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Part 1

MAURICE MAETERLINCK

EN ÉGYPTE

NOTES DE VOYAGE ORNÉES DE POINTES-SÈCHES ORIGINALES PAR ÉTIENNE COURNAULT

ÉDITIONS DE LA CHRONIQUE DES LETTRES FRANÇAISES AUX HORIZONS DE FRANCE 39, rue du Général-Foy PARIS 1928

[Illustration: femmes portant des charges sur la tête sur fond de Sphynx et de pyramides.]

I

L’ÉGYPTE D’AUJOURD’HUI

Si vous voulez garder intacte la vision du monde que composa votre imagination d’après les récits des voyageurs, les légendes, les poètes et les rêves de votre enfance et de votre jeunesse, ne sortez pas de votre maison. Mais si vous préférez la réalité, quelle qu’elle soit, aux songes inconsistants de la fantaisie, faites le tour de la terre. Vous aurez bien des déceptions; mais vous apprendrez à voir, à comprendre, à comparer, vous ferez l’éducation de vos yeux, de votre sensibilité, de vos désirs, de vos inquiétudes et de votre bonheur. Vous reviendrez sous votre toit, assagi, souriant, purifié et pour longtemps tranquillisé. Vous aimerez davantage tout ce qui vous entoure, le pays que vous habitez et les hommes parmi lesquels vous devez vivre. Vous saurez goûter les loisirs d’une existence qui vous paraissait injuste, plate, monotone et bornée. Vous n’envierez plus ceux qui partent vers d’autres rives et les grands navires qui s’éloignent n’emporteront plus vos regrets, car vous aurez enfin la certitude qu’il y a sur ce globe bien peu de merveilles qui vaillent l’idée qu’on s’en faisait.

* * * * *

Je n’y voulais pas croire avant de l’avoir vue, mais l’Égypte est bien telle qu’une demi-douzaine de cartes postales, grossièrement enluminées à la manière des images d’Épinal, nous en donnent l’aspect. Obélisques et pyramides, maigres touffes de dattiers élançant çà et là leurs longs plumeaux brûlés, innombrables et rectilignes digues, étroites et vertes, où, découpés en silhouettes sèches sur l’horizon gros bleu, trottinent sans cesse de petits ânes, passent d’un pas leste des femmes aux voiles noirs, semblables à des saintes vierges en grand deuil, portant hiératiquement sur la tête un bidon à pétrole, défilent, non moins rapides, des hommes à peu près nus ou enveloppés jusqu’au sommet de la tête de guenilles blanches ou rousses, se balancent de hauts chameaux, indolents, dédaigneux et majestueux, qui semblent compter chacune de leurs longues enjambées. Tout cela, hors les chameaux dont rien ne peut hâter l’allure religieuse, semble inexplicablement pressé et se précipite, du matin au soir, à l’aller comme au retour, vers un but qu’on n’aperçoit jamais et dont on cherche l’intérêt, car tout étant partout exactement pareil, on n’éprouve nullement le désir de se rendre quelque part. Au bas de la digue croupit une eau limoneuse et jaunâtre. De place en place deux petits bœufs bossus font tourner lentement la grande roue informe, branlante et toujours à moitié démolie d’une noria primitive qu’on appelle ici _sâkiyé_; et, de cent mètres en cent mètres, aussi loin que s’étend la vue, sur toute la campagne, un pauvre fellah ruisselant use la journée à irriguer son champ à l’aide du chadouf, qui n’est, comme au temps des Pharaons, qu’une longue perche oscillante munie d’un vieux seau, d’une couffe ou d’un panier troué qui puise l’eau malpropre et la déverse dans des rigoles de limon aussi naïves, aussi précaires que celles que les enfants, sur nos plages, tracent autour de leurs châteaux de sable.

