Chapter 4 of 4 · 21300 words · ~106 min read

part d

’une femme fantasque comme sa mère, rien ne doit la surprendre beaucoup! Pourtant, elle ne prévoyait pas ce brusque rappel dont elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez comme elle est dévouée! Du moment qu’on la demande, elle est prête à partir, à sacrifier toute la fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.

Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé toutes les autres de son cerveau: elle allait partir, lui échapper...

Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.

--Je ne veux pas la perdre!... Je ne veux pas!

Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer à marcher courtoisement auprès de Mme Vanore, de lui répondre, de ne pouvoir aller vers Denise dont la présence allait lui être enlevée... Comment n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle pas que le regard, les mots de bienvenue dont elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau pour sa soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes les fibres de son être...

Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue des prairies qui s’élevaient maintenant jusqu’au sommet du Hoheneck. Les arbres disparaissaient, même les buissons de hêtres, courbés par les vents, écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes jaunes fleurissaient.

Denise s’arrêta, enfin!... Sans doute, pour mieux contempler l’horizon; un de ces larges horizons qu’elle adorait, enveloppant la terre de Lorraine et ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure des sapins; la terre d’Alsace, baignée par son large fleuve qu’enserraient et les cimes bleuâtres de la forêt Noire et les sommets arrondis des Vosges, marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait en lourdes masses floconneuses, à travers l’immensité du ciel.

Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle ne l’entendit et tourna un peu la tête vers lui.

Dans les yeux, elle avait cette expression qui illuminait le visage comme une flamme. Avant qu’il eût parlé, elle dit:

--C’est beau ici, n’est-ce pas?... Plus encore qu’aux Gouttridos!

--Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on va perdre! Est-ce donc vrai que vous allez partir?

La question lui était échappée irrésistiblement.

--Oui, c’est vrai.

--Vous partez..., pourquoi?

Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre ce départ inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait. Alors, arrêtant sur lui son regard clair, elle expliqua simplement:

--Parce que ma mère est rentrée à Paris, très fatiguée de sa saison d’eaux et qu’elle a besoin de moi.

Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle à laquelle il n’avait pas songé, vite habitué à l’effleurement délicieux de sa jeune vie, cette chose allait s’accomplir! Elle allait s’éloigner, disparaître dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe. De nouveau, une révolte gronda en lui, l’animant d’une volonté invincible de ne pas la laisser lui échapper. Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir vivre près de lui, de renoncer à l’espoir de l’enivrer enfin du parfum d’amour dont il l’enveloppait... Et une prière inconsciente lui jaillit des lèvres:

--Ne partez pas encore! Restez, je vous en supplie...

--Rester..., pourquoi? Je ne puis pas. N’avez-vous pas compris que je suis attendue le plus tôt possible?...

Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit pas qu’au fond de ses yeux, s’allumait la mystérieuse clarté dont, un soir unique, il avait vu déjà le rayonnement. Il entendit seulement l’accent résolu de la belle voix grave, et une sorte de colère le bouleversa de la voir calme ainsi, alors qu’elle avait soulevé en lui un souffle de tempête.

--Soit, il faut, en effet, que vous partiez... Et peu vous importe!... Avec quelle sérénité d’âme vous acceptez de faire souffrir en vous éloignant...

--De faire souffrir? Oh! non, je ne ferai souffrir personne. Vous me supposez trop de puissance. Tout au plus, pourrais-je peut-être laisser quelques regrets, parmi de très bons amis... Mais, heureusement, ces regrets-là n’ont rien de douloureux!

--Denise! ah! Denise, est-ce vous, la sincérité même, qui pouvez parler ainsi!

Il avait jeté les mots presque violemment. Elle tressaillit et, d’instinct, leva les yeux vers lui. Mais ce ne fut qu’une seconde, elle avait peur du charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait divinement vaincue...

--Denise, pour dire... ce que vous dites, vous n’avez donc pas senti ce que vous êtes devenue pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin de vous; que l’idée de vous laisser partir, ou de ne pas vous suivre, me paraît monstrueuse, insensée, impossible enfin à accepter... Car, lorsqu’on est un pauvre homme fait de chair, de sang, de passion, non pas un saint! on n’accepte pas ce qu’on sait être pour soi un supplice...

Oh! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité d’accent qui faisait ses paroles si dangereuses, distillant le vertige... Ah! heureusement, elle allait partir... Alors, elle redeviendrait sage... Et lui, il oublierait, quoi qu’il en dît...

Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il demandait, avec une sorte d’autorité suppliante:

--Denise, vous ne me croyez pas?

--Oh! si je vous crois... Je ne doute pas qu’en ce moment vous... n’aimiez la femme séduisante que vous imaginez voir en moi, mais...

--Mais vous n’en prenez guère souci... Ah! quel cœur avez-vous donc pour rester ainsi... indifférente et froide!... quand vous devez vous sentir aimée follement, au point que, si vous daigniez le vouloir, vous feriez votre chose de l’homme qui n’a plus que vous en lui...

Elle devint très pâle et, machinalement, regarda autour d’elle, comme un être ébloui qui cherche un appui... La grande solitude des sommets l’entourait. Elle avait continué à monter, et bien loin en arrière, étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se reposaient de nouveau. En avant, Jean avait entraîné sa sœur, et les cheveux d’or blond de Madeleine ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse... Elle était toute seule avec le tentateur, encore une fois, n’étant protégée que par sa science triste de la vie.

Frémissante, elle dit:

--Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant de scepticisme, tant de sagesse, si vous saviez combien déjà j’ai entendu de telles paroles! combien j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient!... C’est pour cela que, maintenant, tous peuvent inutilement me parler d’amour.

--C’est parce que, comme moi, les autres ignorent les mots qui ouvriront votre cœur... Ah! vous le gardez bien...

--Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté!

Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée:

--Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je pourrai le faire, non seulement avec amour, mais encore avec foi; quand ce sera pour tout l’avenir, pour être la femme, porter le nom de celui qui me dira qu’il m’aime... Et cela, je sais, sans illusion, qu’à cette heure, ce n’est pas un honneur auquel il me soit permis de prétendre!... Aussi, tout ce qu’il peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me défendre, autant contre les autres que contre moi-même... Car je ne suis ni froide, ni indifférente, hélas! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre insensible comme je m’y applique, c’est vrai, autant que j’en ai le courage... Et je me le reproche! Mais toute la volonté du monde ne peut faire qu’à mon âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement d’une vieille femme..., ne peut faire qu’on n’ait plus dans l’âme la soif,--ah! bien douloureuse, quelquefois!--de connaître le bonheur de celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne plus rien demander à la vie!... Vous voyez que je suis franche! Seulement...

Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait à coups pressés dans sa poitrine.

--... Seulement, grâce à Dieu! j’ai aussi l’horreur invincible de tout ce qui salit et l’orgueil de croire que je vaux plus que ce qui m’est seulement offert! Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte comme je veux, comme je dois l’être!

Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait écoutée, sans un geste même pour l’arrêter ou la prier. Cette fois, elle venait de lui ouvrir toute, largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune âme de passionnée, mais aussi de droite et fière créature. Et, en lui, soudain, avait pénétré, avec la certitude que, _jamais_, elle n’accepterait un amour qui serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être conduit vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche à détrousser une créature que nul ne défend...

Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable, d’autant plus qu’elle ne voulait pas se donner!... Et, soudain, un irrésistible élan abolit en lui sa volonté, un de ces élans qui élèvent un être au-dessus de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies dans lesquelles sombrent les misérables calculs de l’égoïsme humain... Les mots que criait toute son âme lui échappèrent:

--Denise, je vous aimerai comme vous voulez l’être... Soyez mienne... Devenez ma femme...

Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les yeux, blanche jusqu’aux lèvres. Puis, elle répéta d’un ton bas:

--Que je sois votre femme?... Moi?... c’est là ce que vous me demandez?...

Elle s’était arrêtée; lui aussi. Ils se regardaient dans la solitude de la montagne, qui les isolait du reste de la terre. Leurs âmes s’interrogeaient, palpitantes, à cette heure décisive où s’engageaient leurs destinées...

Elle dit, d’une voix qui tremblait:

--Pourquoi essayez-vous de me tenter? C’est mal!

--Denise, je vous veux toute, comme je vous aime toute!

--Vous voulez que je devienne votre femme... Vous le voulez..., depuis quand? depuis un moment?...

Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent. C’était une question solennelle de créature loyale, en un instant où la vérité seule devait être dite.

--Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus tout, je voulais votre chère présence pour la vie entière...

Et il était sincère. Le monde était loin, si loin que ses préjugés, ses ambitions, ses exigences, lui apparaissaient comme des ombres vaines; aussi insignifiantes que le semblaient les lointaines maisons dispersées dans la vallée qui, vues de ce sommet, étaient pareilles à de minuscules jouets d’enfants... La seule réalité, exquise, divine, c’était cette jeune créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation même de son bonheur humain; dont, à cette heure, il n’adorait plus seulement la grâce de femme, la forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge, orgueilleusement gardée...

Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir étreignit Bertrand.

--Denise, pourquoi vous taisez-vous? Je sais bien que je ne suis rien pour vous, à peine plus qu’un étranger... Aussi, ce que je vous demande, c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant que j’aie conquis votre cœur, pour que nous soyons heureux follement... Et c’est si bon d’être heureux! Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas! Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre du bonheur en vous adorant...

Elle répéta, suppliante:

--Ne me tentez pas!... Soyez généreux puisque je vous ai avoué que j’étais faible, que, moi aussi,--comme toutes les jeunes, je suppose,--je trouverais... si bon! de me donner toute en me sentant le tout d’un autre être!

--Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi vous apprendre cette joie que vous ne connaissez pas et que votre jeunesse appelle...

Oh! la redoutable puissance des mots qui effleurent comme des caresses, qui jettent dans l’âme l’enivrante certitude d’être l’élue, celle pour qui les sacrifices sont des joies... Pourquoi donc ne pouvait-elle s’y abandonner, sans regret, sans crainte, sans pensée, dans l’allégresse d’un bonheur suprême venu à elle tout à coup? Pourquoi ne pouvait-elle, comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant, hostile et ironique, prêt à se dresser contre elle si elle se permettait d’oublier les lois qu’il formule pour parquer les êtres en castes, selon leur fortune...

D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains:

--C’est un rêve irréalisable que vous essayez de me faire faire!

--Irréalisable, pourquoi?

--Parce que tout nous sépare..., tout! et que demain, peut-être même dans un moment, vous en aurez conscience aussi clairement que moi, vous vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié!

--Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu être infiniment heureux par vous?... Ah! Denise, comme vous me jugez!... Vous raisonnez parce que vous n’aimez pas! Vous ne parleriez pas ainsi, si j’avais pu éveiller en vous une ombre même de la passion que vous m’avez jetée dans tout l’être!

La voix lente, elle dit un peu bas:

--Pour que j’aime, il faut que je puisse croire... presque comme on croit en Dieu, en s’abandonnant à lui, dans une foi sans limite...

--Et cette foi, vous ne l’avez pas!

--Je voudrais tant l’avoir! Ah! mon ami, pardonnez-moi, si je vous fais injure... C’est si cruel pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui m’empêche d’aller à vous, comme vous le souhaitez...

--Laquelle? Dites-la-moi, même si en parlant, vous allez vous montrer dure...

Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression que jamais encore il n’y avait vue, de douceur infinie et tendre, de prière triste:

--Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise... Que sais-je? Oui, je crois, je suis certaine que je vous suis chère en ce moment, à vous faire oublier tout! pour que nos deux existences se confondent... Mais, en même temps, j’ai... si forte!... la conviction décevante que vous m’avez parlé dans un élan que vous regretterez quand je serai loin, que vous aurez repris l’entière possession de votre jugement... Je crois que vous m’aimez avec tout votre être, sauf avec votre raison... Et j’ai peur de votre raison...

Oh! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs bas-fonds de son âme d’homme, y découvrait l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous une rafale de passion... Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle ces choses que, confusément, il sentait trop vraies?... Alors que, lui-même, tout bas, redoutait, autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse, quand il ne subirait plus le charme triomphant de sa présence qui enlevait en lui toute autre pensée que celle de la retenir toujours... Pourtant, est-ce qu’il pourrait regretter ou souhaiter quelque chose de meilleur au monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras, sous ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme!... Et il supplia:

--Denise, ne parlez pas ainsi... Ayez pitié de nous... N’écoutez pas votre scepticisme. Dites que vous consentez à être ma femme et vous ferez de moi un autre homme qui ne méritera plus que vous doutiez de lui... Ne vous refusez plus... Laissez-nous essayer d’être heureux, comme tous deux nous en avons soif! Vous m’apprendrez à être ce que vous voulez que je sois, à valoir plus que je ne vaux, à obtenir votre foi, votre amour, vous, mon _unique_...

