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Part 4

L’atmosphère intellectuelle et morale, même autour des trônes, on le voit, ne monte pas très haut. Elle s’arrête fort au-dessous des cimes qu’elle atteignit dans l’Inde ou la Perse d’autrefois. Elle flotte presque à ras du sol et s’élève difficilement au-dessus de l’existence de tous les jours. On la sent un peu épaisse, un peu étouffante, comme le climat, comme devait l’être toute la vie de l’Égypte. Somme toute, l’Égyptien semble avoir été une sorte de bourgeois plus pratique, plus actif, plus industrieux que l’Oriental d’aujourd’hui. Brûlé plutôt qu’amolli par le soleil, il est plus Chinois et plus Européen que proprement Asiatique ou Africain. Fastueux dans ses palais et surtout dans ses tombeaux et dans ses temples, il se révèle plutôt économe, terre à terre, formaliste, presque bureaucratique dans le privé. Il est du reste beaucoup moins austère que ne le feraient croire les milliers d’images qui le représentent sans cesse environné de mânes et de dieux, accomplissant des gestes rituels et solennels dans des cérémonies religieuses ou funèbres. Il ne cache pas ses plaisirs qui pour lui ne sont pas des vices. Il n’est ni hypocrite ni pudibond. Il aime les femmes, le vin et surtout la bière, la boisson nationale qu’on prépare au jour le jour, en même temps que le pain. Il la boit dans les kiosques ou à l’ombre des treilles, en jouant aux dames ou en écoutant de la musique, au bord du petit lac qui orne tout jardin, en compagnie de belles filles vêtues de gazes si légères qu’elles sont «comme de l’air tissé». Il considère comme un devoir d’épouser, à l’exemple de ses dieux, une de ses sœurs; et si ces mariages incestueux, répétés durant des milliers d’années, n’ont pas éteint ou épuisé la race, n’est-ce pas la preuve que nos préjugés contre les unions consanguines ne sont peut-être pas scientifiquement confirmés?

Il est certain qu’il n’avait pas, au point de vue de la morale sexuelle, les mêmes idées que nous. Comme le fait remarquer Maspéro, «les mœurs étaient faciles en Égypte. Mûre d’une maturité précoce, l’Égyptienne vivait dans un monde où les lois et les coutumes semblaient conspirer à développer ses ardeurs natives. Enfant, elle jouait nue avec ses frères nus; femme, la mode lui mettait la gorge au vent et l’habillait d’étoffes transparentes qui la laissaient nue sous le regard des hommes. A la ville, les servantes qui l’entouraient d’ordinaire et qui se pressaient autour de son mari ou de ses hôtes, se contentaient pour vêtement d’une étroite ceinture serrée sur la hanche; à la campagne, les paysans de ses domaines se débarrassaient de leur pagne pour travailler. La religion et les cérémonies du culte attiraient son attention sur des formes obscènes de la divinité, et l’écriture elle-même étalait à ses yeux des images impudiques. Lorsqu’on lui parlait d’amour, elle n’avait pas, comme la jeune fille moderne, la rêverie de l’amour idéal, mais l’image nette et précise de l’amour physique. Il suffisait à peu près qu’une Égyptienne conçût l’idée de l’adultère pour qu’elle cherchât à le consommer sur-le-champ; mais y avait-il en Égypte plus de femmes qu’ailleurs à concevoir l’idée de l’adultère[7]?»

[7] G. Maspéro. _Op. cit._, _Introduction_, pp. XLVI-XLVII.

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Sans pouvoir répondre à la question malicieuse du grand égyptologue, rappelons-nous l’histoire de Joseph et de la femme de Putiphar à laquelle fait exactement pendant l’aventure d’Anoupou, dans _Le conte des deux frères_, qui date de la XIXe dynastie.

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Quant à la prostitution, ils l’envisageaient aussi d’autre façon. Le Pharaon, dans _Le conte de Rhampsinite_, prostitue sa fille pour connaître le nom du larron qui lui a dérobé ses trésors. Chéops fait de même afin de se procurer l’argent nécessaire à l’achèvement de sa pyramide; l’épouse divine de Baïti consent à trahir son mari en échange de quelques bijoux et à devenir la favorite du roi; et Thouboui, dans _L’aventure de Satni-Khamoïs avec les momies_, se livre à Satni, après le paiement du prix convenu. Aucun des narrateurs ne blâme ou ne s’étonne. Il est vrai qu’il s’agit ici de contes populaires; mais ils reflètent peut-être mieux qu’un document strictement historique l’esprit du temps où ils furent écrits.

Du reste, malgré ces divergences, l’Égyptien est élevé dans l’amour de la justice et surtout de la vérité qui domine toute sa morale. Pour lui, le vrai et le juste se confondent à tel point qu’il n’a qu’un seul mot pour les exprimer, de même qu’il n’en a qu’un pour le mensonge et le mal. «Dis le vrai, fais le vrai, fais ce qui est conforme au vrai, parce que la vérité est puissante, parce qu’elle est grande, parce qu’elle est durable; et lorsqu’on trouve ses limites, on atteint la béatitude[8]», lui répète-t-on dès l’enfance; ce qui ne l’empêche pas d’être assez fourbe, car même après sa mort il ment effrontément à ses dieux et les «bluffe» sans vergogne, comme si la vie d’outre-tombe était une partie de poker. Très positif, passablement «dessalé», comme on dirait aujourd’hui, il garde dans son esprit et dans son cœur de vastes régions naïves et puériles. Obsédé par l’idée du sépulcre, il est resté une sorte de grand enfant excessivement sérieux. Il croit aveuglément tout ce que lui affirment ses prêtres; et Dieu sait si ceux-ci abusent de sa crédulité! A côté de sa petite existence quotidienne, il a besoin d’une vie imaginaire énorme, compliquée, redoutable et fantastique. Il se crée des fantômes effrayants et des milliers de monstres invraisemblables; il divinise tout ce qui l’entoure et finalement sa propre âme, et voit immense, fabuleux et déraisonnable dès qu’il s’agit de ses dieux.