A intervalles réguliers, à peu près de lieue en lieue, parmi la plaine plate et verte: orge, blé, coton, luzerne, trèfle, pavots blancs, canne à sucre, la touffe de plumeaux brûlés surmonte un amas de masures noirâtres faites de boue et de paille hachée, aux parois vacillantes, aux petites coupoles de guingois, incroyablement sales, titubantes, sinistres, ensevelies dans une poussière de hauts fourneaux, ne tenant debout que par habitude et prêtes à se dissoudre à la première ondée, comme un morceau de sucre trempé d’encre. Quelques ânes à l’ombre percée d’un tamaris, quelques femmes en deuil éternel, accroupies le long de cases qui ont l’air de jouer à se renverser, quelques enfants nus, en chocolat, couchés dans de la poudre couleur de marc de café ou de mâchefer; et, sur tout cela, un grand ciel sec, éblouissant, où ne passe jamais un nuage. C’est un village de paysans, l’habitacle millénaire du fellah, que l’on trouve, invariable, durant les douze cents kilomètres qui vont d’Alexandrie à Assouan, tout le long de la vallée du Nil qui est tantôt large de plusieurs lieues, comme dans le Delta, tantôt étroite comme une plate-bande étranglée entre d’âpres falaises fauves, ou rongée par le sable roux du désert.

Les petites villes qui s’échelonnent au bord du chemin de fer ou du fleuve, sont également pétries dans la même boue noire, hormis quelques façades de briques crues ou cuites, plus ou moins blanchies à la chaux, quelques hangars et quelques baraquements délabrés, parmi lesquels s’élève la maison ou la villa banlieusarde d’un ingénieur ou d’un administrateur européen, flanquée des hautes cheminées d’une sucrerie qui donnent tout à coup au paysage fluvial l’aspect désagréable et inattendu des plus déplorables faubourgs de nos villes industrielles.

Voilà donc, en quelques mots, l’aspect de l’Égypte d’aujourd’hui. Était-il le même au temps des Pharaons? Il est difficile de le savoir; car les peintures murales et les bas-reliefs si merveilleusement conservés des mastabas, des hypogées et des temples ne reproduisent guère de paysages. L’art égyptien ignore ou dédaigne la perspective et les vues d’ensemble; il ne connaît guère que la silhouette simplifiée et symbolique. Un arbre représente une forêt; une ligne bleue, un fleuve; une fleur, un jardin. Même le fameux Mastaba de Ti, l’intendant prévaricateur de la Ve dynastie, où nous trouvons dans leur fraîcheur miraculeuse tant de détails minutieux et savoureux sur la vie égyptienne, chasse, pêche, basses-cours, gavages d’oies et de grues, vannage du blé, laboureurs, moissonneurs, menuisiers, paysannes au travail, perception des impôts, jeux et acrobaties, bœufs qui passent un gué, oiseaux, poissons, crocodiles, hippopotames, fourrés de papyrus sur les marécages du Delta, tout cela ne nous donne qu’une idée assez incertaine de la campagne et des parcs de l’Égypte d’autrefois. Seules les terrasses du vaste temple de Deir-el-Bahri construit sous la XVIIIe dynastie, dans la Vallée des Rois, ont gardé des traces de jardins. On y voit encore les vasques de pierre, percées de rigoles pour l’arrosage, et les bas-reliefs ont conservé dans le granit l’épaisse frondaison des arbres à encens transportés à grands frais du pays de Pount, qui s’étendait sur les deux rives de la Mer Rouge.

Ce que l’on peut constater, c’est, qu’excepté les environs du Caire, où se trouvent quelques promenades ombragées et toujours menacées par le désert, à partir du Delta jusqu’à la première cataracte, hormis les dattiers et les tamaris, il n’y a plus aucun arbre. Le sycomore qui était l’arbre national et sacré, a complètement disparu, ainsi que le papyrus et le lotus, qui symbolisaient l’Égypte du Nord et l’Égypte du Sud et foisonnaient dans les peintures antiques. On ne les rencontre plus que dans les jardins zoologiques ou botaniques.

Quant aux grandes villes, notamment Alexandrie et le Caire, comme toutes les cités plus ou moins légendaires qu’on avait vues, dans ses rêves, auréolées du prestige oriental, elles déçoivent d’abord. Leur richesse paraît assez banale, équivoque et de mauvais goût dans les quartiers européens; et les quartiers indigènes dont on ne saisit probablement la saveur qu’après un long séjour, semblent, au premier contact, étrangement misérables, délabrés, sales, malodorants, poudreux et beaucoup moins colorés et pittoresques que ne le répètent à l’envi les voyageurs qui ne sont trop souvent que des perroquets bien élevés. Mais je n’ai pas la prétention de les découvrir ni de refaire ici une description qu’on a faite cent fois; de même que je ne parlerai pas des mosquées ni de l’art arabe, qui demanderaient une étude spéciale que l’on peut faire partout en Orient, aussi bien sinon mieux qu’en Égypte.

