Chapter 2 of 4 · 3946 words · ~20 min read

Part 2

Ces premiers jours s'écoulèrent dans un travail intense, une fièvre ardente: «Pour ma part, dit lord Northcliffe, je ne quittai pas les bureaux pendant deux jours et deux nuits, puis, rentré chez moi, je dormis vingt-deux heures... Mais quelles heures d'allégresse!...»

Bientôt le tirage s'élevait à 600.000. Le _Daily Mail_ faisait un emploi généreux des fils spéciaux, des câbles, envoyait sur tous les points du monde des reporters actifs et audacieux, payés avec une libéralité jusqu'alors inconnue; les articles courts, ramassés, nerveux, tranchaient sur le ton filandreux des autres journaux, leur poncif soporifique; de plus, le journal n'étant l'esclave d'aucun parti, rien ni personne n'étant sacré pour lui, il était toujours prêt, dans l'intérêt général, aux campagnes les plus violentes, aux sacrifices les plus élevés. Un souffle irrésistible de jeunesse et de force y courait. Et son organisation pratique constituait une révolution: le journal, imprimé plus rapidement qu'aucun autre, engageait des trains spéciaux et jetait ses éditions de droite et de gauche par toute l'Angleterre. Plus tard, en 1900, s'organisa la succursale de Manchester donnant la réplique exacte du numéro de Londres qui, de là, s'élança sur le Nord et l'Ecosse, et enfin l'édition continentale de Paris qui, en temps de paix, rayonnait sur tous les pays de l'Europe et fit de sérieux bénéfices, placés maintenant en emprunt de guerre français.

Ce fut donc le triomphe. Pourtant ces procédés nouveaux de journalisme, directs et violents, trouvèrent quelque résistance dans une partie du public, celle qui a gardé les traditions de réserve et de froideur britanniques. On reprocha au jeune directeur du _Daily Mail_ sa maîtrise à lancer ou abattre les hommes et les entreprises, à saisir les grands de ce monde dans ses dents de bull-dog et à les secouer par la peau du cou; on l'accusa de connaître dans tous ses détours l'art de la réclame, de l'_advertising_ et du _booming_. De plus, à mesure que les quotidiens de Londres et de la province devenaient enfin conscients du danger, ce fut un déchaînement d'injures et de calomnies contre la _Northcliffe Press_. «Attaques sur lesquelles, selon l'expression paisible de son chef, elle n'a cessé de vivre, de croître et de prospérer.»

_Le Napoléon de la Presse_

Il ne s'en tint pas là. Toujours en collaboration avec son frère, il avait, après l'_Evening News_, organisé le _Weekly Dispatch_; il lança ensuite le _Daily Mirror_, quotidien illustré.

Il y a une douzaine d'années, alors qu'on croyait le _Times_ près de passer aux mains d'un de ses concurrents, on apprend tout à coup que lord Northcliffe s'en est assuré le contrôle. Tout en lui laissant sa physionomie traditionnelle de gazette officielle de l'Empire, il le modernise, y introduit le mouvement et la vie succédant à l'antique torpeur, perfectionne encore ses merveilleux services de l'étranger, soigne particulièrement le papier et la présentation, ne néglige rien pour conserver et augmenter sa réputation de premier journal du monde, tout en le ramenant au prix dérisoire de 0,10 cent. S'il voit dans le _Daily Mail_ son enfant de prédilection, le _Times_ est son luxe--luxe qui fut coûteux en temps de guerre--et son orgueil.

A quoi bon continuer? A quarante ans, le «Napoléon de la Presse», comme on a surnommé lord Northcliffe, possède la haute main sur une soixantaine de journaux et de revues réunis en trois puissantes sociétés: _The Times Publishing Company_, _The Associated Newspapers_ et _The Amalgamated Press_, auxquelles sont venues s'adjoindre plusieurs entreprises annexes et complémentaires d'édition et de librairie. Il commande une véritable armée d'écrivains, d'administrateurs, d'imprimeurs, de typographes, d'employés et de comptables, l'armée de la _Northcliffe Press_, qui eut plus de cinq mille combattants au front. Elle compte des hommes de grand talent, les plus actifs, les plus autorisés dans tous les domaines, qui partagent les idées de leur chef, croient en sa force d'entraîneur. Sa seule présence inspire et stimule. Il a foi dans la mission de la presse. Il en a fait une puissance, il lui a donné un prestige dont il a l'orgueil.

