part d
'un homme qui a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a aussi un père bien-aimé, dans ce Guy qu'elle adore. Elle ne pense plus qu'à lui.
LII
François Mitry a fait appeler aussitôt Mlle Marthe.
--Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie est changée par un événement que je n'ai pas à révéler... J'ai seulement le regret de vous apprendre que vous partez demain... Je sais que vous aviez certaines espérances. Oubliez-les. Vous trouverez dans ce portefeuille un certain dédommagement à la déconvenue que je vous cause. C'est une petite fortune à partager, si cela vous convient, avec monsieur votre frère. La voiture qui vous conduira à la gare sera attelée demain à deux heures.
Mlle Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister.
--C'est bien, dit-elle sèchement.
Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute:
--Je vais prévenir mon frère.
Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins, le général et l'avocat.
Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried, à qui sa sœur a parlé, leur tient ce langage:
--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je vous ai dérangés pour rien. Je pars demain. La cause de mon départ se trouve être, précisément, ce que je voulais empêcher au moyen d'un duel... Monsieur Mitry marie sa fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi me battrais-je? Du moment que je n'empêcherais rien, ce duel n'aurait pas le sens commun.
--Mais, dit le général, je croyais que vous aviez reçu un soufflet?
--Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais désiré. Ça n'est pas une affaire. L'affaire, elle, se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans les poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent surabondamment que l'épée et le sabre ne me font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer au dragon ce que je viens de vous dire. C'est un duel inutile. Donc j'y renonce. Mille excuses, messieurs. J'ai mes malles à faire...
L'Allemand était pratique comme un Français fin de siècle, et plus lourdement, mais il n'était pas moins brave. Le général et l'avocat parurent si étonnés, en écoutant le discours de Gottfried, qu'il devina aisément combien tous deux se méprenaient sur les motifs de son changement de résolution.
--Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler en vingt minutes, je n'y vois pas grand inconvénient.
Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois au pied de la colline, au fond du parc, Louvier recevait de Gottfried un fort joli coup d'épée au beau milieu du front. Le fer ne pénétra point, mais la blessure resta visible et Gottfried partit content. Il avait bien tort. L'affaire fut connue de Nora, qui voua au jeune Émile une reconnaissance attendrie.
Il faut croire que la nouvelle du départ de Gottfried s'est répandue déjà au dehors, car Jacques Maurin entre chez lui, en coup de vent.
--Je viens vous aider, monsieur Gottfried, pour les malles, vous savez!
--Ça n'est pas de refus, petite brute! dit Gottfried. Tu es heureux que je parte; il est donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles. Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de pourboire.
Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus; il siffle bien haut, en ficelant les malles de Gottfried, le vieil air populaire:
Bon voyage, monsieur Dumollet!
qu'il n'abandonne que pour chanter:
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Va-t'en voir s'ils viennent!
LIII
Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses. Il est allé faire, dans les bois, une grande promenade, afin d'examiner à loisir sa situation morale. Comment calmer l'exaltation de cette petite Nora? Comment sortir d'embarras, en finir avec elle?... L'épouser? quelle folie! S'il y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans la folie! D'abord, il y a la différence d'âge!... Et puis, vraiment, quelle dangereuse, quelle terrible nature!... «Il y a des choses plus fortes que moi,» lui a-t-elle dit. C'est qu'elle se sent elle-même commandée par des instincts troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera pas. Malgré la gentillesse de ses aveux, il croit qu'elle n'a pas tout dit! Sans doute elle n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et un diable peut-être; un monstre. Rien n'explique suffisamment, aux yeux de Guy, les bizarreries, les témérités, les audaces de cette fillette. Non, certes, il ne confiera pas l'honneur et le repos de sa noble vie à ce petit Lucifer-là! Il s'en méfie bien trop; et même dans ses aveux, il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir un mari par le moyen qu'elle a jugé le meilleur. Les larmes même de Nora, ses sanglots, ses lamentations, tout cela lui est suspect. Si la femme de César ne doit pas être soupçonnée, encore moins doit être soupçonnable la fiancée du plus humble honnête homme. Qui sait si son grand désespoir, en le supposant sincère, ne venait pas d'un grand remords, d'une faute inavouable?
«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut Guy de Fresnay... Il se défendra jusqu'au bout contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite.
Au moment où il rentre à la villa, François Mitry le fait demander. Se douterait-il de quelque chose? Y aurait-il complot entre le père et la fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini...
Pourquoi François Mitry fait-il demander M. de Fresnay? Écrasé sous le poids de sa douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets, de ses remords, de toute sa destinée, il a besoin d'ouvrir son cœur, de le décharger. De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît que Guy est seul digne d'entendre sa confession. Il le reçoit dans la chambre de Thérèse.
--Mon cher Fresnay, dit François Mitry, vous connaissez les hommes, l'amour et la douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve le besoin impérieux de vous livrer le secret de ma vie et de la vie de Nora... Je n'obéis pas seulement à un mouvement de faiblesse... j'aurai aussi à vous demander, en terminant, un grave conseil, car je n'y vois plus, non, je n'y vois plus!..
Et François Mitry conte son histoire, l'histoire de Nora jusqu'à ce jour où il parle; depuis la mort de la mère, jusqu'à ce moment inouï où il vient d'entendre Mme de Morigny lui dire «Et mes lettres? qu'avez-vous fait de mes lettres!»
--Vous me comprenez bien, mon cher ami! Ma femme, faussement soupçonnée,--mais je suis excusable, n'est-ce pas?--reparaît à mes yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus pure encore, ennoblie par le martyre de neuf ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au fond de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore, et je m'écrase devant elle, abîmé dans mon désespoir sans consolation. Elle sort aujourd'hui, pour moi, de l'enfer que je lui ai fait, belle et rayonnante comme une sainte... Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà l'horrible réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec des fantômes... J'ai imposé à l'enfant neuf années de duretés, d'humeur changeante et toujours sombre, de colère, de rage, d'injustice! Je vous ai dit tout à l'heure comment je l'ai repoussée, brutal, furieux, fou... comment elle est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle de cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée, je la vois encore, je vois son sang!... quelle horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai pas su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la fille de l'autre; c'était la mienne! Elle a aimé d'abord son chien... au lieu de son père! pour se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder... je ne sais avec qui... Que m'importait! la fille de l'autre!.. Et c'était la mienne! Elle a voulu se tuer un jour... parce que son chien était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne n'a voulu, j'ai dû le tuer moi-même! Ah! la pauvre petite! Elle a tout souffert... Sans doute aussi avait-elle surpris quelque chose de mes faiblesses avec Marthe!.. On remplaçait sa mère... on déshonorait la maison! Et elle a voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à douze ans!... Alors, j'ai eu peur de devenir un meurtrier, et j'ai cédé devant tous ses caprices, lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement... je l'aimais peut-être aussi... je ne sais plus!... Je me vengeais sur elle, de la mère! mais pourquoi, sinon parce que je les adorais au fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi, j'étais fou! j'ai longtemps été obsédé par une vision de chiens, de chiens courants, qui poursuivaient Thérèse et qui me la prenaient... Je retrouve pourquoi cette vision, maintenant!... Au moment où je tombai, dans le bois, frappé de congestion cérébrale,--des chiens courants passèrent près de moi poursuivant un lièvre, et jetant leurs abois continus, comme des plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé; je ne suis pas bien sûr, mon ami, de n'avoir pas été fou neuf années durant. C'est seulement lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué, il y a deux heures, que j'ai retrouvé, je crois, la juste vue des choses. A présent vous savez tout, car voilà plus d'une heure que je vous parle...--Quel roman, hein?--Vous savez tout, les faits, et les réflexions que les faits m'inspirent, et l'état actuel de mon âme. Eh bien, que croyez-vous? Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec Nora? N'est-ce point là un désir romanesque? Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un soupçon la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je veux qu'elle me pardonne! mais, me rendra-t-elle son affection? Je ne le crois pas. On ne répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par un simple aveu des motifs qui vous ont rendu fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être, soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah! quelle horreur!--ajouta Mitry sur un ton d'effroi.--Quelle horreur, si je l'ai rendue,--ce qui est bien possible!--incapable d'amour, je veux dire incapable d'aimer avec simplicité!.. Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai d'avance ravi tout bonheur!.. Où en est-elle aujourd'hui de ses sentiments,--de ses idées sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu, ma fille?.. Je ne te connais pas, mon enfant! j'ai vécu près de toi comme un étranger méchant, et pour toujours j'ai cessé d'être ton père! Et je ne peux plus le redevenir!
Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se fixaient nulle part. Il regardait Guy, puis les choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et cherchait partout sa pensée en déroute, son âme en fuite, et le spectre de Thérèse, et l'image de Nora.
Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce malheureux! Quelle que fût Nora, on n'avait plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à douze ans!... Quelles douleurs avait dû souffrir, pour en arriver là, une enfant si jeune, à l'âge où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à coup comme une petite héroïne lamentable, une petite victime du mauvais vouloir des événements; c'était miracle qu'elle ne fût pas devenue pire!--et il serait beau, sublime, de l'arracher aux griffes du passé et du destin, de la douleur et du mal!
--Il faut la marier, cette enfant, mon cher Mitry.
--Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant. Qui acceptera cette tâche d'essayer de lui faire comprendre à nouveau la vie et les choses, les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal? Qui l'aimera assez, telle qu'elle est, pour supporter ses violences en les réduisant chaque jour un peu? Quel jeune homme assez sage pourrait entreprendre cette tâche de héros? quel époux, assez expérimenté à la fois et assez jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a traitée en femme? Qui refera son âme? Qui lui fera un bonheur?
Alors Guy, très simplement:
--Moi, si vous le voulez, dit-il.
--Vous! vous! dit François Mitry stupéfait.
Il réfléchit longuement.
--Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en serais heureux et très fier, car il lui faudra une main ferme pour la soutenir dans la vie, et un cœur solide!--mais quelle apparence qu'elle accepte jamais un mari de mon choix?
Alors Guy, souriant:
--Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre ami!.. Et elle me l'a dit... passionnément...
--Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous voyez bien qu'il faudra veiller!
Et, après cette parole qui retentit douloureusement au cœur de Guy:
--Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous, pour moi aussi... comme pour vous... qu'elle reste digne de sa mère!
Les deux hommes demeurèrent un instant sans parler. Tous deux mesuraient la hauteur des obstacles visibles, la profondeur des abîmes devinés.
--Eh bien? soupira enfin Mitry.
--Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay, vous venez de prononcer des paroles effrayantes. Elles me remettent en présence des difficultés redoutables que mon amour, prêt au sacrifice, oublierait trop aisément. Essayons tous deux d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous? Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève de ma pensée et de mon âme. Nous verrons si le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a véritablement profondeur et solidité. Je jugerai aussi, je verrai si le mien est de force à supporter ses inégalités de caractère, ses lubies, tous les vices d'une éducation qu'il faut réformer. Dans six mois, dans un an peut-être, peut-être plus tôt, nous prendrons une résolution sagement mûrie et pesée.
--Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé, en même temps qu'il écoutait Guy avec l'attention et la solennité d'un juge, semblait écouter une voix intérieure.--Soit, je ne peux mieux faire. Je suis dans une impasse. L'étrangeté de ma situation me contraint à accepter, sans plus d'examen, tout ce que me propose un homme tel que vous, mon cher Guy... Du reste, pourquoi ne pas vous le dire: pendant que vous me parliez, la mère me parlait aussi. Le croirez-vous, moi le sceptique d'hier, je la sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de moi, présente, attentive... Et je la vois... Elle vous sourit.
Les deux hommes se serrèrent la main, comme pour un pacte.
François Mitry ajouta encore:
--Soyez son ami, son maître et son père... Vous êtes un homme, Guy... Moi, je ne suis plus rien!
Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit funèbre sur lequel il s'était assis, il pleura longtemps.
Une heure après, comme ils se promenaient ensemble dans le parc, Mitry tout à coup dit à M. de Fresnay:
--Ah! elle vous l'a dit... passionnément?
Puis il soupira:
--Hélas!... l'éducation allemande!
Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et si drôle qu'ils se prirent tous deux à sourire, quoique avec tristesse, en songeant à monsieur Gottfried.
LIV
--Monsieur de Fresnay fait demander à mademoiselle si mademoiselle serait disposée à causer un instant avec lui.
Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil de la chambre de Nora, le mari de Catri, Antoine, valet de chambre.
--Où est monsieur de Fresnay? répondit gravement la petite demoiselle.
--Monsieur de Fresnay attend au salon la réponse de mademoiselle.
--Dites à monsieur de Fresnay que je descends le rejoindre dans cinq minutes.
Antoine sortit. La toute petite se haussa sur la pointe des pieds pour voir, dans la glace de la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa ses deux mains mignonnes sur ses cheveux noirs, lança à son propre regard le regard profond de ses yeux, sourit à son image comme l'augure à l'augure, et descendit le large escalier de marbre avec une dignité calme que rendait très gentiment comique l'exiguïté de sa personne.
La solennité de l'appel transmis par Antoine lui ayant donné le ton, elle entra au salon d'un air très sérieux, très «dame»!...
Sans doute elle allait apprendre quelque chose de son père. Il avait chargé Guy d'une grave communication.
--Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le seuil.
Guy avait souri de plaisir en la voyant entrer d'une allure si... imposante. Elle ressemblait à un de ces portraits peints par Van Dyck, où des infantes de cinq ans, un hochet à la main, marchent princièrement dans des robes trop longues, dans des brocarts roides et majestueux.
Guy se leva, la prit par la main, la conduisit vers un grand fauteuil dont le haut dossier, dès qu'elle fut assise, la fit paraître plus mignonne encore, et s'asseyant sur une chaise en face d'elle:
--Il y a, depuis hier, de grands changements dans le cœur de votre père et par suite il y en aura de très grands dans votre vie, ma chère enfant. Quelques-uns dépendront de vous, et nous allons en parler ensemble, si vous le voulez bien.
Elle écoutait avidement, plus surprise que curieuse, car jamais on ne l'avait consultée sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une lumière douce... Et en même temps elle continuait à jouer, avec un peu d'inconsciente coquetterie, son rôle nouveau de femme avec qui on croit devoir parlementer.
--Causons, dit-elle.
Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, enfantine. Vraiment, elle avait l'air de jouer à la dame en visite.
--D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se reproche cruellement de vous avoir mal aimée...
Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, qui pétillait comme celle d'un rouge-gorge:
--Dites maltraitée!
Et la douceur de son regard disparut. Il devint terne et dur.
--Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.
--Il est un peu tard! accentua-t-elle.
--C'est entendu... Mais il croyait avoir des raisons douloureuses...
De nouveau, elle l'interrompit.
--De battre une enfant de huit ans? dit-elle, irritée.
--Cela s'expliquera pour vous, un peu plus tard, ma pauvre et chère petite. On ne peut pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa du pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire plus long aujourd'hui sur ce sujet. Ce que j'ai à vous dire me concerne, moi particulièrement.
L'œil de Nora redevint doux... Comment le noir profond de deux yeux peut-il, en restant lui-même, paraître tout autre, exprimer tour à tour nuit et haine ou amour et clarté?
--Votre père croit donc--il l'avoue avec douleur--avoir des torts envers vous, qu'il veut expier.
--Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.
Guy ne souriait plus.
--Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui pardonner jamais. Il a été cruel, mauvais, méchant... Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... Je vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce à lui, _toute ma vie_, comme une petite damnée. Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers. Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé avec bonté que deux fois,--une fois quand j'avais huit ans--et l'autre fois... c'était avant-hier! vous comprenez? Et c'est vous, Guy, c'est vous les deux fois! Voilà pourquoi je vous aime, vous, vous tout seul, par-dessus tout.
Elle le regarde clairement, bien en face, simplement. Et elle lui prend la main. Et il est heureux.
Elle poursuit:
--Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, je sens que je ne l'aimerai plus jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... Il n'y avait contre moi aucune raison qui permît certaines choses, non, il n'y en avait pas...
--On verra plus tard, répond Guy.
--C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de colère.
Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.
--On verra, répète Guy doucement, en dégageant sa main. Une heure viendra, poursuit-il, où vous pourrez juger en connaissance de cause, parce que vous ne serez plus une petite fille.
Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.
--Pour l'instant, annonce brusquement Guy, votre père, résolu à commencer une vie nouvelle, a congédié mademoiselle Marthe et monsieur Gottfried.
Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une lueur de joie extatique, les deux mains jointes, dans cette attitude de saisissement que prennent les enfants devant quelque jouet merveilleux.
--C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.
--C'est vrai, répond Guy, se levant à son tour.
--Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.
--Alors, quoi?
--Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!
--Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que je peux vous être un peu utile ici, à vous, Nora, me prie d'habiter quelque temps la villa...
Les yeux de Nora jettent des flammes plus vives... Ses deux mains jointes se posent contre son épaule gauche et s'y écrasent comme pour contenir un élan de tout son être... Elle attend la fin, car Guy parle toujours.
--Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai un peu auprès de vous--oh! sans aucune comparaison--mademoiselle Marthe et monsieur Gottfried... C'est-à-dire que nous travaillerons ensemble... Nous causerons beaucoup. J'essaierai de vous expliquer mes idées sur bien des choses, sur les livres et sur la vie. Nous pourrons faire ensemble un peu de musique. Bref, vous aurez pour professeur votre vieil ami... Que dites-vous, mademoiselle, de cet arrangement-là?