II

L’ÉGYPTE DES PHARAONS

L’ART

Somme toute, ce pays, tel qu’on le voit actuellement, n’était la douceur de son climat durant l’hiver, ne retiendrait pas longtemps le touriste ou l’artiste, si, derrière le spectacle assez vite épuisé de ses villes, de son fleuve et de ses campagnes, ne se dressait, vivant encore d’une vie prodigieuse, l’énigme de la seule civilisation qui, remontant à plus de sept mille ans, ait laissé sur notre terre des empreintes aussi nettes, aussi profondes, aussi fraîches, aussi abondantes que si elle datait d’hier. Il n’est rien sur ce globe qui se puisse comparer aux temples de Louqsor, aux tombeaux de la Vallée des Rois, à ceux de Sakkara, aux pyramides, à l’hypogée des Apis. Rien, pas même le fameux temple d’Angkor ou les palais chinois, qui soit aussi étrange, aussi imprévu, aussi hallucinant, d’une humanité aussi spéciale, aussi déconcertante, aussi complète dans un genre qui ne paraît pas appartenir à notre planète. Rien non plus, qui soit d’un art aussi homogène dans le bizarre, dans l’imprévu total, d’un art tout ensemble aussi barbare et aussi raffiné, d’un art qui se tient aussi bien d’un bout à l’autre, du colossal au puéril, du sublime au grotesque, de l’ébauche la plus rudimentaire au fignolage le plus minutieux, de la monstruosité la plus ahurissante à la beauté la plus pure et la plus parfaite, de la fantaisie la plus invraisemblable à la réalité, à la vérité, à la sincérité la plus émouvante, la plus délicate que l’homme ait jamais atteinte en interprétant la nature. Aucune race, aucun peuple, pas même le peuple grec ou la race chinoise, n’a apposé sur la terre un cachet plus puissant, plus original, plus indélébile; aucun n’a imposé au monde une vision aussi compacte, aussi massive, aussi cubique, aussi oppressive, aussi totale, aussi logique dans son illogisme apparent, aussi démesurée dans sa mesure géométrique, aussi équilibrée dans son équilibre spécial. Si l’Égypte n’avait pas existé, ou si, comme l’Atlantide, tous ses monuments avaient disparu dans une catastrophe planétaire, un des aspects les plus extraordinaires que l’humanité ait jamais pris manquerait à l’histoire de notre terre; et il est au surplus fort probable que l’architecture et l’art grec, ainsi que toutes les architectures et tous les arts qui en découlent, n’eussent ressemblé que bien peu à ce qu’ils sont.

Est-ce à dire que ce soit beau? Nous ne pouvons en juger. Trop de milliers d’années, trop de milliers de pensées nous séparent de ces monuments formidables. Ils ne sont plus à notre mesure, à notre taille. Ils représentent un tel gaspillage de forces et de matériaux, ils nous semblent s’élever si inutilement dans le vide, ils nous paraissent la consécration gigantesque de conceptions tellement enfantines que d’abord nous nous tâtons avec inquiétude, comme on se tâte au réveil d’un mauvais rêve, et que nous nous demandons si nous sommes vraiment sur ce globe ou dans une planète habitée par des êtres qui ne ressemblent pas aux hommes. La première impression, c’est l’hostilité de toutes ces masses maléfiquement colossales, l’écrasement, la résignation qui renonce à comprendre. Puis, peu à peu, à mesure que l’œil se familiarise et se décongestionne, on sort de l’accablant malaise, l’humanité de toutes ces accumulations oppressives remonte à la surface. On y démêle, on y retrouve en germes féconds les lois et les beautés bien connues des architectures que nous admirons avec le plus de certitude. Il est évident que le temple grec, le Parthénon, Ségeste et Girgenti, est déjà, tout entier, en puissance, dans Karnak. Il ne faut plus un grand travail ni beaucoup d’imagination pour le sortir de la gangue égyptienne. Il est déjà, surtout et bien plus complet, dans le temple de la reine Hatshopsitou, de la XVIIIe dynastie, à Deir-el-Bahri, dans la Vallée des Rois. Le portique inachevé, avec ses entablements, ses colonnes, ses chapiteaux, si on le découvrait à Mycènes, ne nous étonnerait pas, et les Atrides y eussent, sans se sentir dépaysés, sacrifié à Zeus. Il est cependant l’un des plus anciens de l’Égypte, et remonte à l’an 1.500 avant J.-C. Les Grecs y auraient ajouté un fronton, allongé un peu les colonnes et l’édifice eût pu être transporté à Agrigente ou à Paestum sans choquer l’œil le plus sensible.

