Chapter 2 of 4 · 29846 words · ~149 min read

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'attention, même inconsciente, à ses blessures; il avait moins de force pour se créer des chimères. Il se releva un peu calmé.

--On le dit toujours, je n'y voulais pas croire, que toutes les femmes trompent. En bien cherchant, on trouvera toujours le mensonge, la duplicité de la plus pure. Vous voyez cette vierge? (il se mit à rire) _Guarda e passa!_

Il riait méchamment.

--Je vais leur en donner de l'amour, moi, à présent! Elles peuvent être tranquilles.... Ah! elles s'amusent? On s'amusera aussi, à l'occasion!... saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever, de ces bêtes malfaisantes! Ça sera du propre, la fille à Lucien!... En voilà une qui saura vite où le diable a fait son feu!

Mais il l'aimait encore, par une douce et vieille habitude... Ses yeux se voilèrent.

--Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre enfant!...

Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!»

Et il rugit en lui-même:

--Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est plus moi! Va trouver l'autre!... oh! oh! poursuivit-il parlant tout haut, oh! Thérèse! ma Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte! tu pouvais donc mourir davantage! je ne t'avais pas perdue par la mort, je le vois bien à présent!... C'est à présent que je te perds! oh! ma Thérèse! ma Thérèse! Oh! Dieu! que tu me fais souffrir, morte!

Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le portrait de Thérèse. Il le regarda longuement sans plus penser ni à Lucien, ni à rien d'autre qu'à elle, et tout à coup, lentement,--l'esprit vidé de tout ce qui n'était pas la bonne, la douce, la fidèle Thérèse,--il baisa le portrait en fermant les yeux.

--C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible.

--Et pourtant cela est! reprit-il après un silence.

Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il s'abattit de tout son long, sans un cri, frappé de congestion cérébrale.

XI

Le médecin avait été appelé de Cogolin, en toute hâte, pour Nora. Il n'arrivait pas.

Dans la chambre de Nora, Mlle Marthe, assise, travaillait. Jupiter était couché sur le tapis, auprès du petit lit où Nora, très pâle, une compresse posée en couronne sur ses grands cheveux, rêvait, attentive à sa pensée embrouillée.

L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait d'un œil fixe, démesurément agrandi, dont la paupière ne battait pas. Elle regardait, par la fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine où la mer semble finir et recommence invisible. Elle entendait, à travers son rêve, le bourdonnement doux et rythmique de la mer, la respiration des vagues terribles, qui avait moins d'importance pour elle que les grands soupirs du terre-neuve.

La pauvre petite était là, étonnée, vaincue, devant l'incompréhensible: «Papa m'a repoussée de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu avec cet air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que va-t-il m'arriver maintenant? est-ce que je suis une petite fille qu'on n'aime plus?»

Quand elle se fut bien répété ces questions, elle cessa de les entendre en elle-même, mais elle demeura dans l'état d'étonnement et d'incertitude que ces questions représentent; et, vaguement, ce qu'il y a de tragique dans les histoires du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet, hantait sa mémoire et son cœur.

Pourtant elle ne disait rien. Sans doute, avec ce sentiment de la justice si profond au cœur des petits, elle condamnait son papa et ne voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait en elle, c'était dans le mystère de son inconscience enfantine. Sous son farouche silence, il y avait surtout la rage et la fierté du faible injustement frappé. En s'éveillant de l'évanouissement qui avait suivi la chute, elle n'avait pas pleuré.

--Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice.

--Oui.

--Où cela?

--Ici.

Et elle portait sur la blessure sa petite main.

--Comment cela est-il arrivé?

L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient pincées.

--Eh bien?

--J'ai mal, dit Nora.

Mlle Marthe avait pansé l'enfant.

Puis elle avait voulu reprendre la conversation. Mais Catri était survenue.

--Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle Nora! Elle est tombée, la pauvre petite!... il ne faut pas la faire causer pour l'instant, mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose et, si c'est possible, qu'elle dorme.

Mlle Marthe, qui était bonne, et qui était avisée, pensa qu'en effet Nora devait demeurer bien tranquille et que la vérité sur l'aventure serait connue nécessairement. Il n'y avait pas à s'inquiéter là-dessus et sa patience allemande l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie.

Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien blanc, rêve toujours. Ses paupières ne battent pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne de l'horizon... «Oh! maman!» Elle voudrait tant la revoir, sa mère, mais elle est morte, partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que c'est, sinon qu'elle est abandonnée, elle, Nora. Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais sa mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé sa mère morte, tandis que lui, son père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux noirs, grands ouverts, de la pâle petite fille, des larmes roulent en silence. C'est en silence qu'elle pleure, afin que Mlle Marthe n'entende pas... Elle est vilaine, Mlle Marthe! L'institutrice, perdue dans sa pensée, est loin de Nora en ce moment. Elle n'entend pas le léger bruit que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin de Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son effort même pour n'être pas entendue. Mais Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer.... «On pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera pas, Jupiter... La petite maîtresse pleure. Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne s'oublie pas!--Alors, il se soulève, et très lentement il remue sa queue pour dire: «Je suis là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses pattes de devant, le plus doucement qu'il peut, sur l'oreiller où il pose enfin sa lourde tête, un peu de côté, avec un air humain, toujours sans rien dire.

--A bas, Jupiter! s'écrie Mlle Marthe d'un ton sévère, presque indigné, lorsqu'elle aperçoit ce spectacle.

Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là, près de ce qu'on aime!

--A bas, Jupiter!

Nora s'assied sur son lit:

--Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non, je le veux!

Elle étend vers la tête énorme sa petite main, si petite! Et, sous cette main, l'énorme tête ferme les yeux avec un air de ravissement.

--Il faut renvoyer le chien, mademoiselle Nora. Sa place n'est pas dans votre chambre, surtout quand vous êtes malade.

Mlle Marthe est une personne pleine d'ordre et de méthode. Tous les bons principes d'éducation sont formulés, classés, étiquetés, dans sa chaste cervelle.

Elle prononce:

--Les chiens doivent vivre au chenil.

Et elle ajoute:

--Dehors, Jupiter!

--Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante, toute armée pour la résistance.

Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été maltraitée. Un besoin de riposte, de colère, de vengeance, gronde dans son petit cœur.

--Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle, surtout dans l'état où vous êtes, mais il faut pourtant m'obéir, insiste Mlle Marthe. Je vais appeler Antoine qui prendra le chien.

--Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora, l'air farouche.

--Comme c'est dans votre intérêt, poursuit la pédante fille, je vais faire ce que j'ai dit.

Elle sonne le valet de chambre.

Antoine arrive.

--Faites sortir Jupiter, commande Mlle Marthe avec beaucoup de dignité.

--Ici, Jupiter! réplique la voix menue de Nora.

Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant très bien ce qui le menace, il fait semblant de ne pas s'en douter; il avance au contraire sa tête sur l'oreiller, seulement un peu, par glissement insensible, comme s'il ne le faisait pas exprès.

--Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe Antoine, gêné.

--Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine; c'est moi qui suis chargée de l'éducation de mademoiselle, n'est-ce pas?

Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter. Alors la puissante tête de l'animal se retourne très doucement; les babines se retroussent. On aperçoit distinctement les volontés de Jupiter. Elles sont pointues et solides.

--J'en demande pardon à mademoiselle, réplique Antoine plein d'un grand respect pour le chien, mais mademoiselle fera sortir cette bête elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est chargée de faire l'éducation de mademoiselle, je ne suis pas chargé, moi, de faire l'éducation des chiens.

D'un mouvement brusque de sa forte queue, Jupiter répète ces deux mots éloquents: «Sortir? jamais!»--Le valet s'en va et Mlle Marthe, qui est bonne:

--C'est bien, mademoiselle, on vous laissera votre chien... pour aujourd'hui.

Elle reprend sa broderie et le cours de ses pensées.

Nora est un peu consolée.

Elle vient en un seul jour d'apprendre que l'injustice existe et la lâcheté aussi, et combien la force est respectée. Voilà son éducation nouvelle bien commencée! Sans le chien, comment saurait-elle qu'une chose existe aussi, qui console de tout: la force, mise au service de l'amour fidèle et de la bonté.

Elle ne pourrait,--à huit ans,--rien se dire de tout cela, mais les faits agissent profondément sur les âmes sans être définis, et, si Jupiter n'était pas là, Nora serait désespérée, perdue pour toujours!

XII

Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense grève déserte, la mer violacée est presque immobile, comme lasse de l'inutilité de ses efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se lamente cependant encore, tout bas, résignée pour l'heure, mais toujours triste d'être éternellement seule. Les collines du fond de la baie, la regardent avec mélancolie; les plus lointaines semblent se hausser pour voir par-dessus les plus proches. Les bois de chênes et de pins sont drapés dans les vastes ombres du soir comme dans un deuil profond, où çà et là éclate encore une larme d'or, adieu du soleil qui, là-bas, expire.

Au milieu de ce paysage presque sinistre, la grande villa, entourée de son parc fermé de grilles, semble un château de légende. Nora ne se figure pas autrement les palais d'enchanteurs, dont parlent les contes de ses livres favoris.

Le médecin est accouru; il a apporté des remèdes, il ordonne avant tout une potion calmante.

--Comment cela est-il arrivé?

--Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir rien dire de plus.

Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais menti. Elle se contente de répéter: «Je suis tombée... contre la porte!»

Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en plus, la résolution de cacher la chose affreuse, la colère inexplicable et la brutalité de son papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne veut pas qu'on devine. Et qu'elle ait cette volonté tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue pas. L'offense qu'elle ne peut ni venger, ni oublier, la livre déjà tout entière aux exaltations solitaires de l'orgueil.

--Ce n'est rien de grave, dit le docteur.

Mais il ne voit que la blessure qu'un angle de porte a faite sur la petite tête protégée par les grands cheveux;--il ne peut pas voir dans ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera toujours.

Le médecin va se retirer.

--Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, il n'est donc pas là? C'est lui peut-être qui pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez rien me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il vous a appelée pour soigner l'enfant.

Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de «Monsieur». On s'inquiète.

Les domestiques s'interrogent. Antoine va sonner la cloche du repas, et c'est comme un tocsin, dans la tranquillité du crépuscule, dans le silence des collines, noires de chênes-lièges. Le jardinier a l'idée de tirer des coups de fusil. De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et ces cris, ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle et monotone plainte de la mer. Par la croisée ouverte, Nora, de son lit, au moment où elle allait peut-être s'endormir, entend tout cela. La lampe n'est pas allumée encore. Une grande tristesse entre par cette fenêtre avec ces tons sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées de lueurs rouges, avec ces longs cris d'appel, ces coups de fusil, ces sons de cloche qui se répètent,--toujours, toujours accompagnés en sourdine par le gémissement des vagues.

--Voilà qui est bien drôle! dit le médecin à demi-voix.

Il est descendu sur le perron où les domestiques l'entourent.

Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés enfin. Il semble qu'une voix lointaine ait répondu dans l'écho de la montagne.

Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, ouvre sur la nuit croissante son œil toujours plus dilaté, aux paupières fixes; Mlle Marthe l'a quittée un moment, affolée tout à coup,--mais Jupiter est toujours là, debout maintenant sur ses quatre pieds, devant le petit lit.

Tout le monde écoute et attend.

--Oui! oui! on a répondu!

Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix répond... oh! lamentable. C'est Junon qui, dans la montagne, a retrouvé son maître évanoui, et son huhulement emplit l'écho des vallons et de la grève. Elle hurle au perdu, elle aboie à la mort...

Nora se soulève dans son lit. Oh! cette voix!... Elle sait qu'on fait taire les chiens qui hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa petite imagination travaille et s'épouvante... Et comme si, à la plainte lassée et vague de la mer, la montagne voulait répondre par une lamentation précise, le hurlement de la bête devient distinct, prolongé et continu...

Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il pose sur l'appui ses deux pattes de devant. Il a bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait la rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son devoir. Sa queue pend à terre, immobile, toute triste. Sa tête monstrueuse se détache en sombre sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui réfléchit le ciel.

Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être longtemps dominé, Jupiter n'y tient plus, il lève lentement la tête, tend vers l'espace sa gueule ouverte, et répond au hurlement de Junon par un appel de détresse, infini...

Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa chemise longue, court à Jupiter et prend entre ses bras la grosse tête. A peine touché, le chien s'apaise. Son hurlement devient une plainte douce, brusquement expirante. Il retombe sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée, s'assied sur le tapis, le chien se couche près d'elle, toujours gémissant d'un ton radouci, et l'enfant se blottit contre la bête qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros corps velu, pose sa tête sur le cou puissant qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu, accablée par la fatigue de tant d'émotions, dans la rumeur sinistre de la maison inquiète et de la mer nocturne,--elle s'endort, parce qu'elle se sent protégée.

XIII

Pendant huit jours, François Mitry fut entre la vie et la mort.

Puis on craignit pour sa raison. Le délire le reprenait à tout instant. Quelques mots, qui demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant sur ses lèvres et, même guéri, plus tard, il devait lui arriver de les répéter encore entre ses dents... Il disait: «Les chiens courants... méfiez-vous des chiens courants... les chiens courants l'ont prise!...»

Junon, installée dans la chambre de son maître, n'en bougea pas plus que Jupiter de la chambre de Nora.

On insista auprès des deux chiens pour les décider à rentrer au chenil; ils refusèrent.

Nora ne demanda pas une seule fois des nouvelles de son père. L'horreur du traitement qu'elle avait subi la laissait consternée; elle demeura repliée sur elle-même, farouche; quelque chose avait été tué en elle, du coup. Si son père était revenu tout de suite, tendre, repentant, caressant comme Jupiter, peut-être eût-il ressuscité ce je ne sais quoi d'heureux qui se mourait, qui était mort en elle; mais la maladie rejeta François Mitry dans l'inconscience, l'éloigna de sa fille. Des pires violences de la colère, de la jalousie, de la passion, il tombait à l'indifférence égoïste du malade. Son grand corps appelait la guérison et le repos. Tout le bon de lui-même sombra dans cette tourmente morale, suivie de ce chaos de sensations morbides. Quand il revint à lui, la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé aussi la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement, avait séparé le père de la fille. Lui, il n'aimait plus rien que l'ombre détestée de Thérèse. Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter.

XIV

Quant à Mlle Marthe, elle pressentait le drame. Sur les indices qu'elle avait; sur la coïncidence de la chute de Nora et de la maladie de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle devinait tout, et s'en alla à la découverte. Elle visita la chambre funèbre, la chambre de Thérèse, où était tombée Nora. La place où la pauvre petite tête avait heurté la porte était marquée d'une tache sanglante. Mlle Marthe n'eut aucune peine à voir que le feu avait été allumé, puis éteint et, sur les bûches, elle trouva un fragment de lettre qui en disait assez long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur savait tout. Il doutait maintenant que Nora fût sa fille!

--Ah! la pauvre petite! songea la bonne Marthe, et elle ajouta: le pauvre homme!

Elle songea encore: Maintenant il détestera sa fille et le souvenir de sa femme.... C'est un homme jeune encore... Je suis dans la place... Il faut s'y maintenir--et qui sait? Dieu est si bon, il m'aidera sans doute... On pourrait faire venir ici mon frère, le professeur.

Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La maison était confortable, le parc admirable, les bois d'alentour et la vigne très productifs.

--Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. Cela fait quinze ans de différence. J'en ai moi vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout cela va très bien... Toutes ces circonstances si pénibles sont, il en faut convenir, des plus heureuses pour moi!

Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, mais avec un sourire.

--Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?

--Merci, mademoiselle, cela va mieux.

--Je vais voir Nora, monsieur.

--Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.

--Et que dois-je dire à mademoiselle, de la part de monsieur?

--Rien, mademoiselle, merci.

--Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va tout à fait bien, maintenant. Elle a eu si peur... le soir où l'on a rapporté monsieur...

C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième personne, en servante; cela dissimulait mieux ses intentions, d'ailleurs bien naturelles, n'est-ce pas?... Qu'on se mette à sa place.

--Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette pauvre enfant, disait François Mitry...

Et il soupirait:

--Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été longtemps malade?

--De sa chute, oh non, mais de la peur, à cause de monsieur. Et puis les chiens hurlaient, la cloche sonnait... il y avait de grands cris. Elle a été impressionnée affreusement, et au lendemain même de la mort de madame... ah! tout cela est bien triste!

--Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai besoin d'un peu de repos.

Mlle Marthe arrangeait les oreillers, allumait la veilleuse, rendait sa présence douce.

--Catherine est auprès de mademoiselle Nora, monsieur; je peux rester auprès de vous, sans parler.

--C'est bien, c'est bien, merci...

Et de sa voix sourde qui sonnait encore le délire lointain:

--Ah! les chiens courants! les chiens courants! les voilà qui passent... C'est eux qui l'ont prise!

Et dans l'ombre, Mlle Marthe,--tristement impressionnée, elle aussi,--sourit à son avenir.

XV

François Mitry aurait dû peut-être demander à la fièvre des affaires la guérison de sa fièvre de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire, il conçut l'idée de renoncer à la vie active, de s'enfermer dans sa villa de Cavalaire, de mourir à tout ce qui est la vie commune. Pour qui travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et pour Nora. Alors, maintenant, à quoi bon? Pour lui-même, certes, il était bien assez riche! Et il ne se souciait guère de gagner une dot princière à la fille de l'autre... Il rumina longtemps toutes ces choses, durant sa convalescence, et quand il fut sur pied, sa résolution était arrêtée, ferme.

Pas une seule fois il ne s'était fait amener Nora dans sa chambre. Elle n'avait rien demandé de son papa, se contentant des nouvelles qu'échangeaient entre eux les domestiques et de ce que lui disait Mlle Marthe. La fierté en elle s'était éveillée entière, incapable de fléchissement, devant le miracle d'injustice dont elle avait été victime.

On lui avait fait vaguement comprendre la mort ou le départ de sa mère comme un événement auquel personne ne pouvait rien changer. Préparée par la fatalité de la mort, elle accepta l'abandon du père comme une seconde chose fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait pour l'instant les deux malheurs comme une catastrophe unique. Seulement elle avait déjà oublié son père, à force de penser à sa maman.

