LIVRE D
'HEURES DE L'AMOUR
THÉATRE
SMILIS PYGMALION AU CLAIR DE LA LUNE LE PÈRE LEBONNARD DANS LE GUIGNOL OTHELLO DON JUAN
CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.
JEAN AICARD
Diamant Noir
CINQUIÈME MILLE
PARIS E. FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE (PRÈS L'ODÉON)
1895
A CHARLES JOURDAN.
_Charles_,
_Les terrasses fleuries de Bormes, ma petite ville aimée, et l'admirable plage de Cavalaire, dans nos Maures provençales, regardent, par-delà deux cent lieues de mer azurée, le Djurdjura, l'Atlas, et tes terrasses de Mont-Riant, enguirlandées de roses et de bougainvilles._
_C'est à Cavalaire et à Bormes que j'ai rêvé ce livre._
_Les mêmes goélands que suivait de là mon regard, errant au grand large, tu les as vus parfois, de tes fenêtres, jouer sur les vagues, dans ta baie de Mustapha. L'un d'eux a couvert un instant de l'ombre de ses ailes cette première page du livre que je te dédie et où peut-être tu reconnaîtras, flottants du moins entre les lignes, deux secrets aujourd'hui perdus et qui me sont chers comme à toi: l'amour de la vie et le respect de l'amour._
J. A.
DIAMANT NOIR
I
--Allez chercher Nora. Je veux qu'elle voie sa mère sur le lit de mort.
L'ordre fut donné d'un ton presque dur, de volonté farouche.
Cependant l'institutrice, Mlle Marthe, une personne instruite, maigre et avisée, à la fois très égoïste et très bonne, répliqua avec son léger accent d'Allemande depuis longtemps francisée:
--Oh! monsieur Mitry, l'enfant est si sensible! Croyez-vous, monsieur, que ce soient là des émotions à lui donner, à son âge?...
La petite Nora avait à peine huit ans.
Le père ne répondit pas tout de suite.
C'était un homme de trente-cinq ans, très grand, à larges épaules, et qui, sous sa forme d'athlète, cachait des faiblesses et des exaltations de femme.
L'impression que Mlle Marthe redoutait pour Nora, il la voulait, lui, pour son enfant. C'était son idée, à lui, de faire entrer à jamais dans le souvenir de la fillette adorée, l'image adorée de la morte. Ils seraient deux à la porter en eux, à garder d'elle quelque chose d'impérissable.
Il répéta doucement:
--Allez chercher Nora.
L'Allemande désapprouva une seconde fois:
--Sur une âme d'enfant, prononça-t-elle, une première impression peut laisser une empreinte définitive... influencer toute sa vie.
Mais justement c'était cela que voulait le pauvre père, et il n'était pas besoin d'insister pour le confirmer dans sa résolution.
--Allez chercher Nora, répéta-t-il une troisième fois, avec un peu d'impatience.
Mlle Marthe n'ajouta plus rien et elle sortit.
Le malheur qui frappait brusquement François Mitry le trouvait héroïque. Après neuf ans d'un bonheur d'amour invraisemblable à force d'être pur, il se voyait seul tout à coup. En moins d'une semaine, sa femme, sa Thérèse, venait de lui être arrachée. Il ne concevait pas horreur plus grande, mais elle ne lui était pas imprévue. Quotidiennement, à toute époque, sa pensée lui avait montré la fragilité des êtres et des choses. Il était de ceux qui voient la mort, toujours, sous toutes les apparences,--même joyeuses,--de la vie. La foudre l'avait, pour ainsi dire, surpris dans sa chair sans étonner son âme. S'il s'étonnait de quelque chose, c'était de la durée exceptionnelle de sa joie.... Et pourtant c'était fini, passé, tout cela, tombé derrière lui, dans le trou sans fond, à l'inconnu.... Combien de temps avait duré sa vie heureuse? Neuf années, oui, neuf. Depuis neuf ans elle était sa femme, son bien, toute sa vie.... Et maintenant, dans la chambre voisine, dans cette immense villa qu'il avait fait bâtir pour elle au bord de la mer avec tant de soins minutieux, elle dormait froide, blanche comme le linceul, dans l'immobilité rigide, définitive.... Elle était présente encore et déjà absente, à jamais!... Et le grand rythme de la mer sur l'immense grève de Cavalaire semblait bercer ce sommeil d'éternité.
Il regarda en lui-même tout ce néant, et son œil s'y perdit, devenu vague et morne, comme reflétant le vide inconnu, l'inexplicable éternité du rien que nous sommes.
II
--Il faut vous habiller, mademoiselle Nora.
--Est-ce que maman est revenue?
On avait fait croire à l'enfant, depuis la veille, que sa mère, qu'elle avait vue si malade, était en voyage. Elle était partie pour se guérir....
--Oui, mademoiselle Nora, c'est-à-dire non... Votre père vous expliquera, répondit Mlle Marthe embarrassée.