Quand Guy a achevé une explication qui paraît interminable à Nora, aussitôt,--d'un mouvement si prompt que Guy n'a pas eu le temps de comprendre,--elle bondit sur le fauteuil, et de là, oubliant sa dignité de dame, dominant Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les bras autour du cou en poussant des cris d'enfant joyeuse, et, parmi les éclats de rire, dans un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille ses cheveux, effleure de la bouche son front et ses yeux, caresse sa barbe et son cou, lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut la conjurer d'être calme,--bref, elle fait à Guy les folles démonstrations d'amour, les mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour d'exil.
--Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! répète-t-elle, et, à chaque fois, elle reprend la tête bien-aimée et l'enveloppe de ses tendresses.
Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la tête ballottée, les cheveux ébouriffés, le col fripé, Guy bêtement heureux, naïvement inquiet, s'avoue déjà que le rôle de professeur amoureux d'une pareille petite élève, n'est pas des plus commodes et pourrait bien devenir ou ridicule ou dangereux...
Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour battre des mains, tout debout dans son fauteuil. Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy tout défait et mis à mal:
--Oh! que vous êtes drôle comme ça!
Il en prend son parti, et riant aussi:
--Deux coups de brosse, il n'y paraîtra plus, mais il ne faudra pas recommencer souvent, Nora, à traiter de la sorte votre grave et vieux professeur...
--Et pourquoi cela? dit-elle.
--Abandonnez d'abord les sommets que vous occupez: je demande un armistice. Nous causerons dans la plaine. Allons, quittez vos positions.
--Et si je ne voulais pas?
--Obéissez, il le faut.
--Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude de résistance, et reprenant un air de révolte sans qu'elle-même en sache la raison.
Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite sauvage, l'impulsive, qui apparaît, redoutable. Nora est pareille à ces petits fauves apprivoisés qui parfois, sans songer à mal, griffent ou mordent le maître, et un beau jour finissent par le dévorer.
--Alors, dit-il froidement, je sais ce qui me reste à faire, Nora.
--Et quoi donc?
--Prendre tout simplement le même train que monsieur Gottfried.
Nora, sur ce mot, descend en silence de son fauteuil dans lequel, l'air boudeur, elle s'assied.
--Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers sa moue,--pourquoi il ne faudra pas recommencer à vous montrer ma joie quand je serai contente?
Et sans attendre la réponse de Guy:
--C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel et tout contristé. C'est si dommage!... C'était la première fois de ma vie que je me sentais tout à fait heureuse.
A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. Il se met à genoux devant elle, et, d'un accent plein de caresse:
--C'était la première fois, Nora? alors, que vous dirai-je?... c'est bien... c'est très bien...
Il prend ses deux mains, qu'il baise.
Il regrette de l'avoir réprimandée.
--A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, Nora...
--Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle avec un léger retour d'impatience.
Alors Guy, de cette voix à peine expirée, qui ne trouble pas le silence dans l'air et qui sonne si profondément dans le silence des cœurs:
--Parce que je vous aime.
Elle tressaille, relève sa tête enfantine et pose sa main sur la tête de Guy comme elle faisait à Jupiter.
--Ah! dit-elle, dans un grand soupir joyeux.
--Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi pour maître?
--Oh! oui! dit-elle.
--Eh bien, poursuit le maître à genoux devant l'élève, je vais vous donner tout le programme de nos leçons, ma petite Nora. C'est une assez bonne conclusion à cette première séance, si vous vous en rappelez tous les incidents.
--Et quel est-il, le programme?
--Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il n'est pas très commode à exécuter, mais vous essaierez. Le voici: _Être bonne. Aimer. Obéir._
--Je suis sûre seulement de vous aimer, dit-elle avec son air le plus enfantin.
--Alors, il faudra m'obéir... Et si vous m'obéissez,--vous ne pouvez manquer d'être toujours bonne.
Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy agenouillé. Elle lui parle, avec sa bouche si près de l'oreille, que chaque mouvement de ses lèvres est presque un baiser; elle murmure:
--Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...
Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier et encore moins à trouver suspect que Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison; pas un instant elle ne se demande s'il a informé son père ou si, au contraire, il le trompe. Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc heureuse et ne demande rien d'autre. Du reste, tout ce que décide Guy doit être très bien. Guy peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle l'a dit et elle sait ce que cela veut dire. Elle l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra, quand il voudra.
LV
Franchement, elle n'est pas commode, la situation de M. de Fresnay. Il s'en rend bien compte maintenant. La politique de l'Europe lui a donné autrefois moins de fil à retordre que cette petite fille. Le plus difficile, le voici: il faudra professer, gourmander, raisonner, il faudra punir peut-être, et ne point paraître ennuyeux. Il sent très bien que toute sa science de diplomate ne sera pas de trop ou plutôt qu'elle ne lui servira de rien! Il devra inventer, de toutes pièces, un système politique... Du reste, après en avoir conféré longuement avec lui-même, il est résolu à donner, s'il le faut, sa démission d'amoureux, comme il a donné celle de ministre.
Les invités de Mitry ne sont pas partis encore, sauf les Morigny. Louvier a trouvé spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de suite et de passer quelques jours encore à la villa, de se montrer gentil avec Nora, comme elle le désire, sans rancune. Il croit que son rival heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora le confirme dans cette erreur en se montrant gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne pas cette attitude; elle l'a prise d'instinct. Elle cache son amour pour Guy.
Avec son père elle est, comme à l'ordinaire, très froidement polie.
Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant qu'il a de grands chagrins, lui témoigner un peu de sympathie. Elle répond nettement:
--Je ne peux pas, c'est plus fort que moi. Ce n'est pas ma faute.
--Soyez bonne, réplique Guy.
Elle s'adoucit.
--J'essaierai pour vous faire plaisir... mais avec lui, non, je ne pourrai pas.
--Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir.
Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un petit diable apparaît, blotti dans son regard:
--Oh! il faut toujours promettre! dit-elle.
Guy demeure interloqué. Elle le regarde encore d'un air moqueur, et lui échappe en riant.
Elle court jouer au tennis.
Guy assiste à la partie, assis, avec le général, sous un abri rustique, arrangé pour les spectateurs.
Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement familière avec le jeune Alfred. Une fois elle monte sur un banc pour lui renouer sa cravate, et quand c'est fini, elle pince le bout de sa moustache naissante qu'elle tire un peu, gentiment... d'un air malicieux. C'est comme une caresse qui ravit le jeune homme et qui fait ressentir à Guy un petit coup douloureux frappé dans son cœur, tout au fond.
Une autre fois, M. Alfred se baisse en même temps que Nora pour ramasser la balle. Elle s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme la balle, renvoyée, demeure accrochée dans une branche de pin, elle prie M. Alfred de la prendre par la taille et de la soulever, pour qu'elle puisse y atteindre. Il le fait, mais la main de Nora n'arrive pas assez haut. Alors ce sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un temps qui semble interminable au malheureux Guy, la mignonne reste entre les bras d'Alfred qui, visiblement, la presse, très content.
Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall où il l'a entraînée, dit à Nora que cela «ne doit pas se faire...» elle le regarde, étonnée.
--Tiens! vous êtes donc jaloux?
--Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ces attitudes garçonnières sont intolérables.
--Pour qui?
--Pour tout le monde. Tout le monde les blâmera... Et en vous voyant si hardie avec lui, soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous donner son fils.
--Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde de protester contre l'idée qu'elle pourrait bien épouser ce jeune homme.
--Alors, pourquoi l'encouragez-vous?
Elle regarde Guy de travers, et, en haussant l'épaule:
--Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon?
--Je vous ai déjà répondu que oui.
--Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous dis que c'est bête... bête et ennuyeux! insiste-t-elle.
Le visage de Guy s'attriste.
--Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez montré beaucoup d'affection. Je vous en suis reconnaissant, mais l'affection qu'une petite fille a pour un grand ami n'autorise pas l'enfant à faire souffrir l'homme, ni à lui manquer de respect, par pur caprice, pour se démontrer à elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect tendre que j'ai pour vous, et qu'il faut avoir pour moi. Je vois bien où est le mal: Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et vous ne respectiez pas monsieur Gottfried.
--Vous êtes méchant! dit Nora, frappant du pied.
C'est son mot et son geste habituels.
--Mais, poursuit Guy, il y a une grande différence entre un monsieur Gottfried et moi... nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le voulez bien. Je ne vous autorise pas à me montrer des insolences d'élève indisciplinée. Je désire vous traiter comme une jeune fille que j'aime et que je veux aimer longtemps, et non pas comme un méchant petit garçon indocile et insolent, qu'on aurait envie de battre!
Elle hausse l'épaule violemment:
--De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle, comme un petit serpent corail dressé sur sa queue.
Guy se met à rire.
--Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent... comme un Gottfried... car je me fâcherais pour sûr. Voyons, dit-il,--riant toujours,--retirez-vous le mot «_bête_», qui m'a blessé?
--Je répète, réplique Nora, que la jalousie, c'est bête.
--Au fait, répond-il de l'air d'un homme qui, convaincu tout à coup par l'adversaire, renonce à un point de vue personnel... Au fait, c'est bien possible. Et cela ne vaut pas une discussion... Revenez-vous au jardin? on sert le goûter.
Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de grandes forces, est toute décontenancée de n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un peu inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel. Et comme, à ce moment même, M. Alfred, tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne s'éloigne que lorsque Nora ne peut quitter sans impolitesse le jeune homme en train de lui conter un incident du jeu.
Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux se tournent obstinément vers Guy. Elle n'écoute plus son interlocuteur. Elle ne tient plus en place et trépigne dans le gravier. Quel est donc le spectacle qui l'impressionne si fort?
Guy, là-bas, s'est approché de la femme de l'avocat, et, avec sa jolie aisance, il s'est mis paisiblement à lui faire la cour. Il n'a aucune peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme est, dans le même moment, flattée, charmée, séduite, et répond, du tac au tac, si gracieusement que le diplomate lui prend la main qu'il attire vers ses lèvres, et c'est le poignet qu'il baise. Nora continue à piaffer sur place comme un petit cheval.
Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien haut, devant tout le monde, avec sa dramatique audace de petite fille qui a toujours tout affronté, même la mort:
--Vous, embrassez-moi! lui dit-elle.
On n'en est plus à s'étonner des espiègleries de Nora, et tout le monde se met à rire. Du reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses témérités. Elle le sait bien. Si elle était un peu plus grande, elle n'aurait pas les mêmes droits aux gamineries. De ce qu'elle croit un désavantage physique, elle fait une force et un moyen, la rusée!
--Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est une idée que j'ai. Vous verrez.
Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux, et reste immobile.
Et pour répondre à l'air un peu mécontent de celle qu'elle appelle l'avocate et à qui elle prend son partenaire:
--Nous sommes de vieux amis, vous savez, monsieur de Fresnay et moi. Il y a bien cent ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais huit, n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite! embrassez-moi.
L'air et le ton autoritaires d'une si petite personne sont tout à fait réjouissants.
Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant la petite tête entre ses deux mains, comme on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux joues. Elle, alors, entourant son cou à deux bras, le retient une seconde et lui glisse à l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble:
--Quitte cette femme; je suis jalouse; oui, c'est _bête!_ mais c'est comme ça.
Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout haut:
--Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement vous parler à l'oreille. C'est fait.
Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un air espiègle:
--Surtout, n'en dites rien!
Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se dire qu'il n'y aura qu'une chose à faire: aimer.
LVI
Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt il se persuade qu'il est le plus heureux des hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre. Tantôt il pense que Nora doit enchanter la fin de sa vie, tantôt qu'elle la désolera. Aujourd'hui, il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi; je l'épouserai dans huit jours. Demain, il s'écriera: Je pars, nous étions fous, je n'ai ni l'âge, ni le caractère qu'il faut.
Le temps passe au milieu de ces alternatives d'espoirs et de craintes.
Depuis quelque temps, la villa est retombée à la solitude. Le silence des collines emplit les allées du parc, et le rythme de la mer voisine s'y laisse entendre de nouveau.
Jacques Maurin vient, de temps en temps, voir sa petite amie. Guy le tolère, celui-là, et même lui fait bonne mine.
Nora semble plus gentille avec son père, un peu, d'une amabilité subtile, qu'on sent, et qu'on ne saurait expliquer. Seulement, dès que Guy essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil, prête à donner du bec et des ongles.
Un grave incident survient.
Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque.
--Mais, lui dit François Mitry, il y en avait deux.
Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les mains de Nora un roman suspect, vite disparu, Guy,--qui s'étonne chaque jour d'apprendre qu'elle a lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé Prévost,--soupçonne Nora de continuer à lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres, et en secret. Il en vient naturellement à conclure qu'elle pourrait avoir, depuis longtemps, l'une des deux clefs.
Il pense à lui demander tout gentiment d'avouer qu'elle l'a, mais il se dit avec raison que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de faire entrer cet aveu dans sa confession générale, elle ne voudra pas convenir d'un mensonge ainsi aggravé.
Alors, il médite un coup d'éclat.
Une après-midi, il frappe à la porte de la chambre de Nora; il a son idée.
Brusquement, sans dire bonjour, il demande:
--Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque?
Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur une gravure de Raphaël, _la Vierge à la chaise_, suspendue à la tête de son lit. Ce diable de Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En posant la question, il épiait le petit visage.
--Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit Nora, avec le visage froid, puis irrité qu'elle prend pour mentir, s'imaginant que la dissimulation est avant tout faite de froideur, et que la colère, survenant à point, détourne les gens de leur idée, et (ce qui est juste) leur fait perdre la minutieuse attention nécessaire aux juges.
Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance exagérée, l'éclat blanc qui force le ton de la sincérité, et qui trahit les traîtres. Quand Nora prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent mourir de tristesse! cela l'éloigne tant de lui, l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix, un amoureux ne se méprend jamais; et quand on n'a pas la preuve du mensonge, dont on a cependant le sentiment assuré, c'est un atroce supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la séparation qui semble définitive...
De sa voix fausse par excès de netteté, Nora répète:
--Je n'ai pas de clef!
--Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!... A tout à l'heure, Nora.
Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne brusquement, et surprend de nouveau la direction du regard de Nora, fixé sur le cadre.
--La cachette est là, pense-t-il. C'est clair... La clef, sans doute, est accrochée derrière ce cadre.
Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement. Le visage de Nora s'efforce d être calme et sans expression; il imite assez mal le naturel de l'innocence. Une pâleur légère le couvre, et les yeux affectent tantôt de supporter les regards qui pèsent sur eux, tantôt de les éviter avec indifférence.
Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton triste, il lui dit:
--Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi, et à moi!... Et vous prétendez m'aimer, Nora? Qui aime, se donne; par le mensonge, vous me retirez quelque chose de vous, de votre esprit, de votre cœur, le meilleur de vous; vous me retirez, avec votre secret, mon autorité. Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela, dites? Pourquoi croyez-vous que je vous gronde, enfant que vous êtes, sinon pour votre bien? L'habitude du mensonge n'est pas un des moyens du bonheur, soyez-en sûre, Nora; voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On ment pour échapper à des gens qu'on déteste ou dont on est détesté, mais à ceux qui vous aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous m'avez fait un petit mensonge, j'y pense tout le jour, ma pensée y revient sans cesse, même dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je me dis: Que croire d'elle, puisqu'elle m'a menti une fois? Et, logiquement, tout, de vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus savoir si vous m'aimez, je doute de vos regards, de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle est peut-être fausse, irrémédiablement, par nature, fausse tout entière! Alors, à quoi bon l'aimer? C'est un jeu indigne!
Et d'un ton dur il acheva:
--Voyons, Nora, donnez-moi cette clef...
Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres blanches, prête peut-être à fondre en larmes de rage, se demandant peut-être, en même temps, si elle n'allait pas se jeter repentante au cou de Guy; mais quand il redemande la clef si rudement, elle devient farouche et, le front baissé, comme un petit taureau qui va charger:
--Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez toujours de mensonge... _Ce sera la vraie manière de m'apprendre à mentir!_... Je n'ai pas de clef!... je n'en ai jamais eu!...
Et, comme prise d'une inspiration heureuse, comme certaine de dissiper tous les doutes par ce dernier mot:
--Demandez à Catri! s'écrie-t-elle.
--Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de la belle fierté! bravo, Nora! fait Guy... Ainsi, vous admettez que je peux ne pas ajouter foi à vos paroles, tandis que je dois, selon vous, ajouter foi, en votre faveur, sur votre conseil, au témoignage d'une servante! J'estimerais donc Catri, avec votre consentement, plus que je ne vous estime? Mais, ma pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira pour vous plaire... Ah! pauvre, pauvre enfant! que vous me faites de peine!
--Vous m'en faites bien plus! dit-elle, rageuse, humiliée, mais d'autant plus roidie. Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez jamais...
--C'est le châtiment d'un premier mensonge, poursuit l'impitoyable Guy..... Un mensonge, Nora, est toujours une lâcheté. On ment parce qu'on a peur, entendez-vous, peur d'avouer ce qu'on a fait. Je vous croyais au-dessus de cela!
Et la sachant vaillante et fière, et voulant frapper un coup décisif, il termine ainsi brutalement:
--Vous mentez, Nora, donc vous êtes lâche!
Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il sent que la scène approche du dénouement. L'aveu va éclater, insolent sans doute et rebelle, mais enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il embrassera l'enfant, la bercera de caresses, jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une crise de larmes, détente des nerfs, soulagement du cœur.
Voilà les prévisions et le projet de Guy. Mais l'attitude de Nora, qui semblait tout près de céder, redevient dure brusquement. Elle est reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a des choses plus fortes que moi.» Et l'écolière, habituée à mépriser ses maîtres, murmure entre ses dents:
--Si je suis lâche, vous êtes stupide!
Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence l'exaspère, et qui,--par la taille et la mine, par la nature même de sa faute, de son entêtement, de sa sottise,--lui fait l'effet d'une gamine de dix ans... Ah! s'il avait une enfant pareille, certes il la punirait!... Comment la punirait-il?... Il éprouve le mouvement d'indignation d'un père qui croit, une fois par hasard, la correction matérielle nécessaire; et, avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de paternité où il est, il a levé la main sur Nora... Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est levée contre elle..... mais ne retombe point. Ce n'est qu'une menace un instant suspendue...
Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant, Guy s'attend à une scène effroyable. Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle, Nora; il vient de l'oublier. N'a-t-elle pas seize ans et demi? La fierté et la dignité vont avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux Guy est compromis. Toute réconciliation sera impossible entre Guy et Nora...
Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant que s'il avait été frappé, s'apaise instantanément. Un sourire doux et bon détend les lèvres amollies et humides. Les yeux noirs s'emplissent d'une âme attendrie qu'on ne leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy avec amour, se jette contre lui, se caresse à la poitrine du maître, et, du ton dont elle dirait: «Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle a murmuré, heureuse, toute câline:
--Oh! tu es méchant! tu me bats!
En même temps, le petit bras tendu s'élève, et la main mignonne désigne un point du mur que la menteuse aurait honte de regarder... C'est bien cela! elle indique le cadre derrière lequel est accrochée la clef, dérobée depuis longtemps, la clef des bons et des mauvais livres.
--C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage caressant, avec un fond de menace sérieuse. C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il faudra faire. Nora n'est qu'un petit cheval rétif... Eh bien, Guy achètera des cravaches neuves, toutes mignonnes...
--Non! non! dit Nora, heureuse de n'être qu'une petite fille entre les bras paternels de Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai!
Il la sent glisser irrésistiblement entre ses bras; elle se met à ses genoux qu'elle enlace. Il la relève, tout attendri...
Nora n'a pas connu dans son enfance ces surveillances et ces châtiments où les petits sentent très bien la tendresse protectrice. Alors, un peu tard, elle se rattrape; et elle crie, dans son cœur, au seul être qu'elle aime: «Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la protection et l'amour qu'on doit à tous les faibles pour les secourir contre eux-mêmes!»
Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne Nora est loin d'être vaincue. Et ce qu'elle cache dans l'ombre des bras de Guy,--c'est, déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une revanche. Le jeune animal instinctif qui est Nora, déjoué dans sa ruse, se demande curieusement si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle... Cela aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy, ce Guy bien-aimé! Mais il l'a attaquée en traître, par surprise... Ah! si on voulait!... ce serait un jeu comme un autre, plus amusant qu'un autre, de chercher à savoir qui est le plus malin, de la petite fille ou du diplomate... Dans l'ombre des bras de Guy où elle a caché son visage, Nora se sent un sourire...
LVII
Peu de temps après, Guy, un soir, dit à Nora:
--J'ai passé ma journée à Hyères, Nora, et j'ai acheté.... devinez quoi?
Nora le regarde. Il sourit avec une malice qui parle clairement... Elle a deviné!
--Ce n'est pas vrai! dit-elle.
--Je ne mens jamais, moi! répond Guy.
--Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil se fonce.
Elle hausse l'épaule et frappe du pied.
--Elle est solide, ma petite cravache, ajoute Guy... Voyez plutôt.
Sur la table, près de Nora assise, il pose la cravache. Nora la regarde un instant de côté, d'un air farouche, puis la saisit à deux mains et s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que la ployer. C'est une excellente cravache. Pourtant, à force de la tordre en tous sens, elle l'a mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin.
--Oh! dit placidement le terrible Guy, qui l'a regardée faire, en souriant,--j'avais, parbleu! prévu cela et j'en ai rapporté, Nora, toute une provision.
Il se lève, prend une autre cravache dans le tiroir d'un bahut où il les a toutes enfermées, et va la déposer sous les yeux de Nora, à la place même où il avait mis la première.
Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air farouche, d'un regard de côté, puis s'en empare, et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent sur lequel elle vient de lire: _Aimer, Obéir_.
Et comme il s'avance vers elle, elle prend les deux mains de Guy, et, dévotement, longuement, les baise, encore et encore!..... Et Guy, enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer pour elle!
LVIII
C'est une terrible petite personne que Nora, un mélange singulier d'instincts impérieux, d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour, de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître, elle le sait et n'en veut point, mais elle a peur de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase, après les révoltes, en des humilités inattendues, qui le charment, l'attendrissent, le rendent tout entier, d'un seul coup, à celle dont, par instant, il se croit détaché pour toujours.
--Je vous ai acheté une poupée, Nora.
Une poupée! Nora est furieuse!
--Vous vous moquez toujours de moi, Guy!
Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé la mesure... Il change brusquement de langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand c'est pour le bien d'une enfant qu'on aime. Ainsi pense le diplomate.
--Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi ma mauvaise plaisanterie.--La vérité, c'est que j'ai promis une poupée à la petite fille d'une personne de mes amies dont je vous ai parlé et qui habite Hyères en ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez bien, pour que mon cadeau soit moins banal, habiller ma poupée de vos jolies mains.
--Ça, je veux bien, dit Nora rassurée.
--En même temps, je vous ai rapporté à vous un petit cadeau: un nécessaire avec lequel vous coudrez, j'espère, le trousseau de mademoiselle Debois... (c'est le nom de la poupée). Il y a des ciseaux, un dé, un étui, un poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il y a cent ans, à quelque douairière en cheveux poudrés.
Et voilà Nora qui taille, coud, brode et repasse même le trousseau de Mlle Debois.
Mlle Debois est une poupée de très grande taille.
Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite maman. C'est, il est vrai, un charmant spectacle.
Cela dure une semaine, au bout de laquelle Guy déclare que la poupée est bien pour Nora, non pas pour une autre, et qu'il est heureux de la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue. Il ajoute qu'il a pu juger de l'habileté de Nora à tailler et à coudre, qu'il en est ravi, et qu'il la félicite sincèrement.
Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare qu'elle n'est plus une petite fille, que Guy l'a trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour «de vrai!» un enfant à elle... Elle l'élèvera mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne mentira pas, comme Guy vient de mentir à Nora!
Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux pieds, et elle lui casse la tête contre le marbre de la cheminée.
Guy trouve cette violence déplorable,--mais Guy est faible, il aime, il est amusé, il finit par admirer les sottises qu'il prétend blâmer. Et, en souriant, il conclut à part lui que Nora pourra faire une excellente petite mère, et qu'il est temps de demander sa main à M. Mitry. Sans doute il n'a pas réformé son éducation. Sans doute il y a, de temps à autre, dans les yeux de Nora, de brusques montées d'on ne sait quelles ténèbres où flottent d'inquiétants appels, peut-être la puissance des trahisons, à coup sûr l'incertitude de l'instinct, l'onde trouble du féminin éternel,--mais Guy a toujours cru que l'amour entier d'un cœur d'homme, sain et sûr, est plus puissant que toute la femme, et lorsque Nora sera complètement sienne, il deviendra, sans peine,--rien n'est plus certain,--le maître triomphant.
Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps, été trop aimé, pour croire autre chose.
LIX
Depuis une heure, Guy cause dans le parc avec Mitry.
--Mon cher Mitry, ma résolution est prise. Le professeur vous demande la main de sa petite élève... J'aurai encore bien de la peine pour faire de cette enfant une femme à peu près civilisée, mais cela ne m'effraie plus autant. La nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, me la donnez-vous?
François Mitry était profondément ému.
--C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez la chose, n'est-ce pas?
Après un silence, il ajouta:
--Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez tout de suite de cette maison de deuil où j'achèverai mes jours, je le sens, comme un vieux misanthrope solitaire, vaincu par la vie... Mais si jamais elle exprime un désir de me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui aurez tout expliqué, elle pardonne..... vous me la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher Guy?
Guy serra la main du pauvre homme en silence.
Le père dit encore:
--Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon ami, méfiez-vous de la jalousie..., c'est elle qui a fait tout mon malheur!
En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher de se rappeler celles que le même Mitry lui avait dites, peu de temps auparavant, à propos des audaces de Nora: «Vous voyez bien qu'il faudra se méfier!»
Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, et vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de lui-même... Et c'était là tout le viatique qu'il emportait dans la difficile route par laquelle il irait à la recherche du bonheur, pour elle et pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude, mais il était brave. Il se comparait secrètement, non sans orgueil, à ces marins qui mettent à la voile et quittent le port précisément un jour de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait bien qu'il le serait cruellement,--mais amoureux, il l'était avec délices.
LX
Nora, en compagnie du petit leveur de liège, s'avançait. Mitry s'éloigna. Elle s'avançait, tenant entre ses mains l'écureuil qui, dans ses faveurs, avait remplacé le lièvre défunt... Le pauvre petit lièvre, avec ses bonds désordonnés, avait fini par se casser la tête contre le plafond de sa cage.
--Voyez comme elle est jolie, ma petite bête! dit Nora.
Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à la grande queue fauve et noire, qui, provisoirement familier, une amande entre ses doigts griffus, grignotait.
--Nora, dit gravement Guy,--sans s'occuper de la présence de Jacques pas plus que des mines drôles de l'écureuil,--Nora, mon enfant, vous souvenez-vous de tout ce qui a été dit entre nous, depuis quelques mois?
--Oh! oui! fit-elle.
Et son beau regard noir se leva, plein d'amour, sur les yeux de son ami.
--Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement de votre père, à qui je viens d'en parler,--vous deviendrez ma petite femme, Nora... Est-ce que vous le voulez, dites?
De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa tomber ses deux bras, d'où l'écureuil s'échappa; et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin, il disparut en quelques bonds au faîte des arbres.
Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis il baissa les yeux et les tint fichés en terre.
--Eh bien, Nora? insista Guy.
--Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa voix musicale, fine et pénétrante,--oh Guy!... je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais bien trop méchante!
Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy vers sa bouche et murmura:
--Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je t'ai promis... Je serai si sage, tu verras... si sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup!
Alors, avec un secret mouvement de jalousie, il s'aperçut que Jacques pleurait.
--Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il presque brutalement.
--C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle va être heureuse avec vous!.... On a toujours été si méchant pour elle, excepté Jupiter et moi!
Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge... Saura-t-il la rendre heureuse? il le souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est seulement certain de souffrir. Elle est si jeune! Il se sent déjà si jaloux!... Saura-t-il ne pas la martyriser?...
Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de son mariage. Il ne pense pas à autre chose, tout en admirant une petite Nora nouvelle, toute blanche, la mine étonnée et grave sous le grand voile qui l'enveloppe, qui la prend comme un filet prend un papillon.
François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé de Cogolin fait un long sermon, et Catri pleure aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine.
La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et, sous le voile immense, aux grandes cassures rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs fois des mouvements vifs et menus de petite bête libre, vite réprimés et si drôles, que, malgré leurs soucis, le père et l'époux enchantés, échangent un sourire.
LXI
Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu de jours.
Il lui parle.
Elle écoute avec son air, charmant et grave, de petite fille qu'on a habillée en dame avec des robes trop longues.
Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite femme tous les détails du roman de Mitry.
--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite Nora? Afin de bien juger, oubliez un instant que je parle de votre père. Un homme croit en sa femme; il l'aime passionnément, et quand elle est morte, il découvre que, pendant neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne... Son enfant n'est plus son enfant!...
--Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible et je plains le malheureux. Et cependant...
--Cependant quoi?
--Il devait croire en lui-même, en lui et en elle, et brûler les lettres.
--Mais le feu vite éteint les lui a rendues!
--Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant l'épaule.
--Mais la passion, la jalousie, Nora?
--Je parle selon ce que vous m'enseignez, Guy; il devait brûler les lettres. Une femme, une morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur s'en est suivi.
--Et c'est tout, Nora?
--Tout?... comment?
--Vous n'avez rien d'autre à me dire?... Votre père, Nora, ne vous fait-il pas pitié?...
--Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque comme un étranger... C'est à peine du reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez, Guy,--laissons ce sujet.
Et elle ajoute, d'un air profond:
--Il y a des choses qu'on ne refait pas.
Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et pourtant,--chose étrange!--cette inflexibilité ne lui déplaît pas absolument. Même dirigée contre un père, cette sévérité nette sur une question de devoir, d'amour et d'honneur, lui semble avoir du bon. Enfin Nora _n'aime que lui_, voilà ce qui le charme surtout!
Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à coup:
--Commettriez-vous une infamie pour moi, Guy?
--Vous ne la demanderiez pas, dit-il.
--Si! si! je veux toutes les preuves d'amour... Celle-là, je ne la veux pas en ce moment, mais il faut que je sois sûre que si je le demandais, vous manqueriez pour moi à vos plus graves devoirs!
Avec toutes les peines du monde, Guy empêche que cette conversation ne dégénère en querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce au hasard le nom d'une femme qu'une aventure retentissante livre en ce moment aux curiosités publiques... Les débats du procès en divorce, rapportés par les journaux, révèlent des intrigues basses, assez compliquées.
--Avez-vous lu ce procès, Nora?
--Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est le ton scandalisé de vos journaux là-dessus... Tout le monde sait bien pourtant que la plupart des femmes en sont là!... Le fait,--conclut Nora,--est aussi fréquent qu'il est naturel!
Guy est stupéfait de ce ton d'expérience. Nora professe son opinion avec un calme ingénu, qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses anciennes idées de célibataire! Il trouve inouï que Nora les ait, blessant qu'elle les professe,... et touchant qu'elle les avoue!
L'unité morale est loin d'être faite en Nora. Des volontés parfaitement contradictoires sont en elle, et il peut être déconcertant de l'écouter. Sa nature primitive la sollicite vers la passion pure, amour, haine, colère, rancune; sa nature acquise, celle qui se développe en elle au contact de l'homme à qui elle veut plaire, lui donne parfois les attitudes d'une tendresse, d'une générosité, d'une noblesse qui ne sont pas siennes encore.
Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une petite âme obscure, toute d'égoïsme et de ruse, formée par les seuls éléments et instruite par Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment, naissante encore et nébuleuse, qui lui vient de Guy... et même de Jupiter.
Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge hélas! et parfois s'épouvante.
LXII
C'est une terrible chose que de s'abandonner tout entier à l'amour, à la jalousie, aux visions qui en sortent, fumées de ces grandes flammes.
Guy, bientôt après les premières ivresses, après les heures d'oubli infini, éprouva ce qu'on pourrait appeler la peur d'être heureux, et il se mit en devoir de gâter son bonheur sous prétexte de le rendre plus parfait. Vouloir le parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord comment et pourquoi il n'était pas complet?
Nora, il faut le dire, se chargea très vite d'aviver ses inquiétudes, avec des mots téméraires ou insolents, avec des entêtements et des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle révéla presque tout de suite les fonds les plus cachés de sa nature d'enfant gâtée, volontaire, contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain, qu'elle cherchait à voir si la volonté et les résistances du maître étaient de bon aloi. Lui, il eut peur d'abord de se trouver en présence de l'irréductible... Et maintenant une lourde porte s'était refermée derrière lui. Il était pris dans une cage étroite avec le petit léopard armé de dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était au moins compromis. Le regret de n'avoir plus beaucoup de temps devant lui pour lutter, aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le cœur comme une flèche. Il se mit à analyser, trop subtilement pour sa joie, les moindres incidents de la vie, les traits les plus fugitifs du caractère de sa petite femme.
Guy, bien inutilement, employait toute la puissance de son imagination à scruter le passé de Nora, à deviner sous quelles influences, grâce à quels faits, à quels actes, à quelles leçons, ce caractère s'était formé. Il maudissait quotidiennement et Mitry et Jacques et Gottfried,--puis songeait parfois que si Nora n'eût pas subi les injustices du père, si elle n'eût pas reçu une éducation funeste, elle ne serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas jetée, réfugiée entre ses bras; et il était forcé de bénir ce qu'il détestait.
Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui revenait trop souvent. Il s'interrogeait sans fin sur eux, il s'emportait à douter de Nora. Jusqu'où étaient allées ses curiosités? Alors c'était en lui des élans de haine contre ceux qui avaient transmis à cette enfant une expérience qu'il ne parvenait pas à mesurer.
Elle lui semblait profonde, cette expérience, à en juger par certains regards, par certaines paroles de Nora, qui contrastaient, même aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé encore par la petitesse de sa taille.
Dans les conditions précises où il se trouvait, il comprit la vie amoureuse comme un duel de toutes les secondes, acharné. Laisser prendre de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de résister à la passion, gardait pourtant, au plus fort de ses entraînements, le plus étrange sang-froid, c'était se vouer par avance à toutes les défaites. Qui donc allait être terrassé, de la bête ou du dompteur? Toute sa vie lui parut résumée dans cette question.
