partie l
’une des premières; et si Bertrand était resté, retenu en apparence par le seul attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille lui avait laissé le besoin de parler d’elle encore ou d’en entendre parler.
Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le charme grisant qu’avait pour lui sa présence se dissipait et il redevenait le sceptique doucement railleur, indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul visiteur après le départ de Gabriel Bollène, quand Mme Champdray l’arrêta par une soudaine question, qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les âmes:
--Vous m’avez fait une visite comme je les aime. Mais avouez une chose, mon ami. Tantôt, en venant me voir, vous espériez un peu, sinon rencontrer ma petite Muriel, du moins apprendre quelque chose d’elle.
Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.
--En toute vérité, chère madame, je suis venu ici pour le très grand plaisir d’être reçu par vous. Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas reconnaître l’impression que m’a produite votre jeune amie.
--Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère jusqu’au bout. Eh bien, je vais vous rendre franchise pour franchise, et vous déclarer tout nettement que je vous préférerais moins enthousiasmé de Denise. En votre for intérieur, vous souhaitez la rencontrer encore, et vous vous y emploierez de votre mieux, je n’en doute pas. A quoi bon? Elle n’est pas du nombre des femmes qui peuvent exister pour vous, n’étant ni de celles qu’on épouse ni de celles dont on s’amuse!
Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. En réalité, il y avait un avis sérieux dans ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle disait vrai, mais il trouva désagréable d’entendre articuler si clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de s’avouer.
--Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est de celles qu’on admire. Vous me permettrez bien de dire cela, en ajoutant que j’admire avec le sentiment qu’éveille une belle œuvre d’art.
--Hum!... Encore faudrait-il que l’œuvre d’art ne fût pas une créature de vingt ans, toute vibrante de vie jeune, et singulièrement séduisante! Mon cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille pour croire bien possibles le désintéressement et le platonisme des admirations masculines quand leur objet est une jolie femme... Admiration qui, manifestée, est, à mes yeux, une mauvaise action, en certaines circonstances.
--C’est-à-dire...
--Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître ou la sentir sans danger.
--Chère madame, vous êtes très sévère, ou très indulgente, pour la fatuité masculine.
--Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure question d’humanité à un point de vue général. Ah çà! vous imaginez-vous qu’une enfant de vingt ans, parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une honnête fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter la saveur de l’amour?... Supposez-vous que la sève ardente qui fait palpiter la jeunesse est morte en elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là seuls peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas soutenue? Vous figurez-vous qu’elle est tout bonnement une machine à gagner de l’argent? Vous savez aussi bien que moi le contraire. Seulement...
--Seulement?... répéta-t-il.
Mme Champdray eut un sourire de mélancolique ironie.
--Seulement, vous ne songez qu’à votre unique bon plaisir, vous autres hommes... Ayez donc, de temps à autre du moins, un peu plus de générosité à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à attendre de vous, et ne leur approchez pas des lèvres le fruit tentateur, puisqu’il leur est interdit d’y mordre!... Ne m’objectez pas que vous êtes honnêtement résolus à ne le leur présenter que sous la forme, soi-disant innocente, du flirt... Je répète _soi-disant_! Si vous voulez flirter, faites-le avec les filles de votre monde... Elles, du moins, trouveront toujours à qui donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos soins intéressés auront fait naître en elles... Mais les autres? Que voulez-vous que les pauvres petites éprouvent quand vous les avez grisées de rêve, et qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours grâce à vous, la pitoyable réalité!
Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle avait parlé avec cette conviction profonde qui la faisait comparer à un apôtre, quand elle défendait ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, attentif; toute opinion vivement soutenue l’intéressait, et celle-ci avait pour elle la vérité.
--Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au moins le rêve, qui est peut-être, en somme, le plus précieux trésor que se soit vu accorder la pauvre humanité!
--Opinion de dilettante, celle-là, mon ami... Ah! s’il dépendait de moi de préserver à jamais toutes ces petites des rêves irréalisables, de quel cœur je le ferais!... Je suis maintenant une vieille femme, mais je me souviens encore de ma jeunesse de fille sans fortune! Et parce que je me souviens, je sais tout ce que peuvent enfermer de désirs angoissants, de détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance mélancolique, absurde, touchante, les âmes de ces jeunes, qui voudraient leur part de bonheur humain, d’amour!... puisqu’il faut toujours en revenir là... Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, toutes, mon Dieu! ont, à une heure quelconque, la nostalgie des mots, des regards qui caressent, de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut pardonner à la vie même ses pires cruautés... Eh bien, laissez à ceux qui en ont le droit le soin de guérir cette nostalgie... Vous, les brillants clubmen pour femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles! Maintenant, en manière de conclusion, je passe du général au particulier, et je reviens au point de départ de ma petite conférence philanthropique, en vous disant: N’allez pas rôder autour de Denise Muriel...
--D’autant que ce serait en pure perte!... Chère madame, j’en suis convaincu autant que vous.
_Presque_ autant, pensait son scepticisme. Mais il n’articula pas le mot de doute.
--Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, le regardant droit; et vous vous tromperiez fort en vous figurant que je monte la garde autour de cette enfant! Je vous répète encore que je la crois assez solidement trempée pour supporter même l’épreuve du théâtre...
--Y entrera-t-elle, décidément? Vous ne l’en détournez pas, vous, madame, qui avez si grand souci de la santé morale de vos jeunes protégées?
--Eh! je sais bien que c’est la précipiter dans la fournaise, et je ne l’y enverrai pas... Mais si les circonstances l’y jettent, je l’estime d’âme assez forte pour y passer à son honneur... Il faut bien voir les choses comme elles sont. Que son père perde le petit emploi qui est tout leur revenu avec ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle que retombera la charge de soutenir toute la famille! La mère serait nulle en l’occasion et le frère n’est encore qu’un enfant.
--Elle sera sacrifiée, alors...
--Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement Mme Champdray. D’ailleurs, il se pourrait qu’elle fût récompensée de son dévouement... Ne trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du théâtre, inévitable chez une femme de sa nature... Il se pourrait que, devenue célèbre, s’étant fait un nom sur les planches, elle rencontrât quelque galant homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et l’épousera, l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle elle n’est pas née. Fait qui ne se produirait sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque une fille du monde, mais sans dot!
--Pourquoi non? Tout arrive, comme dit l’autre, jeta d’Astyèves un peu âprement.
--Tout! mais pas cela, vous le savez aussi bien que moi. Un homme est très capable de faire sa femme, envers et contre tous, d’une drôlesse quelconque qui a su le secret de l’affoler; mais quant à ce qui est d’épouser une charmante fille sans fortune, combien en trouverez-vous qui en aient l’héroïsme?
--C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches! Nous payons la rançon de notre fortune par le peu que nous valons. Elle nous rend incapables d’un effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en toute humilité, que j’ai une horreur misérable pour les soucis matériels! L’idée d’être obligé de compter m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une femme, sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse première serait dissipée et que le _moi_ qui raisonne reparaîtrait ressuscité et toujours vivace, pareil à lui-même.
--C’est-à-dire froidement sage et pratique! Après tout, vous et vos pareils avez raison de penser que les héritières pouvant être aussi séduisantes que leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner la préférence!
Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume dans son sourire.
--Quels trésors de dédain renferme votre indulgence à notre égard! Pourtant, je crois bien que, dans l’âme des plus positifs d’entre nous couve toujours la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres toutes les spéculations de notre piteux égoïsme! Dites-moi charitablement, chère madame: «C’est la grâce que je vous souhaite,» et je vous présenterai mes respectueux hommages, en m’excusant de vous avoir fait une si longue visite.
Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux mi-plaisant, elle répéta:
--C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il ajouter que je ne crois guère à son opération? Ni vous non plus, n’est-ce pas?
Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non plus, qui se connaissait bien, n’y croyait guère, en effet.
V
Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément pris sa vraie physionomie d’été. Certains quartiers, devenus tout à fait déserts, s’étaient ensevelis dans un silence morne de rues de province; des maisons entières avaient leurs volets clos. Mais dans les centres où la vie continuait d’affluer, sur les boulevards, dans les promenades, dont les arbres se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques ou provinciales et, devant les magasins, des flâneries de touristes en tenue de voyage ou accoutrés de modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux heures plus fraîches des après-midi finissantes, les voitures n’emportaient plus de visages connus, fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des promeneurs curieux ou fatigués.
--Décidément, il serait temps de partir, Paris ne nous appartient plus, songea Bertrand d’Astyèves, qui suivait d’un œil distrait la marche paresseuse des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées à travers la brume d’une chaude journée d’été.
Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant chez lui, par les Champs-Élysées, devenus paisibles autant qu’un jardin de sous-préfecture.
Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta:
--Tiens, d’Astyèves! Comment va, mon vieux?... Vous êtes encore ici?
--Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui se tendait vers lui, celle d’un citadin convaincu.
--Oh! moi, mon cher, vous savez, je ne puis vivre loin de mon asphalte et de tout ce qu’il supporte, comporte, apporte, etc.! Bien juste, j’irai à Deauville pour la grande semaine, parce que mon vague instinct de sportsman m’y pousse... Autrement, sapristi non, je ne lâcherais pas mon Paris à l’époque juste où j’en peux jouir le mieux! Vous ne bougez pas non plus?
--C’est-à-dire que je me prépare, au contraire, à lui brûler la politesse, car, envahi par les barbares, il me paraît odieux, quoi que vous en disiez. Peut-être vais-je filer faire un tour dans les Vosges.
--Ah!... parce que?
--Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales, tendant à me faire figurer dans sa prochaine série d’invités à Gérardmer.
--Honneur dont vous vous méfiez, attendu que Mme Arnales est animée d’un désir tout maternel de faire convoler en justes noces la brillante Yvonne! Vous avez peur d’être harponné? Vous avez tort. Elle n’est pas mal, la blonde Yvonne... Un peu maigrelette et acidulée!... Encore un peu pomme verte... Mais elle mûrira... Et puis, elle a le sac! Si je ne me savais absolument sûr d’être blackboulé, je me mettrais sur les rangs.
--Différence capitale avec moi, qui ne prétends pas m’y mettre.
--Parce que vous êtes un sage qui laisse monter le vent et attend majestueusement, sous sa tente, qu’on vienne le prier d’en sortir...
--Est-ce que vous ne pensez pas que _majestueusement_ est un peu excessif? La vérité, mon cher ami, est que la blonde Yvonne éveillerait tout juste, en mon indifférence, un vague, très vague, goût de flirt... Je ne me sens pas encore assez développée la vocation matrimoniale pour être invinciblement attiré par les mérites... sonnants de Mlle Arnales!
Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement une poignée de main avec son frère en solitude et reprit son chemin.
Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée d’un mot de Mme Arnales reçu la veille et dont quelques phrases étaient demeurées bien nettes en son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours dans la villa Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer, y recevant par série des hôtes nombreux. Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir d’une réponse favorable: «Arrivez-nous bientôt, vous qui êtes un fervent mélomane et un non moins vif admirateur, si je me rappelle bien, du talent de Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre souvent, car elle est ici pour la saison, en villégiature chez Mme Champdray, en même temps que Vanore, de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter, l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante beaucoup dans notre colonie et, sans doute, l’air des Vosges lui est bon; jamais sa voix n’a été plus belle; depuis cet été, elle semble encore s’être développée étonnamment...»
Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les dernières lignes du billet de Mme Arnales, sa pensée immobilisée sur la phrase concernant Denise Muriel. Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il avait murmuré:
--Certes non, je n’irai pas là-bas! ce serait fou!...
Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance aiguë qui ne lui permettait que de volontaires illusions. Oui, c’était absurde de s’exposer de nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel. Bien qu’elle appartînt au monde des artistes, il ne pouvait en agir avec elle comme avec quelque gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance, son éducation, sa tenue même, elle demeurait une fille du vrai monde, à laquelle il était dû d’autant plus de respect qu’elle était moins protégée; et un instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui faisait,--à cette heure encore, du moins,--condamner comme méprisable tout effort pour se faire aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir...
Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse surtout alors qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation l’obsédait bien vite de troubler, à n’importe quel prix, cette indifférence fière dont elle s’enveloppait jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère l’attirait avec une force de vertige.
Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il avait su se faire recevoir en même temps qu’elle. Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient beaucoup causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée d’affection, aussi bien par le compositeur que par sa femme, elle lui était apparue une nouvelle Denise, très jeune, presque gaie, malgré la sourde amertume, la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles même qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait une savoureuse allure de spontanéité et de caprice, de franchise un peu hautaine, une souplesse fine pour s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous, d’une façon qui la révélait une femme très intelligente, mûrie avant l’heure par les rudes souffles de l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une vierge, délicieusement palpitante de vie jeune.
Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre; à ce point différente de celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans tous les mondes, qu’elle exerçait sur lui, si blasé, une séduction à laquelle il trouvait un goût rare. Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses insensées pendant cette exquise soirée où elle chantait, accompagnée par Vanore, d’étranges mélodies du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent, dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs et faisait les cœurs frémissants sous leur immatérielle caresse.
Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies, que tous lui demandaient, lui faisaient répéter, insatiables... Et quand d’Astyèves était sorti de chez Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait entendre une seule note sans revoir Denise Muriel, debout auprès du piano, ses deux mains tombant, avec une grâce harmonieuse, dans les plis de sa robe; pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée par les seules bougies du piano, qui nimbaient de clarté le jeune visage grave et passionné. C’était cette vision-là qu’il conservait d’elle, plus vivante que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle ombre les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur immaculée, soulignaient les lignes souples, presque caressantes, du profil découpé, tout lumineux, sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte dans la nuit... Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant elle contemplait avec des prunelles de rêve, troublantes comme le timbre même de sa voix.
