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Part 1

Au lecteur

Andrée Viollis (1870-1950) est une journaliste et écrivaine française, figure marquante du journalisme d'investigation et du grand reportage, correspondante de guerre. (Wikipedia)

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Lord Northcliffe

ANDRÉE VIOLLIS

Lord Northcliffe

[Illustration]

PARIS LIBRAIRIE BERNARD GRASSET 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

MCMXIX

LORD NORTHCLIFFE

_Une force de la nature... ou de la science_

Dans un salon où se trouvaient réunis plusieurs représentants des Alliés, un Français, rare survivant de cette faune aujourd'hui disparue qui ne voulait rien connaître en dehors de l'enceinte des fortifications parisiennes, demandait tout à coup:

--Mais qui est donc ce lord Northcliffe?

--Northcliffe? répondit laconiquement un Américain, c'est la puissance de l'Angleterre...!

Homme d'affaires, homme d'action, homme de pensée, le tout à un degré éminent, exerçant une profonde influence sur l'opinion du monde par les nombreux et puissants journaux qu'il dirige, ayant refusé plusieurs portefeuilles pour garder son indépendance, et résolu de mener la guerre jusqu'à la victoire indiscutable et totale, veillant maintenant sur la paix en vigie impérieuse et tenace, lord Northcliffe occupe, en effet, une situation unique.

Il est non seulement une des personnalités les plus connues de notre temps, mais une des plus discutées. Il emplit l'Empire britannique de son nom. Qu'on ouvre un journal, une revue, il est question de lui; qu'on assiste aux débats de la Chambre, à un meeting, à un congrès, encore lui; qu'on entre même dans un théâtre, toujours lui. Dans une pièce du populaire Barrie, jouée l'autre hiver, un certain lord Times apparaît de temps à autre, comme un diable sort d'une boîte, et crie d'un ton impérieux: «_It must be done!_ Il faut que cela se fasse!...» Un beau jour, Horatio Bottomley, directeur d'une revue tapageuse, le _John Bull_, faisait promener à travers Londres de grands placards sur lesquels on lisait: «_Northcliffe sends for the king._ Northcliffe envoie chercher le roi...» Si on cause paisiblement entre amis et qu'on cite son nom, le débat se passionne, s'enflamme, on attaque et on défend, on exalte et on injurie, on se lance à la tête épithètes et arguments:--«C'est un ambitieux sans scrupules, un dictateur!--Les forts doivent gouverner!--C'est un esprit changeant, une imagination déréglée!--Un admirable prophète, un génie constructeur!--Un jaune!--Le courage le plus indomptable!--Le plus impudent!--Un patriote, en tous cas!...» A ces mots, la dispute s'apaise, l'accord s'établit. Amis et ennemis s'entendent sur ce point: «C'est un patriote, c'est l'homme qui a prédit la guerre, l'homme qui a voulu la victoire et l'a eue...»

Il faut le connaître pour comprendre le secret de l'empire qu'il exerce, de l'agitation qu'il soulève.

Vous avez vu des tanks? Quand une de ces machines formidables en même temps que prodigieusement intelligentes s'en va droit son chemin, sûrement, inéluctablement, qu'elle broie les réseaux de fil de fer, écrase les sacs de terre, déracine les arbres, enjambe les fossés et les tranchées, renverse tous les obstacles avec un paisible, un effroyable dédain, on sent que rien ne pourra l'arrêter. Telle est à peu près l'impression que donne à première vue lord Northcliffe. C'est une force de la nature--ou de la science.

Quand il est présent, on ne voit, on n'entend que lui. Il semble, sans effort et comme naturellement, absorber tout l'air respirable. Je le revois tel qu'il m'apparut pour la première fois dans son cabinet du _Times_, debout devant la monumentale cheminée aux flammes vives, la tête rejetée en arrière sur son cou de lutteur, les épaules carrées, les poings derrière le dos, sa haute taille solide tendue dans une attitude de défi. De profil, les traits sont nets, dessinés d'un seul jet pur et hardi; de face, ils se ramassent en un ovale d'une structure massive, à la mâchoire puissante et obstinée: le profil de Napoléon dans la face de John Bull. Ses yeux gris bleu, au regard vif qui parcourt, note et saisit, se fixent parfois violemment avec l'éclat dur d'un trait d'acier.