Il s'était promis à lui-même, il avait promis au malheureux François Mitry de tout mettre en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une éducation trop libre, pour lui faire comprendre (selon ses propres paroles) les devoirs et l'idéal. Cette mission qu'il s'était donnée était trop d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses volontés de seigneur et maître, avec ses aspirations de jaloux autoritaire,--pour qu'il y manquât.
Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il engageait, une de ses infériorités serait la surprenante facilité avec laquelle l'homme oublie les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut bien paraître les oublier elle-même. Les plus lancinantes douleurs physiques sont ainsi abolies dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent.
Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or, Guy pensait avoir besoin de se rappeler les moindres traits du caractère de Nora. Il s'était surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait rien. Il s'étonnait parfois de ne plus tenir aucun compte de tel grief dont il avait beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait, l'enchantement lui venait et il ne savait plus rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément.
Aussi, afin de s'armer contre les défaillances de sa mémoire d'amoureux, il prit en habitude de noter presque chaque soir ses émotions de la journée.
Il eut recours plus d'une fois à ce journal pour y rechercher une raison de s'affermir contre la terrible petite sorcière, aux heures où elle prenait des airs attendrissants de petit ange plein de candeur.
LXIII
FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY.
La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois plus. Une sorte de fatalisme se dresse en elle devant tous mes efforts. Elle a pour mot favori: «Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa faute. Elle ne se croit pas libre. Dès lors, elle ne l'est pas.
* * * * *
Le mensonge est chez elle une spontanéité violente et sereine. Un réflexe. Comment changer cela? Elle ment comme on cligne des yeux. L'habitude de se cacher est invétérée chez elle. Quand elle ment, l'œil se ternit d'un trouble neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle a menti, mais, pour que ma certitude fût efficace, il faudrait chaque fois _prouver_ qu'on sait. Comment le faire, si, tout certain qu'on soit du mensonge, on est pourtant sans preuves positives?
... Et puis comment croire à la menteuse quand elle dit la vérité!
* * * * *
Je l'aime avec découragement.
Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de moi toute espérance de la changer selon mon cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens aussi que, modifiée à ma guise, je l'adorerais définitivement comme la chose, l'âme conquises, comme la femme la plus vraiment à moi de toutes celles que j'ai connues,--ma création.
* * * * *
Au fond, mon goût des pudeurs délicates, jolies, lui semble encore un peu bien ridicule. Elle ne s'en cache pas toujours assez... A l'occasion une raillerie lui échappe. Elle a alors la plaisanterie lourde, inutilement grosse, inattendue en regard de sa gracilité physique. Et quand on la lui reproche elle insiste, défend sa phrase, l'aggrave en s'efforçant de la légitimer.
* * * * *
Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant notre mariage, en présence d'une faute d'enfant qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié qu'elle n'est plus une enfant et j'ai levé la main sur elle!... Elle a attendu la punition avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme un témoignage d'amour. Elle en aimait la justice. Elle aime aussi à sentir que la force qui marche contre elle a été mise en mouvement par elle, mais que cela est loin des tendresses douces que je voudrais!
* * * * *
Doucement, doucement te bercer, faire que tu sois mon enfant d'esprit, d'âme et de cœur, n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu jamais la joie toi-même, à travers moi? Pourquoi, même dans mes bras, habites-tu un monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me suis-tu pas où je t'entraîne? Pourquoi ne m'y devances-tu pas, même, puisque je t'ai montré d'avance tous mes chemins?
Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant, d'un air méchant, qu'elle était lasse. Pourquoi? Quel visage m'apportera-t-elle demain matin?
Petite âme damnée, si tu veux me suivre, je te donnerai deux ailes fines, des ailes pour le ciel,--la tendresse et la bonté.
--«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.»
* * * * *
--«Il faut savoir se commander. Abdiquez, enfant chérie! Laissez-là l'orgueil--pour l'amour.»
--«J'ai un si vilain caractère!»
Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de renverser les verres (nous étions à table). Ah! chère petite! combien ce mot a dû vous coûter! je le bénis.
* * * * *
Si elle laisse échapper une de ces expressions triviales qui choquent si fort dans une jeune et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me plaire, de se rattraper vivement, et il lui est arrivé d'ajouter alors, bien vite, en se mordant les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en fait deux, mais la dernière est si ingénue!
* * * * *
Une véritable enfant, distraite quelquefois par un rien de choses très importantes qui devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle parlera juste, honorablement, fièrement,..... à condition que l'amour ne soit pour rien dans l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté, alors son jugement se trouble. Ces choses n'ont pas l'air d'être capitales à ses yeux. Elle paraît même ne pas voir que la probité est aussi du domaine de l'amour... Quel supplice!... Il y a du Gottfried là-dessous.
La déférence mondaine la plus simple qu'on doit à l'homme âgé ou de quelque marque, elle paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant joli, chez les êtres jeunes, la modestie en présence de ceux que la vie a instruits, endoloris, accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance est, chez elle, d'une précision coupante qui, en de certains moments, lui ôte du charme, de la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant, la virilise, lui donne une allure «garçon», et cela, en même temps, la vieillit.
* * * * *
Hélas! à propos des plus petits incidents, ne jamais se trouver en présence d'explications simples comme la simplicité, droites comme la ligne droite!.... Ah! Gottfried!
* * * * *
Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal que j'ai choisi et toujours suivi. Elle ne peut être à moi et rester libre de moi.
* * * * *
Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante, silencieuse, avec des transparences aux lèvres, sur les joues.
--Bonjour, Nora.
Elle a pris un air mutin que son air souffrant rendait exquis de grâce. Ses petites révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes. Je lui ai dit:
--Ne sois pas malade. De te voir si pâle, j'ai mal, moi aussi. Tiens, je t'aimerais mieux méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée ainsi par le mal... Sois méchante, je t'en supplie!
Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce baiser sur ma main me ravit toujours... Il me semble que je suis le seigneur et qu'elle est ma petite esclave, dans un pays de rêve, où l'amour est roi.
* * * * *
Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais souffrir. Je dois me méfier de moi, prendre garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue d'en faire une belle et noble créature morale que je la harcèle de mes reproches, que je la tourmente avec mes chimères? Non, non, je la veux noble et belle, il est vrai, mais pour moi. Oh! le sauvage égoïsme d'amour, protecteur des races!... Oui, je la veux mienne avant tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur elle ma marque, ma griffe. A l'idée qu'elle pourrait m'échapper, je me sens devenir cruel. Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi, puisque dans peu d'années,--en mettant les choses au mieux--nos âges brusquement vont nous séparer!... Cette idée m'est insupportable...
J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli, et, comme elle était restée jeune et belle, je l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi.
* * * * *
Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma vie qui prévoit le déclin veut se résumer, se reconnaître entière, dans une grande seconde d'amour et d'adieu, afin de recommencer par un être nouveau... Oh! ce rêve!... Il me semble que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et dans le mien.
* * * * *
La vertu heureuse du mystère d'amour ne s'éprouve entière que si l'amour est respecté en tant que mystère.
Les mots même qui nomment les choses de la volupté la détruisent en la précisant dans le sens sacrilège d'une trompeuse connaissance. Une véritable déchéance commence au calcul sur le plaisir, à la fausse précision des idées sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme et qui contient le secret des immortalités. Avoir du respect pour l'inconnaissable, c'est être en règle avec tous les dieux possibles.
Une expérience raisonnée, fût-elle purement théorique, a défloré la vierge, qui ne se retrouvera vierge «ou virginalement femme» que par un miracle de l'amour... Puissances inconnues de la vie, nobles et mystérieuses voluptés qui créez la forme, ouvrières de toute chair, matrices de toute pensée, je l'attends de vous, ce miracle. Rendez à l'enfant le trouble hésitant, l'incertitude tremblante du cœur... Aux yeux ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des faits, sur le net contour des choses, qui nous en dérobe le sens, rendez la demi-ombre des lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le bonheur y habite.
.... Oh! si tout mon cœur allait lui être inutile!
* * * * *
Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés, elle ne peut être gardée que par l'amour... Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans.
* * * * *
J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à l'endroit profond.... Je me sens roulé par la grande vague.
LXIV
Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment trop inquiet, se plaignait qu'il la tourmentât avec mille chimères, mais c'est par là que, sans y mettre d'habileté, il la séduisait sans cesse, qu'il allait la tenir en haleine, renouveler en elle à toute heure cet espoir de faire, au cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles, cette curiosité d'amour, qui seuls retardent les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée dans les tempêtes, elle désirait parfois, comme le mousse des navires de légende, le repos sur la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait eu la nostalgie des tourmentes, des horizons mobiles, perdus et toujours fuyants.
Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies de Guy, c'était le silence où elle semblait s'être retirée de parti pris, depuis la grande effusion dans laquelle elle s'était donnée tout entière.
Vainement il l'interrogeait sur elle-même. Elle répondait par monosyllabes, éludant toutes les questions.
Cette réserve absolue irritait le malheureux. Il aurait voulu on ne sait quelle confession générale qui lui aurait livré tout le passé de cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette âme, il aurait voulu l'explorer en tous sens, à sa guise, à toute heure, y visiter les plus obscurs recoins, la connaître comme un autre soi-même, bref, y régner.
Mais les grandes effusions jamais ne revinrent. Ce qu'il possédait, c'était bien, de toutes manières, un trésor enfermé.--On ne lui donnait ni les moyens, ni le droit de le voir, de le compter pièce à pièce... Et cependant les jours, irréparablement, fuyaient...
--Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle donc à me cacher?
Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried, un Louvier, ou quelque inconnu, plus heureux que lui-même, avant lui... Alors il désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible de s'emparer complètement d'une âme engagée sitôt en de tels souvenirs premiers...
Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite, elle avait compris ce qui déplairait à Guy, dans l'histoire de sa petite existence personnelle. A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé en lui racontant en détail ses promenades libres avec Jacques, et surtout les vulgaires et malsaines conversations de Gottfried, ses théories corruptrices, ses entreprises de faune qui, maintenant encore, la faisaient rire au lieu de lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu quelque chose, et craignait de s'amoindrir en l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui croyait aux amours durables!), son goût pour la justice, pour l'honneur et la probité,--qu'il avait su servir jusqu'à sacrifier sa haute situation dans les affaires publiques, était si loin de l'idéal que son professeur velu définissait: «la vision égoïste et solitaire des plaisirs que l'on souhaite!» A quoi bon conter certaines choses à qui devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner d'elle? Elle éprouvait d'ailleurs quelque peine encore à admettre les belles idées de son Guy. Cette enfant trouvait cet homme un peu bien sentimental, chimérique, puéril dans sa conception de la justice, de l'amitié, de l'amour. Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en excellent français. Cette amoureuse, à la fois dévouée et indépendante, n'acceptait pas son Guy tout entier.
Les leçons de Gottfried avaient agi fortement sur son cerveau tout jeune, tout malléable. Le pesant raisonneur lui avait soufflé un tel esprit de négation, que, malgré l'amour, elle discutait encore en elle-même les générosités de Guy. Voilà le fond des résistances qu'il ne s'expliquait pas complètement. Elles s'ajoutaient aux rébellions d'une nature de sauvage que rien n'avait domptée, qu'on n'avait jamais courbée à l'obéissance...
Puis, quand elle commença à porter la marque de Guy, à retrouver en elle, par instant, des pensées qu'elle reconnaissait comme venant de lui,--alors, elle ne voulut pas avouer sa défaite, l'orgueilleuse petite femme.
Enfin,--raison suprême des silences de Nora,--cette enfant bizarre, si prompte à courir demi-nue sur les plages libres, en plein soleil, cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même offerte, chez qui l'époux n'avait trouvé ni hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse ignorante des pudeurs physiques, avait une invincible pudeur d'âme, dont Guy était loin de se douter! Elle aurait voulu quelquefois dire à l'aimé bien des choses très jolies, très douces, nuancées, qui s'exprimaient avec des mots dans le secret d'elle-même... Une honte singulière la retenait. La phrase, flottante sur ses lèvres, retournait vite au silence de son cœur, comme effarouchée. Montrer son âme, elle ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait une sorte d'effroi. Elle l'avait livrée un jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du désespoir, comme les femmes noyées livrent leurs corps.
Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait bien qu'elle faisait du chagrin à Guy, et ne pouvait s'en empêcher. Les mots par lesquels s'exprime le sentiment avec ses variations, lui paraissaient d'ailleurs si difficiles à assembler! Cette romanesque avait peur de faire des phrases de roman... Si elle allait y être gauche, maladroite, paraître prétentieuse! S'il allait se moquer d'elle! Certes, elle était plus sûre de la pureté de contour de ses mignonnes épaules, que de la correction de sa phrase. Et, malgré son grand désir de plaire au bien-aimé, elle lui cachait, la plupart du temps, les meilleurs mouvements de son âme, dont elle avait honte parce qu'elle avait appris à n'estimer que les idées prétendues positives.
Toutes les autres provoquaient son ironie. Son sentiment, avoué une fois pour toutes, la violence, les infinis ondoiements de son amour,--bien qu'elle en éprouvât dans son cœur la réalité quotidienne,--lui semblaient des choses un peu folles dès qu'elles s'expliquaient au moyen des mots; des choses qu'il fallait cacher à celui-là même qui, en les exprimant pour son compte, la charmait!
Un jour, Guy lui reprocha plus vivement que de coutume son mutisme obstiné.
--Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me parlez plus, Nora. Suis-je aux côtés d'un spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce mystère m'est plus précieux encore que votre personne... Si vous ne me donnez que celle-ci, si vous reprenez votre personne morale, si vous séparez l'une de l'autre, que faites-vous de celle qui ne m'appartient pas? Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque, pressée entre mes bras, vous demeurez obstinément silencieuse!... Vous ne savez pas aimer, Nora! Vous n'êtes pas mienne!
Une heure après, comme il était dans sa chambre, elle lui fit porter, à l'heure du courrier, en même temps que ses journaux, une lettre.
... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première fois qu'elle lui écrivait! Il lut, en souriant de bonheur:
«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous à vous dire des choses que vous devriez savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas allée à vous de moi-même? Croyez-vous que je n'aie pas su ce que je faisais?... Oui, j'ai parlé une fois sans réserve... Il le fallait alors, puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce jour-là je vous ai donné toute mon existence. Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai donnée de tout mon cœur, parce que je vous aime,--de ma volonté absolument libre,--influencée uniquement par mon amour. Oui, j'ai voulu être la seule et unique nonne de votre couvent cloîtré. Je l'ai voulu. Quel meilleur emploi pourrais-je faire de ma vie, que de vous la consacrer? Je vous ai dit, un jour où vous vouliez vous en aller de moi, que je vous aimais, je l'ai dit, et mon cœur ne changera plus. Cependant vous doutez toujours, vous doutez de mon cœur, de mes sentiments, de mes résolutions. Et pourquoi, Guy? parce que j'ai reçu une éducation mauvaise dont je ne suis pas responsable; parce que j'ai été malheureuse toute petite, et que j'ai appris de bonne heure à me défendre par la fausseté, par les mensonges et au besoin par l'insolence, la révolte et la menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé devant vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous donc pour en douter, ô mon cher malade d'amour?
«Vous vous y prenez souvent très mal avec moi, Guy, quand vous voulez une chose... Vous répétez trop de fois les mêmes reproches; cela, à la fin, impatiente, irrite, et je fais alors,--bien malgré moi, Guy,--tout le contraire de ce que vous voudriez, de ce que je veux avec vous, pour vous. Je vous l'ai dit: il y a des choses plus fortes que moi. Arrangez-vous pour être plus fort qu'elles! Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? je ne connais rien de plus exaspérant parfois!... Souvent il arrive,--comme j'ai un diable,--que je ne peux pas résister au plaisir de discuter vos idées... Je ne le ferai plus, je vous promets, du moins dans la limite du possible; je m'appliquerai à être une chose soumise et résignée. Seulement il y a des moments où je ne peux pas.
«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous êtes méchant. Vous doutez de mon cœur, de mon amour, de l'amour de Nora, vous en doutez, Guy! Quelle vilaine imagination il a, mon Guy! Il doute toujours et encore; il ne veut pas croire que sa petite est à lui, à lui toute, comme elle ne pourrait pas l'être plus! et mon Guy croit qu'un pareil amour se renverse et finit pour un rien! Mais, mon Guy, vous me feriez tout ce qu'on peut faire de vilain,--que je vous aimerais encore toujours de même, au nom du passé que nous aurions eu ensemble, des douceurs, des tendresses infinies que vous m'avez données; et mon Guy peut croire que l'on oublie tout ça, comme un oiseau qui part... mais même les oiseaux reviennent toutes les années au nid... Alors, vous voyez? Moi, je sais bien: vous n'avez pas eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et toute la sève d'amour vous est restée, et voilà, alors, mon Guy est emporté, mon Guy est violent. Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu, j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans, j'ai voulu mourir, et je vous ai dit pourquoi; parce que mon père embrassait Marthe... je l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si ma mère avait senti par mon cœur! j'ai donc souffert autant et plus qu'une femme trompée; j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que bien des vieilles femmes. Alors, vous, vous êtes un commencement d'automne avec des ardeurs de printemps; moi, je suis le printemps avec des mélancholies douces et tristes d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous nous aimons si bien, tant et tant et si fortement, quoique vous sembliez croire que je ne comprends pas.