Mais ce temple de Deir-el-Bahri est un peu exceptionnel et fait pressentir, beaucoup plus nettement que les autres, les formes définitives de l’art grec. Il est certain que Karnak, par exemple, bien que postérieur dans ses parties principales, notamment sa fameuse salle hypostyle, semble plonger encore dans les confusions ténébreuses et monstrueuses de la préhistoire. Pour expliquer l’énigme de ces constructions follement écrasantes, de ces dalles énormes posées sur des colonnes épaisses, aussi serrées que les fûts d’une forêt de pins, on a prétendu--et Pierre Loti, entre autres, a répandu cette erreur,--que les Égyptiens ne connaissaient pas la voûte et que toutes les bizarreries de leur architecture découlent de cette ignorance. C’était peut-être vrai dans les temps tout à fait primitifs; mais, dès la XVIIIe dynastie, qui a couvert toute l’Égypte de constructions colossales, nous trouvons à Deir-el-Bahri de vastes galeries voûtées, et, derrière le Ramesséum, le grand temple funéraire consacré par Ramsès II à Amon, on voit encore ce qu’on appelle les Greniers de Joseph, immenses magasins couverts de voûtes dont les briques portent le cartouche du Pharaon qui fit bâtir la salle hypostyle de Karnak, archétype de l’architecture égyptienne qui ne semble connaître que les lignes droites.

Non, ils n’ignoraient pas la voûte; mais, comme les Grecs d’ailleurs, ils ne l’aimaient pas, ils la dédaignaient, ils la réservaient aux édifices accessoires, aux communs des temples et des palais. Elle ne répondait pas, sans doute, à leur idéal artistique qui était avant tout un idéal religieux. Elle n’était pas assez lourde, assez massive, assez accablante. Elle ne donnait pas l’idée d’une force, d’une puissance assez formidable, assez cubique, assez sombre, assez tyrannique, assez impitoyable. Il fallait à leurs dieux un habitacle effrayant, prodigieux, surhumain, inhumain, car c’est le temple qui crée et façonne le dieu, et le dieu devait être terrifiant: ainsi le voulaient leurs prêtres qui régnaient sur leurs rois.

[Illustration: le cirque rocheux et le temple de Deir-el-Bahri.]

* * * * *

Aucune photographie, aucun tableau, aucune description ne peut donner une idée exacte de leurs monuments. Il faut les voir sur place, au milieu du paysage où ils sont nés, sous le ciel immuable qui les éclaire encore comme il les éclairait il y a quatre ou cinq mille ans, au bord du fleuve unique qui n’a pas changé d’aspect, enveloppés des siècles qui ne les ont presque pas ébranlés.