Elle tressaillit! Et s’il disait vrai? Si la sagesse était de faire du bonheur avec la fragilité d’un caprice?... Ah! si elle eût ignoré ses ambitions, ses goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son égale en fortune devant le monde, comme elle se fût enfin confiée à lui, délicieusement conquise! Mais sa délicate fierté de fille pauvre lui scellait les lèvres pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave, elle dit lentement:

--Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai comment vous êtes venu à moi, me recherchant pour moi seule, qui suis pauvre, sans relations dans votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens maintenant à la classe de celles qui gagnent leur pain. Mais pour cela, justement, je ne puis aujourd’hui, oh! non, je ne puis vous promettre d’être votre femme comme vous me le demandez... Je ne le dois pas... Ce serait mal!

--Denise, prenez garde! C’est peut-être notre bonheur à tous deux que vous jouez en ce moment par orgueil!

--Peut-être... Mais je ne veux pas avoir conquis le mien par surprise! Mon ami, de toute mon âme, je vous remercie de m’avoir parlé comme vous l’avez fait... Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi...

Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa voix. Elle sentait bien qu’il avait raison, qu’elle jouait son avenir, mais elle était incapable de passer outre le scrupule qui la dominait...

--Denise, que pensez-vous?

--Ceci. Demain ou après, je vais partir... Vous resterez des semaines sans me voir, selon toutes prévisions. Puis, la vie de Paris vous reprendra comme elle m’aura déjà reprise, alors...

--Alors? Denise.

--Alors, si, à ce moment, je suis encore pour vous... la même, si vraiment vous souhaitez que je devienne votre femme, malgré tout ce qui est entre nous; après que vous aurez bien réfléchi à ce _tout_!... alors, vous pourrez venir me chercher... Je ne me défendrai plus d’aimer et je l’apprendrai de vous de tout mon cœur...

Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste:

--Laissez-moi vous dire tout ce que je pense... Si, au contraire, vous en venez à trouver, comme moi, que trop nous sépare, je ne m’en étonnerai pas, car je vous considère comme libre, autant que moi-même, après mon refus aujourd’hui! Je me souviendrai seulement de cette heure-ci comme d’un rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous resterai reconnaissante de m’avoir donné... oh! bien reconnaissante, mon ami...

Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant comme un adieu. Il eût voulu la supplier de l’enchaîner à jamais par une de ces promesses qu’un homme d’honneur ne peut rompre... Pourtant ses lèvres ne prononcèrent pas les mots qui eussent imploré, quoiqu’il jugeât son silence misérablement lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop pénible pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien! Et le mépris qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri d’une sincérité amère:

--Ah! vous avez raison de ne pas vouloir vous confier à moi! Je ne mérite guère une femme telle que vous... Et c’est tout ce que vous valez qui nous met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables questions auxquelles votre générosité a songé!

Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide, elle lui imposait le silence; tout près d’eux, arrivait Blanche Vanore.

Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait si bien oublié son existence,--comme celle de tous les êtres, hors un seul,--que son apparition lui semblait un fait anormal dont le sens lui échappait...

Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait «Denise!» sonna à son oreille comme une note discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui tenait Huguette par la main, puis d’autres promeneurs, dont les paroles vibraient dans l’air vif.

Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement, par sa fatigue, qu’elle ne remarquait même pas l’étrange expression qui flottait sur le visage de Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie, elle s’exclamait:

--Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck! Vous a-t-il assez fait disserter! Charles et moi, nous finissions par être tellement intrigués de vous voir ainsi immobilisés à la même place, que la curiosité nous a rendu des forces pour venir voir à notre tour ce qui vous intéressait tant!

Denise dit machinalement:

--La vue est magnifique ici... Il semble qu’on y soit en plein ciel!

Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement, elle s’était fermé la porte. L’arrivée de Blanche Vanore la rejetait dans la réalité des choses; et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si elle n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux lui murmuraient encore la même prière éperdue: «Laissez-vous aimer... Oubliez votre mortelle sagesse!»

Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper Huguette qui voulait courir vers son frère, aperçu un peu plus haut encore, sur le faîte du Hoheneck. Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable. Avec un rire sonore, il interrogeait:

--Eh bien, on ne monte plus?... Est-ce Mlle Denise qui vous arrête? Blanche. Diable! quelle ascension, j’en suis époumoné! Si jamais l’on m’y reprend...

--Allons, Charles, un peu de courage... Nous sommes presque arrivés à notre but... Il faut bien aller voir ce que deviennent les enfants. Jean a entraîné sa sœur, comme toujours... Pourvu qu’elle n’ait pas eu froid... L’air est si vif à cette hauteur! Charles, voulez-vous mettre le manteau de Huguette?... Oh! pardon, Denise, de vous en donner la peine...

La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet, trop heureuse d’avoir un prétexte pour se dérober à ceux qui l’entouraient. Mais sa tâche remplie, les laissant achever l’ascension, elle continua de monter seule; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage de Blanche Vanore, aux prosaïques réflexions de Grisel, surtout à la muette supplication de Bertrand que tout son cœur entendait...

Là-haut, c’était la paix sereine des sommets. Dans le cirque majestueux des montagnes, s’allongeaient des vallées paisibles, des bois, des prairies d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini bleu s’épandait dans la déchirure des grosses nuées que le vent amenait. A ses pieds, bien loin, elle apercevait des villages, des petites villes perdues dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres qui, eux aussi, sans doute, connaissaient les heures de doute sur la route à suivre... Et elle songea encore, meurtrie par l’angoisse:

--Ai-je bien fait ou ai-je mal fait?

Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son âme vibrait encore des paroles de Bertrand et elle ne pouvait plus bien lire en elle-même...

D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants et Grisel s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente, elle devait écouter, répondre, causer; même, pour satisfaire Jean, regarder la table d’orientation qui donnait aux touristes curieux les noms des montagnes dressées à l’horizon.

Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec une sensation de délivrance, elle entendit Mme Vanore demander à redescendre, craignant le froid pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement pour se rapprocher d’elle.

Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme l’arrêta par une question et, comme au départ, se prit à causer avec lui, l’obligeant ainsi à cheminer près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras, rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse:

--A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en riant, à celui de Charles de profiter un peu de la présence de Denise que, jusqu’ici, vous avez gardée pour vous tout seul! Mon cher ami, il est heureux qu’elle s’en aille, vous finiriez par la compromettre. Vous savez que Grisel était tout à fait déconfit de vous voir tant bavarder tous les deux si longuement, sans que nous pussions nous mêler à votre conversation, qui avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.

Intéressante! Presque un sourire passa sur les lèvres de Bertrand. Cette jeune femme était donc à ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait rien?...

Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il n’avait pas son habituel entrain et descendait, silencieux, avec Jean, après avoir marché d’abord auprès de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée de son mieux au désir de conversation qu’il manifestait, lui avait, de nouveau, échappé et cheminait, en avant de tous, la petite main d’Huguette glissée dans la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre côté...

Que pensait-elle? De la voir s’éloigner ainsi, devant lui, sans se retourner, de ce pas rapide qui, à chaque seconde, mettait entre eux une plus grande distance, l’impression décevante s’emparait de lui, qu’ainsi elle s’éloignait de sa vie; ombre exquise qu’il n’avait pas su retenir...

Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht qu’il se retrouva près d’elle enfin, mais dans le milieu bruyant des touristes dont on attelait les voitures pour redescendre vers Gérardmer.

Grisel s’agitait pour faire préparer celle de Mme Vanore, occupée du goûter des enfants. Il se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la souffrance.

--Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi?

--J’avais besoin d’être seule, mon ami; mais j’ai tant pensé à vous, à _nous_, que vous ne deviez pas me sentir loin...

--Vous êtes loin, toujours trop loin!

Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles prêtes à s’en échapper... Mais ses yeux disaient ce que sa bouche n’articulait pas... Une seconde, elle lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans leur chaude clarté. Puis elle murmura, pour elle-même plus que pour lui:

--Que c’est donc étrange un amour d’homme.

--Pourquoi?...

Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit pas; Jean arrivait, lui annonçant que la voiture était attelée et que sa mère l’attendait.

--Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous prendre mon manteau dans le vestibule de l’hôtel?

Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.

--Adieu, mon ami.

--Pas adieu, au revoir! Vous viendrez ce soir chez Mme Arnales.

--Non... Il y a soirée dansante, et je vais chez elle seulement pour chanter! Vous y êtes un invité; moi pas...

Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup d’une secrète blessure.

--Un jour viendra où c’est vous qui choisirez parmi ces snobs ceux que vous daignerez recevoir.

--Peut-être... Mais ce jour n’est pas encore tout proche, je crois. Au revoir...

Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait gardée jalousement emprisonnée dans la sienne.

--Au revoir, en attendant que vous me permettiez de vous dire: «A toujours...»

Jean reparaissait:

--Denise, j’ai votre manteau. Vous venez?

--Oui, Jean, me voici.

Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée dans le break où elle s’affairait pour envelopper ses filles, car la fraîcheur tombait avec le soleil, qui s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant les chevaux d’un œil distrait.

--Vite, Denise, voulez-vous monter? Il est déjà tard. Nous ne serons à Gérardmer qu’à la nuit.

Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos d’adieu avec Mme Vanore et Grisel, expliquant:

--Je vais vous suivre de bien près. On prépare mon cheval.

Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise regarda le paysage superbe que, peut-être, elle ne reverrait jamais et devant lequel son avenir de femme s’était décidé, sans doute. A cette terre d’Alsace, elle laissait de sa vie... Même quand des années et des années auraient passé, elle se souviendrait encore des lointains bleus qu’elle contemplait tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable...

Les chevaux l’emportaient. De plus en plus petite, se découpait sur l’horizon clair, la silhouette haute et mince de Bertrand d’Astyèves, debout au milieu de la route, immobile à la place où il lui avait dit adieu. Puis la distance le fit invisible...

La voiture filait avec un roulement sonore sur la terre très sèche, suivant la même route que le matin Denise avait parcourue avec une gaieté d’enfant. A peine, maintenant, elle en remarquait le décor pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première fois, voyaient fuir les sous-bois obscurcis, les allées vertes allongées entre les fûts sveltes des sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose, s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles. Immobile, elle songeait. Blanche Vanore s’étonna.

--Denise, êtes-vous fatiguée? Vous ne causez pas!

Elle fit un effort pour répondre.

--Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend volontiers silencieuse! C’est mon heure de prédilection et je résiste mal à la tentation d’en jouir en silence.

--Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous assez chaud? Votre compositeur ne me pardonnerait pas si je vous ramenais enrhumée!

Presque comme la voiture atteignait Gérardmer, un cavalier la rejoignit; d’Astyèves qui, ayant été retardé à la Schlucht, avait mené son cheval un rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans la nuit venue, il ne pouvait même plus distinguer les traits du visage cher... Non plus, il ne lui était plus donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas persévérer dans son fier refus!

Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa volonté, il continua solitairement sa route, laissant le break derrière lui.

Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche Vanore somnolait; près du cocher, Grisel fumait; Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice réveillant en elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter vers l’amour...

Quand elle entra dans le salon des Xettes, Mme Champdray lui tendit une lettre; quelques lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le surlendemain...

XII

Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.

Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise regarda sa montre. Une demi-heure à peine restait avant que son voyage de retour fût achevé.

Quelques heures seulement avaient passé depuis qu’elle avait vu disparaître les belles montagnes sombres, les horizons boisés de Gérardmer... Et pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui demeureraient parmi les meilleurs qu’eût connus sa jeunesse sevrée de quiétude et de joie... Si loin déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand elle eut, de nouveau, le sentiment aigu de cette fuite rapide d’un passé qui tombait derrière elle, tout palpitant de sa vie...

Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir l’évoquer plus présent, avant que la réalité l’eût définitivement rejeté en arrière. Le bruit monotone du train sur les rails berçait sa rêverie; et, à sa volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, les joyeuses, les inquiètes, mais les autres aussi, plus proches, si troublantes que toute son âme tressaillait encore au seul effleurement de leur souvenir. Elle revivait son retour le soir du concert sous le clair de lune d’argent, puis les inoubliables minutes de la Schlucht, et le même jour encore, l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule, elle avait senti un regard d’homme fouiller éperdument l’ombre pour la revoir encore... Enfin, sa dernière journée là-bas,--la veille même!--l’adieu ému de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu correctement banal par la présence de Blanche Vanore...

Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment qui les rapprochait, quel eût été l’avenir?... Elle avait bien lu dans ses yeux, qui l’imploraient avec la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour lui l’élue; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus lointaine. Alors, pourquoi l’impression lui avait-elle traversé l’âme qu’il l’enveloppait de ce regard profond, douloureux, presque violent dans son acuité, dont on contemple ceux que l’on n’est pas certain de retrouver jamais? Et la foi divine n’était pas entrée en elle quand il lui avait murmuré:

--A Paris, maintenant. Au revoir, Denise...

A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés de toute espèce, un instant oubliées; à Paris, où il allait lui falloir recommencer la lutte pour la vie, sans le viatique d’une chaude tendresse autour d’elle pour la soutenir... Était-il possible que le rêve jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité même?... Quelle folie d’espérer! alors qu’elle savait si bien combien c’est chose vaine,--autant que de se plaindre...

Pourtant, malgré tout, elle espérait... Pourtant, une supplication inconsciente jaillissait de tout son être jeune pour que cet avenir dont elle avait peur ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même pas qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et bon;--les années d’épreuves lui avaient appris à n’être pas exigeante, et enseigné le courage;--mais seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement...

Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes de Paris, noyé dans la brume d’une petite pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante et froide. Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant des éclairs sur les rails humides; de lourdes silhouettes de wagons s’allongeaient de chaque côté du train qui courait d’une allure haletante vers la ville immense dont les hautes maisons montraient leurs façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. Puis, lourdement, il entra en gare.

Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la cohue indifférente que déversaient les wagons. Elle suivit le flot, cherchant à distinguer un visage ami parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des lampes. Un besoin éperdu la poignait, de sentir la chaleur d’une affection à cette heure où elle faiblissait devant les tristesses pressenties, pénétrée toute par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit froide, sous la pluie maussade...

--Denise! Denise! par ici! Nous sommes là!

C’était la voix joyeuse de son jeune frère.

Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le visage fatigué,--toujours séduisant,--de son père qui lui souriait, lui souhaitant la bienvenue. Tous deux semblaient vraiment heureux de la revoir, et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.

--Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse? Non? Ta mine, d’ailleurs, répond pour toi. Tu nous reviens toute rose! L’air des montagnes vous a réussi, mademoiselle.

Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, de façon bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif plaisir de l’homme à la vue d’une très jolie femme. Elle demanda tout de suite:

--Comment est maman?

Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, devenu presque dur:

--Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant des monstres de tout! Elle a eu des ennuis de domestiques.

Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages; mais quand tous trois furent dans la voiture qui les conduisait vers la rue de Vigny, il laissa son fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur Mme Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite chez une vieille amie à la campagne... Puis bientôt même, il interrompit le petit garçon, et, à son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. Elle lui donna tous les détails qu’il désirait; mais, à mesure qu’elle parlait, la sensation l’envahissait, que cette Denise dont elle racontait la vie souriante et facile, dans un pays très beau, était une autre qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle n’avait rien de commun.

Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants des sentiers, l’éternelle féerie du lac, l’ondulation molle des montagnes bleues, et il ne rencontrait que des rues grises dont les magasins avaient, presque tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs mouillés, des passants qui filaient vite sous les parapluies ruisselants; car la pluie, maintenant, s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, la lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité de la voiture. Alors, elle remarquait l’expression sombre et fiévreuse du regard de son père que n’adoucissait plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il se taisait, absorbé, laissant Robert questionner sa sœur avec une curiosité gaie. Elle n’osait plus parler de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop bien, où les rapports devenaient si difficiles entre ses parents...

Et seulement quand, avec Robert, elle monta l’escalier étroit, elle interrogea:

--Pourrai-je voir maman ce soir?

--Oh! je pense que oui! Elle s’endort si tard... Elle a bien recommandé que tu ailles dans sa chambre aussitôt arrivée!

«Madame attend mademoiselle»; ce fut le premier mot de la servante inconnue qui lui ouvrait la porte, la débarrassant de ses bagages dans la petite antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée au grand vestibule clair de la villa des Xettes.

--Maman, voici Denise! annonça joyeusement Robert, entrant dans la chambre où sa mère était couchée.

--Ah! enfin!... Il n’est pas trop tôt!

Était-ce un cri affectueux ou un reproche? Denise ne se le demanda pas. Elle se pencha vers la mince forme blanche qui se soulevait pour l’accueillir, et, très tendre, elle murmura:

--Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin de moi? J’aurais pu revenir à Paris, même avant ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas seule!...

Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, d’un mouvement lassé:

--A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que tu t’y amusais! Robert, va vite dormir maintenant. Il est si tard! Ta sœur va me tenir compagnie. Nous avons bien des choses à nous dire...

Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près du lit. Habituée maintenant à la faible clarté de la chambre où un abat-jour épais voilait la lampe, elle restait saisie de l’altération du visage de sa mère qui semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea doucement:

--Maman, es-tu contente de ta saison?

--Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu être délivrée de mes soucis. Mais ils se font, au contraire, plus lourds encore; trop lourds pour moi! Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter pauvrement comme nous le faisons depuis des années! C’est au-dessus de mes forces! Cela me tue!...

Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se serrèrent dans un geste de détresse... Plus vite encore qu’elle ne l’avait prévu, les tourments s’abattaient sur elle, dès le premier instant de son retour... Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse! Le cri d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. Du même accent de tendresse profonde, elle dit, de toute son âme:

--Ma pauvre chère maman! que je voudrais n’être pas ainsi impuissante à te rendre l’existence qui devait être la tienne!... Accorde-moi un peu de temps... Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils passés... Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je à te donner une vie moins étroite, moins maussade et pénible! Sois patiente encore!

Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains de sa fille, jointes près des siennes sur le drap.

--Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais être patiente, comme tu dis, mais je ne puis plus... Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai souffert à Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si bien de notre pitoyable position! Cette incessante nécessité de calculer m’exaspérait tant, que j’ai fini par renoncer à compter... De même, depuis mon retour... Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état est notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à faire pour l’équilibrer et ce n’est pas sur ton père que tu pourras compter pour t’y aider. Il ne songe qu’à laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu sait en quelles spéculations!

--Mère, oh! ce n’est pas possible...

Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que son père était capable d’une pareille folie, qu’il était homme à renoncer au poste qui était, avec son propre travail, leur unique ressource, pour courir l’aventure hardie de recommencer une fortune; cela, sans être arrêté par la crainte d’échouer.

Un sourire amer avait contracté la bouche de Mme Muriel.

--C’est, au contraire, tellement possible, que je m’attends d’un jour à l’autre à apprendre qu’il a repris sa liberté d’action dont il ne peut plus se passer et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de lui, à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations qui m’ont édifiée et auxquelles j’ai répondu en lui exprimant ma pensée sur cette conduite insensée; sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah! j’ai passé, depuis une semaine, par des scènes qui n’étaient pas faites pour me réconcilier avec ma destinée! Maintenant, je n’en puis plus!... Ton père s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance dans le succès de ses entreprises financières... C’est vrai, littéralement vrai!... Je suis, vois-tu, Denise, broyée par l’idée, la certitude, qu’il échouera encore... Alors, pour nous, ce ne sera même plus la gêne, ce sera la misère! Car ce n’est pas avec ton chant que tu nous feras tous vivre. Comprends-tu qu’une pareille perspective me torture jour et nuit?

Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec un emportement contenu, dans un besoin aveugle de crier à quelqu’un la crainte qui, sans relâche, meurtrissait son être nerveux. Denise sentit que sa mère avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant ces dernières journées, toujours face à face avec ses inquiétudes trop fondées... Cela, tandis qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en plein rêve!

En cette minute, bien plus encore que dans la voiture, elle avait l’impression que les lumineuses semaines écoulées à Gérardmer avaient été vécues par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien de commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, contrainte de se débattre dans les difficiles soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves adressait, devant un admirable paysage, sa fervente prière d’amour, écoutée par un cœur, frémissant d’espoir... Ah! qu’il était donc loin, ce passé, vieux de deux journées seulement, et pourtant pareil déjà à quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne pourrait pas relire... Que la réalité était autre, regardée en face, dans cette chambre sombre, au bruit de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès de cette femme découragée dont il fallait soutenir la faiblesse!

Le cœur plein de pitié, elle murmura:

--Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. Confie-toi à moi... J’obtiendrai de père qu’il soit patient jusqu’à ce que je gagne assez pour que nous n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit pas malgré ses espérances... J’espère avoir un bon hiver; je commence à être connue. Vanore doit me faire chanter au Conservatoire, à Colonne...

Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion même, à l’impérieux désir du compositeur de la voir au théâtre. Si elle y entrait, rendrait-elle donc à sa mère l’aisance qui lui manquait si péniblement? Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se sacrifier toute à ce point?... Comme il lui avait semblé être le devoir de ne pas consentir à devenir, dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves... Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, lui apportant sa pauvreté, ses responsabilités, ses charges de famille!

La voix de sa mère s’éleva:

--Denise, à quoi songes-tu silencieusement?

--A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, mère.

--Je suis égoïste! J’aurais dû te donner le temps de te réhabituer à l’atmosphère de tristesse qui est désormais la nôtre. Par bonheur, tu es une vaillante, toi, tu sais tout supporter!

Une expression d’indicible amertume crispa une seconde la bouche de Denise. Quelle ironie de s’entendre dire qu’elle était vaillante, au moment même où son énergie faiblissait, alors que des larmes alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter follement, comme font les enfants, l’étreignait jusqu’à l’angoisse!... Mais elle ne devait pas trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu assourdie, elle dit, se penchant avec un baiser vers sa mère:

--Je fais de mon mieux pour être brave, mais il faut que tu le sois aussi, maman, pour ne pas m’enlever mon courage... Ce soir, nous avons assez causé de toutes ces choses qui t’agitent... N’y pense plus puisque me voici revenue pour t’alléger un peu ta grosse part de tourments. Demain, j’essayerai de voir clairement où nous en sommes...; mais, à cette heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer... Je vais te dire bonsoir, si tu le veux bien...

--C’est vrai, il est tard! Tu dois être fatiguée de ton voyage. Va dormir, Denise, puisque tu le peux... A moi, c’est une consolation qui est refusée! Bonsoir, mon enfant.

Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front que lui tendait sa fille.

XIII

C’était un commencement de novembre doucement humide, presque tiède encore aux heures brèves où le soleil allumait une flambée d’or sur le pourpre des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles roussies qui s’écrasaient sur la terre humide.

Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor d’automne. Mais, cette après-midi-là, revenant de chasser dans les bois qui s’étendaient derrière le château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage de légende, où les arbres étaient d’or. Il se demandait, distrait, quels visiteurs annonçait le sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de l’allée menant au perron d’entrée. Il fit encore quelques pas. Alors, il aperçut, immobilisé dans un angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage bien connu des Arnales.

Encore eux! Sans cesse, depuis quelques mois, il les trouvait sur sa route; Yvonne, tentation brillante et coquette, redoutable pour un homme qui avait, aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes de luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la volonté de se défaire.

Et parce qu’il se connaissait bien et savait la mesure de sa fragilité, qu’il devinait autour de lui la double complicité de sa mère et de Mme Arnales, il voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers une petite allée qui fuyait discrètement sous la voûte d’or fauve de ses branches pressées.

Trop tard! Du haut de la terrasse sur laquelle s’ouvraient les appartements du rez-de-chaussée, une voix claire, d’une froide sonorité de cristal, lui jetait:

--Impossible de vous sauver! Monsieur d’Astyèves, je vous ai aperçu...

Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le saluait d’un sourire coquet. Habillée d’un costume sombre, artistement taillé, son visage menu coiffé d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long boa de plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait ainsi une jolie vignette de Parisienne blonde dont les yeux connaisseurs de Bertrand furent flattés. Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une sensation de plaisir anima sa physionomie sans charme.

Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les circonstances:

--Je désirais me dérober parce que ma tenue de chasseur me fermait la porte du salon. Mais si vous voulez bien excuser mon accoutrement, j’aurai l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir votre très aimable visite.

--Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous étiez femme, on pourrait justement vous accuser de coquetterie.

--Parce que...?

--Parce que...,--prenez ma déclaration pour ce qu’elle est, la simple constatation d’un petit fait,--parce que votre accoutrement, comme vous dites, ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables, fussent-elles même réunies dans un salon.

Bertrand s’inclina:

--Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.

Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon, une voix s’éleva, celle de Mme d’Astyèves:

--Bertrand, est-ce toi? Entre donc et ramène Yvonne, elle va avoir froid.

--Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de Mlle Yvonne d’avoir à me présenter en tenue de chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de Mme Arnales.

--N’importe comment, vous savez que vous êtes toujours le bienvenu. C’est pourquoi nous trouvons que vous vous êtes fait un peu rare à la Saulaie depuis notre retour! Vous allez avoir à vous prodiguer, si vous souhaitez faire oublier votre négligence à vos amis et voisins.

--Madame, je m’y emploierai de mon mieux.

Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette, amincie par le costume tailleur bleu foncé, elle semblait vraiment beaucoup plus la sœur aînée que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre, et ce discret compliment parut lui être très sensible. C’était décidément un parfait gentilhomme que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne pouvait s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir d’autre époux.

--Bertrand, une tasse de thé? proposa sa mère qui avait noté la petite scène. Je vais t’en verser.

--Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez pas, je me servirai fort bien seul.

--Hum! tu sauras bien user de mon samovar?

--Madame, voulez-vous me permettre de vous remplacer et d’offrir du thé à M. d’Astyèves? proposa Yvonne, se levant de la petite banquette où, attentive, elle écoutait en silence les propos échangés.

--Mademoiselle, vous me remplissez de confusion. Ne prenez, je vous en prie, nul souci de moi. Ma mère me fait injure en me croyant incapable de me servir d’un samovar.

--Bah! le dérangement ne vaut même pas la peine qu’il en soit question, et verser le thé rentre dans mes attributions de jeune fille.

Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair d’argent de la théière, sur la nappe ourlée de guipure; et sa main dégantée versait le liquide brûlant, offrait le sucre.

--Un morceau? deux? trois?

Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse flambée de bois, les deux mères causaient, liées plus encore par leur commun séjour à Gérardmer. Une même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis qu’elles échangeaient de menus propos de salon. De la même voix haute, qui était si désagréable à Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait:

--Ce que fait mon mari? chère madame. Il est en Italie, attiré par sa passion de collectionneur, pour assister à je ne sais quelle vente de bibelots anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux. Il en est fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de peinture, surtout depuis quelques semaines. Elle prétend que les nuances d’automne sont un véritable régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent, pour elle, toutes les roses de juin!... Et, à ce propos, il paraît que vous avez une admirable collection de chrysanthèmes?

--Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était agréable de la voir...

--Chère madame, je vous avoue que je crains beaucoup l’humidité, mais Yvonne serait ravie de contempler vos fleurs.

--Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire les honneurs, si vous l’y autorisez et si Yvonne le désire.

--J’accepte bien volontiers pour ma fille; n’est-ce pas? Yvonne. Monsieur d’Astyèves, je vous la confie. Ne la laissez pas s’éterniser dehors. En cette saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.

Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le lui permettait sa froide nature, et bien plus encore que sa mère ne le supposait. D’un pas léger, elle descendit les marches de la terrasse auprès de Bertrand, qui n’avait pas eu un mot pour appuyer l’offre de Mme d’Astyèves.

Un souffle humide les enveloppa d’une averse de feuilles mortes. Au passage, Yvonne en saisit une et se mit à rire:

--Ne vous moquez pas de moi, la légende veut qu’une feuille d’automne ainsi prise au vol porte bonheur.

--Le bonheur? Mais je pense que vous êtes de celles qui n’ont pas à le désirer...

Elle glissa vers lui un regard rapide.

--Qu’en savez-vous?

--Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.

--Dans quelques années, je vous dirai si les apparences étaient justes ou non, pour peu qu’il nous soit encore donné de cheminer ainsi solitairement, par une tiède après-midi d’automne.

Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle lubie prenait à la futile Yvonne de se montrer sentimentale après avoir laissé afficher un instant plus tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste... Elle, artiste! Éprise de peinture! Quelle comédie jouait-elle là?

Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre par une de ces ripostes qui, sous leur forme courtoise, écrasent les rêves, de telle sorte que jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut à ses côtés, si élégamment svelte et blonde, que, l’œil charmé de nouveau, il désarma.

Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait:

--L’automne est votre saison favorite, n’est-ce pas?

--Du moins, je l’ai en sympathie particulière pour tout ce qu’elle renferme de poésie mélancolique, pour son charme triste d’adieu, pour ses lumières voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages...

Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu par l’étroite cervelle de cette petite mondaine. Mais, d’instinct, elle répliqua, cherchant à se mettre à l’unisson:

--Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce moment... Et puis, c’est joli ce petit bruit de feuilles qui s’écrasent sous les pieds... Joli et amusant! je dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car nous ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.

--Perspective qui vous est fort agréable?

--Comme vous dites! d’autant que je compte bien profiter de mon dernier hiver d’entière liberté.

--Votre dernier hiver?

Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la pointe effilée de sa bottine:

--Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père trouve qu’il m’a donné un assez long crédit pour me décider à fixer mon avenir... conjugal! Qu’enfin il me faut faire un choix...

--Et cela vous effraie?

--Un peu!

Pour éviter un silence, il demanda machinalement:

--Pourquoi?

--Parce que j’entends être heureuse à ma guise, que je vois comment je puis l’être, mais que je ne suis pas sûre d’obtenir jamais la réalisation de mon désir! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas toujours de vouloir...

Presque une émotion vibrait dans la voix trop claire d’Yvonne; et son visage coquettement mièvre, avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle avançait dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient ses pieds menus. Il s’étonna; et, si indifférente lui fût-elle, il se demanda, avec une curiosité détachée, quel pouvait bien être le rêve de cette parfaite poupée de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses lèvres minces trahissaient de volonté tenace pour réaliser ses désirs comme ses fantaisies.

Sincère, il dit:

--Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit de craindre que ce que vous souhaitez ne puisse s’accomplir...

--Le croyez-vous..., vraiment?

--Je le pense, du moins.

Une seconde, elle demeura silencieuse; puis, d’un accent singulier, elle dit:

--J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je vous en prie, imaginer, parce que votre parc encourage, par sa poésie, aux belles rêvasseries, que je suis devenue une langoureuse créature! Personne n’est moins sentimentale que moi...

--Vous le regrettez?

--Non. Je tiens le sentiment comme de trop fragile qualité pour tenter d’en faire du bonheur.

--Ce qui est infiniment sage de votre part.

Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand. Elle ne s’en aperçut pas. Ils arrivaient devant le massif de chrysanthèmes qui lui arrachaient une exclamation charmée.

En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves était un artiste, et il avait créé là une admirable symphonie de couleurs, une floraison presque fabuleuse de pétales soyeux, contournés, touffus, qui composaient de grandes fleurs étranges, pareilles à des fleurs de rêve.

--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous offrir quelques-uns de ces chrysanthèmes, puisqu’ils vous plaisent? Avez-vous une couleur préférée?

--Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète de dépouiller ainsi madame votre mère.

Des chrysanthèmes d’or! C’était bien ceux-là, en effet, qu’il fallait à une aussi riche héritière. Il lui en cueillit une superbe moisson, tandis qu’elle s’exclamait en phrases d’admiration puérile, un peu mignarde, exprimée avec des termes de peintre. L’éblouissante gerbe enserrée à peine par ses mains gantées de blanc, elle la contemplait; contente, bien moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue de les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand parc majestueux dont les lointains embrumés les isolaient du reste du monde. A travers le ciel gris, de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches frissonnaient sous leur feuillage de légende. Elle vit qu’il regardait les rameaux empourprés; et, aussitôt, dit en souriant:

--Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses aux aiguilles vertes des sapins de Gérardmer?

Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix d’Astyèves semblait s’être tout à coup assourdie, quand il dit d’un indéfinissable accent:

--J’aimais tout à Gérardmer... J’y ai passé des semaines que je n’oublierai jamais, de celles qui vous hantent plus tard quand on a la certitude de n’en plus pouvoir revivre de semblables!

Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer vibrait en tout son être, évoquant aussitôt, au plus intime de son âme, la vision de la jeune fille qui était le fantôme exquis et redouté de ses heures de solitude... Elle ne pouvait savoir. Et, revenant auprès de lui, vers la terrasse, elle réveillait légèrement le souvenir des jours d’été. Tout à coup, très naturelle, elle nomma Denise, expliquant:

--Maman pense reprendre ses quinzaines musicales dès janvier et y faire figurer assez souvent Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de passer _étoile_. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire et aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous offrir, de nouveau, le plaisir de l’entendre...

--Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte de chances pour n’être pas à Paris cet hiver...

Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.

Il avait toujours son masque de froideur nonchalante, et, comme il regardait devant lui, elle ne vit pas l’amertume sombre, presque douloureuse de ses yeux.

--Où serez-vous donc?

--Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période des négociations pour être attaché à quelque ambassade.

Alors rien n’était perdu! Elle respira plus librement et se reprit à marcher. Tout haut, elle dit, redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un simple ton de politesse:

--Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous réussissiez dans vos négociations.

--Pourquoi?

--Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.

--Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle. Je vous assure que je ne mérite pas tant...

Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques pas d’elle, venant à leur rencontre, apparaissaient Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta et s’exclama d’un accent de reproche aimable:

--Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma confiance en ne me ramenant pas Yvonne! Je viens vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous n’aurons pas regagné notre _home_ avant la nuit...

Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en effet, les chevaux étaient avancés, fouillant le sable d’un sabot impatient. Mme Arnales, d’ailleurs, ne paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse, tout en se dirigeant vers sa voiture, elle retint Bertrand à causer près d’elle. Devant eux, avançait Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un geste amical, glissé le bras sous le sien.

--Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu, nous comptons sur vous à dîner, jeudi prochain. Madame votre mère a bien voulu me donner sa promesse. J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas?

Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie, mais un pli presque dur s’était creusé entre ses sourcils. Les adieux s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue de démonstrations sympathiques, Yvonne correcte, remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.

--Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez jolies, ma petite amie.

--Oh! madame, vous êtes trop bonne...

Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée, elle s’inclina sur la main que lui tendait Mme d’Astyèves. A Bertrand, elle dit adieu en dernier; puis, appelée par sa mère, elle monta en voiture.

L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient les chrysanthèmes d’or, la lumineuse nuque blonde dont les cheveux moussaient dans le duvet pâle du boa... Puis la vision s’enfonça dans la brume qui voilait maintenant la clarté grise tombée du ciel d’automne...

Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée dans la tiédeur du salon. Elle s’étonna, voyant que son fils ne l’avait pas suivie. Immobile sur la terrasse, il songeait, sa pensée enfuie très loin, car il tressaillit quand elle l’appela:

--Bertrand! tu restes dehors à rêver?

--Rêver! Mère, vous savez bien que les diplomates, de mon espèce du moins, ne rêvent pas!... Ce sont des gens d’un prosaïsme... pitoyable, qui leur donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes, dès qu’ils en ont conscience.

Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise. Pour ne pas la retenir au froid, il était rentré dans le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil distrait, il parlait d’une voix brève et mordante.

--Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité! Et quelle misanthropie! Heureusement, mon cher grand, tous,--et toutes surtout!--ne vous jugent pas à cette impitoyable mesure...

--C’est que ceux-là--et celles-là!--ne me connaissent pas comme je me connais...

Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point il était sincère; et, un peu impatientée, elle dit:

--Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais très bien, humilité à part, que tu as l’heur de plaire... très fort! non pas seulement à Yvonne, mais encore à sa mère qui vient de me le laisser très clairement entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez dans le parc.

Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait son visage dans la pénombre, et Mme d’Astyèves n’en vit pas la soudaine altération.

--Et quand cela serait? ma mère.

--Cela est, Bertrand! A ce point que, si tu le veux, Yvonne Arnales est à toi... Et c’est une fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent offert de semblable...

--Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le malheur est que je ne me sens nulle disposition pour essayer, en ces conditions, de la vie conjugale.

Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide, âprement ironique, qui lui était si étrangère dans ses rapports avec sa mère, qu’elle le regarda de nouveau, étonnée, un peu inquiète; son beau visage d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.

--Yvonne ne te plaît pas?

--Elle m’est trop absolument indifférente pour me déplaire. Si, comme vous le désirez, je l’épousais, ce serait sans nul espoir de bonheur conjugal, uniquement pour faire un brillant mariage! Et vous m’accordez que la perspective n’a rien d’engageant!...

--Je ne la trouve pas, moi, si terrible! En vérité, Bertrand, tu es inouï. On t’offre une jolie fille, dotée de neuf cent mille francs, que tous recherchent inutilement... Et tu n’as même pas une bonne raison à articuler pour te dérober!

Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les yeux arrêtés sur l’horizon obscurci des bois, il songeait à la femme qui avait été la tentation vivante de ces jours d’été dont le souvenir était, pour toujours, entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle n’avait pas perdu son charme troublant et délicieux; mais elle lui semblait lointaine, pareille à une vision de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore en lui, bien puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres une folle demande, folle mais si douce...

Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui ce qu’était celle-là...

Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être une souffrance. Si elle eût été près de lui, il l’eût suppliée de ne plus le repousser, car il comprenait qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le serait jamais...

Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse:

--Bertrand, à quoi songes-tu? Si tu refuses Yvonne Arnales, est-ce... parce que tu lui en préfères une autre?

--Et s’il en était ainsi?

Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de jouer avec le gland du coussin sur lequel elle s’accoudait:

--Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une jeune fille que... tu aimes?

--Que j’aime autant que je suis capable d’aimer, avec toute la passion, tout l’égoïsme, toute la fragilité d’un homme?... Oui, peut-être!

Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence s’abattit dans la pièce. Mme d’Astyèves avait peur de la réponse qu’allait amener la question qui lui montait impérieusement aux lèvres:

--C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener, certain que je serais heureuse de l’accueillir?

--Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui, vous serez heureuse... Autrement, non; la jeune fille dont je parle, qui appartient à notre monde par la naissance et l’éducation, est pauvre; pauvre à devoir travailler pour gagner sa vie...

Il ne finit pas, «elle est artiste». Car, s’il était possible, il ne voulait pas qu’à cette heure encore, sa mère devinât que Denise Muriel était en jeu. Bouleversée, elle le regardait.

--Qu’est-ce que cette folie? Bertrand.

--Une folie? Pourquoi? ma mère.

--Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes habitudes, ton ambition, tu souffrirais tous les jours, en la moindre occasion, d’avoir sacrifié ta vie entière à un caprice sentimental, si séduisant fût-il!

Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui. Aprement, il jeta:

--Vous me jugez bien lâche!

--Dis que je juge de la situation avec mon expérience de mère et de vieille femme qui sait que, neuf fois sur dix, un homme qui engage tout son avenir dans une heure de passion n’a souvent pas assez de jours ensuite pour le regretter!

Elle parlait avec la force de sa conviction, très maîtresse d’elle-même en apparence. Mais son cœur battait à grands coups dans sa poitrine et ses pommettes se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine du visage. Ambitieuse pour ce fils unique à qui son veuvage prématuré l’avait donnée toute, elle l’était jalousement; et la brusque révélation la meurtrissait d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une pareille union...

--Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille?

--A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse d’être ma femme!

--Elle refuse!

Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à un abîme, et une sensation irraisonnée de délivrance lui dilata le cœur.

--Elle refuse... Mais alors?...

--Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus auquel je ne me résigne pas, parce qu’on ne se résigne pas à perdre son bonheur!

--D’autant, n’est-ce pas,--sois franc!--que ce refus n’a pu être qu’une suprême habileté de sa part... Une fille pauvre ne repousse pas un parti comme celui que tu lui as follement offert!

Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque avec violence. Bertrand devint livide comme si l’insulte eût été lancée contre lui-même.

--Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez pas des paroles dont vous ne pouvez mesurer la monstrueuse injustice! C’est d’abord parce qu’elle est sans fortune qu’elle s’est refusée à moi... Puis aussi, hélas! parce qu’elle me juge comme vous-même venez de le faire, qu’elle n’a pas eu confiance dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui m’amenait à elle..., pourtant avec tout ce qui peut exister de meilleur en moi!

--Et... depuis ce moment... tu ne l’as pas revue?

--Non.

--Eh bien? Bertrand.

--Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout l’être la pensée et le regret d’une femme, je ne me sens pas le courage de me laisser jeter dans une aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps sans âme!

Doucement, elle répéta:

--Oui, je comprends.

Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse était, à cette heure, de ne pas entrer en lutte avec son fils, de laisser l’absence accomplir son œuvre dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette mystérieuse inconnue avait été assez imprudente pour n’accepter aucune promesse...

En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant plus de poursuivre,--à cette heure, du moins,--une conversation trop délicate... Un domestique entra, apportant les lampes.

Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à s’habiller, et elle ne chercha pas à le retenir.

XIV

Sur le seuil du magasin de musique, tandis que l’employé fermait la porte derrière elle, Denise demeura une seconde immobile. D’un œil presque dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, pauvre petite unité, dans le nombre formidable des créatures. Elle regardait ce décor de grande ville qui lui était si familier, les hautes maisons aux façades monotones, la perspective fuyante des rues, des boulevards dominés par la coupole de Saint-Augustin; et sur la place, devant l’église, la course incessante des voitures, des tramways bruyants, des lourds omnibus; comme sur le trottoir poudreux, la marche capricieuse des passants, hâtée par l’âpre morsure du froid.

Une rafale courba les branches dévastées des arbres du boulevard, et Denise frissonna. Alors elle jeta un dernier regard, à travers les vitres du magasin, vers la haute affiche blanche sur laquelle son nom s’étalait au programme d’un des premiers grands concerts de la saison. Puis, elle reprit sa marche, de ce pas vif qui illuminait son visage d’un éclat de fleur rose.

Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine qu’elle allait donner, lourde pour elle de préoccupations, de fatigues, d’incertitudes énervantes que le succès même ne pourrait lui faire oublier... Et, non plus, elle ne songeait pas, en ce moment, aux soucis de toute sorte, qui faisaient son foyer si sombre...

Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues en une seule impression de mélancolie, devant cet horizon morne qui éveillait en elle la nostalgie des lumineuses journées d’été à Gérardmer; journées d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, dont les meilleures,--elle le savait clairement aujourd’hui!--avaient été celles-là mêmes où elle sentait un cœur d’homme appeler souverainement le sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure d’amour.

Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que Bertrand lui avait dit adieu au seuil du salon des Xettes... Et, depuis, elle ne savait rien de lui. Un silence que rien ne semblait plus devoir rompre était tombé entre eux. Incidemment, Mme Champdray avait dit devant elle qu’il voyageait, puis qu’il chassait dans la propriété de Sologne des Arnales...

En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, et elle ne s’en étonnait pas. Elle avait déjà, par la force des choses, une expérience de femme, et surtout elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour l’amenait vers elle...

Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume et de révolte quand le souvenir lui revenait de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la prière passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire du Hoheneck?... Pourquoi, aux premiers jours de son retour à Paris, avait-elle vécu avec un obscur espoir qu’elle ne s’avouait pas? Pourquoi avait-elle attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre d’anxiété? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du dehors, avait-elle dans l’esprit, l’idée instinctive qu’elle allait trouver sa carte?... Pourquoi donc enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, dans l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle voulait l’être, qu’elle connût ce bonheur de lui être reconnaissante parce qu’il venait à elle, malgré tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde...

Oh! ce _tout_! comme elle en avait l’impitoyable conscience! Que c’était triste, affreusement triste de vivre ainsi, sans espérer rien, et qu’elle se sentait seule pour suivre son chemin... Comme elle les enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, l’être même d’un autre être auquel elles se confient toutes et qui, blotties contre lui, enveloppées de son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse de leur bonheur consacré!...

--Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans même regarder ses vieux amis?

Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, lui tendant affectueusement la main, sa grosse tête tourmentée éclairée d’un sourire. Elle aussi sourit un peu, ramenée de bien loin...

--Je ne vous voyais pas, maître, pardon.

--Eh! parbleu, je m’en apercevais bien, ma petite amie, est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas? Vous aviez, en marchant, une mine grave à décourager tous les coureurs d’aventures... Il faut être un vieux brave comme moi pour trouver l’audace de vous arrêter!... Plaisanterie à part, mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, car j’ai à vous parler.

--A me parler?

--Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique...

--Ah!

Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement en arrière. Vanore, tout à son idée, ne s’en aperçut pas. Il continuait:

--Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, car vous occupez rudement sa cervelle de directeur depuis qu’il vous a entendue à la maison. Il m’a dit qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait vers la fin de l’hiver et qu’il était tout disposé à accepter l’interprète qui me semblerait incarner le mieux mon héroïne!

Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait pas, elle contemplait un petit enfant qui jouait devant une nourrice enrubannée. Autour d’eux, les passants circulaient. Les hommes la regardaient, l’œil attiré par sa jeune beauté. Il y eut une seconde de silence entre elle et Vanore. Puis, lentement, elle interrogea, une flamme lointaine dans ses prunelles:

--Et cette interprète, c’est...

--Vous! fit-il presque impérieusement. Je ne veux que _vous_ parce que vous êtes, non pas seulement l’artiste, mais la femme même qui réalisera le personnage que j’ai rêvé!... parce que j’ai plus que l’espérance, la certitude absolue que le rôle rempli par vous serait notre triomphe à tous deux! J’en suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de vous tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir de vous pénétrer de la foi que j’ai en vous.

Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient:

--C’est un rôle de tentateur que vous jouez près de moi!

Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de défi:

--Ah! si vraiment je réussissais à vous tenter comme j’ai la volonté d’y arriver, quelle belle partie nous jouerions tous deux! Croyez-vous donc, enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle que la vôtre, d’un pur tempérament d’artiste comme celui que vous possédez, on ait le droit d’enfouir une pareille richesse? Allons donc!... et ne vous imaginez pas que ce soit seulement pour mon bien que je parle; c’est aussi pour le vôtre, pour vous que je sais de taille à remplir la destinée que vous souhaite ma sincère affection... Votre avenir maintenant dépend de votre seule volonté!

Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon? Elle avait eu raison de dire qu’il était un tentateur. Il la bouleversait dans toute l’âme avec la perspective qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante sensation de vertige... Et elle eut un élan de douloureuse envie vers deux jeunes femmes qui passaient d’une allure de promeneuses, avec des visages gais.

Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère d’angoisse ne se cachait pas derrière leur masque souriant? Est-ce qu’elle-même, en cette minute où une conversation mettait en jeu tout son avenir de femme, n’avait pas l’attitude même qu’elle eût gardée pour parler d’un chiffon de toilette, trouvant une ombre de sourire pour répondre?

--Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous sur mon compte?

--Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille expérience qui me permet de juger les cantatrices sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le lieu de vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est pas un endroit précisément commode pour traiter pareille question. Ces jours-ci, j’irai, si vous le voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant qui m’étonnent... Pourquoi ne pas accepter simplement la situation qui vous est offerte, en des conditions plus que brillantes pour une débutante, qui vous délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci matériel?... Vous êtes pourtant parmi les braves qui ne craignent pas la lutte, puisque leur destinée est de lutter... Je le remarquais, il y a trois jours encore, avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me paraît s’intéresser à vous de façon particulière.

--Qui donc?

--Bertrand d’Astyèves.

Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude que ce serait celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, elle tressaillit comme sous un choc violent.

--Ah! M. d’Astyèves est à Paris?

--De passage, je crois; je l’ai rencontré l’autre soir à l’Opéra où nous avons occupé, à causer, les loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne se connaît vraiment pas trop mal du tout en musique; il est étonnamment artiste même, pour un homme du monde! Nous avons aussi parlé de Gérardmer. Voilà un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort de vos admirateurs et je ne jurerais pas que...

Elle l’interrompit, incapable de supporter même un badinage qui rapprochât son nom de celui de Bertrand.

--Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez rien! Vous savez aussi bien que moi la somme d’importance qu’il faut accorder à l’enthousiasme des clubmen, fussent-ils des dilettantes.

Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie âpre de son accent. Mais il n’insista pas; et, avec une bonté délicate, il changea de ton:

--Enfant, vous êtes la sagesse même! Et vous avez le droit de me dire que je suis un vieux fou de vous retenir ainsi au froid quand, tout le premier, je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, petite; et à bientôt, n’est-ce pas?

--Au revoir, maître, à bientôt!

Il serra affectueusement les petits doigts gantés, et reprit sa route de cette allure dominatrice qui le distinguait de la foule banale des passants. Elle aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les idées se heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe sensation, faite de douceur et de souffrance, la poignait parce que Bertrand avait parlé d’elle, mais parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le premier venu même peut exprimer son admiration... Non pas comme de la fiancée qu’on espère tout bas...

Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. C’était donc qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était! Sa fierté lui avait épargné la blessure de le voir regretter une prière insensée. Sans doute, il s’était reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se tenait à l’écart, afin de se dérober à une irréparable erreur, acceptant un refus qui lui rendait, heureusement, sa liberté compromise.

Tout arrivait comme elle l’avait prévu...

Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher qu’elle ne portât en elle, depuis que Vanore lui avait parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans résurrection possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse à crier d’angoisse, broyée par une désespérance infinie... Alors qu’elle se rappelait tout à coup tant de détails qui lui avaient révélé la séduction qu’elle exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires, des regards qui implorent et appellent jalousement l’élue...

