Part 3
Quoi qu’il en soit, et tel que nous l’entendons aujourd’hui, le _Livre des Morts_, comme presque toutes les écritures égyptiennes, est avant tout un rituel de magie, un formulaire magique. Il enseigne au défunt les paroles qu’il doit prononcer pour écarter les monstres qui l’attendent dans l’autre monde et se faire ouvrir les portes qui donnent accès à la vie bienheureuse dans les jardins d’Ialou. Et afin qu’il ne les oublie pas, on peint ces paroles sacrées sur son sarcophage. Tout ce que nous savons de la religion égyptienne est ainsi saturé de magie. On était convaincu que certaines formules, certains gestes, certains actes apaisaient ou maîtrisaient les dieux, enchaînaient, déchaînaient, dirigeaient les forces inconnues de ce monde ou de l’autre. Le gouvernement n’était, au fond, qu’une oligarchie sacerdotale fondée sur la magie; et l’Exode nous a conservé le souvenir «des secrets de leurs mages», comme dit la _Bible_: la verge changée en serpent, les eaux du Nil et de toute l’Égypte, jusque dans les vases, converties en sang, le pays couvert de grenouilles, etc. Dans un conte de l’ancienne Égypte, traduit par Maspéro[3], l’_Histoire véridique de Satni-Khamoïs_, on voit de même un sorcier éthiopien lutter, «par formules de grimoire», contre un sorcier égyptien. L’Éthiopien, devant le Pharaon, fait jaillir une flamme dans la cour d’audience. Aussitôt, l’Égyptien produit au ciel «une pluie du Midi» au-dessus de la flamme et celle-ci est éteinte en un instant. Ensuite, l’Éthiopien fait paraître une nuée immense sur la cour d’audience, «si bien que personne n’aperçoit plus son frère ni son compagnon». L’Égyptien «récite un écrit vers le ciel» et déblaie celui-ci. Enfin l’Égyptien fait surgir une énorme voûte de pierre, longue de deux cents coudées et large de cinquante, au-dessus du Pharaon et de ses princes. Le Pharaon pousse un cri d’épouvante ainsi que tout le peuple. Mais le sorcier les rassure en faisant paraître un canot de papyrus qui se charge de la voûte et s’en va avec elle «au bassin immense, à la grande eau de l’Égypte», c’est-à-dire au lac Mœris. Après quoi l’Éthiopien s’avoue vaincu et promet de ne plus revenir en Égypte avant quinze cents ans.
[3] Maspéro. _Les Contes populaires de l’Égypte ancienne_, p. 177.
Il est certain que ces prodiges ressemblent étrangement à ceux que produisent encore de nos jours les fakirs de l’Inde, notamment au fameux miracle de la corde accrochée au ciel, le _Rope climbing_, que bien des voyageurs ont constaté. Sont-ils dus à un don de suggestion tellement puissant qu’il crée même à distance, et quels que soient le nombre et le scepticisme des spectateurs, une hallucination collective?
[Illustration: scènes d’intérieur à la façon d’un bas-relief.]
La magie d’aujourd’hui n’est plus que de la métapsychie, c’est-à-dire une série de phénomènes encore mal expliqués, dus au magnétisme, à l’hypnotisme, au médiumnisme ou à d’autres forces inconnues de notre subconscient. Y a-t-il une autre magie, une autre source d’énergie, peut-être extra-humaine, dans le royaume des morts ou dans celui des êtres invisibles qui probablement nous entourent? Il serait aussi téméraire de l’affirmer que de le nier. Tout ce que nous pouvons inférer de certaines attitudes égyptiennes, constamment reproduites sur les peintures murales, c’est qu’ils connaissaient, entre autres, toutes les pratiques de l’hypnotisme. Tous leurs gestes d’oblation, de protection, d’imploration, de consécration, bras étendus, mains ouvertes sur la tête et la nuque, passes le long de l’épine dorsale, sont des gestes de magnétiseurs. Les dieux étaient d’inépuisables réservoirs de fluide qu’ils transmettaient aux hommes. Le «Setep Sa», notamment, ou «projection du fluide de vie» qui assurait la protection magique en apposant les mains ouvertes entre les omoplates, rappelle exactement ce qu’on nomme en hypnotisme «le signe de Moutin» par lequel nos magnétiseurs, au début de leurs séances, éprouvent la sensibilité de leurs sujets. Et il est évident que l’hypnotisme, qu’ils connaissaient probablement beaucoup mieux que nous, peut produire des phénomènes qui semblent absolument miraculeux.
