part d
'un monsieur qui, tout à l'heure, ne lui plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de ces hommes qui font, à de certains moments, la destinée des empires, comme les grands personnages de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce que ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit être fat... un Gottfried français, sans doute, qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre déclamatoire intitulé: _Les Allemands en Allemagne_, parce qu'il est monsieur Guy de Fresnay), que toutes les femmes doivent lui sourire! «Il m'ennuie, leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il vienne, et l'on verra!--Et qu'il essaie de me plaire! on lui fera voir! Tiens! je taillerai mes crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on rira, ici, dans huit jours!--Je lui ferai demander par Gottfried si _berner_ vient de Berne!...
Tout d'un coup, elle cesse de penser et de sourire. Dans le mystère de sa mémoire, un miracle s'est opéré. Comme sous une lueur d'éclair, Guy, une seconde, lui est apparu, agissant et parlant, tel qu'elle le vit il y a huit années. Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau tout ce qu'elle ressentit alors près de lui. C'est une émotion ineffable, qui la traverse, une sorte de bonheur infini et bref,--mais comme elle s'est revue aussi frémissante et irritée sous un reproche sévère de Guy, comme elle s'est revue dominée, domptée par lui,--son orgueil se révolte. Elle ne veut plus se souvenir! Elle sait du moins maintenant qu'aux sources profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce qui lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, au sujet de Guy, des souvenirs, vivants en secret, plus mêlés à l'essence de son âme, que ses plus vivants souvenirs.
Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît à la porte de la salle à manger et dit, d'une voix haute et claire:
--Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver si tôt et à cette heure, et fait demander si monsieur veut bien le recevoir tout de suite. Monsieur de Fresnay a déjeuné.
Nora tressaille et tout le monde se lève...
XLI
Guy entre, et, après un salut adressé à tout le monde, va serrer la main de François Mitry, et, en même temps qu'il dit: «Bonjour, François,» sans lâcher la main de son ami, il se tourne vers Nora:
--Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle?
--Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond la très petite personne.
--Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il.
Et se tournant vers Mitry:
--Une figure originale, ta fille.
Il lâche la main de François, et prenant de sa main fine et longue, le bas du visage de Nora, comme celui d'une simple enfant, il l'examine.
Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de détourner son visage. Son pied se crispe sur le parquet. Guy paraît ne faire aucune attention à ces marques d'impatience; il s'incline, et, attirant à lui le petit visage, il l'embrasse sur les deux joues.
Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de taille de Nora, la petitesse gentille de toute sa personne qui lui a joué ce vilain tour: on ne l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis qu'on fait à Guy une place à côté d'elle pour le café: «Je le déteste, ce monsieur! il me déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue en même temps qu'il lui fait un peu peur. Elle ne sait pas pourquoi.
Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout, c'est qu'à cette colère, à cette crainte, que M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle goûte cela comme le souvenir inconscient d'un songe heureux d'enfance, depuis longtemps effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant, toujours plus net.... Le lendemain matin, dès le réveil, elle songe à Guy avec impatience, et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au plus tôt, elle sent bien que la présence de Guy, parmi tous ces gens dont elle a tant à se plaindre, l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe son attention. L'idée de cette présence répand, sur ses projets de la journée, un charme singulier, nouveau. C'est comme une clarté d'espérance, toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la lumière gaie du matin... Et Nora se lève en chantant, bien résolue à se montrer sévère pour M. Guy de Fresnay.
XLII
Il faut cependant commencer par se montrer aimable, ne fût-ce que par politesse. Le lendemain Nora propose à Guy une promenade à cheval.
--Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a dit François Mitry, mais, vous le voyez, Nora se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon, mon cher Fresnay. Il y a à l'écurie deux excellents chevaux du golfe, en très bon état... Choisissez.
La minuscule amazone est sur son arabe. Guy chevauche à ses côtés. Ils vont par le chemin en corniche qui serpente au flanc des Maures, de Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou. Guy admire cette enfant étrange, si petite, si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand elle tourne vers lui son visage, il est frappé du double caractère qu'il y trouve, et un peu ému, sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire, la petite femme l'effraie, et le lutin se moque de lui. Il est gêné, et c'est pour la première fois de sa vie peut-être!
Tout à coup, après avoir perdu de vue la mer, cachée par le cap de Cavalaire et dont ils n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre:
--Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la grande affaire de Guy, aussi bien que la sienne propre, était de la voir, elle, la mer bleue!
Elle ajoute:
--C'est beau, n'est-ce pas?
De son bras tendu, de son poing qui serre le pommeau de la fine cravache, elle montre le large, d'un geste de possession royale. La mer lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et ses peines d'enfant. La mer est mêlée à sa vie, à son âme. Elle en a au cœur quelque chose, toujours,--le bruissement, la caresse fluide, l'infini perdu....
Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle éprouve, il le sent confusément venir en lui. Un grand souffle paisible s'élève à ce moment du large, passe dans leurs cheveux. C'est la vie et c'est l'inconnu. L'inconnu de leur cœur à tous deux y répond, ému sourdement.
--Marchons, dit l'homme.
En huit ans, il n'a pas changé beaucoup. Pas un cheveu blanc dans ses cheveux drus; pas un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être un peu plus pâle, plus creusé de passions anciennes, mais la trace vivante des passions, superposée à celle du temps, la fait oublier; et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité aimante des cœurs. Pour la première fois de sa vie, cet homme, à qui les femmes ont toujours offert joyeusement leur sourire, leur main tendue, leur amour,--vient d'aimer vainement. La fière Mme de Z..., veuve et marquise, avait un amour au cœur, lorsque Guy s'est présenté. Elle n'a eu pour lui qu'un caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et les trois jours de consolation qu'elle lui a accordés n'ont pas consolé Guy; il a souffert; peut-être souffre-t-il encore.
Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui d'il y a huit ans. Certes, elle ne l'avait pas oublié! Mais elle se garde bien de le lui dire. Elle entend le piquer un peu, se venger du passé.
Comme il l'interroge:
--Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle, rien, je vous assure.
--Comme c'est triste! fait-il.
--Et pourquoi?
--Parce qu'il semble qu'une impression heureuse devrait durer dans le souvenir.
--J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle avec un sourire ironique.
--S'il faut en croire ce que vous me disiez, en ce temps-là.
--Vous vous en souvenez?... Et je disais, quoi?
Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort bien, l'histoire jolie des violettes que Nora, toute petite, mettait dans son cou, doucement,--et comme c'était gentil à sentir. Et les colères de Mlle Marthe, et comment il prit la défense de Jupiter. Et comment il protesta, lui, Guy, lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne place qu'elle avait à table, sa place de maîtresse de maison.
--Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée, mademoiselle.
--Grâce à vous, si je comprends bien! dit Nora, un peu pâle, en le regardant par-dessus son épaule.
A mesure que parle Guy, quelque chose de singulier se passe dans la tête de Nora. Il lui semble que chacune des paroles de Guy achève d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien que légère, d'un brouillard terne, d'un voile qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du fond de ce miroir mystérieux les images qu'il évoque remontent. Ce sont elles, elles-mêmes. Il les lui rend, vivantes.
--Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif... Oui... je me souviens aussi des violettes!
Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes. Elle regarde en elle, tout au fond, à l'endroit où dorment les lointains du temps qu'elle a déjà vécu....
--Je me souviens... attendez un peu.
Elle demeure immobile. Elle devient très pâle. Voilà que ses lèvres tremblent. Elle revoit, elle ressent tout.... Guy lui plaît et il l'embrasse. Guy la console. Elle l'aime bien. Tout le passé lui est présent; un charme l'entraîne à la sincérité, et tout à coup, riante, elle s'écrie:
--Il y en avait de blanches, mêlées aux autres. Ça sentait bon. Je fourrais ma main dans votre cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos bras.
--Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy.
Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de nouveau tremble imperceptiblement; puis, prenant son parti:
--J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!»
--C'est cela même, répond Guy, tout heureux, naïvement. J'étais bien fâché, poursuit-il, que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a chérie tout de suite.
Il lui parle ingénument, imprudemment peut-être, comme à une fillette, et Nora est piquée: «C'est agaçant, à la fin!»