Ah! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste!... Mais quelle tentation aussi l’avait bouleversé tout entier de voir, allumée par lui, une clarté d’amour dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché, rencontrait le sien!
Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée dans la railleuse clarté du grand jour, il avait eu pourtant un sourire d’ironie à l’adresse de l’enthousiaste qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait pensé, suivant des yeux la spirale légère échappée de son cigare:
--En vérité, je crois que si elle avait seulement deux cent mille francs de dot, je serais capable de l’épouser tout de suite! il est vrai que si elle était une héritière, même aussi médiocrement pourvue, elle aurait toute sorte de chances pour ressembler à la phalange des poupées,--ou des demi-vierges,--qui nous sont destinées de par les lois de notre monde et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier de nos désirs matrimoniaux.
Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait assez précieux pour que d’Astyèves, pareil à tous les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât, malgré tout, à refuser la très aimable invitation de Mme Arnales; discrète insinuation qu’il ne serait point mal venu s’il se plaçait parmi les prétendants à la main de cette richissime petite fille à laquelle il semblait particulièrement plaire.
--Irai-je décidément ou n’irai-je pas? songea-t-il de nouveau, ramené par sa rencontre à cette question qu’il fallait résoudre, et résoudre promptement, la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa réponse sans tarder.
Pourquoi, en somme, eût-il refusé? Parce qu’il redoutait la séduction trop puissante de Denise Muriel? Mais si vraiment il avait peur d’elle, peur de lui-même, il lui serait facile de la fuir... D’ailleurs enfin, même cédât-il un moment à l’élan qui l’entraînait vers elle, ne savait-il pas que le ressort de sa froide volonté ne manquerait point de l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait?...
Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son courrier l’attendait. Une lettre était arrivée de sa mère, installée depuis plusieurs semaines dans son château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout à coup eut une petite exclamation, avec un bizarre sourire. A la dernière page de sa causerie, Mme d’Astyèves écrivait:
«Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car il me revient que Mme Arnales compte te recevoir à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand nonchalant, que souhaiter, en mes ambitions maternelles, te voir répondre à une invitation qui n’est point pour être dédaignée. L’expérience te murmure que, bon gré, mal gré, l’heure du mariage sonne pour les plus endurcis célibataires comme pour les autres et que tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.
«Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer plus souhaitable fiancée que certaine blonde héritière qui, me dit-on, te tient en sensible faveur; et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer une belle-fille plus accomplie; jolie, fort bien élevée, voire même sérieusement élevée, instruite sans pédanterie et,--qualité d’un autre ordre, nullement à dédaigner--pouvant apporter à mon cher grand la fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.
«Ce sont peut-être là rêves de fumée; mais, de par le monde, il arrive parfois que la réalité est faite des rêves auxquels un peu de volonté a donné corps. Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez point la chance si tant est qu’elle vous soit favorable et souvenez-vous de la bonne vieille allégorie de l’Occasion qu’il fallait adroitement saisir au passage, sous peine de la voir fuir sans retour.»
Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait à errer sur la bouche de Bertrand. Une minute, il resta songeur, considérant d’un regard distrait la lettre de sa mère.
Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes ses hésitations.
--Tant pis! Arrive que pourra. Je pars.
Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à Mme Arnales.
VI
Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui l’amenait vers Gérardmer. Ses journaux rejetés de côté, il se laissait bercer par le mouvement monotone du train, regardant naître peu à peu, puis grandir, puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement arrondis, les Vosges toutes bleues,--d’un bleu vert sombre,--sous le ciel lavé par de chaudes averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les moelles,--peut-être _parce que_ Parisien!--il éprouvait une sorte de jouissance à se sentir tout à coup transplanté hors de l’atmosphère boulevardière qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers nuages déchiquetés en lambeaux et moirait, de larges ondulations, la floraison rose des bruyères dans les plaines que son regard contemplait avec un plaisir charmé.
Puis, soudain, le large horizon disparut; le train s’engageait dans une vallée magnifiquement étroite, enserrée entre deux murailles de sapins, d’un vert sans reflet, marbré par les taches grises des roches éboulées sur leurs flancs; des murailles si hautes qu’elles faisaient le ciel invisible, et que le train semblait courir dans une coulée de verdure, de mystérieuse issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les eaux transparentes mouillaient leur lit de pierre presque au ras du sol.
Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le sombre et superbe voile qui murait les deux côtés de la route, et découvrit quelques chalets groupés autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une minute, le temps de recueillir une bande de promeneurs, Parisiens et Parisiennes d’allures, qui s’engouffrèrent dans les wagons avec un bruit joyeux.
Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le souvenir du milieu vers lequel il allait. Évoqué dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait tout à coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir jaillit en lui de retourner en arrière pour aller se réfugier devant quelque beau paysage solitaire dont il jouirait en paix, sans avoir à craindre les paroles dissonantes comme des notes fausses.
Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait, se gourmandant railleusement:
--Quel animal romanesque je suis encore capable de constituer à l’occasion! Allons, un peu plus de vaillance. Si la fastueuse hospitalité de Mme Arnales me devient à charge, il ne me sera pas bien difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier dans la solitude de quelque village pittoresque, primitif à souhait! Peut-être, après tout, est-ce que je calomnie mes hôtes et leurs invités en les soupçonnant atteints de _parisianisme_ aigu!
Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de s’être ainsi rendu coupable de jugement téméraire, il put se sentir délivré de tout scrupule sur ce chef quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse où était groupée, avant le dîner, la brillante société, réunie à la villa Belle-Rive. Et une involontaire réflexion jaillit en son esprit:
--Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase!
C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer, très choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses relations de Mme Arnales: femmes célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune et leur chic, voire même par leur beauté consacrée; auxquelles nulle scandaleuse aventure n’aurait pu être imputée, toutes en puissance maritale, sans être pour cela dépourvues du _montant_ nécessaire pour tenir en galante humeur la colonie masculine... Celle-ci représentée, outre la phalange des maris, par Étienne Daloy le romancier, le peintre Stanay et, dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen, d’âge flottant entre trente et cinquante ans, tous pourvus de quelque mérite particulier qui faisait priser leur présence.
Peu de jeunes filles avec Yvonne; une jolie perruche, nulle, bavarde et coquette, Marguerite d’Hennecour, qu’elle tenait pour son «amie de cœur», et sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept ans, spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère éprise de correction, très bonne avec une clairvoyance redoutable, _flirt_ comme une jeune miss, sachant, d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son irrégulière petite figure de brune.
Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour Bertrand d’Astyèves. En les trouvant réunis, toujours pareils à eux-mêmes, absorbés par les mêmes préoccupations mondaines, ayant mêmes allures, mêmes conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer n’avoir pas quitté Paris, n’eût été l’admirable décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.
Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la belle nappe tranquille flambait sous les lueurs du couchant qui avait la splendeur d’une gloire; et sur ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes, les cimes effilées des sapins dressés d’un jet svelte à l’extrémité du lac, les silhouettes noires et fines des barques qui filaient avec de grandes ondulations larges vers les hautes masses boisées des montagnes, roussies par une clarté d’incendie sur l’une des rives, alors que, déjà, l’autre s’enfonçait, tout obscure, dans le crépuscule bleu. Mais avec Bertrand, le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler les fantastiques jeux de lumière qui irisaient le lac éblouissant. Près de lui, Étienne Daloy flirtait en phrases quintessenciées et incisives avec Sabine dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et qui se dérobait malicieuse.
Du fond du _rocking chair_ où elle se balançait nonchalamment, Yvonne appela:
--Monsieur d’Astyèves! Peut-on sans trop de scrupule vous distraire de la contemplation de ce coucher de soleil?
Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois:
--On peut... Et ce sera même œuvre de charité, car cette généreuse orgie de lumière commençait, je crois, à m’hypnotiser!
--Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une étonnante richesse de tons!
Une telle indifférence était dans son accent, donnait une si franche banalité à ses paroles qu’un sourire d’ironie passa, imperceptible, sous la moustache de Bertrand.
--Votre enthousiasme ne semble pas excessif, mademoiselle!
--Je ne suis pas enthousiaste! Et puis, avouez que n’arrivant pas en droite ligne de Paris, comme vous, j’ai le droit d’être blasée sur un pareil spectacle. Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce!
--Alors, la nature?... la campagne?... Non!
--La nature? la campagne?... Non, pas du tout! J’avoue que je ne vibre pas sur ces cordes-là. A un Parisien convaincu comme vous, je puis bien confier mon intime opinion, sans être obligée, comme si je causais avec Étienne Daloy, de me livrer à des variations, par exemple sur le thème: «Un paysage est un état d’âme!»
--En vous inspirant d’Amiel lui-même?
--Amiel? Qui ça, Amiel?
--Celui-là même qui a écrit la pensée que vous exprimez.
Elle se mit à rire:
--Je suis charmée de rendre à César ce qui est à César. Mais j’avoue que j’ignorais complètement l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je vous ai tout bonnement servi au passage une phrase dont j’avais vague souvenance pour l’avoir entendu commenter par quelque docte professeur.
--J’aime mieux cela!
--Parce que?
--Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne soupçonna pas, vous auriez autrement culbuté l’idée que mon esprit prend la liberté grande de se faire sur vos goûts...
--Vraiment? Et serait-il très indiscret de vous demander quelle est cette idée?
Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil et le regardait curieusement.
--Indiscret? Certes non, mais... imprudent peut-être, car vous pourriez bien m’amener à vous confier des choses... un peu bien difficiles pour moi à formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si vous entourez la modestie d’un culte spécial... Prenez seulement que c’est l’idée en question qui m’a enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir, près de vous...
Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont ce madrigal était saupoudré, et une lueur plus vive anima une seconde son regard un peu froid. Décidément, il lui plaisait, cet aristocratique garçon de hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle comprenait mal. Pourtant, elle jeta d’un ton léger, dissimulant son plaisir:
--C’est gentil, ce que vous dites... Surtout s’il s’y trouve un grain de sincérité! Soyez tranquille, nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez pas trop Paris, _notre_ Paris après lequel je soupire, moi, de toutes les fibres de mon cœur... Si je n’avais la crainte de vous paraître un recueil de citations, j’ajouterais que je soupire après le petit ruisseau de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël. Cette fois, je nomme mon auteur!...
--Alors, vraiment, c’est à ce point?
--A ce point! Aussi, pour me donner l’illusion de n’être plus loin de ma bonne ville...
--Comme eût dit le roi Henri lui-même!
--Que vous êtes moqueur!... Je continue... Pour me donner l’illusion d’être dans Paris, racontez-m’en tous les petits potins que vous jugerez dignes de m’être offerts! Je les dégusterai ainsi que des bonbons... Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ pour Villers? il paraîtrait que...
Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande de racontars mondains, des plus insignifiants détails sur les uns et sur les autres dont ardemment elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une vivacité puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé comme jamais encore il ne l’avait été... Peut-être parce qu’il souffrait, ainsi que d’une note fausse, du désaccord entre la futilité pitoyable de ces propos de salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.
Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance aiguë, ne subissait-elle pas un peu, rien qu’un peu même, la pénétrante poésie de cette nuit proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne, mettait des profondeurs inattendues sur son visage mièvre, estompait l’élégance trop cherchée de sa toilette pour en fondre les détails en un seul ensemble harmonieusement pâle...
Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur un ton léger de flirt, il se prenait à l’observer, dans un dédoublement de pensée qui lui était familier. Qu’elle était donc banalement quelconque, cette héritière qui n’avait ni la candeur délicieuse des vierges naïves, ni le ragoût piquant des gamines trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse correction de tenue par unique souci de sa réputation mondaine, sans sincérité dans sa réserve démentie souvent par le sourire, le regard, la discrète équivoque des mots!
Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle serait. Une mondaine accomplie, à coup sûr, point sotte en son genre, assez intelligente même pour parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon du bel esprit, ayant été saturée de leçons, cours, conférences; peu sensible, point passionnée, jamais oublieuse de son immense fortune ni des égards que cette fortune devait lui valoir; coquette, peut-être; par vanité surtout, sans rien perdre de sa froide raison qui ne lui permettrait ni une incartade dangereuse ni une généreuse folie, pas plus que jamais elle ne serait capable de haute envolée d’âme ou de pensée.
--Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai, songea-t-il railleusement. Il faut être pratique et prévoyant à l’heure présente!
La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par une soudaine exclamation:
--Tiens! voici Denise Muriel!... Et, comme de juste, à sa suite, son fidèle chevalier!
En effet, sur la route qui passait au pied de la terrasse, une forme féminine s’avançait, très fine dans le crépuscule bleu; à ses côtés, un homme de robuste stature marchait.
La brise apporta les lointaines sonorités d’une voix musicale et grave. D’Astyèves eut un frémissement. Une singulière impatience l’avait secoué aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un accent détaché, un peu sec:
--Sans doute, elle revient de quelque excursion. C’est une promeneuse fanatique; elle est toujours sur les routes. Si vous désirez la voir, c’est là que vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car elle fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une sauvage que cette jolie fille!
Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette souple que l’ombre lui voilait peu à peu, sans qu’il eût pu distinguer le visage:
--Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse?
--Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne sort guère de la colonie Champdray et Vanore, qui, peu sociable, joue volontiers au petit cénacle. Nous n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise Muriel et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée. Et c’est même pendant cette excursion qu’il m’a été donné de constater que les admirateurs de la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout particulièrement...
Elle le regardait avec une sorte de coquetterie, renversée un peu dans son fauteuil:
--Particulièrement? Qu’entendez-vous par là?
Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de suite, très correcte:
--J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en connaisseur tout ce qu’elle vaut comme artiste, voire même comme femme... Toujours est-il que vous et vos pareils avez ici un rival sérieux...
--Si sérieux que cela?
--Mon Dieu, oui! Il serait emballé pour le bon motif que personne n’en serait autrement surpris! C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore, possesseur de nombreuses manufactures dont il est très fier, se pavanant volontiers, mais un bon garçon! du genre colosse... Denise Muriel paraît l’avoir complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui, par sa beauté... Pour son talent, il est incapable d’en juger, n’entendant rien à la musique. Il la contemple avec des yeux de caniche dévoué tout à fait amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en peut trouver l’occasion!
--Ce qui rentre dans son rôle de caniche.
--Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire, pour charge de conduire les aveugles, et Denise Muriel a des yeux dont elle sait se servir!
--Ai-je le droit de demander encore, «qu’entendez-vous par là?»
--Mais... tout bonnement ce qu’en entendent ces messieurs qui, plus ou moins, flambent tous en son honneur!
Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la sécheresse presque dédaigneuse de l’accent. Et, sans permettre une réplique à d’Astyèves, elle continua, se balançant un peu, d’un mouvement capricieux:
--Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de ses visites. C’est preuve de tact chez elle! En somme, elle n’est plus de notre monde et si elle entre au théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la recevoir avec nos amis. Seulement, comme maman était désireuse de la faire entendre dans notre cercle,--car elle a une voix étonnante!--il a été convenu qu’elle viendrait ici chanter chaque semaine, en artiste...
Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans tout l’être de Bertrand, lui jetant aux lèvres une mordante réponse. Mais il ne l’articula pas. De quel droit l’eût-il fait? Ce que disait si brutalement cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide, c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse mondaine. Sans doute, ils en jugeaient tous ainsi, les privilégiés réunis sur cette terrasse fleurie, auxquels la destinée bienveillante avait épargné les angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient jouir, dans l’ignorance du terrible souci d’argent, de ce beau crépuscule d’été...
Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des êtres groupés là connaissait l’amertume du pain péniblement gagné, l’institutrice d’Yvonne, une pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait de faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée sur les épaules d’Yvonne, elle était restée à l’écart. Elle aussi contemplait le lac devenu pareil à une nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui s’étoilait...
Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne semblait entendre la rumeur des conversations; et, comme lui, elle tressaillit au son de la cloche qui annonçait le dîner.
VII
Denise cessa de ramer et permit à sa barque de dériver lentement sur l’eau miroitante du lac que le soleil piquait d’éclairs. Alors, la main arrêtée sur les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse de cette matinée d’août, se laissant pénétrer par la grâce pittoresque de ce joli pays vert, par le charme du ciel limpide que des vols d’hirondelles striaient d’ailes noires.
Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait seulement que c’est une douceur de vivre parfois, fût-ce un seul instant, dans l’oubli absolu du passé comme de l’avenir, et la pensée muette, de se perdre dans l’apaisante inconscience des choses. D’un regard voilé de rêve, elle contemplait la route qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant presque les eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai, les promeneuses qui passaient en toilettes claires, prenant ainsi à distance des airs de grandes fleurs vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses. Sur le lac, autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient l’eau de leur sillage rapide ou lent; périssoires effilées, lancées avec une prestesse de flèche, barques moins sveltes, souvent pavoisées d’oriflammes, qui, presque toutes, emportaient des êtres jeunes; les hommes courbés sur leurs avirons, les femmes nonchalantes, amusées ou rêveuses, pailletant l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés de lumière.
--Eh! là-bas! gare! jeta une voix sonore.
Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque, dérivant, s’en allait vers la petite flottille qui bordait le quai, et un canotier avertissait la promeneuse distraite. Vite, elle reprit les rames et ses mains nerveuses éloignèrent adroitement sa petite embarcation d’une grande qui arrivait, décorée du pavillon des Arnales, couleur d’or, comme les cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de paille, enguirlandé de coquelicots. Denise distingua vite la jeune fille, assise auprès de ses deux amies, au milieu de son habituelle escorte masculine, augmentée d’un nouveau venu, en qui, tout de suite, elle reconnut Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût perdu parmi les rameurs. D’ailleurs, eût-elle hésité que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait et appelait, avec un petit rire mordant:
--Monsieur d’Astyèves? voulez-vous voir comment une belle artiste utilise ses loisirs en villégiature? Regardez canoter la charmante Denise Muriel!
Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir qu’un tressaillement d’impatience irritée avait secoué Bertrand, certain qu’elle avait saisi le propos articulé avec une parfaite désinvolture.
Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine lui lançait un amical:
--Bonjour, mademoiselle Denise!
Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et passa inclinant un peu, très peu, la tête, pour répondre au salut des autres, dédaignant l’hommage de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu les comprendre, lui disaient quelle vision charmante elle évoquait, souple et jeune, dans sa barque solitaire, le visage rosé par ses mouvements de rameuse, par le souffle vif de la brise qui illuminait la peau d’un éclat de belle fleur.
D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai, laissant derrière elle celui des Arnales et, en droite ligne, elle vint aborder au débarcadère.
Encore une finie, de ces promenades capricieuses qui étaient l’un des enchantements de ce séjour à Gérardmer que lui offrait l’affection de Mme Champdray; un séjour qui avait pour elle la douceur d’un rêve très bon et d’une joie imprévue.
L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au moment où elle avait l’unique perspective d’un été solitaire et maussade à Paris, sa mère partie pour les eaux avec Robert dont il fallait occuper les vacances; et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour elle-même lui étant interdits par les ressources exiguës de leur budget d’été.
Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se voyant soudain enlevée à son isolement, transplantée dans une atmosphère de chaude sympathie où elle pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait, oublier que la vie lui était lourde de responsabilités et de difficultés.
Oh! se laisser vivre! quelle jouissance inattendue c’était pour elle! Et comme elle la goûtait, dans tout son être jeune, ardemment reconnaissante à la femme délicate qui se faisait un maternel plaisir de la lui procurer; touchée aussi des attentions dont l’entourait Mme Vanore, une excellente petite femme, mère de famille convaincue, guère artiste, admiratrice touchante de son illustre mari qu’elle adorait, sans idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant gardé une invraisemblable naïveté au milieu du monde d’artistes où elle vivait sans s’effaroucher de rien, grâce à sa merveilleuse candeur.
Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle matinée bleue, Denise allait reprendre le chemin des Xettes, groupe de chalets et de fermes, sur le flanc de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa de Mme Champdray.
Mais, sur le quai, elle s’arrêta; la pâle institutrice d’Yvonne, Mlle Dusouy, y était assise, attendant le retour des promeneuses qui avaient jugé sa présence superflue. Et dans sa solitude, avec une expression songeuse sur son visage fané, elle avait un tel aspect de mélancolie, qu’instinctivement Denise interrompit sa marche, dans un désir d’offrir à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie. Cette pauvre fille, traitée chez les Arnales à la façon d’une utile machine, était la seule de cette brillante maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui tendant la main, elle dit amicalement:
--C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté d’une matinée comme celle-ci?
--Ce _serait_ bon, corrigea l’institutrice avec douceur. Je ne sais pas beaucoup ce que c’est que d’être libre. Et il ne m’est pas permis de désirer l’apprendre. Je le saurai toujours trop tôt!
Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy expliqua avec la même simplicité résignée:
--Je vous étonne? C’est que, pour posséder mon indépendance, il me faut être sans position, et rien ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je dois travailler pour vivre... C’est un malheur qui ne tardera guère à m’atteindre, je le crains, car, d’un jour à l’autre, Yvonne va se marier. Il en est sans cesse question... Alors, pour moi, ce sera une nouvelle place à trouver. Et si vous saviez quelle perspective c’est là! Il y a tant de demandes et si peu d’occupations, en somme, pour y répondre!
Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice, quoiqu’elle parlât très calme, en femme qui, de longtemps, a compris la vanité des révoltes contre la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement dans la triomphante joie des choses, lui était jaillie des lèvres parce qu’elle l’étreignait toute, et elle trouva un écho dans le cœur même de Denise. La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de l’avenir!
Presque affectueuse, elle lui dit:
--Oh! oui, je comprends votre inquiétude. Mais ne vous alarmez pas trop à l’avance, cela sert si peu heureusement. Très souvent, les choses s’arrangent autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs, peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas aussi vite que vous le supposez. Elle est très difficile!
L’institutrice sourit:
--Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux messieurs tout l’été! Il vient encore d’en arriver un nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît particulièrement à Yvonne.
Denise revit le jeune homme assis dans la barque, non loin d’Yvonne, il est vrai, mais l’enveloppant elle-même au passage d’un regard auquel une femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique:
--Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi?
--Les héritières comme elle paraissent toujours charmantes.
Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent de Mlle Dusouy. En toute simplicité, elle reconnaissait un fait. Denise, à son tour, sourit.
--Vous avez raison, mademoiselle, mais vous parlez à la façon d’un vieux misanthrope. Voici vos promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas de leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir et bon courage! Si je puis vous être utile en quelque chose, je vous en prie, usez de moi sans cérémonie...
Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise dans son accueil, elle quitta l’institutrice pour s’engager sur la route des Xettes dont elle gravit lentement la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau, avec une ivresse jeune, au charme que distillait en elle ce paysage de lumière.
Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame Champdray écrivait. Elle releva la tête, entendant le bruit léger des pas de Denise, et lui sourit.
--Vous voilà rentrée? petite fille. Comme vous êtes rose! Le canotage vous réussit. Vous n’avez pas eu d’aventure sur le lac? Vous n’avez ni chaviré ni fait chavirer personne?
--Personne! ma grande amie. J’ai même savamment louvoyé autour du canot Arnales.
--La blonde Yvonne naviguait?
--Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle s’était jointe un nouvel admirateur de sa précieuse petite personne, M. d’Astyèves!
--Comment, d’Astyèves est ici?... Celui-là, ma petite, m’a un peu l’air d’être votre admirateur plus encore que celui d’Yvonne.
--N’en croyez rien! madame. Il a, pour chacune de nous deux, une forme particulière d’admiration et celle dont il me fait hommage est de telle qualité que mieux vaut n’en pas parler!
Une seconde, Mme Champdray considéra cette créature charmante dont la jeunesse avait dû apprendre déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu d’amertume dans le léger sourire des lèvres,--ces lèvres désirables pour ceux-là mêmes qui restaient de froids dilettantes jusque dans la vivacité même de leur entraînement.
--Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que clairvoyante... Je n’ose pas dire «trop sage». Mais que je regrette de ne pouvoir vous prêcher l’illusion!... Enfin, laissons tout cela... Ah! j’oubliais, il y a là une lettre pour vous.
Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy, où Mme Muriel faisait sa saison. Depuis une semaine qu’elle y était installée, pour la première fois, elle donnait signe de vie à sa fille; et Denise, en recevant la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait, sans doute, aucune chaude caresse de pensée ou même de mot...
Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la lire seule parce qu’elle était jalouse du secret de ses impressions. Une petite anxiété frémissait en elle devant cette enveloppe encore close, car bien souvent les lettres, comme les paroles de sa mère, l’avaient meurtrie; et, une seconde, elle s’attarda instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un brin de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des choses qui, un moment, lui avait fait l’âme joyeuse.
Puis, elle rompit le cachet et lut:
«Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée au sujet de l’hôtel où tu m’as envoyée? Il est détestable à tous les points de vue, société, chambre, cuisine... Avec tes manies d’économie à outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain confort m’est indispensable. Aussi ai-je dû changer et me suis-je enfin installée beaucoup plus à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses!
«Seulement, les conditions de mon nouveau gîte sont naturellement plus élevées que celles du petit hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer. Aussi, puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la famille, je te serais obligée de me faire parvenir, sans trop de retard, des capitaux. Je n’aime pas à courir le risque de me trouver à court, d’autant que je désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton frère et que les cochers se montrent fort exigeants. Adresser pareille demande à ton père serait inutile, car il m’a l’air de s’être, à son ordinaire, mis dans les embarras d’argent... Ce qui me force à recourir encore à toi...
«A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis me défendre de souffrir comme aux premiers jours de notre ruine, je suis satisfaite de mon traitement; et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant! jouit beaucoup de son séjour ici... Mais combien je voudrais, moi, en être loin! Je me sens enveloppée d’une atmosphère de vie facile et luxueuse, de gaieté, d’animation,--dans notre nouvel hôtel surtout!--qui m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la résignation de m’accommoder d’un pareil voisinage et j’ai hâte de regagner ma solitude de Paris où s’engourdit un peu l’amertume de ma vie gâchée!
«Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce que je te demande et faisant ce sacrifice de tes sages principes d’ordre, puise dans ta réserve les quelques cents francs dont j’ai besoin absolument. Continue à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a l’heur de te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement une société plus gaie que la mienne. Ne t’imagine pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton personnage d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu aurais dû être... Hélas! hélas! nulle mère ne peut souffrir plus que moi de la destinée qui est faite à son enfant!...
«Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus. Au revoir, ma Denise. Reçois les plus affectueux baisers de ta mère et amie,
«Germaine MURIEL.»
Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant elle, c’était toujours le même horizon baigné de clarté blonde, le même frémissement léger des eaux bleues pointillées de voiles blanches; dans l’air chaud, la même joyeuse rumeur de vie... Mais elle ne pouvait plus jouir de l’éblouissante fête de cette matinée d’été. Ses yeux regardaient sans voir. Et, amère, elle murmurait:
--De l’argent, où en trouverai-je? Maman sait pourtant bien que, tout juste, nous avons la somme nécessaire pour traverser les mois d’été pendant lesquels je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle demande, que ferons-nous ensuite?...
Ah! cette misérable question d’argent, sans cesse renaissante, puisque ni sa mère ni son père même ne savaient se plier aux obligations imposées pourtant par leurs ressources étroites, comme elle en connaissait le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le chancelant budget! Elle avait justement pressenti que la lettre de sa mère lui ravirait sa fragile quiétude! Obsédée par le souci de répondre à la demande de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et avec combien de discrétion! quelle rigoureuse économie leur était imposée, elle ne pouvait plus jouir de la belle journée d’été.
--Denise, ma petite, vous êtes devenue bien songeuse, remarqua affectueusement, un peu plus tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si votre vieille amie peut vous être utile pour une chose ou une autre, il faut recourir à elle tout simplement.
Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux qu’elle jugeait devoir garder pour elle seule. Elle remercia Mme Champdray, et même, pour répondre à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs, elle attendit que son amie fût partie en excursion. Alors seulement, sa lettre achevée, elle sentit moins pesante, la mélancolie qui s’était abattue sur elle. Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin, elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses préoccupations, si mesquines et si graves, dans la paix profonde des fins de jour dont le silence tombait sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même, elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui restait abandonné sur ses genoux...
Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce déjà Mme Champdray, qui revenait? Non, à la grille, un visiteur parlait à la femme de chambre qui l’introduisait; c’était Bertrand d’Astyèves. Il était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu dérober sa présence. Elle n’y songea pas. Échapper à elle-même lui semblait, à cette heure, désirable par-dessus tout!
D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger importun que ce Bertrand d’Astyèves qu’elle savait pouvoir tenir pour un agréable causeur, supérieur en culture littéraire et artistique à la bonne moyenne des hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait pas d’être bien femme; et l’intuition que, si la fantaisie lui en prenait, elle pourrait réduire à sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait d’une complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et aussi d’indulgence pour la franchise hardie avec laquelle il la recherchait.
Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger d’accueil, il s’approchait:
--Je vous fais toutes mes excuses de troubler ainsi indiscrètement votre solitude. Je venais présenter mes hommages d’arrivée à Mme Champdray, que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la fin de l’après-midi.
--Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous l’attendre?
--Si vous daignez m’y autoriser.
Elle sourit un peu.
--Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité pour vous autoriser ou non. Mais ce serait vraiment oublier que je suis traitée ici en enfant de la maison et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray, soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux pour bien pratiquer l’hospitalité en son absence.
Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir très vif. Le hasard lui était plus favorable qu’il n’eût jamais osé l’espérer.
--Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce, au risque d’être un gêneur, car vous lisiez.
Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait au visage une délicieuse expression de toute jeunesse.
--J’aurais lu, peut-être, sans doute même; mais quand vous êtes arrivé, je faisais, je crois bien, tout comme les petites filles, je rêvassais en regardant le paysage qui m’est un ami avec lequel je m’oublie en interminables conversations! Avouez qu’il mérite tant d’honneur et que, si accueillant que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où je vous retiens vaut mieux encore pour la vue dont on y jouit...
Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large cercle enveloppait le lac, les montagnes noires de sapins, les coteaux veloutés par l’herbe haute, la petite ville souriante et, s’en détachant, la route étroite et blanche qui fuyait, dominée par la chaîne onduleuse des Vosges que le crépuscule bleuissait, toutes sombres sous le ciel rose du couchant.
Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait toujours du paysage évoqué par la voix musicale dont l’accent venait, une fois encore, de trahir une si forte intensité d’impression. En son dilettantisme, il goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement de cette âme de femme, palpitante de vie ardente et jeune dans une forme charmante. Et, très sincère, il dit:
--Vous avez bien raison de planter ici votre tente! Les minutes doivent s’y écouler exquises, surtout quand on a le secret d’y enfermer... tout ce que vous y mettez...
--Tout?... Mais laissez-moi vous dire que vous ne savez guère quel est ce «tout»!
--Oh! je le devine bien un peu.
--Vraiment?... Quelle ambition grande! M’expliquerez-vous d’où vous prenez le droit de l’avoir?
Il se mit à rire.
--C’est la récompense de mes profondes méditations.
--De vos méditations... à mon sujet?
--Si j’osais, je répondrais... oui. Ne m’en veuillez pas trop de mon audace. Elle vient de ce que... Mais faut-il vous avouer quelque chose?
--Quoi donc?... Avouez toujours, nous verrons ensuite...
--Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement rencontré de femme qui, autant que vous, m’induise en tentation de curiosité et d’investigations psychologiques!
Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont la chaude lumière laissait pourtant les secrets de l’âme bien voilés. Une lueur d’amusement y brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse:
--Et alors, ayant succombé à la tentation, vous êtes arrivé à la conclusion que vous pourriez, à merveille, démêler ce qui se passe dans mon cerveau, étant donné que, par discrétion, vous avez, bien entendu, laissé mon cœur de côté?...
Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles, il dit en souriant:
--J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très difficile à connaître. Or le mystère attire fatalement les curieux de mon espèce.
Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son fauteuil de paille, elle regardait droit devant elle, et il apercevait seulement le profil souple, les lèvres un peu entr’ouvertes par une expression de scepticisme.
--Vous me faites trop d’honneur! J’imagine que si les curieux pénétraient le mystère qui les tente,--surtout parce que c’est le mystère!--ils se trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils se sont mis en bien inutiles frais d’imagination!
--Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr!
--Parce que?
--Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes possédant chacune ses richesses propres et son imprévu...
Elle eut un imperceptible froncement de sourcils et le regarda bien en face, intéressée malgré elle, pourtant.
--Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique je déteste me voir mise en jeu, je serai, pour une fois, indifférente à cette impression afin d’apprendre quelles sont les différentes femmes que vous avez découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire, n’est-ce pas?
--Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je pense qu’en la circonstance, vous êtes savante à ne pouvoir désirer l’être davantage! Ne vous moquez donc pas de ma petite science et des résultats de mon humble travail d’observation... La première _vous_ que j’ai rencontrée chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse, elle enthousiasmait un public de snobs, qui l’écoutait pourtant de son mieux; sans mériter, d’ailleurs, pareille fortune, je le reconnais en toute conviction... Et cela est ma très modeste opinion!
Cette fois, elle riait franchement.
--Vous faites bien d’ajouter cette explication, car j’allais renier cette _moi_, si ridiculement juchée sur le piédestal de sa haute opinion d’elle-même.
--Vous l’eussiez reniée, soit! Mais si vous daigniez livrer toute votre pensée, vous avoueriez que vous teniez en piètre considération, la partie peut-être la plus brillante de votre brillant auditoire, et que les hommages les plus respectueux étaient impuissants à monter jusqu’à vous!
Presque bas, elle murmura avec amertume:
--Les plus respectueux!...
--Oui, les plus respectueux; il n’en est pas d’autres qui puissent s’adresser à vous...
De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le comprit si sincère,--en cette minute-là, du moins!--qu’elle eut envie de lui crier merci. Mais ses yeux seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien fragile tendu tout à coup entre eux.
--Me direz-vous comment vous êtes arrivé à une telle conclusion quant à mes impressions chez Mme Arnales?
--En vous entendant chanter chez Mme Champdray et chez Vanore. Vous étiez toujours la même admirable artiste,--laissez-moi vous le dire, c’est tout uniment la vérité...,--mais vous n’aviez plus à faire l’effort d’oublier votre public; vous vous sentiez trop bien, chez Vanore, en union d’âme avec ceux qui vous écoutaient, des fervents de musique comme vous-même... Aussi, comme vous avez chanté ce soir-là! Je crois que dans mes plus vieux jours, je posséderai encore vivant le souvenir de l’absolue jouissance artistique que je vous ai due pendant cette inoubliable soirée.
Son visage se rosa un peu, tant était expressif l’accent de d’Astyèves. Sans répondre, elle songea tout haut, très simple:
--Oui, je me souviens de la soirée dont vous parlez... La nuit était admirable!... Je me rappelle que, tout en chantant, je la regardais, et sa beauté opérait sur moi comme un charme... Encore une autre _moi_, celle qui subit si fort la magie des belles nuits d’été...
--La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller à la dérive sur le lac...
Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur et caressant:
--Décidément, vous êtes un homme de grande perspicacité! Comment avez-vous deviné que je goûtais autant mes promenades sur le lac?
--Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées, pour vous sentir conquise toute par la beauté souriante de ce paysage de verdure et d’eau bleue...
Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac qui se moirait de pourpre et d’or et, pensive, elle dit:
--C’est vrai, j’aime Gérardmer... Vous, pas?
--Oh! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée, en trop mondaine compagnie pour avoir eu le loisir même d’en sentir le charme...
--Eh bien, si vous voulez être séduit en une seule promenade, si vous ne craignez pas les montées un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure favorite, sans importune société, en un lieu tout près d’ici, appelé les Gouttridos. Vous y trouverez une ferme isolée sur la hauteur d’une colline, au milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux de vallon tout boisé... Puis, par delà le lac, vous apercevrez un lointain de montagnes fuyant les unes derrière les autres, obscures ou presque pâles dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme vivant, un souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau des sources de ce pays!... Et tout cela vous fera rêver ou penser,--selon que vous avez une âme de poète ou de... philosophe... Tout cela vous charmera, si vous avez des yeux de peintre. Et tout cela vous laissera indifférent, si vous avez tout bonnement une âme mondaine de clubman!
--Espèce d’âme que vous méprisez de toutes vos forces! Ah! quelle artiste vous êtes aussi pour peindre la nature!...
De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se ravivait en lui,--envahissant comme un flot,--de tenter de l’éveiller à l’amour qui ferait d’elle une incomparable créature, de conquérir son âme et sa pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune beauté.
L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait, que, peut-être, il eût dû prendre congé. Mais il ne se résignait pas à dire les mots qui rompraient le charme que tout son être subissait, surtout à cette heure exquise des fins de jour qu’il aimait entre toutes. Les paroles que les âmes entendent lui montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La cloche d’entrée vibrait de nouveau, et Mme Champdray apparaissait sur le seuil du jardin.
VIII
Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur l’horizon du lac, où la lumière pénétrait doucement tamisée par les larges stores écrus, Mme Champdray écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre la voix de Denise et, repoussant un peu le feuillet que noircissait sa haute écriture, presque masculine, elle appela:
--Denise, vous sortez?
La porte s’ouvrit.
--Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger, entrer vous dire au revoir?
--Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très bien venue. Où courez-vous encore après avoir circulé toute la matinée? intrépide petite promeneuse.
--Ce matin, je n’étais pas en route pour mon plaisir. J’avais la répétition du concert de charité au casino et de la messe en musique de dimanche. Vanore est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes les occasions lui paraissent bonnes.
--Parce que, sachant mieux que personne tout ce que vous valez, petite, il est fier de vous et prépare, dans son affection pour vous et dans son amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont vous ne vous souciez pas assez.
Une ombre voila le jeune visage souriant.
--Follement, j’espère toujours y échapper, quoique chaque jour me pénètre davantage de la conviction que j’espère en vain. Les circonstances seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra à un moment ou à un autre. Pendant que je suis ici, au moins, je veux l’oublier...
--Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes, ma pauvre petite. Pourtant Dieu sait que je trouve sage de vivre pleinement dans l’heure présente quand elle n’est pas trop mauvaise... Fuyez-moi, ma chérie. Allez-vous-en jouir de cette belle journée... Où cela?
--Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter ses enfants et leurs amis.
--Une petite fête enfantine à laquelle leur père se dérobera, tandis que le bon Grisel y figurera allégrement dans la certitude de vous y retrouver. Ma mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui tournez pas absolument la tête comme aux autres...
--Aux autres?...
Mme Champdray sourit:
--Je parle de la colonie masculine habitant la villa Arnales qui m’a l’air de brûler en votre honneur plus ou moins discrètement.
--Comme on brûle pour un modeste professeur de chant, puisque c’est surtout le personnage que je remplis chaque jour en ce moment chez Mme Arnales.
--Une vraie corvée que vous avez acceptée là, enfant. Il fallait confier à Vanore le soin de leur déclarer que les amateurs de leur qualité ne devaient point se mêler de chanter sa musique et laisser ces musiciennes, du genre perruches, patauger à leur aise dans les chœurs qu’elles ont la regrettable ambition d’exécuter!
Une amertume un peu mélancolique effleura la bouche fraîche.
--Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment, car j’ai le caractère si malheureux que le professorat me paraît sans nul charme; mais ce n’eût pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être sage!
Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à d’inutiles confidences sur ses soucis matériels. Ah! oui, certes, elle n’avait que trop de motifs de ne négliger nulle occasion de parer aux dépenses inattendues provoquées par la façon de vivre de Mme Muriel, aux eaux. Mais cela ne devait regarder qu’elle seule. Et, sans permettre à sa vieille amie de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver un accent gai:
--D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas aussi absolument insipides que vous le supposez! Elles se trouvent coupées par toutes sortes d’incidents pouvant être qualifiés d’amusants, quand on les regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et les appréciations de Mme Arnales sur l’effet des chœurs, les rappels à l’ordre adressés à Sabine qui bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences contenues d’Yvonne, quand elle s’aperçoit trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc., etc... C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue aux répétitions! Les choristes masculins, heureusement, relèvent le niveau des chanteurs. Plusieurs sont vraiment bons musiciens...
--Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas? Ce garçon est décidément doué à merveille en tout. Il est né pourvu de ce qui peut constituer un séducteur moderne... Physiquement, il a pour lui son allure de gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique... Au moral, il possède une très vive intelligence de raffiné, une discrète ambition, un égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût habitué à suivre sa seule fantaisie, à rechercher les choses finement délectables, pour sa propre satisfaction; susceptible d’emballements violents que sa froide volonté saura toujours maîtriser, coûte que coûte, quand il le jugera sage, ayant juste assez de cœur pour réussir à jouer un personnage de charmeur, sans compromettre son propre repos... Une nature intéressante à étudier, en somme; sinon à laquelle il faudrait se fier! Cet homme, si chevaleresquement courtois pour les femmes, saurait, j’en suis sûre, se montrer cruel,--dans l’ordre sentimental, s’entend!--non pas avec une inconscience, mais avec une insouciance parfaite!
Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée, avec la mordante vivacité dont elle était coutumière quand un sujet la préoccupait. Denise, droite devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement très net, qu’elle sentait si juste, lui était délicatement destiné. Car la femme clairvoyante qu’était Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de séduction entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement ou non...
Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans celui de sa vieille amie, avouant sans honte qu’elle avait compris le conseil; puis, se penchant, d’un geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray:
--Merci de veiller ainsi sur votre fille! Mais ne craignez rien pour elle... Vous savez que les circonstances se sont chargées de la rendre aussi sceptique que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est bien résolue à ne pas se permettre de souffrir par le fait de M. d’Astyèves ni d’un autre...
--Et ce sera sagement à elle!... Sur cette double conclusion, sauvez-vous, ma chérie, vous serez en retard, et j’oublie, moi, tout à fait mes paperasses en bavardant avec vous.
Elle obéit et sortit.
Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été remarquablement beau. A travers les frondaisons vertes, l’air vibrait de chaud soleil et bruissait dans les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait dans la brise... Et une fois encore, tandis que de son pas souple, elle descendait la côte des Xettes, toute la jeunesse de Denise lui monta au cerveau, la pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci dans la sérénité de l’heure présente. En bas de la côte, elle dut s’arrêter, au moment de traverser la route pour gagner le sentier qui grimpait aux Gouttridos. Dans un fin poudroiement de poussière, un mail arrivait, lancé au trot de ses quatre chevaux dont les sabots heurtaient la terre très sèche, celui des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes claires, de chapeaux fleuris...
Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde la bouche de Denise:
--Eux en haut! moi en bas, dans la poussière, ainsi qu’il convient! Comme c’est symbolique!
Les hommes s’étaient découverts pour la saluer, plus d’un, avec le regret ravivé qu’elle se fût refusée le matin à faire partie de la promenade. Bertrand d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux; peut-être retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une semaine à Gérardmer, et installée dans une villa où il habitait maintenant avec elle.
Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir que son séjour à Gérardmer, en même temps que les Arnales, pourrait favoriser le mariage avec Yvonne que souhaitait tout bas son ambition maternelle.
La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa liberté d’action qu’il ne pouvait posséder, étant l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré de toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être entravé par l’hospitalité reçue.
Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il le lui eût hardiment avoué dans l’abandon soudain d’une causerie...
Oh! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses, nouant entre eux d’indéfinissables liens dont elle avait à peine conscience. Tout à coup, parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours d’août qui s’étaient écoulés légers et doux, elle s’apercevait soudain de la place qu’y avait tenue Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement, elle l’avait vu, pendant des excursions faites en une même société; aux brillantes réceptions de Mme Arnales où elle remplissait son personnage d’artiste; et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises soirées musicales chez les Vanore et chez Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne se ressemblaient; quelques-unes avaient été spirituellement gaies; d’autres, presque graves, les meilleures peut-être... D’autres encore avaient ressemblé à des escarmouches dans lesquelles leurs deux personnalités,--masculine et féminine,--s’attiraient, se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient; dans lesquelles, sourdement, grondait la passion de l’homme...
Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la même curiosité, le souci constant d’elle, vers qui il était jeté par l’attrait violent dont elle avait eu l’intuition dès leurs premières rencontres. Elle avait reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui disent à une femme qu’elle est l’unique, fût-ce même pour un fugitif instant... Mais toujours aussi, avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir, de faire naître en elle, le même vertige qui l’entraînait, lui...
D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée, dédaigneuse de cette attention dont il lui faisait l’honneur; autant qu’elle l’était des hommages des autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui, tous, pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent volontiers murmuré qu’elle était mieux que belle, exquisement faite pour éveiller l’amour! Pourquoi donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les autres? Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner, la charmer même quelquefois; faire qu’elle ne s’offensât pas d’être recherchée par lui avec une sorte d’audace passionnée qui contredisait bizarrement son apparence de froideur nonchalante...
Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure plus lente, sa pensée, aiguisée par les dernières réflexions de Mme Champdray, fouillant dans son souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et nouvelle sensation d’allégresse sans nom, dans laquelle il lui semblait délicieux de vivre. Était-il possible que le parfum d’amour dont Bertrand l’enveloppait en fût l’aliment; qu’elle, toujours si bien gardée dans sa hautaine volonté de ne se permettre ni un rêve, ni un espoir, pût avoir laissé cet étranger se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors que, jamais, il ne devait être rien pour elle!... Puisqu’elle n’était pas de celles qu’on épouse, elle ne devait pas s’exposer à ce qu’on pût la croire des autres...
Lui, Bertrand, comment la jugeait-il?... Une rougeur passa sur son visage. Gravement, elle songea:
--Il me faut prendre garde à moi! En ce moment, j’ai trop fort le désir d’aimer, le besoin d’être aimée. Et je n’en ai pas le droit...
Une impatience fière la secouait d’être faible ainsi, de ne pouvoir mieux étouffer la plainte sourde de son cœur de vingt ans. Certes non, elle n’aimait pas d’Astyèves! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût si fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle éprouvât un dangereux plaisir à le sentir, près d’elle, tout vibrant du trouble où elle le jetait, non plus seulement par son chant, mais par son charme de femme. Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer l’être, la sagesse lui criait de se dérober--pour n’être pas tentée,--à la douceur grisante de se savoir la toute-puissante...
--Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner?
Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa rêverie. En bas de la rude côte qui montait aux Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et souriante de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille pour la saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules de charretier, disait dédaigneusement Yvonne Arnales, il portait un filet gonflé de paquets.
En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors s’arrêta, pour tamponner son front moite, son cou vigoureux que le soleil avait tanné et qui luisait, avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de flanelle.
--Quelle chaleur! Comment pouvez-vous trotter si vite, mademoiselle Denise! Je vous voyais détaler avec tant de prestesse que j’ai eu peur un instant de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide... Auprès de vous, je me produis l’effet d’un éléphant!
Il parlait avec sa bonne humeur communicative, immobilisé pour reprendre haleine, sa large poitrine de garçon trop gros, se dilatant éperdument. Il était si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente et naïve vanité de sa grande fortune de manufacturier, son manque de distinction qui n’atteignait, d’ailleurs, point la vulgarité, son absence totale de culture artistique, voire même littéraire, avec une intelligence très vive d’homme d’affaires.
A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était guère le bienvenu. Mais il paraissait si content de l’avoir rencontrée qu’elle n’eut pas le courage de se dérober et, résignée, elle interrogea, attendant de bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour entreprendre la montée:
--Mme Vanore est déjà partie avec les enfants?
--Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture à âne, emportant les provisions du goûter.
--Y en avait-il donc tant que cela?
--Mais... suffisamment; j’y ai veillé et je crois que nous goûterons bien!
Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit à rire, distraite, malgré elle, de ses préoccupations.
--Est-ce que vous seriez gourmand?
--Très gourmand! je l’avoue à ma grande confusion. J’espère qu’en vous faisant ma confession, je ne vous choque pas trop, vous qui avez l’appétit d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce défaut, si vous jugez que c’en est un, songez que dans notre province, les distractions chôment et que les bons repas finissent par en constituer une qui n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans notre région!
De toute évidence, il en était satisfait,--comme de tout ce qu’il disait ou faisait,--mais avec tant de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de lui en vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à marcher. D’un pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée où, trop rarement, des bouquets d’arbres jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec le même entrain:
--Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire goûter de ma cuisine, car elle serait digne de vous, j’en suis sûr, et capable de vous rendre gourmande à votre tour! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous faire connaître ma maison et mes serres qui sont tout à fait remarquables, disent tous les connaisseurs, mes usines et mes terres qui les entourent, riches en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne pourriez-vous...
Et soudain son accent devint presque timide, ses yeux bleu pâle prirent une expression de prière:
--Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer une journée chez moi?... Je serais très heureux de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné de belles tentures que m’a procurées un tapissier de Paris. Vous trouverez, par exemple, qu’il y manque un piano; mais je ne suis malheureusement pas musicien du tout. Jamais je ne l’avais regretté avant cet été, quand j’ai vu comme tous trouvaient beau ce que vous chantez...
--Cela ne vous semble pas ainsi? interrogea-t-elle, amusée de nouveau.
De son accent de bonne humeur, il avoua, sans façons:
--La musique de Vanore me paraît un bruit discordant et incompréhensible, qui me ferait volontiers hurler comme une bête! Je puis le déclarer carrément, car il le sait et en rit. Et pourtant, croyez-moi, c’est la simple vérité que je vous dis! Quand vous la chantez, elle me semble tout autre... Le son de votre voix est une caresse...
Un pli léger raya le front de Denise; et, pour empêcher que la conversation n’évoluât vers elle, sans relever les paroles du jeune homme, elle reprit, la pensée un peu distraite:
--Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter de n’être pas musicien! Vos journées semblent remplies par tant d’occupations!
--Ah! diable, oui, elles le sont! bien plus encore, j’en suis certain, que vous ne pouvez l’imaginer; tellement que je me sens tout désorienté quand je me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de mes heures pour mon seul plaisir!
--Cela ne vous paraît pas très agréable?
--Agréable, oui, dans une certaine mesure... Mais, par moments, j’ai l’impression de commettre une mauvaise action en me déchargeant ainsi de mon travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner pour moi! C’est que, voyez-vous, mademoiselle Denise, je vis tellement mêlé à eux, que nous finissons par former tous une grande famille dont je me sens le chef, un peu le père... Et il n’est pas chic à un père de famille de prendre des vacances quand ses enfants en sont sevrés!
Une vraie sympathie éclairait le regard dont Denise enveloppa une seconde son robuste compagnon de route. Elle savait qu’il était réellement bon, que son exclamation n’était pas une phrase vaine, et elle eut un sourire très amical pour lui répondre:
--Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien simplifier le problème, qu’on dit si difficile à résoudre, des rapports entre les patrons et les ouvriers!
--Bah! il ne l’est pas autant que le prétendent tous les politiciens de malheur dont le terrible bavardage envenimerait toutes les situations! Ah! que je les exècre! Autant que les écrivassiers qui, à tort et à travers, se mêlent de donner leur avis, au gré de leur imagination, sur ce qu’ils appellent la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent rien, mais rien du tout! en somme, parce qu’il leur manque l’expérience que nous autres, hommes d’action, pouvons seuls avoir... Sapristi! qu’ils se taisent donc sur ce qu’ils ignorent! S’ils veulent barbouiller du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères qui se complaisent à couper des cheveux en quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter la vie humaine comme un écheveau d’inextricables difficultés... alors qu’en vérité, elle est si simple! Ne trouvez-vous pas?
Si simple! En l’entière sincérité de son âme, il en jugeait ainsi; et, une seconde, Denise l’envia, elle qui ne savait que trop combien, au contraire, peut être douloureusement compliqué le problème d’une destinée! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors d’haleine, autant par sa loquacité que par la rudesse de la côte, pénible pour sa corpulence; et, d’un œil d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait la ferme des Gouttridos, but de leur excursion. Elle, pensive, regardait l’horizon qui, superbement, s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres et de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la nappe étincelante du lac...
Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse de discuter avec Grisel:
--Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis, ni sur la simplicité de la vie, ni sur la réprobation que méritent, d’après vous, les écrivains qui étudient uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt que je comprends fort!... peut-être parce que je vis auprès de Mme Champdray, qui est une admirable psychologue. Songez que nos actes, surtout les plus graves ne sont, en somme, que la mise en œuvre de nos idées, de nos sentiments! Comment ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine?
La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu assombrie. Il semblait perplexe, presque confus, et se remit à marcher, la tête penchée vers la terre, blonde de soleil:
--Vous trouvez, n’est-ce pas? que je parle comme un ignorant, un idiot! et que je ferais mieux de me taire que de juger de ce qui n’est pas de ma compétence...
--Mais du tout! Je...