Ils connaissaient aussi, comme l’attestent des textes formels[4], les pratiques corollaires de l’envoûtement, c’est-à-dire l’art de transporter à distance, sur un individu déterminé, tous les mauvais traitements qu’on fait subir à une figurine façonnée à la ressemblance de la victime. Le colonel de Rochas, le docteur Carl du Prel et d’autres métapsychistes sérieux prétendent que cette opération est scientifiquement réalisable, que c’est une expérience de laboratoire qu’ils ont réussie presque autant de fois qu’avec l’aide de bons médiums ils l’ont tentée.
[4] Budge. _Egyptian Magic_, p. 77.
Au surplus, comme je l’ai dit ailleurs, dans _Le Grand Secret_, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et néoplatoniciennes fermentaient dans l’Alexandrie gréco-romaine des Ptolémées. Dès la conquête persane, mais surtout depuis la XXXe dynastie, c’est-à-dire trois siècles avant J.-C., l’Égypte des Pharaons était morte, ses prêtres déportés et leurs secrets, s’ils en avaient eus, irrémédiablement perdus. Quant aux écrits de l’Hermès Trismégiste, c’est-à-dire «neuf fois plus grand», attribués à Thot, l’Hermès égyptien, quant à la Table d’Émeraude, aux révélations de Jamblique et autres livres de chevet des occultistes, ils remontent tout au plus aux premiers siècles du christianisme. Mais nous reparlerons plus loin des mystères réellement égyptiens, c’est-à-dire des mystères de l’époque pharaonique.
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Jusqu’à quel point ces prêtres, ces grands magiciens, étaient-ils de bonne foi? On a des preuves qu’ils trompaient par des moyens assez simples la crédulité populaire. Voyez, par exemple, à Karnak, la chapelle obscure où se trouve la statue d’une déesse à tête de chat, Sekhmet, à moins que ce ne soit Mout ou Bastet, tant les divinités sont interchangeables, uniquement éclairée par une lucarne percée dans le plafond. La lumière tombe si habilement, si fantastiquement sur les reliefs de la face, que celle-ci semble s’animer, remuer, même à nos yeux prévenus d’Européens incrédules. Du reste, beaucoup de leurs statues, qui étaient des statues parlantes dont les bras et la tête se mouvaient, étaient puérilement truquées. Ainsi, quand on voulait, par exemple, animer le dieu Chons Neferhotep, la troisième divinité de la triade de Thèbes, on le transportait dans une partie du temple où se trouvait un plancher d’argent évidemment préparé. Il ne fallait au demeurant pas se donner grand mal pour tromper le bon peuple. Il suffisait, dans les cérémonies et les processions, que le prêtre prît le masque d’un dieu, pour que tous fussent convaincus qu’ils voyaient le dieu même. On a enfin découvert, dans tous les temples, des passages souterrains uniquement connus des initiés, par lesquels ceux-ci venaient s’approprier les offrandes que les dieux étaient censés avoir consommées.
Où finissait la science véritable, où commençait l’imposture? Qui savait qu’on trompait, qui ne le savait pas? Qui pourrait le dire quand il est question de notre propre religion? Il est donc bien difficile de le discerner quand il s’agit d’un culte mort il y a trois mille ans. Avaient-ils constaté qu’il était décidément impossible d’élever les masses aux hautes conceptions monothéistes, à la sorte de panthéisme agnostique qu’ils semblent, quant à eux, avoir atteints; et dès lors laissèrent-ils la crédulité et la superstition populaires suivre leur pente naturelle et descendre peu à peu aux inextricables et basses complications du polythéisme et du fétichisme le plus puéril ou le plus sénile? Nous retrouvons un phénomène analogue en d’autres religions, notamment dans celles de l’Inde et de la Perse. Presque toutes, afin de se mettre à la portée des hommes, se compliquent, se dégradent, s’avilissent, à mesure qu’elles s’éloignent de leurs sources.