Le voici qui se promène de long en large; il s'assied, il se lève, se penche vers une table, consulte une carte, un livre, saisit son téléphone, lance un ordre, prend une note, le tout en une minute. Et il parle. Des phrases pressées, explosives, chargées de faits et d'idées, se succèdent en brefs éclairs. Mais plus souvent il écoute, se bornant à diriger l'entretien par des questions rapides, brusques qui précisent la pensée, la pressent, en font jaillir le suc essentiel. Parfois quand il s'anime ou s'irrite--cela lui arrive!--ses lèvres se tordent sur les mots et les lancent brusquement avec cette crispation de la main qui jette une bombe. Les yeux noircissent. La figure rougit. Mais tout à coup il se laisse tomber dans un fauteuil avec une aisance abandonnée, il rit, il plaisante,--humour britannique ou boutade celte--et ses traits prennent une expression presque enfantine de gaîté, d'amicale confiance. Il peut être dur, il sait être bon. Mais c'est par dessus tout un combatif, une volonté inspiratrice, un semeur de pensées et d'action,--un animateur, comme on dit en Italie. Et sa vie,--la vie d'un homme qui s'est fait lui-même,--constitue une leçon unique de travail, de persévérance, d'énergie.

_La famille Harmsworth_

Alfred, Charles, William Harmsworth, vicomte Northcliffe, naquit en Irlande, en 1865, d'un père anglais, avocat du Middle Temple à Londres, mais à cette époque inscrit au barreau de Dublin, lettré délicat dont il tient ses dons d'orateur et ses aptitudes littéraires, et d'une mère irlandaise qui avait dans les veines du sang écossais. Il doit à l'élément celte sa fougue audacieuse, son caractère généreux et violent par saccades, son bel optimisme rebondissant; à l'élément anglo-saxon, sa lucidité réfléchie, sa redoutable et inflexible ténacité.

Une photographie le représentée l'âge d'un an sur les genoux de sa mère. La tête posée droite et fière sur les épaules menues, le front bombé, étonnamment large et haut, mais surtout le regard des prunelles limpidement ouvertes sur le monde, avec une expression à la fois pensive et ravie, sont étrangement suggestifs. De la mère, on ne voit sous des cheveux en bandeaux que le front au beau modelé, le profil tendrement incliné et le geste de deux mains qui enveloppent d'une caresse protectrice le corps allongé et nu de son premier-né. On sent qu'elle n'est là que pour lui. S'aperçoit-elle même qu'elle s'efface? C'est qu'elle fut mère avant tout, une mère admirable.

Elle eut treize enfants, que, restée veuve de bonne heure elle sut élever avec une énergie pleine de douceur et qui entourent maintenant sa vieillesse d'un culte fait d'amour et de gratitude. Elle est la seule femme au monde qui ait quatre fils au Parlement: deux à la Chambre des Lords, Lord Northcliffe et Lord Rothermere qui, ministre de l'Aviation, organisa si brillamment l'Etat-major de l'air et effectua la délicate fusion de l'aviation militaire et navale; deux à la Chambre des Communes, dont l'un, Sir Leicester Harmsworth, recevait dernièrement le titre de baronet, tandis que l'autre, Cecil Harmsworth, secrétaire parlementaire de M. Lloyd George, fut chargé de diriger pendant la guerre l'industrie de la pêche, si importante en Angleterre.

Lord Northcliffe, parlant de sa mère, décrivait cette vie d'ordre équilibré, de simple activité et tout l'intérêt, toute la part que, malgré son âge, elle prend à la guerre et aux œuvres de guerre.

--Elle est aussi intellectuellement active qu'une femme de trente ans, _my very wonderful mother!_ concluait-il avec émotion.

Où qu'il se trouve, et Dieu sait s'il a voyagé, lord Northcliffe écrit ou télégraphie chaque jour à sa mère. Quand il est en Angleterre, malgré la tâche écrasante à laquelle il doit suffire, il s'efforce de lui consacrer au moins une journée par semaine. Elle est restée le lien vivant et l'âme de cette famille où frères et sœurs s'aiment et s'épaulent avec une solidarité dans l'affection plus rare en Angleterre que chez nous, car le cercle du foyer y est moins étroit. Quand on étudie la vie d'un homme célèbre: «Cherchez la mère», devrait-on dire. Dans le cas de lord Northcliffe, on cherche et on trouve.