--Ah! dit-elle....
Elle frappe son cheval et le retient en même temps. Il a payé pour Guy, le pauvre animal.
--Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que vous vous rappelez?
--Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec.
Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut plus se rappeler autre chose.
--Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre cause... pour qu'on vous laissât votre place à table... que fîtes-vous?....
Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement qu'elle croit y être encore... Elle avance sous la table, en cachette, sa petite main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la prend, cette main, la pose, en la gardant toujours dans la sienne, sur la table blanche, et il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on pense, petite Nora, _toujours_!»--Oh! ce _toujours_, comme il retentit à son oreille d'enfant! Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement. Elle a compris et veut détourner un peu la tête, échapper au regard du maître, elle veut aussi lui retirer sa main, par colère et par honte. Elle se sent dominée et vaincue.... Cela est irritant, quoique délicieux. Et c'est ce qu'elle ne veut pas!
--Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer en ma faveur? dit-elle un peu moqueuse, en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du tout.
Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit pas la vérité, que Guy, arrêtant son cheval et regardant Nora, comme autrefois, d'un œil profond:
--Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il d'une voix grave.
Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face: oui, c'est bien le même œil dominateur. Elle frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy a surpris un haussement d'épaules. Il retrouve Nora, la même, un peu grandie, oh! mon Dieu, pas beaucoup.
--Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant ainsi? dit-elle violemment.
--Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli! avec une enfant! et sur des questions de morale!... poli!
Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours plus fort.... Pourquoi trouve-t-il si drôle l'idée d'avoir à être poli avec elle?
Elle a décidément une furieuse envie, Nora, de lui montrer, au diplomate, qu'elle n'est plus une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne sait. En attendant, pour se calmer les nerfs, elle lance son cheval au galop. Le chemin n'est qu'une série de tournants. Il faut changer de pied à toute minute.
--Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il de loin, en poussant son cheval pour la rejoindre.
--Nous verrons bien! riposte-t-elle.
Ils galopent. La voici lasse.
--Attachons nos chevaux ici, dit Nora.
Ils mettent pied à terre, et dans un pli de ravin qu'elle a choisi, les voilà assis côte à côte sur des touffes de bruyère, et devisant.
Tout en parlant, Nora distraite et comme en rêve, a pris dans les deux siennes la main de Guy et elle ne la lâche plus.
Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est un mouvement bien involontaire. Transportée au passé, elle vient de reprendre cette main dans les siennes comme si c'était hier qu'elle eût été réprimandée à table avec une bonté sévère, mais si tendre. Le temps est aboli. Nora est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier qu'elle s'est tant amusée à glisser dans son cou des violettes, par poignées... Il y a donc entre eux une complète familiarité. Quant à en vouloir à Guy parce qu'il vient de la traiter en toute petite fille, Nora n'y songe plus. Nora ne sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans, peut-être sept. Son cœur du moins n'est pas plus vieux, en cette minute. Elle a besoin d'être aimée en enfant--comme elle ne le fut jamais....
Sur son genou, elle appuie donc la main de Guy, et de ses deux mains, elle la caresse. Comme elle fait au front du petit Jacques, elle fait à cette main. Guy la retire un peu, tout à coup, mais Nora la retient. Il se sent charmé et il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle le retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir l'air bien sot, et demeure là, tout étonné. Et le subtil fluide féminin entre par le bout de ses doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et, distinctement, dans ses yeux grands, noirs et fixes, il voit maintenant la femme apparue, qui appelle et,--chose étrange!--qui implore presque.... C'est que Nora, à ce moment, se rappelle exactement l'impression qu'elle eut, lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je vous aime bien, vous!» il l'embrassa avec tendresse. Il lui rendait les caresses paternelles perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que, en se pressant aujourd'hui sur cette poitrine, au pli de ce cou, en mettant sous cette barbe fine sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme consolant qui lui faisait oublier tant d'affreuses misères, qui lui restituait toutes les tendresses que la vie devait et refusa à sa petite enfance?
--Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il est temps de rentrer, je crois.
Mais elle le retient encore, d'une pression si énergique qu'il ne peut s'y tromper. C'est la petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent heureux. Un trouble doux et lourd l'envahit. Un rêve rapide et fou traverse son cœur. Si c'était là le dénouement de sa destinée? S'il allait revivre par là? Si ce printemps allait fleurir dans la «route au tombeau» qui lui reste à faire? Et toujours la petite main caresse la sienne, tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et, muette depuis longtemps, Nora regarde Guy d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur indécis, innommé, le désir tout-puissant d'être consolée de la vie par l'amour entier.
En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte plus qu'il ne saura jamais le dire, Guy se lève et prépare les chevaux.
Il est à la droite du sien et tend sa main en creux, pour aider Nora à se mettre en selle.
Elle pose un pied dans la main de Guy qui, arc-bouté sur sa jambe droite, plie un peu le genou gauche sur lequel il fait porter sa main,--et quand le petit pied, si petit, est dans cette main, Nora demeure là un instant; puis, en riant, saute à terre d'où, sans aucune aide, elle bondit sur sa selle.
Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence:
--Toi, si je veux, pense Nora en le regardant de travers, je te mettrai dans ma poche!
--Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant sa propre pensée et répondant sans le savoir à celle de Nora... cela est bien possible, mais cela n'est pas encore bien sûr...
«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller cela!... Le mieux ne serait-il pas d'avertir Mitry?»
Il songe encore: «Au train dont les choses marchent, je devrais certainement prévenir le père... ou gagner au large.»
Épouser est invraisemblable, mais fuir est un peu cruel.
Guy cependant ne voit que l'un de ces deux partis à prendre. Tous deux sont extrêmes.
XLIII
--Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, en bas, à l'heure du crépuscule, le soir du même jour,--pas de piano aujourd'hui, je vous en prie, monsieur Gottfried.
Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, qu'elle a quitté voici bien dix minutes.
--Et pourquoi cela, mademoiselle?
--Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.
--Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... Je vous conterai, comme récompense, les amours de ce grand artiste.
--Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, des amours de ce grand artiste... Contez-moi les vôtres.
--Si vous voulez.
Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe du pied et imite l'enfant qui pleure, avec de jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.
--Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! Moi veux pas rester!
Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, ou pourquoi est-elle venue?
C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver Guy tout de suite, et qu'elle fait tous ses efforts pour s'en empêcher. Sa résolution, envers lui, n'est pas encore prise. Elle met entre lui et elle, la personne sans importance de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle veut l'envoyer tout simplement promener, oh! ça n'est pas long!
--Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur Gottfried. Je vous embrasserai, là!
Et elle pouffe de rire.
--Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la première fois.
On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, toujours riant, et va à Gottfried. Elle lui offre son visage, il en approche le sien.
Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, où est Guy en ce moment, son cœur défaillerait!
Guy est assis sur un banc du parc, à vingt pas de la fenêtre du salon qui s'éclaire sous ses yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... Une angoisse atroce saisit son cœur, le serre comme un étau, le broie d'une pression lente... Guy est jaloux, mais cela n'est rien,--il est déçu!--Qu'est-ce que c'est donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du cœur? que veut-elle faire de lui?.. Évidemment, ce n'est qu'une mauvaise petite nature, viciée encore par une absurde éducation libre. Comment lui, Guy, serait aux mains d'une enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il l'aime donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. Des idées contradictoires se heurtent dans sa cervelle... Se lever et fuir, monter dans sa chambre, boucler sa valise, quitter à jamais cette maison où il se sent en danger... car il y va de l'honneur, puisqu'elle n'est qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à cette fenêtre où s'encadrent toujours, clairement visibles sous la transparence du rideau, les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés l'un de l'autre... Oh! la briser du poing, cette vitre, et dire: Je suis là!
En ce moment, Gottfried, toujours dans la même attitude, est en train de répéter:
--Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, voyons,--c'est promis.
--Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai seulement voulu dire que je me laisserais faire.
Il en prend son parti, et, la saisissant par les deux épaules, il baise la joue, puis le cou, et cherche les lèvres.
Et Guy,--c'est étrange,--frappe du poing le dossier du banc sur lequel il est assis. Guy est malheureux. Il a envie de pleurer.
--Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, c'est assez!.. Bonsoir!