Elle était très forte sur les dates, Mlle Marthe, mais les questions l'embarrassaient vite quand elles ne se trouvaient pas dans ses livres de professeur. Et comme elle était très bonne, elle se mit à pleurer, tout en habillant la fillette, avec l'aide de la femme de chambre, Catherine, que Nora appelait Catri.
A la hâte, on avait déjà préparé, taillé, cousu, une petite robe noire. Dès qu'elle la vit:
--Elle est vilaine! dit Nora, avec une moue tout à fait expressive.
Mlle Marthe se prit à pleurer plus fort.
--Vous aussi, fit Nora en la regardant de côté, vous êtes vilaine.... quand vous pleurez!
Catherine sourit, Mlle Marthe fit la grimace.
--Oh! dit Nora, la regardant encore, tout à fait vilaine.... N'est-ce pas, Catri?
--Il ne s'agit pas de plaisanter, Nora, fit l'institutrice. Tout le monde pleure aujourd'hui dans la maison, parce que votre maman....
--Est-ce qu'elle est morte? demanda brusquement Nora, saisie d'un grand trouble et tout près de pleurer elle-même.
Certes, elle avait vu des bêtes mortes, mais cela lui avait semblé l'état naturel et même désirable des animaux que l'on doit manger. Pour elle, mourir, c'était devenir immobile, mais ce mot, appliqué à la personne humaine, tout en n'appelant dans son esprit aucune image pénible, entraînait cependant l'idée d'absence prolongée.
--Alors, dit-elle, je ne la verrai plus,... puisqu'on ne voit jamais les morts?
Elle s'était tournée vers Catri, cette fois, et, assise sur son lit, ses mignonnes épaules rondes et blanches sortant des bretelles d'un petit corset souple, elle attendait la réponse, ouvrant les yeux démesurément comme pour mieux comprendre.
--Allons, dit Mlle Marthe, mettons la robe à présent.
--Non, non! dit Nora, martelant le mot, et l'appuyant avec malice d'une saccade de sa jolie tête et de tout son corps.
Puis, haussant d'un mouvement mutin sa mignonne épaule:
--Je veux savoir d'abord où est maman?
C'était un petit caractère impérieux.
Elle était toute brune, l'œil très noir, avec un air volontaire et décidé. Elle n'obéissait vite qu'à son père et à sa mère, discutant les ordres de toutes les autres personnes, d'ailleurs traitée en infante par ses parents.
Marthe comprit qu'on n'en finirait plus.
--Votre père vous demande, mademoiselle Nora, et c'est pour aller voir votre pauvre mère....
Alors, tout de suite, Nora se laissa prendre ses deux petits bras inertes qu'on enfonça non sans quelque peine dans le fourreau des deux manches noires.
III
Ce matin, pendant qu'elle dormait, son père était venu la voir; il l'avait baisée au front, et il était reparti sur la pointe du pied.
Maintenant, il l'attendait, en bas, au salon, assis, les bras pendants aux deux côtés de son fauteuil; et, par la fenêtre ouverte, il regardait l'espace, la mer, dont le grand bruit monotone rythmait sans cesse la vie de cette grande villa; il écoutait aussi le murmure pareil des pins dans le parc clos de grilles.
Il revoyait tout son passé depuis neuf ans.
Quand il avait connu Thérèse, fille d'un éminent avocat de Paris, elle avait seize ans. Deux années plus tard, il l'avait épousée. Infiniment docile et aimante, subissant avec une passivité touchante toutes les volontés de son mari qui semblait un énergique mais qui était plutôt un violent, elle ne lui avait résisté--oh! si peu!--qu'une seule fois. Ç'avait été lorsqu'il avait voulu lui faire rompre toutes relations avec ce jeune Lucien Houzelot qu'elle avait connu enfant. François Mitry avait pris ombrage de cette affection, il en avait exigé le sacrifice, mais il avait fallu que lui-même un jour priât le jeune maître (Lucien Houzelot était avocat) d'espacer un peu ses visites. L'autre, alors, brusquement, avait disparu. Thérèse s'en était montrée très affligée, et François, aujourd'hui, regrettait amèrement d'avoir fait à sa morte ce chagrin-là, ce chagrin demeuré unique.
Cela s'était passé dans les premiers temps de leur mariage. Et, depuis.... Il avait beau regarder attentivement la suite des jours, des heures, il ne voyait que soumission, tendresse, souci de plaire et joie d'aimer, dans les moindres actes de la vie de Thérèse. La maison s'était de bonne heure égayée de la présence de l'enfant; et dans son hôtel de Paris, où il rentrait fatigué de mille affaires, dans leur villa de Provence, sur la plus belle plage du département du Var, à Cavalaire, où ils passaient chaque année un mois d'été et deux mois d'hiver, leur vie avait été un véritable enchantement....