_Un journaliste de 15 ans_

Il quitta l'Irlande dès sa première enfance, son père étant venu s'installer à Londres, dans un de ces grands faubourgs où des kilomètres de cottages vêtus de lierre et de vigne vierge s'alignent au milieu de jardins verts. Il y a encore des gens à Hampstead qui se souviennent des jeunes Harmsworth, garçons robustes, joyeux, bruyants, très sportifs, qui jouaient au foot-ball et à la raquette, vagabondaient à travers la campagne et fréquentaient une école secondaire du voisinage, analogue à nos lycées. Alfred Harmsworth n'a rien du fort en thème et devait étouffer dans l'atmosphère confinée d'une classe. C'est la vie qu'il fallait comme livre à ce jeune esprit curieux, impatient, avide d'émotions et d'action. Mais comme il avait également le goût de penser et d'écrire, le journalisme lui sembla réaliser ce double idéal. Ce fut une vocation précoce, irrésistible, à laquelle il sut rester fidèle. Il aima toujours passionnément son métier. Peut-être est-ce le secret profond de sa force et de son succès.

Il ne trouva guère d'encouragement autour de lui. Son père, soucieux de le voir s'engager dans les sentiers risqués de l'aventure, le suppliait de revenir à la grande route du barreau. «Mais il ne m'apparaissait pas, a dit lord Northcliffe, que l'étude du droit, l'existence d'un homme de loi et tous les délais qu'infligent les pratiques chicanières de la basoche soient des concomitants nécessaires d'initiative, d'énergie, d'action et de décision.» Deux journalistes connus, dont l'un, sir William Hardman, était un ami de son père, et l'autre, G.-A. Sala, après quarante ans d'expérience, un vieux cheval de retour de la presse, s'efforcèrent mais en vain de le détourner de sa vocation. Rien n'y fit. Etant encore au collège, il avait fondé et dirigé le magazine de l'école, si bien que la rédaction, l'impression, la correction des épreuves n'avaient dès cette époque plus de mystère pour lui. Il se faufilait dans les salles de rédaction et d'imprimerie afin d'en renifler l'odeur d'encre fraîche et de papier, aussi enivrante à ses narines que les senteurs du goudron pour les futurs marins. A peine âgé de seize ans, il écrivait déjà de ci de là, en franc-tireur. Un vieil Ecossais sagace, plein de perception, M. James Henderson, qui possédait plusieurs publications hebdomadaires dont un magazine pour la jeunesse, _The Young Folk's Budget_, montra son flair en se faisant le parrain en journalisme de l'adolescent auquel il ouvrit à la fois ses colonnes et sa maison. Tandis que la plupart des directeurs de journaux se retranchaient dans l'auguste solitude de leur tour d'ivoire, dressée très haut au-dessus de l'humble foule de leurs collaborateurs, celui-ci les recevait familièrement à sa table et c'est par lui qu'Alfred Harmsworth s'immisça dans les cercles littéraires et connut plusieurs écrivains célèbres, dont le grand Robert-Louis Stevenson. A dix-sept ans, il était nommé secrétaire de la rédaction d'un hebdomadaire, _Youth_, où il put prendre une première idée des rouages intérieurs d'une publication. Entre temps il continuait à faire avec une hardiesse tenace ce qu'il appelait «des attaques brusquées contre les fortifications hérissées de fil de fer barbelé des grands quotidiens du matin et du soir». Ses raids étaient souvent couronnés de succès. Mais il garde une gratitude toute particulière à un M. Greenwood, rédacteur en chef de la _Saint-James's Gazette_ qui, dit-il, «lui fit beaucoup de bien en refusant la plupart des articles qu'il lui apportait». Aux natures de cette trempe, un échec est un coup d'éperon.

En outre et surtout, Alfred Harmsworth promenait sur les choses et les gens son jeune regard aigu d'Indien sur le sentier de la guerre, notant, comparant, critiquant avec une impitoyable lucidité, emmagasinant faits et documents dans la mémoire la plus vaste et la plus fidèle qui soit; et déjà au creuset de cet esprit créateur s'élaborait le plan de ses futures entreprises.

