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Part 2

On croirait donc, au premier abord, que rien n’est changé, que des milliers d’années n’ont pas interrompu le règne des innombrables Pharaons qui se sont succédé sur cette terre. Mais l’atmosphère n’est plus la même. La coque est demeurée intacte, mais l’intérieur est vide. Comparé à ce qu’il était autrefois, le pays n’existe plus qu’à la surface. Il lui manque sa vie véritable, une vie qui occupait les trois quarts de sa substance, une vie que nous avons peine à comprendre, qui était la vie de la mort. En effet, l’antique Égypte était avant tout un tombeau. Elle était tout entière surplombée par l’idée de la mort; et non pas, comme chez les chrétiens, par l’idée d’une mort qui ouvrait, pour peu qu’on y mît quelque bonne volonté, les perspectives d’un bonheur éternel; mais d’une mort entourée de figures et d’épreuves redoutables, d’une mort assez peu rassurante et qui n’était au mieux qu’une pâle réplique de la vie, prolongée autant que possible dans l’ombre souterraine, pour finir par s’évaporer dans le néant. On ne s’intéressait sérieusement qu’aux décès, aux momies et aux sarcophages. Les industries funéraires encombraient les villes et les rives du fleuve. Tout le monde, jusqu’au plus pauvre fellah, se faisait embaumer. Les cadavres saturaient la contrée. Le grand point n’était pas d’être heureux sur cette terre, mais de s’assurer un tombeau inviolable et confortablement meublé. Les cités des vivants n’étaient rien comparées à celles des trépassés. Il n’en est pas resté trace. Même les palais des rois ont disparu; quant aux maisons des riches et des pauvres, ce n’étaient qu’édifices de plâtre ou masures de bois et de roseaux où l’on campait en attendant la barque symbolique de la grande traversée. Mais, sur l’autre rive du Nil, au «Pays qui mêle les hommes», s’élevait, s’étalait, orgueilleuse, inébranlable, bâtie de granits que trente ou quarante siècles n’ont pas entamés, «la Bonne Demeure», la ville qu’on s’imaginait éternelle. Tout ce qui servait à la vie est retourné au limon du fleuve, au sable du désert; presque tout ce qui était consacré à la mort est demeuré debout, sous le sol ou à sa surface, car la terre d’Égypte est perforée, comme une éponge, de tombeaux innombrables, et couverte de pyramides et de temples qui ne sont au fond que les sépulcres des rois et des dieux.

Cette ombre de la mort pesait-elle sur le peuple autant qu’on serait porté à le croire? C’est assez peu probable. Le fellah ou le paysan du temps des Pharaons, comme le fellah de nos jours, n’avait guère le loisir de méditer sur la vie d’outre-tombe, et son travail opiniâtre, du lever au coucher du soleil, lui permettait tout juste de ne pas mourir de faim; encore qu’un conte populaire de la XIIIe dynastie, _Les Plaintes du Fellah_, traduit par Maspéro[1], nous le montre bien moins pauvre et moins malheureux qu’aujourd’hui. On l’y voit quitter son village pour chercher fortune, accompagné de ses ânes chargés «de roseaux, de joncs, de natron, de sel, du bois d’Ouîti, d’acacia du «Pays des bœufs», de peaux de loup, de cuirs de chacal, de sauge, d’onyx, de gaude, de coloquinte, de coriandre, d’anis, de talc, de pierre ollaire, de menthe sauvage, de raisins, de pigeons, de perdrix, de cailles, d’anémones, de narcisses, de graines de soleil, de «cheveux de terre», de piments, et de «tous les bons produits de la Plaine du Sel». En somme une respectable pacotille qui ne trahit guère l’indigence. Il est dépouillé au passage, à la suite d’une mauvaise chicane, par le serf de l’intendant d’un palais. Neuf fois, avec une éloquence incohérente, intrépide et intarissable, il vient réclamer justice auprès de l’intendant plein de bonne volonté, mais qui ne sait auquel entendre parmi les affirmations contradictoires du plaignant et des accusés. Grâce à l’intervention du Pharaon lui-même, le paysan finit par obtenir la restitution de tout ce qu’on lui a pris. Car les Pharaons étaient impitoyables envers leurs ennemis du dehors. Ils enchaînaient, mutilaient, exterminaient, croyant simplement accomplir le plus indubitable des devoirs; mais envers leurs sujets, il n’y eut peut-être jamais en ce monde aussi longue lignée de souverains aussi constamment justes, aussi humains, aussi paternels. Hormis quelques bastonnades infligées à des débiteurs récalcitrants, dans leurs innombrables peintures, on ne voit jamais un Égyptien maltraité, torturé ou voué au supplice. Malgré la barbarie du monde qui l’entoure, les mœurs sont si douces, dans la vallée du Nil, que lorsqu’il s’agit d’imaginer pour les damnés un châtiment terrible, on ne trouve rien de plus cruel que de les pendre la tête en bas, dans les ténèbres, de les envoyer dans des pourceaux ou de les faire dévorer par un hippopotame ou par des crocodiles. Ce n’est que beaucoup plus tard, au commencement de notre ère, qu’instruit par les Asiatiques, on invente une porte d’enfer dont le pivot roule sur l’œil droit du mauvais riche qui pousse de grands cris.