Durant de longues heures, assise sur le tapis de sa chambre, à côté de Jupiter qui, le menton sur ses pattes, la suivait de son œil mobile, sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue un instant,--elle rêvait à sa maman. Ses paupières, à force d'être ouvertes fixement sur sa vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais; ses prunelles noires demeuraient très dilatées, et, au-dessus de l'iris brun, le blanc de l'œil apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage prenait ainsi quelque chose de tragique, qu'il devait garder. Il y avait déjà un saisissant contraste entre la gravité, la tristesse, la réflexion de ce regard noir, immuable, dans ce visage pâle, et la grâce enfantine, légère, des mouvements de l'enfant. Le masque d'étonnement et d'effroi douloureux qu'elle avait pris brusquement le jour où son père l'avait repoussée, et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un abîme,--ce masque d'une minute d'horreur stupéfaite avait laissé pour toujours son empreinte sur le visage. Si petite, elle avait senti passer déjà autour d'elle et sur elle, les éclats d'une passion d'homme, et tout de suite elle avait eu sur son visage quelque chose de la femme. Cela était pénible à voir, douloureux, autant qu'inattendu, mais qui donc y songeait?

François Mitry jugeait que le mieux pour elle était qu'il essayât de l'oublier, car il se sentait prêt à lui être cruel.

L'institutrice se livrait toute à ses grands projets d'avenir, et son égoïsme ambitieux était en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et banale qui était la sienne.

Catri était la femme d'Antoine. Elle avait assez à faire de s'occuper de son mari et des soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais ne la voyait que rarement. Et que pouvait-elle? Recoller un jouet cassé, chercher un jouet perdu... Et c'était tout.

Les jouets ne l'intéressaient presque plus, la petite Nora. Elle avait de trop grands chagrins. Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on fît rien pour la distraire. Quand on a près de huit ans, songez donc! on pense, et même beaucoup!

A cet âge-là, en effet, un petit incident est un événement très gros, comme un arbuste paraît un arbre et une prairie haute une forêt. Dans les petits faits, l'esprit se perd comme les petites jambes dans les grandes herbes. Qu'est-ce donc lorsqu'on est, comme le Petit Poucet, dans la forêt véritable ou dans les vrais événements, en face des choses de la vie qui déconcertent les grandes personnes, et qui s'appellent la douleur, l'amour, la mort?

Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en présence de ces mots redoutables. Sa pensée s'étonne, s'effare, revient sur elle-même pour repartir encore à la découverte. Elle se heurte à tous ces murs d'airain derrière lesquels il y a le Mystère, elle s'y meurtrit, et retombe consternée de son impuissance et de sa solitude... «Oh! maman!»

Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus de maman pour la rassurer d'une caresse, contre tous les infinis.... Les fantômes passaient et repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle ne pouvait plus jeter son visage dans la tiède poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur du corsage finement parfumé, et connu... Et le chaste buste de Mlle Marthe n'inspirait à personne l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller du petit lit que Nora cachait son visage et ses yeux, mais la tiédeur et la souplesse des coussins ne vivaient pas, ne répondaient pas.

Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers tout entier avec ses nuits, ses jours, ses mystères, ses monstres,--de l'autre une petite fille, mignonne et toute seule....--«Oh! maman, pourquoi es-tu morte?»

Question profonde et légitime. Pourquoi, en effet, est-il permis aux mères de mourir? où iront-ils, de leur pas incertain, les enfants qu'on laisse seuls? comment aborderont-ils, eux si petits, les douleurs, les terreurs de la vie, celles qui rendent faibles les hommes eux-mêmes? Tous les petits abandonnés réfléchissent bien plus que les hommes, car leur pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie encore et, devant elle, contre elle, se dresse le même univers, aussi terrible et plus menaçant que pour les grandes personnes. Ce drame des petites consciences en formation aux prises avec le mal, le bien, le juste et l'injuste, l'amour et la haine, avec les fantômes qui montent dans les crépuscules, avec ceux qui sortent des tombes,--personne n'y songe, quand les mères n'y songent pas. Les hommes transmettent aux enfants des formules faites pour des hommes, mais la langue intermédiaire qui ferait passer les petits bien doucement d'un âge à l'autre, elle n'est pas inventée encore. Nous laissons les enfants tout seuls.

Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison où l'institutrice la négligeait chaque jour davantage, seule dans le parc, où Jupiter la suivait de son pas large qu'il raccourcissait de son mieux pour demeurer dans les petits pas de l'enfant. Ah! oui, sans Jupiter, il n'y aurait eu que terreur dans le monde pour Nora,--mais la présence de l'amour, même sous la forme d'une bête, suffit à faire contrepoids à toutes les menaces de la nature et de la vie.

Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la mer, quand le portail ouvert lui permettait de s'échapper. Elle marchait regardant le sable, y cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles, lançant parfois à la vague un morceau d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec des bonds de joie et d'orgueil.

Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique un peu par l'étendue, surtout aux heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur regarde la pleine mer inexorablement vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite caserne des douaniers surveille le large et la côte. La terre, tout de suite, se relève en plaine montueuse, puis en collines superposées, chargées de bois de pins, et surtout de chênes-lièges dont les feuillages sombres, les troncs dépouillés d'écorce, comme ensanglantés, répondent tristement à la solitude, au désert de la plage et de la mer. Cela est mélancolique avec grâce et magnificence. Et l'enfant subissait le charme pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva loin de la villa; entraînée à la recherche des coquilles, elle arriva jusqu'à la maison de douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait, elle revint, en courant presque tout le temps, le long de la mer qui bondissait contre elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans le sable élastique, s'y marquaient, et elle les retirait avec peine. Il semblait que le sable voulait la retenir, l'attacher, pour que la mer puisse la prendre! Elle semblait méchante, la mer; elle sautait, sautait, et elle grondait.... Ah! sans Jupiter!... mais Jupiter était toujours là.

Et puis encore, quand on ne la voyait pas, Nora s'introduisait dans la chambre de sa mère. Elle regardait un à un tous les objets qui avaient appartenu à la morte; elle y touchait, les retournait en tous sens, les baisait. Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous les trésors de cette chambre. Elle baisait les fleurs desséchées,--levait vers le grand christ un œil plein de questions--faisait revivre en elle le visage de la morte dont le portrait était dans le salon. Et puis aussi, quelquefois, elle regardait--fixement toujours,--cet angle de porte contre lequel elle était tombée... «Oh! maman!»

XVI

Depuis deux mois le père et la fille ne se sont pas vus, et deux mois, pour un petit être, c'est un très long temps. Il y a des semaines que Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé sa vie à elle. Comme elle sait très bien qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se rappelle très bien les intonations avec lesquelles sa maman donnait des ordres à Catri et même à Marthe, elle a pris, en l'absence de son père, un petit ton de commandement et un petit air de supériorité. Elle a entendu une fois Catri la plaindre avec des expressions qui lui ont paru humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien abandonnée, à présent!...» et, pour montrer qu'elle n'est pas à plaindre autant que cela, elle a affecté de l'indifférence avec tout le monde, sauf avec Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa chaise, à table. Là, durant les repas, elle a cessé de demander la permission de manger ceci ou cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi des pommes de terre; donnez-moi encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous oubliez toujours quelque chose: je ne vois pas les salières, aujourd'hui!»

Mlle Marthe, très absorbée par ses perpétuelles réflexions sur l'avenir qu'elle entend se faire à elle-même, a laissé l'enfant, d'ailleurs difficile à gouverner, gagner tout ce terrain presque sans lutte.

--Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il de déclarer, on ne fait pas, on ne dit pas ceci ou cela....

--Je veux, moi! réplique Nora.

Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche, ou elle répète ce qu'elle disait.

C'est à table surtout que l'air d'importance et d'orgueil de la petite Nora éclate curieusement. Elle occupe la place de sa mère. La place de son père demeure vide, et l'enfant y jette parfois un coup d'œil étrange, vite détourné. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il est certain qu'il ne l'aime plus... Pourquoi? C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si maman était encore vivante,... elle saurait le lui dire, elle ferait rendre justice à sa petite fille... Eh! bien, Nora se défendra toute seule... Il lui semble quelquefois que sa mère est par là, tout près d'elle, et lui parle et la soutient.....

--Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle Nora ressemble toujours plus à sa mère?

--En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a frappée depuis plusieurs jours... Il y a surtout des moments... Et tenez, en ce moment même...

Nora trône à table, d'un air de petite femme. Jupiter, assis près d'elle, est toujours tourné vers elle, comme l'aimant vers le pôle, et le mouvement continu de sa grosse tête signifie qu'il suit attentivement de l'œil chaque morceau que l'enfant porte de son assiette à sa bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu qu'on l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il déjeunerait mieux...

XVII

Ce fut deux longs mois après la mort de sa femme, que François Mitry, faible encore, prit, à la salle à manger, son premier repas de convalescent. Depuis quelques jours, il s'efforçait de se faire, comme on dit, «une raison».

D'un grand effort sur lui-même, il se dit et se répéta, plusieurs jours durant, que l'enfant était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie, se laisser vaincre par la passion, jusqu'à en perdre tout sentiment de justice; que le mouvement involontaire par lequel, dans une demi-folie, il avait repoussé, blessé l'enfant, deviendrait criminel s'il ne la consolait pas, aujourd'hui qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans mon droit en ne pardonnant point à Thérèse; certes, je pourrais, avec l'excuse de ma passion, la torturer même et me croire excusable;--mais cette petite... ce serait affreux! l'atteindre au lieu de la mère, quelle effroyable injustice!

Quand il arriva à la salle à manger:

--Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue, ma pauvre petite, dit-il d'un air contraint, j'ai été bien malade, tu comprends, il ne faut pas m'en vouloir.

Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le sentit, et le père en fut gêné.

Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire qu'il lui eût été pénible de regarder son père. De tous ses mouvements, aucun n'était voulu; ils étaient le résultat tel quel des impressions qu'elle subissait.

Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle dit? Il n'y aurait eu du reste, pour une grande fille, qu'à être froidement polie; ce n'était pas l'affaire d'une enfant.

Lui, n'était nullement attiré par elle en ce moment; il s'était monté l'imagination dans la solitude de sa chambre de malade. Il revoyait Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie vis-à-vis de Thérèse; il oubliait déjà ses réflexions de tout à l'heure en faveur de l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme; il lui faisait porter les coups adressés à Thérèse..... C'était absurde, injuste et disproportionné, mais le propre des passions c'est d'être aveugles et d'être sourdes.

S'ils se fussent revus dès le lendemain de la grande scène, sans doute les choses se seraient passées autrement, mais ces deux mois sans communication avaient tout empiré. Il y avait, des deux côtés, une accumulation énorme de réflexions, de rêves, de rancunes, de parti pris; il y avait, des deux côtés, un endurcissement définitif. Tous deux le sentirent.

Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime du cœur de François. Ses résolutions de bonté, ses raisonnements furent décidément oubliés.

A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter, le chien favori de Thérèse.

Son cœur souffrit.

--Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a pris maintenant l'habitude de manger ici? Je laisse bien Junon dehors, moi.

Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent imperceptiblement. Elle les mordit.

--Il est impossible de nous rendre maîtres de Jupiter, dit l'institutrice avec un peu d'aigreur. Il a refusé de quitter la chambre de mademoiselle l'autre jour encore. Antoine ne peut plus s'en faire obéir.

François Mitry, le sourcil froncé, marcha au chien, le prit par le collier et l'entraîna vers la porte. La lourde bête se fit pesante, refusant de mettre un pied devant l'autre, et, la queue basse, elle tournait la tête du côté de la petite maîtresse, attendant un signe pour échapper au poing du maître, d'une saccade, et reconquérir son droit de chien qui, possédant une petite amie, ne veut pas s'en séparer.

Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et suivit Jupiter d'un regard en dessous, l'air farouche. Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux se gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour appuyer d'un signe sensible sa volonté contre elle-même, elle frappa du pied.

--Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant avec une étincelle de colère au fond des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous cela!... Allons, qu'on nous serve, Catri.

Nora occupait la place de Thérèse, en face de son père, Mlle Marthe à sa droite. Cette disposition aviva encore les souvenirs poignants du malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était leur premier repas en commun. Et c'est là, autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner, dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des fleurs, sous le rayon de midi,--c'est là qu'on s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des morts chéris. L'habitude les cherche à la place aimée, à l'endroit où l'heure les ramenait, où les fixait le repas... C'est la minute où l'on ne peut fuir le souvenir.

On déjeuna. Le silence ne fut interrompu que par les offres obligeantes, les indications de service que formulait avec précision et méthode Mlle Marthe.

François Mitry réfléchissait. De temps à autre il regardait Nora à la dérobée.

Au dessert, l'enfant refusa des fruits.

--Je n'ai plus faim, merci.

C'était le moment où, d'ordinaire, Nora, à demi levée sur sa chaise, prête à courir au dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux, maman?»

Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait: «Va!» Et l'enfant courait, s'élançait vers son père, lui jetait les bras autour du cou, et s'enfuyait dans le parc.

Aujourd'hui, elle restait là, clouée....

Mitry l'examina attentivement. Il vit sur son petit visage le ravage de ces quelques semaines de tourmente. Il comprit combien elle avait souffert. Elle regardait fixement, par la fenêtre, la mer, le vague, rien, sa vision. Il remarqua la fixité bizarre de cet œil si noir, si grand, le petit cercle sous les yeux qui disait des fatigues, des insomnies, à l'âge des insouciances. Alors, un sentiment tendre gonfla son cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette pitié ressemblait à l'amour paternel comme la Nora d'aujourd'hui ressemblait encore, malgré tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à l'enfant, la prit sur ses genoux, mit sa main sur la petite épaule.

--Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh bien?

Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains.

D'un mouvement lent et invincible, l'enfant offensée roidit ses jambes, les allongea, et toute droite, sans que ses pieds touchassent le sol, elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit. Elle fit sans rien dire le même mouvement, farouche, blessée jusqu'au fond de l'âme, toute révoltée....

Pour effacer le souvenir de la grande injustice, il eût fallu à cette enfant une scène aussi saisissante d'excuse ou de repentir, de tendresse, mais lui, qui songeait à la mère,--ne pouvait pas.

Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté réfléchie d'être bon. Elle lui échappa de nouveau, et de la même manière. Alors impatienté:

--C'est bien, dit-il brusquement, d'une voix sèche. On est entêtée? on boude!... Allez jouer!

On boude! mot absurde, en regard du grand sentiment confus qui était au cœur de la toute petite, plus grand, plus beau, plus respectable que s'il eût été précis et formulé dans un cœur de femme.

François Mitry ne le comprit pas. Il ne comprenait qu'une chose: il avait voulu être héroïque; il avait essayé d'être bon,--beaucoup plus que ne le comportait sa situation,--envers la fille de Thérèse et de Lucien. L'enfant s'y était refusée.

Il partit pour Paris où il passa deux mois, seul. Il liquida toutes ses affaires, mit toute sa fortune en portefeuille et revint à Cavalaire pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de sa vie gâtée... Il voulait encore sinon du bonheur, du moins du plaisir.

XVIII

On leur donnait depuis quelque temps fort à penser, à Junon et à Jupiter, et leur cervelle de chien était en grand travail.

Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse et Junon à François,--mais quand il eut compris que sa maîtresse était partie pour toujours, Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus quittée, surtout à partir du moment où il l'avait vue brutalisée par son père, et blessée. Au fond, il y a lieu de croire qu'il garda contre François Mitry une sourde rancune, sous une indifférence apparente, de convenance, parfaitement simulée, peut-être politique.

Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à modifier ses habitudes et cela lui convint assez, mais elle aussi, et en même temps que Jupiter, elle s'aperçut que de grands changements s'étaient accomplis dans le cœur du maître, dont elle parut se déclarer le partisan à outrance. Et comme les rencontres devinrent rares ou plutôt brèves entre Nora et son père, les deux chiens se voyaient peu, et passaient l'un près de l'autre avec de superbes airs d'indifférence et de dédain.

XIX

Mlle Marthe plaignait de tout son cœur Mlle Nora. «La pauvre enfant, songeait-elle, est dans une épouvantable situation. Elle est innocente, il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre côté, il est bien naturel que monsieur Mitry ne puisse plus la voir de sang-froid... Oh! c'est bien naturel.»

Quand la bonté de Mlle Marthe avait déploré les sentiments de M. Mitry pour Nora, l'égoïsme de Mlle Marthe se mettait aussitôt à examiner les avantages qu'elle en pouvait retirer pour elle-même. Quels avantages? Tous. Et elle se gardait bien de rien faire pour mettre fin à un dissentiment gros de tant d'espérances. Et cependant, à la seule idée des souffrances qu'enduraient certainement le père et la fille, il arrivait que Mlle Marthe, même lorsqu'elle était seule, fondait en larmes, mais c'était surtout quand elle causait de ces choses avec Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin, suffisamment bavard, de la bonté, d'ailleurs réelle, de son cœur.

M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il avait convié, pour novembre et décembre, trois ou quatre amis à venir, à tour de rôle, chasser la bécasse à Cavalaire. Il pria Mlle Marthe de s'occuper de ces réceptions. Il en faisait une sorte d'intendante. Elle y avait bien compté... Elle s'était même proposée.

Un jour où M. Mitry avait appelé à grands cris Antoine et lui avait reproché l'état fâcheux où il trouvait son linge, Mlle Marthe, pendant le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait plaintif:

--Monsieur a dû se fâcher ce matin?...

--Ah? vous avez entendu, mademoiselle?

--J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous plaisait que ce qui vous a fâché aujourd'hui ne se renouvelle plus...

--Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il faire?

--M'autoriser à m'en occuper.

--De tout mon cœur. Mais... ce sont de nouvelles fonctions, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur! j'aime assez la maison aujourd'hui pour vous prier d'accepter simplement le service que j'offre.

Le sentiment qui dictait ces paroles parut de bon aloi à M. Mitry. Depuis la terrible aventure des lettres, il était devenu, pensait-il, un de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il eût reconnu un mensonge d'âme au seul son de la voix... Naturellement on lui aurait fait prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant plus de facilité qu'il se croyait plus sûr de sa clairvoyance.

Il songea qu'il trouverait mille moyens de récompenser Mlle Marthe et la présenta aux domestiques comme chargée désormais de les diriger.

Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent bien vite qu'elle paraissait sévère pour mettre M. Mitry en confiance et qu'elle leur serait indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... Et cela fit une excellente maison.

M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait de rien. Pourvu que sa chambre fût en ordre, son linge en place, ses vêtements sous la main, ses chiens d'arrêt pansés et ses armes en bon état, il se montrait satisfait, indifférent à tout le reste.

Contre Nora, il exerçait involontairement une sorte de persécution méticuleuse.

Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée de se sentir inutile, l'avait jeté à terre dans des convulsions, frappé de congestion cérébrale, il ne sentait plus de grands emportements, mais il avait pris l'habitude d'exercer contre sa fille de petites et incessantes vengeances. Il se croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé naturel que l'ignorante petite fille le devinât, vînt au-devant de son désespoir, s'excusât d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se reconnût coupable d'être la fille d'une telle mère!

Nora et lui, chacun se considérant comme l'offensé, gardaient leurs positions respectives. On eût dit que le malheureux fou ne comptait avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle plus de pénétration, plus de sagesse, plus de direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé d'une grande personne.

Il lui arrivait cependant encore de tirer brusquement de sa poche le portrait de Thérèse, et de le contempler longtemps.

--Elle est si belle, avec un air si noble et si pur!... Et tout cela, c'était fausseté!...

Puis, en la regardant attentivement, il glissait aux souvenirs de la tendresse, et tout à coup baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu de désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour enfin.

Un jour, comme il venait de presser ainsi sur ses lèvres le portrait chéri et détesté, Nora passa près de là. Il courut à elle sans rien dire. Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la taille, l'enleva de terre et l'embrassa follement, sur son cou, sur ses cheveux, sur ses joues, sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa faire avec une sorte d'épouvante, puis, à peine remise à terre, elle s'enfuit à toutes jambes. Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus tendres que la colère et les coups. Elle avait raison. Ce n'était pas son père qui venait de l'embrasser, non pas même le mari, mais l'amant de Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, cela lui aurait fait moins mal. Mais elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions déformait son âme. C'est un amour viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait dû, le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander l'histoire de Cendrillon.

Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion noire, ne songeait à rien de tout cela.

Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle n'était plus qu'un fantôme. Le fantôme était traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.

XX

Apprendre à lire, à écrire, à compter, un peu d'histoire sainte et pas beaucoup de géographie, et à se tenir droite à table,--voilà le programme d'études de Mlle Nora.

Ce programme n'est pas chargé et comme on a du temps devant soi pour le réaliser, comme son institutrice n'est pas pressée d'en finir, Mlle Nora a beaucoup de temps pour jouer.

Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» dit l'institutrice. A la vérité, c'est une enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu, à huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a été trahie, puis abandonnée par un homme, qui est son père.

Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de Jupiter... Comme on compte sur Jupiter, on permet à Nora de courir seule dans le parc et même un peu au dehors. On sait très bien que Jupiter ne la laisserait pas se perdre dans la montagne ou se noyer dans la mer. A preuve qu'un jour où elle était tombée, le nez contre terre, il l'a saisie dans sa gueule, et l'a tranquillement rapportée à la maison. C'était si drôle qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore parfois, sans que jamais son œil perde sa fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.

Elle se promène dans les bois de chênes-lièges aux troncs rougeâtres; elle écoute, durant des heures, assise près de Jupiter, la grande plainte ondulante des pins, qui répond au bruit de la mer; elle regarde la grève immense et triste, où vient mourir la vague roulée sur elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, voiles éployées, qui s'en vont tout là-bas, elle ne sait où, dans des pays que nomme très bien Mlle Marthe quand elle ouvre un atlas... Le vent passe, les arbres chantent, la mer murmure, les voiles disparaissent, et la petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert sur le vide, tout noir sans doute, où vont les mamans, quand elles sont mortes....

XXI

Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de Fresnay. Il a trente-six ans. C'est un diplomate. Il est riche, il aime les femmes.. Il en est aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant jamais rien promis. Et à travers sa double carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé en lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a héritée de sa mère.

C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry l'a rencontré à Paris dernièrement et s'est dit tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a ajouté tout haut:--Aimes-tu la chasse à la bécasse, toi?

--C'est la seule chasse honorable.

--Alors, viens me voir à Cavalaire, fin novembre.

Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui.

Il est bien fait de sa personne, ni trop grand ni trop petit, avec une barbe brune, légère, naturellement courte et très souple, sous laquelle on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il n'a pas de monocle, et pas d'épingle à ses cravates. Rien dans son costume ne le distingue d'un autre homme bien mis. Seulement il y a dans sa démarche on ne sait quelle grâce ferme qui révèle sa nature essentielle. On devine que cet homme fut élevé par des femmes et que, aimé des femmes, il a su les aimer sans les faire trop souffrir. Il est sensuel sans rien de brutal.

Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée. Le matin il est parti pour la chasse avec Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans le grand hall. Il a des guêtres de cuir, boutonnées exactement. Une blouse serre sa taille, pas trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur la table près de lui. Son fusil est au râtelier au-dessus de sa tête. Nora entre, suivie, comme toujours, de Jupiter et de Mlle Marthe.

--Ta fille? interroge Guy.

François Mitry devient pâle... Mlle Marthe voit toujours ces choses-là.

--Oui, dit-il, ma fille.

Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils s'aiment bien.

Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le trouve à son goût. Il n'a pas l'air d'un monsieur des villes, d'abord. Son costume va bien avec tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle aime, avec les bois, les rochers, les chiens.

Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et tend les deux siennes, toutes petites, aussitôt saisies et comme perdues dans les deux mains, fines pourtant, de son grand ami de tout de suite.

--Et vous vous appelez, mademoiselle?...

--Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance pleine de fierté.

--Oh! mademoiselle! s'exclame Mlle Marthe d'un ton de sanglant reproche. Est-ce qu'on tutoie les messieurs, comme ça, sans même les connaître?

--S'ils le veulent bien! réplique effrontément Nora.

--Je m'appelle Guy, petite Nora.

--C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours assurée.

Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy! Guy!...» On dirait un gazouillement.

Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre de belles dents, aussi blanches que celles de Jupiter.... Nora se met à rire également, avec abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle n'a pas été aussi heureuse.... Mon Dieu oui! elle riait ainsi avec sa mère--mais pas depuis....

Guy trouve Nora charmante; il regarde ses beaux yeux, passe sa main sur ses beaux cheveux, embrasse ses joues pâles... il voudrait bien que Nora fût sa fille.

--Tu es heureux toi, dit-il avec émotion, d'avoir à toi ce petit diamant noir....

Et il la prend sur ses genoux.

François Mitry fronce les sourcils.... Que Guy ait retrouvé cette expression pleine de tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent pour lui la fille et la mère, cela le blesse.

--Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie... dit-il. Nora, laissez monsieur!... Allez, laissez-nous, Nora!

Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec force.

--Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les beaux enfants... quand ils sont sages, corrige-t-il bien vite.

Mais Nora comprend très bien que la sagesse des enfants, ce n'est pas la même chose pour Guy et pour Mlle Marthe.

Elle est occupée en ce moment, Mlle Marthe, à attirer Jupiter au dehors. Elle a renoncé depuis longtemps à lui donner des ordres. Elle lui offre des friandises pour le mettre à la porte avec sécurité.

Guy s'aperçoit de ce manège.

--Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut renvoyer Jupiter? Laissez-le là, je vous en prie. Mes chiens, à la campagne, ont toujours leur place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur qu'un chien.

Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec une surprise ravie.... Il y a donc au monde quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle souhaite entendre,--et quelqu'un d'assez fort pour le faire écouter!

Mlle Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille....

--Voyons, Nora! dit François Mitry, nous voulons causer!

Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester. Il sait que les parents veulent être seuls maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à terre,--et les deux hommes se lancent dans une conversation à perte de vue sur les qualités comparées du gordon-setter et du pointer.

Tout à coup, Mlle Marthe pousse un cri d'horreur.

--Est-il possible!... Nora!--Nora, finissez!

Nora est allée prendre, dans la grande coupe, toutes les violettes fraîches que le jardinier a cueillies ce matin, et, hissée sur un escabeau, derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans le col du jeune homme, sous sa nuque.... Cela dure depuis un moment et Guy ne dit rien. Il reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées. Cela l'empêche bien un peu d'écouter François Mitry, mais cahin-caha il répond.

En entendant crier Mlle Marthe, Nora se dépêche et une grande poignée de violettes disparaît tout entière dans le cou de son grand ami nouveau.

--Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous assure, ajoute-t-il en souriant, que cela ne m'a fait aucun mal.

Et, se retournant, il saisit la mignonne par la taille dans ses deux mains, la soulève et l'embrasse sur ses grands yeux qui se ferment.... Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme, elle s'y appuie; elle y retrouve l'impression des caresses paternelles perdues; la petite joue cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu; et tout contre l'oreille de cet étranger qui plaît à son cœur, l'enfant, un peu rusée, de façon à n'être entendue que de lui, a murmuré:

--Je vous aime bien, vous!

--Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de tendresse féminine.

Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute, un peu bas, lui aussi, sans y prendre garde:

--Et pourquoi?

--Parce que vous êtes bon! répond-elle d'une voix fondue dans la joie d'aimer encore.

* * * * *

Larmes de la morte,--où coulez-vous maintenant?

XXII

On passa dans la salle à manger. Nora, à sa place habituelle, celle de sa mère, avait Guy de Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche.

C'était la première fois, depuis la mort de Thérèse, qu'un étranger s'asseyait à cette table. François Mitry fut surpris de l'importance que donnait à Nora la présence de Guy à sa droite. Nora avait pris d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait quel air de grande personne fière, un peu hautaine même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était donc plus la petite fille écrasée sous les justes sévérités du père outragé! Il sembla à Mitry que Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie et l'orgueil le bravaient donc en face! Le mensonge de Thérèse cessait d'avoir honte!

--Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à Marthe tandis que le service commençait, je ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt donner à une enfant une place de femme....

Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le sourcil, et attendit. Guy fut frappé de son côté et devint attentif.

François Mitry poursuivait:

--Surtout quand nous avons des invités, il me paraîtrait naturel autant qu'utile, mademoiselle, que vous fussiez à la place de Nora, puisque, maintenant, c'est vous qui dirigez la maison.

Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied, comme un petit cheval en colère. Elle avait, d'un mouvement imperceptible qui devenait une insolence d'habitude, haussé son épaule droite, ou plutôt tressailli de l'épaule, bien malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni personne, mais le vide; et ses yeux fixes dardaient son regard noir.

Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande voulait remplacer la mère et elle y parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la tourmenterait toujours davantage.... Pauvre mignonne, si jolie, si petite, si intéressante!... Il n'était pas avec François Mitry en des termes d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet une conversation où il offrirait des conseils; mais il se souciait peu de déplaire à Mitry et même de ne plus le revoir....

Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à haute voix une réflexion destinée à éclairer le père, à protéger l'enfant.

--Mademoiselle Marthe, dit-il,--d'un ton si gracieux que seule la grâce en était frappante,--mademoiselle Marthe ne consentirait pas, j'en suis sûr, à déposséder l'enfant, qui paraît tenir à cette bonne place en face de son papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de petite reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette bonne place.

Il ajouta en souriant:

--Je suis très fier, moi, d'être à sa droite....

François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque chose d'un malheur qu'il voulait cacher, et ne répondit rien.

Mlle Marthe se promit bien de conquérir le plus tôt possible une place si disputée, et symbolique.

Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit, sous la table, se glisser et s'appuyer sa main mignonne.... Un peu d'hypocrisie lui venait donc, que lui apprenait la terreur sous laquelle on la maintenait. Pour éviter les querelles, elle se mettait donc à se cacher, à mentir en action!

Guy, navré, prit cette main, la posa sur la table et, sans cesser de la presser sous la sienne, il dit en manière de réflexion générale:

--Il faut avoir le courage de montrer ce qu'on pense, toujours!

Sur le mot _toujours_, il regarda fixement Nora qui le regardait aussi. Elle baissa ses yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite main pour fuir la sienne. L'enfant avait compris; il se sentit heureux et porta à ses lèvres la main mignonne, en ajoutant encore, sur le ton dont on parle aux tout petits:

--On est bien plus fier, après!

Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse, l'indomptable petite Nora avait un maître.

* * * * *

Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora se retrouva seule. Et son cœur fut bien forcé d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne pas pleurer qu'elle y parvint. Il monta avec Mitry dans la charrette anglaise qui les emmenait à Hyères; et quand Guy disparut au tournant de la route, elle ne retrouva point de larmes. La révolte et la fierté l'endurcissaient toujours davantage. Dans ce cœur de diamant, teinté de sombre, il n'y avait point de molle tendresse, mais une étincelle d'amour, une flamme de regret et de désir,--inextinguible,--y veillait.

XXIII

Guy avait fort bien deviné. L'Allemande avançait sans trop de peine. Elle était même assez avancée.

De la confiance d'amour, des sentiments nobles, du désir de rester digne de ce qu'on aime, qui sont les fruits de la confiance, François Mitry, volontairement, n'avait rien gardé. Il s'était dit, après avoir appris la trahison de Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout est mensonge et bassesse, vivons au hasard!» Il avait quelque chose du malheureux qui, pour se consoler d'un chagrin domestique, se fait ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir, voir, pour soi-même, quelques amis avec leurs femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec leurs femmes,»--voyager parfois, courir les hôtels et les pensions de famille dont les corridors, la nuit, en voient de si drôles;--rendre visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,--c'était là son plan. Il avait même admis l'idée de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si cela lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour. Nora, il ne tarderait pas à la mettre en pension. Et Mlle Marthe s'en irait, ou bien, à sa guise, deviendrait définitivement son intendante. Elle avait des idées sur l'ordonnance d'une maison, Mlle Marthe; elle lui serait commode, et si elle se mettait, bien soignée comme elle l'était, à prendre un peu d'embonpoint, seulement un peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi n'aurait-elle pas son heure?

Il pensait tout cela rageusement. C'était sa vengeance contre Thérèse. Il s'abandonnait.

Quant à Mlle Marthe, il entrait aussi dans ses projets à elle de prendre quelque embonpoint, et, en quelques mois, elle y avait presque réussi, de sorte qu'un beau matin de printemps, après une nuit bien dormie, à la suite d'une chasse heureuse et excitante,--M. Mitry s'aperçut que la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître anglaise.

Il communiqua ses réflexions à Mlle Marthe en personne, qui rougit, baissa les yeux, et s'en fut, comme Galatée, derrière le saule, où il la rattrapa sans peine.

A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous aime» dans les trois langues, qui sont: l'allemand, le français, l'anglais,--et il put se griser à son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités. Il trouva, pour l'instant, cela plus commode, et s'y tint.

--Elle me trompera avec Antoine peut-être,--ricanait-il parfois, en se promenant solitaire sur la grève ou dans la colline,--mais si elle se fait pincer, vrai, ça sera amusant; je ne serais pas fâché de faire payer à l'une d'elles, fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la fausseté de toutes les autres!

Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de la sottise romantique d'un étudiant, son camarade, qui, trompé par sa maîtresse, payait des filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses.

--Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui être un vrai plaisir!

Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le beau, le puissant François Mitry d'autrefois. Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques chiffons de papier liés d'une ficelle et vainement jetés au feu. Il faut croire aussi que la maladie avait, dans son cerveau, laissé quelque trace indéfinissable, mais agissante et amoindrissante... De loin en loin encore, il se surprenait à répéter, comme on répète un air obsédant, évocateur de tout un passé, ces mots incohérents: «... Les chiens courants, les chiens courants me l'ont prise!» Et, pendant une seconde, l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur les choses, était celui d'un véritable fou.

XXIV

Guy n'est pas encore oublié, mais son image s'efface peu à peu dans la mémoire de la fillette. Il a traversé son petit enfer, comme une apparition secourable; puis, Nora est retombée à ses fantômes. Elle doit se défendre toute seule et, personne n'étant là pour lui faire sentir la noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper aux surveillances, elle les trompe par un mensonge, en fait ou en parole. On corrompt sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la fausseté.... Et véritablement est-elle coupable? Non, pour sûr, et Guy, s'il voyait cela, la reprendrait sans la gronder trop, la guiderait avec l'intelligence de la tendresse et de la pitié.

La grande consolation de Nora ce sont les promenades dans la colline ou sur la grève avec Jupiter.

Grâce à ces promenades elle a fini par connaître trois ou quatre enfants, garçons ou filles, avec qui on joue dans les sables, dans les herbes, dans les bois... Fréquentations dangereuses. Ce sont de petits paysans, il est vrai, au corps sain et robuste, et parlant avec naturel des choses de la nature, mais de toutes les choses; et deux ou trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités s'éveillent décidément, enseignent leurs petits camarades.

Pour rejoindre en secret ses compagnons, aux rendez-vous fixés, tantôt sous le grand Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le ravin profond, qui, descendu de la montagne aboutit à la grève même, Nora invente mille stratagèmes, et la parfaite pureté de son cœur se ternit déjà. Il y a sur le diamant, un peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le brouillard de ces légères souillures,--oh! très légères!--mais hélas! déjà graves par rapport à la petitesse et à l'âge de la triste et jolie enfant.

Jupiter est naturellement de toutes les parties. Et comme on ne laisserait pas sortir Nora sans Jupiter, elle l'aime un peu maintenant par intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres amis, et parce qu'il permet qu'on se trompe sur la vraie raison de ses sorties. Nora, dans sa solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a trouvées une à une, puis calculées et combinées. Oui le diamant noir est terni. L'affection de Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même.

Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable avec le brave chien, c'est surtout, maintenant, parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses petites intrigues.

XXV

Un matin Nora surprit Mlle Marthe en train de faire un coup d'État.

Après avoir insidieusement consulté M. Mitry, qui avait répondu: «Faites ce que vous voudrez,» Mlle Marthe était allée à la salle à manger, et elle retirait de leur place habituelle la timbale d'argent, le couvert et la serviette de Nora... L'heure, pensait-elle, était venue.

Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement, courut remettre les choses en place.

--Eh bien, mademoiselle, que faites-vous! s'écria l'Allemande décontenancée à la fois et furieuse.

--Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix pétillante, l'œil étincelant, la bouche mince, les doigts crispés.

Et elle s'assit sur sa chaise, résolument.

--Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner; on n'a pas sonné la cloche... Quittez la table tout de suite! ordonna l'institutrice en colère.

--Quand vous aurez quitté la salle à manger! dit l'enfant dont les pieds se crispèrent sur les barreaux de la chaise.

Jupiter, impassible, entra et vint se coucher à ses pieds.

Mlle Marthe osa prendre Nora par le bras et la tirer violemment à elle.

L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres et les carafes chancelèrent; deux assiettes glissèrent et se brisèrent à grand bruit sur le parquet.

--Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora hors d'elle, toute crispée... Ne me touchez pas!