Le hasard d'un secrétariat qui lui valut ses premiers voyages sur le Continent vint encore l'enrichir d'expériences nouvelles: il y acquit le germe de ses connaissances si profondes sur l'âme, la politique, les mouvements économiques et sociaux des peuples de l'Europe.

«Quand des parents viennent me demander comment leurs fils devraient se préparer au journalisme, a écrit lord Northcliffe, je réponds invariablement: «La meilleure instruction possible, la connaissance du français et une période d'initiation dans un journal de province.»

_Directeur de journal à 20 ans_

Cette initiation, une chance malheureuse allait la fournir au jeune Harmsworth: les docteurs durent lui interdire le séjour de Londres. Car il faut le noter ici: cet homme à l'allure robuste, ce travailleur acharné, ce lutteur a toujours eu une santé fort délicate qui vint à tout instant l'entraver et dont il ne put s'accommoder que par des miracles de volonté et la plus prudente sagesse dans la conduite et l'équilibre de son existence quotidienne. «Ah! si du moins j'avais eu une belle santé!...» ai-je entendu soupirer plus d'un raté ou d'un aigri. Lord Northcliffe eut encore cet obstacle à surmonter. Il le vainquit.

Vers cette même époque, il avait eu la douleur de perdre son père; étant l'aîné, il devenait chef de famille avec toutes les responsabilités que ce titre entraîne. Il les chargea vaillamment sur ses épaules et à l'âge de vingt ans environ quitta Londres pour diriger un journal dans la ville de Coventry.

«Dans les vastes organisations que sont les journaux des grandes cités comme Londres, New-York ou Paris, continue lord Northcliffe, le néophyte doit en vérité ouvrir des yeux bien grands pour arriver à comprendre l'ensemble de ces organisations; mais dans un journal de province où le secrétaire de la rédaction et les rédacteurs sont en contact étroit et quotidien, où le même homme peut avoir à jouer simultanément plusieurs rôles, où propriétaire, directeur, typographes, reporters et articliers doivent être constamment associés, il est aisé d'embrasser dans son entier le mécanisme d'un journal.»

Il pénétrait donc bientôt tous les secrets de cette officine mystérieuse et compliquée.

C'est à Coventry également que parut le numéro initial d'_Answers_, la première publication qu'organisa Alfred Harmsworth. Il n'avait pas vingt-trois ans. C'était une revue hebdomadaire dont les demandes formulées par les lecteurs et les réponses qu'on leur donnait formaient l'intérêt principal.

Elle végétait quand le jeune directeur l'acheta pour lui insuffler la vie ardente qui galvanisait tout ce qu'il touchait. Il la rédigeait presqu'entière à lui seul, articles de tête, variétés, nouvelles, mots d'esprit et jusqu'aux annonces avec une verve jaillissante et drue et la plus ingénieuse entente de ce que désirait le public. Un habile système de concours et de primes, lancé avec une audace qui aurait pu paraître téméraire si elle ne s'était appuyée sur une intuition géniale du pouvoir de la réclame et le sens psychologique le plus avisé, vint assurer le succès. Les murs se couvrirent d'affiches éclatantes, les abonnements affluèrent avec une abondance qui touchait au scandale, des légendes prestigieuses se formèrent. Et tout ce tintamarre, tout ce bouleversement prenaient leur source dans un tout petit bureau où travaillaient nuit et jour une poignée de jeunes et hardis lurons.

_Lady Northcliffe_

Pourtant la partie était loin d'être gagnée. Tout pouvait encore s'effondrer. Et c'est ce moment-là qu'Alfred Harmsworth choisit pour se marier. Mariage d'amour, naturellement. Les esprits timorés de chez nous qui n'admettent le mariage que comme un troc entre le «sac» obligatoire de la jeune fille et la «situation assise» du jeune homme--qui d'ordinaire a laissé en route sa jeunesse, ses illusions et ses cheveux--ces faux prophètes auraient levé les bras au ciel, en criant à la folie. En réalité, Alfred Harmsworth, en cette occasion comme en tant d'autres, montra la sagesse prudente et prévoyante qui, sous un bouillonnement apparent et les dehors d'une généreuse imprudence, forme le véritable fond de sa nature, détermine toutes ses actions, explique son succès. En même temps que le bonheur intime, il donnait à sa vie un but, lui ajoutait le plus puissant levier d'énergie. Et il apportait toute la jeunesse de son cœur à celle qu'il avait choisie.