Rêve que tout cela! La réalité, c’était la vie que Vanore voulait lui donner. Le cercle se resserrait autour d’elle. Puisque celui qui avait dit l’aimer par-dessus tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail, en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait au théâtre! Elle y était entraînée par l’invincible force des choses, par l’influence autoritaire du maître, par l’insouciance de son père, par l’égoïsme maladif de sa mère que Vanore gagnerait vite, en lui offrant l’espoir d’échapper ainsi à la position précaire qui, chaque jour, la faisait davantage souffrir...

Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien de temps pourrait-elle résister? Et puis, pourquoi résister? A quoi bon?...

Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait même plus s’abandonner à sa douloureuse songerie. Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui fallait dissimuler l’amertume désespérée qu’elle avait plein le cœur.

Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.

--Ah! c’est mademoiselle! Madame a bien recommandé que mademoiselle aille la trouver aussitôt rentrée.

--Est-ce que ma mère est souffrante?

--Oh! non, je ne crois pas. Madame est peut-être un peu fatiguée, seulement, parce qu’elle a reçu la longue visite d’un monsieur.

Denise ne fit aucune question; mais un frémissement la secoua, bouleversée par une pensée folle, oh! bien folle, sans doute. Dans sa chambre, où elle était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de fièvre soudain allumée au fond de ses prunelles. Alors elle eut un sourire railleur pour la romanesque créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla frapper chez sa mère.

Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise longue.

--Denise, comme tu reviens tard! Je commençais à croire que tu ne reparaîtrais pas avant le dîner... Et j’avais besoin de te parler... tranquillement...

Une animation inaccoutumée colorait le visage de Mme Muriel; et le cœur de Denise se mit à battre à coups rapides.

--Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là à m’examiner comme si j’étais, tout à coup, devenue un phénomène! Je désirais causer avec toi, en toute intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui t’était destinée beaucoup plus qu’à moi... Et c’est même à ton absence que j’ai dû d’apprendre un... détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé à propos de nous cacher...

Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement dilatées, sur le visage énigmatique de sa mère.

--Un détail? Je ne comprends pas très bien, maman, ce que tu veux dire...

--Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de me tenir en dehors de ce qui te touche le plus, tu n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu t’étais acquis un profond admirateur pendant ton séjour dans les Vosges. Il a fallu la visite de cet admirateur, que j’ai reçue par hasard, pour que je sache ce qu’il en était.

Une seconde, Denise attendit pour répondre; il ne fallait pas que sa voix trahît les battements éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié Bertrand en doutant de lui?... Ah! s’il en était ainsi, comme elle saurait se donner à lui pour qu’il ne pût regretter rien!...

--Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance à quelques hommages sans portée...

--Vraiment? Tu es trop modeste, Denise. Des hommages sans portée! On ne peut guère appeler ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur de le lui dire!...

Humblement! d’Astyèves, humble! Ah! ce n’était pas lui qui pouvait être qualifié ainsi! De qui donc parlait Mme Muriel? Qui donc avait songé à lui offrir, non pas seulement son amour,--de ceux-là, il s’en rencontre,--mais son nom?

--Eh bien, Denise, quel mutisme? Tu ne me dis pas ce qu’il te semble de la proposition?

--J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît si invraisemblable qu’une demande en mariage me soit adressée, à moi, une chanteuse de concert, sans autre fortune que sa voix!

Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, un instant de plus, l’involontaire espoir qui s’était allumé en elle, flamme vacillante qu’un mot éteindrait, ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit aussitôt et interrogea, résolue:

--Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme extraordinairement généreux dont tu parles?

--Parce qu’il me semblait que tu devais savoir aussi bien que moi de qui il s’agissait. Mais tu demeures fidèle à ton système de silence. Bref, puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es demandée par un parent de Mme Vanore, un M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à Gérardmer une impression assez forte pour que, me trouvant seule tantôt, il m’ait avoué ses sentiments à ton égard; ajoutant que sa fortune lui permettait de t’offrir un luxe digne de toi... Ce sont ses propres paroles.

Denise n’entendit même pas les derniers mots de sa mère, pas plus qu’elle ne remarquait le bizarre mélange de satisfaction et de dédain que trahissait son accent. La même sensation de mort qui l’avait accablée quand elle marchait seule après avoir quitté Vanore, l’envahissait de nouveau, tellement intolérable que ses mains se crispèrent d’angoisse... Cependant elle n’avait pas vraiment cru que Bertrand revenait ainsi à elle; tout son scepticisme lui avait, dès la première minute, crié l’inanité d’un tel rêve...

Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel ne vit pas la contraction douloureuse qui, tout à coup, creusait son visage.

--Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu impatientée, tu as donc achevé de perdre l’usage de la parole?

La jeune fille respira profondément, comme pour retrouver un souffle devenu rare.

--Je suis surprise, maman. Cette demande est pour moi tellement inattendue...

--A ce point? Il me paraît difficile d’admettre que tu ne soupçonnais pas l’impression que tu avais produite sur un homme aussi... expansif que M. Grisel!

Elle eut un geste lassé.

--J’avais, en effet, remarqué vaguement que M. Grisel semblait me trouver à son gré; mais quelle importance aurais-je attaché à cela? Est-ce que, tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se découvrir des admirateurs qui, certes, ne songent point à offrir leur nom,--tout au plus leur bourse ou leurs phrases... Voilà tout! Et réellement, j’aurais été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer jamais plus!

--Denise!

--Quoi? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que je constate une vérité que tu connais aussi bien que moi? Ce qui est, est... A quoi bon protester, mon Dieu!

--Parce que, justement, tu n’as pas le droit de parler ainsi quand un honnête garçon te fait la demande que je te transmets, comme je l’ai reçue. Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je ne reviens pas, M. Grisel m’a tout à coup révélé la place que tu avais prise dans son existence, lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise pour franchise et déclaré que nous étions aussi absolument ruinés qu’il était possible de l’être; que c’était une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu que sa fortune lui permettait de choisir la femme qui lui plaisait, sans avoir aucune autre préoccupation.

Sa fortune! Comme ce seul mot qu’il prononçait trop souvent dressait, vivant, dans la pensée de Denise, ce gros garçon joyeux, bavard, vaniteux et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague et qui, la jugeant un bibelot précieux, voulait l’acheter parce qu’elle l’avait tenté, lui aussi... Mais du moins, il était plus généreux et plus galant homme que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation et l’intelligence; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle devînt sa femme, non pas seulement sa maîtresse, comme l’autre le rêvait, dans les obscurs bas-fonds de sa nature d’égoïste viveur... Pourtant, épouser Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de se donner au premier passant venu...

Avec une gravité ardente, elle interrogea:

--Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel?

--Que je te ferais part de sa demande.

--Dont tu penses... Quoi?

Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.

--Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien déraisonnable de la rejeter...

--Même si je me sens incapable, malgré mon... estime pour M. Grisel, de l’aimer comme une femme doit aimer son mari pour que l’un et l’autre aient quelque chance de bonheur?

--Pourquoi ne l’aimerais-tu pas?

--Pourquoi? Oh! maman, me connais-tu donc si peu que, après avoir causé avec M. Grisel, tu ne pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a de commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni idées... rien, enfin, rien! me comprends-tu? et qu’il me paraisse insensé de songer même à lui livrer ma vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, dans une existence dont rien ne pourra ensuite me délivrer, même si j’y étouffe!

Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux tordirent l’étoffe de sa robe.

--Prends garde, Denise, tu tombes dans le roman! Ne gâche pas ton avenir pour une enfantine raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, l’homme qui, spontanément, pouvait te plaire. Je n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder les mérites,--ni les dehors,--que tu parais surtout priser... Et après? C’est une telle illusion d’espérer que deux êtres atteindront jamais l’unisson absolu. Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma pauvre Denise, c’est un rêve de pensionnaire! C’est y semer de la douleur en germe... Pas autre chose!

--Mère, ne sois pas aussi décevante! Laisse-moi espérer que même les pauvres, dont je suis, peuvent avoir leur part de bonheur humain, la meilleure, celle qui console de tout...

Les mots lui étaient échappés dans une protestation de toute sa jeunesse. Sa mère la regarda surprise, tant c’était chose inaccoutumée qu’elle s’abandonnât ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère passa.

--Denise, tu parles comme une enfant... Non comme la femme que tu es par la force des circonstances, sachant bien quelle est la réalité. Moi aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre en plein roman! Tu vois ce qu’il en est advenu de mon roman... Tout à l’heure, tu t’effrayais de la vie qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel! Pourtant, est-elle même comparable à l’existence mesquine et besogneuse dans laquelle tu te débats comme nous, comme moi qui y étouffe autant que dans un misérable vêtement trop étroit,... une existence qui ne te promet d’autre avenir possible que le théâtre?...

--Mère, je t’en supplie! interrompit-elle, frémissante.

--Pourquoi,--c’est toi-même qui le disais il y a un moment,--ne pas regarder les choses telles qu’elles sont? J’ai eu le loisir de réfléchir pendant mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. Oui, tu n’as pas d’autre avenir que le théâtre, je le répète, si tu ne veux te résigner à la monotonie stupide des leçons à donner ou continuer dans les salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse qui ne te mènent à rien, en somme! Tu ne peux compter ni sur ton père ni sur moi pour t’aider à gagner ta vie... Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter de n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau!... C’est pourquoi je te dis qu’il te faudrait une bien grave raison pour repousser un mariage inespéré avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, libre des mortels soucis qui sont ta part aujourd’hui et semblent devoir continuer à l’être... Ah! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque! Parce que tu es très jeune encore, tu ne comprends pas les misères, les dégoûts, les dangers d’une existence de femme pauvre!... Si tu les connaissais, tu n’hésiterais même pas...

Oh! les cruelles vérités que Mme Muriel venait de dire là! En les entendant, Denise avait souffert comme si elles tombaient sur son cœur même à vif. Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait la désespérance de sa mère restait en elle aussi invincible.

Ah! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, bien difficile! Oui, elle avancerait dans son chemin de labeur bien souvent froissée, meurtrie, quelquefois même tentée... Mais enfin, elle y avancerait libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, l’espoir d’un bonheur inconnu...

Et pour être délivrée de tout souci matériel,--seulement pour cela!--elle se marierait sans amour, sans espérance possible d’aimer jamais, se refusant, pour toutes les minutes de sa vie, le droit de goûter sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse avait soif!...

Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, le droit de la vouloir toute, puisqu’elle se serait donnée toute, volontairement.

Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule de cette espèce de marché. Oui, même pour lutter, pour souffrir, elle voulait demeurer libre,--libre de faire le don d’elle-même, seulement quand elle aimerait... Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un tel aveu. Elle ne serait pas comprise; elle et sa mère, à cette heure, ne parlaient pas la même langue. Et, simplement, elle dit:

--Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves auxquelles tu fais allusion... Les autres..., les autres, je les devine bien. Mais, vois-tu, je sens que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être mariée avec un homme à qui je demeurerais moralement étrangère!... Celle-là, je t’en supplie, maman, ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, mon repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que tu me le reproches... Je réfléchirai encore à tout ce que tu m’as dit... Mais si, ensuite, ma réponse à M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra me le pardonner... C’est qu’en ma conscience j’aurai compris que je ne pouvais pas agir autrement...

Et la sincérité grave de son accent lui donnait tant d’autorité, que Mme Muriel n’essaya pas de la contredire, dominée par sa jeune et loyale volonté.

XV

A travers la phalange pressée des musiciens de l’orchestre massés sur la scène, Denise s’avançait jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation de Vanore:

--Allez bravement, ma petite, et gagnez notre partie comme vous savez le faire!

«Notre» partie! Il parlait justement ainsi, puisque c’était un fragment des _Poèmes sylvestres_ qu’elle allait chanter à ce concert dominical, devant une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait peut-être son avenir...

Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les nerfs tendus par cette sorte de fièvre qui l’envahissait toute, quand elle sentait le contact du grand public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable expression.

Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte et fine dans la gaine sombre de sa robe noire toute perlée de jais, dont le corsage s’échancrait sur la chaude pâleur des épaules, les manches longues suivant étroitement la ligne souple du bras, des lorgnettes, de tous côtés se braquèrent sur elle, détaillèrent la silhouette harmonieuse, les traits expressifs sous la lumière des yeux, graves comme les lèvres de pourpre sanglante, devenues un peu hautaines... Car toute sa fière volonté ne pouvait maîtriser un tressaillement de révolte devant cette curiosité dont elle était l’objet.

Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir de son impression; et, pour se dominer, tandis que l’orchestre préludait, elle regarda son auditoire. Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges, sous la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli spectacle de femmes parées avec leur coquette élégance de Parisiennes. Une vraie salle d’hiver, animée de visages connus, peuplée de gens du même monde, la plupart mélomanes convaincus, pour qui la reprise des auditions dominicales était une véritable fête. Et parmi cette foule dont l’attention était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies qui lui étaient familières, visages de critiques, d’amis, d’ennemis aussi,--rivales envieuses, admirateurs éconduits,--tous attendant les premières notes qu’allait donner sa voix presque célèbre déjà.

Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans l’un des premiers rangs de fauteuils, la contemplait comme un fervent lève les yeux vers sa madone. Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une baignoire, elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales qui parlait en souriant, la tête un peu penchée, avec un mouvement d’une grâce familière, à un jeune homme assis derrière elle. Il avait le visage dans l’ombre. Mais Denise n’hésita pas une seconde. C’était bien Bertrand d’Astyèves...

Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans le tulle scintillant de sa robe. Comme un torrent, passait en elle le souvenir des jours d’été inoubliables, de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui auprès d’une riche héritière, lui avait passionnément demandé d’être sa femme... Alors c’était ainsi qu’elle devait le revoir?...

L’orchestre continuait le prélude, celui-là même qui, quelques mois plus tôt, montait dans le salon de Mme Arnales, le jour où, pour la première fois, elle s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves. Une seconde, elle songea à cette après-midi-là; elle revit l’expression d’admiration ardente qui luisait, ce jour-là, dans ses yeux d’homme. Aujourd’hui encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût dû pouvoir détacher d’elle son regard.

Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait ces heures mortes, qu’il subissait le charme de la musique évocatrice, des harmonies qui chantaient la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide sagesse ne pouvait abolir en lui la pensée de ce qui avait été, de ce qui aurait pu être--et que, peut-être, il regrettait,--des jours d’été enfuis...

Irrémédiablement enfuis! Elle en prenait tout à coup l’impitoyable conscience, dans ce seul fait qu’elle était là, debout, sur une scène de théâtre, payée pour procurer une jouissance artistique, non seulement à une foule étrangère, mais à cette petite fille blonde qui la considérait, à travers sa lorgnette, avec une impertinente aisance, à cet homme dont l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui, redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir en elle qu’une artiste à écouter... Elle n’était pas de leur monde. Ils en jugeaient ainsi autant qu’elle-même.

Comme un éclair dévorant, cette impression lui traversa le cœur, y allumant une soif de se sentir, une fois au moins encore, toute-puissante sur cet homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle n’avait été pauvre...

Le prélude se mourait avec des modulations pareilles à des appels lointains... Puis, tous les instruments se turent. Alors la voix humaine s’éleva en un chant grave, si émouvant de vie ardente et douloureuse, que les âmes tressaillirent, sans que nul,--pas même d’Astyèves, dont tout l’être frémissait,--pût soupçonner le drame muet qui se jouait dans le cœur de cette jeune femme, si exquisement pâle, droite sous les mille regards que ses prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.

Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé très doux, qui était mort. De nouveau, elle marchait sous l’ombre fraîche des arbres, elle goûtait la senteur des sapins dont elle voyait les ombres bleues moirer l’eau scintillante... Elle entendait la rumeur cristalline des sources... Mais surtout, elle écoutait, une dernière fois, le murmure d’amour dont s’était enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et décevant, si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait son pauvre cœur de femme...

Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul autre; plainte poignante et passionnée, palpitante de sanglots, cri de révolte d’une créature injustement meurtrie... Jamais plus, peut-être, elle ne devait chanter le poème de la _Forêt_ comme elle le dit ce jour-là, non pas seulement en cantatrice merveilleuse, mais en femme qui a vu l’abîme des divines et mortelles tendresses...

Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance, au bruit affolant des applaudissements d’une salle soulevée d’enthousiasme, quand ses prunelles, dilatées dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était accompli. Elle seule, une fois encore, existait pour lui! Livide, il la regardait avec cette expression qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance. Mais elle s’était reprise...

Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui l’avaient rappelée et la sacraient solennellement grande artiste. Yvonne, comme sa mère, applaudissait d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne bougeait pas, les yeux toujours rivés vers elle, les traits contractés. Leurs regards se croisèrent une seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre, pleins de tant de choses!... Puis elle se détourna, sans avoir même remarqué Charles Grisel, à demi soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.

Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi frémissant qu’elle-même, et, près de lui, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique, qui, aussitôt, vint à elle, les deux mains tendues... Mais, comme s’il eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était prêt à signer avec elle tel engagement qui lui plairait, lui demander la permission d’aller, dès le lendemain, en causer avec elle. Machinalement, elle répondait, acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure, avec la sensation d’être une fragile épave qu’emportait un flot impossible à remonter...

Très entourée, elle parlait à tous... Mais, un instant, elle cessa d’entendre ce que lui disait Gabriel Bollène, le critique. Une haute silhouette, d’aristocratique allure, entrevue soudain, l’avait fait tressaillir...

Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves. De nouveau, par son absence, il lui signifiait qu’il ne songeait pas à ressusciter le passé mort.

Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre qui recommençait à jouer. Le concert continuait. Elle y avait rempli son rôle. Maintenant, elle n’avait plus qu’à disparaître.

Elle tendit la main à Vanore.

--Vous partez? enfant.

--Oui, je me sens affreusement lasse...

--Et vous avez bien gagné votre repos, car vous vous êtes donnée toute dans votre chant! L’avenir est à vous, petite... Vous avez le don de Dieu... Ah! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous prenez tout entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à abolir en eux toute pensée qui n’aille pas à vous!

Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes de Denise.

--N’en croyez rien! M. d’Astyèves est un homme de beaucoup d’imagination... Cela seul est vrai... Au revoir, maître.

--Denise, attendez une seconde, je vais vous mettre en voiture.

--Oh! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude d’être accompagnée. Ne vous dérangez pas à cause de moi.

--Me déranger! Petite, vous perdez la tête. Allons, l’enfant a décidément, comme elle le dit, besoin de repos! Enveloppez-vous bien dans votre manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il fait un froid de Sibérie!

Avec des soins prévenants, il dressait lui-même le col très haut ourlé de plume qui enveloppait doucement la charmante tête brune. Elle se laissait faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë de détachement, d’infinie lassitude,--morale ou physique, elle ne savait plus,--qui lui emplissait la gorge de sanglots; sans que Vanore, d’ailleurs, s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes pour ne pas connaître cet abattement qui suit les grandes tensions nerveuses.

Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture. Elle attendit, la pensée vide.

Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de l’appeler un peu bas:

--Mademoiselle Denise!

Elle se détourna, une ondée de sang aux joues... Et, devant elle, alors, elle vit Charles Grisel...

Lui! Ah! pourquoi était-ce lui?...

Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le croyait, en Lorraine! Il devina cette surprise et parla vite, un peu gauche, presque timide.

--J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant vous écouter. J’ai vu dans un journal l’annonce de votre concert, et je n’ai pas résisté à la tentation de profiter de cette circonstance pour vous revoir...

Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière d’un lustre éclairait bizarrement la forme trop ronde du crâne, le front découronné, les moustaches longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes, la lourde et haute stature.

Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre, il poursuivit hâtivement:

--Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas, que je respecterais le désir--si naturel!--de réfléchir longtemps à ma demande, que m’a exprimé madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien voulu m’écrire tout récemment encore!

--Ma mère vous a écrit cela?

Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation où il y avait, non seulement de la surprise, mais aussi une sorte d’indignation. Il ne pouvait savoir qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant la nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son refus, comme elle l’en avait priée. Il expliquait:

--Oui, madame votre mère a eu la bonté de me dire qu’il vous fallait du temps pour vous habituer à l’idée d’accepter la vie hors de Paris...

Elle le regardait avec des yeux profonds.

--Et vous attendez ainsi, sans vous révolter contre tant d’exigence de ma part?

--Me révolter? Comment en aurais-je le droit? Je comprends si bien, surtout maintenant, qu’une femme faite pour être, comme vous, admirée de tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour la satisfaction d’un seul! Tout à l’heure, quand j’ai vu toute cette foule, enthousiasmée par votre chant, vous applaudir furieusement, quand j’ai entendu répéter, par des centaines de personnes, que vous étiez une artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou de prétendre vous enlever à la vie brillante qui vous attend. Je me suis, pour la première fois de ma vie, peut-être! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis incapable de rien comprendre aux beautés de la musique que vous chantez, qui ne suis et ne serai jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement à gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa grosse fortune...

Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré:

--«Cet homme-là m’aime, lui! Il ne me dédaigne pas parce que je suis pauvre; il m’offre un avenir d’indépendance... Et, cependant, il me demeure aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent autour de moi... L’idée seule d’être sa femme me paraît monstrueuse! Mais il est bon, je ne voudrais pas le faire souffrir... Comme tout est compliqué!»

Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il n’avait pas à espérer en elle... Mais ce n’était ni le lieu ni l’heure d’un pareil aveu. Vanore revenait. Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement:

--Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais très généreux... Merci de tout cœur de ce que vous m’avez offert... Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, si je ne puis l’accepter? C’est moi qui aurai le plus à souffrir de ce refus...

Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il l’avait vue acclamée par toute une salle, il se sentait timide devant elle, ayant perdu confiance en lui-même, dans le prestige de sa fortune. Quand il vit la portière de la voiture retomber derrière elle avec un bruit sec, il eut l’idée qu’elle était perdue pour lui...

D’un petit geste de la main, elle salua encore les deux hommes, immobiles sur le trottoir; puis, le cheval en marche, elle s’adossa dans la voiture, abîmée dans une sensation d’immense fatigue qui ne lui laissait que le seul désir de ne plus penser... A travers la vitre relevée, elle contemplait les passants qui allaient et venaient, silhouettes d’ombre dans la brume d’hiver. Certains marchaient, rapprochés par la nuit complice; et sa rêverie vague lui rappela un retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves assis, en voiture, près d’elle, lui parlant un peu bas dans le silence du crépuscule, attentif à ce qu’elle fût bien enveloppée dans son manteau...

Rêve d’été... La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves empressé auprès d’une brillante héritière, écoutant avec un plaisir de raffiné la musique chantée par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait un jour fait distinguer...

La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout à coup de bien loin...

--Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle.

On l’attendait! Qui?...

Ah! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre toute espérance!

Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa mante...

Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice d’Yvonne qui était assise, immobile, la tête un peu penchée, les yeux arrêtés sur les braises, si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir.

--Oh! mademoiselle Denise, je vous demande pardon d’être venue vous importuner un jour où vous chantiez... Je ne le savais pas. Quand je l’ai appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé en même temps que vous alliez revenir, et comme j’avais grand besoin de vous voir, je me suis permis de vous attendre.

--Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée de l’expression triste de ce pâle visage. Vous souhaitez me parler?

Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes du foyer allumèrent des éclairs sur sa robe perlée.

--Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin d’aide. Ce que je redoutais égoïstement, arrive... Yvonne se marie; il me faut chercher une position nouvelle. Et c’est si difficile à trouver!

A peine, Denise entendit l’exclamation désolée de la pauvre fille. Avec le regard de l’âme, elle voyait Yvonne penchée familièrement vers Bertrand, assis derrière elle, dans la pénombre de la loge. D’un accent un peu assourdi, elle répéta:

--Ah! Yvonne se marie?

--Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous prierais de n’en rien dire. Mme Arnales m’en a avertie afin que je puisse, dès maintenant, me mettre en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet été... Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse?

--Bertrand d’Astyèves?

Sa voix montait presque dure.

--Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment éprise de lui et, entre nous, c’est elle qui a voulu ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet automne. M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble, ils montaient à cheval, jouaient au tennis, se promenaient. Lui a fini par se laisser convaincre que ce n’était pas bien terrible d’épouser une jolie héritière qui l’aimait...

--Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est fait pour goûter.

Machinalement, elle passa la main sur son front comme pour en chasser la pensée. Elle ne souffrait pas cependant; toute sensibilité semblait disparue en elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux. L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît garde, venait de prononcer le nom de Gérardmer...

Gérardmer! la Schlucht! le jour de rêve où cet homme qui la dédaignait, comme un caprice oublié, lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer même la vie sans elle...

L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche. Mlle Dusouy poursuivait, sans soupçonner rien, un peu troublée, toutefois, par son silence, par l’expression indéfinissable du visage, que la lueur du foyer baignait de clartés fugitives.