François Mitry était banquier, mais ce banquier était, avant tout, un amoureux et un artiste. L'or n'était pour lui qu'un instrument. Il jouait de sang-froid avec les affaires les plus compliquées et les plus graves, les considérant comme le moyen, ennuyeux parfois, mais certain, de se procurer les plus délicates jouissances de la vie. Les chèques, pour lui, c'était des voyages, de beaux ciels, de beaux tableaux, des sites émouvants, des fleurs surtout, des fleurs en toute saison, et jamais Thérèse n'avait oublié d'en orner à profusion leur table, étincelante d'un joli luxe choisi.
Fini, tout cela, maintenant. Mais quoi! il était un homme et il le ferait bien voir. La vie est dure pour tous, la destinée est rude aux hommes plus qu'elle ne l'avait été à lui-même. Ce bonheur de neuf ans, c'était autant de pris sur l'ennemi inconnu qui s'acharne à faire le tourment des êtres, et qui avait permis cependant que sa première jeunesse fût comme un beau rêve. Sa fille lui restait, sa Nora, la fleur vivante du passé, tout son avenir; il allait travailler pour elle, vaillamment, pour elle seule.
.... Et puis, qu'elle fût morte, la bien-aimée, Thérèse, sa chère femme adorée,--au fond il ne le croyait pas encore.... Est-ce qu'on meurt?
IV
--Voici Nora, monsieur.
Il se leva d'un bond et, à pleins bras, il prit sa fille sur sa large poitrine, et la pressa contre lui d'un mouvement lent, inexprimablement tendre et fort, comme pour la faire entrer tout entière dans son cœur ouvert.
S'il n'était pas désespéré, c'était cela l'explication: d'elle, de Thérèse, il restait Nora.
--Ma fille! mon enfant! oh! ma fille!
Il ressaisissait la vie, l'amour, l'autre tout entière, sa femme, avec ce geste et avec ce cri; et, lui-même, au bord du grand trou d'ombre et de néant, il se sentait rattaché fortement à la terre parce qu'il tenait cette frêle enfant.
--Nora! Nora! ma chère petite!
Oh! la sourde volupté paternelle qui, des talons, lui remontait au cœur et à la tête comme si, du fond de la terre où sont les morts, où plongent nos racines, une électricité lui venait, fortifiante, des sources mêmes de la vie!
Nora, ses grands cheveux noirs flottant derrière son dos, inclinait la tête sur la poitrine de son papa; elle tenait son cou large à deux bras, et, d'elle-même, elle s'écrasait aussi, passionnément, contre son cœur.
Le mot de la passion, elle l'avait trouvé toute seule, la veille; elle le répéta:
--Oh! papa! je voudrais me cacher dans toi!
Pour répondre à cet appel, à ce désir de protection, il posa un bras sur la tête de l'enfant, l'enveloppa de sa grande force aimante.
Alors, elle souffla, dans la barbe, près de son oreille:
--Où est maman, dis?
Le colosse s'assit, vaincu, comme s'il s'écroulait; il posa l'enfant sur ses genoux.
--Ta maman?... Écoute... mais tu n'auras pas peur?... tu promets?...
Il s'arrêta. Il se sentait gauche à chaque parole... Et cependant il ne voulait pas que la morte partît sans avoir été embrassée par sa fille, ni que la petite chérie perdît à jamais sa mère sans l'avoir embrassée encore.
--Ta mère, ma chérie...
Un sanglot, venu des profondeurs de sa vie, roula en lui, le secoua, rauque.
Et brusquement il pensa qu'il n'y avait point de paroles à dire; que ce sanglot était pour l'enfant une préparation suffisante au tragique spectacle; que la mort ne s'explique à personne, pas plus aux grands qu'aux tout petits;--et puisqu'il voulait que Nora vît sa mère morte, qu'elle en gardât dans sa mémoire l'image ineffaçable, mieux valait la mettre tout de suite en présence de celle qu'il pleurait...
--Ta mère, viens la voir... Après, tu ne la verras plus... plus jamais... mais je te reste, moi, je te reste...
Et il l'emportait vers la douleur, en la couvrant d'un geste consolant, tendre infiniment, plus fort que toute la mort...
V
Des fleurs, des fleurs sur un lit; des fleurs, à foison... Par la fenêtre ouverte, la branche d'un mimosa entre, offrant aussi des fleurs... La lumière est blanche et bleue... La grande ligne de la mer coupe, en plein milieu, le haut cadre de la fenêtre... Les fleurs sur le lit frémissent un peu à la brise qui vient du large, où passent des voiles... L'égal gémissement, plein de caresse, de la mer sur le sable de la plage, semble le battement d'un cœur infini... Près du lit, une flamme brûle, jaune, perdue, impuissante, dans l'éclat du jour bleu et blanc... Sous les draps, le corps de la morte se dessine en lignes rigides; les mains sont croisées sur la poitrine, parmi les fleurs. Les yeux sont clos; les paupières blanches, toutes blanches, dardent leurs cils noirs; la face est belle, d'un blanc mat, irréel, sous les bandeaux d'un noir de jais... Elle dort... mais quel sommeil? Et que dire, dans l'atmosphère vague où les paroles, en frappant l'air, perdent tout sens pour les oreilles humaines?