Elle trépignait. Et comme Mlle Marthe, perdant toute retenue, la saisissait enfin par les deux épaules:

--Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme elle eût crié: «Maman!» ou bien encore comme elle eût crié: «Guy!»

Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la robe neuve de Mlle Marthe, et il y pratiquait consciencieusement un trou raisonnable.

François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra:

--Mademoiselle a ordonné à son chien de me mordre, grinça Mlle Marthe. Voyez plutôt!

Elle étalait sa robe.

François Mitry s'avança sur la petite. Le colosse leva la main. Devant lui, l'enfant, la tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté, jetant une flamme sombre, les pieds écartés et crispés, sa noire chevelure grésillante sur son dos, la narine frémissante et bien ouverte, se planta d'un air de défi.

--Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement.

Elle ne tutoyait plus jamais son père. Dans ce petit visage enfantin, la figure de la femme faite, le visage de la morte, distinctement apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il allait tuer!

Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter, debout, aussi grand que l'homme, avait appuyé ses deux larges pattes sur les deux épaules du géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage, montrait toutes ses dents avec un grondement sourd.

L'homme, non sans raison, sentit la peur.

--A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter!

--Au secours!... Jupiter! hurlait Mlle Marthe devant la porte ouverte, par où elle se décida à fuir, sous couleur d'appeler plus utilement...

--A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte voix, François Mitry tout pâle, les deux bras tendus, les deux mains crispées vainement sur la gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un pouce.

Cela dura quelques secondes, qui furent longues.

Alors, la voix fluette et radoucie de Nora murmura: «Ici, Jupiter!» et la lourde bête, retombant paisible sur ses quatre pieds, vint reprendre sa place derrière l'enfant.

Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau, par François Mitry, à des amis qui habitaient Cannes et qui demandaient depuis longtemps un fils de Junon et de Jupiter. Un matin, en s'éveillant, Nora appela son chien et ne le trouva plus.

On lui expliqua son absence. Ce fut une crise terrible. Elle versa, disait Catri, toutes les larmes de son corps. Elle frappa du pied, poussa des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains, finalement tomba en convulsions.

--Cela passera, dit François Mitry. Je ne pouvais pourtant pas me laisser dévorer par un animal enragé, pour faire plaisir à cette enfant!

Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se calmer. Honteuse d'avoir donné à tout le monde le spectacle de sa douleur et de son humiliation, elle devint plus farouche, plus sombre que jamais. Elle chercha les coins les plus obscurs du parc, car on ne la laissait plus sortir dans la libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait en elle, contre tout le monde, une sourde haine.

Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans chien,--pensait à Guy quelquefois encore et pensait souvent à mourir.

XXVI

Trois semaines plus tard, un matin, Nora trouvait grand'ouverte la porte du parc et s'esquivait. Elle s'assura que personne ne la guettait, et quand elle en fut certaine, elle se mit à courir tout d'un trait, afin de mettre beaucoup d'espace entre elle et les grilles de ce parc qui lui était devenu une prison.

Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper à la leçon de la matinée et à la vue de sa gouvernante; insouciante des reproches que devait lui attirer son escapade, puisque, sage ou non, elle avait toujours à subir les mêmes remontrances.

Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses regards sur la mer, sur les collines les plus lointaines, afin de reprendre possession du monde qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu Jupiter.

Tout à coup, en reportant ses yeux sur la grève, elle aperçut, au loin, courant vers elle, un grand chien...--«Junon», pensa-t-elle. Junon, en effet, se mêlait, depuis le départ de Jupiter, d'être aimable parfois avec Nora qui, par distraction sans doute, la caressait un peu, puis retirait sa main brusquement et la renvoyait.

... «Mais Junon est à la maison, couchée en travers de la porte de mon père... Je viens de la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais si, c'est Jupiter!»

Elle appelle à tue-tête:

--Jupiter!

Le chien est maintenant tout proche. Un bout de grosse corde traîne à son collier... c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»... Il est sept heures du matin. Le chien a dû courir toute la nuit, il a profité de la pleine lune, il a suivi la mer dans la direction opposée à celle qu'on lui a fait prendre pour l'emmener, il s'est dit qu'en suivant toujours, toujours, le bord des vagues, il retrouverait la plage chérie où marche sans doute, triste et pensant à lui, et l'appelant, sa petite maîtresse. Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans le sommeil il en rêvait, et ses nouveaux maîtres le voyaient, alors, pris de petits tressaillements, aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!» Il ne s'était donc pas trompé! Elle l'appelait en effet, la voix frêle qu'il entendait sans cesse dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente lieues; il est pantelant. Sa langue pendante palpite et sue. Qui l'aurait vu, de jour, courir ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de fusil, comme un animal enragé... Enfin, la voilà!

Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute pâle et toute tremblante. Il la renverse sur le sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits doigts crispés d'amour tiennent les grands poils fauves de la bête. Le petit visage amaigri, si menu, si blanc, sent le souffle ardent de l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide de la langue qui l'enveloppe. Il lèche le cou délicat. Elle baise le museau noir. Les dents redoutables, prennent, dans une caresse, les cheveux, épais, tout épars, et les pressent, les mâchent, les mordillent. Le nez de la bête fouille dans la chevelure et la respire. Un grand bonheur d'aimer secoue ces deux êtres, l'humble animal et la fille des hommes, qui, dans cette seconde, ont deux cœurs tout pareils, fondus, gonflés et crevant d'une émotion toute semblable. L'enfant qui s'est relevée retombe sous une nouvelle poussée de l'animal. De nouveau ils s'enlacent et se roulent ensemble. Mlle Marthe accourue s'effraie à voir, de loin, se tordre sur la grève une masse bizarre, bondissante et grouillante, où deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs, qui battent l'air, apparaissent parfois, mêlés aux quatre énormes pattes fauves de Jupiter qui, se relevant à la fin, jappe,--vers le ciel et vers la mer,--sa joie retrouvée.

Alors, Mlle Marthe approche, et comprend tout. Elle aide Nora à enlever le bout de corde rompue que Jupiter traîne à son cou.

Ce bout de corde, Nora veut le garder...

--Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement.

Mlle Marthe comprend qu'en présence de Jupiter la prudence est commandée, aujourd'hui plus que jamais.

Elle se contente de prier Mlle Nora d'être bien sage, maintenant qu'elle a retrouvé son chien, et de venir changer de vêtements, car les siens sont tout souillés, déchirés çà et là par la dent du brave animal...

Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en route, Mlle Marthe raconte plusieurs histoires de chien, vraiment extraordinaires et parfaitement authentiques. Elle s'étonne, au fond, de cette puissance d'amour. Elle n'y comprend rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont des bêtes et l'instinct n'est pas la raison».

Mlle Marthe est persuadée qu'elle est un être supérieur à Jupiter. Des livres le lui ont dit. Elle l'a cru.

* * * * *

A midi, quand François Mitry revient de la chasse, Catri accourt lui dire, à la grille du parc:

--Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter.

--Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers m'ont conté la scène, dit François Mitry désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète enfin de voir Nora maigrir, dépérir si rapidement...

--Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle dit qu'elle ne se mettra à table avec monsieur que si monsieur accepte Jupiter, dès aujourd'hui et pour toujours, dans la salle à manger.

François Mitry ne peut s'empêcher de sourire tristement.

--Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un ultimatum?

--Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit Catri, mais nous connaissons tous mademoiselle, et si on la contrarie encore aujourd'hui, pour sûr elle aura des convulsions comme le jour où Jupiter est parti...

--C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez pas.

Et comme il a besoin d'approbation pour le passé:

--Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait me dévorer, n'est-ce pas Catri?

--Oh certes, non! monsieur!

--Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une bête intelligente... il aura compris. Dites à mademoiselle que je le pardonne...

Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora qui a su défendre et garder la place d'honneur, celle de sa mère, le grand terre-neuve désormais, majestueusement assis sur son derrière,--sa queue frappant le parquet à petits coups heureux,--attend la bouchée de pain, mouillée de sauce odorante, que lui offre de temps en temps sa petite maîtresse,--satisfaite de n'être plus assise à côté de Mlle Marthe, puisqu'elle en est séparée par l'imposante figure de Jupiter.

Seulement François Mitry, à sa droite, fait asseoir Junon tous les jours. Et, de la sorte, Mlle Nora trône, d'un air triste et hautain, entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans y mettre malice, «les deux personnes que j'aime le mieux».

XXVII

Le programme qu'il s'est tracé, François Mitry l'a suivi. Depuis trois ou quatre ans il reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de tous les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes visites à Monaco; il joue, gagne ou perd, va revoir Paris où il passe un mois, six semaines, dans les cafés, les théâtres et les restaurants de nuit. Sa villa de Cavalaire est son quartier général; il vient s'y refaire. Un bruit de bouchons de champagne le suit, ici et là-bas. Mlle Marthe est gouvernante-maîtresse et compte bien se pousser jusqu'au mariage,--mais la présence de Nora la gêne.

Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit trop de choses, au gré de la gouvernante générale. On rencontre ses yeux dans tous les coins, et il y a des moments où cela est désagréable. De plus il est nuisible à la bonne éducation d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies des grandes personnes. Mlle Marthe le pense et le dit ingénument. M. Mitry répond qu'il réfléchira.

Mettre Nora en pension, il y a beau temps que cette question a été débattue; il y songea tout de suite après sa terrible découverte, mais un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de l'image vivante de Thérèse, aimée à la fois et haïe. Puis, peu à peu, à mesure que la brouille sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a tout de même gardé et désiré garder l'habitude de voir dans sa maison cette petite figure blanche et brune, douloureuse et froide, aux grands yeux. Elle est sa douleur chérie, il la fait souffrir souvent et c'est avec délices. Sa vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous deux tiennent à leur peine, parce qu'elle fait revivre en eux une morte qui si longtemps les rendit heureux.

Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait à Nora: on lui a appris à aimer la douleur, les lancinements des blessures, les vains élancements vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque le désir des consolations, toutes les images de volupté qui apparaissent si blanches, comme éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie commune lui est insipide. Le monde, déjà, lui paraît bête. Elle se sent une petite héroïne de souffrance et d'amour. Elle appelle le drame autour d'elle. Elle le fait rêver, elle l'inspire. Elle fera naître des fatalités sitôt que la vie se mettra à la traiter banalement. Son âme est un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans la tempête, parce qu'ils l'accompagnent. On peut croire qu'ils l'annoncent. Allez dire au courlis de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage éclate, lorsque le feu du ciel raye les eaux partout ruisselantes; il ouvre son aile, au contraire, et tous les horizons déchirés connaissent sa longue plainte qui est un cri d'amour.

François Mitry n'entre plus dans la chambre mortuaire, mais Nora y va bien souvent. Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette chambre, quels dialogues peuvent s'échanger, on ne sait, mais ils durent longtemps. Et Catri a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup mademoiselle aujourd'hui. Elle est chez madame.

Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, la plupart du temps, disparaît; sauf à l'heure des repas, on ne la voit guère ces jours-là; elle est chez madame. Mais, à table, elle continue à occuper fièrement sa place de maîtresse de maison.

Hélas! elle y entend des choses étranges. Sous prétexte que les enfants ne peuvent pas comprendre, on raconte en sa présence, à mots à peine couverts, avec de bons rires, le scandale à la mode. Et l'amertume de Mitry, son scepticisme bête formulent souvent des conclusions comme celle-ci: «Toutes les femmes sont menteuses, infidèles, intrigantes; la meilleure ne vaut rien.» Il se tourne vers Mlle Marthe avec une galanterie de sous-officier pour ajouter platement: «Sauf, bien entendu, celles qui sont présentes.»

Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», que Nora devine; les promenades dans les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous des vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. La petite baronne voisine avec le vicomte, le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur avec la colonelle.

A la suite des femmes mariées, il est venu des jeunes filles modernes. Elles ont souri de l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de la déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des «colles» sur le baiser, le sourire et le reste. On lui a raconté le fleurt de Gontran et de Berthe--un vrai scandale d'enfants. «Pincés par la grand'maman, ma chère! c'est exquis.» Les polissonneries de pensionnat ont pénétré dans le parc entouré de grilles où Nora aurait dû pousser comme une fleur sauvage, vierge du vent sali qui a traversé les villes... La saine nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, l'amour entier, mais tel que le connaissent les plantes et les bêtes, simple et grave. La voix des civilisées lui apprend comment on peut rire de ce qui fait souffrir et pleurer, naître et mourir....

Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» avant d'être vieille, accident qui arrive aux filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce qu'il faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite sagesse du monde des preuves trop vagissantes du goût qu'on a pour le plaisir.

Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs mamans, en route pour Monte-Carlo, ont amenées à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux commentaires sur bien des choses que les petits paysans du voisinage et les bêtes lui avaient sainement apprises. Elle sait aujourd'hui comment ces choses sont déshonorées par la vie artificielle des villes et les imaginations citadines. Les conversations des belles dames lui ont fait plus de mal que les livres lus en cachette sans choix, au fond de la bibliothèque où Mitry n'entre jamais et dont Nora, sournoisement, garde accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, une clef dérobée.

Elle a douze ans, et l'imagination vive et sombre, l'aspiration vers des bonheurs vagues qui puissent la payer d'une vie si triste et qui déjà lui semble longue! Elle a lu _Paul et Virginie_, elle a lu _Manon Lescaut_, elle a pleuré sur les malheurs de _René_; et les vastes mélancolies de Chateaubriand et de Lamartine chantent pour elle, le soir, dans le bruit des vagues éternellement entendu.

Avec ses petits compagnons rustiques, elle court les bois, elle grimpe au sommet des collines; et les genêts épineux mordent ses jambes. Un jour, comme une épine est restée sous son bas, au-dessus de sa cheville, il a fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit Maurin, le fils du braconnier, qui va sur ses quatorze ans, un joli gaillard, bien sain et bien fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu le sang de la plaie «pour empêcher le mal de s'envenimer». Un trouble délicieux a oppressé leur cœur à tous deux. L'existence sauvage qu'elle mène enseigne à Nora un désir d'aimer moins dangereux sans doute pour elle que les conversations des demoiselles «comme il faut», mais les deux enseignements rapprochés lui en disent, à son âge, beaucoup trop long sur la vie et l'amour.

Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse des choses, bien douce à l'enfant privée de caresses. Une volupté tendre lui vient des arbres, du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé de les serrer entre ses bras. Il y a, dans le verger, un pommier vénérable qui a reçu, lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres lèvres pâles. Les fleurs, elle y plonge ses narines palpitantes avec des appels de toute sa bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, un soir d'été, à demi nue, avec les garçons et les autres petites filles... C'était un bain pris en fraude. Donc point de costume. Elle a gardé seulement sa fine chemise. Elle a aimé beaucoup la fluidité de l'eau qui l'enveloppait d'une pression égale, câline et frissonnante. Les enfants ont comparé entre eux la force de leurs jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant, a renversé dans l'eau les fillettes. Les bras ont été pressés sous la bouche de l'adolescent, les nuques effleurées, parmi les éclaboussements d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la gagne, Nora, et la console....

... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on beaucoup trop l'enfant sans mère et sans amis; et peut-être serait-il temps de l'envoyer dans une «bonne pension».

C'est l'idée de Mlle Marthe, qui dit naïvement à M. Mitry:

--Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est pas trop tard!

S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est trop tard pour refaire cette âme. Rien n'y sera effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon qu'on s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et trop tôt elle appelle la vie. Et plus rien ne peut empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre la ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les libertés qu'elle se donne, l'amour pourrait la sauver encore--mais elle a sans doute oublié Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour elle.

XXVIII

Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier fameux dans tout le pays, le fils de Maurin, dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son père l'a envoyé là pour qu'il «apprenne» chez un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien de marine, philanthrope aimable et polyglotte, qui enseigne à Jacques l'histoire, l'allemand et l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier, Jacques, grâce à toute cette science, pourra faire de grandes affaires.

Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», Jacques se loue en journée, et l'autre matin il est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de liège». A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand et l'anglais, et qui connaît La Vallière et Mme de Pompadour, est charmant, avec son ombre de moustache à peine marquée, ses vêtements de toile toujours bien propres et reprisés consciencieusement, ses jambières de toile à voile, son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette de leveur de liège.

--Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, d'avoir un petit lièvre vivant, que mon père a rencontré dans le bois?

--Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!

--Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du lait--mais il mange déjà du thym.

Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, peut-être un peu jaloux, n'en dit rien. Et puisqu'un petit lièvre vivant plaît à la maîtresse, il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez sur le petit nez mobile du levraut et tous deux s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, balance sa tête de haut en bas, de bas en haut, flairant; puis, tout à coup, ses longues oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos et il se rase contre terre: il craint un danger. Alors, avec des cris de joie, Nora le cache dans sa poitrine, sous ses deux bras.

--Vous allez l'étouffer, mademoiselle!

Elle le prend à deux mains, l'élève à elle comme un enfant et, à son tour, baise le joli museau mobile qui, doucement, se met à rendre la caresse... Une mignonne langue rose, chaude, tendre, court sur les lèvres de Nora.

--Eh bien!... Et moi? dit Jacques.

Et ils s'embrassent tous trois, frémissants d'aise, jusqu'à ce que Jupiter avance, d'un mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, sa grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.

XXIX

Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une brusque décision de son père, a dû quitter pour aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde, et dans quelle saison, hélas! au commencement du printemps! quand les rossignols arrivent!...

Au lieu de la plage et des bois, la cour; au lieu de la chambre où est cachée la clef de la bibliothèque, le dortoir aux lits de fer, froidement alignés; au lieu des caresses du petit lièvre, les bons points ou les pénitences.

La régularité de toute cette vie d'écolière l'exaspère. Pour la conduire ici, on a dû parlementer beaucoup. Elle a fini par se laisser convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la chercher si elle n'était pas contente; elle a espéré que la nouveauté des choses lui serait agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir Mlle Marthe serait le bonheur, et qu'elle laisserait là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines.

Bien au contraire, elle les a emportées toutes avec le regret de ne pas les souffrir au lieu où elle a coutume, où l'habitude seule lui est une joie par elle-même.

Dès le moment où elle a passé la grille du couvent, elle a éprouvé une grande envie de pleurer et comme une détresse. Elle a examiné autour d'elle les choses, les êtres, les murailles, les visages, et trouvé aux uns comme aux autres un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité. Tout le monde était pourtant aimable, poli, mais cette politesse, de la part de gens qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas, ne l'a point touchée, lui a presque semblé moqueuse, et elle s'en est défiée. C'est une sauvage.