«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer bien; moi, je vous ai donné mon cœur, je vous l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour toujours.
«TOUJOURS, ça contient tout, ce petit mot, toujours... Je vous embrasse de toute mon âme,
«Votre petite NORA, qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel.
«_P.-S._--Et puis, moi, j'aime mon Guy plus que tout, et je suis à mon Guy comme un singe enfermé est à sa prison, comme un bateau en voyage est à la mer, comme une fleur du jardin est à la terre, comme une mouche qui vole est à un oiseau qui passe, comme une étoile est au ciel, comme un chien est à son maître, comme une souris attrapée est au chat qui la mange.
«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit bateau, la petite fleur, la petite mouche, la petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite souris, la petite fille à mon Guy, toujours, toujours, toujours, toujours.»
LXV
FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY.
Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; je tenais la lettre à la main.
--Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande lettre.
Et je commençais à lire tout haut, mais elle a crié:
--Non, non! tout bas, tout bas!... et pas devant moi, pas devant moi!
J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est emparée de la lettre. Il a fallu gronder, exiger... Elle me l'a rendue toute froissée.
--Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous tous les jours à me dire, à me donner de votre bouche, ce que ce papier m'apporte: l'expression de vos sentiments profonds?
--Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle avec ce ton d'enfant gâtée, mal élevée, sauvage... dont j'enrage, et qui lui va si bien.
Tout à coup, j'ai dit:
--Tenez, lisez-moi cela vous-même.
--Non! oh, non!
--Comment! toujours du refus, Nora? Ah! qu'il est facile, paraît-il, de donner ses lèvres, ses bras!--mais sacrifier un peu de son orgueil, donner son âme, vouloir ce que veut l'ami, non! c'est trop, cela!
--Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce que moi je veux?
--Parce que je suis l'homme, l'époux, le grand aîné, la volonté qui dirige; je sais où je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, et ce sera peut-être une bonne, une heureuse petite maman. J'ai besoin de connaître ce qu'il y a sous votre front, et même de quel style vous écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.
--Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement pour me tourmenter, puisque vous l'avez déjà lue?
--Je la comprendrai mieux, lue par vous, Nora.
--Non, non!
--Encore!
--Non, je vous en prie... Non, je ne veux pas... Un autre jour!
--Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la main ses beaux cheveux (et j'entendais que ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie, je ne veux pas trop vous demander. Cette promesse me suffit... Un autre jour.
J'étais très ému, je sentais mes yeux se mouiller. Elle a vu mes yeux humides, et alors:
--Tout de suite, si vous voulez, Guy.
Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, timidement. On eût juré qu'elle épelait... Oh! la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité surtout quand sont venus les passages où elle parle de printemps et d'automne, d'oiseaux et de _mélancholie_, avec un _h_.
--Pourquoi avez-vous hésité, Nora?
--Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est pas vrai, d'abord, ce que je dis des oiseaux. C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez simple, j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... Et puis... je crois bien que j'ai mis tout cela pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie, moi... Je suis contente ou mécontente, et calme ou en colère,--mais, non, en vérité, je n'ai point de mélancolie... J'aime bien mieux le post-scriptum, qui est un enfantillage, pour vous faire sourire. (Sur le mot enfantillage, elle a pris un air sérieux, des plus comiques.) Vous comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire avec toutes ces belles phrases. J'ai voulu dire que j'ai connu des tristesses qui me rapprochent de vous... Vous m'aimez si tristement!... Pourquoi si tristement, dites, mon Guy? je ne pourrai donc pas vous rendre heureux, jamais?
J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, me devenait une joie suprême.
* * * * *
Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, _pour la première fois_, sans emportement, livrée à moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé avec émotion, entraîné.
Et,--le voilà, le miracle!--à mesure que je parlais, ses yeux toujours si hardis se sont baissés; les paupières,--presque toujours immobiles,--ont palpité; une rougeur a coloré ses joues. C'était un exquis spectacle... Pour la première fois, j'avais l'impression de voir en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, hésitante, pudique, aimante, donnée et retenue, étonnée de ne plus être à elle-même.... Je soulevais un voile--non pas physique, bien mieux que cela!--et je voyais un peu du mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à elle-même, un peu de l'âme toute nue!
Je le lui ai dit avec un emportement sourd, contenu involontairement, j'étais enchanté, ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant d'une joie virile, profonde. Ève était là, revenue pour moi. Je me suis mis à genoux devant elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon triomphe, heureuses pourtant de sa défaite; ses mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux brillants nageait dans une tendresse humide... En vérité, qu'elle était supérieure à elle-même, ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et je pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point d'âme, en toi, que nul n'a touché _avant moi_! J'y suis donc arrivé! c'est une minute délicieuse. Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement, savoureusement... Enfin, tu es mienne comme je l'ai voulu! N'oublie jamais cette minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu n'as pas eu ces pudeurs aux paupières abaissées, le soir où tu devins ma petite épouse, chère audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante sans audace, comme soumise, et vraiment timide.»
Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux de cette minute. C'est la première qui ait été nuptiale.
LXVI
Voilà deux années que Guy est marié et, en deux ans, il a moralement bien changé, le malheureux! Pendant que, pour lui plaire, sa petite élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction, paraît s'être à demi rendue et disciplinée, il a subi, lui, l'influence de trouble et d'incertitude que dégage le passé et aussi toute la petite personne de Nora. De tout temps Guy avait professé cette opinion que la femme n'est jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente, qu'elle ignore la justice. «Elle ne sait rien, disait-il, des idéals que sa forme,--qui est son plus beau mensonge,--nous inspire. Jamais l'idéal et la justice ne lui sont rien, sinon par rapport à l'homme qu'elle aime. Elle ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les subit, parce qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous lui faire admettre le crime, vous le pourriez, par l'amour, comme vous lui imposez, uniquement au moyen de l'amour, la vertu. La femme n'est pour rien dans le bel effort qui, d'âge en âge, a créé, depuis les commencements, le rêve du mieux, les tables des lois, l'ordre dans l'humanité, la civilisation. Se livrer à la femme sans talisman de domination, sans religion ou sans mépris, sans avoir, en dehors d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se dissoudre sans retour dans le primordial et étrange creuset où corruptions et fermentations renouvellent la vie, mais la vie matérielle et aveugle!»
Le malheureux Guy avait donc sincèrement cru possible la transformation d'une créature comme Nora, en une sage personne, vouée à toutes les idées de l'amant ou de l'époux, mais cela, selon lui, était possible à condition que l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation, demeurât, sans nulle défaillance, l'homme fort. Il n'avait jamais espéré lui créer une âme; mais il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour cela, sur l'indomptable petite créature, en qui les circonstances de sa vie enfantine avaient surrexcité, d'une si inquiétante façon, les instincts élémentaux qui sont la femme, Guy pensait qu'il fallait avoir une quotidienne, une perpétuelle victoire. A ce prix, Nora pouvait devenir la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait une créature d'amour incomparable. Mais il fallait, à ce petit cheval de pur sang, un dompteur attentif. Le don d'assimilation par reflet qu'elles ont toutes, était admirable chez Nora, mais pour qu'elle reflétât des pensées, il fallait être là, toujours là. Il faut bien «un corps quelque part, pour que le miroir ait une ombre». La femme ne peut refléter que des idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée pure» font sourire l'homme de ce même sourire de sphinx qu'on leur voit à elles, lorsqu'elles nous trompent.
Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières, se rappelait tout à coup son âge. Il venait de retrouver pendant deux ans les émotions de la vingtième année, et il touchait à la cinquantaine, quand Nora n'avait pas vingt ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait lui donner que des regains.
Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il avait toujours songé, lui devint si sensible qu'il lui parut brusquement tout nouveau, il eut peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée. Son humeur devint sombre. Il se sentit perdu.
Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait jamais aimé, jamais, en aucun temps! Qu'avaient été pour lui les autres femmes? Laquelle avait-il ainsi possédée complètement, à toute heure? Quand avait-il été le maître absolu? Il avait connu la galanterie, le caprice, l'âpre passion,--mais l'amour, l'amour protecteur et tendre, suave et fort, qu'il éprouvait aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil de se dire: Je suis le premier, je serai le seul; je ferais tout pour elle, comme elle ferait tout pour moi? la joie de tenir contre sa poitrine,--dans sa main, pour ainsi dire, tout entière dans sa main, tant la bien-aimée était mignonne,--un être à lui, librement voué à lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement sien? Ah! pour garder ce bien suprême, pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi, elle, l'inattendue, l'incomparable amoureuse,--quelles folies n'eût-il pas faites, le Guy finissant, qui avait donné sa jeunesse à des simulacres d'amour!
Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don Juan vieilli, la revue sinistre des aimées d'autrefois. Laquelle eût-il, aujourd'hui même, préférée à sa chère enfant? aucune. Et il avait, à présent qu'il n'était plus jeune, une telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne parvenait pas à trouver vraisemblable son étrange bonheur! Il s'en reconnaissait indigne. Il sentait, dans cette modestie même, la preuve de son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie lui fût si bonne et si belle. Et, pris de terreur superstitieuse, il se croyait parfois à la veille des catastrophes étranges qui guettent les trop heureux; il eût volontiers, comme le Denis de la légende, jeté à la mer un anneau précieux, pour conjurer les Moires, les divinités funestes.
--Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme!
Quand il prononçait ces deux mots, les plus fréquents sur ses lèvres,--son cœur, comme évanoui, tout entier fondait dans un bien-être douloureux.
Guy avait emmené sa petite femme à travers le monde. Ils avaient, en deux années, visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à la mignonne petite dame la beauté des sites les plus sauvages et les séductions des théâtres et des salons les plus choisis. En tous pays ses anciennes relations d'ambassadeur le faisaient accueillir par des fêtes.
Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé. Les étés au nord, les hivers au sud. Puis, sa première fougue, comme il arrive d'ailleurs aux plus jeunes, se calma un peu. Hélas! tandis que les forces se lassent, le désir ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans l'homme toujours vieillissant. La satiété n'était pas venue pour Guy, mais il commençait à se répéter que le désir est infini et que les énergies humaines sont bornées. Infini pourtant restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert dans le tout petit cœur de la petite Nora. Il y avait, dans ce cœur d'enfant, tout l'abîme qui, dans les humanités renaissantes, appelle l'éternel inconnu, amour ou Dieu.
Quand l'amour manque, il reste à l'homme la pensée; il ne reste à la femme que la religion, un mot qui n'existait pas pour Nora.
Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup sa femme aux soirées, aux spectacles, au monde, et renonçant à tout pour l'enfermer, il vint habiter une villa voisine de celle de Mitry, à Cavalaire. Il croyait aussi qu'il n'y a pas de vertu féminine; que l'occasion seule a manqué aux femmes qui n'ont jamais failli, et il se mit en tête, pour éloigner d'elle toute occasion, de l'éloigner de tout.
Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta dans son idée fixe. Il lui arriva d'en parler, bien qu'il eût pris la résolution de la cacher... Vraiment, il devint un peu ennuyeux. C'était rendre pire sa situation, ou plutôt la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy sincèrement, et les doutes de Guy étaient, jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses intérêts d'amant.
Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux! il se sentait fort; il se voyait beau; et, jeune, il était méprisant. «Une de perdue, vingt de retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec insolence. Mais aujourd'hui il n'a plus le droit d'être si fier. Il a bien trop d'esprit pour ne pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus, en tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne, ces gestes et cette voix si près de l'enfance, ce caractère de révoltée qui a de si vifs retours d'obéissance et d'abandon, si jolis, si doux. Guy, en un mot, n'aime pas seulement, en Nora, la femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora, son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son charme et ses défauts à elle, les joies qu'il en espère et le tourment qu'elle lui donne, la fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain de crainte et d'espoir qu'elle renouvelle sans cesse en lui, de par sa personnelle nature. Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent. Si elle venait à lui manquer, Guy, sûrement, aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini d'espérer et de craindre. Et ce malheur, à toute heure, lui semble menaçant, bien qu'il ne puisse dire comment il doit arriver!
En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même, le malheureux! ou plutôt en son lendemain,--car aujourd'hui il est encore dans toute sa force et il a la haute prestance d'un homme resté jeune. Ce sont des prévisions qui le tourmentent. Son cœur seul, son esprit seul sont malades et défaillants. Guy court le risque d'attirer sur lui, par ses craintes mêmes, ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire songer, de l'inspirer, mais cette considération ne saurait l'arrêter, car Guy, pour l'instant, ne s'appartient plus.
Nora, dans les premiers temps, après avoir goûté les plaisirs vifs et changeants des voyages, trouve un peu monotone la vie à la campagne, mais on a la chasse, le cheval, les excursions, et quelques visites aux villes voisines. Et l'amour de Guy, toujours le même, console des tyrannies, des injustices du Guy inattendu que Nora a créé, pendant qu'il essayait, lui, de créer une Nora nouvelle. On va voir quelquefois François Mitry,--à qui elle n'a pas pardonné,--qui sourit tristement au couple mélancolique... et qui se demande tous les jours s'il n'a pas voué Nora à des malheurs futurs plus sombres que les siens.
LXVII
Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause de la manière même dont Nora s'est donnée à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un à un, lui reviennent en mémoire comme des fautes graves, commises la veille; à cause de ses fleurts,--Gottfried, Louvier, Jacques; à cause des sourdes fatalités de sa nature qu'il connaît à fond. Le malheureux en est à se demander si la petite femme est sincère en lui présentant ses propres idées sur l'honneur et le devoir; si elle ne songe pas à nier quelque jour, malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il aurait contre elle; si elle ne prépare pas ainsi sa défense pour le passé ou même pour l'avenir.
Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir. Il croit que Nora lui a caché quelque chose; il croit que Nora ne pourra manquer, tout à coup, de le trouver bien vieux, quand il aura cinquante ans, et qu'elle sera encore une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour, né d'une fossette, meurt d'une ride? Guy redoute la ride qui déjà, sur son visage, est marquée et se creusera demain.
Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés d'une femme qui, en rapport d'âge avec lui, aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux gris à l'heure où les siens se seraient mis à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la petitesse de taille qui lui donne l'air plus enfant, à toute heure rappellent à Guy que sa destinée est de la quitter, fût-ce en restant vivant, de mourir à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et en force. La vraie, l'horrible mort pour Guy, c'est de vieillir.
L'abandon des femmes est pour l'homme une raison de mourir sans regret. Et lui, l'amour l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut et le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre, quand cette main mignonne et forte le rattache à la jeunesse même, à la volonté de vivre!
Et comme Guy a abandonné sa carrière, il n'a plus d'occupation autre que celle d'aimer; il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle et de lui. L'amour, son amour final, est toute son affaire, toute sa vie, toute sa conversation...
Et stupidement, à toute heure, il revient sur le passé:
--Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait, dites, que votre joue?
--Bien sûr, Guy, dit-elle.
Elle se rappelle pourtant, avec une étrange émotion, les caresses de Jacques, ce jour surtout où une guêpe la piqua.
--Mais vous m'avez conté ces bains libres dans la mer, ces jeux en bateau... Et c'est tout?
--C'est tout, Guy.
--Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora, pour que vous sachiez si bien?...
--Mon petit lièvre, Guy.
--Et Jacques... jamais?
--Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens plus,--dit Nora, qui ment, pense-t-elle, pour ne pas affliger Guy.--Du reste, mon bien-aimé, je n'avais pas alors vos idées; je ne savais pas; j'étais encore la petite élève inconsciente des arbres, de l'eau et des bêtes.
--Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement irrité.
Nora frappe du pied.
--Vous êtes méchant, Guy! L'amour est méchant, je le vois bien! C'est à cause de l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons, Guy, ne me tourmentez pas à votre tour... Je vous aime tant.
Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde, criminel presque,--mais il se sent cruel avec délices, et il réplique:
--Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous, Nora? Je ne suis pas l'homme de votre jeunesse, je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous mon déclin?
Guy, malade, mordu par la jalousie, songe que cela n'est pas naturel; il faut qu'elle ait, sa Nora, des instincts de perversion étranges... Qui les lui a inspirés?
Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu d'ailleurs, se torture lui-même. Toute sa joie se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et l'enchantent, et, en même temps, l'épouvantent; il les lui reproche et il ne peut vivre sans les appeler; il en vit et il en meurt.
Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent pas toujours, au fond. L'amour, pour elle, c'est cela, c'est l'orage.
--Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète Guy, d'un ton sec, comme s'il interrogeait l'enfant examinée sur une science exacte.
Un jour, à cette question, elle répondit adorablement par l'absurde vérité:
--Je ne sais pas, Guy.
Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement:
--Cherchez un peu.
Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air enfantin, qui fait contraste avec les paroles qu'elle prononce:
--La nature des choses, Guy, n'a pas besoin d'être définie.
Abasourdi,--puis ravi tout à coup, Guy l'attire dans ses bras; il l'embrasse. Et brusquement:
--Tu ne mens plus jamais, dis?
--Plus jamais.
--Jamais?...
Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir la fausseté tapie au fond de son grand œil noir, dont la fixité étrange l'inquiète.
Son impuissance à pénétrer l'essence même de la Femme, et la nature particulière de celle-ci qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer; et appuyant avec dureté, sur le front charmant et fragile, son poing fermé:
--Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front pour voir dedans! Oh! si jamais je venais à croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela! je le briserais, ce front!
--Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement. On ne voit qu'avec les yeux de l'amour. L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas foi en ta petite fille,--c'est donc aussi en toi que tu manques de confiance. Sois un bon maître, Guy, et tu auras toujours une bonne petite fille.
--Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles? se demande Guy. Et qu'y a-t-il de moi?
Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle ajoute, comme consciente de la fragilité d'elle-même:
--Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai jamais!
Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela: «Soutiens-moi!» mais il faut, pour soutenir, être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est impossible... Ah! quel supplice!
Il se lève, et, farouche, va et vient par la chambre.
--Écoute! si jamais tu me trompais, Nora...
Ses dents se serrent. Son œil jette une flamme et il conclut:
--Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais!
--Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée; et, dans le transport de sa joie d'amour, heureuse de trouver en lui cette sauvage violence à aimer, elle enlace ses bras autour de son cou.
Il la repousse brutalement:
--Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te le répète--entends-tu--que je te tuerais!
--Et moi je dis que tu ferais bien, Guy!
Il continue à aller et à venir, toujours sombre. Puis:
--Je vieillirai... je mourrai... tu resteras jeune... et tu seras à un autre! C'est notre fatalité!
--Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun autre... Tiens, je me ferai religieuse!
--Non! tu n'as pas de Dieu... Et,--je connais la vie--on se console de tout. Oh! ce sont là des idées que je ne peux pas supporter... Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque je me sentirai trop vieux, lorsque, vivant encore, je te sentirai perdue pour moi...
Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue:
--Alors, je serai capable, sans autre motif,--oui, même si tu es sage, entends-tu,--de te tuer, Nora! de te tuer, je te dis!
Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend en lui de la consistance, il la trouve naturelle, il veut que la mort lui garde Nora, à jamais...
--Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je ne veux pas te laisser derrière moi, à d'autres!
Et elle, d'un ton d'adorable soumission:
--Je comprends l'amour ainsi, Guy!
Il s'acharne à son idée:
--Je le ferai, tu entends?
--Je te le demande, Guy!
Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve joli et doux. Il s'irrite de ne pas trouver de résistance en elle. Tant de docilité, d'humilité, de justesse d'amour, dans toutes ses réponses, le trouble comme l'inquiéterait le son faux d'une parole hésitante. Il s'inquiète aussi de la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer d'amour, jamais il ne l'éteindra, lui seul! Il brûlera encore longtemps après lui! Cela est fatal, et alors,--rien n'est plus sûr,--l'autre viendra, le jeune homme inconnu... Et il ne la veut que pour lui, Nora, rien que pour lui, aujourd'hui et demain... Or, demain, c'est la vieillesse, la mort, le néant.
Il vient vivement à elle, et s'attendrissant tout à coup:
--Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse me tourmente. Songe donc! Le tableau de la vie dans la lumière va lentement s'assombrir pour moi, je quitterai lentement le doux spectacle des choses, des fleurs, du ciel... Et cela n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où tu seras en pleine jeunesse, en pleine beauté. Par toi, je suis condamné à mourir deux fois! La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à moi, et tu m'échappes! En perdant la vie, je ne perds que le bien commun. En te perdant, je perds un bien à moi, ma joie à moi, les divines choses créées pour moi seul, tes lèvres, tes cheveux, tes épaules, toute ta forme adorée, qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère de moi! je m'en vais, quand tu arrives!
Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la tête de Guy, puis la force lentement à se poser sur ses genoux, et, durant des heures, caresse, de ses deux mains, le visage aimé, comme autrefois elle faisait à Jacques.... oh! mais combien plus tendrement!
Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant dormir; il sent sur lui son regard doux, plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux, il rencontre ceux de Nora, et elle murmure: «Dors, je suis là.» Et comme il la conjure de prendre du repos:
--Je suis heureuse... que veux-tu de plus?
--Mais pourquoi me veiller ainsi?
--C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais été si heureuse de sentir sur moi, contre moi, autour de moi, veiller un peu de flamme d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais tant aimé, eh bien, moi, Guy, je te le donne!..
Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux Guy. Il aimait trop, et, comme une femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs, que l'amour.
Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car l'ancienne Nora, impérieuse et désobéissante, se réveillait assez souvent encore. Et quand cela arrivait, ce n'était jamais que pour un sujet futile. Jamais, lorsqu'il lui avait demandé de ne pas danser, de ne pas aller au spectacle, de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore à le contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts d'indépendance, ses habitudes de résistance, il lui arrivait tout à coup de se refuser, par exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et qu'elle aimait pourtant.
--Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora?
--Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà tout! disait-elle d'un air irrité.
Et, tout de bon, elle était en colère.
--A propos de quoi cet air furieux?
--Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous dis que je n'en veux pas!... J'aime à croire que je suis libre de manger ce qu'il me plaît...
Et--faisant, d'un seul mot, son procès à l'institution même du mariage, vraiment trop humiliante pour les pauvres femmes:
--Au moins ça, voyons!
Comme toujours, elle avait haussé l'épaule.
--Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous me parlez, Nora. Je vous le répète vingt fois par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi avez-vous de l'humeur?
Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois fois de suite, et vivement! Lui, d'une légère chiquenaude, il menaçait, puis frappait le bras rebelle. Nora trépignait:
--Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un air outragé, l'œil en feu, presque méchant.
--Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas le dernier.
Et cela durait ainsi quelques instants. Le visage de Nora exprimait la rage. Toutes ses mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle n'aimait pas Guy, oh! pas du tout! il le sentait bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions à la fois; et lui, il comprenait bien que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait toute autorité sur la femme.
Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait contre elle, qui se montrait plus obstinée encore.
Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient:
--C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite fille n'est pas à moi. Qu'elle aille où elle voudra! Elle sait que c'est pour son bien, pour son bien toujours, que je la contrarie; elle a l'âge de raison et n'obéit pas; soit j'y renonce...
Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement affligé, il laissait voir dans ses yeux, à propos du petit incident, la tristesse qu'il avait par crainte des choses graves prévues, dans l'avenir.
Au bout de très peu d'instants, le regard de Nora s'adoucissait; et, baissant la tête, elle parlait d'une voix d'enfant très petite, qui boude encore, mais qui veut rentrer en grâce:
--Guy... J'ai été méchante?
--Oui, Nora.
--Mais, Guy, c'est malgré moi!
--Et voilà, Nora, ce qui m'effraie!
--Vous m'en voulez, Guy?
--Beaucoup, de ne pas savoir vous commander, ni obéir... Obéir, c'est se commander.
Et tout à coup, heureux d'être paternel, il fondait en tendresses. Il la prenait dans ses bras:
--Obéis-moi, chère petite! je ne veux que ton bien, et tu le sais! Obéis-moi toujours. Voyons, promets que tu ne le feras plus?
Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait violemment:
--Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça!
Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se disait que rien n'était fait, qu'il n'avait pas la victoire; que les lassitudes le gagnaient, et qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires à lutter et à triompher tous les jours. Il pâlissait, serrait les dents, exaspéré:
--Je te briserai, sais-tu?
Et elle, riant tout à coup:
--Je t'aime aussi comme ça, mon Guy! j'aime ta force, ta volonté, tout ton amour! punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens, je vais te dire: je fais la méchante, quelquefois, pour me donner le plaisir d'avoir peur de tes mauvais yeux!
Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en elle, parfois, un redoutable démon... un démon d'aventure et de témérité. Elle l'avouait! Mais bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue, toute heureuse:
--Je suis à toi!
Et, dans un souffle léger, sachant bien ce qu'il fallait dire pour le fondre dans le bonheur:
--Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite!
Quand elle disait ces mots magiques, le cœur de Guy débordait de joie et d'orgueil. Il possédait enfin! il créait!
Et il aimait éperdument.
LXVIII
Durant ce séjour d'une année qu'ils firent dans le pays d'enfance de Nora, elle reprit les allures libres que, forcément, dans les villes, elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce furent des bains sur les plages blanches, dans les belles vagues bleues.
Elle le conduisait au fond des calanques ignorées, qui lui étaient familières. Ils nageaient côte à côte. Souple comme la vague même, elle le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour ainsi dire à l'eau. Elle voulut se baigner nue, dans des endroits déserts, seulement pour la joie de retrouver ses mouvements de jeune bête libre. Quand il commençait à juger ses folies absurdes, trop hardies, à craindre le regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment où ils retournaient à terre, alors, purement tendre, avec le charme attirant d'une femme amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante, elle se mettait à genoux, inclinait la tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame expirante, les essuyait de ses longs cheveux..... maligne au fond, jouant les Madeleine, se sachant très bien désirable ainsi.
Puis elle sautait comme un enfant.
Et lui, converti aux joies sensuelles de la simple nature retrouvée, grondait à peine, ravi intérieurement, oubliant tout.
Un jour, comme il venait de reprendre ses vêtements, il tourna la tête, au cri de Nora.
Elle s'était rappelé ses anciennes folies de fée des eaux et des bois. Et elle était toute nue, adorablement jolie, debout entre les basses branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire. Et c'était exquis à voir, ce corps fin, léger, chaste et blanc, dont le rayonnement doux faisait, de toute l'ombre du bois, profonde derrière lui, une ombre sacrée.
Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles étaient ces folies? qui les lui avait apprises?»
--Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait temps de les oublier! Êtes-vous donc une sauvage!... Nous ne sommes pas dans un désert, ici?
Et tandis qu'elle se rhabillait:
--C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du ton d'un gamin qui n'a rien cru faire de mal, ayant mal fait dans l'intention de plaire...
--Enfin, franchement, trouvez-vous cela bien, Nora? répondez.
Elle se tut longtemps.
--Je ne trouve là rien de mal.
--Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux si quelqu'un vous surprenait?
Elle garda le silence.
--Veux-tu répondre, à la fin?
--C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais jamais ce qu'il faut répondre pour te plaire.
--Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas de répondre habilement des mots destinés à me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut n'avoir en vous que des pensées qui me plaisent!
Elle se mit à rire aux éclats.
--Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec le temps. Et puis... tu ne t'y prends pas toujours bien. Tu raisonnes trop!
Et tous deux riaient ensemble, quand la saillie de Nora paraissait drôle à Guy désarmé.
En ce cas, elle en profitait pour prendre ses revanches et il lui arrivait de dire, sur le ton du dompteur commandant à ses bêtes préférées:
--A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!... Baisez ma main!...
Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle, mais ne se courbait jamais moralement à la traiter comme une femme faite, dont l'âme est une et distincte. De cela, qu'elle sentait très bien, elle gardait une sorte d'impatience permanente. Mais lui, il luttait toujours, et il retombait, par tous les chemins, à l'idée terrible: «Que ferait-elle un jour pour d'autres, celle qui faisait tout ceci pour lui?»
LXIX
Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps en temps, un mot de l'argot de Gottfried. Et les observations de Guy sur ce sujet étaient de celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce que l'objet lui paraissait de mince importance.
Une fois, tout de suite après avoir commis une faute de ce genre, avant qu'il l'eût reprise, elle courut à lui:
--Ne gronde pas! je n'ai rien dit!
Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc! Elle se modelait sous sa main. Elle était sienne de toutes manières!... Puis, quand il croyait la bien tenir, il la sentait se dérober encore, glisser, s'affranchir.
Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai déjà vieux, et toi si jeune encore, que ferons-nous?» une lubie la prit, une impatience; elle exprima une des sincérités de fond, de celles que l'on cache toujours:
--On verra! dit-elle.
Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle se défendit:
--Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!... Tu ferais mieux de m'embrasser tout le temps, au lieu de gémir parce que le temps passe... Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me lâche pas une seconde. Tiens-moi, serre-moi, du soir au matin!... Je ne demande que ça, moi, me sentir dans tes bras, toute enveloppée, comme les enfants qu'on berce... Vrai, réfléchis comme c'est sot de me demander toujours ce que je ferai quand sera venu un moment qui peut-être ne viendra pas... Je mourrai avant toi, peut-être!
Il eut dans les yeux une flamme de joie, effrayante, éteinte aussitôt, qu'elle vit très bien... et qui la brûla dans son cœur, en des fonds inconnus d'elle-même.
--Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis?
--Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude, de se gâter le présent réel, en regardant toujours l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe pas... Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras vieux et moi jeune encore, eh bien...
Elle acheva d'un ton menaçant:
--... Eh bien, je te lirai Walter Scott!
Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires, se poursuivant, se perdant pour se retrouver, se baisant avec âpreté, se mordant, s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour se mieux tenir, comme deux fauves amoureux.
Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en lui du moins, l'exquise tendresse.
Ils avaient espéré, aux premiers temps, qu'un petit enfant leur viendrait. Espérance déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait reprendre et guider, lui donnait aussi des joies paternelles.
--Comment l'aurions-nous appelé?
--Georges.
Et, un moment, ce souci de paternité devint obsédant, mêlé à l'autre.
Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation de lui-même, comme ce serait bon de sentir qu'après lui elle serait aimée par l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût pas abandonnée à elle-même, la mignonne. «L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût gardée de tout autre amour!... C'est moi encore qui l'aimerais, au cœur de mon fils!... Pourquoi n'avons-nous pas d'enfant?»
Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant désiré ne venait pas.
Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul et misanthrope, dans ses grandes collines de Cavalaire, s'en désolait.
LXX
Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure joie d'amour lui est arrivée juste à l'heure où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra payer maintenant! Il faut expier les joies comme si elles étaient des crimes... Oh! Dieu juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir à soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui vous est donnée! la posséder, la tenir serrée contre son cœur, et sentir qu'on lui est irrésistiblement arraché! Être, grâce à elle, à demi vivant encore, et, par soi-même, mort à demi!
Guy était heureux misérablement. La destinée lui apportait, aux heures où le jour décroît, une forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait en se sentant mourir. Il mettait, dans chacune de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme un voleur qui n'a pas le temps de compter la somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait, avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse d'en jouir mal, et la terreur qu'on le lui reprenne! Son désir l'incendiait. Il se sentait consumé, tué par l'amour même pour lequel il aurait voulu durer. Il avait les grandes flammes de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement faisait sa mort.
Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable déclin, si fort, si puissant, si heureux, il s'attendrissait sur lui-même.
Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas mourir parce qu'il a épousé la jeunesse!
LXXI
Ce fut une longue et douloureuse crise, mais Guy, un beau matin, se jugea sévèrement. Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il avait promis d'arracher à son destin tragique? Ne prendrait-il conseil que de la passion?... Il comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se jura de redevenir un homme.
Tout à coup, après un an de solitude, il annonça la résolution d'aller passer l'hiver à Paris. Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent. A force d'énergie il parvint à se dominer, à cacher sa souffrance. Il était pareil au Spartiate qui se laissait dévorer le ventre par le renard caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et il souriait; seulement il était pâle, mais cela lui allait très bien.
Durant une couple d'années encore, ils vécurent à peu près comme tout le monde. C'était le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément parce qu'il comporte l'absence de douleur. Nos douleurs ne nous font-elles pas sentir la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées, espérer enfin et goûter la mort?
Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures, dépassa pourtant la cinquantaine. Il acheta des chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes les obstacles; il sortit moins et lut davantage. L'idée de monter en wagon pour faire quatre ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours, l'air d'une gamine habillée en petite dame.
Cet apaisement qui vient très vite parfois aux amoureux jeunes, après les grandes poussées de la passion, Guy l'éprouvait à la fin. C'était miracle qu'il le connût si tardivement. L'élan initial de son amour avait, au bout du compte, duré cinq années; il se ralentit.
Non seulement Guy était calmé, mais il voulait être calme, il avait un grand besoin moral de se reposer des passions, de s'intéresser aux idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si longtemps oublié et qui reprenait pour lui un intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette désertion d'amour, et n'en voulait pas.
Et toujours, au contraire, palpitait, égal à lui-même, au cœur de la toute petite, le même appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui fait les héroïsmes, les dévouements, les folies, les désespoirs de cet âge fatidique: vingt ans.
Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si elle avait eu la foi. Elle aurait pu tourner vers Dieu toute la folie d'espérer, de désirer, de prier, de s'écraser devant la puissance, qui était son essence de femme, sa sourde fatalité de jeunesse. Sous le béguin, elle eût été jolie à ravir les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le cachot sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge sacrée, sans l'amant mystique?
Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille l'instinct sauvage, irrésistible, qui, il y a sept ans à peine, sur son petit cheval arabe, la poussait aux vagues de la mer où elle entrait avec des cris, toute frémissante et toute joyeuse.
Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter vers le grand large, fût-ce à la mort, par une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent d'un coup d'aile la mer démontée. Elle ne craint aucune tempête. Tous les orages éclatent dans son petit cœur, plus puissamment qu'à travers les vallées, plus grondants qu'au milieu des échos de montagne. Elle est toujours la petite sirène glissante des grèves, la dryade captive des écorces, l'Ève aux petites jambes lourdes, engagées encore dans le limon originaire,--au buste gracile, fait pour allaiter l'idée future qu'elle ignore, c'est-à-dire l'enfant sauveur, dont l'esprit, éternellement, demeure étranger à sa mère. Nora est une femme, plus petite que d'autres,--moins saisissable.
Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente plus. Il a raisonné, il s'est vaincu; Nora est fidèle; il était bien fou! Nora est un ange. N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise au cœur de Guy; il ne veut plus douter; il appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient plus confiant, il est tout près de se trouver monstrueux d'avoir pu craindre... l'impossible.
Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à Paris pour ne pas rentrer dans le monde. Le salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout Paris intellectuel, artiste et mondain, y défile, comme on dit. La rue passe au travers de l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins, à cheval, avec sa femme. On y retrouve les amis qu'on a vus la veille chez eux, chez soi ou à l'Opéra.
--Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier, Nora, que nous avons croisé ce matin, aux Champs-Élysées?
--Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air distrait, qui est un mensonge), monsieur Louvier?... Je crois me rappeler ce nom-là!...
Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier. Guy est à mille lieues de soupçonner un pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité? Non. Elle vient d'être reprise tout simplement par ce démon de curiosité et d'indépendance qui lui faisait cacher autrefois la clef de la bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct de ruse a agi à sa place. Nora est comme ces bons chiens fidèles à qui le maître ne mesure rien, ni le pain, ni les friandises,--et qui pourtant, revenus un jour aux instincts de leurs congénères, les renards et les loups, volent sur la table une proie qu'ils ne mangeront sans doute pas, mais qu'ils vont enfouir sous terre, joyeux de la posséder, même inutile et invisible.
Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge d'instinct, une précaution prise inconsciemment pour assurer à tout hasard la réussite d'une aventure possible... Mais le mensonge une fois fait, Nora le regarde en face et l'accepte bravement...
Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable. Une surprise des sens serait une trahison moins complète, puisqu'elle ne serait pas consentie.
--Comment! répond Guy en riant de bon cœur,--voilà un homme qui m'a rendu jaloux... et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!.. Émile Louvier? un des invités de votre père!..
--Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens d'autrefois...
Elle fait un geste d'insouciance.
Guy est tranquille. Nora est songeuse.
Émile Louvier, bien campé sur un beau et bon cheval, a reconnu Nora. Elle l'a compris, à une expression de regard si subtile que seule la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir au passage. Elle a répondu de même, poussée par les forces obscures de son cœur. Peut-être, avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle blâmée et résistée aussitôt, si, par sa sotte question, Guy n'avait pas prouvé deux choses: son incertitude sur l'identité de Louvier et, du même coup, son manque de clairvoyance. Guy a été faible. La Femme, aussitôt, a posé sur son vainqueur tombé, un petit pied victorieux.
Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile à deviner:
«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche sottise, d'épouser, à son âge, une enfant qui annonçait un petit tempérament du diable! Ce pauvre Fresnay! son heure fatale approche, si elle n'est déjà venue!... Les requins doivent suivre son navire: il faut en être.» Ainsi pensait Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se trouvait pas en mauvaise position. Ils s'étaient quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans ses bras plus d'une fois la gentille créature, et que ses lèvres s'étaient posées sur la bouche de la mignonne. Il avait toujours compté la revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce n'était certes pas une occasion à dédaigner. _All right!_ Et hurrah pour les dragons!
Il s'arrangea de façon à passer au large sans être vu, toutes les fois qu'il aperçut Nora accompagnée de Guy, et fréquenta les abords de la route où il les rencontrait habituellement, jusqu'à ce qu'un jour--c'est ce qu'il espérait--elle lui apparut seule, à cheval, suivie à bonne distance par l'irréprochable piqueur.
Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y avait tant de souvenirs drôles, entre eux! Les deux anciens amis n'avaient pas même à renouer connaissance. Le plus difficile était fait depuis des années. Ils s'abordèrent. Ce fut très simple.
--Me permettez-vous de vous présenter mes humbles respects, madame?
Elle lui tendit la main.
--Bonjour, monsieur.
Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il tenait à la main, la main basse, le geste élégant. Au beau milieu du front, il avait une petite cicatrice, une légère étoile blanche, la marque du coup d'épée qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried. Pour comble de grâce, il n'y songeait pas, et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse même et la force;--la force, c'est ce qu'elle aime! Ses cheveux coupés en brosse tenaient droits sur sa tête. Son cou était une colonne. Sa chair tendue disait la santé. L'air distingué, avec cela, de tenue parfaite, cavalier merveilleux, il montait un cheval noir tout piaffant et écumant. On eût dit le général Prim, dans le tableau célèbre.
--Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours, dit-il. Aurais-je la joie de vous y apercevoir demain encore?
Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés d'appels. Ceux de Nora devinrent troubles, comme une eau remuée, où le limon qui remonte efface le ciel. Non, Guy ne regardait plus ainsi. C'est bon, la tendresse protectrice, mais Nora n'est plus une enfant. C'est une femme passionnée. Et puis, Guy parle trop, à la fin! Il a quelque chose, toujours, du professeur... C'est ridicule. Et il faut bien le dire, c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où Louvier, l'ayant saisie par la taille, elle se débattit entre ses mains si vaillamment... Elles étaient puissantes, les deux mains du jeune homme. Certainement, elles n'avaient point lâché Nora par lassitude, mais par respect pour sa volonté formelle. S'il lui plaisait, à ce jeune homme, de tenir ferme, on ne pourrait vraiment pas lutter...
Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières ne battent jamais, est ouvert, noir et morne, sur le vide.
--A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle.
Cette brièveté de parole, cet air de distraction valent mieux, aux regards de Louvier, qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du premier coup il s'est emparé de cette femme; il le croit, du moins, et il s'y connaît.
--A demain, répète-t-elle. Adieu.
Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme? Allons donc! Elle rirait, si on osait le lui dire, ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera pas à Guy cette rencontre. Non, non, ce n'est pas ce jeune homme qui l'attire, mais la jeunesse. Elle est soulevée par un désir vague d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui la tourmente à l'ordinaire, et que, durant un instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au cheval noir!
Par sa seule présence, ce jeune homme vient de lui rendre présents les lieux où elle l'a connu, où elle était libre, et si jeune, et consolée, par la tendresse des choses, de tous ses désespoirs d'enfant. Elle songe; elle est au passé, et, comme elle était alors, elle est à l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle ne lutte pas avec elle-même. Elle ne sait plus qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce moment, elle a tout oublié, ses jalousies, ses colères, ses leçons, ses tendresses, tout. Elle a en elle, uniquement, le violent regret de choses lointaines, d'émotions indéterminées.
Elle a des souvenirs où se mêlent le bruissement de la mer sur la plage, le frisson que lui donnaient les caresses du petit lièvre et celles de Jacques, toute sa vie d'enfance. Une odeur de bois mouillés, de pins, de romarins et de cystes, qui l'enivre, flotte autour d'elle. La nature lointaine la ressaisit avec une puissance singulière. Elle appartient aux choses qui l'ont instruite, toute petite, qui lui ont appris les premiers troubles. Elle est ici comme absente. Son œil voilé regarde ailleurs que devant elle, et loin, beaucoup plus loin! Une volonté qui n'est pas la sienne et qui n'est celle de personne, est en elle et la possède. Et c'est même sans regarder Louvier, qu'elle enlève sur place son cheval au galop.
Elle galope, et le vent de la course l'exalte. Il lui semble qu'elle entre, sur sa bête ondulante, dans des vagues profondes, qu'elle est emportée vers une étendue infinie, à l'inconnu. Ce n'est pas la mer. C'est la même chose. L'amour est si vaste!
LXXII
Nora, en grande toilette, est toute prête à partir pour l'Opéra.
--Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle à sa femme de chambre, qui sort aussitôt.
Nora a son visage des heures mauvaises. On ne sait quelle pâleur morte est répandue sur tous ses traits, une expression mal définissable où l'on sent seulement qu'elle n'est plus en communication avec rien de ce qui l'entoure. Son âme s'est comme contractée et retirée au plus profond d'elle-même. Ses yeux ont cessé d'être les lumières où apparaît l'émotion plus ou moins avouée; ils sont comme ces trous d'ombre, ouverts dans l'écorce des arbres, au fond desquels recule une forme ignorée, une bête de rêve qu'on voit menaçante, bien qu'elle reste cachée. Nora n'est pas à elle-même. Elle est à l'inconnu.
Debout devant la haute psyché, elle donne, de ses doigts mignons, un dernier coup léger sur ses cheveux.
Guy entre, au moment où elle ouvre une boîte à bijoux pour y prendre un bracelet préféré.
Du seuil, il la contemple. Elle est décolletée. La vieille défense qu'il lui faisait de ne pas montrer ses épaules, est tombée en désuétude. Il la laisse maintenant s'habiller à sa guise. Cela fait partie des concessions de Guy en vue de ne pas paraître ennuyeux ni ridicule, et où Nora (bien loin d'être reconnaissante) voit un signe de défaillance.
Guy la contemple. Elle a de petites épaules adorables. Aucune parole n'en peut faire imaginer l'ondulation suave, pure, que le plus habile artiste copierait difficilement. Le cou, délicat, ombré de nuances en colliers, à peine saisissables, ondoie subtilement, et porte la grâce de la fine tête avec des grâces restées virginales. Ces épaules, ce cou, suggèrent au regard des souvenirs vagues de lys, de fleurs de pommiers, remuées à peine sous des brises de printemps.
Nulle comparaison n'est possible de cette chair avec une autre, fût-ce la chair des roses pâles, et pourtant, à la voir, on songe à des apparitions légères de choses jeunes et blanches, duvet de cygne, neiges teintées par l'aurore; c'est la vie même, en fleur, avec de divines formes féminines.
Guy regarde, et tout son amour s'émeut en lui. Il revit, en une seconde, non pas seulement les années durant lesquelles il vient de posséder tout ce rêve réel, mais il sent ondoyer en son cœur, sa vie d'homme, tout entière, tous ses regrets et toutes ses espérances.
Une folie bouillonne en lui, comme une subite ivresse.
--Oh! Nora! dit-il, ma bien-aimée!
--Ah! tiens! c'est vous? fait-elle, indifférente, sans même un banal sourire.
Sa voix ne tremble pas. Elle n'a aucune émotion. En ce moment, elle n'est plus à Guy. C'est ainsi. Elle n'y peut rien. Guy n'est qu'une ombre morte.
Le contraste est trop vif entre ce qu'il éprouve et ce qu'elle laisse voir. Guy ne sait rien de ce qu'elle pense, de ce qu'elle subit depuis hier, rien de sa rencontre avec le beau cavalier, rien du mensonge, mais il sent tout sans rien démêler. Entre elle et lui, il y a, en ce moment, un abîme profond, un vide d'où monte un souffle glacé. Il le sent.
Un mari ne s'apercevrait de rien. Mais lui, et à cette heure plus que jamais, c'est un amoureux, c'est l'amant.
Toutes les variations d'humeur ou de caractère de sa Nora retentissent en lui. En ce moment il souffre, mais il dissimule.
--Nora, dit-il, d'un air tranquille, j'aurais vraiment préféré aujourd'hui rester chez nous. Voyons, tenez-vous beaucoup à voir _Faust_ pour la vingtième fois, ce soir?
--J'y tiens! dit-elle tout sec.
Par contenance, elle regarde dans son miroir l'effet de sa jupe ondulante qu'elle tapote à petits coups.
En réponse à cette froideur, une rumeur de sourde colère s'élève au cœur de Guy. Le jaloux qui est en lui, et qu'il a, depuis si longtemps, réduit au silence, veut crier à la fin. Tout l'ancien Guy, le malade d'amour, l'homme vieillissant à qui l'amoureuse pourrait bien échapper, se révolte et gronde. Est-ce que, avant même qu'il soit lassé et vaincu par le temps, il la perdrait, cette chose précieuse, cette forme adorée, cette jeunesse en qui, pour lui, la vie se résume!
Où est l'ennemi? Est-ce seulement le démon de résistance qui parfois s'empare d'elle? mais à l'ordinaire, il se trahit, ce démon-là, sur un prétexte.
Or, ce soir elle ne se révolte pas, elle ne joue pas avec les paroles; elle ne donne pas ses raisons, même futiles; elle ne cherche pas la lutte; elle s'absente. Elle n'agit pas; elle est passive. De qui?
Nora! Nora! où es-tu, Nora?...
La satiété est-elle venue pour elle? Voilà longtemps qu'il a tu ses rages de jalousie, précisément pour ne pas l'irriter, la fatiguer de lui... Aucun des hommes de leur connaissance ne la voit fréquemment. Guy ne la quitte guère. Est-ce cela justement qui l'ennuie? Un désir de changement, d'aventure, lui est donc venu? Elle a du naturel de l'hirondelle noire et blanche, sa Nora. Quel appel migrateur la sollicite donc? Pour qui, pour quel vent qui passe, pour quel souffle du large, a-t-elle mis à nu ses épaules chéries, dévoilé la beauté que seul il veut et doit connaître?
--Je pensais, Nora, depuis quelque temps, à vous proposer un grand voyage. Vous plairait-il, par exemple, d'aller, cet été, au Cap Nord, voir le soleil de minuit? Ce serait amusant, cela, dites?
--Ma foi, non! dit-elle, toujours occupée de sa robe, nullement de Guy.
Il fait effort pour contenir sa colère d'amour, qui bouillonne, terrible en lui.
--Nora, dit-il doucement, vous me répondez sans grâce, et j'en souffre; voyons, soyez bonne, Nora.
--Ah! vous savez!....--dit-elle en haussant l'épaule et d'un ton de parfaite impertinence,--il faut me prendre comme je suis!
--Cela n'arrivera jamais, Nora,--dit-il fermement,--je ne cesserai jamais de lutter avec la mauvaise qui est en vous. Vous vous transformerez comme je l'entends, je vous l'affirme. Jamais je n'accepterai vos petites insolences d'attitude ou de parole.
--Il faudra bien vous y faire! réplique-t-elle placidement en tournant vers lui un regard morne, où il croit voir l'amour mort!
Sur ce mot, elle va vers le grand lit bas qui occupe, sous un dais de soie, le milieu de la chambre. Ses gants sont sur le lit. Elle les prend. Mais Guy l'a suivie de près. Il est tout contre elle, derrière elle, défiguré par la violence de sa colère, les yeux enflammés, la bouche irritée.
--Nora, dit-il brusquement, où est votre maître?
C'est la question souvent posée par Guy, en badinage, et à laquelle, dans les jours heureux, elle répondait avec bonne humeur:
--«C'est toi, Guy, c'est toi l'aimé, c'est toi le maître!»
Aujourd'hui, la question l'importune. Il ne lui plaît pas d'y répondre.
--Comme vous dites cela! fait-elle.
Elle s'est retournée pour lui faire face. Elle sent venir un orage. Un peu d'ironie flotte dans son sourire.
--Où est votre maître, Nora? redemande Guy, avec rage.
--Je n'en ai point! réplique-t-elle, impatientée.
--Prenez garde, Nora! ceci aujourd'hui n'est pas une plaisanterie. Aucun homme ne connaît la Femme: je ne me vante donc point de connaître à fond votre nature, mais je la soupçonne, je la sens. Autrefois, vos résistances étaient des jeux. Ce soir, il y a autre chose... Qu'y a-t-il, Nora?
Elle hausse ses jolies épaules, qui chatoient aux lumières.
--Dieu! soupire-t-elle comme écrasée d'un poids insupportable,--Dieu! que vous êtes ennuyeux, mon pauvre Guy!
Elle n'a pas achevé, que la main du «pauvre Guy» s'abat sur la frêle épaule toute rougissante, y pèse lourdement et l'écrase. Nora tombe assise sur son lit.
--Vous n'irez pas au spectacle, ce soir, dit-il. En tout cas, pas avec cette robe!
--C'est ce que nous verrons! fait-elle, souriante.
Et il y a dans son sourire tout ce qu'elle sait, elle, tout ce qu'il ignore et devine, lui. Ce sourire d'énigme achève de le mettre en fureur.
--Ce serait la première fois que vous désobéiriez jusqu'au bout, dit-il.
--Ce sera donc, fait-elle, la première fois!
Il serre les dents, et gronde:
--Prenez garde, Nora!
--Oh! vous ne me faites pas peur!
Le visage de Guy, devenu effrayant, s'approche, à le toucher, du visage de Nora.
--En es-tu sûre? dit-il.
Tout de même, elle commence à redouter cette colère, aussi trouble que le mystère de son propre cœur, et elle dit, en rejetant sa tête un peu en arrière, à demi effarée:
--Qu'est-ce que je vous ai donc fait?
--Je n'en sais rien; mais tu m'échappes. Et je ne veux pas!.. J'aimerais mieux te voir morte!
Elle se lève, et, froidement, d'une voix où il reconnaît la plus parfaite indifférence:
--Tenez!... j'en ai tout à l'heure assez! fait-elle.
C'est le glas de l'amour qui sonne dans cette voix.... S'il y a un trompeur quelque part, Guy l'ignore, mais la trompeuse est là. C'est la vie même, qui le fuit, et qui se moque, avec ce sourire....
Et, hors de lui, fou de rage jalouse, l'homme a renversé sur le lit la jeune femme. Il l'a saisie par la gorge, à deux mains. Sincèrement furieux, il se donne, avec une âpre joie, la comédie, périlleuse d'ailleurs, d'une menace extrême poussée jusqu'à l'apparence de la réalisation. Le civilisé, il le sait, contiendra en lui le sauvage qui est dans tout homme--mais le sauvage se montre et grince des dents.
