part d
’une autre, il eût pu croire à une manœuvre de coquette, mais elle était incapable de pareils calculs, il en avait la certitude, si sceptique fût-il... Alors pourquoi semblait-elle résolue à se faire «lointaine» comme jadis? Oh! ce «pourquoi?» Combien de réponses il lui avait cherchées tandis que, pour aller à elle, encore, il lançait son cheval sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient pas...
Maintenant la dernière côte était gravie; il arrêta la bête ruisselante.
Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique de la vallée de Munster qui s’allongeait à l’horizon. D’un coup d’œil, il enveloppait un groupe de touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en cette solitude; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient sur la route vers les roches du Kruppenfels, ou s’engageaient dans les sentiers coupant la frontière pour monter au Hoheneck... Mais aucune n’était celle de Denise. L’idée lui traversa l’esprit que, peut-être, il ne parviendrait pas à la rencontrer et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui craint de voir lui échapper la source d’eau vive.
Il se dirigea vers l’hôtel et demanda:
--N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec trois ou quatre enfants et une jeune fille brune, accompagnées d’un homme grand et très fort?...
--Oui, monsieur, mais cette société-là est partie pour le Hoheneck.
--Il y a longtemps?
--Une demi-heure à peu près.
--Savez-vous par quel sentier, français ou allemand?
Le domestique donna l’indication approximative; et Bertrand, ayant laissé son cheval, s’engagea dans le chemin indiqué qui montait doucement sous la ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs n’auraient pas sur lui grande avance, car il savait combien Mme Vanore et Grisel marchaient lentement et il songea:
--Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se reposer au point de vue des _Rochers de la Source_... Je vais les y trouver...
Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée était pour lui. Sous le dôme léger des branches, il aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses côtés, puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur l’herbe; et enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise, contemplant les sauvages profondeurs de l’admirable ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des Vosges. La petite Huguette l’aperçut tout de suite.
--Ah! monsieur d’Astyèves!
Les autres tournèrent la tête avec des exclamations. Mais, en cette minute, lui ne voyait que Denise. Leurs regards se rencontrèrent. Elle comprit pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une douceur ardente s’épandit en elle, pareille à une joie, cette joie qui pénètre les plus fières quand elles se sentent l’aimée...
Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un sourire de bienvenue:
--C’est une bonne surprise de vous voir surgir ainsi! Est-ce le hasard qui vous amène, ou saviez-vous que nous étions ici?
Il ne daigna pas éviter une franche réponse.
--Je le savais; j’ai rencontré ce matin Vanore qui me l’a dit; et, en dirigeant ma promenade de ce côté, cette après-midi, j’espérais bien avoir quelque chance de vous retrouver.
Naïvement, elle approuva:
--C’est gentil, cela! Une excellente inspiration que vous avez eue là! Alors vous recommencerez avec nous l’ascension du Hoheneck?
--Si je ne suis pas indiscret...
--Pas du tout. Quelle idée! N’est-ce pas? Denise. Seulement, je ne vous promets pas que Charles et moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes. Je vous confierai les enfants, du moins les grands, je garderai Huguette. Cela dit, je ne vous offre pas de vous asseoir, car il faut nous remettre en route. Jean ne tient plus en place.
Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les appels réitérés de son fils, et, lentement, elle se reprit à marcher dans le sentier qui, en pente insensible, s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand et continuait à bavarder avec lui. Il l’accompagnait, secoué d’une furieuse impatience en voyant, devant lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.
Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être attentif au caquetage de Mme Vanore. Elle disait:
--Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui cette excursion à la Schlucht, afin que Denise en profite avant son départ.
--Avant son départ?...
--Mais oui; vous ne saviez pas?... Mon mari ne vous a pas raconté?... Sa mère la réclame et elle est sous le coup d’une lettre qui lui dise quel jour elle est attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer par Mme Champdray qui espérait la garder jusqu’en octobre.
Il demanda encore:
--Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être rappelée?
--Oh! de la