Nora, au bras de son père, regarde cela de tous ses grands yeux, plus ouverts que jamais...
Elle _ne sait pas_, l'enfant, mais lui, l'homme, ne sait pas non plus.
--Embrasse-la, dit-il... c'est la dernière, la dernière fois.
Il incline l'enfant vers la mère. Nora la regarde et ne la reconnaît pas.
Cependant, c'est bien elle... mais elle est trop blanche... et puis... elle dort sans respirer!
De cette figure de mère à cette enfant, rien ne s'élance plus. Nora le sent. Sa mère n'est donc plus là? Elle est là pourtant. Aux prises avec le plus terrible des problèmes, l'esprit de l'enfant s'arrête, consterné. Nora regarde, insensible et comme pétrifiée. Elle se voit descendre vers la figure blanche qui est celle de sa mère, et où cependant tout lui est étranger! Voici qu'elle en est tout près, et elle appuie, sur le front, ses lèvres... Oh! ce froid! cette glace dure, mais sèche, ce froid de la vie morte, immobile, sans réponse!
--Maman!
... Nora se rejette en arrière, terrifiée; elle retourne à son père, plonge sa tête dans la chaleur du cou, entre la barbe et les cheveux, prend la chair tiède avec ses lèvres, et, les yeux fermés, elle boit, inconsciemment, mais violemment, la vie retrouvée.
--Allons, c'est assez, nous nous en allons, Nora. Il faut prier le bon Dieu pour elle... Nous ne la verrons plus, plus jamais.
Il descend le large escalier de marbre, portant entre ses bras l'enfant qui pleure, et, au seuil de la villa riante, parmi les lauriers-roses, en face de la mer que la grille du parc raye joyeusement de lignes bleuâtres où s'enchevêtrent les rosiers et les chèvrefeuilles,--il lâche, comme un oiseau, la fillette, en lui disant:
--Va jouer avec tes grands chiens qui sont si bons pour toi. Tiens, voici Junon et voilà ton vieux Jupiter... Accompagnez-la, mademoiselle Marthe, mais qu'on ne sorte pas du parc aujourd'hui.
Et comme elle a huit ans à peine, Nora, qui pleure, saisit à deux mains la queue de Jupiter. Jupiter se retourne et, d'un grand coup de langue, baise en plein visage l'enfant qui tombe assise. Elle éclate de rire, et ses larmes, qui luisent au soleil, roulent jusque dans sa bouche gaie, ouverte et toute rose.
VI
Elle avait demandé à être ensevelie dans le cimetière du Lavandou. Elle avait dit: «Là, je ne serai pas trop loin de vous, et même je serai tout près. Je ne veux plus de Paris. C'est ici surtout que j'ai été heureuse.»
Et les choses furent faites comme elle l'avait demandé.
François Mitry était vraiment stoïque. Ce qu'il y a de naturel et de fatal dans la mort, de plus puissant et de plus haut que la volonté humaine, il se sentait de taille à l'accepter, à le porter debout. Cette puissante résignation à ce qui est inévitable, de par la loi des choses, c'était toute sa religion à lui.
Il veilla aux moindres détails. Il déposa lui-même sa morte aimée dans le cercueil, l'y arrangea doucement, fit rouvrir la terrible boîte, qu'on avait commencé de fermer, pour y placer, par un enfantillage pieux, un petit portrait de Nora fixé dans un médaillon,--et il souffrit avec une énergie fière tous les adieux successifs des jours d'enterrement.
Quand une exaltation de douleur montait en lui, trop forte, il courait à Nora, l'enlevait dans ses bras, la regardait bien, cherchait et retrouvait en elle la ressemblance, indécise encore, avec la mère, l'embrassait répétant: «Je reste, moi, je reste!» puis: «Tout pour toi, pour toi, pour toi!»
Et il retournait à ses tristes occupations, raffermi.
Une fois, comme il serrait la pauvre mignonne d'une étreinte mal mesurée, en lui répétant: «Un papa, dis, ma chérie, c'est bon, n'est-ce pas?» elle répondit, avec un petit cri de douleur: «Oh! ça fait mal!» Alors, il se calma: «Je serai bien sage, lui répondit-il, pour toi, pour toi, toujours!» et il lui fit sur les yeux un tout petit baiser, léger, léger,--«comme un baiser de maman, quand elle disait qu'elle n'avait plus la force», expliqua Nora.
Lorsque la morte fut sous la terre, et le tombeau commandé,--François Mitry quitta, avec Nora, Cavalaire pour quelques jours. Puis, il revint en hâte et trouva une douceur étrange à faire de la chambre de sa femme une sorte de sanctuaire du souvenir.