Elle, heureuse, a pâli et fermé les yeux, heureuse, oui, de la violence de l'étreinte. C'est qu'elle aime la force, Nora. Elle l'a dit à Guy, voici sept ans. Elle a besoin de subir. Elle ne sait que souhaiter le bien, et ne sait pas le vouloir. C'est une femme. En paroles, elle désavoue le maître, mais elle reconnaît volontiers son maître sous la fureur des actes. Elle jouit, faible et petite, de soulever ces marées soudaines dans l'océan d'amour. Quand elle déchaîne contre elle les tempêtes, alors elle se sent grandie; ce qui la domine vient d'elle; cela est donc à elle; et elle sait qu'au bout du compte, elle résoudra en pluie, en larmes quelquefois, tous ces gros nuages noirs qu'un vent tourmente...
Le voilà, l'homme qu'elle appelle inconsciemment, à toute heure, divinateur comme un dieu, mystérieusement clairvoyant sinon des faits, du moins des âmes, et fort comme la nature!... Et lui, il croit étreindre la vie même.... Oh! s'il pouvait l'arrêter, la fixer, la tenir ainsi, la vie qui lui échappe, qui le trahit!
La petite femme est toute haletante. Il la tient sous lui pressée et toute secouée d'une terreur délicieuse... Il la meurtrit..... Une de ses mains lâche le cou pour saisir à plein poing la haute chevelure qui s'écroule,--et Nora suffoque, et vainement se débat; vainement les petits doigts, trop petits, se crispent sur les bras de Guy, s'efforcent de les écarter ou de leur faire lâcher prise en pinçant et tordant la chair... Et l'homme, à mesure qu'il l'écrase de sa colère, sent que sa colère, fondue au contact du jeune corps, l'enveloppe toute de désir.... Et subitement, vaincu par son propre triomphe, il la couvre de caresses précipitées et furieuses qu'elle ne lui rend pas encore. Il l'embrasse et la mord. Elle crie et rit et sanglote en répétant: «Pardon! pardon! mon Guy adoré!» Et à mesure qu'elle parle, plus tendres, amollies, infiniment douces se font les caresses, toujours plus lentes...
* * * * *
Elle est loin, la vision d'une loge d'Opéra d'où l'on sourira à _l'autre_!... Que chercherait-elle, Nora, qui réponde mieux à tout son petit cœur fou de jeunesse? Elle ne raisonne pas plus en ce moment que tout à l'heure,--mais ce qu'elle rêvait d'imprécis, il lui semble bien que c'est cela, c'est cette suprême fureur de Guy, où l'amour de l'homme éclate et fond comme l'orage après ces jours énervants où il se préparait, caché dans un terne ciel de plomb.
--Oh! Guy! mon roi d'amour, mon maître adoré! j'ai encore été méchante! pardonne-moi... je serai bonne... j'obéirai, je le promets, je le promets; c'est tout de bon, _cette fois_!
Guy sait très bien que la promesse ne sera pas tenue, et il pleure sur Nora.
Hélas! il y a en elle des énergies irréductibles. Elle a connu trop tôt les exaltations de la douleur, les conseils de la solitude et de l'indépendance. L'éducation de sa volonté n'a pas été faite; elle ne veut pas être libre; la nature la domine. Une puissance obscure, une vague intérieure monte en elle parfois qui, tout à coup, sans qu'elle y résiste, submerge et abolit momentanément ses résolutions, ses affections, sa pensée... Son cœur alors n'est plus qu'un élément, soumis, comme la mer, au vent qui passe.
Il faudrait être, toujours, le vent qui passe!
LXXIII
A l'Opéra, Émile Louvier épiait vainement l'entrée de Nora; et Guy ne connut jamais ce détail de sa victoire.
Ce même soir, un peu plus tard, Nora disait:
--Vous aviez l'air très méchant, tout à l'heure, Guy!
--Vous aussi, Nora.
--Est-ce que vraiment vous pourriez me tuer, dans ces moments-là, dites, ou si c'est un jeu?
--C'est un jeu... dangereux, Nora.
--Ah! fit-elle songeuse, tant mieux!
--Et pourquoi? dit-il.
--Je sens tout votre amour, mon Guy bien-aimé, à vos colères.
A ce moment, il vit briller quelque chose sur le tapis. Il quitta son fauteuil, et alla vers cette étincelle. Il se baissa.
--Diable! dit-il, vous avez perdu, dans la lutte, votre bijou le plus précieux!
--Le diamant noir? dit-elle. Oh! il ne pouvait se perdre ici.
Guy fait rouler entre ses doigts la longue tige d'or, et le diamant noir, tournoyant, jette tous les feux de son âme sombre.
--Il vous ressemble ou vous lui ressemblez, dit-il lentement.... Restez pareille à lui, ma Nora, toujours. Soyez un cœur que rien n'entame... Que les ombres de votre vie fassent votre noblesse rare... Votre mère, déjà, de visage et d'âme, ressemblait à ce diamant. Soyez comme elle, à jamais, Nora,--et comme lui.
Il lui tendit le joyau:
--Que de souvenirs il évoque! dit-il encore, et que de pensées il suggère!... Ne vous parle-t-il pas, Nora?
Elle avait maintenant un visage calme. Une bonté était dans ses grands yeux. Les démons avaient fui. Elle était revenue à Guy, tout entière, comme la petite fille d'autrefois.
Elle prend le bijou, le regarde, rêveuse, un long moment.
Et le diamant noir, en effet, lui parle:
--Reste à moi pareille, dit-il. Reste semblable à ta mère. Ton père follement s'est cru trahi par elle et, à cause de cela, sa vie et la tienne ont été douloureuses. Qu'est-ce donc qu'une trahison de femme, pour qu'il en sorte tant de douleur! Et Guy t'a consolée. Autant que Jupiter, Guy a été bon pour toi. L'aurais-tu froidement remplacé par un autre, le fidèle cœur de ton chien? Il y a un amour, Nora, plus grand que l'amour. Les cœurs qui le conçoivent sont pareils à moi, un peu sombres sans doute, mais purs et précieux, rares et beaux.... Reste, Nora, semblable à ta mère et pareille à moi.
--Mon Guy, dit tout à coup Nora, très grave et très simple, écoutez-moi bien. Je jure sur ce diamant, souvenir de ma mère, que je resterai digne de lui, pareille à lui, comme vous dites. Et plutôt mourir, Guy,--vous m'entendez!--plutôt mourir que manquer à mon serment!
Elle se lève, remet le diamant dans l'écrin et tendrement revient vers Guy, l'enlace de ses deux bras, pose la tête sur sa poitrine:
--Le crois-tu sérieusement, Guy, que cela serait possible! Que je pourrais aimer quelqu'un encore, après t'avoir tant aimé, toi, mon maître, mon guide et mon dieu?
--La vie est forte, Nora. Elle agit quelquefois en nous sans le consentement de nos cœurs!..... Et puis, pourquoi ta jeunesse, après moi, n'irait-elle pas vers une autre jeunesse?... Je ne souhaite que ton bonheur!
Il lisse les cheveux de Nora sous la caresse lente et tendre de sa main.
--Moi, je ne peux pas le croire, dit-elle... Je suis même sûre que non, ô mon maître adoré!
LXXIV
Deux belles années s'écoulent encore. Guy et Nora sont toujours pareils l'un pour l'autre. Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et elle le griffe. Ils s'adorent.
Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail aux doigts, quand elle se sent effleurer l'épaule par le toucher, sans doute involontaire, d'une main d'homme, légère. Au seul contact, elle a tressailli tout entière. Et sans savoir pourquoi, elle s'est dit: «Louvier?» Elle ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne. C'est lui!
Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.
Quand Guy, évadé enfin d'une interminable partie de whist, accourt auprès de Nora, il la trouve toute charmante, plus aimable qu'elle ne le fut jamais. L'expérience lui est venue. Aucune faute de tactique ne trahira sa préoccupation secrète. Guy restera sans soupçon.
Des jours, des semaines se passent. Elle a revu Louvier au spectacle, au Bois. Ils ne se parlent guère, mais ils s'entendent fort bien. Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent frémir. Il est si jeune, d'une jeunesse si saine, si superbe, si attirante! Et Nora a peur d'elle-même!... Elle reconnaît en elle quelque chose de plus fort qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le malheur de Guy! Elle lutte et se voit vaincue d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.
* * * * *
Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus les caresses d'un être dont l'âme vous demeure plus chère que tout!
* * * * *
Or, deux voix parlent, en Nora.
L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète ce qu'il enseignait: «De quel droit un être vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, pour aller au plaisir. N'es-tu pas la force jeune? Sois aussi la ruse. Tout triomphe est légitime. La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, c'est le rêve égoïste et solitaire des bonheurs qu'on ne peut pas se procurer. Qu'il soit la consolation de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi les joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun amour ne dure, mais l'intensité et le nombre des amours sont plus agréables que la durée d'une tendresse unique, qui toujours, à la fin, se lasse! Guy, lui, n'a plus droit qu'à la mort et à l'oubli..»
L'autre voix ressemble à celle de sa mère. Elle dit: «Souviens-toi de l'épouse qui vécut et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, de la trahison, fût-elle seulement une apparence. Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même souffert, le jour où tu vis Marthe dans les bras de ton père! Tu désiras la mort, souviens-t'en! Vas-tu courir le risque de désoler un cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, choisis celle qui ne désespère personne, qui au contraire sera bonne à un autre cœur... choisis l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, l'égoïsme difficile du sacrifice. Paie de cet amour-là l'homme qui te donna tous les amours, toutes les consolations, tous les bonheurs. Garde, ô petit cœur sombre, la pure solidité du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un amour éternel!»
Ces deux conseils ennemis elle les entendait même pendant son sommeil. Il lui arrivait alors d'avoir la vision des deux figures qui les lui apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle entrevoyait le spectre d'un Gottfried géant, d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant, velu et doctoral. Tantôt, dans un songe de limbes, elle apercevait sa mère, telle qu'elle l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme une âme vierge, toute blanche... Seulement, sur la parfaite blancheur du fantôme, quelque chose de sombre et de lumineux errait en scintillant comme une étoile mystérieuse... C'était le diamant noir, symbole de fidélité dans la mort.
* * * * *
--Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi bien dans tes bras, longtemps et longtemps! il me semble parfois, Guy, que je vais mourir! Je crois que maman m'appelle!
Pourquoi est-elle si nerveuse?... «Calme-toi, mon adorée.»
--Vous le perdrez à la fin, Nora, ce diamant noir. Je le vois tous les jours dans vos cheveux. Ce n'est plus pour vous, ma parole, qu'une vulgaire épingle à retenir vos chapeaux.
Elle hoche la tête:
--Je ne le perdrai pas, Guy, oh! non, soyez tranquille; c'est mon talisman enchanté... Il me rappelle tant de choses!.... Il me parle, Guy, il me parle!
* * * * *
Quelques jours plus tard, la joueuse petite Nora rentrait chez elle ayant au cou un ornement bizarre, un collier rouge qui pressait le col de sa robe, et d'où pendaient des grelots et une longue cordelette de soie, fine et solide. Guy, tout d'abord, ne comprit pas.... C'était un collier de chien!
Ce que c'est qu'un amour fidèle, inaltérable, elle le savait très bien, la petite amie du bon Jupiter.
LXXV
Un matin, Guy frappe, comme à l'ordinaire, à la porte qui sépare leurs deux chambres.
Il frappe. Rien ne répond. Il entre. Elle dort. Il s'approche du lit; il est tard; il veut l'éveiller, d'un baiser tendre, furtif, qui effleure... Il s'avance, il va poser les lèvres sur sa bouche... Sa bouche est glacée... Nora! Nora!... L'horrible soupçon le traverse... Nora! Nora est morte!...
Il appelle, il emplit de sa douleur la maison tout entière... Elle est morte, morte!
--Antoine, vite, allez chercher le docteur! Vous, Catri, allez chercher des fleurs, beaucoup de fleurs, Catri!... Oh! Nora, Nora, ma Nora! Elle est morte, morte!
Il faut savoir comment et pourquoi. Pieusement le médecin et l'époux soulèvent le drap, mettent à nu le corps frêle et charmant... Au-dessous du sein pâle, ils aperçoivent un diamant qui brille, la tête de l'épingle d'or qu'elle s'est enfoncée au cœur...
Il a compris! Nora a tenu son serment.
Elle a eu peur d'elle-même, de ses troubles impérieux,--du vertige.
Pour fuir la faute inévitable, elle s'est réfugiée dans la mort, dans la mort qui lui était familière et qui sans doute lui sera bonne. Il l'aurait tuée infidèle; elle s'est tuée avant. Certes, cela vaut mieux!...
Plus heureux que Mitry qui aima sa femme morte tout en la croyant coupable, Guy va aimer Nora, sauvée par la tombe.
* * * * *
Un désespoir terrible, où se mêle étrangement une joie féroce, est entré dans le cœur de Guy. L'ordre de la nature est donc, en sa faveur, bouleversé! Elle part la première, contre toute prévision. Rien de ce qu'il redoutait ne peut plus arriver! Il ne la laissera pas derrière lui; c'est elle, c'est sa jeunesse, qui a quitté le monde. Et lui, il vit; c'est lui qui la contemple, morte. Elle ne sera à personne, jamais. Il ne la verra plus, il est vrai, mais elle aurait pu cesser de l'aimer, l'abandonner, ne plus exister pour lui, et vivre encore, vivre pour un autre! En regard d'un tel malheur, qu'elle a voulu lui épargner, sa mort lui semble secourable, heureuse,--et c'est bien ce qu'elle a voulu. «Elle m'a donc aimé plus que tout! plus que la lumière!... O mort qui me la gardes, sois bénie!...» Jamais les yeux de Guy ne se sont mieux emparés d'elle, ne l'ont enveloppée d'un plus vaste regard, ne l'ont mieux possédée. Elle peut disparaître, fondre comme un nuage, cette forme adorée... Tant que vivra le cœur de Guy, elle sera! et pour lui seul! En vérité, sa joie terrible dépasse, en ce moment, tout son désespoir. C'est demain, demain seulement, qu'il rugira sous l'aiguillon d'une inconsolable douleur.
* * * * *
Ainsi finit la tragique histoire d'une petite créature damnée, qui, ayant conçu l'idéal d'amour trop tard pour pouvoir le réaliser, préféra mourir que de l'offenser.
LXXVI
_Quand vous lirez cette lettre, mon Guy adoré, je serai morte pour me garder à vous, et pour que vous gardiez en vous le souvenir d'une petite Nora qui était devenue telle que vous l'avez désirée._
_«La vie est forte; elle peut agir en nous sans le consentement de nos cœurs.» Ce sont là des paroles, mon bien-aimé, que vous m'avez dites un jour; mais il y a une chose qui me gardera mieux à vous que ma volonté et que la vôtre, et cette chose, Guy, c'est la mort. Vous aviez peur, ô mon amour, que le temps change l'un de nous. Maintenant, Guy, ce n'est plus possible._
_J'emporte où je vais, à l'éternité, l'image de votre force noble et fière, de votre âme d'amour, de votre beau visage, ô mon amant._
_Et toi, chéri de mon âme, tu me verras toujours jeune et presque enfant; je me suis fixée pour jamais en toi telle que tu m'as aimée dans ma forme, telle que tu m'as créée dans mon âme._
_J'ai bien réfléchi, mon époux; ce que je fais, je devais le faire._
_Te rappelles-tu, Guy, le petit écureuil qui s'échappa de mes bras, ce jour béni où tu m'annonças notre mariage? Tu m'as dit plus tard, ô mon amant, que cela t'avait paru comme ma petite âme sauvage, instinctive, qui s'en était allée de moi pour toujours... Elle était revenue, Guy! et je ne pouvais l'accueillir, parce qu'il m'était venu, de toi, une âme tout autre qui a été la plus forte et qui m'a commandée._
_Ce que peut-être tu n'aurais pas osé faire, malgré tes grandes, tes chères violences, je l'ai fait pour toi, Guy: j'ai tué Nora, afin que Nora reste tienne!_
_Adieu, mon Guy, adieu... Ah! si j'avais trente ans!... mais que pourrais-je te donner de plus, ô mon dieu d'amour, puisque je te donne ma vie?_
_Adieu, Guy bien-aimé. Songe à ce que le temps aurait pu faire de nous, et comme il est mieux que je te devance,--à l'heure où je t'aime par-dessus tout et mieux que jamais,--dans le néant qui nous repose ou près d'un Dieu qui nous recommence._
_Voici mon testament_:
_Dites, mon cher Guy, à mon père, que j'ai fini par bien comprendre son martyre qui involontairement a fait le mien._
_A Jacques Maurin, que j'appelais le bon petit Jacques, donnez, mon Guy adoré, le souvenir de moi qu'il aimera le mieux, sans doute mon fusil de chasse._
_Dans mon cercueil, mon Guy bien-aimé, déposez le bout de la corde rompue que traînait à son cou mon chien Jupiter, quand il s'échappa de chez les étrangers pour me rapporter ses caresses._
_De vous, ô mon cher époux, je veux emporter dans la tombe, si mes lèvres mortes vous semblent trop froides, un baiser dernier sur mes grands cheveux...._
_Et de mon père et de ma mère, le diamant noir que j'ai au cœur._
_1894-95._