Il est certain que ces prêtres étaient très puissants; mais il est non moins certain qu’ils ne devaient pas, comme on est assez porté à le croire, disposer de moyens surnaturels pour défendre leur cause. Ils luttent parfois contre les rois; et, comme de simples mortels, sont obligés de céder à la force brutale. C’est ainsi, j’y ai déjà fait allusion, qu’Aménophis IV, père de Toutânkhamon, pour se débarrasser des prêtres de Thèbes dont la puissance offusquait la sienne, confisque leurs immenses richesses et supprime simplement leur dieu Amon auquel il substitue Aton, la divinité solaire d’Héliopolis. Sous Toutânkhamon, nouvelle révolution: on détrône Aton et l’on restaure Amon; et tous ces drames où se mêlent les dieux et qui devraient se passer entre initiés suprêmes, dans les plus hautes régions de la magie, se dénouent vulgairement, comme de simples intrigues politiques, au profit de celui qui a derrière lui la force armée.
V
LA RELIGION SECRÈTE
Quant à la religion secrète, à leur religion réelle, au milieu de beaucoup d’incohérences,--car l’incohérence, le manque de logique, de suite dans les idées, est ce qui caractérise surtout la théologie égyptienne,--nous en saisissons parfois les grandes lignes que n’ont pas entièrement recouvertes les végétations parasites de la religion populaire. Nous remarquons alors qu’au fond, leurs dieux innombrables ne sont, sous les noms les plus divers, qu’un seul dieu qui était en même temps tous les autres et qui changeait de titre ou de forme selon les localités, selon les temples, selon ses fonctions, selon les rois ou les dynasties. Le Pharaon dès cette vie et tous les hommes après leur mort sont dieux et virtuellement tous les dieux qu’ils désirent devenir. Dieu est tout, tout est dieu, par conséquent il n’y a qu’un seul dieu et on ne peut savoir ce qu’il est puisqu’il est tout. Nous aboutissons ainsi à un panthéisme tellement étendu qu’il devient monothéiste et verse forcément dans l’agnosticisme absolu, puisque nous ne pouvons connaître le grand Tout.
Les mystères étaient, si l’on peut hasarder cette antiphrase, la manifestation principale de cette religion secrète. Ils étaient célèbres dans l’antiquité; et les mystères grecs, notamment ceux d’Éleusis, les plus fameux, en dérivaient directement. Les milliers de tableaux, retrouvés dans les tombeaux et les temples, nous montrent que ces mystères n’étaient que la représentation allégorique du grand drame de la mort et de la résurrection. Sous le mythe d’Osiris ressuscité se cachait l’histoire de tous les hommes. De même qu’Osiris avait été rappelé à la vie par des cérémonies et des formules magiques, de même, pour tout homme, par la reproduction des mêmes cérémonies et des mêmes formules, par la magie imitative, en un mot, la mort devenait le berceau d’une nouvelle vie. Pour le profane, qui prenait au pied de la lettre la réalité de cette nouvelle naissance, il s’agissait d’une vie à peu près analogue à celle qui venait d’expirer; pour l’initié, il était question d’une vie plus spirituelle, d’une vie éternelle et universelle dans ce qu’était devenu peu à peu l’idée du «Totem» amplifié, c’est-à-dire dans le grand Tout. Et l’initiation n’était, au fond, qu’une représentation préparatoire ou une répétition générale, durant la vie, du grand drame posthume de la mort et de la nouvelle naissance.