De l'avis de tous ceux qui la connaissent en France comme en Angleterre, lady Northcliffe, avec la beauté que connaissent seules les Anglaises quand elles veulent bien s'y mettre, possède un rayonnement de bonté, de charme et d'harmonieuse intelligence auquel personne n'échappe. Elle tient avec un tact parfait un rôle social très lourd, elle resta toujours la compagne idéale que rêve tout homme d'action, à la fois épouse et associée.

Lady Northcliffe est l'une des organisatrices de ce _British fund_ de la Croix-Rouge qui a su réunir un nombre prodigieux de millions dont ont bénéficié tant de nos ambulances et de nos hôpitaux; elle a fondé et entretient à Londres depuis août 1914 un hôpital militaire et s'en occupe elle-même avec un dévouement actif. On trouve son nom et son appui dans nombre d'œuvres de guerre.

Pour son mariage, comme dans la plupart des occasions de sa vie, lord Northcliffe eut beaucoup de chance. Ou plutôt, ce qui est bien différent, par sa clairvoyance et son courage, il sut faire sa chance et créer son bonheur.

_Alfred le Grand_

Les années qui suivirent furent parmi les plus dures comme effort et comme travail, des plus décisives aussi; Harmsworth commençait à être célèbre au delà même de _Fleet Street_, la rue des journalistes, où on le connaissait sous le nom d'Alfred le Grand. Un reporter américain qui fit sa connaissance à cette époque conte comment il trouva dans une pièce étroite et encombrée un beau garçon robuste, si jeune d'aspect qu'il semblait à peine sorti de l'adolescence; celui-ci le reçut avec une familiarité cordiale et de suite l'assaillit de questions sur l'état de la presse en Amérique, l'organisation des journaux, leurs bénéfices, les chances d'avenir qu'y avait un écrivain professionnel, les salaires qu'il recevait, donnant en retour les mêmes renseignements sur l'Angleterre. Puis il parla de lui-même, de ses projets, de ses rêves avec une franchise pleine de simplicité. Bientôt il attirait dans son sillon le jeune Américain, exerçait sur lui la même fascination dominatrice que sur tous ceux qui l'approchent, réclamait sa collaboration pour des travaux pressés, et lui faisait corriger des épreuves; puis il l'entraînait le soir à travers les rues de Londres, le long de la Tamise voilée d'une brume vivante que piquent des points rouges. Le reporter yankee a conté--est-ce une légende?--qu'une nuit passant devant la noble masse de Westminster: «J'y entrerai un jour, dit Alfred Harmsworth; mais ajouta-t-il pensivement, je ne sais pas encore si ce sera à la Chambre des Lords ou à la Chambre des Communes.»

Une autre fois, en face des bureaux du _Times_: «Drôle de vieille maison et si typique de l'Angleterre traditionaliste! Si j'en prends la direction, je me garderai bien de changer son caractère!»

Paroles prophétiques, d'apparence présomptueuse dans la bouche d'un jeune inconnu mais qui, réalisées avec une foudroyante rapidité, prouvent qu'Alfred Harmsworth sut toujours sans dévier marcher jusqu'à son but. Ambition? Certes, mais nulle vanité. Une force qui a conscience d'elle-même et s'exprime, sans embarras comme sans réticences...

Il multipliait alors et lançait sans cesse de nouveaux hebdomadaires. A vingt-cinq ans il en tirait un revenu annuel de 1.250.000 francs. Ses ennemis prétendent qu'à cette époque il se faisait l'esclave du public, le flattant, s'abaissant au niveau de l'âme populaire. Qu'y a-t-il de vrai dans cette allégation? Outre que lord Northcliffe a toujours cru au bon sens et à l'intuition de la foule, il forgeait l'instrument qui allait lui permettre de dominer et d'entraîner l'opinion publique, de la pétrir dans ses poings de lutteur, de la marquer à son empreinte.

Il avait associé à sa fortune son frère, lord Rothermere, qui se montra le plus remarquable des administrateurs. On assure que lorsqu'Alfred émettait une de ses idées hardies et brillantes, Harold, de la pointe de son crayon, la traduisait aussitôt en chiffres. C'était la pierre de touche.