--Je vous demande pardon d’être venue tout de suite à vous dans mon inquiétude. Mais vous avez été si bonne pour moi cet été, si compatissante, que je me suis permis de penser à vous comme à une amie... J’ai espéré que vous pourriez peut-être me recommander de côtés et d’autres, vous qui avez tant de relations!

--Parmi les artistes; non parmi les gens du monde dont je ne fais plus partie.

Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice la regarda, inquiète, craignant de l’avoir blessée en quelque chose. Timide, elle dit:

--Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète en vous occupant ainsi de moi. Mais les soucis matériels me font perdre la tête; ils sont si graves de conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et qui ai charge d’âmes! Ce que je gagne est indispensable, tout à fait indispensable à la maison; et c’est pourquoi je suis si tourmentée de l’idée d’être sans place! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue me recommander à vous?...

Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa propre misère. Elle que la désespérance broyait, elle aurait voulu trouver, pour cette pauvre créature angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle l’épreuve, tout au moins, lui en promettre la fin prochaine. Et de se sentir impuissante, misérable atome humain dont se jouait la mystérieuse force des choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit ses deux mains à la jeune fille:

--Vous avez bien fait de voir en moi une amie. Je m’emploierai de mon mieux pour vous; et s’il dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce...

Elle s’arrêta un peu.

--... Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne?

--A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit qu’elle n’aurait plus besoin de mes services pendant les semaines qui précéderont le mariage, car elle-même, alors, accompagnera partout Yvonne.

--Et le mariage aura lieu quand?

--Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves souhaite avoir sa nomination d’attaché d’ambassade avant d’épouser Yvonne. Il tient absolument à quitter Paris, paraît-il; et sa fiancée ne s’en effraie pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves lui plaît. Vous ne la reconnaîtriez pas, tant le bonheur la rend gaie. Elle est transformée! Lui est beaucoup plus froid; mais c’est un vrai gentilhomme de ton et de manières. Il sera le mari très brillant qu’elle rêvait, par qui elle sera fière d’être accompagnée dans le monde... Mme Arnales aussi le juge ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas une aussi grande fortune qu’Yvonne...

Denise répondit par un vague signe de tête. Un besoin grandissant de solitude s’emparait d’elle, aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy, la voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse, s’excusant encore de sa visite.

Très douce, Denise dit:

--Il faudra revenir et me tenir au courant de vos démarches. De mon côté, je penserai beaucoup à vous, et dès que j’entreverrai la possibilité de vous aider, je vous avertirai...

Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de l’appartement. Quand la porte retomba, un soupir de délivrance souleva sa poitrine. Enfin, elle pouvait abandonner son masque, et seule, au moins,--puisqu’il n’y avait pas une âme à qui elle pût confier la sienne,--regarder en face sa destinée...

XVI

Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui l’avait prise enfin après de longues heures d’énervante insomnie.

Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine l’obscurité de la chambre. Il devait être tôt, très tôt. C’eût été bienfaisant, pour sa pensée meurtrie, de reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à une mort...

Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec le sentiment d’avoir subi l’étreinte d’un cauchemar; et, dans l’effort instinctif qu’elle faisait pour se rappeler, sa pensée se ranimait, chassant le sommeil. Les visions confuses du réveil se précisaient. Non, ce n’était pas un rêve mauvais qui lui avait jeté dans l’âme la sensation de désespérance absolue dont la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le souvenir...

Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la présence de Bertrand d’Astyèves dans une loge de théâtre, auprès d’une petite fille blonde qui était sa fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour qu’il lui avait dits à elle-même... Elle n’avait pas rêvé, non plus, la visite qui lui avait brutalement appris le dénouement si simple de son roman... Ni, le même soir, la terrible scène qu’un incident futile avait provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle s’étaient prononcées les paroles qu’on ne pardonne pas; une scène qui lui avait fait mesurer à quel point sa mère, aigrie et malade, était devenue incapable de supporter les conséquences de leur ruine...

Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui s’imposait à elle si impérieusement, qu’elle n’essayait plus de s’y dérober. Avec cette clairvoyance aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives, elle avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la destinée que les circonstances lui créaient.

Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais sa veillée, cette nuit-là, si douloureuse, que le seul souvenir l’en faisait frissonner... Désespérément, elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des mots qui consolent et sont un viatique! Comme font les petits, elle avait sangloté, écrasée par une impression d’isolement qui brisait son énergie. Elle s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir qui s’imposait à elle, sous cette forme étrange, faire aux siens le sacrifice de se donner au théâtre!

Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore une fois, les jours d’été de Gérardmer, un paradis fermé où elle n’entrerait plus. Avec un mépris amer, où il n’y avait point de désillusion, elle s’était rappelé la prière ardente que cet homme, qui la rejetait afin d’épouser une héritière, lui avait murmurée pour qu’elle acceptât son amour.

Son amour! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement obtenir sa beauté de femme. Mais, par malheur pour lui, elle l’avait mise à trop haut prix pour qu’il pût satisfaire son caprice et, sagement, il y avait renoncé... Alors qu’elle-même, tout bas,--en entendant annoncer son mariage, elle l’avait bien compris!--s’obstinait à espérer en lui, bien qu’elle l’eût jugé...

Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire une niaise petite pensionnaire. A elle, il n’était pas permis d’oublier qu’un homme riche n’épouse pas une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à lui demander de devenir sa femme... Seul, un Charles Grisel était capable de cet héroïsme!

Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien, à travailler pour donner aux autres le bien-être dont ils ne pouvaient se passer. L’heure décisive tant redoutée était venue; il ne lui était plus possible d’hésiter; mais quelle que fût sa destinée au théâtre, elle ne l’avait pas cherchée; la vie avait été plus forte qu’elle...

Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable, d’un seul jet, elle avait écrit à Vanore pour lui dire qu’elle acceptait le rôle écrit pour elle.

A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait, sur sa table à écrire, le buvard où était enfermée cette lettre que, dans quelques heures, elle-même allait faire partir, quand elle sortirait pour se rendre chez Mme Champdray qui l’attendait, dans la matinée. Mais à cette résolution si grave, elle songeait maintenant sans émotion même, comme si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité était morte en elle.

La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment, elle regardait, avec de grands yeux sombres, la lumière envahir peu à peu sa petite chambre. L’heure avançait; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait son frère se préparer pour le collège. L’instant des rêveries, des réflexions était passé; elle devait recommencer à agir. C’était chose si vaine de s’apitoyer sur son épreuve! Tous les pleurs, toutes les révoltes, toutes les prières n’empêcheraient pas que sa destinée ne fût ce qu’elle était...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant la glace, mettait son chapeau, un coup fut frappé à sa porte. Le courrier lui était apporté.

Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée, les éparpillant d’un doigt distrait. Mais, tout à coup, une lueur flamba dans ses yeux; sur une enveloppe, son nom était tracé par une écriture d’homme qui ressemblait... oh! qui ressemblait si fort à celle de Bertrand d’Astyèves...

D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut:

«Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht, dans cette heure dont le souvenir me hante toujours, je vous ai dit que je n’étais pas digne de vous? Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre cette suprême lâcheté de me marier--comme je me marie! Si bas que vous me mettiez dans votre pensée, dans votre cœur que j’ai adorés,--je n’ai plus le droit de dire que j’adore!--vous ne me jugerez jamais avec un mépris plus sincère et plus absolu que je ne le fais moi-même.

«Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu de pitié! Je paye chèrement ma lâcheté. Si j’en avais douté, je l’aurais senti tantôt quand j’ai revu votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau entendu votre voix... Votre voix qui me jetait vers vous irrésistiblement, pour être votre chose, si vous le vouliez, et qui me prenait ma raison... Qui me l’a prise encore, puisque je fais cette folie de vous écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce que je vaux! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation d’aller à vous encore une fois.

«Je devrais vous dire adieu; le mot m’est impossible à écrire! Denise, il y a des rêves dont on ne se réveille jamais; quand on les a faits un instant, ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme, votre chair, quoi que vous tentiez désespérément pour les en arracher, tant ils vous torturent! Celui dont vous étiez la vie est bien de ces rêves-là... S’il existe un enfer, comme le pensent les croyants, on n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui, par ma faute!

«A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que jusqu’à ma dernière minute, vous serez toujours pour moi, malgré tout, _ma_ Denise.»

Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec un visage de cire blanche où luisaient des yeux brûlants de fièvre. Dans son cœur, il y avait bien le sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense que la pitié en devenait facile, cette pitié dont on fait l’aumône à ceux qui ont failli.

Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à lui-même, comme elle l’avait jugé. A cette heure encore, de tout son être, il la souhaitait, il la regrettait, il souffrait de la perdre... Et cependant, libre d’aller à elle, alors que rien,--sauf une dot!--ne les séparait, assez riche pour s’accorder la fantaisie d’épouser une femme sans fortune; de par sa froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux de sa demande absurde, pour s’en aller vers l’héritière qui assurait le luxe de son avenir!

Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira lentement, puis elle en jeta les quatre morceaux dans les braises incandescentes du foyer... Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit, devint roux...

Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une seconde, illumina, sur la feuille presque consumée, son nom, Denise, qu’il lui avait donné, dans la montagne... avec quel accent! Puis, de la lettre de Bertrand d’Astyèves, il ne resta plus que des cendres...

Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après avoir glissé dans son manchon le mot pour Vanore, et elle sortit.

Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait les pavés, imprégnant l’air d’une humidité glaciale. Denise frissonna. Mais elle n’en eut pas conscience. C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver qui semblait née dans les larmes... Et elle s’en alla droit devant elle à travers le flot des passants.

Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat de ses yeux, de sa bouche très rouge, beaucoup la remarquaient au passage, si simplement qu’elle fût vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards d’hommes s’attachaient à elle, cherchant ses yeux qui ne voyaient personne, tournés vers l’invisible monde de la pensée.

Désintéressée infiniment d’elle-même à cette heure de crise où elle se mouvait avec le calme sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées... Combien y en avait-il de désolés, d’inquiets, de meurtris comme elle parmi ces inconnus dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles qui la coudoyaient, accomplissant leur tâche quotidienne, subissant comme elle, plus lourdement peut-être encore, la loi du pain à gagner...

De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres, heureuse, riche, aimée?... Plus que cette pauvre Henriette Dusouy qu’angoissait l’incertitude de l’avenir?... Plus que la pâle fillette qui marchait là devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière?... Plus que la mendiante infirme qui marmottait sa demande d’aumône, pauvre loque humaine inerte sur le pavé?...

Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son talent, son charme de femme si puissant--et si faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il y a de plus bas dans l’amour... De quoi se plaignait-elle? En la mesure seulement de ses forces, elle était atteinte.

Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa deux religieuses qui cheminaient, les yeux indifférents aux choses extérieures. Oh! les heureuses! les bienheureuses! De toute son âme douloureuse, elle les envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel, qui trouvait la vie très simple. Mais même eût-elle souhaité une telle existence de paix recueillie, sa place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des petits ou soigner et consoler des souffrances, elle avait un autre devoir...

Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa sur ses lèvres. A travers la brume froide, elle apercevait une colonne bariolée d’annonces de spectacles... Un jour donc allait venir où elle serait de celles dont les passants lisent les noms sur des affiches de théâtre. Rien ne l’en sauverait puisque Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne voulait pas se vendre en épousant Grisel...

Elle songea, avec une ironie désespérée:

--«Je me suis déjà habituée à tant de choses; à être pauvre, à dépendre du bon plaisir des autres, à être à la merci du public, une artiste qu’on paye, qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent pouvoir acheter... Peut-être, il arrivera aussi un temps où je ne souffrirai plus d’être une femme de théâtre, de chanter maquillée, costumée sur des planches, de vivre dans un monde pour lequel je n’étais pas faite et qui me semble odieux--parce que je n’en suis pas encore venue à me dépouiller de tous les préjugés que je tiens sans doute de mon éducation d’enfant... Maintenant, à la grâce de Dieu!»

Ces derniers mots étaient sortis de son cœur même, comme une muette prière. Elle les répéta une seconde fois, de toute son âme. Elle était presque à la porte de Mme Champdray, devant un bureau de poste...

Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment très net que ce petit fait, si simple, déposer sa lettre dans la boîte, était pour elle l’acte qui scellait sa destinée; un acte sur lequel elle ne reviendrait pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les conséquences qu’elle acceptait. A tout ce qu’avait désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de vierge, à sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu... Puis d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe, et la laissa tomber dans la foule anonyme des lettres...

FIN

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie

rue Garancière, 8

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