Elle se sauve et disparaît.
Nora s'élance dans le parc à la recherche de Guy, qu'elle n'a pas trouvé dans la maison. Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de lui faire... Oh! si elle pouvait savoir!
Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, elle le frôle de sa jupe envolée au vent de la course. Et quand il sent contre son genou le frémissement de cette robe, et sur son visage le frisson de l'air qu'elle a déplacé, il ne sait plus ce qu'il doit faire, la saisir au passage, la prendre pour la châtier, ou bien lui crier: «Vous vous trompez, pauvre enfant... Le bonheur n'est pas par là...» ou bien encore la laisser passer--à jamais.
Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment d'un amour à la fois naissant et trompé, il continue à voir distinctement, à travers les petits rideaux de guipure, légers comme un nuage, le salon éclairé, et, au milieu, ce hideux Gottfried en train de ranger avec méthode des brochures, des cahiers de musique.
Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble qu'on vient de lui reprendre quelque chose de divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne peut se l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement qu'il avait de Nora une idée qu'il lui faut abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au lieu d'une petite fille singulière, mûrie trop tôt par le malheur d'avoir grandi sans mère, encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, n'a-t-il rencontré qu'une pensionnaire effrontée, maligne, prétentieuse, un peu vicieuse? Il s'interroge et souffre. Oui, oui, c'est bien cela, mais, alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il s'avouer qu'il est jaloux?.. Ce n'est pas la tendresse qui pousse cette enfant, délicieusement étrange, à jeter sa joue sur la face lippue et velue de ce vilain casse-noisette de Nuremberg! Alors, décidément, quoi?.. quoi? L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus cruellement. Sa tête éclate... En si peu de temps, avait-il donc tant espéré de cette gamine, aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! Guy est amoureux! et l'amour, le dégoût et la colère gonflent son cœur!
Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous cette fenêtre; il voulait la voir, jouir de ses mouvements, les étudier aussi, se faire un jugement. Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, puisqu'elle avait attaqué son cœur, la première, elle, la maligne voleuse?
Où est-elle maintenant? A quel autre jeu a-t-elle couru?
Il se perd en silence dans les allées les plus étroites du parc, se dissimule à tout instant derrière les arbres, l'œil aux aguets, l'oreille tendue, épiant...
Que croit-il surprendre encore?
Quel roman compliqué suppose-t-il donc? Il a honte, lui, à son âge, de s'occuper ainsi des gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le regarde?.. Non, il se méprise d'en être là, mais une force qu'il ne peut pas vaincre le mène où il va... il ne sait pas où... Tout à coup, il perçoit des bruits de pas sur le gravier... Il se cache dans les bruyères du bord de l'allée...
Un couple s'avance.
Est-ce Mitry? Est-ce Mlle Marthe?
Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un jeune homme! Guy ne connaît pas Jacques.
--Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni l'autre, entends-tu?
--Ah! répond Jacques tristement... Je sais, vous avez du beau monde. Mais pourquoi pas au grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?
--Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus possible; on verra plus tard... Est-ce que tu n'es plus mon bon chien?
--Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, et j'obéirai.
--Eh bien, adieu.
Elle est impatiente.
En silence, Jacques la prend dans ses bras, sous le regard ardent et invisible de Guy... Il la presse un moment contre lui, en effleurant des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!
--Adieu! adieu, dit-elle.
Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, passe par-dessus le mur... Pourquoi pas par la porte? C'est la question que se pose Guy.
Nora retourne vers la maison. Le jugement de Guy sur Nora est fixé, décidément fixé.
«C'est une vulgaire petite friponne! C'est bon, on veillera. Adieu, bonsoir, mon rêve bête! Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en cinq minutes, j'avais construit tout un monde d'espérances! A quoi tiennent pourtant les choses! Ainsi, quelques heures seulement après les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux du ravin, devant la mer, à moi, Guy, elle en est venue à celles-ci! J'avais pu croire à un amour naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,--et le mien avait été remué! Et je me suis lourdement trompé.»
Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. Il ricanait tout haut!
«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons plus. A joueuse, joueur et demi... je regarderai son manège. Ce sera un des passe-temps de cette vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas si sot... Adieu, paniers, la grêle a fait vendange!»
Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au fond du sentiment qu'il commençait de sentir pour Nora, il y avait, en même temps que de l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle qui vient, même sans objet, au cœur des hommes de son âge, si sourdement profonde. Gottfried pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses en invoquant la Volonté de l'espèce. Guy songe tout simplement que cette forme enfantine appelait la protection et qu'il eût été heureux de la lui donner; que ces yeux de douleur appelaient la consolation et qu'il les eût fermés sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses bras la toute petite.
--Eh bien, dit François Mitry, le soir, à table, êtes-vous content de votre journée, mon cher Guy?
--Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, si froid, si dégagé, que Nora tressaille.
--Bien vrai? demande-t-elle.
Guy prend la main droite de l'enfant et la serre dans sa main gauche d'une pression douce et ferme. Au toucher de cette main, cette sorte de tendresse paternelle à laquelle il songeait tout à l'heure s'éveille en lui, et une pitié immense lui vient pour un être si jeune, si petit, si faible, et déjà,--croit-il,--si perdu! et c'est d'une voix toute timbrée de caresses qu'il prononce:
--Non, non, pas enchanté du tout, à la vérité. J'ai du vrai chagrin, mademoiselle.
Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, et pour reprendre tant bien que mal ce qu'il a dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:
--C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, que je suis venu ici; n'est-ce pas, Mitry?
Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. Il a du chagrin? tant mieux, cela le rapproche d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, étrange, capricieux et volontaire comme elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout son avenir.
XLIV
A présent qu'elle est sûre de son sentiment, Nora, avec la franchise hardie de son caractère, avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer. Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois, et elle le fait bien voir.
Le lendemain matin, au point du jour, on a réveillé Guy pour la chasse. Il s'habille, et il est prêt à partir, quand on frappe à sa porte.
--Entrez, dit-il.
C'est Nora. Il est stupéfait.
Elle entre, repousse la porte, sans la refermer.
--Je viens, dit-elle, vous chercher pour le déjeuner du départ. Le café nous attend en bas. J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien, vous savez?
Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte presque fermée, et tout en disant: «Venez,» elle le regarde toujours fixement, profondément, sans faire mine de sortir.
--C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de chercher, dans un tiroir, son mouchoir ou ses gants.
Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours là, debout, et il retrouve les deux grands yeux noirs, ardemment fixés sur les siens.
Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers de Gottfried! aux baisers de Jacques! Il pense qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son tour! Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner, lui, Guy, à cette perfidie, d'embrasser, dans les coins obscurs d'une maison dont il est l'hôte, la petite fille de son hôte?
--Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous suivre... allez, mon enfant.
Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur gronde et sa voix tremble.
Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si brûlante flamme que Guy est atteint. Un nuage passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble. A travers une vapeur, il voit la femme, petite, toujours debout, ses yeux toujours dardés, sa lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle veut et que son visage le dira. Elle a appris,--des bêtes, des choses, du frisson des bois et des vagues, des hommes même, de son père,--la puissance et la fatalité d'aimer. Elle a appris,--sous les persécutions,--la révolte, les insistances acharnées. Elle ne craint rien, Nora, rien au monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance, ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime. Elle vient. Voilà tout.
«Pourquoi non? songe alors Guy tout à coup, avec violence. Pourquoi non, si elle s'impose, si elle sait, si elle veut, si elle est libre et consciente,--si c'est ainsi?»
Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare de lui et le conseille...
Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille en tout homme à l'odeur des forêts, s'éveille en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy éprouve, en coup de sang, l'envie sourde et terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter où elle veut, toute mignonne comme elle est.
--Allez-vous-en! dit-il irrité.
C'est maintenant sa voix qui gronde et son cœur qui tremble.
Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est elle qui le fascine. Il n'est plus lui-même! Il court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux, sur sa bouche qu'il écrase, et répète d'une voix creuse, altérée, en la repoussant de lui avec violence:
--Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible! Il faut t'en aller! Va-t'en!