[1] G. Maspéro. _Les Contes populaires de l’Égypte ancienne_, pp. 43-71.

Quant aux habitants des grandes villes, fonctionnaires, officiers, scribes, marchands, ce que nous appellerions aujourd’hui l’aristocratie et les classes moyennes, tous ceux qui avaient le temps de relever la tête, de penser, d’exister, vivaient-ils d’une vie sombre et triste? Être environné de cadavres et de dieux presque tous monstrueux, presque tous dangereux, n’avoir d’autre but qu’un tombeau souterrain où se prolonge sans avenir une pâle et larveuse existence, infiniment moins belle, infiniment moins libre et moins riante que celle qu’on avait menée sur la rive éphémère, une existence d’autant plus redoutable qu’elle était peut-être éternelle, il n’y avait pas là de quoi se féliciter d’être né. Il est vrai que nous, qui n’escomptons même pas cette pâle existence, qui n’attendons, n’espérons et ne savons plus rien, nous ne nous attristons pas outre mesure. Il est donc assez vraisemblable, qu’entourés de certitudes lugubres, les Égyptiens d’autrefois en prenaient également leur parti. En tous cas, les peintures des Mastabas nous révèlent une vie quotidienne qui oublie volontiers les misères de l’autre monde. Tout y abonde de ce que nous considérons encore comme les grandes joies de l’homme. On y chasse, on y pêche, on y joue, on fait du sport, on vendange les treilles, on boit le vin frais au bord de l’eau, dans les roseaux, sous des kiosques de verdure, on soigne la cuisine, on donne des festins, on gave les oies comme si déjà on connaissait le foie gras, le gibier et les fruits sont magnifiques, on danse au son de la musique. Et l’on entoure, on enveloppe la momie de ces peintures innombrables, fidèles et méticuleuses, afin qu’au souffle de son Double, elles s’animent et le réjouissent, comme des images cinématographiques qui se dérouleraient indéfiniment sur l’écran de l’éternité.

En approfondissant un peu la question, nous remarquons du reste ici cette incohérence égyptienne dont nous aurons tant d’exemples, notamment en théologie. L’Égypte est, sous ce rapport, une terre bien étrange. Au premier abord, tout y semble certitude; et ces certitudes millénaires sont gravées dans un granit éternel. Mais à y regarder de près, on s’aperçoit bientôt que la plupart se contredisent et que le granit éternel n’a fixé que des nuages. On dirait que tout l’édifice religieux et moral, tout ce qui se rapporte aux dieux et à la vie future, repose sur un secret, qui est peut-être le grand panthéisme agnostique de ceux qui savaient ou croyaient savoir la vérité. Ainsi, cette anémique existence dans l’au-delà, dont on prévoyait si minutieusement tous les détails, où l’on transposait, où l’on projetait, à laquelle on sacrifiait la vie terrestre, des textes contemporains de ceux qui la certifient, des textes voisins de ceux qui affirment que l’homme après sa mort devient l’égal des dieux, nous montrent clairement qu’on avait des doutes très sérieux au sujet des bonheurs d’outre-tombe. On y préconise franchement le _Carpe diem_ de toute foi qui chancelle. «Apaise ton cœur en le faisant oublier et sois heureux en suivant ton cœur tant que tu existes», y est-il dit. «Ne te lasse pas de suivre ton cœur et tant que tu es sur terre n’afflige pas ton cœur. Il n’est pas accordé d’emporter ses biens avec soi, il n’y a personne qui soit allé et qui soit revenu. Les pleurs ne peuvent pas ranimer le cœur de celui qui est dans le tombeau. Aussi fais un jour de fête et ne te lasse point.»