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Ce panthéisme agnostique et optimiste sans conviction, où aboutissaient les mystères, était revêtu, pour ceux qui ne pouvaient s’élever jusqu’à lui, de mille allégories anthropomorphes ou zoomorphes. Les textes qui le consacraient et proclamaient que l’homme est exactement et totalement dieu, identique à tous les dieux, n’étaient pas, malgré certaines précautions, réellement secrets. Ils étaient contenus dans le _Livre des Morts_, et se transmettaient de père en fils. Mais ces textes trop hauts, s’ils avaient été inconsidérément divulgués, eussent anéanti la religion. On les laissait dans l’ombre et pratiquement on n’en tenait pas compte. Pour pouvoir se multiplier, les prêtres de ce dieu secrètement unique et inconnaissable, multipliaient à l’infini ses noms, ses attributs, ses images. Des formules magiques suppléaient aux pensées qu’on ne pouvait comprendre, qu’on évitait de répandre. Ces formules fournies et consacrées par les prêtres, étaient censées rendre ceux qui les possédaient et ne savaient pas, aussi puissants, aussi heureux dans l’autre monde, que ceux qui savaient, c’est-à-dire les initiés. On peut croire qu’il y avait ainsi deux sortes d’initiations, l’une supérieure, au panthéisme, à l’agnosticisme absolu, l’autre, aux formules magiques, plus pratique et plus générale, comme, à côté de la religion qui priait et adorait les dieux, et se confondant souvent avec elle, il y avait la magie ou la sorcellerie, qui savait contraindre les dieux à faire ce que l’homme désirait. Ici, se manifeste une fois de plus l’incohérence de l’âme égyptienne qui atteint parfois les plus hauts sommets des plus grandes religions, pour retomber l’instant d’après dans les pires niaiseries et les fantasmagories les plus barbares et les plus puériles. Nous voyons alors celui qui vient de reconnaître qu’il est l’égal des dieux d’Abydos et d’Héliopolis, souverain de la terre et du ciel, maître d’hier et de demain, émanation de Râ, user de petites recettes, de misérables mensonges et de mots de passe pour écarter les crocodiles, les hippopotames, les tortues, les serpents, les cynocéphales et les ânes rouges qui lui barrent la route qui mène aux champs éternels d’Ialou, le grand paradis agricole.
Ce panthéisme agnostique, qui paraît être jusqu’ici le plus haut point que les religions aient atteint, que peut-être la pensée humaine puisse atteindre, était-il, comme on l’a soutenu, l’écho d’une tradition ou d’une révélation très ancienne provenant d’une autre race, d’une race disparue, d’une race plus intelligente, plus spirituelle que toutes celles qui lui ont survécu? Si le fond de toutes les grandes religions est à peu près le même, si elles aboutissent toutes à l’absorption, à l’anéantissement dans le divin, faut-il croire qu’à un certain moment cette idée tomba du ciel toute faite et que les diverses religions primitives ne firent que la répéter en la mutilant, en l’obscurcissant? A première vue, cette conjecture est assez séduisante; mais bientôt, quand on étudie la question, semble très discutable. Comme le fait fort justement remarquer M. Alexandre Moret, l’un des meilleurs égyptologues français, à l’origine des croyances religieuses, en Égypte comme ailleurs, à la période du fétichisme, «la plupart des primitifs croient leur âme en sûreté parce qu’elle est liée au «Totem», c’est-à-dire à une espèce animale ou végétale, ou à une classe d’objets qui ne peuvent _tous_ périr. A la mort même de l’individu, le «Totem», âme collective immortelle, récupère cette parcelle, émanée de lui pour une passagère existence[5].»
[5] A. Moret. _Au Temps des Pharaons_, p. 173.
Ainsi, dans la nuit des siècles sans histoire, quand il commence à peine de sortir de la fange animale, l’homme se préoccupe déjà de la survie de son esprit et lui trouve un refuge. N’est-ce pas l’humble origine de la croyance en l’immortalité de l’âme et tout ce qui, sorti du misérable «Totem», a grandi et s’est épanoui, en même temps que l’intelligence, jusqu’aux dieux sans limites, aux dieux inconnaissables de l’Inde, de la Perse, de l’Égypte, jusqu’au dieu suprême d’Israël qui est non pas le Jéhovah de la Bible, mais celui des traditions secrètes, l’En-Sof du Zohar, c’est-à-dire un point d’interrogation dans le Néant? Tous ces dieux nous pourrions encore les adorer aujourd’hui sans déchoir, puisque notre agnosticisme rationnel et scientifique n’a pas trouvé autre chose, et, en tout cas, n’a pas trouvé mieux, car la dernière vérité ce fut toujours, c’est encore et ce sera probablement toujours, qu’après la mort on disparaît dans le «Totem» total, qu’on n’a jamais rien su, qu’on ne sait pas encore, qu’on ne saura jamais; et que peut-être Dieu même ne sait pas. Et c’est ainsi qu’en dépit de toutes nos expériences, en dépit de toutes les conquêtes de notre science, pour tout ce qui touche à nos origines et à nos fins, nous ne sommes guère plus avancés, nous n’en savons pas plus que le sauvage préhistorique qui adorait comme symbole de son dieu, de l’immortalité de son clan ou de son âme, un chat, un faucon, un crocodile ou un roseau.