Il y disposa toutes choses comme si elle allait rentrer tout à l'heure. Les objets familiers, les bibelots, furent mis à leur place habituelle. L'antique table à ouvrage, qui venait de la grand'mère de Thérèse, fut ouverte, avec ses soies, ses broderies commencées, près de la causeuse. Sur la petite table, le livre que lisait Thérèse huit jours avant de tomber malade, fut posé avec son signet marquant la page inachevée. Toutes les armoires visitées, le linge et les robes y furent laissés dans un ordre vivant.
Les bijoux seulement, brillant sur les écrins ouverts, furent placés dans une vitrine à côté des bibelots précieux. Et à mesure qu'il les y déposait, il les examinait longtemps un par un, se rappelant à quelle occasion il avait offert celui-ci, par quel caprice d'enfant elle avait exigé celui-là, ce diamant noir, par exemple,--un joyau rare, monté en tête d'épingle, au bout de sa rigide et grêle tige d'or. Oh! celui-là, quels souvenirs premiers il lui rappelait!
... Le soir même de leur mariage, comme il contemplait longuement les yeux si noirs et si limpides de sa Thérèse, lumineux et sombres dans la blancheur veloutée de la peau, il l'avait appelée, elle: «mon diamant noir»...
Il le mit donc, ce joyau, en avant de tous les autres, au bord de l'étagère, scintillant et obscur sur le velours blanc de l'écrin... Et il ne put s'empêcher de se dire que cette pierre précieuse était comme un symbole indestructible de ce qu'il avait perdu en Thérèse. La tendresse de la chère morte, n'avait-elle pas cette solidité, cet éclat limpide, teinté à jamais d'une ombre de deuil, de regret, de mort?
Enfin, sur le lit parfumé, sur les oreillers frangés de dentelle, tout préparés comme si elle allait tout à l'heure y plonger encore sa forme adorée, il déposa un des bouquets qui avaient veillé près d'elle, et il pensa que, chaque matin, il renouvellerait les fleurs dans les vases et dans les coupes de cette chambre sacrée.
Tout cet arrangement fut si méticuleux, si attentif, qu'il lui prit plusieurs jours. Il passait des heures à méditer sur la manière dont il devait disposer ceci ou cela, tourner le dossier de ce fauteuil ou les branches de ce flambeau... Il avait d'abord enlevé le grand christ d'ivoire qui, sur le fond rouge de son vieux cadre, occupait le mur au-dessus du lit, et il l'avait remplacé par un portrait de Thérèse. Puis il pensa que cette chambre devait enfermer uniquement les objets qu'elle y avait connus. Il fit remettre le portrait au salon où il l'avait pris et le christ à la place où elle l'avait toujours vu.
Il s'étonna alors d'avoir pu songer une minute à une autre disposition et passa un jour entier à se plaindre de sa sottise.
De temps en temps il allait chercher Nora, la consultait gravement:
--Est-ce que c'est joli comme ça, mignonne?
--Oh! oui, mais je me rappelle bien: maman avait dit une fois à Catri: Ne posez jamais ça comme ça, Catri!
Alors, le père, heureux du renseignement, restituait aux choses leur vraie disposition, celle qu'aimait Thérèse.
--Mais, papa, puisqu'elle ne doit pas revenir?
--Justement. En voyant les choses en place, Nora, nous pourrons croire qu'elle est par là, comprends-tu?... Nous allons l'attendre.... toujours!
Il ne s'apercevait pas que tout cela était un peu trop fort pour l'âme de l'enfant... Il lui faisait mal--par tendresse.
VII
Quand tout fut terminé, il regarda son œuvre un matin avec une satisfaction étrange. Il soupira, puis, machinalement, ouvrit un dernier tiroir oublié, un tiroir secret. Dans cette cachette, il trouva un petit paquet avec ces mots d'une écriture qui n'était pas celle de Thérèse: _A brûler en cas de mort_. Il regarda les cachets: L. H.
Il songea machinalement: «_Lucien Houzelot_». Rien d'autre.
--Tiens?
Il alla, sans réflexion aucune, à la cheminée. Il alluma le feu tout préparé, déposa le paquet sur les bûches et regarda.
Les flammes léchèrent le pli épais, serré dans les ficelles, compact comme un livre, et le noircirent seulement; puis la cire s'échauffa, fondit, coula, s'enflamma, les fils éclatèrent, et les coins de l'enveloppe, recroquevillés, s'écartèrent. Les lettres pliées que contenait l'enveloppe en jaillirent, glissant les unes sur les autres de divers côtés et quelques-unes tombèrent hors du foyer jusque sur le tapis, aux pieds de François Mitry--qui restait immobile, à regarder.... Une souple tige de bois vert qui servait de lien à un petit fagot éclata à son tour, rompue par le feu, et, se détendant comme un ressort, lança, éparpilla le reste des lettres en tous sens. Deux ou trois papiers seulement restèrent pris entre les bûches, et s'y consumèrent tout à fait, puis, de lui-même, avec un sifflement, le feu s'éteignit.