[Illustration: scènes agrestes à la façon d’un bas-relief.]

Ces paroles, traduites par M. Maspéro, datent du roi Antef, c’est-à-dire de près de trois mille ans avant notre ère, et rejoignent, à travers l’espace et les siècles, le pessimisme secret de toutes les grandes religions.

Quoi qu’il en fût, les croyances communes et générales étaient plus fermes. Ce sont à peu près les seules dont on ait tenu compte dans les tombeaux; les seules par conséquent qui aient pu avoir une influence réelle sur le bonheur ou le malheur des jours; car la partie plus ou moins ésotérique de la religion qui aboutissait à l’Osirification, c’est-à-dire au retour de l’âme en Dieu, à l’immersion dans l’infini divin, passait très haut au-dessus de la masse et de tous ceux qui n’étaient pas spécialement initiés. Hors quelques hauts dignitaires, quelques rares privilégiés de la caste sacerdotale qui savaient peut-être qu’en redevenant dieu on rentrait dans le néant divin, le peuple entier, des plus riches aux plus pauvres, des maîtres aux esclaves, des plus cultivés aux plus ignorants, et jusqu’aux rois mêmes qui, quoi qu’on en dise, semblent bien, à de certains indices, n’avoir pas toujours été dans le secret, tous étaient obsédés par l’idée de la fragile, incertaine et précaire survie de leur Double; tous ne pensaient qu’à leur momie, à leur reflet posthume; et s’ils voulaient être heureux sur la terre, c’était avant tout pour donner un point d’appui, une sorte de modèle et des aliments à leur bonheur souterrain, à leur bonheur d’outre-tombe, à leur bonheur dans «la Bonne Demeure» aux «Villes Éternelles» chez «la Dame de tout», ainsi qu’ils l’appelaient.

Quelle qu’ait été la pensée plus haute des prêtres initiés, il est certain qu’ils ne faisaient rien pour la répandre dans la foule, pour la mettre à la portée du peuple. Même dans les sépultures royales, ils consacraient solennellement les croyances les plus matérielles, les plus enfantines. Plus le mort était grand, plus son existence posthume était entourée de prévenances puériles. Dans les tombes ordinaires régnait encore un certain idéal. On se contentait de représenter par des images ou des signes les objets dont l’ombre aurait à se servir. Dans la tombe des rois, on ensevelissait le fac-similé exact de ces objets, parfois ces objets mêmes, parfois des serviteurs momifiés et jusqu’à des gigots, des côtelettes, des poulets, des légumes et des fruits conservés dans le natron.

IV

LA SCIENCE DES PRÊTRES

Nous ne savons pas encore, peut-être ne saurons-nous jamais qu’elle était la pensée secrète des prêtres égyptiens; nous ne sommes même pas bien sûrs qu’ils en aient eu une. On a, au sujet de leurs sciences occultes, affirmé bien des choses que l’égyptologie de ces dernières années n’a guère confirmées. Incontestablement, les énigmes que recèle la grande pyramide de Khéops sont extraordinaires et aucun monument de ce monde n’en offre de pareilles. En renvoyant, pour le détail, à l’excellent livre de l’abbé Th. Moreux: _La Science mystérieuse des Pharaons_, je me contenterai de rappeler ici que le méridien, c’est-à-dire la ligne Nord-Sud passant par le sommet de la grande Pyramide est celui qui traverse le plus de continents et divise aussi les terres émergées de l’Est à l’Ouest en deux parties égales, en sorte qu’il serait encore aujourd’hui, après la découverte de l’Amérique et de l’Australie, le méridien idéal. Ensuite, en multipliant par un million la hauteur de la pyramide, nous trouvons, en kilomètres, la distance de la Terre au Soleil, telle que l’ont enfin fixée les dernières études des astronomes. Nous y trouvons encore la longueur du rayon polaire, celle de l’année sidérale ainsi que la distance parcourue par la Terre sur son orbite en un jour de vingt-quatre heures. Nous constatons, en outre, que le nombre des années de la précession des équinoxes, phénomène qui ne fut découvert, par Hipparque, que 130 ans avant J.-C., y est implicitement constaté, ainsi que la densité de la Terre et bien d’autres merveilles qu’il serait trop long d’énumérer.