De cette religion supérieure, plus ou moins latente, du reste moins coordonnée, moins méditée et moins philosophique que celles de l’Inde ou de la Perse, les Égyptiens n’avaient guère conservé qu’un dogme essentiel qui formait le soutien de toute leur morale: le Jugement des Morts. C’est, au surplus, de ce jugement des morts que dérive presque toute leur littérature religieuse. Les parties les plus hautes de ce dogme, principalement l’Osirification, la déification de l’âme ou le retour de l’âme en Dieu, qui rejoint le Nirvana védique, de même que le panthéisme agnostique, tombe peu à peu dans l’oubli; du moins on n’y insiste pas, on le laisse dans le vague; et on ne se figure plus le jugement que comme une comparution devant un tribunal où la procédure ressemble à s’y méprendre à celle des tribunaux de cette vie. On connaît suffisamment les péripéties de ce drame judiciaire d’outre-tombe, et je me borne à en rappeler ici les grandes lignes. Amené devant Osiris et quarante-deux divinités qui représentent les péchés qu’elles sont chargées de punir, le mort, stupéfait, aperçoit son cœur sur un des plateaux de la balance que tient Horus, tandis que l’autre plateau porte une image de Mâat ou Maït, c’est-à-dire la Justice absolue. Il plaide alors sa propre cause et fait sa confession. Cette confession, comme toute la morale égyptienne, est entièrement négative. Il énumère tous les péchés qu’il n’a pas commis. Plutôt que de faire le bien, en Égypte, il importe de ne pas faire le mal. Si l’équilibre des deux plateaux atteste la sincérité de la confession, le défunt devient l’égal d’Osiris, il est Osiris même, et, étant Osiris, tous les dieux. Il est libre d’aller où il veut, il prend la forme qu’il désire, il choisit son destin, il peut monter dans la barque solaire où il devient Râ, c’est-à-dire le dieu suprême, il peut se rendre aux champs paradisiaques d’Ialou, en un mot, il est de la famille divine, «les dieux l’entourent et le goûtent, car il est comme l’un d’eux».
Mais, s’il faut en croire ce que nous voyons sur les murs des tombeaux, il ne semble pas que le défunt s’intéresse beaucoup à cette déification, ni qu’il soit fort curieux de monter dans la barque de Râ ou de séjourner aux champs d’Ialou. Il est libre d’aller où il veut, par les cieux et la terre; mais plutôt que d’errer dans un infini qui ne lui inspire pas confiance, il préfère rester près de sa momie et retrouver dans un tombeau confortable, bien meublé et bien approvisionné, les occupations et les avantages bien connus de sa vie terrestre. C’est du moins ce que paraît attester le vague où est laissé, dans les sépultures, tout ce qui se rapporte à la déification, et par contre, le soin extrême qui préside à l’installation, à l’organisation de la vie du «double», lequel n’est peut-être pas l’âme proprement dite, l’âme divine, mais assurément, au point de vue pratique, l’âme la plus intéressante, l’âme habituelle, l’âme humaine de la vie indéfiniment prolongée.
Il y a là une superposition de croyances plus ou moins inconciliables et, en tout cas, mal amalgamées; et, en Égypte, comme partout, la moins haute a fini par prévaloir et se généraliser. Le jugement des morts lui-même qui extériorisait si noblement le grand drame de la conscience se jugeant elle-même, ne se maintint pas longtemps sur les hauteurs où nous l’avons admiré; et bientôt il suffira que le plus grand criminel récite certaines formules magiques pour qu’il soit accueilli par Osiris et divinisé comme l’innocent.