Et si dure est la voix, si brutale est la secousse, qu'elle retrouve, dans la joie du baiser farouche, toutes les douleurs qu'elle aime. Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre homme qu'elle aimait, son père,--aussi brutalement la repousse, aujourd'hui, celui-ci qu'elle aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme, douleur, colère, haine d'amour! mais, cette fois, c'est bien à elle que s'adresse tout cela. A elle, encore enfant, déjà femme. Elle est heureuse, et elle est sombre.
Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur de la petite bondit vers lui. Ne lui a-t-elle pas dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je vous aime, parce que vous êtes bon?» Et n'est-ce pas parce qu'il est bon qu'il la rejette aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est pour bien faire, elle le comprend de reste. Elle a donc tout en lui, dans cette seconde, tout à la fois: bonté et dureté, tendresse et fureur! Inconsciente des raisons qui la rendent joyeuse, sa petite âme retrouve, comme un oiseau des mers, la tempête qu'elle a coutume de braver, qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui la berce.
Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans le cœur d'un homme vrai, quelque chose de semblable aux vents, à la mer, à la force ardente des choses, à l'âme des éléments.
Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté de ce qu'il pense, de ce qu'il voudrait, s'il s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle sent l'humilité du vaincu:
--Allez-vous-en, je vous en supplie, petite Nora!
Et telle qu'elle était venue, silencieuse, comme rigide en sa volonté que trahit sa démarche, Nora, sans un sourire, regardant devant elle le vide avec son œil dilaté et noir,--s'éloigne, emportant dans son cœur l'orgueil du triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter.
Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et qu'il ne faut pas; parce qu'il ne peut ni ne doit l'épouser, et qu'elle est perdue, pense-t-il, deux fois perdue, pour lui et pour elle!
XLV
La vie au château suit son cours. François Mitry tous les jours amuse ses invités, parmi lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier, sur qui sont fondées des espérances ignorées de lui. C'est un très bel homme, qui vient de faire trois ans de service militaire, aux dragons, car il a dédaigné de passer des examens quelconques, et de se présenter à aucune école. Il faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. Il le sait un peu, et il y paraît quelquefois, rarement, seulement quand on provoque sa vanité. Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, mais il les fait valoir à merveille. Le nombre de ses épingles de cravate est infini, et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour à tour, mais il faut convenir que ce sont des bijoux du meilleur goût. Il chante avec une belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il jette bien son coup de fusil et professe en littérature des opinions faisandées--mais c'est affaire de mode et il changera de théories dès que le mot d'ordre sera changé. Au demeurant banal, mais bon garçon et brave, doué en somme des mêmes défauts, des mêmes qualités que les hommes quelconques de son âge. Ajoutez que dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de vingt ans, le beau mystère de vivre et de désirer apparaît avec le même attrait que chez tous les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, de tous ses regards et de tous ses gestes. Il a vingt-quatre ans.
Nora le regarde tout juste avec la même attention qu'elle prête aux autres invités, y compris les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros banquier Legros, trop bien nommé, ni le général Lagrange, ni leurs femmes, ni l'avocat Poireux, ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour elle, c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, deux Lagrange, une Legros et enfin Mlle Lairoy, accompagnée de sa mère, et sœur du jeune Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, dans sa pensée, François Mitry met en balance avec M. Émile Louvier. A ces gens viennent s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, et enfin Mitry annonce qu'il ne manque plus à l'appel que deux amis, M. et Mme de Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, après neuf ou dix ans passés dans tous les ports de mer du globe, à la recherche de la fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer en France. Morigny lui a écrit voici huit jours à peine. Mitry a répondu «Venez, l'occasion est bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle assemblée.»
M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» Ils arrivent en effet. Toute la compagnie annoncée est maintenant au complet, et chaque jour ce sont parties nouvelles, tantôt en commun, tantôt par groupes séparés. Mitry a fait des programmes à l'avance. Il en propose un tous les matins. Et Mlle Marthe aidant (elle se multiplie), le personnel étant triplé à l'office et dans les écuries, tout marche à souhait.
Après les repas bruyants, on se disperse, le soir, à travers le parc. Les pins bruissent. La mer leur répond. Tout le monde goûte avec ravissement le charme des belles soirées du Midi.
XLVI
Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa guise choisit son compagnon, Guy, lui, recherche un peu de solitude. Il trouve, au fond du parc, une petite porte entr'ouverte qui donne sur la libre colline. Il sort, monte la pente par le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.
Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a suivi... Tout à coup, sur sa main que, par un geste d'habitude, il porte derrière son dos, il sent se poser une main très douce, et qui caresse... Il tressaille; il a compris, mais il ne se retourne pas; il éprouve un plaisir douloureux, qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger et qu'il se reproche.
Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:
--Vous ne voulez-vous plus me parler, monsieur Guy?
Guy, qui doit être mécontent, se tait.
La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:
--Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que je vous ai donc fait, monsieur Guy?
Il ne répond rien.
--Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez l'air de me fuir, toujours... Vous êtes fâché, monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.
Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre naturel, se retournant enfin:
--Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, et je ne suis pas assez sot ni assez impoli pour refuser de parler à la charmante petite maîtresse du lieu, mais je ne comprends pas vos questions.
Nora fait une moue de dépit, invisible dans l'ombre. Elle hausse l'épaule, et elle frappe du pied, oh! à peine.
Elle ne veut pas que cela s'entende.
--Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons d'autre chose.
--Je le veux bien... Comment va monsieur Gottfried? répond Guy, d'un ton d'innocence.
--Pourquoi cela? demande Nora, surprise.
--Pour rien... pour parler d'autre chose.
--Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur Gottfried? interroge-t-elle.
--Oh! pas du tout!
--Allons, tant mieux!
--Et à vous, mademoiselle?
--La belle question! il me fait horreur.
--Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme professeur?
--Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai pas choisi; on me l'a imposé.
--On vous impose donc quelque chose, à vous? je vous croyais fière, insoumise, et même indomptable! réplique Guy vivement.
Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si elle voulait, ce vilain Gottfried serait bien loin, depuis longtemps! Elle en convient avec elle-même. Elle se tait, et Guy reprend:
--Il ne vous embrasse jamais, cet homme aimable?
--Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, voyons, monsieur Guy, jamais, j'imagine!... Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez donc!
Son indignation est sincère, car ses caresses à Gottfried ne le sont pas, et elle n'imagine pas que des caresses de moquerie cela puisse compter....
Alors, Guy poursuit, implacable:
--Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde sans cesse autour de vous, mademoiselle Nora, il ne vous embrasse jamais, lui non plus?
--Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur Guy!
La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle se défend... Aux yeux de Guy, elle sent bien qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée, qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce moment, elle voudrait pleurer. Elle ne peut pas.
--Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement Guy: vous mentez encore!
--Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec rage. Elle égratigne sa main, dans l'ombre. Elle pense que, malgré le beau clair de lune, Guy, par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. Elle ne répond pas un mot. Elle écoute la voix sévère qui poursuit:
--Vous êtes une enfant et vous mentez, Nora. J'ai regardé votre Gottfried. Je lis sur les visages et dans les yeux, moi. C'est un don que j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous embrasse, et Maurin aussi. Et ils seraient bien sots, tous deux, de ne pas le faire, puisque vous le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne peux pas aimer, moi, une petite fille qui ment, et sur de pareilles choses! il faut donc oublier la folie d'une seconde... que vous avez provoquée, mauvais petit démon...
Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy s'est attendrie. Il a mis dans le reproche une involontaire caresse...
--Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser bien tranquille votre ami, qui vous aime,--je parle de Guy,--sinon vous le forcerez à partir bien vite, et ce serait dommage pour lui, car ce pays est beau, petite Nora... très beau, en vérité.
Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit cela parce qu'il le faut.
--Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je vous engage paternellement, mignonne, à ne pas entrer de si bonne heure dans la chambre des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, si j'étais un malhonnête homme, ou seulement un homme faible! je serais, à mes propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, prenez garde à vous, Nora... gardez-vous du mensonge... et des démarches inconsidérées...
Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette à qui il s'adresse. C'est, en ce moment, comme il vient de le dire, un sentiment paternel qui dicte ses paroles.
--Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! répète-t-il d'un ton d'affectueuse prière... Rappelez-vous ce que je vous dis. Il vous arrivera tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se pourrait bien que personne au monde ne vous parlât plus jamais raisonnablement, comme je le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est pour vous, pour vous, ce que je dis là,--pas pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup d'affection pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais beaucoup, beaucoup!
Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, qu'il devine ou voie tout en elle, ce Guy? Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques? C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.
Sombre, la tête basse, muette, une rage au cœur, Nora s'éloigne en cherchant dans sa tête comment elle pourra bien le punir, ce Guy détesté!
... Il y a beaucoup de pitié pour Nora dans le cœur de Guy, mais aucune estime.
Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, parce qu'elle a l'habitude de la révolte, de la colère, du commandement et de la vengeance. Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a beau vouloir, elle ne sait pas pleurer parce que, dans les commencements de ses grandes peines, elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? peut-être a-t-elle une de ces natures de feu qui brûlent et sèchent au dedans la source même des larmes.
Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera avec Émile! avec cet Émile Louvier qui, de l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus beau que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! Guy pourrait être son père!
XLVII
François Mitry est enchanté et Mlle Marthe désolée. Ouvertement, Nora fait la cour à Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y veille, crèvera d'un coup de sang.
Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, cette enfant qui fleurte avec tout le monde! C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et que Dieu les bénisse! Moi, me voilà délivré d'une assez méchante affaire!»
--Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit Nora qui cause avec Gottfried dans le parc, si le verbe _berner_ est venu de Berne.... Monsieur de Fresnay sait tout.
--Le verbe _berner_, réplique Gottfried, vient, je crois, du mot espagnol _bernia_, qui veut dire couverture.... J'ai fait des recherches... Mais il ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez donc ce jeune homme?
--Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça n'est pas un jeune homme....
--Eh non! ce monsieur Louvier.
--Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme je vous aime....
--Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, dans tous les coins?
--Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est sans conséquence.
Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.
--Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez formé là une excellente élève.
--Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.
--Ministre? interroge Nora.
--Les plénipotentiaires portent ce titre, dit Gottfried. Et c'est peu de chose pour un homme tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions, monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, et j'osais représenter à mademoiselle qu'elle se compromet....
--A moins, riposte Guy vivement, qu'elle ne désire l'épouser....
--Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,--vous êtes méchant!
Elle lève rageusement les épaules et s'en va.
Gottfried, interloqué, perd la tête.
--N'est-ce pas, monsieur, que le verbe _berner_ ne vient pas de Berne, mais de _bernia_? dit-il étourdiment, ne sachant plus où il en est.
Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules comme Nora, et placidement:
--Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried qui pense:
«Les voilà, les finesses de la langue française! Jamais je n'en serai maître!...»
Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, d'un bout de la table à l'autre, des toasts fantaisistes, Nora, qui s'occupe fort peu de son voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, et interpellant par son nom Émile Louvier, assis presque en face d'elle:
--Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, dit-elle, à votre santé!
Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au moment où elle va boire, Guy, d'un mouvement que personne n'aperçoit, choque le bras de Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se brise...
--Enfin! dit-elle tout bas.
Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. Les autres, que lui importe! Ils ne demanderaient pas mieux, les autres, et ce serait trop facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste et qui est bon.
Et sa main, restée mignonne comme celle d'une enfant, se glisse sur le genou de Guy, bien doucement, bien en secret.
Alors, exactement comme autrefois, Guy prend cette main, la pose sur la table et, la tenant pressée sous la sienne:
--Il faut toujours montrer tout ce qu'on pense, petite Nora, toujours!
Dans le brouhaha des conversations d'une fin de repas, l'incident passe inaperçu ou à peu près, et, sans être remarqué, Guy peut fixer son regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle les détourne tout à coup et veut retirer sa main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans d'intervalle, elle retrouve une même impression, fidèlement reproduite: elle n'est plus qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère... et cela décidément est délicieux... Et tout bas, tout bas:
--Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.
Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur étrange, se sent heureux sans comprendre pourquoi.
Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, de croire indigne d'un amour vrai l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois la ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a pas été maître du mouvement qui lui a fait briser la coupe de Nora. Il s'en repent. Elle finirait par le compromettre. Il partira. Pas demain. Mais après-demain.
XLVIII
Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a évitée tout le jour, le suit dans le parc, et l'appelle.
--Monsieur Guy, je vous cherchais....
Il fait face à l'ennemi.
--Moi aussi, dit-il.
Et brusquement:
--Je pars demain.
Elle demeure toute saisie et muette. Pour la première fois il la voit tremblante et intimidée. Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même; il veut, d'un seul coup, arracher de son propre cœur et du cœur de cet enfant, l'amour qui germe.
--Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez monsieur Louvier.
Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce n'est pas là ce qu'il fallait dire, il le sent bien. Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très fin, naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora.
--Je comprends, poursuit-il répondant à ce sourire. Vous avez cru, hier soir, que j'avais renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher de porter cette santé?
Nora relève avec lenteur ses grands beaux yeux vers Guy. Il y voit clairement la question qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?» Et Guy renonce au mensonge qu'il préparait.
--Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il, mais pas du tout comme vous croyez, car (pensez-en ce que vous voudrez), ma volonté consentie n'y était pour rien! La vérité, c'est que je ne veux pas vous aimer. Je sens que cette minute où nous voici est grave.... Toute la vérité, je vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse.... Le bonheur de votre vie dépend de ce moment-ci peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant, vous ne m'inspirez pas la confiance qu'il faut. Quand on prétend aimer un homme tout de bon, on n'a pas avec un autre les familiarités que vous avez depuis trois jours avec ce jeune Louvier, qui est beau, j'en conviens, et riche,--et parfaitement digne de vous plaire. Donc, soyez heureuse, mais laissez-moi, je vous prie, en repos.--Du reste, pour couper court à tout ce petit roman,--je vous répète, ma chère enfant, que je pars demain. Voilà pourquoi je vous cherchais, moi aussi; je voulais vous l'annoncer.
A mesure que parle son ami, à mesure que la réprimande devient plus sévère et plus froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ, Nora sent monter en elle toute la violence de sa passion, désir, espoir et crainte. Son petit cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles; ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent Guy d'un regard d'appel suprême, de possession désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et elle veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher, s'enrouler à lui!
--Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement, d'un air de ne pas croire encore à cette chose monstrueuse.
--Oui, dit-il avec calme, demain soir.
Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée, qui ne veut pas, et qui cherche à convaincre par un reproche caressant:
--Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très mal....
Elle ajoute après un silence:
--Tout serait perdu!
Puis, sans transition, emportée par l'onde soudaine des sentiments tumultueux qui s'accumulent dans son cœur et le débordent, elle dit, d'un ton net, tranchant, impérieux:
--Il ne faut pas, je t'assure.
Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois.
--C'est impossible, impossible! C'est impossible! Il ne faut plus _me laisser toute seule_!... je vais t'expliquer... Viens ici, écoute!
Elle lui dit «tu» involontairement, comme elle lui a dit «tu», l'enfant sauvage, il y a huit ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle l'a vu... Quelque chose de plus puissant que tout, sort, en ce moment suprême, de ses regards, de ses moindres gestes... Quand ce ne serait que par pitié, il faudrait maintenant l'écouter, lui obéir....
--Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais t'expliquer.
Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou.
Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les troènes et les arbousiers, un banc est caché. Elle fait un signe. Le voilà, docile, qui s'assied près d'elle.
--Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois, et toujours plus pâle.
Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite. Cela devient de la volubilité. Elle voudrait tout dire en même temps. Elle vide son cœur, tout entier, dans un cœur ami, pour la première fois de sa vie. Elle veut tout montrer, tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon et tout le mauvais. Elle se donne.
--Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse souvent, mais il me fait horreur... Si je l'ai laissé faire, dans les commencements, c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?--on s'ennuie tant ici, des fois!--Je voulais le commander à ma guise--mais il me répugne,--tu comprends bien?... Tu ne vas pas croire autre chose, n'est-ce pas?.. Ce serait atroce!
Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu.