_Lord Northcliffe grand "reporter"_

Bien que, depuis sa jeunesse, il écrive quotidiennement, lord Northcliffe se défend d'être «un écrivain», au sens étroit du mot. Certes, il n'a rien du plumitif qui tourne et mâche son porte-plume, gratte le fond de son encrier, peine sur une épithète, succombe sous une période. D'un coup-d'œil preste et précis, il cueille les détails suggestifs, les note en des phrases nettes, brèves, imagées, qui ont le vol rapide et brillant du martin-pêcheur, les pose en touches successives, sans effort, sans lien apparent, et, soudain, l'idée jaillit, déjà muée en acte. Parfois, une formule vive et puissante, une anecdote, un tableau éclairent le sujet et le fixent dans la mémoire. Par exemple, il s'agit des pacifistes et de leur nombre en Angleterre. «Ils me rappellent, écrit lord Northcliffe, une histoire que l'on m'a contée pendant mon séjour en Amérique, l'histoire d'un paysan, qui s'en alla trouver le directeur du restaurant Delmonico: «J'ai des grenouilles en quantité autour de ma ferme, fit-il. Voulez-vous m'en acheter?» On fit marché pour un millier de grenouilles par semaine. La semaine suivante, on vit arriver le bonhomme dans la Cinquième Avenue avec un tout petit sac à la main. On lui demanda combien de grenouilles il apportait: «Ma foi, répondit-il, quand je suis descendu au marais, on ne s'entendait plus tant il y avait de coassements, mais je n'ai pu trouver que dix-neuf grenouilles!» Voilà ce qu'il en est pour les pacifistes en Angleterre», conclut lord Northcliffe.

Il comparait un jour la méthode de l'Amérique en guerre à celle qu'elle emploie pour construire ses «gratte-ciel» (_sky-scrapers_): «Pendant quelque temps, on voit éclater des rocs, une foule d'hommes apparaissent avec d'étranges machines; on dirait qu'il ne se passe rien; puis, graduellement mais sûrement, s'élève un grand squelette d'acier; les progrès, pourtant, restent insensibles, quand, tout à coup, le passant s'aperçoit, à sa grande surprise, que le dix-septième ou le trentième étage est achevé, alors que les étages inférieurs en sont encore à la période du squelette. Encore quelque temps d'attente, et voilà que, soudain, le gratte-ciel se trouve terminé et abrite dans ses flancs 10.000 ou 15.000 travailleurs affairés. Eh bien! c'est ainsi que se construit la gigantesque machine de guerre de l'Amérique. Elle s'achève et sera bientôt en plein fonctionnement...» Tableau dont nous avons réalisé toute la prophétique exactitude.

Certains des articles de combat de lord Northcliffe, publiés d'ordinaire dans le _Daily Mail_, avec leurs phrases ramassées et violentes, courant droit au but, ont soulevé toute l'Angleterre. D'autres articles de grand reportage--ceux par exemple sur l'Espagne en danger de germanisation,--sont des esquisses d'une ampleur et d'une justesse qui en font de véritables documents historiques. Enfin, d'autres encore ont provoqué d'admirables mouvements de générosité; ils ont la valeur d'œuvres sociales et philanthropiques. La Croix-Rouge anglaise lui doit d'avoir soulagé partout les souffrances. Telle de ses phrases a fait couler des millions et séché bien des larmes. Ce n'est plus de l'art, c'est encore et toujours de l'action.