De même pour leur art. Dans les longues galeries des musées, dans les reproductions les plus fidèles des albums les plus soignés, il nous semble assez souvent incompréhensible, monotone, rabâcheur, vain et puéril. Ici, non loin des eaux du Nil ou parmi les sables ou les falaises du désert, sur les murs qu’il a couverts, non point de ses rêves, car l’art égyptien ne rêve guère, mais de ses documents, depuis l’aurore de l’histoire, il révèle enfin sa véritable signification. Nous constatons d’abord que l’artiste égyptien est tantôt une sorte de greffier officiel, chargé d’enregistrer pour l’éternité les victoires, les conquêtes et les actes religieux d’un grand règne, tantôt, plus humblement, une espèce de scribe ou d’imagier réaliste et familier, qui doit reproduire sur les parois de la maison des morts, en lignes simplifiées, mais le plus fidèlement possible, les meubles, les outils, les occupations de l’existence quotidienne, afin qu’ils s’animent, repeuplent et continuent la vie de l’autre côté du tombeau, comme si le défunt ne l’avait pas interrompue. Sa mission est avant tout utilitaire. On ne demande rien à son imagination. Il n’a qu’à copier, en les schématisant, parce qu’il est incapable de les représenter dans leur ensemble, les batailles, les triomphes, les cérémonies religieuses qu’il a pu voir, et les moissonneurs, les cuisiniers, les pêcheurs, les menuisiers, les animaux et les arbres qu’il regarde chaque jour. La beauté et le style sont venus, sans être invités, gratuitement et par surcroît.

Cette beauté et ce style sont incontestables, mais, comme ceux de leurs monuments, ne se décèlent qu’après un assez long commerce, après une certaine initiation. Il en est de même, au surplus, pour l’art japonais et surtout pour l’art chinois. On s’accoutume bientôt à ces milliers de visages qu’on ne voit jamais que de profil sur des corps présentés de face ou de trois quarts, comme s’il s’agissait d’une humanité affligée de torticolis incurables. On s’accoutume plus vite encore et bientôt on prend goût à ces couleurs qui d’abord paraissaient papillotantes et criardes, à ces teintes plates et simples, à ces rouges brique, à ces verts crus, à ces bleus vifs, à ces jaunes d’ocre, à ces blancs d’argent, qui font penser à des images d’Épinal hiératisées. On ne tarde pas à saisir et à apprécier la justesse, la sûreté, la précision, l’harmonie et surtout la noblesse presque immatérielle de toutes ces silhouettes qui se meuvent religieusement ou s’agitent familièrement sur un même plan et semblent, d’une façon magique et incantatoire, multiplier la vie. Il y a tels de ces bas-reliefs représentant, dans les énormes temples, des batailles, des troupes marchant au combat, des rois bandant leur arc, lançant leurs chars, enchaînant ou foulant leurs ennemis, qu’on se sent, par moments, sur le point de placer au rang des purs chefs-d’œuvre, de classer parmi les plus sûres, les plus complètes réussites du grand style monumental et décoratif.

Quant aux gigantesques statues de leurs dieux et de leurs rois, si quelques-unes paraissent irrémédiablement monstrueuses, si beaucoup sont conventionnelles et fabriquées sans conviction et comme en séries, quelques autres ont une allure, une majesté, une autorité, une sérénité souveraines, que l’art n’a presque plus jamais atteintes.

Mais ce qui nous attire surtout aujourd’hui, ce sont les petits chefs-d’œuvre de leur sculpture réaliste. On trouve au Musée du Caire des statues en bois, en diorite, en schiste, en granit, en calcaire, en grès, en albâtre, en cuivre, qui remontent à près de trois mille ans avant J.-C. et représentent des scribes, des boulangers, des rois et des reines, des femmes écrasant le grain, des rôtisseurs, des brasseurs, des chasseurs, des prêtres, des enfants nus. Il suffit de les voir pour se convaincre que l’art de reproduire le corps humain, la vie humaine, le mouvement, le jeu des muscles, le visage où transparaît l’âme qui s’affirme, n’a jamais été poussé plus loin et qu’il y a, dans certaines de ces figurines, une science, une maîtrise, une piété, une tendresse, une faculté d’insuffler et de fixer des sentiments et des pensées dans la matière, dont on ne retrouve que de très rares équivalents aux meilleures époques de la sculpture de tous les temps et de tous les pays.