Elle poursuit, avec une volubilité toujours plus grande, de l'air affairé des enfants qui ont beaucoup de choses à dire et qui semblent regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les images qui se succèdent rapidement dans leur pensée:
--Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime comme un chien... oui, je l'embrasse, et de tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse; c'est comme un frère. J'étais si seule, si malheureuse, depuis la mort de Jupiter! Voilà, je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée, depuis la mort de maman. Un jour, il m'a repoussée, renversée à terre, blessée! J'avais huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai rien compris à tout ça... Les hommes sont méchants. Mon père embrasse Marthe; il l'épousera, tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du premier coup et tu m'as défendue, un jour, il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment que j'avais oublié?... Non, non! Je me rappelle tout, tout de toi, tu entends,--tout! Tu as été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je t'aime. Et voilà tout. Pourquoi ne veux-tu pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai menti, c'est vrai, l'autre jour... Je mens, d'habitude, à tout le monde, mais personne ne le voit: on est trop bête! ou bien personne ne prend la peine de me gronder, parce qu'on ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon, je te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es fort... J'aime la force, comprends-tu? Jupiter était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau chercher, je n'ai jamais su pourquoi. Est-ce que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien, et ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est mauvais. Veux-tu m'aimer encore, dis, comme tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage! Je t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux autres, jamais! mais à toi, oh oui, à toi seul! si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis que tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère, mon dieu, mon maître et mon tout!
Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent sur ses joues.
--Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que, lorsque je parlerais, tu comprendrais... ce que je ne comprends pas moi-même... Alors, tu m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille à toi, à toi, rien qu'à toi. Je ne suis à personne. Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu voudras. Et ce sera bon.
Et plus bas, tout bas:
--Tu es le maître, je t'obéirai.
Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la poitrine de Guy, et elle se lamente dans un grand désespoir:
--Pardon! pardon! je ne le ferai plus, bien sûr. J'ai été méchante avec toi, pardon!..
Il faut croire qu'un remords l'obsède, car d'une voix plus désespérée, elle crie:
--Oh! plus méchante que tu ne crois!
Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à pleins bras:
--Mon enfant! mon enfant! ma chère petite! calme-toi,... je t'aimerai bien... mais tu ne peux pas être ma femme... comprends-moi... je suis un trop vieil homme pour toi, pour une enfant si petite... mais je t'aimerai bien, va, je t'aimerai...
Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une voix de prière adorable, qui monte vers lui avec l'humide regard de ses yeux:
--Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite!
--Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui, je t'aime, certainement.
Et il baise ses beaux cheveux.
Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée. Elle a frappé du pied, elle a tordu ses mains. Elle baisse la tête.
Et d'une voix sourde, avec ses belles notes basses:
--Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne m'aimez pas... Il ne faut pas m'aimer! je n'en suis pas digne! je viens de voler votre amour! Oh! si vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je n'ai pas tout dit!
Elle tombe à genoux devant lui et cache son visage dans ses deux mains.
Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais toute sa grande force n'y parvient pas, parce qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est roidie, et résiste, invincible.
--Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous, calmez-vous, je vous pardonne d'avance. Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout votre petit cœur; il est bon, Nora, je le sais..
--Non! non! il n'est pas bon! Vous ne savez rien!... Et quand vous saurez tout, vous ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est affreux, affreux!.. Mais je vais tout vous dire, tout... Voyant que vous ne vouliez pas de moi, j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune homme. C'était d'abord pour me venger, pour vous faire de la peine, et puis... et puis...
Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage à mesure qu'elle voit la gravité des choses qu'elle confesse:
--C'est honteux... honteux! affirme-t-elle avec une violence extraordinaire... Oui, c'est vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et ce ne serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée... comme vous l'autre matin... comme vous, Guy, comme vous!
Elle sanglote.
--Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y a quelques minutes, vous n'auriez plus voulu de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai voulu voler votre amour... Est-ce que vous me pardonnerez jamais?...
Guy est très grave, très malheureux,--content aussi.
--Je vous pardonne, dit-il doucement, je vous pardonne, Nora. Au fond, pauvre enfant, vous êtes bonne, je vous assure...
--Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre, pleine de colère contre elle-même. Non! je ne veux pas vous tromper... je suis méchante, voyez-vous... Et je le serai peut-être encore, parce qu'il y a des choses plus fortes que moi... Mais vous serez encore plus fort, vous, n'est-ce pas?... Vous serez sévère, pour me rendre bonne tout à fait et digne de vous! Vous me punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il faudra être juste toujours, mais toujours fort,--vous entendez?--comme on n'a jamais été avec moi... Ceux qui punissent, ceux-là aiment.
* * * * *
Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre de la nuit qui monte, et qu'éprouvent-ils tous les deux, si ce n'est pas là de l'amour?
XLIX
Le lendemain matin:
--Si jamais l'envie vous reprend d'approcher trop de moi votre vilain museau, monsieur Gottfried, vous recevrez--j'en suis fâchée,--mon encrier lui-même sur votre tête. Vous apprendrez que je sais me défendre, _quand je veux_; et, selon vos honorables principes,--par la force comme par la ruse.
--Mais, mademoiselle...
--C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne sais pas ce qui vous agite...
--Et qu'est-ce, mademoiselle?
--Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur Gottfried, achève Nora en éclatant de rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot! Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je bois du vin rouge, moi, et je ne me nourris pas d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.
--Celles de Souabe sont les meilleures, dit Gottfried ingénument.
Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.
--Vous seriez tout à fait gentil, monsieur Gottfried, de renoncer à vos petits projets, et de donner votre démission. Car je vous ai assez vu, monsieur Gottfried, et si vous ne vous en allez pas de bonne grâce, monsieur Gottfried, je vous en ferai voir de si drôles,--que vous n'aurez plus qu'un désir...
--Et lequel, mademoiselle?
--Celui de Rückert, monsieur Gottfried: des ailes! des ailes! des ailes!... des ailes pour filer plus vite!
Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait pas commencé du reste, et Gottfried, abasourdi, s'en va tenir conseil avec sa sœur.
--Mes affaires marchaient si bien... Tous ces étrangers qui envahissent le château depuis plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit Émile qui a fait tout le mal, pour sûr.
--Je le crains, dit Marthe.
Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile au jardin.
Il se rapproche d'elle et dit:
--Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.
Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le ciel, en effet, est très bleu.
--Pas pour vous, non, pas pour vous, réplique Nora. Le temps s'est gâté pour vous aujourd'hui.
--Comment l'entendez-vous, mademoiselle? dit Émile, piqué.
--Tenez, monsieur Émile, je suis une personne très petite, mais j'ai une grande volonté... Oh! vous ne me connaissez pas! je veux ce que je veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me déplaisez pas, bien sûr, mais je ne suis pas folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai fait la coquette avec vous pour en exciter un autre! c'est très mal, mais c'est comme ça.
Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:
--On est femme, vous savez... nous sommes toutes comme ça! Ce qui m'amusait hier avec vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous dire: Ne me rejoignez plus dans les coins, n'ayez pas l'air de vous entendre avec moi,--surtout n'essayez plus de m'embrasser... je ne veux plus!
Et d'une voix creuse, Nora ajoute:
--Ça en fait souffrir un autre!
--Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai servi de jouet, tout simplement?
Elle le regarde d'un air narquois:
--Ça n'était déjà pas si ennuyeux!
Puis redevenant sérieuse:
--Tenez, vous prenez de travers un aveu très gentil, très bon garçon de ma part, monsieur Louvier. Vous manquez d'esprit en ce moment. Vous n'avez qu'à sourire, à me tendre la main et à me promettre d'agir comme je vous demande. Est-ce dit?
Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; il y a la hussarde, qui n'est pas la moins estimable. Elle est très pratiquée, et, pense Louvier, elle réussit souvent, même aux dragons.
Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il est fort, il est sûr de lui, il cherche sa bouche.
Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, la nervosité, la rapidité de mouvement de la petite diablesse noire qui se tortille, glisse sous son bras, à travers ses mains, crible ses jambes de menus coups de pied précipités, lui égratigne les mains et la joue, tire de-ci, de-là, sa moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi sur tous les points à la fois. Elle est partout. En vérité, elle lui a gâté un peu son plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais une fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se plante devant lui, le regarde fixement et dit:
--Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?
C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il la regarde et voit, dans ses yeux, la femme.