_L'homme d'affaires_

Mais lord Northcliffe est également et surtout un grand homme d'affaires. Une de ses récentes photographies illustre cette partie de son caractère que l'on serait tenté d'oublier, voilée qu'elle se trouve par d'autres qualités plus brillantes, celles de l'homme public. Le voici, les épaules un peu remontées, la tête penchée en avant, les lèvres serrées, l'œil aux aguets, aigu, lucide: cet homme-là voit à travers tous les calculs, devine tous les écueils, déjoue toutes les ruses,--un terrible jouteur! Et dire qu'on a pu le traiter d'esprit changeant, d'imagination déréglée! Toutes les affaires qu'il a organisées et lancées ont prospéré; mais, avec ses manufactures de papier, il a réalisé une de ses plus surprenantes opérations. Les compagnies qu'il dirige ou contrôle, sont d'effroyables dévoratrices. Elles ont une consommation annuelle en papier qui dépasse celle de toutes les entreprises analogues du monde entier. Or, la production imposée aux forêts du Canada, des Etats-Unis et de la Scandinavie est telle qu'une famine de papier était une éventualité à prévoir. Lord Northcliffe ne voulut pas en courir la chance. Il possédait déjà en Angleterre des manufactures. Mais, il y a une quinzaine d'années, il embaucha plusieurs experts qui, pendant trois ans, explorèrent et prospectèrent toutes les zones du monde produisant du bois susceptible de se transformer en pulpe de papier. On se décida enfin pour l'île de Terre-Neuve. L'une des raisons principales de ce choix est que lord Northcliffe, persuadé de la menace allemande et de la guerre imminente, estimait que, pour être sûr de son ravitaillement en papier, il fallait en établir la source en terre britannique; d'autre part, la distance de Terre-Neuve aux Iles Britanniques n'est pas considérable. Enfin, on y trouve, pour la fabrication du papier, un bois supérieur en qualité et en rendement à tout ce que produit le continent européen.

L'_Anglo Newfoundland Development Company_, aussitôt constituée, fit donc à Terre-Neuve l'acquisition de 3.400 milles carrés (plus de 5.000 kil.) y compris un lac de 37 milles (le _Red Indian Lake_), des rivières, des étangs et un domaine de forêts si considérable que, quelle que soit la demande, elles sauront toujours y suffire. Le fleuve _Exploits_, qui possède une merveilleuse chute d'eau, _Grand Falls_, réservoir inépuisable de houille blanche, est la sève nourricière alimentant les immenses moulins et leurs dépendances qui, quatre ans plus tard, étaient construits et en plein fonctionnement. Elle fournit également l'éclairage à la jeune cité modèle de plusieurs milliers d'habitants, qui, sur un coup de baguette magique, a surgi de terre près de _Grand Falls_, avec ses magasins, ses écoles, ses églises, sa banque, son club, son hôpital, son chemin de fer qui la relie au grand port de Botwood; c'est là que se trouvent les quais, les docks, les entrepôts de pulpe et de papier. Une flotte de vapeurs, remontant jusqu'au _Red Indian Lake_, vient compléter l'organisation. Toutes les trois semaines environ, un des steamers de la Compagnie quitte Terre-Neuve pour l'Angleterre avec une cargaison de 4.000 tonnes de papier. «Les journaux, comme les éléphants, vivent longtemps», a écrit lord Northcliffe. A ses journaux, animaux voraces entre tous, il assure ainsi, quelle que soit la durée de leur existence, une pâture abondante et certaine.

Sentant approcher le cataclysme mondial, il avait en outre accumulé dans ses entrepôts d'amples réserves de papier qui se sont montrées précieuses à tous les points de vue: c'est en grande partie à sa prévoyance et à ses efforts que l'Angleterre a dû d'éviter la crise qui paralyse si fâcheusement nos journaux. Par ses qualités uniques d'homme d'affaires, parti sans aucun capital, lord Northcliffe a su conquérir une immense fortune. Pourtant les ennemis qui se sont acharnés à chercher des tares dans sa vie n'ont pu y découvrir une seule opération douteuse. Je ne veux citer ici que le témoignage du _Spectator_, la très respectable revue britannique, qui, adversaire tenace de lord Northcliffe et de sa politique, ne peut être suspectée de partialité. Le passage est extrait d'un article paru le 16 janvier 1918; l'auteur y prévoit le cas où, le ministère Lloyd George chutant de par les traquenards des libéraux, lord Northcliffe serait appelé à en former un nouveau et d'avance il combat ce ministère, avec âpreté. «Lord Northcliffe, écrit-il, est un homme d'affaires étonnamment prospère: il est doué à ce point de vue des plus hautes capacités. Sans elles, il n'aurait pu réussir comme il l'a fait, car notez bien que ses succès financiers et autres sont entièrement dus à son heureuse administration personnelle. _Notez bien aussi que, malgré les souffles de la calomnie auxquels sont particulièrement exposés les hommes qui s'élèvent rapidement, personne n'a jamais pu jeter sur ses méthodes financières le moindre discrédit. Sa grande fortune a été acquise avec une honnêteté scrupuleuse et parfaite, ce qui est plus qu'on en peut dire de la plupart des rapides faiseurs de millions._ Mais le fait que lord Northcliffe sait si bien administrer ses propres affaires n'est point une preuve qu'il administrerait aussi bien celles de la nation...» Et ainsi de suite...