--Oh! si, si! Et vous avez raison! Je suis un homme d’affaires, rien de plus! Je ne me connais pas un brin aux choses de l’esprit, et les méditations philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment fatalement! Pourtant, je ne suis pas tout à fait ennemi de la lecture. Je reçois cinq ou six journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer mon jugement; mais les romans ne sont guère mon fort. Puisque je vous fais mon humble confession, je vous avouerai que je n’ouvre guère ces sortes de bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer. Ainsi, l’autre jour, en venant ici, j’en ai acheté un, qui ne m’a pas ennuyé, d’ailleurs, car il renferme des idées justes. Je l’avais choisi parce que je sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains!
--Quel était ce roman? questionna Denise intriguée.
--_Le Maître de forges._ Il est vraiment fait avec beaucoup de talent et je comprends que l’auteur ait tant d’admirateurs! Vous l’avez lu?
--Oui, je le connais..., dit-elle évasivement, redoutant un peu une digression littéraire de Grisel, qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet que sur celui de ses machines ou de ses propriétés...
Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment sur le roman en question, stimulé par le désir de ne point passer pour un complet illettré aux yeux de Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme était atteinte; et, dévalant à leur rencontre, accourait Jean Vanore, l’aîné des enfants, le fidèle chevalier de Denise, qui la saluait d’une exclamation de reproche:
--Comme vous arrivez tard! Maman avait peur que vous ne veniez pas. Vous lui aviez promis d’être ici de bonne heure!
Prestement, Grisel riposta:
--C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui demandant la permission d’être son cavalier... Et les gros individus de mon espèce ne montent pas vite! Ne la gronde pas, mon garçon... Et puis, mets-toi bien dans la tête que, autant que toi, j’aime la compagnie de Mlle Denise... Chacun son tour d’en profiter!...
IX
Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière eux et entraient dans la prairie qui, sous les arbres, s’allongeait tout autour de la chaumière du tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y dominait le large horizon des sommets onduleux, des plaines vertes, des ravins boisés que mouillait la fraîcheur d’invisibles ruisselets, creusant, parmi les mousses, leur fin sillage.
Mais de cette beauté des choses qui, au premier regard, pénétrait Denise, si souvent qu’elle en eût joui déjà en ce lieu même, nul sûrement ne prenait souci à cette heure aux Gouttridos... Ni le tisserand qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible sur son métier; ni sa femme, absorbée comme lui par sa tâche, dans la pièce basse où s’épandait l’odeur forte des _géromés_ empilés sur des claies, près du lit... Tous deux, enfermés dans l’humble monde de leur labeur quotidien, n’entrevoyaient rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir, la pensée muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers qui venaient, pour une heure, leur demander l’ombre fraîche de leurs arbres; indifférents à l’éclat de la gaieté des petits, dont les rires montaient, en sonorités claires, dans l’air chaud.
Toute rouge sous son grand chapeau de paille, tour à tour impatientée et amusée par les évolutions capricieuses des enfants autour d’elle, Mme Vanore s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts de leur goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et garçons, dont l’aîné se trouvait être Jean, qui employait ses quatorze ans à exciter les plus jeunes, malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et ses efforts pour maîtriser l’exubérance de Huguette, le numéro trois des Vanore, aussi _garçon_ que son jumeau Robert.
--Denise! voici Denise! avaient clamé les voix enfantines à l’apparition de la jeune fille.
Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites créatures joyeuses; et tous, en troupe folle, accouraient vers elle, entraînés par Huguette qui bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux de ses cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre Madeleine, dont l’exclamation trahit la détresse:
--Denise, heureusement, vous arrivez! Vous allez savoir vous faire obéir, vous! Ils ne m’écoutent pas!
--Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement Mme Vanore, tellement qu’on surveillait votre arrivée! Huguette vous avait aperçue de loin sur la route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être d’Astyèves.
--Parce que? fit Denise avec un léger tressaillement.
La petite femme se mit à rire, tout en continuant à sortir des fruits d’un panier.
--Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis en goût par les perspectives alléchantes de notre lunch champêtre aux Gouttridos, l’a invité, en manière de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si bon lui semblait. Et je crois que bon lui semblera; notre société ne paraissant pas trop lui déplaire!
Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre d’impatience et de plaisir l’énervait soudain; et, à peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier gaiement:
--Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris, par les bons yeux de Huguette, pour l’élégant Bertrand d’Astyèves!
--Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion n’a pas été longue! D’ailleurs, j’ajoute tout de suite que la jeunesse n’a nullement regretté de vous voir apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait votre complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver que vous méritez sa confiance, venez m’aider à lui donner la pâture et délivrer ainsi Denise... Tous, ils l’accaparent plus que de raison!
--Fichtre! je le comprends! Je voudrais bien, moi aussi, l’accaparer!
Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots. Sa cousine le regarda un peu surprise.
--Bah! Charles!... Vraiment? Je ne m’en étonne pas; mais, vous savez, si le cœur vous en dit, accaparez!
Il eut un haussement d’épaules:
--Je ne serais pas de force... Du moins, maintenant! Les objets d’art ne sont pas encore à mon usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un romanesque!
Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants qui s’agitaient de plus belle autour des paniers entr’ouverts, dont Denise et les gouvernantes sortaient les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de plus, se prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à tous les menus services qu’on réclamait de lui, bavard et gai, obligeant pour Mme Vanore, très attentif auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup, semblait devenue franchement souriante, sans nul souci d’âme, jeune presque autant que les petits dont elle s’occupait avec une inépuisable complaisance, amusée de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs caprices, de leurs volontés.
Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie vers le vieux banc vermoulu, isolé près de la chaumière, devant l’incomparable horizon, au sommet du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient très bas dans l’épaisse frondaison des arbres de la vallée. Et tout à coup, comme une fois encore, elle tournait la tête vers le chemin désert, une pensée déchira son esprit, incisive:
--Je regarde ainsi vers la route, parce que je m’attends à y voir apparaître Bertrand d’Astyèves.
Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière pour se dissimuler la vérité. Soudain, elle en prenait pleine conscience; depuis la minute où Blanche Vanore avait annoncé la visite possible du jeune homme, elle l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait venir, venir pour elle... Ah! qu’elle était folle! Mais que cette folie avait de charme, et que c’eût été bon de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter, toujours lutter! contre elle-même, contre la destinée... Que Grisel était donc privilégié de pouvoir trouver la vie simple!
Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa volonté à être occupée de la phalange d’enfants qui l’entourait, à aider Blanche Vanore dans son rôle maternel, à se distraire en écoutant les intarissables propos de Grisel, qui goûtait avec conviction, engloutissant, à belles dents, les tartines de pain bis, son appétit rival de celui de Jean.
Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides de mouvement après leur immobilité pendant le goûter, s’éparpillaient en courses folles à travers la prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de lentes bouffées, laissant, cette fois, aux femmes, le soin de remettre un peu d’ordre dans les paniers dépouillés de presque tout leur contenu. En conscience, Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée, fuyant sa pensée, sourde à l’obscur vœu qui palpitait toujours en son cœur de femme.
Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore éclata soudain, amicale et familière:
--Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter, vous arrivez trop tard, mon ami. Nous avons tout mangé!
Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement instinctif de tourner la tête vers lui. Il ne fallait pas qu’il pût même soupçonner la chaude sensation de plaisir qui passait en elle comme une large vague caressante. Elle l’entendit répondre du même ton qui l’avait accueilli, échanger quelques brèves paroles avec Grisel. Puis elle devina qu’il venait à elle.
--Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez me faire même l’aumône d’un pauvre mot de bienvenue?
Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna la sienne qu’il effleura des lèvres, pendant qu’elle répondait avec un badinage voulu:
--Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de Gœthe! Un peu plus tôt, vous auriez pu voir _Charlotte_ faisant la légendaire distribution de tartines. Maintenant, la représentation est finie.
--Je sais; Mme Vanore m’a déjà averti de ma malechance. Mais l’homme ne vit pas seulement de pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de goûter que je suis venu... J’aspire à plus et à mieux... Vous vous en doutez bien un peu?
--Pourquoi m’en douterais-je? Ne soyez pas trop ambitieux, si vous craignez les déceptions...
--Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter,--de toute mon âme, c’est vrai!--jouir de la réalisation d’un rêve que vous avez fait naître, dès notre première rencontre dans le jardin des Xettes, vous souvenez-vous?... celui de me trouver avec vous ici, devant ce paysage que vous m’avez appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par la façon dont vous m’en avez parlé! Seulement...
--Seulement...? répéta-t-elle, cherchant à fuir la caresse de son accent.
--Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute à moi... Il est certaines présences dont je suis jaloux, à souffrir follement de devoir les partager! Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques pour pouvoir, pendant le chemin du retour, à cette heure du crépuscule dont j’ai le culte comme vous-même, vous enlever sans pitié à Mme Vanore et à sa suite!
Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.
--Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux. Et si je refusais de vous laisser ainsi disposer de moi?
--Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de l’être...
--Nous ne sommes pas des amis et nous ne le serons jamais. Ne protestez pas, insista-t-elle, arrêtant les mots qu’elle lui devinait sur les lèvres. Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible!... Du moins, tant que nous ne serons pas de vieilles gens, très rassis!
Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie qu’il rêvait de trouver en elle! Et une impatience le fit tressaillir de la voir si clairvoyante et, en même temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc jamais la douceur de ses lèvres? Ne verrait-il jamais luire, dans ses yeux, l’expression dont il avait la hantise?
Et, un peu amer, il dit:
--Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire!
--Ne vous en offensez pas... Je n’ai confiance en aucun homme et n’ai foi qu’en quelques femmes, très rares...
--Vous êtes dure, si vous êtes sincère!
--Je le suis toujours... Ne vous en êtes-vous pas encore aperçu?
--Oh! si! Comme je sais que vous êtes une farouche petite Valkyrie, à qui j’ose à peine livrer un peu de ma pensée... quand vous l’emplissez toute!...
Elle sourit un peu, mais son sourire avait une amertume mélancolique.
--Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en souffre la première! Si vous saviez comme j’envie les femmes qui peuvent vivre encore dans l’illusion!... Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me sera jamais rendue. Ah! quel regret fou j’en ai par moments! Et comme j’ai soif, à certaines heures, de jouir,--même jusqu’à en être enivrée,--de la belle richesse de mes vingt ans, dont chaque jour m’enlève une parcelle... Gardez-m’en le secret, n’est-ce pas? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de vous laisser voir ainsi ma faiblesse!
--Le ridicule! C’est vous, la sincérité absolue, qui osez dire cela? Comme si vous ne soupçonniez même pas quelle joie vous m’apportez, quand vous voulez bien m’abandonner même un rien de votre vraie _vous_ dont je suis avide!
Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet accent qui fait les âmes plus proches. Denise le sentit si sincère qu’un frémissement la secoua. Machinalement, ils avaient marché vers le banc solitaire où personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours en silence, et Blanche Vanore, son dernier bébé dans les bras, surveillait les petits qui jouaient autour d’elle. Les grands exploraient les alentours de la chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.
Lentement, une brume fine enveloppait le lointain bleu des montagnes. Les ombres se mouraient dans les lumières pâlies; le ciel se rosait; et, dans le creux des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes sombres d’un vert sans reflet. Une immense paix tombait sur les êtres et les choses.
Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui était cher; puis, sans relever les mots échappés à d’Astyèves, elle demanda, très simple:
--Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant, que j’aime les Gouttridos? J’y laisserai beaucoup de moi, car j’y ai beaucoup songé; même,--écoutez ceci, puisque vous appréciez les confidences!--j’y ai pensé des choses irréalisables, comme de m’enfouir dans une solitude pareille à celle-ci pour y connaître, au moins, la paix, à défaut de...
--De bonheur? Ce serait un espoir bien inutile! Vous n’y trouveriez sûrement pas cette paix à laquelle vous aspirez, parce que votre jeunesse se révolterait contre la mort dans laquelle vous prétendriez la jeter toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le temps d’être lassés par les années trop nombreuses, de rêver l’apaisement glacial de la solitude! Vous, restez dans la vie! demandez-lui ce qu’on ne lui demande que dans la jeunesse, ce que vous-même souhaitez... Goûtez-en la saveur qu’on n’oublie pas quand on l’a une fois sentie!
--Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus retrouver quand on l’a perdue... Eh bien, je suis un peu lâche! J’ai peur de souffrir, tellement qu’il y a des minutes où je voudrais pouvoir devenir une pierre inerte pour ne rien sentir; d’autres, où j’envie les êtres très simples, très calmes et raisonnables qui, sans désir ni regret, acceptent paisiblement les jours comme ils se présentent à eux. J’ai envié, ici, à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand qui passe toutes ses heures devant son métier, sans rien souhaiter d’autre que d’achever sa tâche quotidienne, n’ayant pas même la tentation de regarder parfois, pour se délasser, ce paysage qui me ravit. Lui est autrement heureux que moi, que tous les tourmentés auxquels je ressemble! Il ne demande rien à la vie et la subit sans plainte, ni révolte, ni espoirs inutiles... Ce que je ne puis faire encore.
--Heureusement! car alors vous ne seriez pas _vous_.
--Moi! que suis-je, mon Dieu! Une pauvre créature qui se débat contre sa destinée! j’imagine que si je jouis à ce point de mon séjour à Gérardmer, ce n’est pas seulement parce que la campagne me grise de lumière et d’air vif; c’est aussi parce que ce séjour est pour moi comme une halte--délicieuse et reposante!--dans ma vie toujours surchargée de travaux, de préoccupations, de responsabilités... Voilà une sensation que vous ne connaissez pas, vous qui êtes du monde des privilégiés, de ceux qui peuvent considérer l’existence comme une pittoresque aventure à courir.