Alors, honteux de lui-même et tirant son chapeau:
--Veuillez me pardonner, mademoiselle.
--Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs que j'ai eu les premiers torts, monsieur. Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être franche avec vous.
Étourdiment Émile Louvier demande encore:
--Et quel est mon heureux rival?
Elle éclate de rire, espiègle:
--Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant, cette fois, au plus vite... Monsieur Gottfried, que voici!
Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il l'aborde et lui dit solennellement:
--Vos intentions sont-elles pures, monsieur? j'ai quelque droit de vous le demander.
Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus vexé qu'il n'a voulu le paraître, vient tout justement de recevoir un congé en règle.
Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que cet ours mal léché peut avoir la prétention d'épouser la petite fille, il est pris de la double envie de mourir de rage et de mourir de rire.
Il prend ce dernier parti.
--Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande Gottfried avec dignité. Ma question n'a rien de risible.
--La question n'est qu'impertinente, dit Louvier de plus en plus agacé, mais le questionneur est grotesque... Tenez, fichez-moi la paix.
--J'ai quelque droit de vous interroger! répète Gottfried qui a étudié sa phrase et préparé la scène.
Le dragon le regarde de travers et prononce placidement ces trois ou quatre mots mystérieux qu'il a rapportés de la caserne:
--Toi, ferme ton phonographe!
--Cet instrument n'a aucun rapport avec ce qui nous occupe, dit Gottfried, qui a juré de ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui ou non, répondre à mes questions?
--Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, avec une aimable familiarité.
--Si elles sont convenables, riposte Gottfried sans étonnement, mais avec fierté.
--Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée d'épouser la fille de la maison?
--Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai caressée!
Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas de sa barbe épaisse une maîtresse gifle, mais sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond simplement:
--C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, au plaisir de vous revoir.
Et il va se mettre en mesure d'envoyer à Louvier les témoins nécessaires.
Mais comme il s'éloigne, la figure du petit Jacques lui apparaît entre deux branches d'un buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:
--Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur Gottfried?
L
François Mitry est à mille lieues de supposer ce qui se passe entre Guy et Nora. Et qui pourrait s'en douter? Guy a bien près de quarante-quatre ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de seize.
Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper de sa fille; il n'a jamais été si attentif pourtant aux faits et gestes de l'enfant. Il voit bien que le jeune Alfred est tout à fait négligé par elle. Il est persuadé que Louvier est en bonne voie, et il s'en réjouit.
Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années de martyre où il lui a fallu subir la vue de cette petite, trace vivante de la fourberie de Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne peut prononcer ni entendre sans un secret frémissement. Amour et haine, à ce nom, gonflent son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours prêt à lever en lui et à bouillonner.... Enfin, la petite enfance de Nora appartient au passé. Un homme va la prendre, l'emmener loin de lui, à jamais. Quel soulagement! Oh! il se propose d'être un beau-père commode: on ne le verra pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir strict envers cette petite. Il l'a négligée et laissée trop libre, c'est vrai,--mais dans une solitude où elle était à l'abri des mauvaises influences bien mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. Ce Gottfried, il faut l'avouer, est un idiot,--mais qui sait beaucoup de choses. Il n'a tenu qu'à elle de tout apprendre de lui, et de Marthe.
Voilà ce que pense François Mitry, tout en s'occupant de ses hôtes.
Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. Ce sont les Morigny. Comment n'a-t-il pas pensé que Mme de Morigny lui parlerait surtout de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être leur confidente! Lorsqu'il a reçu la lettre par laquelle les Morigny lui annonçaient leur retour en France, et demandaient à le revoir, il était préoccupé de mille affaires, en train d'écrire à tous les autres invités,--et il a répondu étourdiment à Mme de Morigny par une invitation aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas songé, une seconde, que par cette Mme de Morigny, il aurait peut-être des détails nouveaux sur son grand malheur? Quels détails? il sait tout. Qu'a-t-il besoin de renseignements? Qu'a-t-il besoin de faire mettre le scalpel dans sa vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit lorsqu'il a revu cette femme, d'ailleurs distinguée et qui est encore belle. Elle est triste, elle aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle n'est pas amusante, la pauvre femme.... Encore une qui a dû tromper son cher mari! A présent, Mitry doute de toutes les femmes.... Et depuis l'arrivée de Mme de Morigny, il évite avec soin de se trouver seul avec elle pour ne pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances et avoir à subir l'éloge, en quatre points, de sa bonne amie Thérèse!...
Enfin, Mme de Morigny lui a demandé, d'une façon formelle, un entretien particulier. Il n'a pu refuser.
--Je vous ai paru préoccupée, depuis deux jours que je suis ici, n'est-ce pas?
--Un peu, madame.
--C'est qu'en effet je cherchais, sans la trouver, une occasion de causer secrètement avec vous... J'ai dû finir par vous demander cet entretien.
--Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous pas une ancienne amie?
--De votre chère femme, et par conséquent de vous, oui, cher monsieur Mitry.
François Mitry pâlit un peu et son front s'est plissé.
--Je vous demande pardon de réveiller vos plus douloureux souvenirs, mais il le faut.... Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, et la soulagent quelquefois.... Moi, tenez, j'aime à parler de ma fille!... Nous étions au Brésil quand elle est morte, deux ans après notre départ de France. Elle aurait tout juste l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma pauvre fillette?
--Oui, oui, dit François....
--Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je ne sais plus comment m'y prendre pour avouer ce qui me reste à vous dire... J'aimerais mieux... Il ne faut pas surtout que mon mari apprenne que nous avons causé secrètement... car j'ai peur de tout, même après tant d'années....
Et brusquement, regardant François Mitry en face:
--La chambre de votre femme, est-il vrai que vous y ayez conservé toutes choses en place comme de son vivant?
--C'est vrai, dit François Mitry.
--Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce sera plus simple....
--Venez, dit-il, étonné.
Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; il est sans inquiétude, du reste. Le plus grand des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort de Thérèse? Cela a changé, gâté sa vie. Il s'est consolé comme il a pu. Est-il vrai que la plaie soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, mais elle est cachée à tous les yeux. Il lui arrive encore de s'attendrir en regardant par hasard le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, depuis longtemps, ni l'enfant, ni le portrait. Il ne croit plus à l'amour, à la fidélité, aux niaiseries du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux célibataire, ami du repos, et qui se donne des plaisirs réguliers, ordonnés méthodiquement. Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux. Mlle Marthe les réussit à merveille. Il se demande s'il ne finira pas par épouser cette aimable personne, afin d'avoir dans ses vieux jours une servante qui ne lui donne pas son congé pour aller à d'autres affaires. Il en est là. Et tout cet arrangement d'existence est si simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il ne voit pas trop quel événement ou quelle parole pourrait le troubler, et faire tressaillir son cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora soit mariée, qu'il en soit débarrassé, et il songera à lui-même, uniquement.
Il marche devant Mme de Morigny pour lui montrer le chemin. Il se sent tranquille, un peu curieux cependant, malgré tout.
--Voici la chambre de ma femme, dit-il en ouvrant la porte.
Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble où il a trouvé les horribles lettres.
Il la regarde, stupéfait.
--Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?
Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle ouvre. Le tiroir est vide. Elle regarde François Mitry qui est tout pâle. Il n'ose comprendre sa propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui lui vient!
Il regarde Mme de Morigny d'un œil fou.
--Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en avez-vous fait?
Ce mot le frappe comme une balle de fusil. Il chancelle.
--Vos lettres? murmure-t-il.
--Oui, mes lettres....
Il sanglote:
--Je les ai....
--Et vous les avez lues!... Ah! monsieur Mitry! monsieur Mitry! quelle honte m'est infligée devant vous!...
Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, entreprend de se défendre:
--Je vous demande encore une fois pardon de vous entretenir d'autre chose que de la morte bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler d'une façon si vive, mais je tiens tant à ces lettres, surtout depuis la mort de Lucien Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma chère Thérèse connaissait mon malheureux amour pour lui, et les affreuses, les inévitables raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.
François Mitry a fermé les yeux. Mme de Morigny parle à un fantôme. Le malheureux regarde, en lui-même, le désastre de sa vie, les ruines fumantes de son cœur!
