-vous la guerre?» Il répondit: «A Louis XIV.» Le démocrate, interrogé sur son athéisme, pourrait répondre: «Je fais la guerre à Moïse.»
De là l’athéisme des démocrates, de là l’athéisme des instituteurs. De là la formule «ni Dieu ni maître», qui pour l’anarchiste ne demande aucune correction ni supplément; qui pour le démocrate, doit être modifiée ainsi: «Ni Dieu ni maître, que le peuple.»
A la fin d’un de ses grands discours politiques de 1849 ou 1850, Victor Hugo disait: «... et il n’y aura plus que deux puissances: le peuple et Dieu.» Le démocrate moderne croit savoir que, s’il y a un Dieu, la souveraineté du peuple est atteinte, s’il y croit.
Et enfin l’instituteur est confirmé dans ses sentiments démocratiques, dans tous ses sentiments démocratiques par la situation politique qu’on lui a faite en France. C’est une chose étrange, c’est une anomalie déconcertante, que les gouvernements du XIXe siècle (surtout, il faut lui rendre cette justice, le gouvernement actuel) ont très grandement respecté la liberté des professeurs de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire et n’ont point respecté le moins du monde la liberté des professeurs du peuple. Le professeur de l’enseignement supérieur, surtout depuis 1870, peut enseigner exactement tout ce qu’il veut, sauf l’immoralité et le mépris de la patrie et des lois. Il peut même discuter les lois, à la seule condition de poser en principe qu’il faut leur obéir tant qu’elles ne sont pas abrogées. La liberté de ses opinions politiques, sociales et religieuses est complète. Elle n’est entravée, quelquefois, que par les manifestations de ses étudiants. Le professeur de l’enseignement secondaire jouit d’une liberté à très peu près égale. Il n’est assujetti, et encore d’une façon très latitudinaire, qu’à un programme d’études. Sur l’esprit dans lequel il s’y meut il n’est quasi jamais inquiété. On lui fait confiance.
D’autre part, il n’est peut-être jamais venu à l’idée d’aucun gouvernement de demander des comptes au professeur de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement secondaire sur la façon dont il vote aux élections politiques; encore moins de le prier de faire de la propagande en faveur des candidats agréables au gouvernement.
Quand on passe de l’enseignement secondaire à l’enseignement, on voit tout changer. D’abord l’instituteur n’est pas nommé par ses chefs naturels, par le recteur ou le ministre de l’instruction publique, il est nommé par le préfet, c’est-à-dire par le ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire par le chef politique du gouvernement. En d’autres termes cette nomination des fonctionnaires par le peuple, de quoi nous avons parlé plus haut, elle a lieu ici avec un intermédiaire de moins. C’est éminemment le ministre de l’Intérieur qui représente la volonté politique nationale à telle date. Et c’est le ministre de l’Intérieur qui, par ses préfets, nomme les instituteurs. C’est donc la volonté politique nationale qui choisit les instituteurs. Impossible de mieux leur dire, et voilà qui est bien, car il faut prévenir les gens, qu’ils sont choisis au point de vue politique et qu’ils doivent se considérer comme des agents politiques.
Et en effet ils ne sont pas autre chose ou plutôt ils sont autre chose; mais ils sont surtout cela. Comme ils dépendent des préfets et que les préfets dépendent beaucoup des députés, ce ne sont pas les députés qui les nomment, mais ce sont les députés qui les font déplacer, qui les font avancer, qui les font disgrâcier, qui, par des déplacements multiples, peuvent les réduire à la famine, etc. Oh! Comme, étant donnée la situation difficile et scabreuse où les met la main d’où part leur nomination, il leur faudrait au moins la garantie très relative et l’assurance, très faible du reste, mais enfin au moins cela, de l’inamovibilité! Ils ne l’ont pas. Les professeurs de l’enseignement supérieur l’ont, qui n’en ont pas besoin; les professeurs de l’enseignement secondaire l’ont, de fait, à très peu près; l’instituteur ne l’a pas.
Il est donc livré aux politiciens, qui en font un agent électoral, qui comptent sur lui comme tel et qui lui pardonnent peu s’ils ont en vain compté sur lui.
Il en résulte que la plupart des instituteurs sont démagogues parce qu’ils veulent l’être et avec un entrain et une fougue admirables; et que ceux qui ne tiendraient pas à être démagogues sont démagogues sans le vouloir; mais parce qu’il faut qu’ils le soient.
D’autant plus, car ainsi vont les choses, que ceux qui n’auraient aucunes dispositions à l’être le deviennent. «Il n’y a pas de mercenaires dans la mêlée», disait Augier. Jetés, même quelquefois malgré eux, dans la bataille, forcés au moins de paraître s’y mêler, ils reçoivent des coups et, dès qu’ils en ont reçu, ils sont attachés à la cause pour laquelle et au nom de laquelle ils les reçoivent. On finit toujours par avoir les opinions qu’on vous attribue et, tenu pour démagogue dès qu’il arrive dans son village, le jeune instituteur, forcé de ne pas dire le contraire et mal reçu comme tel par le parti adverse, est démagogue avec un commencement de conviction l’année suivante.
* * * * *
Ainsi la démocratie ne reçoit que les enseignements qui la confirment et qui la renfoncent dans ses défauts.
Elle aurait besoin de ne pas se croire toute puissante, d’avoir des scrupules sur sa toute puissance et de croire que cette toute puissance doit avoir certaines limites; on lui enseigne sans réserve le dogme de la souveraineté populaire sans limite.
Elle aurait besoin de croire un peu que l’égalité est tellement contre nature qu’on ne peut pas corriger la nature jusqu’à établir «l’égalité réelle» entre les hommes et que le peuple qui l’aurait établie, ce qui est possible, subirait le sort des êtres qui voudraient vivre exactement à contrepied des lois naturelles; on lui enseigne, ce qui est vrai, du reste, que l’égalité n’existe pas si elle n’est pas complète, si elle n’est pas intégrale et qu’elle doit s’appliquer aux fortunes, aux situations sociales, aux intelligences, aux tailles et statures peut-être et faire tout pour que le nivellement absolu soit réalisé.
Elle aurait besoin, puisqu’il est bien naturel qu’on ait peu de goût pour les lourdes charges, qu’on renforçât en elle le sentiment patriotique; on lui enseigne que le service militaire est un legs douloureux d’un passé odieux et barbare et doit disparaître avant peu aux rayons de la civilisation pacifique.
En un mot, pour parler comme Aristote, on lui verse la démocratie toute pure comme les démagogues faisaient aux Athéniens; et où devrait être le remède, de là