N’y a-t-il là qu’une suite d’extraordinaires coïncidences? Il est assez difficile de le soutenir, bien que la nécessité de multiplier certaines mesures, tantôt par un million, tantôt par dix millions, puisse, au premier abord, paraître un peu arbitraire. Il est du reste possible que la grande Pyramide, qui date du commencement de la IVe dynastie, c’est-à-dire d’environ 3.000 ans avant J.-C., et est un des plus anciens monuments de l’Égypte, un monument presque préhistorique, soit le tombeau d’une civilisation antérieure. En tout cas, on n’a, jusqu’ici, trouvé dans les monuments postérieurs, aucune révélation du même genre. Nous voyons, au contraire, que la mécanique et la géométrie des anciens Égyptiens étaient des plus élémentaires; et qu’en mathématique, ils n’avaient même pas imaginé un chiffre pour chacune des neuf unités de la décimale.

On s’est longtemps émerveillé à les voir transporter des carrières de granit d’Assouan, situées à plus de quatre cents kilomètres de Thèbes, à près de mille kilomètres de Memphis et de Gizèh, de gigantesques obélisques, d’énormes monolithes qu’ils transformaient en statues, ou des quartiers de roc qu’ils parvenaient à poser au sommet de leurs pylônes ou de leurs pyramides. Mais on peut constater sur leurs peintures murales qui reproduisent tous les détails de la vie quotidienne que ces grands transports se faisaient simplement par bateaux; et que la mise en place de ces énormes masses s’opérait à bras d’hommes, en y mettant le nombre nécessaire, le matériel humain, comme on dit aujourd’hui, étant inépuisable. Si l’on avait, par exemple, à hisser une pierre de quelques dizaines de tonnes au haut d’un pylône, on élevait à côté de celui-ci comme on le voit encore à Karnak, une montagne de briques et de terre qui servait de plan incliné le long duquel des milliers d’esclaves halaient et poussaient le formidable monolithe.

On s’est également étonné qu’au fond de leurs tombeaux, presque toujours ensevelis sous des montagnes, où règnent des ténèbres absolues, des peintures murales, parfois de délicates miniatures, soient aussi fraîches, aussi minutieusement fouillées que si elles avaient été exécutées à la lumière du jour, bien que, nulle part sur les murs, on n’aperçoive les traces de fumée qu’aurait dû, inévitablement, y laisser la flamme des torches ou des lampes. On a soutenu qu’ils devaient connaître une sorte de lumière froide, dont nous avons perdu le secret, ou peut-être l’électricité. D’autres ont prétendu qu’ils éclairaient leurs souterrains à l’aide d’un jeu de miroirs qui, de réflecteur en réflecteur, envoyaient un rayon solaire sur la paroi à peindre. Mais on a récemment découvert un dépôt de lampes qui, manifestement paraît-il, étaient des lampes à alcool et l’on présume que cet alcool, qui donnait une clarté sans fumée, devait être de l’alcool de dattes.

Pour extraire les pierres des carrières, pour débiter et ébaucher leurs énormes monolithes, pour fendre notamment ce redoutable granit d’Assouan, le plus dur qu’on connaisse et sur lequel s’ébrèchent nos ciseaux d’acier, ils avaient recours, on en a trouvé la preuve, à un procédé très simple, encore en usage aujourd’hui. Ils creusaient des trous dans la pierre, y introduisaient des chevilles de sycomore qu’ils arrosaient d’eau, et la dilatation du bois fendait le granit aussi aisément que la gelée fait éclater une cuvette de verre ou un tuyau de plomb.