--Tant pis pour moi! fit-il âprement. Me ferez-vous l’honneur de croire que j’estime à sa valeur le personnage que je joue en ce monde? Le malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en créer un autre et que j’ai seulement à envier ceux qui méritent d’être estimés par vous... Celui-là surtout dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais, moi, vous donner absolu, comme je le rêve!
Que voulait-il dire? Elle cessa de contempler les lointains assombris doucement, et son regard, avec une gravité frémissante, chercha celui de Bertrand qui lui murmurait une folle prière.
Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté défaillante ne cherchait plus à taire... Blanche Vanore approchait, leur jetant gaiement:
--Vous oubliez un peu, ce me semble, que les apartés sont interdits en société. Charles et moi, nous demandons la faveur de nous mêler à votre conversation...
X
Dans la coquette petite salle de théâtre du casino, brillamment remplie de spectatrices en toilettes claires, Charles Grisel, enfoncé dans son fauteuil, ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule femme, Denise, debout sur la scène, blanche autant que les roses glissées dans sa ceinture, blanche comme l’était pareillement sa robe de souple mousseline de l’Inde... Denise qui s’inclinait, répondant aux acclamations du public qui la rappelait pour la troisième fois.
Le concert de charité, dont la musique de Vanore était l’élément, avait superbement réussi. Mais violoniste, orchestre, choristes, auraient en vain tenté de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain, triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste, mais aussi succès de femme.
Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant comme une merveilleuse inconnue dont il venait d’avoir la révélation; bouleversé, non par la magie de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une voix que tous disaient destinée à devenir célèbre! et surtout par la séduction qui émanait de cette jeune créature vibrante, par le caractère de beauté passionnée qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait plus que les larges prunelles d’ombre ardente, et la bouche très rouge, fraîche autant qu’un fruit savoureux.
Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une fougue éperdue, tressaillant d’un complexe sentiment, fait d’admiration et, en même temps, d’impatience irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le droit de la contempler et de l’entendre, de la juger, de goûter le charme de sa beauté de femme.
Il n’était pas le seul à éprouver cette impression qui, plus intense, aiguë à en être une souffrance, énervait d’Astyèves à quelques pas de lui! Placé un peu en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette foule enveloppait Denise, des acclamations, des réflexions dont elle était l’objet qui se croisaient autour de lui, des sourires sottement satisfaits de Mme Arnales, des froids éloges d’Yvonne,--sourdement envieuse,--de l’admiration trop vive des hommes qui détaillaient sa beauté avec des mots hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser à ses pieds.
Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance,--la furieuse contraction de ses lèvres voilée par la moustache,--un désir jaloux et fou grondait en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme un trésor précieux, cette vierge à laquelle jamais encore il n’avait osé adresser une parole d’amour, de lui murmurer enfin les mots qui, divinement, alanguissent l’âme des plus hautaines...
Une dernière fois, elle s’inclinait... Ce fut pour lui une délivrance de la voir disparaître. Le concert s’achevait par une marche sonore, et les dames quêteuses se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient vers l’espèce de hall où le bal allait avoir lieu... Parmi elles, était Denise. Ainsi maintenant encore, elle appartenait au public!... Peut-être même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver seule un instant...
Du moins, il voulait se donner cette chance, pour la voir mieux, de l’aborder seulement quand la cohue aurait défilé devant elle. Et laissant passer le flot, il resta debout, la regardant, hanté par le rêve d’aller vers elle sans souci de rien ni de personne; ce rêve qui l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la rencontrait pour la première fois.
Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il n’était plus un étranger pour elle, il avait su briser un peu sa réserve orgueilleuse de jeune sphinx et il avait entrevu quelle source vive de tendresse, d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence un peu hautaine. Guidé par le tact subtil que surexcitait en lui le souci de la femme qui lui plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et conduit, avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction; attiré d’autant plus vers Denise, qu’il la sentait plus résolue à ne pas se laisser conquérir.
Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des causeries qui sont une fête pour l’esprit, la révélation exquise d’une vraie âme de femme, enfermée dans une forme charmante... Pour d’autres, il avait éprouvé la même soif de la présence, le même besoin obsédant de la lumière d’un regard, d’un sourire, de la caresse d’une voix... Pas une, peut-être, ne lui avait en même temps inspiré cet involontaire respect, cette estime très haute qui arrêtaient sur ses lèvres les folles paroles d’aveu.
Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation, tandis qu’à quelques pas de lui, il la sentait palpitante encore de l’émotion artistique éprouvée! Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions de son visage, il voyait, comme si la foule ne les eût pas séparés, le frémissement des lèvres, la flamme plus rose des pommettes, l’éclat des yeux, le frisson de tous les nerfs; si maîtresse d’elle-même qu’elle se montrât, répondant aux hommages avec cette réserve presque grave qui ne permettait nulle équivoque sur sa personnalité de femme.
Devant elle, défilait la colonie Arnales: Mme Arnales bienveillante et protectrice, prodigue d’exclamations flatteuses; les femmes de son cercle à l’unisson, quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience d’un succès auquel il leur était impossible de prétendre et qui exaltait l’attention des hommes pour cette trop séduisante chanteuse.
En effet, très volontiers, ouvertement ou non, la plupart évoluaient vers elle, ou se massaient de façon à la contempler à leur guise dans son rôle de quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter, s’ils n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.
Perdu à dessein dans la phalange masculine, le peintre Stanay crayonnait sa svelte silhouette, tout en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi, observait la jeune fille avec sa curiosité de romancier psychologue:
--Avez-vous remarqué comme elle a le don de s’habiller? Regardez-la auprès des autres femmes, même des plus «réussies» de cette brillante société! Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du couturier, greffée sur celle de la corsetière. Elle! voyez comme elle a l’intuition de ce qu’il faut pour conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de ligne qui est un délice pour les yeux!... Comme elle sait mettre d’harmonieuse originalité dans sa toilette, de telle sorte qu’elle en fait une délicate œuvre d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut que j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle est ce soir, drapée plutôt qu’habillée dans cette étoffe vaporeuse, avec son visage de jeune muse grave, mais aussi de femme passionnément féminine, elle réalise un type d’une séduction rare...
--Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression, son regard aigu, toujours arrêté sur Denise; et vous avez raison de dire qu’elle est bien femme! Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou sera!
Stanay se mit à rire:
--Pas commode à faire vibrer! paraît-il.
--Bah! il suffirait d’un exécutant habile!
--Que j’aimerais fort à pouvoir être! Mais je n’ai pas l’espoir. Et, comme disent les bonnes gens, m’est avis que beaucoup sont dans mon cas! Son heure n’est pas encore venue!
Un remous dans la foule sépara brusquement les deux hommes. La salle maintenant était comble. Le murmure des voix se fondait en une rumeur joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs, disposées en corbeilles dans le hall. Des groupes se formaient. Mme Vanore, radieuse, recevait les félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument. Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu grisée par le succès de l’homme qu’elle adorait; succès auquel, largement, comme tous, elle associait Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable voix de théâtre, exhalant son désir de lui voir accepter le rôle écrit pour elle par Vanore.
--Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se décide à le chanter! répétait-elle, souriante. Aucune artiste ne pourrait le faire comme elle! Déjà, elle serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes conditions, si elle y avait consenti; mais elle est une vraie enfant sur ce chapitre. Mon mari a déjà eu fort à faire pour la déterminer à aborder les concerts! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie de sa belle interprète! Le voici qui veut bien reparaître!
Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales, qui promenait un œil distrait et ennuyé sur ce décor banal de casino; lui qui était un amoureux fervent des belles œuvres d’art et prenait de moins en moins son parti de dépenser dans le monde, de façon stupide à son gré, les heures qu’il eût pu voir fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses collections précieuses...
Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner sa femme et il se contenta de soupirer en constatant qu’elle ne paraissait nullement en dispositions de partir.
Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien vite s’arroger les meilleures places, pour elle et ses amis; et, à travers sa face-à-main, elle lorgnait de haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne, jolie silhouette ennuagée de rose, autour de laquelle s’empressait une cour masculine, soigneuse de se faire inscrire sur le petit carnet de bal.
--Sa robe est infiniment mieux réussie que celle de Marguerite, qui ressemble décidément à une vraie poupée! remarquait-elle, observant «l’amie de cœur» de sa fille. Cette petite ne supporte pas l’examen!... Des yeux de porcelaine! Un nez trop court! Une bouche quelconque!
Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience de l’aimable jugement ainsi porté sur elle; mais elle n’en était pas moins de méchante humeur, exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser son amie; ni surtout Sabine, dont la petite figure irrégulière rayonnait sous la clarté des yeux magnifiques. Toujours gamine, sinon de tenue, car le regard maternel la maintenait, du moins de langage; coquette avec une audacieuse insouciance d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en éveil, autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante drôlerie... Ce dont Yvonne lui en voulait un peu, ce que ne lui pardonnait pas Marguerite qui, en phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait:
--Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si dédaigneuse pour le charme et le talent de Mlle Muriel, car les mauvaises langues pourraient murmurer: «Ils sont trop verts!»
--Quelle stupidité! Sabine. Que voulez-vous, grand Dieu! que j’envie à votre étoile?
--Dame! je vois bien des choses dont vous et moi, nous ne sommes pas pourvues comme elle... Des choses qui font que ces messieurs frétillent avec ensemble en son honneur! Oh! ce qu’à sa place, je m’amuserais à les faire griller à petit et à grand feu!... Mais elle, point! Elle les traite par le mépris... Ce qui, après tout, est peut-être encore le moyen le meilleur pour se faire adorer!
--Conclusion, elle est de l’espèce des grandes coquettes, jeta Yvonne de sa voix haute.
Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel elle commençait à flirter.
--Par exemple! en voilà une invention!
--Une invention?... Hum!... Monsieur d’Astyèves, qu’en pensez-vous? Regardez-la donc, la belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué! Demain, il s’apercevra qu’il est amoureux fou d’elle; alors, il mettra ses gants blancs et s’en ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi, nous irons assister à la célébration de leurs justes noces!
Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand et sa réponse tomba incisive:
--Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se vendre!
--Non..., mais il faut bien se faire une raison. Et, somme toute, je crois qu’il est plus agréable de devenir la femme d’un garçon riche que de gagner sa vie sur les planches!
Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait pas suivie par cet homme-là même qu’elle souhaitait presque jalousement s’attacher. Mais sa vanité ne pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès. Bertrand s’inclina avec une ironie discrète:
--De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge, puisqu’il s’agit d’un sentiment tout féminin.
L’orchestre jetait les premières notes d’_Estudiantina_ avec un bruit sec de castagnettes... Aussitôt, il y eut, vers la phalange des danseuses, un mouvement général de tous les jeunes hommes et des couples se levèrent, commençant à tournoyer. Yvonne s’était détournée pour répondre à l’invitation, respectueusement murmurée, d’un cavalier qui venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui, n’avait encore formulé aucune demande, résolu à garder sa liberté...
Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise. Jusqu’alors, il avait dû renoncer à l’aborder tant elle était entourée. Grisel avait été plus heureux, et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne le fit tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle, rien de plus naturel ni de plus vraisemblable; mais qu’elle en fût touchée, au point de se laisser épouser, elle, le jeune sphinx dédaigneux?... Il haussa les épaules à cette perspective vague, soudain évoquée. Pourtant, une obscure inquiétude en restait en lui, irritante comme une épine dans la chair...
Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle pourrait être à quelqu’un lui était intolérable.
Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son long rôle de parade, laissant, à quelques pas d’elle, Grisel causer avec Mme Vanore. Elle lui sourit, non pas seulement des lèvres, mais aussi de son regard que faisait si profond le cerne des yeux, ce soir-là.
Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait:
--Enfin, on peut arriver jusqu’à vous!
--Mais ce n’était pas chose si difficile! Savez-vous qu’en vous voyant ainsi rester à l’écart, j’avais fini par croire que...
Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur son visage, lui donnant un charme inattendu de petite fille rieuse.
--Que...
--Que je n’avais pas chanté à votre gré et que vous me fuyiez... par politesse, craignant ma pénétration.
--Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène, vous seriez subitement devenue coquette? Car vous n’avez jamais pensé pareille chose!
Elle se mit à rire.
--Si, vraiment, un peu.
--Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez la sainte horreur des compliments, fussent-ils seulement la vérité même, je vous dirai...
--Que c’était bien?
--Mieux que bien!
Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas, ayant peur d’en trop dire. Elle le sentit et son visage, pâli un peu, se rosa:
--Ainsi je puis partir avec la certitude que, comme Vanore, vous êtes content de moi, vous, un vrai connaisseur?
--Partir! Vous n’allez pas partir encore si vite?... Vous allez rester pour le bal?
--Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes ne peuvent se mêler à leur public, ce serait contre tous les usages.
Presque violemment, il jeta:
--Ne dites donc pas de pareilles choses! Vous savez bien que vous êtes au-dessus de toutes les femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui n’en juge ainsi!
--Pas un homme, peut-être... Et encore! Mais il n’y a pas que les hommes...
Elle disait cela avec un détachement si sincère qu’il n’eut même pas l’idée de protester. Il pria seulement:
--Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi une valse, je vous en supplie.
Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité, l’étreignait de posséder un instant l’illusion qu’il l’emportait, appartenant à lui seul, comme il l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle attachait sur lui. Elle n’avait plus rien d’une petite fille. Elle était une vraie femme, l’énigme charmeuse dont le mystère l’affolait. Il répéta:
--Je vous en supplie... Vous voulez bien, n’est-ce pas?
Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un sursaut de sa volonté pour échapper au charme subtil. Devant eux, les couples valsaient et l’orchestre jetait dans l’air chaud la griserie de ses sonorités caressantes.
--Ce que vous me demandez n’est pas possible. Pour toutes sortes de raisons, je préfère ne pas danser. Il est plus sage, bien plus sage que je parte. Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence, d’ombre, de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez plus de me retenir! D’ailleurs, voyez vous-même, on vient me chercher.
Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un léger pli d’ennui barrant son front entre les sourcils; et, tout de suite, elle expliqua:
--Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps bien fâcheux, nous sommes sans voiture; la nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en trouve, en ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore sont dans le même cas et s’effrayent aussi d’avoir à subir encore cette cohue dansante, sans savoir même quand ils auront chance d’en être délivrés.
Une exclamation jaillit des lèvres de Denise:
--Il fait si beau! partons à pied, puisque vous ne craignez pas la marche.
--A pied? Y pensez-vous? enfant. Comment s’arrangerait votre voix de l’humidité de la nuit?
--Ma voix! Oh! madame, vous savez bien que rien ne lui fait mal. Elle est aussi solide que moi.
C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait encore. Mais Blanche Vanore aussi était prête à partir pédestrement, tentée, non par la magie du clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus vite ses enfants, quoiqu’elle demandât, un peu craintive:
--Est-ce que la route ne va pas être bien déserte?
--Blanche, nous serons là pour vous défendre, soyez sans crainte, répliqua aussitôt Grisel.
--Mais Mme Champdray et Denise pensent comme moi...
--Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur d’accepter que je l’accompagne jusque chez elle.
C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne pas se laisser enlever cette jouissance imprévue du retour dans la nuit auprès de Denise. Mme Champdray arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante pour n’avoir pas démêlé ce qui se passait en son faible cœur d’homme. Mais elle était de la race des joueuses qui ne craignent point les coups audacieux; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas de voir s’aviver le sentiment qui jetait d’Astyèves vers la jeune fille...
Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait pas:
--Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant à toutes les jeunes filles qui, sans doute, vous attendent comme danseur? Les Vanore sont assez nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au logis sans dérangement.
--C’est un soin dont je me permets de réclamer la faveur, car je serais infiniment heureux de me le voir confié! Le bal ne va pas s’achever si vite que je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de politesse, après avoir eu le plaisir de vous escorter.
Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.
Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si elle n’entendait pas le débat. Mais, obscurément, une pensée vague flottait en elle, qu’elle aimerait à marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet homme qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle! Ses nerfs détendus soudain, une étrange soif de repos, de protection, de tendresse l’envahissait...
Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa envelopper par lui dans sa mante de drap rose dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait son visage.
Devant le casino, sous le couvert des rameaux épais, s’allongeait l’avenue baignée d’ombre avec de fugitifs sillages de lumière d’argent; les cimes des arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée dont la sérénité tomba comme un baume sur sa fièvre. Et instinctivement, dans un besoin impérieux d’en jouir à son gré, sans conversation importune à son oreille, elle laissa les groupes se former et fit quelques pas en avant...
Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice:
--Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule! Laissez-moi marcher près de vous... Laissez-moi jouir d’un bonheur tellement inespéré qu’il me semble le posséder en rêve seulement...
Il lui parlait du même accent de chaude prière qu’un moment plus tôt au bal.
Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un sourd frémissement qui avait la douceur d’une joie:
--Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement d’humeur trop silencieuse pour infliger ma société à quelqu’un. Cette nuit est pour moi apaisante comme une berceuse... Je voudrais pouvoir longtemps ainsi en être enveloppée!
--Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le reste du monde et m’apporte l’illusion d’avoir enfin le droit d’aller près de vous, qui semblez devenue l’âme même de ma vie...
Pour la première fois, il lui parlait ainsi... Mais pour l’enhardir, lui, pour la rendre faible, elle, il y avait l’envoûtement de la nuit amoureuse, le mystère troublant de l’obscurité à travers laquelle ils avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient...
Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il eut peur de la voir se dérober. L’heure, pour lui, était bien passée où, par un chevaleresque scrupule, il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience de ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce qu’il souhaitait d’elle. Aujourd’hui, il était prêt à une folie pour la conquérir... Mais, aussi, il savait bien quelle femme elle était; qu’un mot, un geste lui eussent irréparablement enlevée, prononcés ou tentés avant la minute suprême où la volonté défaille... Et sa voix se fit suppliante pour implorer:
--Soyez très bonne, très indulgente! J’irai près de vous, si vous le préférez, sans vous parler, sans vous demander même le don de votre voix, de cette voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma raison... Je vous jure que je mérite que vous vous montriez généreuse, car j’ai si peur de vous déplaire,--et ainsi, de vous perdre!--que cette crainte m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais cru capable, de vous taire... ce que vous semblez ne pas vouloir entendre... Et pourtant si vous saviez--écoutez ceci comme une confession que j’ose parce que je ne vois pas vos yeux sévères--quels rêves je fais, j’ai envie de vous murmurer, comme une prière très humble... Des rêves qui me hantent depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé que votre cœur enfin sera entraîné par le mien!
Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication grave:
--Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas...
--Pourquoi? Au contraire, il faut que vous sachiez. La vérité a toujours le droit d’être entendue, parce qu’elle est la vérité... Demain, vous ferez de mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes les paroles que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer dans ma pensée! Demain, je recommencerai à me taire si vous l’exigez... Mais laissez-moi, une fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez jeté dans l’âme... Jamais encore aucune femme n’avait exercé sur moi cette incessante et irrésistible attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous avec l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de vous toucher...
Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve:
--Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais pas écouter...
Mais il ne parut pas l’entendre; pas plus qu’il ne s’apercevait maintenant que, l’obscure avenue traversée, la route montait vers les Xettes dans la blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu très haut dans la nuit.
Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait à côté d’elle, si près qu’il avait aux lèvres la senteur d’œillet, qui était son parfum; qu’à chaque pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait tout entier son jeune corps svelte... Ainsi que sa fière volonté gardait, bien caché, le mystère de son cœur.
Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il continua:
--Vous avez bien accepté les fleurs que vous jetaient les autres, dont l’admiration m’était un supplice, vous pouvez bien me permettre de vous offrir l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous êtes emparée dédaigneusement de moi, non pas seulement par votre merveilleux talent, mais par... tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant à aucune autre!
--Oh! si, pareille à toutes les autres! murmura-t-elle, secouant la tête.
--Pas pour moi... Vous êtes l’unique!... Vous êtes entrée dans ma vie dès le premier jour où je vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales; entrée si victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que je vous devinais trop puissante... J’ai hésité à venir ici, sachant que je vous y trouverais et je prévoyais quelle tentation serait pour ma faiblesse ce bonheur délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer la vôtre, sans avoir le droit de vous en dire merci... Ce bonheur, je l’ai goûté, mais il ne me suffit plus!... Je ne puis plus me résigner à vous entrevoir seulement, lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement comme les autres du timbre affolant de votre voix, des clartés et du mystère de votre regard, de vos sourires et de vos silences, de vos pensées dont vous livrez juste assez pour qu’on désire passionnément les pénétrer toutes; de la grâce jeune de vos gestes, de vos fiertés, de vos froideurs, qui sont une séduction devant laquelle je ne puis plus me défendre... J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul... J’ai la soif de trouver les mots qui m’ouvriront votre âme close, qui me mériteront de pouvoir enfin vous donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma pensée, _ma_ Denise.
Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui disait là, depuis bien des jours, elle en entendait l’aveu silencieux. Mais les mots qui le lui murmuraient soudain, dans la douceur recueillie de cette nuit tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement, brisait sa volonté.
Elle avançait maintenant, envahie par la sensation de se mouvoir en un rêve charmeur, le regard perdu vers les lointains, voilés d’une gaze de brume, de ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un paysage de songe; où, à leurs pieds, frissonnait un lac d’argent entre des montagnes d’ombre. Elle avait oublié ceux qui marchaient derrière elle, sur la route blanche; bien seule avec cet homme qui la berçait de l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait tressaillir divinement l’âme de toutes les jeunes, quand elles ont aux lèvres le goût chaud de la vie.
A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter vers elle sa voix soudain changée, assourdie et profonde, dont les sonorités passaient sur elle comme une enveloppante caresse, et, plus que les paroles mêmes, lui révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux dilettante jusqu’alors si maître de lui-même. Tout son être, à cette heure, criait vers elle; et elle éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir vaincu; à se sentir, elle, la toute-puissante, la femme dispensatrice suprême d’un bonheur dont, seule, elle possédait pour lui la source vive... Elle ne le jugeait plus; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober, ni ne raisonnait, emportée par le grand souffle de passion dont il l’enveloppait impérieusement... Elle n’était plus que l’aimée écoutant celui qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne s’achevât pas encore, où chantait en tout son être l’allégresse divine...
Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie et devant eux, c’était la maison de Mme Champdray. Machinalement, elle s’arrêta. Lui, comme elle. Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple dans son grand manteau rose, son jeune visage ébloui, avec des prunelles profondes où flottait la même mystérieuse expression d’ivresse grave qui entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler...
Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui de l’attirer dans ses bras, de meurtrir de baisers les yeux dont il adorait le regard, la bouche désirable qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne...
Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle... Un instinct lui criait que s’il s’abandonnait ainsi, il la perdait!
Mais la tentation était si violente que, cette fois, avec une sensation de délivrance, il vit approcher Mme Champdray, qui avait monté la côte au bras de Grisel. La voix sourde, il dit:
--Denise, vous me pardonnez de vous avoir ainsi parlé?... Je vous aimais trop, je ne pouvais plus me taire...
Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, la bouche close, tandis que les adieux s’échangeaient autour d’elle; et, à peine, il effleura la main dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus précieuse que le regard rencontré une seconde dans la double étoile des yeux...
Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray traverser le jardin, puis elle disparut dans la maison...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant et ne rêvez pas trop à vos succès! dit Mme Champdray, embrassant le jeune front qui se tendait, comme chaque soir, vers elle.
Dormir! Un bizarre sourire passa sur les lèvres de Denise. Une fièvre semblait la brûler; et, seule dans sa chambre où la lune découpait un carré de lumière, elle rejeta instinctivement son manteau, avec l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. Mais elle ne s’approcha pas du cadre de la fenêtre ouverte sur la nuit enchantée, comme si elle eût eu peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore... Ah! ces mots, éternellement les mêmes, éternellement charmeurs, comme ils avaient pénétré dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de femme créé pour se donner, qui étouffait dans la fière solitude où elle l’enfermait!
--Il m’aime! mais moi, moi, pourtant, je ne l’aime pas? pensa-t-elle avec une sorte d’épouvante.
Alors pourquoi l’avait-elle écouté?... Comment avait-il pu jeter en elle cette ivresse qui la dominait peu à peu quand il lui parlait sur la route solitaire...
Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque et elle savait bien de quel alliage était fait l’amour dont elle venait d’entendre l’aveu. Il l’aimait, comme d’autres déjà l’avaient aimée! Non pour l’épouser et pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette vie de théâtre dont elle était menacée!... Alors, pourquoi ne lui avait-elle pas répondu comme aux autres, dédaignant leur injurieux hommage?... Pourquoi, à cette heure où elle descendait dans l’intimité de son âme, y découvrait-elle que s’il fût venu à elle lui demandant d’être sienne à jamais, la petite graine d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se fût épanouie en une plante superbe dont le fruit les eût divinement enivrés...
Oh! être aimée! Être la vie, l’âme, le tout d’une autre créature, quelle douceur! En était-il une comparable à celle-là, même ne donnât-elle qu’une illusion de bonheur? D’où venait donc que tout à coup, elle le sentait ainsi avec cette intensité douloureuse? D’où venait qu’à cette heure tout son être jeune appelait cette caresse du regard, de la voix, des lèvres qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont le souvenir demeure vivant même au cœur des aïeules...
Ah! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves? qu’il l’avait vaincue parce que son amour, dominateur et suppliant, l’avait enveloppée alors que, pour un moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de la vie quotidienne ne la maintenait de force hors du rêve... Parce que cet amour s’était révélé à elle dans l’enchantement des jours d’été, des crépuscules tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des beaux bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait comme un chant dans les aiguilles des sapins...
Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle songeait, toute brisée, inconsciente des minutes qui s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le vaste ciel limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit claire épandait son calme infini sur les montagnes obscures estompées par la brume, sur les bois silencieux, sur les métairies blanches où les êtres reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil...
Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.
--Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante? Depuis que vous êtes rentrée dans votre chambre, je ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et vous ne m’avez pas répondu.
C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité de la pièce, s’arrêtait surprise.
Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut très grave sous le reflet de lune qui, seul encore, éclairait la pièce. D’un mouvement de créature qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire glissa sur sa bouche et, la voix lente, elle dit:
--Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui est malade! Il me vaudrait mieux, je crois, repartir pour Paris. Je me croyais bien forte et je découvre que je suis faible autant que les autres... Ah! je désire trop être aimée!
A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une âme entendait ce cri jailli de la sienne. Elle songeait tout haut, certaine d’être comprise, quel que fût l’aveu qui lui échapperait.
Mme Champdray l’attira doucement:
--Pauvre enfant! sûrement, vous l’aurez, votre