Qu’arrive-t-il si le mort n’est pas justifié devant le tribunal posthume, si son cœur lourd de crimes fait pencher la balance du côté de l’abîme et s’il ne s’est pas muni de formules magiques pour tromper ou dominer les dieux? Le plus grand des égyptologues anglais, Le Page Renouf, prétend que, dans les textes découverts jusqu’ici, on ne parle nulle part des châtiments réservés à l’âme ou au cœur du condamné[6]. Je crois qu’il fait erreur. En tous cas, dans bien des tombeaux, et notamment dans cette terrible Vallée des Rois qui est une immense fournaise noire et désolée, où jamais ne tombe une goutte de pluie, sur les murs de l’hypogée de Séthos Ier, découvert en 1817, par Belzoni, j’ai vu, de mes yeux, d’incontestables figures de réprouvés, représentés la tête en bas, dans les ténèbres, ou des âmes envoyées dans des corps de pourceaux tourmentés par des singes, parce que, paraît-il, le pourceau est le seul animal qui jamais ne regarde le ciel. Il est, affirmait mon drogman égyptien, impossible de le maîtriser tant qu’il a le nez en terre, dans l’ordure. Il résiste à tout, se débat comme un démon, pousse des hurlements qui ameutent le village. Relevez-lui brusquement le groin, il s’arrête stupéfait, sidéré, épouvanté ou attendri à l’aspect de l’admirable voûte bleue qu’il n’avait jamais entrevue. Ses cris aigus sont coupés nets; il devient plus docile qu’un enfant et l’on en fait tout ce qu’on veut.
[6] P. Le Page Renouf. _Lectures on the origin and growth of Religion as illustrated by the Religion of ancient Egypt_, p. 183.
VI
L’ATMOSPHÈRE SPIRITUELLE
Voilà l’atmosphère spirituelle qui se dégage de ces innombrables nécropoles souterraines et qui enveloppe toute la terre sur laquelle régnèrent trente dynasties de Pharaons. Ces magnifiques souverains, divinisés dès cette vie, et divinisés à ce point qu’ils s’adoraient eux-mêmes, et offraient des sacrifices à leur propre statue, la respiraient aussi. Dieux tout-puissants, ils étaient souvent des hommes très mesquins. Je n’en veux pour preuve que le plus grand, le plus égyptien d’entre eux, le fameux Ramsès II, le Sésostris des Grecs, qu’on croit être le Pharaon de la Bible. On voit sa momie dans une vitrine du musée du Caire. C’est maintenant, dans sa boîte de verre, entre deux soucoupes contenant des désinfectants, un terrible petit vieillard noir, à demi rongé par les insectes, qui, il n’y a pas longtemps, tourmenté ou liquéfié par la chaleur tropicale de l’été égyptien, redressa le bras droit en semant l’épouvante parmi les gardiens de la salle. Il régna soixante-sept ans. On lui doit les gigantesques constructions de Louksor, de Karnak, du Ramesséum, d’Abou-Simbel, d’Abydos, les colosses de Memphis, c’est-à-dire du Delta à la deuxième cataracte, la moitié des temples et des monuments de l’Égypte. Or, ivre d’on ne sait quelle vanité hypertrophiée, monstrueuse, maladive, puérile, il semble qu’il ait voulu être le seul roi qui eût jamais existé. Il était jaloux de tout ce qu’on avait fait avant lui. La gloire, les souvenirs de ses prédécesseurs empoisonnaient sa vie. Partout où ce fut possible, il fit sauter leur cartouche royal taillé dans le granit, pour y substituer, en creux, le sien. Il aurait voulu abolir, à son profit, toute l’histoire de l’Égypte. Cette mutilation des cartouches, avec la violation des sépultures, était du reste, parmi les rois, un attentat assez fréquent. On ne peut s’imaginer, par exemple, tout ce que firent les successeurs de la fameuse reine Hatshopsitou, pour tenter d’effacer à jamais la mémoire de son règne. Il semble qu’ils n’aient pas été assez intelligents pour faire un retour sur eux-mêmes et se dire que le mauvais exemple qu’ils donnaient serait fatalement suivi, que leur tour viendrait et que, malgré toutes les incantations, il leur serait fait à eux-mêmes ce qu’ils avaient fait à leurs prédécesseurs.
[Illustration: colonnes et chapiteaux.]
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