Il semble donc qu’on ait eu quelque tendance à exagérer la science mystérieuse des Égyptiens. Au point de vue mécanique, astronomique (la grande Pyramide exceptée), industriel, mathématique, ils en savaient probablement beaucoup moins que nos ancêtres de l’an mil. Mais comme ils disposaient de véritables armées d’esclaves, esclaves de guerre ou esclaves indigènes, soumis à un despotisme absolu, ils pouvaient mener à bien, comme le font les fourmis, des travaux qu’avec nos machines merveilleuses, nous hésiterions à entreprendre. C’est ainsi, par exemple, que la reine Hatshopsitou se vante d’avoir fait extraire de la carrière, près d’Assouan, transporter à Thèbes, sculpter, polir, ériger, le tout en sept mois, deux grands obélisques de granit rose dont l’un est encore debout à l’entrée du sanctuaire du temple de Karnak.

On ne voit guère de science occulte en tout ceci. Néanmoins, l’Égypte a toujours été considérée comme le berceau, comme la terre d’élection de l’occultisme. Pour tout le monde antique, c’était le pays de la sagesse, le pays des dieux, la patrie des mystères. Les grands sages de la Grèce, Solon, Pythagore, Platon et bien d’autres, n’hésitaient pas à faire le long et dangereux voyage, afin de demander aux prêtres de la vallée du Nil le dernier mot des suprêmes énigmes. Hormis quelques très anciennes légendes, comme celle de l’Atlantide, ils ne nous ont rien appris. Il est vrai que si on les initiait aux mystères, on leur imposait le silence; et si on ne les initiait pas, on ne leur révélait rien.

En tout cas, le mystère de l’Égypte, tel que nous croyons le percer aujourd’hui, est assez décevant. En abordant ce sol prestigieux, notre premier désir, et qui ne nous quitte plus, c’est de surprendre le secret de la vie prodigieuse, innombrable, qui anime encore les tombeaux et les temples. On s’imagine qu’il n’est pas possible qu’un culte aussi ancien, que des millions d’images et d’inscriptions cinq ou six fois millénaires, ne cachent pas quelque chose d’inattendu et de très grand. Les hommes à qui nous les devons remontent aux origines de l’espèce. Ils ont vécu, pullulé et prospéré durant plus de quarante siècles, dans une paix presque perpétuelle, sur le même point du globe, ce qui n’est jamais arrivé à aucun peuple. Ils ont donc eu le temps, plus que n’importe qui, d’étudier et d’approfondir les énigmes de l’existence; de profiter d’un loisir et d’une occasion qui ne s’étaient jamais présentés et qui, probablement, ne se présenteront jamais plus.

Or, à mesure qu’on avance, le mystère s’évanouit. On constate avec étonnement que ces étranges images, ces signes bizarres et compliqués, qu’on croyait pleins de sous-entendus précieux, de sens multiples et superposés, ne disent, en fin de compte, que des choses très simples, très banales, très terre-à-terre, souvent très puériles, surtout très incohérentes quant aux doctrines, et même assez sauvages, sous le vernis d’une civilisation dont les monuments formidables, l’art parfois merveilleux, la durée fabuleuse et la prospérité sans exemple, nous portent à exagérer l’importance, le raffinement et les acquisitions morales et intellectuelles. La vérité paraît être que cette civilisation était avant tout une civilisation agricole, une civilisation de grands propriétaires d’une intelligence assez bornée et de paysans riches, crédules et superstitieux. A moins qu’on n’admette que jusqu’ici on n’ait saisi que le sens superficiel des peintures et des hiéroglyphes, ce qui, nous le verrons plus loin, est, après tout, possible.