En 1894, M. Kennedy Jones, écrivain et membre du Parlement notoire qui fut longtemps leur collaborateur, venait proposer aux deux frères de risquer 625.000 francs pour l'achat de l'_Evening News_. C'était un journal conservateur fort malchanceux, la Cendrillon de _Fleet-Street_, et qui avait gâché tant de millions avec si peu de gloire que les loustics de la presse radicale s'amusaient à en vendre pour quelques sous les actions au boisseau.

Les Harmsworth acceptèrent le défi: «Je me souviens, écrit lord Northcliffe, qu'après une rude journée de travail passée à diriger, administrer et rédiger nos périodiques, nous allions tous les soirs, mon frère et moi, retrouver M. Jones dans le bâtiment croulant de _Whitefriars Street_ pour chercher de quelles maladies souffrait l'_Evening News_. Nos efforts combinés parvinrent à les trouver. Il y en avait deux principales: manque de suite dans la conduite du journal, manque de contrôle administratif. En quelques mois, nous eûmes rétabli le journal dans la confiance et l'estime du public et nous commencions à étudier mon projet si longuement chéri d'un journal du matin.»

Le _Daily Mail_

Depuis longtemps, en effet, Alfred Harmsworth portait ce journal dans son cœur, dans son cerveau; sa naissance fut une joie laborieuse, il est demeuré son enfant préféré, «celui en qui il met toutes ses complaisances».

Lord Northcliffe a relaté lui-même les péripéties qui marquèrent les débuts du _Daily Mail_.

«Officiellement, dit-il, le _Daily Mail_ fut lancé le 4 mai 1896, mais en réalité, sa conception datait de plusieurs années. Tandis que, franc-tireur du journalisme à Londres, je collaborais à plusieurs des quotidiens du matin et du soir, entre les âges de dix-sept et vingt ans, la vie me convainquit que la mollesse de leur direction, les compartiments d'air comprimé qui en séparaient les divers services et la tranquillité complaisante qui y régnait nécessitaient un sérieux réveil... Je m'aperçus, en fréquentant les bureaux de ces journaux, que leur organisation était construite de telle sorte qu'il était matériellement impossible de faire parvenir une idée jusqu'au grand chef...

«Le _Times_ continuait son existence mystérieuse dans la solitude de son île de _Printing House Square_; le _Daily Telegraph_, sa paisible rivalité avec le _Standard_; le _Morning Post_ se tenait dédaigneusement à l'écart; le _Daily News_, politique et littéraire, n'était que l'organe du parti radical, et le _Daily Chronicle_, sous Massingham, le plus brillant et le plus entreprenant de la bande... J'espère ne pas offenser mes amis de ces grands quotidiens en leur disant que leur manque d'initiative et leur aveugle soumission à l'esprit de parti étaient une invitation directe à l'assaut que leur livra le _Daily Mail_...»

La bataille avait été longuement préparée. Des numéros d'essai parurent à blanc pendant plusieurs mois avant le 4 mai et, comme la plupart des succès, la réussite foudroyante du _Daily Mail_ provint de la combinaison d'une chance heureuse qui était l'inertie des journaux de Londres et d'une préparation qui ne laissait rien au hasard. «Alors que le projet d'un journal du matin à 0,05 centimes, continue lord Northcliffe, ne semblait éveiller que peu d'intérêt parmi ceux qu'elle concernait pourtant directement--les propriétaires de journaux à 0,10 cent, et ceux du _Times_ qui, depuis 1861, avaient conservé le prix de 0,30 cent.--l'événement prouva que le public prenait un immense intérêt à cette entreprise neuve, et cela à un degré que nous n'avions pas prévu. Nous nous étions préparés pour un tirage de 100.000 exemplaires; le papier était exactement celui qu'employaient les journaux à 0,10 cent.; les machines, selon le dernier cri; des jeunes gens intelligents et hardis venus de toutes parts offraient leurs services. Nous estimions avoir tout prévu, sauf, si je puis le dire avec modestie, la demande colossale qui en résulta. Le nombre exact des exemplaires vendus le premier jour fut de 397.215 et il devint urgent d'annexer diverses imprimeries voisines, tandis qu'on nous construisait des machines nouvelles...»