Le directeur du _Daily Mail_ et du _Times_ fut le plus jeune _baronet_ puis le plus jeune pair créé par le roi Edouard VII. Il semble s'être appliqué à battre tous les records. Cet hiver, au retour de sa mission d'Amérique, il était élevé au titre de _Viscount_. Il est parvenu au faîte de la fortune et des honneurs.

_Une journée de lord Northcliffe_

--Comment ne se retire-t-il pas? me demandait un Français avec surprise. «Se retirer après fortune faite», c'est hélas l'ambition suprême de la plupart de nos bourgeois. A peine lord Northcliffe pourrait-il comprendre une telle idée: cet homme ne cessera d'agir qu'en cessant de vivre.

--Aimez-vous le travail? demandait-il à quelqu'un la première fois qu'il le vit. Moi, je l'adore, _I love it_...

Le travail fut toujours sa grande, son unique passion. Ou plutôt il travaille de même qu'il respire.

S'il accueillit la fortune, les honneurs comme le résultat tangible de son effort, la preuve de sa puissance, il a trop de noble orgueil pour s'en contenter; en eux, il ne cherche nullement un but mais simplement le moyen de développer son action, de créer, de réaliser sans cesse davantage.

Il suffit de passer quelques heures dans son atmosphère, de connaître sa manière de vivre, ses méthodes de travail pour en déduire cette conviction.

Bien que lord Northcliffe possède, comme il est d'usage à un certain degré de fortune, hôtel à Londres, villa sur la Côte d'Azur, plusieurs propriétés en Angleterre dont un château historique (qu'il a, je crois, cédé depuis la guerre), c'est dans sa maison du sud de l'Angleterre, au bord de la mer, près de Douvres, qu'il séjourne le plus volontiers, en dehors de ses nombreux voyages. Car, par raison de santé, mais bien plus encore par goût, il passe la majeure partie de son existence à la campagne; il traite la plupart de ses affaires par téléphone, ne venant à Londres que deux ou trois jours par semaine, juste le temps indispensable.

Cette maison, Elmwood, la première, la plus chère, qu'il acheta au début de ses succès, celle qui abrita ses jeunes années de bonheur et de travail, qui contient tous ses souvenirs, est une de ces fermes du temps d'Elisabeth dont on a su garder le caractère d'antique et charmante austérité: poutres apparentes, boiseries et portes de chêne noirci, escaliers inégaux, pièces vastes, un peu basses, aux coins inattendus, meubles faits pour le confort de la vie quotidienne, avec la surprise fréquente d'un meuble ancien, d'un bibelot d'art, d'un tableau; des livres partout,--cadre harmonieux d'une intimité à la fois simple et raffinée.

Elle allonge sa façade vêtue de rosiers et de jasmins au milieu d'une prairie en fleurs, parmi des bosquets de ces beaux arbres aux longs bras négligents comme il n'y en a qu'en Angleterre, tandis qu'au delà de cet îlot de fraîcheur s'étendent à l'infini les dunes rases et le bleu éblouissant de la mer...

Essayons d'y suivre une journée de lord Northcliffe: elle commence à 6 h. 1/2 en hiver, à 5 h. 1/2 en été; il lui arrive même parfois, quand le travail presse, d'être debout à 4 heures. N'a-t-on pas dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent une heure plus tôt que le commun des hommes? A-t-il entrepris une tâche importante, c'est à ce moment-là, dans le calme silencieux du premier matin qu'il s'y attelle. Quand on lui apporte les journaux, il les parcourt, isolant aussitôt les faits saillants, en calculant toute la portée, jugeant de son coup d'œil infaillible les articles du jour, leur action sur l'esprit public, approuvant, critiquant. Quelques notes lui permettront tout à l'heure de communiquer par téléphone à ceux de ses _editors_ ou des lieutenants de ses diverses missions qu'il appellera, ses observations ou ses conseils. De lui déborde une source jaillissante d'idées qui fait l'admiration et parfois la terreur de ses subordonnés: plus lents, ils s'époumonent à suivre la course endiablée de cet esprit en perpétuelle création. Il tient de même ses secrétaires haletants. Mais de cette activité se dégage une telle fascination joyeuse et inspiratrice que ceux qui ont respiré son atmosphère ne peuvent plus s'en passer; ils étouffent ailleurs: c'est quelque chose comme l'ivresse des hautes cimes.