A côté de ces œuvres incomparables, sans transition, pullulent des choses déconcertantes, bizarres, hideuses, saugrenues, enfantines, ridicules, inexplicables. Visitez, par exemple, au premier étage du même musée, la longue galerie réservée aux trésors récemment exhumés de la tombe de Toutânkhamon. C’est, paraît-il, la première fois qu’on retrouve dans une sépulture égyptienne, les objets mêmes dont le mort s’était servi durant son passage sur cette terre: le lit de repos sur lequel il s’est étendu, le trône où il s’est assis, les vêtements, les bijoux et les ornements qu’il a portés, les ustensiles qu’il a maniés. Généralement on ne mettait dans les tombes que des doubles, c’est-à-dire des imitations, des fac-similés plus ou moins fidèles, plus ou moins sincères de ces objets. Mais ici, Toutânkhamon étant mort très jeune et sans doute inopinément, on n’avait pas eu le temps de fabriquer les doubles. De plus, Toutânkhamon était l’enfant chéri des prêtres d’Amon dont il avait restauré le culte, auquel son père, Aménophis IV, en haine de l’arrogance sacerdotale, avait substitué celui d’Aton. Ils n’avaient pas voulu que, durant le temps nécessaire à la reproduction de ce qui l’entourait, le «Double» de leur roi bien-aimé fût dépourvu de ce qui était indispensable à sa nouvelle vie. Ils avaient donc entassé, à la hâte, dans les diverses salles de son hypogée, avec une prodigalité sans exemple, tout ce qui se trouvait dans son palais, au moment de sa mort. On n’a, jusqu’ici, inventorié et exposé qu’un tiers de ces trésors qui nous réservent probablement d’autres surprises.

Ce que nous avons sous les yeux, dans les vitrines du musée, nous donne déjà une idée suffisante de ce qui entourait la vie quotidienne d’un Pharaon de la XVIIIe dynastie, c’est-à-dire de celle qui précéda de quinze à treize siècles l’ère chrétienne. C’est, après l’âge des Pyramides, l’une des grandes époques de la puissance et de l’art égyptiens. Nous lui devons, entre autres, un torse de jeune fille qui égale les plus adorables morceaux de la sculpture grecque, de merveilleux bas-reliefs et le buste d’Aménophis IV, père de Toutânkhamon, qui est l’une des plus belles réussites d’un art qui semble avoir atteint son apogée. Or, à côté de ces chefs-d’œuvre, le mobilier de ce pauvre Toutânkhamon offre l’extraordinaire spectacle du bric-à-brac le plus ahurissant qu’un commissaire-priseur ait jamais entrevu dans ses pires cauchemars: lits de repos plaqués d’or, incrustés d’ivoire et de nacre et portés par des chacals ou des bœufs étirés comme des lombrics et vacillants sur des pattes de faucheux, coffres qui ont l’air de cartons de modistes, chars de guerre qui rappellent la ferraille de voitures d’enfants, trônes sur lesquels personne n’aurait la témérité de s’asseoir, et surtout vases d’albâtre tellement tarabiscotés qu’ils découragent toute description avec leurs excroissances et leurs protubérances maladives, superposées et rayonnantes, d’une complication et d’un mauvais goût démentiels, tels enfin que les plus monstrueux objets de faïence ou de porcelaine, qui s’exhibent aux loteries de la Foire aux Jambons ou du Marché aux Puces, semblent, à côté d’eux, d’une sobriété, d’une pureté classiques.

III

LA VIE ÉGYPTIENNE

Vue ainsi, aux lieux mêmes où elle se déroula il y a cinq ou six mille ans, sous un ciel implacablement indigo, sous un soleil resplendissant, sur une terre d’abondance, entre toutes généreuse et facile, au bord d’un fleuve nourricier qui semble aimer les hommes comme nul autre fleuve de ce monde, quelle impression nous laisse-t-elle, cette vie égyptienne d’autrefois, la plus ancienne qu’il nous soit possible de reconstituer avec certitude? Extérieurement, matériellement, quant au climat, aux produits du sol, au décor, elle est à peu près pareille à celle d’aujourd’hui. Les charrues, les barques, les animaux, les moyens d’irrigation, les silhouettes des moissonneurs dans les champs reproduisent à s’y méprendre les images qui couvrent les murs des Mastabas de l’ancien empire. Il est seulement probable que l’Égypte, actuellement nue, devait être plus boisée. Quant à la vie fluviale qui remplit tout le paysage, car le Nil est l’âme de l’Égypte, les mêmes «dahabîyés» aux longues voiles en aile d’hirondelle, se traînent toujours sur les eaux lentes et jaunes que troublent seuls, durant les mois d’hiver, les bateaux à vapeur de Thomas Cook & Son.