Nora s'est aperçue alors que les objets qui nous semblent indifférents nous tiennent parfois fortement au cœur. Elle se rappelle la _figure_ de certains arbres du parc. Elle revoit dans sa pensée leur physionomie particulière, avec tel trait, tel détail auquel, paraît-il, son affection était attachée. Elle regarde le grand platane de la cour du couvent, et il lui fait l'effet d'un méchant étranger. C'est un intrus dans sa vie. Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot; elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse qui vient lui parler, lui donner certains renseignements. Nora la regarde et pense à Catri et même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime l'une et l'autre, au fond, même Marthe, pour que le visage inconnu de la sœur renouvelle en son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée de tout et de tous, qui l'a saisie dès l'entrée au couvent.... Pourtant, là-bas, à la maison, Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui semblaient pas tendres, ne s'occupaient pas beaucoup d'elle; comment se fait-il qu'elle les regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages de là-bas, repassent dans son imagination. Elle voit Antoine et le jardinier, les remises et l'office, le perron, le corridor, le salon de la villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de sa maison sont toutes dans son cœur, vivantes et parlantes.... Oh! le salon où est le portrait de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir tout à l'heure, si elle en a envie! Et la chambre mortuaire où sont les chers objets qui ont appartenu à sa mère, le lit, la broderie, les livres, et ce diamant noir, le joyau rare devant lequel elle est restée souvent en extase, tristement rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir tout cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui est intolérable, se présente à elle avec violence, ne la quitte plus, lui devient une persécution. Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique, dure, de son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait toujours quelque chose de lui,--un changement brusque, un retour aux tendresses passées. Il reste, malgré tout, celui qui a tant pleuré sa mère, qui a voulu la lui montrer morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras pour l'incliner sur le visage glacé.... Oh! mon Dieu! sa vie d'enfant misérable, pourvu qu'elle s'écoulât parmi les choses accoutumées, près des êtres mêmes qui la font souffrir, son existence de martyre maudite, c'était donc du bonheur,--pourvu que le nid, que la maison fussent proches!

Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il semble qu'on soit aimé, c'est peut-être tout le bonheur possible!

Où es-tu maintenant, bon petit Jacques? Quel animal sauvage as-tu capturé?

--Il y a si longtemps que tu m'as promis un écureuil, Jacques, avait dit Nora en partant,... je ne l'aurai donc pas!

Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des petites, vient d'être punie sévèrement parce qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau apprivoisé, qui pépiait et troublait la classe....

Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant! Un chien s'est glissé l'autre jour dans la cour, on ne sait pas comment,--un bel épagneul blanc.... on lui a donné la chasse à coups de balai.... Oh! Jupiter! mon Jupiter! qui me rendra tes bons grands yeux toujours tournés vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi, de chez tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait voulu te séparer de moi pour toujours..., mais sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander à te rejoindre. Je veux te retrouver... Sans doute, tu passes tes journées assis sur le perron de la villa ou bien devant la grille du parc, à regarder le chemin par où je suis partie, par où tu penses que je vais revenir... Il avait fallu t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes hurlements de douleur me fendaient l'âme.... Comment ai-je pu accepter une heure seulement l'idée de te quitter... mais patience!... je vais écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher, avant dimanche.

Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais on ne lui répond pas. Elle pleure et pâlit, et maigrit de jour en jour. Elle est ici comme une hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni marcher. Elle manque d'espace, d'air, d'horizon, de terre même.

Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient pas la chercher, Nora ne songe plus qu'à s'évader. Elle veut aller souffrir encore aux lieux où elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela. Surtout, elle veut revoir Jupiter.

XXX

Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,--et le triste sanctuaire où sa mère est morte.... Elle profite d'une promenade pour se cacher derrière une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque argent. Elle prend tout simplement une voiture et se fait conduire à Cavalaire. A chaque tour de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de sa maison, elle voit tout en beau, maintenant. Elle n'est pas loin de trouver quelques bonnes qualités à Mlle Marthe et même de pardonner à son père.... Ce qu'elle lui pardonne le moins, c'est de garder Marthe. Pourtant elle ne croit pas encore que la rusée Allemande ait pris la place qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora, là-dessus, s'est peut-être trompée....

La voiture arrive au bord de la mer, au Lavandou, et Nora s'exalte tout de suite au bruit des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route suit exactement la mer, les dentelures du rivage. Dans ce voyage, seule, en voiture, Nora de plus en plus s'excite. Elle a commencé son roman. Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le bruit de la mer, battant contre le pied des montagnes des Maures, du Cap Noir au Dattier, l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La liberté la grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et, à chaque tournant de route, Nora croit découvrir sa maison... Chaque fois son cœur lui échappe pour voler au-devant d'elle-même.

Elle débouche enfin en vue de la plage de Cavalaire. Il est tard, neuf heures du soir, et Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une clarté prestigieuse.

A son cocher, que cette enfant si petite et si sûre d'elle-même n'a pas cessé d'étonner, Nora donne le prix convenu, et gagne à pied le portail du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle n'en sait rien. Le mystère lui plaît. Elle veut surprendre la maison, jouir des étonnements, des colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité, elle ne sait pas ce qu'elle espère....

Elle rencontre une ombre.

--C'est vous, mademoiselle Nora?

--C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau, ici?... Oui, me voilà, je suis bien contente. Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle.

--Ah! mademoiselle....

Jacques ne peut achever. Nora entend un sanglot....

--Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement.

Et Jacques, suffoqué:

--Jupiter est mort!

Nora croit mourir elle-même, tout debout. Elle chancelle, cherche un appui, n'en trouve pas et s'assied par terre.

Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont passé. Jupiter a été mordu. Il a fallu l'abattre... Et Junon aussi.

--Mais c'est horrible, Jacques!

--C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y a rien à dire. Les chiens fous, c'est comme ça. Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé!

--Tu as refusé, toi, Jacques!

--Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu. Alors, on m'a demandé à moi. Monsieur Mitry m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas: vous l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je n'aurais pas pu.

--Oh! Jacques!

--Mademoiselle?

--Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse, Jacques.

--Je comprends bien, mademoiselle.

--Il faudra venir me voir, dis, souvent?

--Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle.

Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il l'embrasse.

--Adieu.

Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus faim. Elle est stupéfaite. La nouvelle est si terrible qu'elle en demeure consternée, muette. Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage. Vraiment, c'est trop, c'est trop de malheur. Elle ne veut plus réfléchir à rien. La fatigue est trop forte. Elle voudrait seulement un peu de repos et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter, ce soir, toute scène de reproches, de rentrer dans sa chambre sans être vue, et de dormir, si c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée et sans rêve.

Voici le perron de la villa, tout blanc sous la lune. La porte est grand'ouverte. Nora s'approche des fenêtres du sous-sol qui brillent au ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle regarde. Les domestiques sont tous à table. Le moment est donc favorable pour n'être pas aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement le perron.... Il n'y a de clarté qu'aux fenêtres du premier étage, celles de son père. Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que fait-elle donc? Elle retire ses chaussures, afin de marcher sans faire de bruit, et les laisse là, dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe.

D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres; elle connaît si bien la chère maison, la maison où sa mère est morte!

La voici au premier étage. La porte de la chambre où elle a vu, d'en bas, la lumière, est fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle obscur du palier, brille comme une étincelle.... Elle a la curiosité de regarder, par ce trou lumineux qui s'offre.... Elle approche lentement, à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon Dieu, pour qu'elle ait fléchi sur ses deux jarrets où elle a ressenti une douleur vive comme si on les eût fouettés brusquement d'un coup de tranchant de hache? En regardant la hachette de Jacques Maurin frapper le tronc des arbres, elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de douleur nerveuse. Elle chancelle et se retient au mur. En même temps, quelque chose, dans son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous ces mouvements intérieurs, c'est de la douleur déroulée, repliée, tordue sur elle-même. C'est un mal physique, atroce. C'est le mal que François Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait Thérèse si elle voyait ce qu'a vu Nora... et qu'elle éprouve peut-être, car peut-être la morte est-elle présente et souffrante au cœur de l'enfant. Nora souffre comme une épouse trahie. Qu'a-t-elle donc vu? Elle a vu Mlle Marthe et son père ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc pris enfin la place de Nora, à table, la place de la maîtresse de maison, «celle de maman»! Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier, frapper du pied, pousser des cris aigus, se rouler à terre, se meurtrir, rouler du haut de l'escalier jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle veut leur donner à tous deux le remords de la voir souffrir ainsi... de la voir mourir peut-être... «Oh! mourir, pourquoi pas mourir?... Maman, quand je l'ai embrassée morte, semblait si calme, si reposée, presque heureuse... Pourquoi pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on meurt pour fuir les peines insupportables, pour oublier, et aussi, quelquefois, pour désespérer ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore et de nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait horreur et qui l'attire. Non, non, elle ne s'est pas trompée.... Il l'a prise entre ses bras... et il l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre blanc. Ses petits pieds déchaussés courent vite et en silence. Sous la clarté lunaire, fantastique, elle descend le perron, toujours courant. Elle veut mourir, retrouver sa mère.... La mort est vaste sans doute, et peuplée, mais sa mère la voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre.... Comme la grève est longue!... on dirait une route, qui ne mène nulle part! Comme la mer semble froide sous le scintillement diamanté du reflet de la lune!... Voici le sable, où tant de fois elle a joué, Nora, avec Jupiter.... «Mon Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait de l'apprendre, Nora souffre de la mort de son chien aimé; alors seulement elle comprend qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire un jour, une heure, une minute, à la bonté de Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non, non! personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est mort!» Et Nora pense que si elle survit, chaque jour sera désormais un supplice pareil à celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant cette porte. L'image de son père embrassant Marthe surgit de nouveau dans son esprit, comme en pleine lumière; de nouveau quelque chose de mauvais, au plus profond de son cœur, éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement de la jalousie crispe sa chair, la rend folle.... Oui, c'est cela: mourir! il faut mourir.

Une grande tartane, sur l'eau, près de la grève, sommeille, haute, profilée en noir sur le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane à terre, les _lesteurs_, les ramasseurs de sable, ont établi un pont volant fait de longues planches ajoutées bout à bout, qui portent, au point de raccord, sur des barriques posées debout dans la mer... Nora sait que, sur la plage de Cavalaire, la mer, peu profonde tout au bord, le devient tout à coup à quelques mètres du rivage, parce que ces tartanes enlèvent beaucoup de sable chaque jour.

A l'endroit où la tartane est mouillée, il y aura assez d'eau sans doute, pour noyer une enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle étroite. Les longues planches fléchissent et grincent un peu... Ne va-t-on pas la voir, du bord? Non, le temps est calme. L'homme qui devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi. Personne, pas un douanier sur la plage. La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau. Arrivée au bout du petit pont, elle a peur... mais le souvenir lui revient brusquement de tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et maintenant Jupiter est mort!... La fillette de douze ans se répète la phrase toute faite: «J'ai tant souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit pas qu'on puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des douleurs de femme au cœur d'une enfant sont plus poignantes, puisque les cœurs d'enfant sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs sont les mêmes. Et puis, quand Nora est résolue à quelque chose, elle l'accomplit; un dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de ses résolutions. Elle a fermé les yeux et s'est laissée aller dans la mer, par côté, comme une chose rigide qu'on a poussée... et qui tombe.

Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais sous ce vertige de terreur,--Nora, qui depuis le matin n'a pris aucune nourriture,--Nora, au contact de l'eau, au toucher de la mort, qu'elle a cru reconnaître--si froide!--Nora s'est évanouie.

La grande vague paisible la prend aussitôt, la soulève, maintient, à la surface, son petit visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe de sa volute écumeuse comme d'une grande caresse, et la pousse, d'un seul élan, au rivage qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre encore, petite Nora. La mort ne veut pas de toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer; c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et, dans sa robe de deuil, dans sa robe noire de couvent, qui colle sur son petit corps grêle et nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras inégalement étendus, ses noirs cheveux dénoués gardant autour de sa tête l'ondulation de l'eau qui lentement se retire, Nora dort sous la lune...

Quelques minutes, tout cela n'a pas duré davantage, et l'enfant se réveille... «Oh! qu'il fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si, puisque me voilà toute ruisselante et voici la mer qui tantôt m'a prise... oh! oui, il fait froid!... mais puisque j'ai encore quelques instants à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher, si je le puis, dans le lit de maman, dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée morte... oh! maman! maman!»

Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le parc. La saison est bonne, c'est le printemps. Elle a froid pourtant... Elle marche avec peine. Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne vers la maison. Là, rien n'a changé depuis tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe. Elle monte l'escalier comme tout à l'heure. Elle remarque que, derrière la porte funeste, il n'y a plus de lumière; on aura, au dedans, tiré la portière, mais sa pensée s'embrouille. L'enfant a sommeil. La lassitude l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va droit à la porte du sanctuaire funèbre, et l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour, toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de fatigue, ses vêtements mouillés. Et voici Nora toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache au lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de satin. Elle sait qu'on a mis là-dessous les plus beaux draps de sa mère... Les voici, tout brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y plonge son pauvre petit corps frissonnant qui va enfin goûter, croit-elle,--puisqu'elle s'est noyée,--un repos sans fin. Car Nora, épuisée, folle de ses grands chagrins, s'est ingénument couchée pour mourir...

XXXI

--Il y a là, monsieur, un exprès qui nous annonce que mademoiselle Nora s'est échappée hier du couvent!

C'est une rumeur dans toute la maison. Les domestiques sont consternés et Mlle Marthe elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux, l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés d'amour et de pitié. Rien n'est pur d'alliage, pas même le mal: il ne va pas sans quelque bien.

François Mitry donne des ordres. On attelle pour porter des dépêches au télégraphe de Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver au château, il demande Mlle Nora; on l'interroge.

--Je l'ai vue hier soir, dit-il.

Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète autrement, et quand Jacques explique: «J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de Jupiter:»

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses deux mains sur sa tête. Elle en mourra! elle en est morte!

Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, violente, sombre. Elle a pu,--oui, avec sa nature!--songer à mourir! On court sur la plage, et François Mitry le premier... Hélas! il reconnaît sur le sable la trace des tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds mignons de Nora, impossible de s'y tromper. Jacques les reconnaît bien, lui aussi; il pleure: «Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur déchiré. Est-ce qu'il a tué cette enfant? On s'efforce de lire les traces, mais elles vont et viennent en divers sens; elles s'embrouillent... Nora s'est promenée un moment ici, avant de se décider...

--Monsieur Mitry! monsieur Mitry!

C'est encore Jacques qui appelle. Le petit leveur de pièges est habile à reconnaître dans les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix rouge...

--Ici, ici, voyez!

Et du doigt il désigne, sur la passerelle de planches où les lesteurs en ce moment même vont et viennent, l'empreinte du petit pied mouillé et terreux... On la retrouve tout contre le bateau, à l'autre extrémité. Et là, plus de doute, sur le bateau Jacques a ramassé un ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux tressés de Nora... François Mitry l'arrache aux mains de Jacques, ce ruban, et il le baise; car, si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait, oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, maintenant qu'il serait trop tard!

Les lesteurs interrompent leur travail, on fouille l'eau aux environs; on interroge la mer; on met le canot de la tartane à flot; les douaniers accourus proposent leur petite embarcation; il y a aussi celle de Mitry, et toute la plage s'anime de la même inquiétude et retentit du même appel que prolonge l'écho de la colline:

«Nora! Nora! Nora!»

--Hélas! monsieur, vient dire Mlle Marthe, les petits souliers de mademoiselle sont dans le corridor, presque cachés sous le bas d'une portière qui traîne...

François Mitry regarde Marthe d'un regard profond... Sa fille est donc entrée hier soir, dans la maison! Leur porte était bien mal fermée... ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez lui, il entre, il ouvre toutes les chambres... Qui sait?

Puis, un trait de lumière frappe son esprit... La chambre de Thérèse!

Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, dans cette chambre; il l'a abandonnée. Catri s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit, pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère soigneuse, changer les draps une fois par an, assure Mlle Marthe, le jour anniversaire de la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a aussi une vague idée superstitieuse: il faut plaire aux morts.

Pour la première fois depuis cinq ans, il va entrer dans cette chambre qui est séparée de la sienne par un spacieux cabinet de toilette, condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec un frisson, à entrer dans cette chambre terrible où elle est morte, où il a tant souffert!...

Et voici que cette chambre est aujourd'hui le lieu de sa suprême espérance... Oh! si Nora n'y était pas! ou si Thérèse allait lui apparaître!.. Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui passe aux heures fatales.

XXXII

Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés, fait face à la porte et, sur l'oreiller, tout de suite il aperçoit une tête, une tête pâle aux yeux fermés,--et qui respire.

Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse? La ressemblance, en tous cas, est terrible. C'est plutôt la mère apparue dans la fillette. Dans l'enfance de la petite il y a l'expérience de la mère, et toutes les deux ont souffert par lui le même supplice, et toutes les deux sont là, pleines de reproches, et pourtant muettes!

Il est debout, et il regarde. Autour de lui, tout est en place comme il l'a voulu. La broderie commencée, le nécessaire ouvert, le livre avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant l'ancienne vie paisible de l'aimée, tant haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de l'époux. Dans la cheminée, les bûches entières, noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible découverte, mais, au-dessus du lit, sous les rideaux hauts et légers, le grand christ d'ivoire, sur le fond de pourpre sanglante, appelle le pardon et les infinis d'amour.

Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les cheveux, d'un noir de deuil, entourent la face endormie, blanche comme le drap brodé qui couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle, la petite chaîne d'or, où est suspendue la médaille bénite que sa mère avait portée aussi tout enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur la broderie des draps, le long de son corps, et ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à celles de sa maman morte, se sont écartées durant le sommeil. La paume en l'air, un peu ouvertes, à demi refermées, elles ont quelque chose de doux et de pitoyable que jamais on ne leur a vu, car Nora, à peine éveillée, est toujours fière, en révolte, et crispe toujours ses petits doigts prêts à combattre; mais en ce moment, dans la sincérité du sommeil, ses mains détendues ont l'air de demander à la vie on ne sait quelle petite aumône d'amour, de pitié et de pardon.