Quand on feuillette leurs grands livres, notamment ce fameux _Livre des Morts_, dont les premiers textes remontent au temps des pyramides, ce livre au titre fatidique et qui semble promettre la clef de la vie d’outre-tombe, on éprouve à peu près la même déception que lorsqu’on visite leurs hypogées et leurs temples. C’était pourtant, à leurs yeux, le livre par excellence, celui qui manifestement renfermait tout ce qu’ils savaient au sujet de l’au-delà. Ses fragments sacrés recouvrent les murs de toutes les tombes, les parois de tous les sarcophages et jusqu’aux bandelettes qui emmaillotent les momies. Il était le guide, le _vade-mecum_, le gardien, le protecteur, le défenseur, le talisman, l’espoir suprême de tous les morts. En réalité, n’était le chapitre consacré au jugement du cœur qui apporte, dans la nuit de ces temps presque préhistoriques, une très haute idée morale, puisque, pour la première fois peut-être en ce monde, il met en scène le drame de la conscience humaine et de la déification de l’âme, le livre tient si peu ses promesses, qu’avec plus d’inquiétude encore qu’à propos des autres hiéroglyphes sépulcraux, on se demande si on en a réellement saisi le sens. «Ce n’est pas que la grammaire nous arrête, dit l’un de nos meilleurs égyptologues; elle est en général fort simple, le sens des mots est connu, et cependant il arrive souvent qu’une phrase dont la traduction est aisée nous présente une idée bizarre qui a l’air d’une puérilité, pour ne pas dire d’une sottise. Nous pouvons être certains qu’il n’en était pas ainsi pour les anciens Égyptiens. Sous ce langage étrange et qui, à première vue nous ferait sourire, se cachent peut-être des vérités élémentaires, et des idées de la plus grande simplicité. Nous ne les avons pas découvertes, parce que nous ne savons pas encore assez bien comment les Égyptiens rendaient les idées abstraites. Évidemment par des métaphores, et jusqu’à ce que nous en ayons trouvé la clef, nous sommes obligés de nous en tenir au sens littéral, qui peut nous induire en erreur, ou nous laisser ignorer le sens vrai, le sens figuré d’une expression prise dans ce qui frappe les sens ou dans le monde matériel. Aussi la traduction du _Livre des Morts_, comme celle du _Livre des Pyramides_, n’est encore que provisoire à bien des égards, car pourtant nous en avons acquis l’intelligence générale[2].»

[2] E. Naville. _La Religion des Anciens Égyptiens_, pp. 146-147.

C’est une remarque analogue à celle que les grands traducteurs des Védas, Grassmann, Roth et Bergaigne, entre autres, font à propos des textes sanscrits. Nous n’avons donc pas le droit de juger sans appel les livres sacrés des deux plus vieilles religions de ce monde, parce que nous ne sommes pas sûrs de les comprendre intégralement.

Pour ce qui concerne ceux de l’Égypte, on n’ignore pas que c’est la célèbre pierre de Rosette, découverte en 1799, qui, grâce à son triple texte en caractères hiératiques, démotiques et grecs, a fourni à Champollion et à ses successeurs, la clef de toutes les inscriptions hiéroglyphiques. Mais il conviendrait de ne pas perdre de vue que cette pierre date des Ptolémées, c’est-à-dire d’une époque où l’Égypte Pharaonique, la véritable Égypte, était morte depuis longtemps. C’est du reste pour cette raison que, dans ces notes, je ne parle pas des temples de Denderah et de Philæ, qui comptent parmi les plus beaux et les mieux conservés, mais appartiennent à une Égypte posthume, à une Égypte sans âme, factice et théâtrale, qui n’a plus rien à nous apprendre et rabâche infatigablement ce qu’elle ne comprend plus. Déjà, sous la XXVe dynastie, environ cinq siècles avant notre ère, la conquête persane avait porté à la puissance sacerdotale, qui était la conscience du pays, un coup dont elle ne se releva pas. Trois cent cinquante ans plus tard, lors de la seconde invasion, sous le règne de Nektanébos, les temples furent pillés, et les prêtres qui étaient l’élément nationaliste et, depuis la XXIe dynastie, les véritables souverains, massacrés ou déportés. Or, c’étaient les prêtres seuls qui détenaient le sens secret de l’écriture hiéroglyphique, et, les prêtres du temps des Ptolémées, n’étant apparemment que des usurpateurs non initiés, ne pouvaient donner à des signes qu’ils maniaient sans en comprendre toutes les significations, un sens qu’ils ne connaissaient point. Il est donc fort possible que cette fameuse clef de Rosette n’ouvre qu’une très petite porte qui ne donne accès qu’à des constatations matérielles et que Champollion et ses continuateurs aient traduit des milliers de textes sans rencontrer une seule fois la pensée réelle, la pensée profonde des anciens prêtres. Voilà pourquoi l’on peut dire, à plus forte raison encore que ne l’affirmait Naville, que l’interprétation des hiéroglyphes n’est que provisoire.