Alors François se baissa, ramassa toutes les lettres qui lui étaient rendues malgré lui, les porta sur un coin de table, et sans soupçon ni crainte d'un malheur, curieux à peine, plutôt distrait, comme obéissant à la fatalité des petits faits enchaînés et suggestifs, agissant comme par conclusion nécessaire à des circonstances indépendantes de lui, il se mit à lire.
* * * * *
Thérèse l'avait trompé avant le mariage. L'auteur de ces lettres, dont il reconnaissait l'écriture, Lucien Houzelot, avait été l'amant de Thérèse, et Nora, sa Nora, n'était plus sa Nora... C'était la fille de cet autre, Nora, oui, Nora, Nora!
VIII
Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, pendant une autre heure, avec le sentiment de l'ineptie de tout cela, si profond en lui que rien ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il fallait relire et qu'il fallait être convaincu, puisque tout cela était écrit et signé et affirmé cent fois, mais les affirmations qui sortaient de ces papiers à demi noircis étaient si absurdes en regard de l'affirmation contraire que lui donnaient les moindres objets autour de lui, les moindres paroles, les moindres gestes de la morte, inscrits en lui, les traits du visage de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et aussi son propre amour pour leur fille,--qu'il continuait à être insensible, comme un homme, frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et reste, étant mort, dans l'attitude de la vie, sans étonnement ni douleur. Cela était comme si cela n'était pas.
Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se décida au mouvement, il se leva. Et aussitôt, comme si ce mouvement physique eût déclanché un ressort dans son esprit, il se rappela nettement le ton affectueux avec lequel elle lui parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre Lucien!» Et dans son cœur, la voix de la morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient plus se reproduire, plus jamais, jamais,--cette voix, dans le silence de ce cœur d'homme, résonna comme au temps où l'oreille pouvait en percevoir le son, toute pareille, comme un air musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans la mémoire d'un muet, et il entendit les mots: «Ce pauvre Lucien,» si distinctement prononcés, qu'il ressentit, dans les profondeurs de son être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment de détresse,--qui est l'annonce de la jalousie. Il la ressentit comme aux jours où il exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. Et en même temps toute la confiance sortit de son cœur. Son involontaire et mystérieuse résistance aux affirmations répétées des horribles lettres tomba d'un seul coup. Les années d'amour qui protégeaient Thérèse contre tout soupçon--furent oubliées. Son cœur à lui, qui était enveloppé et protégé par ce souvenir comme par une armure, se trouva nu, et le soupçon y entra comme une pointe de fer empoisonnée.
Alors, il lui vint, du fond de la mort, un trouble qui, semble-t-il, ne peut être donné que par la vie. Il éprouva une envie sauvage de voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, pour l'insulter, pour la frapper peut-être! Mais elle était derrière le grand voile, sauvée dans l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri de lui, hors des passions. Il arrivait trop tard. Elle était dans le lieu où toutes les âmes ont droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des tombes. Il n'avait plus qu'à se taire, à subir l'horreur. La morte saisissait le vif, mais lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse l'avait accompagnée, caressée par-delà la mort,--mais sa fureur, devant la mort, s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... Et il n'y avait pas à douter; tout n'était-il pas écrit, signé, répété? ici: «je vous aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre chère enfant, la chère petite», et encore: «ce pauvre diable de mari...», et plus loin: «que voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... Oh! mon Dieu!
Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, mit sa tête entre ses deux poings crispés qui arrachaient des touffes de cheveux; ses dents claquèrent; et celui qui avait été fort devant la mort se trouva anéanti devant la trahison.
Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. Il montait, du fond de sa poitrine, d'horribles râles de colosse terrassé. Dans ses yeux tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient pas, comme si elles se fussent brûlées elles-mêmes, et tout à coup elles jaillirent comme jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....
Toute sa puissance de penser, de comprendre, de sentir, était concentrée sur une chose unique, nouvelle, dont il souffrait éperdument: l'horreur d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination d'avoir fait une idole vénérée, d'une misérable femme....
Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, et c'était: «oh! oh!» le monosyllabe triomphant qui exprime les angoisses inexprimables, les terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» et pendant une heure il le répéta jusqu'à ce que, par épuisement de ses forces physiques, il ne le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares intervalles et sur un ton qui allait s'affaiblissant, se perdant dans les profondeurs innommées de sa conscience....