[8] G. Maspéro. _Op. cit._, p. 67.

Il évolue très lentement. Comme pour la Chine, à laquelle l’Égypte ressemble sous tant de rapports, on se trouve tout d’un coup, au début de l’histoire, en présence d’une civilisation toute faite, dont on ne découvre pas l’origine, et qui, dans la suite des temps, ne bouge presque plus. Il s’écoule plus de vingt-cinq siècles des pyramides de Sakkarah à la domination gréco-romaine; et dès les premiers jours, toute la théologie, tout ce qui se rapporte à la vie d’outre-tombe, toutes les croyances populaires, toute l’imagerie religieuse, tous les rites funéraires sont fixés. La vie politique, la vie agricole, les instruments aratoires, les chars, les barques, les engins, les outils restent fidèles aux types primitifs. Seule l’architecture, au bout de mille ans, va lentement, pesamment, des pyramides du Delta aux colonnades de Karnak. Encore ne peut-on dire qu’elle se transforme; elle sort simplement de l’ombre pyramidale pour s’épanouir au grand jour. Durant près de trois mille ans, non seulement dans les grands domaines de la religion, de la morale et de l’art, on n’avance presque pas, mais parfois on recule. On répète si souvent les mêmes choses qu’à force de les ressasser on finit par les altérer, les déformer, les aveulir, les vulgariser. La religion tourne à la sorcellerie, la sculpture devient conventionnelle et s’industrialise, les formules magiques se substituent aux jugements de la conscience. C’est seulement sous le Nouvel Empire, un millier d’années avant J.-C., qu’on remarque, en morale, une sorte de mouvement vers les hauteurs, une réaction de la conscience vers la justice et le devoir. Mais il est douteux que ce soit une innovation ou un progrès; c’est plutôt un réveil, un retour aux vertus d’autrefois.

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Cette civilisation dont nous venons d’esquisser quelques traits, encore que fussent assez médiocres les vertus qui la soutenaient, subsista plus de quatre mille ans. C’est la plus longue, avec celle de la Chine, que l’histoire ait connue. Durant quarante siècles, alors que tout, autour d’elle, dans le reste du monde, n’était que barbarie, vols, brigandages, incendies, massacres et chaos monstrueux, elle assura aux hommes qui en jouissaient une sécurité, une tranquillité, un bien-être, un bonheur de vivre que des peuples modernes, comptés parmi les plus heureux, pourraient leur envier.

Quelles forces la maintinrent? Évidemment et tout d’abord, l’oligarchie sacerdotale qui la gouvernait; oligarchie de penseurs et de savants qui gardaient jalousement leurs secrets et que couronnait une monarchie non pas seulement de droit divin, mais strictement divine, c’est-à-dire dont le monarque n’était pas le représentant de Dieu sur la terre, mais Dieu même, Dieu dès avant la naissance, Dieu à tel point que personne, à commencer par lui-même, ne doutait un instant de sa divinité, Dieu si sincèrement, si profondément convaincu qu’il adorait sa propre image, redoutait sa propre puissance et se prosternait devant soi.

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Mais d’autres peuples eurent des oligarchies intelligentes, des rois qui se croyaient dieux, et ne vécurent pas longtemps. Il y avait, chez le peuple égyptien, comme chez le chinois, à côté de cette autorité divine qui, de la base au sommet, stabilisait l’édifice social, une force conservatrice plus humble, mais bien plus efficace, parce qu’elle imprégnait, ou plutôt saturait tout l’organisme: c’est l’obsession de la mort et le culte du cadavre. Il est assez étrange que partout où s’installe, où l’emporte la pensée de la mort, la vie s’agrippe, s’épanouit, s’intensifie, se multiplie. Les deux civilisations les plus durables, les plus tranquilles, les plus stables dont nous ayons entendu parler, eurent pour idéal un cercueil. Serait-ce l’idéal qui convient le mieux à l’humanité? L’idéal du bonheur matériel, à quelque félicité qu’il conduise, n’a jamais satisfait personne; il détruit plus vite qu’il n’édifie et n’aboutit qu’à des catastrophes. L’idéal spirituel des grandes religions passe à des hauteurs où bien peu de regards le découvrent. Mais l’humble idéal d’une vie et d’une demeure posthumes, à peu près pareilles à celles que l’on devra quitter, mais dont on n’entrevoit pas la fin, est un rêve que tout homme peut faire, que tout homme peut comprendre. S’il faut en croire les expériences et les constatations encore discutables de nos métapsychistes, peut-être, de tous ceux qu’on a préconisés, est-il le moins aventuré, le seul qui ait une petite chance de se réaliser; de même que l’antique religion des Pharaons, malgré ses dehors fantastiques et parfois grotesques, était au fond très raisonnable et, par-dessus les bizarreries et les puérilités concédées à l’imbécillité du nombre, rejoignait les grandes hypothèses. En tout cas, cet idéal accessible transposait l’existence sur un plan où le temps, les bonheurs et les malheurs des jours peuvent encore la frôler, mais ne la blessent plus sérieusement. Il canalise les illusions, les aspirations, les déceptions et les ambitions dangereuses. Il équilibre l’imagination. Il guide les yeux vers un au-delà où ils ne s’égarent plus. Il enseigne l’attente, la patience, la résignation. Il donne à la vie une raison d’être qui l’élargit sans la dissoudre dans l’infini et un but qu’elle est sûre de ne pas manquer.

FIN