Voici son courrier, courrier formidable venu de tous les points du monde pour les questions multiples dont il s'occupe et qui lui arrive déjà épuré, trié, classé. Il tient pourtant à prendre lui-même connaissance de la plupart des lettres. Surtout celles des pionniers que sa pensée dirige, que sa volonté lance à travers les continents et qu'il appelle affectueusement ses _workers_.

Puis il dicte sa correspondance à un, parfois à plusieurs de ses secrétaires. Ses lettres sont typiques: aucune formule vaine, aucune explication oiseuse; du premier bond, il est en plein cœur du sujet: phrases brèves, robustes, dont chaque mot porte. Point de transitions, c'est un luxe inutile. Une fois transcrites à la machine à écrire, il relit toutes ses lettres lui-même, avec la précision, la _thoroughness_ qu'il met à tout ce qu'il fait; pas une qui ne porte une correction de sa main, ponctuation ou mots en surcharge; certains termes sont soulignés ou encadrés d'un trait appuyé; enfin il signe d'une écriture puissante qui monte hardiment.

Viennent--à Londres surtout--les conférences d'affaires, les interviews. Là encore, aucune perte de temps. Lord Northcliffe possède l'art du déblayage, si l'on peut dire, ce qui explique comment il peut, en un délai si court, comprimer tant d'activités diverses. Son esprit court droit au but, sans se laisser distraire ni arrêter. Il ignore ou dédaigne la complexité. Les affaires les plus importantes, les problèmes les plus abstrus sont abordés et résolus avec une maîtrise rapide et définitive. Son choix fait, lord Northcliffe s'y tient d'ordinaire; aucun argument ne saurait le modifier. Ajoutons, il est vrai, que ce choix n'est pas laissé au hasard, qu'il est le fruit de longues observations, de réflexions profondes: tout est là.

Mais s'il sait travailler à outrance, il sait aussi se reposer. Il ménage et dirige ses forces avec une judicieuse économie qui lui permet de suffire à la plus lourde des tâches. Le voir aux minutes de répit s'enfoncer dans un fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier, les yeux clos, les jambes et les bras allongés dans une détente volontaire de tous les muscles est un véritable enseignement. Et au cours des matinées les plus dures, il tient à s'accorder une heure d'exercice en plein air...

_Idéaliste et réalisateur_

Par un beau jour de juin dernier, avant l'heure du lunch, imaginez lord Northcliffe au milieu de sa pelouse, vêtu d'un de ces costumes un peu flottants, de coupe nette mais aisée qu'il affectionne--veston bleu foncé pour la ville, gris ou marron pour la campagne, chemise molle, cravate souple, chapeau de feutre; nulle contrainte pour ses mouvements puissants et vifs, pourtant nul laisser-aller--un ensemble sobre et simple. Si d'aventure, pour une cérémonie officielle, il doit revêtir redingote et linge empesé, sa main, d'un geste d'impatience inconsciente, essaie d'écarter le carcan qui garrotte son cou robuste...

Un hôte vient d'arriver. Il l'accueille avec une cordialité familière qui met tout de suite à l'aise. Son visage tout à l'heure tendu, œil durci, mâchoire carrée, rayonne de bonne humeur amicale; rien chez lui de cette réserve britannique toujours un peu guindée qui glace les élans, de ce formalisme que chez nous l'on prend si souvent pour de la morgue,--cause éternelle de malentendus entre Anglais et Français.

--Avec les Américains, on est tout de suite camarades, me disait un soldat gascon; les Anglais, eux, sont plus «égoïstes».