François Mitry voit tout cela et le conçoit clairement. Sous le viveur déterminé d'aujourd'hui, sous l'ironique, qu'une blessure empoisonnée a rendu fou et méchant, l'homme ancien, l'époux, le père s'éveille; il regarde Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de l'enfant, de plus en plus lui semble être celui de la mère. Elle est là, morte et vivante, et, muette comme elle est, il l'entend pourtant qui lui parle... Langage confus, que rien ne peut rendre, mais dont le sens est trois fois limpide:

«Oh! François!--murmure la morte avec la voix que les cœurs entendent,--François, mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi es-tu si changé?

«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir ce visage de dureté, ce cœur sans amour et sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?... Il y a des paroles que les morts ne peuvent dire aux vivants, car il faut, pour des fins inconnues, que les destinées suivent leur cours, mais il est des choses que nous pouvons inspirer à ceux qui souffrent encore la vie, et qui se trompent, sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans l'ombre où sont les rêves des morts. Sur une enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est le fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser, tu frappes des coups de géant, follement acharné contre la petitesse et l'innocence. Et chacun de tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur ma poussière, sur mon rêve de morte, sur la part de moi-même qui, éternellement, flotte autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître. Je ne puis pas la protéger, hélas! car la mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des fins inconnues qui veulent le secret. Et vainement je fais effort, dans mes liens de morte, pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu qui fait obscures les destinées, ne veut pas. Il a ses raisons qu'il faut croire et obéir, et c'est là, ô cher bourreau plus misérable que moi, c'est là le martyre des morts qu'on offense, de se sentir eux-mêmes et de ne pouvoir pas se communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui, regarde, je suis tout entière présente, sous le visage de mon enfant. Elle est venue au-devant de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme elle avait fait tout ce chemin,--si petite, perdue et seule,--j'ai pu la joindre,--elle était si près!--et me voici en elle...

«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant? Le doute seul est quelquefois un crime. La réalité des preuves peut n'être qu'une apparence vaine. On a vu des innocents condamnés à tous les supplices. L'erreur parfois se fonde sur des réalités saisissantes qui sont le mensonge des choses, l'invention d'un démon qui guette la faiblesse de l'esprit des hommes, et qui s'acharne à leur faire nier l'amour, la foi d'amour, la sainte confiance... Et si le destin t'avait tendu un piège, s'il t'avait trompé, qu'en dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami perdu, regarde-moi vivre et souffrir sur le visage de cette enfant. Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis là, dans le pli de sa lèvre infiniment triste, dans son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô malheureux... (aimé encore, parce que ton doute horrible est encore de l'amour, et ta cruauté de l'amour aussi), quand même tu m'aurais persécutée justement, que t'avait fait la toute petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble chien que tu as un temps éloigné d'elle, et donné, en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer et la protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle était petite et faible et seule... Il n'avait pas besoin de parenté avec la fille des hommes... Il l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes... Il n'y a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un cœur dans les univers, qu'un amour dans l'éternel... et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi enfin, dans la mort double que tu m'as faite. Visite-moi dans l'éternelle angoisse... Un baiser, mon François, sur le front de l'enfant, arrivera au cœur inconnu que conservent, dans la mort même, les femmes qui ont su aimer, et toutes les mères des orphelins...»

Ce sourd langage de pitié se parle dans le cœur de François Mitry. Aucune parole ne saurait le rendre; c'est un murmure infini, et le timbre des mots ne le transmet pas; il est pareil à ce bourdonnement de la mer au creux des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur universel y est pourtant contenu tout entier.

Et François Mitry, désarmé une seconde, se penche sur ce lit qui est un lit funèbre, et baise au front l'enfant qui ne se réveille pas. Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il ramène sur ses pauvres bras grêles, le drap souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement mal. La respiration est tranquille, égale. Il tire les rideaux, fait de l'obscurité, et puis, rassuré, il se retire sur la pointe du pied et va donner des ordres pour que personne ne fasse de bruit. Il faut qu'elle dorme, l'enfant douloureuse...

Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau aux lettres fatales qui gisent, là, dans l'ombre d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les relire. Il _sait_ qu'elles existent. Elles sont là, implacable trace d'un fait que rien ne peut changer. Ce qu'elles lui ont dit, elles le répéteront obstinément... Non, il n'a pas besoin de les relire... il les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre la précision des mots écrits et des faits, rien, aucun songe, aucune hallucination, aucun cri sorti de la tombe.

Et le cœur de François Mitry, amolli un moment par la vue de la pauvre enfant endormie, s'endurcit de nouveau et renie cent fois l'amour.

XXXIII

Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, le jour même où il l'avait repoussée brutalement loin de lui, jetée contre terre et blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas les retours de tendresse de son père; elle ne sut pas qu'il l'avait baisée au front. Quand elle le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, avec une nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. Elle en conclut qu'il reconnaissait ses torts, et que la volonté qu'elle avait montrée de mourir n'avait pas été inutile: il avait compris.

A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même des réflexions inspirées par la mort, François Mitry résolut, mais froidement, de se montrer plus indulgent pour Nora. La voix d'outre-tombe avait remué en lui des profondeurs trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être le malentendu eût-il cessé peu à peu entre l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y prêter, mais elle était d'une fierté plus indomptable que jamais. Sa résolution de mourir avait effrayé tout le monde autour d'elle. Cette action, qui n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle le sentit, et commença à gouverner tyranniquement, avec des attitudes d'orgueil et des paroles d'insolence,--plus marquées que jamais.

Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, en revenant de Nice, ne trouva rien de mieux, pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux, que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet de grand prix, le fermoir étant orné d'un brillant assez gros, et le cercle, çà et là piqué d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir que, pour plusieurs raisons, le choix d'un bijou n'était pas heureux. Nora, en effet, avait remarqué que Mlle Marthe, depuis quelque temps, se parait comme une châsse. L'enfant n'avait pas eu de peine à deviner que bracelets, colliers, boucles d'oreilles et chaînes de montre, offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement la générosité, mais surtout la reconnaissance de Mitry. Elle entendait fort bien que tout cet étalage de bijouterie répondait, comme un remerciement, à des services exceptionnels. Elle-même, Nora, ne portait jamais de parure. Elle n'en avait pas besoin dans ses courses à travers bois, et son goût de fillette pour ce qui brille se satisfaisait assez durant les heures qu'elle passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants et dormant derrière leur vitrine, et qui parlaient, ceux-là!... Le diamant noir, à lui tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment singuliers, pour étonner Nora et pour la tenter.

Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit et il le fut logiquement parce qu'il n'aimait pas la pauvre petite.

Après les graves événements dont le souvenir était entre eux, il l'eût touchée à coup sûr, en lui offrant un rien, une fleur cueillie pour elle, une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.

--Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en votre absence, dans votre chambre, un petit souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice. C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne déparera pas votre boîte à bijoux quand vous serez une femme. J'espère qu'il vous fera plaisir.

Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, pleins d'indifférence.

--Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.

Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, crut revoir une scène qu'elle n'oublia jamais, celle qui l'avait poussée à fuir la maison, à courir vers la mort,--et elle ajouta méchamment, pâle et les lèvres minces:

--C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut donner ces souvenirs-là... Et, avec votre permission, je lui offrirai celui dont vous me parlez; il est vraiment trop riche pour une jeune fille et il lui ira mieux qu'à moi.

Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait bien faire acte de vengeance, mais elle ne se doutait pas de toute la portée de ses paroles.

La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:

--J'ai, moi, les bijoux de maman!

Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. Il s'irrita au contraire:

--C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise à offrir à mademoiselle Marthe, le bijou que vous trouverez dans votre chambre.

Nora pensait aussi que son père aurait pu lui remettre ce souvenir au lieu de lui annoncer qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout simplement, n'avait pas osé. Il avait senti, sans y croire, le refus possible.

Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que Nora lui avait rapporté... Il en éprouva une sorte d'humiliation et garda un ressentiment. La leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible, qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée de plusieurs manières. Il n'aurait pas dû traiter l'enfant tout juste comme il traitait sa maîtresse, et s'il désirait vraiment la reconquérir, le moindre témoignage de tendresse vraie aurait été plus efficace.... Il y songeait un peu tard! Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était devenu grossier.

Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible qu'un sentiment: la crainte. Il craignit ses impertinences, ses lubies, son intelligence, ses divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la place qu'en effet il avait laissé prendre à l'Allemande.

Il eut peur surtout, et à chaque instant, de pousser la révoltée à des résolutions extrêmes.

Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, il prit soin de se mieux cacher d'elle, ou de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite il était vaincu. Elle en abusa inexorablement, tous les jours un peu plus. La volonté de Nora devint souveraine en dépit de Mlle Marthe qui fut invitée à «ne pas faire attention»... Conseil d'ailleurs superflu. Et comme les communications affectueuses ne s'établirent pourtant pas entre Nora et son père ni aucune autre personne de la maison, il advint que la petite maîtresse du logis n'y commandait pas au nom de l'amour, mais de la crainte, une crainte vague et sans cesse pénétrante, qu'on avait de la violence de ses sentiments, de ses rancunes, de sa haine.

Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on n'aime pas. Bientôt rien ne résista à ses fantaisies, et elle fut libre.

Elle eut une petite voiture attelée d'un âne d'Alger, pas plus grand que Jupiter, et qui l'emmenait seule, à droite, à gauche, sur les chemins déserts et charmants qui suivent les caprices de la côte. Elle eut un petit cheval arabe, nerveux et souple, qui, enjambant bruyères et romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la montagne les plus ardus ou qui, le long de l'immense plage de sable, l'emportait en des galops effrénés, sa longue crinière et sa queue noires battant son col et son flanc d'un gris rosé et doré, ses sabots faisant rejaillir l'écume des vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, qu'elle apprit à manier et qui lui donnait pour empire tous les creux des rochers jusqu'au Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.

Elle avait treize ans; elle était de taille exiguë, très bien proportionnée, ce qui faisait son charme et toute sa grâce;--et, si petite et si jeunette, elle avait le train d'existence d'une orpheline riche, qui échappe au tuteur amoureux et faible.

Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin qui les lui avait données.

Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, fameuse dans toute la Provence pour les chevaux qu'on y élève et pour ses courses annuelles, le petit Maurin, dès l'enfance, avait gardé les poulains; il montait à cheval comme un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le cheval nu, il le poussait dans les vagues, et il parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions sur la bête lancée à la nage, que Nora voulut les connaître par elle-même. Et il lui arriva dans un coin désert du rivage, de quitter tous ses vêtements et, à cheval à la manière d'un homme, les genoux serrés, les jambes pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à peine naissante, frémissante au souffle du grand large, ses cheveux flottant sur ses épaules et noirs comme la crinière de sa bête, elle avait goûté la volupté d'être libre et nue au plein air, et d'entrer ainsi dans les vagues qui les enveloppaient tous deux de caresses fluides, fuyantes et rapides. La bête, sous elle, ondulait comme la vague même, et, dirigée vers l'horizon, donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée vers les infinis perdus, par un chemin que ne peuvent suivre que les navires et les monstres marins. Parfois la bête capricieuse, pour se débarrasser de l'enfant, baissait brusquement sa tête enfoncée sous les eaux, plongeait tout entière, et Nora regagnait la terre à la nage, seule, heureuse et comme fière d'être semblable à une bête des eaux ou à quelque fée marine des _Mille et une Nuits_.

On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on pousse obstinément, malgré eux, vers le large, s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le rivage et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à la mort..... Elle espérait toujours, vaguement, cette folie. Et, en attendant, elle en réalisait d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son petit poing la queue de son cheval qui, après s'être débarrassé d'elle, retournait au rivage, elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans son sillage, roulée cent fois sur elle-même dans les grondements de l'écume...

A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que par des caresses, la volupté de vivre et de rêver.

L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces aventures, lui mettait au cœur et dans l'esprit un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui l'accompagnait sans cesse. Elle aimait le vent qui passe et elle voulait le suivre; l'hirondelle de mer et la mouette qui rasent la crête des vagues, y trempent l'aile et remontent; le bruit de baisers que fait la feuille froissée contre la feuille et le grésillement des galets que la vague apporte, remporte, en les choquant par milliers l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible aux printemps, aux étés, au rythme des saisons, aux variations des heures, sons et couleurs, plus prompte à s'émouvoir des nuances du temps, qu'une divinité des bois ou des eaux. Son cœur se creusait pour ainsi dire; un vide sans fond s'y faisait qui déjà appelait des joies plus qu'humaines. Apaisée un peu tout d'abord, mais non consolée par les choses que Mlle Marthe appelait ses distractions, Nora conçut bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y a de nécessaire et de respectable dans les humbles occupations des existences ordinaires. Elle gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd désespoir, un éternel regret, et, en même temps, elle avivait en elle une joie de vivre perpétuelle, un bonheur purement physique, sans fin, recommencé avec les matins et les soirs.

XXXIV

Mlle Marthe n'avait pas tardé à se dire que puisque M. Mitry renonçait à envoyer Nora dans un couvent, le mieux était qu'elle prît ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être, dans la maison, le témoin gênant; rien de mieux.

Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques objections.

--Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos promenades! Mademoiselle Marthe, cette enfant n'est pas assez surveillée.

Mitry a des scrupules.... mais Mlle Marthe a bientôt fait de les calmer. Elle le persuade aisément; au fond, voir Nora le moins possible, voilà tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui elle est, à quel infâme couple elle doit et la naissance et le droit odieux de porter traîtreusement son nom à lui, il ne demande plus rien. Éloigner Nora afin d'oublier,--faire du bruit, jouer, recevoir, courir les lieux dits de plaisir,--toujours afin d'oublier,--voilà qu'elle était sa vie, sa volonté fixe.

Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il retrouvait ses visions, Thérèse et Lucien, dont les fantômes hantaient ses cauchemars ou exaspéraient ses insomnies. Seule, Marthe le consolait à chacun de ses retours à Cavalaire; en sorte qu'il avait toujours plus de reconnaissance pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait toute sorte de consolations et de soins, avec des discrétions parfaites; débouchait en silence à son chevet les flacons de chloral ou d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes.

Ses rages ne se calmaient donc pas? Non. La jalousie avait dans son cœur les caractères d'une maladie chronique. Et, de temps à autre, il avait encore à souffrir des crises aiguës.

Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible que leur avait donnée Nora, et lorsque, pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à la contrarier le moins possible, il eut pourtant avec elle une scène qui mit entre eux un nouveau grief, inoubliable.

Elle chantait, au piano, dans sa chambre. Mitry, dans la sienne, écrivait des lettres. La belle voix jeune de Nora sortait par les fenêtres ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait, avec toute sa pureté, chez le malheureux Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix qui ressemblait singulièrement, depuis quelque temps surtout, à celle de sa mère, chantait _l'Anneau d'argent_, une des chansons favorites de Thérèse:

Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses, Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné, Lorsque je dormirai très pâle sur des roses, Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné, Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné.

Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil froncé, le regard sombre. L'air et les paroles de cette chanson l'impressionnaient également. Il croyait voir Thérèse morte et il croyait l'entendre vivante! C'était une impression trop forte pour cet homme que poursuivaient des visions de folie et qui, parfois, en avait conscience, et s'épouvantait alors de lui-même.

Aussi, comme Nora recommençait pour la troisième fois sa chanson, il n'y tint plus, et, se levant exaspéré, il appela:

--Mademoiselle Marthe! mademoiselle Marthe!

Marthe se tenait toujours à portée de sa voix.

En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre des platanes, sous les fenêtres de Mitry.

--Je suis là, monsieur!

--Ordonnez à Nora de se taire! cria François brutalement. J'écris. Elle me gêne... D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix, ni son piano, dites-le-lui!

La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en pleine reprise du premier couplet. Nora avait donc entendu?

--Mademoiselle Nora! cria, à son tour, d'en-bas, Mlle Marthe.

Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter dans la chambre de la jeune fille.

Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son piano au milieu de sa chambre, l'avait ouvert, et, un canif en main, elle en coupait, une à une, toutes les cordes.

--Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite. Dites à mon père, je vous prie, qu'il n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix, pas plus que mon piano. Mais dites-lui aussi qu'en échange, puisque la maison m'est rendue insupportable, je veux du moins, au dehors, être de plus en plus libre. On a trouvé mauvais hier encore que je sois rentrée, de ma promenade à cheval, après le coucher du soleil. Je rentrerai, à l'avenir, de mes promenades, quand bon me semblera... On me laissera tout à fait libre... En échange, j'irai chanter dans les bois ou sur la plage...

Mlle Marthe rapporta textuellement, deux secondes plus tard, ces paroles à M. Mitry qui, furieux, répliqua:

--Qu'elle aille au diable!

Nora, qui de sa chambre entendit ces mots, répondit entre ses dents, pour elle-même:

--Soyez tranquille; j'irai!

Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les collines ou sur la plage de Cavalaire, on entendait au loin une voix qui ne semblait pas d'une enfant, une voix pleine de charme, de pureté, émouvante surtout dans les notes graves.... C'était Nora, exilée de la maison paternelle, qui chantait sa peine aux arbres, aux rochers, à l'horizon, à la mer...

Chante, mon cœur, la revoilà, La saison parfumée... La douleur qui nous exila N'est-elle pas calmée?..

Chante, mon cœur, le revoici, L'été, faiseur de roses! Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi, Toutes les belles choses!

XXXV

Mlle Marthe envahit la maison que Nora, de jour en jour, abandonne davantage.

Mlle Marthe n'a nullement renoncé à ses projets. Elle veut, tôt ou tard, épouser le maître du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. Elle arrivera. Nora mariée au plus tôt, avec une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à viser son but. Elle a parfaitement compris qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc patiente.

M. Mitry, secoué des grandes passions finales de la quarantaine, vit follement au dehors. Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle prend soin du linge, surveille la table,--et sourit. Elle sait qu'à l'heure où les tisanes quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle attend le moment de mettre au service des lassitudes du quadragénaire, peut-être de ses infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses connaissances de Lotte en friandises de malade, tous ses talents de lectrice et de ménagère qui sait tout dire en trois langues.

Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs reprises, M. Mitry est revenu très fatigué de ses excursions à Monaco ou à Paris, ou simplement dans les bois d'alentour, par les mauvais temps d'hiver. Et il a bien compris que Mlle Marthe lui est indispensable.

--Que deviendrait ma maison sans vous? Vous êtes vraiment une précieuse et excellente personne.

Alors, tout en remerciant, Mlle Marthe s'est mise à parler de l'avenir de Nora, qu'elle aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».

--Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien évident. D'abord, le soin de la maison en général m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre intendante et l'institutrice d'une grande fille de cet âge. C'est tout à fait impossible. Et si vous ne vous décidez pas à vous en séparer....