IX
A ce moment, Nora entra, des fleurs et des verdures tenues à pleins bras. Elle s'arrêta sur le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa et elle vit bien qu'il pleurait. Alors, doucement, elle s'avança vers lui, bien doucement, pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise tout ce qu'elle avait cueilli dans le parc.... Elle le surprit en effet!.... Elle se jeta contre lui avec le mot caressant murmuré très bas: «papa!» Et lui, croyant s'adresser à l'un des fantômes de son cauchemar, la repoussa, de son bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière, sur ses petits talons, tout le chemin qu'elle venait de faire dans la chambre.... Elle fut rejetée par une force quasi-surnaturelle.... En reculant, elle voyait son papa, qui s'était mis debout, la regarder d'un œil méchant, et il lui semblait que la distance, toujours augmentée, les séparait pour toujours comme dans les mauvais rêves. Les fleurs, les feuillages, tombaient de ses bras ouverts, de ses mains crispées, jonchant son chemin douloureux dans cette chambre toute pleine encore des affres de la mort; et enfin elle s'abattit contre l'angle de la porte, et resta là sur le parquet, évanouie, le sang coulant de sa pauvre tête, dans ses longs cheveux noirs; et ses yeux s'étaient fermés, et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait: «maman!»
Le colosse, debout, contemplait, avec un œil plein de folie, ce spectacle sans nom.... Jupiter s'était couché près de la petite et léchait son doux visage...
François Mitry frissonna de la tête aux pieds, ramassa l'enfant évanouie, et avec toutes sortes de précautions tendres et de caresses de pitié, la porta dans son petit lit,--mais ce retour à la tendresse était inutile parce qu'elle ne le sentait pas. En revenant à la vie, hors de la présence de son père, elle ne se rappela de lui, et pour jamais, que ce coup, mortel à son âme, avec lequel, au lendemain de la mort de sa mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle pût en comprendre la raison.
X
Il avait appelé l'Allemande.
--Faites chercher le médecin.
Et dès que Mlle Marthe fut installée au chevet de l'enfant, il sortit, impatient de retrouver son martyre, d'examiner sa plaie, d'en sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans la solitude. Il s'en alla errer dans les bois et les rochers des alentours.
Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte comme si elle eût été vivante, et même d'un amour plus impérieux, irrité par l'absence. Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait, exaspéré par la rage de ne pouvoir en faire subir le contre-coup à la disparue. Il lui en voulait maintenant d'être morte, de lui avoir échappé! Cet étrange sentiment lui donnait la peur de devenir fou, mais il ne pouvait s'en défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui ôtait cet horrible plaisir, et il croyait la voir avec un visage tout changé, avec ce visage que les hypocrites portent sous leur masque et qui sourit en silence d'un air de raillerie et de joie triomphantes. Il la voyait ainsi, dévoilée dans la mort, malignement heureuse d'avoir su tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de son atteinte, au fond du tombeau. Cauchemar sans nom, lutte vaine et terrifiante avec un spectre immobile qui se défend par l'inertie et le silence, par la toute-puissance de l'insaisissable et de la mort!
Il se mit à évoquer tous les souvenirs de leur belle jeunesse, mais il eut beau faire, il n'en reconnut pas deux qui lui permissent le soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers temps de leur mariage, au goût qu'elle montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je t'assure, lui disait-elle, qu'il ne faut pas; c'est pour moi un petit camarade d'enfance. Je l'aime beaucoup, beaucoup.»
... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer ce mot «_je l'aime_,» le déguiser en le faisant suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait comme par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry s'exaltait toujours. Et toujours la voix morte revivait dans le vaste silence de son cœur vide, avec des intonations particulières et des nuances qui le faisaient tressaillir... Comment la voix de Thérèse lui survivait-elle ainsi? Cette voix, il l'avait gardée en son cœur bien plus que la forme de la morte. Souvent il ne revoyait le visage qu'imprécis, comme éloigné, fondu déjà dans le vague éternel,--tandis que la voix restait jeune, juste, fixée au contraire pour l'éternité et par elle.
--Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je la tuerais!... mais avant, avant, j'interrogerais, j'entendrais, je verrais, je saurais tout, tout!
L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait. Un chien tirant sur des entrailles de bête dont la peau résiste, s'agite avec des reculs de tout son corps, des saccades et des secouements de tête, pour arracher sa proie par lambeaux. La curiosité jalouse le mordait, l'arrachait ainsi à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était une souffrance atroce de tout son être; le corps se crispait; les orteils se tordaient; un poids étouffait sa poitrine; ses mains contractées s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre. Et, par moment, fermant ses grands poings, il donnait sur son crâne des coups retentissants comme pour fendre sa tête, en faire sortir la bête monstrueuse qui y était entrée et s'y installait. Tout à l'heure, il avait eu un jaillissement de larmes. Les larmes ne venaient plus. Les yeux dilatés s'ouvraient sur un spectacle invisible et, distinctement, voyaient le couple coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité, ce qu'il voulait voir, sa curiosité le créait à nouveau, le lui montrait, comme vivant, dans un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la veille de son mariage, ils l'avaient donc trompé, avec des mots de moquerie comme il y en avait dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre des corridors, derrière les massifs du jardin de Thérèse,--pendant que lui, le fiancé, était là, à quelques pas, ignorant et naïf, attendant qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée, l'œil bien ouvert et bien clair, et, sur les joues, la paix de l'innocence; la pureté dans la ligne suave des paupières abaissées; un sourire d'enfant, oui, d'enfant ignorante de tout, au coin de ses lèvres sur lesquelles l'autre, tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers, pourquoi cela ne laisse-t-il aucune trace?... Elle les lui apportait invisibles sur sa bouche, mais la sensation de ces baisers devait la suivre! C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en mordant sa lèvre d'un mouvement habituel, si joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait épousée!