Egoïstes? Non. Mais enfermés en eux-mêmes, souffrant parfois de leur isolement, incapables d'en sortir. L'élément celte a sauvé lord Northcliffe de ce mal insulaire. Il inspire aussitôt la confiance en offrant la sienne, avec une franchise généreuse et spontanée. Impitoyable dans la vie publique, il est dans la vie privée le meilleur des amis. Et ses amis l'adorent. Il est curieux de noter que la plupart de ceux qui le haïssent ne le connaissent pas. Ce terrible lutteur a parfois les délicatesses d'un cœur féminin...

Mais un frisson traverse le ciel limpide, des sirènes au loin commencent à mugir, on entend des halètements de moteur; c'est un de ces raids si fréquents sur ce point de la côte. Absurdité que l'idée de la mort qui plane en cette matinée radieuse. Pourtant une brèche dans un cottage à quelques mètres de la maison évoque un souvenir tragique: par une nuit de printemps, un destroyer allemand envoyait de monstrueux obus sur Elmwood puis s'enfuyait; un morceau d'obus traversait un mur de la bibliothèque sans y pénétrer, un autre dans le cottage allait tuer la femme d'un jardinier et ses deux enfants. Ce n'était pas la première tentative, ce ne fut pas la dernière, car les brutes prussiennes ont voué à lord Northcliffe, qu'ils savent un de leurs plus formidables ennemis, une haine sauvage. Celui-ci avait fait creuser pour son entourage un abri qui constitue le dernier cri du genre. Il fut seul à n'y pas descendre. En cas de raid ou de bombardement il ne daignait pas quitter sa chambre. On s'en désespérait autour de lui. On lui démontrait les conséquences pour le pays de son inutile imprudence. Rien n'y faisait. Lui, se déranger pour des Boches? Allons donc!

Pour le moment, il inspecte le ciel. On entend le grondement du tir de défense, l'éclatement des bombes, le souffle bruyant des moteurs qui peu à peu s'éloignent. Tout à l'heure le téléphone, puis des pilotes d'hydravion venus à bicyclette apporteront des renseignements. Partout où se trouve le directeur du _Daily Mail_, attirées comme par un aimant, convergent aussitôt les nouvelles. Cette fois-ci, les deux avions ennemis ont causé plus de bruit que de mal.

Il entraîne alors son hôte à travers la propriété. Les beaux ombrages, les taches dansantes du soleil d'or sur les allées, le vol brillant d'un oiseau, cet insecte dans une fleur, la mer qui miroite au loin, pâle de lumière, rien n'échappe à son regard vif qui parcourt, cligne, saisit, savoure. Il a le goût passionné de la nature.

Mais ce n'est pas seulement en artiste. Il s'occupe de sa ferme, il est fier de pouvoir dire qu'elle rapporte: _it pays_... Au poulailler, il s'informe en passant des œufs: les poules pondent-elles davantage depuis qu'on leur donne cette nouvelle nourriture? Dans l'immense potager à la française, avec ses plates-bandes ourlées de lavande et de thym, ses espaliers tordus et ses poiriers taillés en pointe, il interroge le jardinier, un des seuls que la mobilisation lui ait laissés; il s'intéresse aux fraises géantes, sait quand sortiront les petits pois, quelle terre convient à cet arbuste, quel engrais à ces légumes; il a rapporté des plantes de tous les pays; il sait le nom des roses, il en a créé des espèces pour lesquelles il a remporté des prix dans les concours. Il parle de tout en phrases imagées, vivantes, il possède sur chaque question des connaissances techniques d'une stupéfiante variété.

Il connaît encore la place de tous les nids: ici sur ce pommier nain, en face du cyprès de bronze vert qui évoque notre éblouissant Midi, ce sont des pinsons; là-bas, dans l'écurie, une nichée d'hirondeaux. Appuyé contre le mur, son profil hardiment dessiné par la lumière en jet d'une lucarne, il observe les petits, imite le cri de l'hirondelle: aussitôt toutes les grosses têtes aveugles se dressent sur les cous nus tandis que s'ouvrent démesurément les becs jaunes. Et il rit, d'un rire heureux de gamin, avec un regard où filtre une lueur attendrie. Le monde a gardé pour lui toute sa fraîcheur, rien ne s'est émoussé des plaisirs aigus du premier âge: cet homme ne saurait vieillir, il a la jeunesse éternelle de Pan.