--Elle ne voudra jamais, répond le colosse soumis, le père déchu. Au couvent, bien sûr, elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore. Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de se tuer!... Songez donc! quelles responsabilités! Non, non, laissons-la libre. Elle ne prendra jamais son parti de la captivité, à présent surtout qu'elle a goûté d'une vie si sauvage.... Après tout, mademoiselle, cela vaut peut-être mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait mener aujourd'hui aux petites filles.

--Je ne dis pas non, monsieur, poursuit Marthe qui a son idée fixe et depuis bien longtemps. Mais il faudrait un guide, un mentor à cette enfant, un homme sûr, savant et intelligent, un homme de tact, ayant la main légère, mais ferme, et qui puisse même être un compagnon pour elle, un défenseur... Elle sort trop seule... Un homme de confiance, qui serait un professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.

--Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?

--Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air de triomphe Mlle Marthe, ne comprenez-vous pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?

--Allons donc!

--C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, qui est professeur, chez nous, dans un lycée de jeunes filles, dans un gymnase.

--Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre Mitry... Ah! mademoiselle Marthe, que serais-je devenu sans vous!... Mais consentirait-il à quitter une situation comme la sienne?...

--Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit quelle cure pédagogique il pourrait réussir chez vous. Cela le tente. C'est un grand esprit. Il a publié un livre intitulé: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans les gymnases allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des races du Nord._ Il m'a répondu qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera pour vous ce que je lui demanderai.

--Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. Je veux accomplir scrupuleusement, malgré tout, mon devoir envers cette enfant. Un précepteur pareil, mais c'est un trésor!

Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur à tout faire, Allemand, petit, velu et laid,--«pas dangereux par conséquent,» songe naïvement M. Mitry,--donne à Mlle Nora des leçons de toutes sortes. Il est musicien comme personne, philologue et historien, mathématicien et poète. C'est une encyclopédie allemande. Il parle, à tout propos, de Schopenhauer et de Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme un étudiant. Il monte à cheval comme un uhlan. Il est grossier comme un pain d'orge et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa petite élève, pour la récompenser, dit-il, quand elle a été bien sage. Il lui raconte des histoires de jeunesse avec des réticences plus laides que des mots déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et là une expression d'argot en français, car Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique le reproche d'être lourd. Or, la légèreté française est représentée pour lui par la langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en ferais mourir» lui paraissent des choses fines comme des ailes de papillon, en sorte qu'il introduit brusquement, dans son pâteux langage de savant, de ces mots-là, qui font, sur ses lèvres tudesques, le plus baroque effet. Il dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de sa leçon d'histoire: «Napoléon Ier désirait un héritier. Son divorce avec Joséphine n'eut pas d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise «décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. Elle se moque de Gottfried, et le subit quand elle y trouve intérêt.

Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. Il devient «encombrant» et, pour se débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. Ainsi il achève de gâter l'enfant trop libre, trop rusée, trop impérieuse... qu'il compte bien épouser un jour, quand Mlle Marthe, sa chère sœur, épousera le père. C'est chose convenue entre sa sœur et lui. M. Gottfried peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.

M. Gottfried forme sa future.

Pour commencer, il la réconcilie avec le piano, tout en lui racontant les amours de Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus tard, il arrive à compromettre sa petite élève, il réparera volontiers.

Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout Caliban. Ses ridicules sont tudesques, mais ses vices n'ont point de patrie. C'est la brute humaine, armée de raisonnements et masquée de science. Elle ne déshonore que l'humanité.

XXXVI

Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père qui redoute les violences de son caractère, les exaltations de son imagination. Elle a réduit Mlle Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, divinateur, et qui se fait devant elle plus zélée et plus servante que jamais. Elle tient en laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour ainsi dire, remplacé Jupiter. Elle fait faire à Gottfried, le professeur, ses quatre volontés, car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière ou à se laisser prendre son petit poignet, pour que les yeux de l'homme velu se troublent sous les verres épais de ses lunettes et pour que sa face se congestionne. Elle a compris cela clairement, bien vite. Elle en rit comme une folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours l'expérience.

Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il ne faut pas déplaire à la demoiselle, si l'on ne veut pas que la maison s'emplisse de cris aigus et de trépignements. Cela leur ferait une méchante affaire avec Mlle Marthe ou avec M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en repos.

Ainsi la jolie petite créature sait trop que la peur, la lâcheté, l'intérêt, la luxure guident les hommes, écrasent à ses pieds les plus forts, les plus déterminés, les plus rusés.

C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement faire ces observations, mais elle les a faites, et c'est ainsi que la belle eau du diamant de plus en plus s'est attristée d'une ombre ineffaçable.

Elle règne donc sur tout un monde, la petite reine noire et pâle, dans son vaste palais, dans son immense parc du bord de la mer. Royaume triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous vilains de la politique, parce que la reine mère est morte et n'a pu l'envelopper dans le manteau de son amour.

Comme elle a su se couronner elle-même, de ses toutes petites mains, l'infante est toujours plus orgueilleuse. Elle aime railler et braver les gens.

--Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, prenez votre Schiller. Nous allons étudier ce matin le _don Carlos_.

Mais Nora a une lubie. Elle réplique:

--Ce n'est pas une lecture pour une jeune fille de quatorze ans, monsieur Gottfried! Je m'étonne que vous me la fassiez faire, avec commentaires surtout! C'est un drame trop passionné. Tout Schiller, du reste, est dangereux, séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!

L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si rond que le voilà, le docte animal, très ressemblant à une orfraie. Nora fait cette comparaison en elle-même et dit à voix très haute:

--On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie sent l'huile comme un savant, parce qu'elle boit l'huile des lampes, dans les églises où elle s'introduit, j'oserai dire nuitamment!

--Par où? interroge Gottfried effaré.

--Par la cheminée, monsieur Gottfried. En avez-vous vu?

--Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de cheminées, dans les églises.

--Parce que vous êtes protestant, mais c'est des orfraies que je parle. C'est très laid. La plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil est rond, très rond, et sans aucune expression.

Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de Gottfried.

Gottfried, ayant réfléchi, prononce:

--Quant à _don Carlos_, mademoiselle, vous l'avez donc lu, puisque vous le trouvez trop passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient voyez-vous à le relire avec moi?

--A le relire avec un homme?... Oh!... fait Nora, baissant les yeux pour imiter les jeunes filles bien élevées qu'elle a vues minauder dans les romans.--Oh! monsieur Gottfried!....

Et un sourire d'une inexprimable impertinence rend sa jolie bouche mille fois plus jolie.

Elle achève:

--Vous ne réfléchissez pas... comme ce serait troublant!

Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil s'injecte. On croirait que le bonhomme va éclater.

--Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme en baudruche, monsieur Gottfried?

--Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel les professeurs évitent de se livrer dans les gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, mais sans comprendre.

--Et dans un ballon rouge? avez-vous soufflé dans un ballon rouge?

--Jamais. Pourquoi cela?

--Parce que je songeais que si on souffle trop, ça risque de crever.

--Naturellement!

--J'ai là un presse-papier qui représente un ours; c'est l'ours de Berne, monsieur Gottfried. Êtes-vous allé à Berne?

--Non, mademoiselle. Pourquoi cela?

--Parce que vous êtes philologue. Et vous seul pourriez dire si le verbe _berner_, monsieur Gottfried, vient directement de Berne.

--Quelle absurdité! mademoiselle! Si on peut dire!... ah!... je comprends... c'est un calembour... mais qui ne présente aucun sens! dit Gottfried.

--Berner un ours, ça doit être drôle, mais il faut être au moins quatre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?

--Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.

--Dame! pour le faire sauter sur une couverture, comme Sancho Pança, vous savez, il faut au moins une personne à chaque angle de la couverture, réfléchissez donc un peu!

--Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture n'est pas nécessaire. On peut berner moralement.

Alors Nora ne se contient plus. Elle est près d'avoir, à force de rire, une crise de nerfs, mais l'heure de la leçon est à moitié écoulée. C'est le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a un rendez-vous.

--Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, monsieur Gottfried? La leçon est finie, n'est-ce pas? Le verbe _berner_, ça n'est pas rien, vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, mais je croyais qu'il fallait une couverture....

--Je finirai par croire que vous voulez vous moquer un peu de moi, mademoiselle; ce n'est pas bien, je vous aime beaucoup, je vous assure. Je suis un maître indulgent, et si vous étiez dans un lycée d'Allemagne, vous connaîtriez une sévérité....

--Oh! je les connais, maintenant, vos lycées d'Allemagne, interrompit Nora. Vous et mademoiselle Marthe, qui y a été élevée, vous me les avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. On y défend aux petites filles de courir parce que «ça n'est pas convenable», et les règlements y sont austères, imposants... comme vous,... mais en dessous, hein, monsieur Gottfried?

Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. On est sur le terrain qui brûle.

--En dessous... quoi, petite futée?

Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque fine, d'un œil toujours injecté et toujours rond.

--Eh bien, en dessous... vous m'en avez conté de drôles!

--Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté aucune histoire drôle... ou, si je l'ai fait, c'était pour vous amuser un instant et j'ai eu tort, vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret professionnel... Où en serions-nous, si on avouait, en Allemagne, les défauts et les vices des institutions nationales? C'est bon pour des Français, cela. Quant à nos lycées, nous y avons une expression proverbiale, qui fait loi: _Man darf nie aus der Schule petzen._

--Ce qui veut dire,--interrompit Nora:--«_On ne doit jamais rien rapporter_,» ou plutôt: «_moucharder, des scandales de l'école_.»

--C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez pas. Étant mon élève, vous êtes désormais des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé. C'est une belle légende... Tout est dans la Bible. Mais voyons, dites-moi un peu... quels scandales vous ai-je contés?

--Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, ce jour où, sachant très bien que votre élève favorite trouverait en flagrant délit d'embrassade un de vos honorables confrères et son élève favorite à lui, vous avez dit à la vôtre: «Allez donc chercher tel livre dans telle salle, mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec certitude, que le confrère, de son côté, embrassait sa plus jolie élève, et, comme ça, en ayant surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser du vôtre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?

--C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un air bonhomme et d'ailleurs sincère,--elles sont toutes jalouses les unes des autres, nos chères petites, et ce sont des histoires à mourir de rire. Mais comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer appelle la _volonté de l'espèce_, poursuit pédantesquement Gottfried, agit aussi bien et peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, qui commencent à sentir la vie; et du moment que des filles ont pour professeurs des hommes, il est aisé de prévoir que ces demoiselles en abuseront. Ce sont là des inconvénients,--continue Gottfried,--des inconvénients qu'on pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, et compensés d'ailleurs par des avantages que j'ai énumérés avec soin dans mon livre: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans les lycées allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des races du Nord._

--Il est long le titre, mais il est beau, monsieur Gottfried, très beau. Vous me ferez lire cela, n'est-ce pas?

--Quand le moment sera venu, mademoiselle, et il viendra, soyez-en certaine.... En outre, et pour en finir sur cette question, l'essentiel, en éducation, est que force reste toujours, du moins en apparence, au règlement, et que le manteau d'une décence parfaite, fût-elle superficielle, recouvre la lie inévitable qui accompagne toujours le fond des choses!

Satisfait de cette belle phrase qu'il croit française, mais dans laquelle les métaphores s'accordent comme un chien avec la casserole qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le petit poignet de Nora et le baise.... respectueusement.

--Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant un peu sa manche.

Elle relève en même temps le menton et avance la lèvre inférieure d'un air tout à fait impertinent.

--On embrasse toujours les enfants sages, répond hypocritement l'affreux personnage.

--Alors, la leçon est finie?

--Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à condition que je vous accompagnerai aujourd'hui, à la promenade.

Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques Maurin attend au _Grand Pin_.

Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable professeur son petit poignet mince et blanc, le lui fourre sous le nez dans les vilains poils de sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de voir l'angle carré du savant occiput, elle prononce, en réponse à la condition proposée, un «non» tout sec, se lève et s'en va.

M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation allemande, prétend que ses affaires avancent.

Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en quelles mains est tombée Nora? il ne voit donc rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes les conséquences probables d'une éducation pareille! Hélas! M. Mitry est un homme qu'une douleur inattendue et trop violente pour sa force d'âme a démoralisé; il ne voit rien et ne veut rien voir. Chaque fois qu'il formule une objection, un scrupule, un remords, il est ravi de se voir combattu par les sophismes de Marthe. Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu; il est persuadé qu'il a au cerveau une lésion subtile, mais profonde. Peut-être n'a-t-il pas tort. «Ah! les chiens courants! les chiens courants me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé deux étrangers envahir sa maison, l'envahir lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au diable.--Elle y est.

XXXVII

Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est une tout autre leçon.

Le petit Maurin, qui est un beau gaillard adolescent, arrive, se balançant un peu sur ses hanches, non sans grâce, sa chemise de toile bien propre entr'ouverte montrant sa jeune poitrine très blanche au-dessous de son cou bruni par le soleil.

--Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... Vous les aimez donc bien, les bêtes?

--Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si méchantes que les hommes, pour moi du moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça caresse comme les lièvres, les écureuils?

--Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé encore. Après ça, je ne suis peut-être pas assez joli, ou bien il caressera plus volontiers une demoiselle. Essayez, pour voir.

Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie le petit museau sur sa lèvre, mais l'animal effaré ne montre pas sa mignonne langue.

--C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.

--Parce que ça caresse?

--Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! Et personne ne m'en faisait à moi, quand j'étais toute petite.

--Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, pourtant, vous savez, mademoiselle Nora?

--Oui, le soir où tu m'as annoncé que Jupiter était mort?

--Et puis bien d'autres fois encore.

--Le jour où tu m'as apporté le lièvre?

--Et encore une autre fois, très importante.

--Je ne me rappelle plus.

--Cherchez un peu.

--Je ne sais pas.

--... Une épine vous avait piquée. Elle était restée dans la chair, là, au bas de votre jambe.

--Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette sans aucun embarras.

Puis, d'une voix toute changée, devenue mélancolique:

--Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... Tu aimes donc bien les caresses, toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non plus, quand tu étais tout petit?

--Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; ma grand'mère grondait toujours, et les pères n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».

Une grande tristesse douce, infiniment bonne, emplit les grands yeux de Nora. Le souvenir de sa petite enfance sans caresse l'attendrit sur elle-même. On ne sait quel regret de maternité enfantine gonfle son cœur. Sa voix se fait tendre, comme voilée:

--Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, moi, Jacques, bien gentiment, comme j'aurais voulu être caressée.

Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage étroite, et la cage dans son carnier.

Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque sur les grêles genoux de l'enfant qui s'est assise, le jeune adolescent plein de force, est là, humble, muet, dans le ravissement de sentir deux mains très petites qui se posent sur son front et qui, l'une après l'autre, passent et repassent sans fin. Elle flatte les cheveux courts. Elle effleure de temps à autre les paupières closes, les joues où naît un duvet que le soleil irise, les lèvres fermes qui répondent par l'effleurement d'un baiser. Elle répète pour Jacques les tendresses que lui ont apprises ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui semblait si doux, doit être doux aussi, venant de sa main, à elle Nora.

Étrange éducation en liberté où les douleurs lui ont appris le désir de vivre, les sensualités une certaine tendresse, les animaux un peu de bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.

Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses familiarités intimes avec Nora n'empêchent point le respect. Son maître à lui est un noble esprit qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou de littérature une haute leçon sur la vie et sur l'amour. Cette noblesse de pensée agit peu à peu, passe au cœur du petit paysan, obscur descendant d'un mélange d'aïeux hellènes et arabes. Jacques est heureux d'aimer et d'être aimé comme un chien.

Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres maîtres que la nature et le petit Jacques! Pourquoi faut-il que Gottfried, sophiste et luthérien-jésuite, mette en formules «_ad usum puellæ_» une interprétation personnelle de la science moderne? «Tous les hommes, dit-il, sont vils et méchants; il faut leur être supérieur ou par la force, ou par la ruse qui est le triomphe de l'esprit. La vie étant mauvaise, on échappe à la douleur essentielle par le plaisir matériel ou par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire par la vision égoïste et solitaire des bonheurs qu'on n'a pas. Ce dernier moyen est inférieur au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli de la douleur des autres. Enfin, ce qui distingue l'homme de la brute, c'est qu'il peut faire de l'amour bien compris le plaisir par excellence, en éludant les conséquences funestes qui sont la propagation de la douleur par l'enfant. Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle s'exerce envers des générations qui, grâce à elle, ne connaîtront jamais l'horrible malheur d'être nées!» C'est un essai d'éducation expérimentale. _Is invenit cui prodest._

XXXVIII

Jusqu'où peut aller la licence de conversation du professeur Gottfried avec sa jolie petite élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas de limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle du gros petit homme. C'est l'ours germain qui danse pour plaire. La petite Française brune a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant bien vu autour de quel miel il tourne, elle lâche sur lui quotidiennement tous les mots drôles de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.

Il a pour premier principe qu'il ne faut rien cacher aux enfants, des choses naturelles. C'est une thèse qui se peut soutenir, mais reste à savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa façon à lui, est grossière, viciée par le trouble de son sang épais. Imaginez Silène avec des gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, et jargonnant à Chloé son amour en pathos physiologico-psychologique. La mignonne enfant, instruite déjà par tant de choses autour d'elle, comprend très bien--oh! mais très bien!--et les dissertations de Gottfried sur l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. Elle a pleine conscience du pouvoir de femme déjà naissant et agissant dans sa forme mignonne, étrange et charmante.

Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés que lui montre aujourd'hui son père, elle les attribue à la puissance du «féminin éternel».

--On a remarqué, dit Gottfried, que les mères ont une tendance à aimer mieux leurs fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous voyons l'action sourde de la «Volonté», qui dirige le monde...

Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances que François Mitry a eues pour elle, depuis le soir terrible où il a compris qu'elle était capable de mourir, Nora, à l'occasion, se montre avec son père plus impérieuse, plus hautaine, plus irritée que jamais.

--Oh! dit François Mitry, je plains celui qui en héritera. C'est une enfant terrible... Elle ne sera pas commode à marier!

--Peut-être, peut-être! dit Mlle Marthe qui pense à Gottfried.

Elle ajoute:

--Un homme qui la connaîtrait bien, saurait jouer de ses défauts de caractère, en profiter même! Et puis, avec le temps, bien des choses s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces défauts disparaîtront sous l'influence lente mais sûre des leçons de Gottfried... C'est un homme, vous savez, c'est un homme!

Ainsi Mlle Marthe répète, en parlant de son frère, le mot que Napoléon le Grand disait du grand Gœthe.

Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient dans ses mains l'avenir de l'enfant et son propre repos par conséquent, M. Mitry, un peu tardivement, exprime un jour l'intention d'assister à une leçon. Il prévient tout bonnement Gottfried, à table, en lui offrant du pâté. Le buste large de Gottfried se redresse. Il souffle comme un jeune cachalot. Son épais sourcil se hérisse et il prononce:

--Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon livre sur l'éducation allemande, monsieur, vous n'auriez pas même songé à exprimer un désir qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. Aucun professeur digne de ce nom,--tel est du moins mon avis formel,--ne doit accepter la présence d'un étranger à ses leçons. Élèves et maîtres doivent, à mon sens, former une famille jalouse où les pères par le sang sont eux-mêmes considérés comme des étrangers, car l'esprit est tout et la chair n'est rien. Nous sommes les pères intellectuels... Si vous avez cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, reprenez-moi votre enfant... Je me retirerai sur-le-champ. Mais quant à laisser porter une atteinte, que j'estime blessante pour moi, à mes droits les plus nobles, jamais, monsieur, non, non, jamais!

M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse comme il peut de n'avoir pas lu le livre de Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur, retomber aux embarras et aux soucis que lui donnerait ce petit diable de Nora. Et elle, qui sait quel genre de leçons protège le séduisant personnage avec cet air hérissé, indigné, austère et fier, pouffe de rire en dedans et dit tout haut:

--Je crois bien que monsieur Gottfried reprendra volontiers du pâté, mon père. N'est-ce pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; avec de la bière, beaucoup? Il faut se refaire. Vous venez de vous fatiguer, monsieur Gottfried!

Et le repas se poursuit paisiblement, M. Mitry ayant promis de ne plus jamais désirer voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille lieues de deviner les prétentions et surtout les manœuvres de Gottfried.

Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques Maurin, lui rapporte cette conversation:

--Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il m'ennuie, votre professeur! Je ne suis pas jaloux, mais c'est un peu ça, cependant. C'est un vilain homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi vous embrasse-t-il comme ça, ce vilain museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait pas qu'il eût dans l'idée de vous épouser un jour.

--Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!

--Oui, ça serait justement l'hirondelle de mer, mariée avec le sanglier!

Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, et le petit sauvage, véritablement jaloux, prend la main, le poignet de sa petite amie, et les couvre de baisers...

Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme Gottfried faisait sa sieste lourdement, à l'ombre des chênes-lièges, et ronflait à côté de son livre ouvert,--de son propre livre qu'il relit assidûment et qu'il annote pour en faire une édition nouvelle,--Jacques, à pas de loup, s'est approché de lui.

Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette bien solide (c'est une ligne de fond), et le voilà en train d'attacher un bout de la ligne au pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un nœud coulant dans lequel, avec d'infinies précautions, il passe le pied énorme et la jambe courte du bonhomme. Cela fait, il repose à terre cette jambe et ce pied; puis, caché derrière un buisson, le gaillard lance sur le nez de Gottfried le gland d'un chêne vert... Et Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:

--Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous êtes là? On dit que le feu est à la forêt! Venez-vous avec moi ouvrir la tranchée? je vous prêterai ma hache!

Gottfried n'a pas l'intention de couper du bois ni de se laisser cuire comme une andouille de Souabe--les andouilles de Souabe sont les meilleures;--il se lève précipitamment et s'élance sur la pente raboteuse, vers la villa où il retrouvera la douceur d'un nid de coucou... Il se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il veut lancer en avant reste en arrière, et Gottfried tombe sur le nez...

Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, tranche la cordelette et la fait disparaître dans sa poche...

--Mon pauvre monsieur Gottfried! comment cela s'est-il fait? C'est, je parie, cette maudite ronce! C'est traître, les ronces; on dirait des ficelles; ça vous prend les jambes... Voilà votre pauvre nez tout en sang, et vos mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, monsieur Gottfried, et avant quinze jours, il n'y paraîtra plus!... Heureusement vous avez beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des yeux! Cela vous a protégé les dents... Mais que vont dire les demoiselles?... Vous n'êtes pas beau comme ça!

Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en bon chemin. Gottfried souffle et geint, et il boite légèrement.

--Vous allez trop vite, aussi! poursuit Jacques... Et alors, vous savez, comme on dit: le poids--car vous êtes lourd--multiplié par la vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça fait... Allons, adieu, monsieur Gottfried; voyez-vous, à quelque chose malheur est bon. Prenez donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora n'en dira pas de mal, monsieur Gottfried. Il faut songer à ça, pour vous consoler... Allons adieu, monsieur Gottfried;--l'incendie est peut-être éteint, car je n'entends plus appeler. Vous savez, par prudence, nous appelons comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on arrête vite, en tapant dessus à coups de branches vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..

--Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage m'étourdit un peu.

Et, par suite de cette aventure, pendant huit jours, M. Gottfried, plus entouré de bandelettes que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le plus grand bonheur de Jacques.

--J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.

--J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. Vous m'auriez trahi, vous, par votre manière de vous moquer de lui en face!..

--Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, tu sais bien qu'avant qu'il comprenne, il faut qu'il se retourne, et c'est long!

XXXIX

Études et conversations avec Gottfried, récréations avec Jacques, le monde des bêtes à observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin et demain la chasse, tout cela prend du temps, et les quatorze ans de Nora sont derrière elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son âge. Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la fit ainsi pour la faire avec soin.

Quand elle a voulu son petit fusil, c'est encore Jacques qui lui a fait tuer sa première pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible, puis ils allèrent tous deux sous le grand chêne et ils attendirent.

--Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un ramier, un «favard!»

--Où? je ne vois pas bien.

--Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche brisée.

Elle épaule, vise, le doigt sur la détente qu'elle presse lentement... Si forte était son émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec un grand bruit d'ailes palpitantes au travers des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques courut le ramasser.

--Il est beau, mademoiselle! voyez les belles plumes de la gorge.

Elle regardait la tête pendante du ramier, couché sur le dos, dans la main de Jacques, ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie...

--Oh! fit-elle joyeuse,--en plein cœur!

Elle ajouta:

--C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute seule! C'est meilleur, n'est-ce pas, le gibier qu'on a tué?

Il ne put s'empêcher de dire:--Ça ne vous a rien fait, à vous qui aimez les bêtes, l'idée d'en tuer une si jolie?

Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête:

--C'est la vie! prononça-t-elle.

Elle se tut, puis reprit:--Si on pensait toujours à tout, on ne pourrait plus rien faire.

Le lendemain, elle mangea son ramier et le trouva meilleur que tous les gibiers dont elle eût jamais goûté...

Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses, des faits, le sens qu'il lui convenait, acceptant la guerre, l'injustice, la malignité, comme des nécessités haïssables, mais dont les victimes peuvent faire, à leur tour, un moyen de salut. Elle était indépendante, alerte, audacieuse, toujours sûre d'elle en apparence, avec de secrètes amertumes de découragement. Bonne envers les êtres qui, par exception, lui avaient été bons, comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de la méchanceté du reste du monde, et n'avait ni pitiés générales pour les malheureux, ni apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était formé sans guide sous la pression des faits et des circonstances. La mère avait manqué. Elle n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier. Enfin, elle ignorait les timidités et même les pudeurs de la jeune fille.

--Une vraie sauvage! disait parfois Catri, avec plus d'admiration que de blâme.

C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût pas été, lui aussi, un petit sauvage, il y aurait eu péril pour Nora à le voir si souvent. Mais ni l'un ni l'autre n'attachait grande importance à des choses qui eussent fait pousser les hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents que les baisers du petit lièvre étaient ceux du petit paysan. Et quand Nora se baignait, à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne s'étonnait du vert des feuillages et du bleu des ciels.

Cette franchise d'allures était même pour elle un élément sauveur, mais qui la destinait sans doute à donner un jour quelque surprise à l'homme qu'elle aimerait.

Malgré tout, on peut se demander par quel miracle au milieu de tels jeux, la petite sirène échappait au jeune triton.

Certainement le vieux professeur de Jacques y était pour quelque chose. Ce philosophe souriant, quand il revoit son élève, de temps en temps, lui demande des nouvelles de ses travaux de paysan, de ses plaisirs de jeune homme. Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses, tant d'amours, tant de femmes, sait interroger l'adolescent sans l'effaroucher, et il l'amène toujours aux aveux utiles.

--Quel bon curé vous auriez fait, monsieur Rainal, lui dit Jacques, vous me confessez!

--Dis toujours, petit... Ton père est un diable d'homme qui a fait de grosses sottises! Je voudrais, moi, faire de toi un honnête garçon, dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi ton cœur... Est-elle jolie, hein, mon gaillard?

Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air de se plaire, pour son compte, aux histoires de Jacques, le philosophe, toujours souriant, finit par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt des deux enfants.

--Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens, passe-moi ce _Dictionnaire de la Fable_ et cette _Histoire de l'art antique_; je vais te montrer des bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant avec des tritons... Ces anciens vous avaient le sens même de la vie et savaient l'envelopper sous d'admirables formes, regarde!

Et tandis que l'enfant admire les images:

--N'empêche qu'il ne faut pas recommencer ce jeu-là souvent! Monsieur Mitry, que je n'ai pas l'honneur de connaître, aime certainement sa fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il la néglige un peu trop. On a confiance en toi: tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que jamais monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait sa fille en mariage... Elle est gentille pour toi; tu l'aimes avec ton cœur n'est-ce pas?

--Avec tout mon cœur, monsieur Rainal.

--Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel malheur, mon petit Jacquot! Tu ne pourrais pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus en épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion, à moi, vieux célibataire, sur l'amour,--l'amour, mon garçon, c'est la meilleure des choses de la vie. L'amour, le vrai, celui qui mène à la paternité fière et tranquille, c'est l'idée principale des hommes. C'est la joie des joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à l'être qu'on aime. L'amour, ah! mon petit! c'est la seule chance de bonheur... Eh bien, ne lui gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes. Tu me promets, mon garçon?

--Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques...

--Qu'est-ce que tu as à soupirer?

--Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la demoiselle, un bon maître comme vous, au lieu de ce vilain Gottfried... Il y a une différence, savez-vous!

--Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien officier de la marine, redressant sa haute taille et passant ses doigts nerveux dans ses favoris blancs comme neige... Il faut aimer à la française, mon garçon! chaud, chaud! mais franc et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut avoir un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire une conception de générosité, de bonté et de courtoisie, dont on se sent toujours très loin et dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher... Ils peuvent blaguer, les autres! il n'y a encore que ça!

Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux des rochers de la colline, sous les fourrés des ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime et dont il a peur, lui dit parfois simplement:

--Si vous chantiez, demoiselle? je vous accompagnerais sur la flûte à trois trous que mon père m'a faite avec un roseau.

Et la double harmonie emplit l'espace. On dirait un chant de sirène ou d'hamadryade accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait l'âme des eaux, des feuillages ou des échos qui s'élève et se répand dans la mélancolie des soirs ou dans la gaîté des matins:

Il revient, le marin lassé Qui regretta la France! Elle revient au cœur blessé, L'éternelle espérance!

XL

Trop lentement au gré de Marthe et de Gottfried, le temps coule.

Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on rêve, mais il ne faut rien hâter, rien brusquer. Le frère et la sœur se consolent d'attendre en échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige ses épreuves. Mlle Marthe lui a suggéré l'idée de publier son livre dans les trois langues. Elle se chargera de la traduction anglaise. Pour la traduction française, l'institutrice aide le professeur; et c'est rendre service à la France, car Mlle Marthe relève dans les essais de son frère des expressions comme celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu se payer la tête de son professeur, ce qui, vraiment, n'était pas à faire!...»

Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce pour la semaine suivante, toute une fournée d'invités.

Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, dont il n'a pas fait part à Mlle Marthe. Vraiment il ne traite pas Mlle Marthe avec tous les égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore bien indépendant.

A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, M. Mitry, plus indifférent, croit-il, à Thérèse, s'efforce d'être en somme moins dur pour Nora. Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle s'était tuée, il a fait le possible, malgré la scène du piano, pour se montrer meilleur envers elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable un peu de repos de ce côté-là, et d'oubli. Il est bien vrai aussi que le charme singulier de la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, spirituelle, amusante. Il lui arrive de rire de ses saillies. Ils vivent comme deux étrangers qui ont commencé par se supporter difficilement, puis que l'habitude de se voir rend chaque jour plus tolérants, et même à demi aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui est sévère avec lui. Il a parfois des inflexions de voix caressantes lorsqu'il lui adresse la parole. Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait point un souci de ne pas éprouver de sympathie pour lui. Et lui, il voudrait l'aimer, il l'aime peut-être par accès, mais il a coupé tous les liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... Il ne peut pas les renouer. Il pose sur elle quelquefois un regard où flottent des regrets, des remords même, une incertitude poignante. Elle n'y prend pas garde, et passe. Quelquefois, au moment d'un départ, il s'approche d'elle pour l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la main. Un jour, presque par surprise, il l'embrasse et il éprouve en son cœur cette sensation chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en embrassant Thérèse, qu'il retrouva en embrassant Nora toute petite, lorsqu'il la portait serrée contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire adieu à la mère sur le lit de mort.

Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais pour lui-même comme pour elle, il faut qu'elle se marie; il veut y songer bien à l'avance; et c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse qui résidera à Cavalaire pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois, tant qu'on voudra. Cela n'étonne personne de la maison. Le fait n'est pas inusité.

Les chambres sont préparées. La villa, de fond en comble, est visitée, soignée, aménagée, embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes à table.

Parmi les invités se trouvent deux jeunes hommes qui pourraient bien plaire à Nora, Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», instruit et riche, très du monde... On verra, mon Dieu, on verra.

Tous les autres sont là pour faire nombre, pour encadrer les jeunes hommes, prétendants possibles. Et François Mitry, sur qui Mlle Marthe n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute l'influence qu'elle désire, n'a rien dit de sa pensée à personne. Une sorte de pudeur invincible le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse et lui... C'est une affaire qu'il veut régler avec Nora--ou que Nora saura régler toute seule. Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser de l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir un peu, se rendre elle-même responsable de son avenir?

«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, à me reprocher.»

--Nos invités arrivent demain, mademoiselle. En voici la liste.

Mlle Marthe lit les noms à voix haute. On est à déjeuner. Nora écoute, distraite.

Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:

--C'est un gentleman accompli, dit-il.

Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon flair. L'ours également. Ce Louvier ne lui dit rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:

--Quel âge?

--Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.

Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:

--C'est un peu jeune!

--C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! approuve Gottfried en toute hâte.

--Avant trente-cinq ans, poursuit Nora imperturbable, un homme n'est pas un homme.

Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle veut agacer Gottfried qui n'a pas plus de trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:

--Tous ces petits jeunes gens, ça manque d'expérience!

On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, qui, par contenance, s'introduit dans la bouche une orange tout entière.

--Ah bien! dit Mlle Marthe en riant et en agitant sa liste d'invités, voici donc quelqu'un à votre goût. Il a l'âge de votre père, celui-là!

--Et qui donc? demande Nora.

--Monsieur Guy de Fresnay.

Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant lequel Nora rassemble ses souvenirs... Guy? On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort bien ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, lorsqu'elle était enfant, mais elle voudrait se rappeler son visage, son allure. Impossible.

--Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si longtemps? interroge-t-elle.

--Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique très accidentée.

--Je la connais... comme tout le monde, dit Nora.

M. Mitry continue:

--Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât entre la France et une des grandes puissances d'Europe... De la présence d'esprit, un mot heureux, un sourire, l'intervention, dit-on, d'une femme d'esprit, de cœur et de goût, qui avait pour lui... une vive admiration... et il a sauvé le monde d'un grand malheur.

--Pourquoi d'un grand malheur?... C'est pourtant beau, la guerre! dit Nora, qui s'irrite contre le diplomate ami des femmes.

Ce qui est vivement excité en elle, par exemple, c'est la curiosité.

--Au moment où cela est arrivé, reprend M. Mitry, la guerre, qui est toujours un malheur, aurait, plus que jamais, désolé le monde. C'était du moins l'opinion de Guy de Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...

--Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si j'étais un homme!

--J'espère, dit sèchement Mlle Marthe, que la guerre avec l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, mademoiselle; vos sentiments pour mon frère et pour moi nous en sont garants.

--C'est donc avec l'Allemagne que nous aurions eu la guerre, sans l'habileté de monsieur de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.

--Et de quelle autre puissance pourrait-il être question? dit Mlle Marthe.

--Ah! réplique Nora...

Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais si une bonne guerre pouvait la délivrer de Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle n'hésiterait pas à sacrifier des armées...

Tout le monde fait silence. Cela dure un temps notable. Et quand il semble que tout le monde pense à tout autre chose:

--Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon monsieur qui n'aime pas la guerre? demande Nora brusquement.

--Il a écrit un livre sur l'Allemagne.

--Est-ce qu'il est bien, son livre?

--Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans mon pays, dit Gottfried. Les journaux français, paraît-il, le signalaient comme une œuvre littéraire de grand mérite, et c'est précisément ce que les nôtres lui ont reproché.

--Comment cela?

--Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; les documents sous le fatras des déclamations idéalistes en l'honneur d'une impossible justice, à la manière démodée des Lamartine et des Michelet. On trouve là-dedans de la mélancolie et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus! Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu pleine justice au caractère de mes compatriotes.

--C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay est un bon esprit, conclut François Mitry. Ni chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre race et votre pays en toute liberté, affirmant le bien, mais dénonçant aussi tout le mal. Il a fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour la France, et si franchement, si rudement, qu'il doit à cette belle franchise, une complète disgrâce.

--Vraiment? dit Nora intéressée.

--Oui, dit François Mitry, il a donné fièrement sa démission; il n'est plus dans la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses ennuis et son désir de chercher une retraite que je lui ai offert une pleine hospitalité. Il nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, dit-il, s'il se souvient de ma maison. Il n'y est pas demeuré huit jours, et voici huit ans.

--Huit ans, en effet! soupire Marthe.

Nora regarde, à son habitude, le vide, droit devant elle, avec son bel œil noir, tout fixe... Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque fois qu'elle le prononce, une confuse impression lointaine de douceur ferme et de bonté... mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy? Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom d'un inconnu, qu'elle a presque oublié, lui rappelle-t-il des tendresses qu'elle ignore?... «Ah! oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le cœur de Nora bondit à ce souvenir.

L'histoire de la démission lui plaît, de la