Mme de Morigny poursuit, et le flot de ses paroles passe sur lui comme l'eau d'un torrent sur un homme qui se noie, sans lutte, attaché aux pierres du fond:
--Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.
Et ce mot «vous comprenez» sonne aux oreilles du malheureux comme une infernale ironie!
--Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, voyez-vous! Il y a des circonstances fatales dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent. Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils condamnent. Mais ceux qui souffrent, ceux qui subissent, ceux qui sont pris, terrassés, vaincus par les passions et les circonstances, ceux-là pourraient dire comment ce qui semble impossible arrive au contraire sans qu'on ait pu l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, de grâce, rendez-les-moi bien vite; où sont-elles? c'est pour les ravoir avant tout que j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai contraint à venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... Je sais bien, on devrait brûler peut-être ces souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais pas. Je vais vous dire pourquoi; je vais tout vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du père... Vous ne comprenez pas?... Tant que ma fille vivait, je voulais avoir, pour elle au besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher et pauvre Lucien! Thérèse l'aimait, Lucien, à cause de moi, par pitié pour lui et pour moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma faute, l'avait pardonnée, et elle avait daigné en garder la trace et la preuve,--par pitié pour moi, à ma demande... pour rendre service à ma fille, à Lucien, à moi! Où sont mes lettres, monsieur Mitry?
François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, va dans sa chambre et en revient avec les lettres...
--Les voici! dit-il.
Mme de Morigny ouvre le paquet, l'examine rapidement.
--Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?
Et François, d'une voix d'agonisant:
--J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les lettres qui manquent ont été consumées. Alors seulement... j'ai lu...
Mme de Morigny regarde, effarée à son tour, la blancheur de mort répandue sur le visage de Mitry... Il garde les yeux fermés.
Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul souvenir de Thérèse. Elle comprend maintenant l'horreur de la vérité.
--Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.
François Mitry, anéanti, baisse la tête pour dire: Oui!
--Ah! malheureux! malheureux! malheureux!
Elle s'affaisse sur une chaise:
--Monsieur Mitry, dit-elle après un silence d'angoisse, j'ai pour devoir maintenant de vous apporter une lumière complète, qui éclaire votre affreux malheur jusqu'au fond,--et qui lave le souvenir de Thérèse. Avec les trois lettres brûlées, il y avait une note de ma main, à vous adressée, qui expliquait tout--car j'avais voulu prévoir une erreur que cependant je jugeais impossible... Grâce à la précaution que j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait conjurée, et cependant, voilà!... Mais, poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas signées?...
--Je connaissais, répond Mitry, l'écriture de Lucien. Et puis, le paquet portait son chiffre.
--Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle part, dans ces lettres!...
--Pas plus que le nom de l'enfant. Les lettres n'étant pas signées, il était naturel qu'on n'y nommât personne. Tous les autres détails, l'âge de l'enfant, tout, pouvaient se rapporter... à moi!... à Nora!
Mme de Morigny éclate en sanglots:
--Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus de mal après ta mort qu'on n'en peut souffrir vivante!
Et d'un accent de rage, elle ajoute:
--C'est une fatalité sans nom!... Devant ces infamies de la destinée, il n'y a rien à dire, n'est-ce pas?
Elle regarde encore Mitry. Il est toujours debout, de plus en plus pâle, toujours pareil à une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses lèvres maintenant se mettent à trembler...
--Courage! monsieur, dit la pauvre femme! courage!
Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:
--Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire aveuglément, car c'était une âme de sainte. Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah! monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien plus qu'aux faits!
Et François Mitry s'imagine entendre la morte elle-même lui répéter tout haut ce qu'elle lui murmurait le matin où il trouva Nora couchée dans ce lit funèbre qui est là sous ses yeux. «C'est l'âme seule--disait la morte,--qui est une vérité, et quand elle est connue, c'est un crime de s'attacher aux réalités. Les faits et les réalités sont des apparences. Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne mentent point. Seulement, il faut savoir les approfondir et les connaître. Tu devais croire en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne l'avais pas vue, c'est donc que tu ne m'avais pas assez bien aimée. Tu as douté de l'âme que tu devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, et de cela, tu as été puni affreusement!
«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, quelle faute avait-elle commise et pourquoi l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu pas eu pitié de son innocence? Voilà le second crime qui, aujourd'hui, est puni en toi... François, François,--répète la morte,--je te l'avais bien dit: tu t'es séparé de l'amour!»
Et, en tombant de tout son long sur le lit tragique de Thérèse, le colosse abattu crie, à travers ses sanglots:
--Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! ma fille! mon enfant! Oh! pourquoi est-il trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout? pourquoi? pourquoi? pourquoi?
LI
Ainsi il y eut--chose horrible--un malheur plus grand pour Mitry que d'apprendre que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre qu'elle ne l'avait pas trahi;--qu'il l'avait à tort accusée! qu'il a sali, gâté, gâché sa vie, à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait croire à un mensonge d'âme!
Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse, demandant pardon, à elle et à leur enfant.
Mme de Morigny était toujours là, accablée.
--Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait souffrir!
Enfin il se ressaisit un peu.
--Soyez indulgente pour tant de faiblesse, dit-il, mais c'est horrible, plus horrible que vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora...
Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit à pleurer.
--J'essaierai, maintenant, de réparer de mon mieux! mais, je le sens, c'est impossible!
Il se leva.
--Vous nous permettrez de partir seulement demain matin, cher monsieur Mitry, lui dit Mme de Morigny. Un départ précipité, ce soir même, pourrait éveiller des curiosités...
Il lui tendit la main.
--Merci, dit-il.
Il ajouta:
--C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse! oh! ma Nora... Je veux la voir, à présent, la voir tout de suite, cette fille de la douleur!--Je suis si coupable envers elle!... J'ai été si dur! Voulez-vous, madame. lui dire de monter ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois la revoir pour la première fois après vos révélations qui m'ont rendu, hélas! à moi-même!
Mme de Morigny sortit. Peu d'instants après, Nora frappait à la porte.
--Entrez! gémit le malheureux père.
Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire, avec un visage un peu mauvais, l'œil armé pour ainsi dire de résolutions de combat.
--O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! ma Nora! ma pauvre Nora!
Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait bien le son de la tendresse dans cette voix en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu de ces intonations pénétrantes qui s'en vont caresser le fond de l'âme.
A présent qu'elle était là, il ne savait plus que dire, ni que faire.
Il eut envie de se mettre à genoux devant elle, de baiser le bas de sa robe, de baiser ses pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon! comme il le murmurait tout à l'heure à son image évoquée et à l'ombre de Thérèse.
Il n'osa point; il eut peur de son étonnement, de ses questions. Il eut envie de lui dire: «Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi j'ai été fou, malheureux et méchant. J'ai douté de ta mère!»
Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant, d'avoir pu douter, sur des apparences que sa raison même, éclairée par son cœur, aurait dû repousser!
--Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse! approche, je t'en prie, que je te regarde!
Elle se tenait debout devant lui, surprise, froide. Il la regarda longtemps, longtemps.
--Comme tu lui ressembles! dit-il enfin... Et à moi aussi... un peu.
Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau, sur le lit, la face contre les coussins, en criant: «Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora, Nora, pardon!»
Alors, sans rien comprendre, sinon que cet homme si fort, si longtemps dur, méchant pour elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à Guy, Nora qui connaît le bonheur d'aimer, l'heureuse Nora d'aujourd'hui, met sa petite main tranquille sur l'épaule du géant tombé, et, sans beaucoup d'émotion, par pitié seulement, elle dit: «Mon père!»
A ce mot, François Mitry, d'un mouvement emporté se relève et la prend sur son cœur et l'embrasse à l'étouffer...
--Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà lorsqu'elle était toute petite... Oh! vous me faites mal!
--Hélas! dit-il, c'est ma destinée!
Et après un nouveau silence:
--Allons, va, maintenant, Nora, ma fille... je ne vais plus penser qu'à ton bonheur...
Tout de même, elle croit sentir que la destinée, autour d'elle, se fait déjà meilleure, et, en sortant, elle a souri à François Mitry un peu consolé.
--Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle.
Mais après tout, que lui importe cette scène d'attendrissement, de la