Il se rappelait maintenant que ce Lucien était sans fortune, joueur du reste, gaspilleur, viveur,--et les théories de la famille de Thérèse sur la nécessité pour une fille riche d'épouser la fortune. Que lui importaient, alors, des théories qui ne le gênaient en rien? Mais maintenant des paroles lui revenaient qui expliquaient tout..... oui, oui, Lucien était allé jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry: «Je suis bien malheureux. J'aime une jeune fille dont je suis aimé. Les parents s'opposent au mariage et les conditions sont telles de part et d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.» Alors, lui, François, avait répondu qu'une jeune fille qui se laisse marier contre son gré n'est pas digne d'être regrettée.
Et cette jeune fille, voilà que c'était sa Thérèse, à présent! ah! l'horreur, l'horreur! quelle horreur!
Et tout de suite après ce dialogue, peut-être, il était allé, ce Lucien, «ce pauvre Lucien» qu'elle plaignait tant de sa voix chantante,--la saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui mon enfant, et prends-lui tout; nous nous retrouverons toujours, toujours!...» Mais ils avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure, mais, à peine marié, il avait eu comme un pressentiment, il avait éloigné cet homme..... Le fiancé, oui, on l'avait trompé,--mais le mari, non pas! c'était toujours ça.... oh! les infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse!
Ah! s'il y avait un moyen de douter!..... mais il n'y en a pas, non, pas l'ombre! rien, rien où se reprendre, et cela est vrai!.. Et Nora... croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si pur est lui-même un mensonge, un mensonge vivant. J'ai cru y entrevoir parfois--imbécile!--mes propres traits; et il est fait, composé, pétri, avec la chair et le sang de l'autre, avec les baisers de l'autre sur les lèvres de Thérèse!... Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir? j'ai pu aimer comme ma chair la chair d'un autre, la presser contre mon cœur comme une part du mien, et c'était le cœur d'un autre! on ne reconnaît pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle pour moi? moins qu'une étrangère! une bête d'une autre race qui doit sa vie à la volonté définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant, mon existence, ma fortune seront à elle!...
Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où est-il celui-là? ah! oui, en Amérique depuis huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot m'a volé ma fiancée, il me volera désormais, tous les jours, ma fortune pour sa fille, l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant le train du monde; on ne prendrait pas dix sous dans la poche de son voisin,--mais on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le bon jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille pour l'enfant de l'autre,--mais il reste, cet autre, l'amant, aux yeux du monde, un honnête homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au bagne, non, il reste impuni... on le reçoit; les femmes lui sourient encore,--et le mari trime, bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs! voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!... Et toi, l'homme de loi, avocat ou magistrat, tu condamnes, après cela, un voleur pauvre, un affamé qui a eu le courage de voler à ses risques et périls, en pleine rue!... Mais ils la feront sauter, les révoltés, cette société de honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et qu'est-ce que ça peut me faire à moi, maintenant, puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant, plus d'enfant!
François Mitry se laissa tomber à la renverse sur les cailloux de la colline, sur les racines nues des grands pins ou des chênes-lièges, et, tout à coup, dans son imagination allumée, il vit Thérèse et Lucien... enlacés....
--Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce? Chez qui, où avaient-ils leurs rendez-vous?...
Et sa pensée s'acheva ainsi:
--Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant que j'ai crue mienne?
En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait s'en rendre compte. L'horrible vision ne lui présentait qu'une atmosphère lumineuse, phosphorescente, au milieu de laquelle les amants, couchés, se cherchaient des lèvres....
Alors François se tordit sur la terre rude, sur les cailloux, et son grand corps puissant, secoué de rage et tout sursautant, se mit à rouler la pente de la colline, comme une chose morte ou comme une bête blessée. Çà et là il s'arrêtait, retenu par un tronc d'arbre, par une racine saillante; un sursaut nouveau le rejetait de côté, car il voulait aider cette descente, éprouver longtemps la sensation folle de s'en aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être, où il retrouverait ceux qu'il cherchait pour les châtier... sinon ce serait la paix, le repos, l'oubli définitif.
Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui avait fait du bien. Tout meurtri, déchiré, piqué de ronces sur tout son corps, il était ramené par la douleur physique au monde réel; il était forcé de donner malgré lui une