Part 3
Pourtant, à travers cet amour robuste du réel, glisse parfois étrangement une note de mysticisme qui révèle, avec je ne sais quel dédain pour les joies et les victoires passagères de ce monde, un souci brûlant d'idéalisme. Ce n'est qu'un mot, un regard perdu dans le vague, un silence. Mais on entrevoit en éclair les profondeurs de la vie intérieure.
Après une grave bronchite, il y a quelques mois, la toux qui le secouait sans cesse lui causait de douloureuses insomnies:
--Tant de gens souffrent en ce moment, dit-il, je suis content de souffrir aussi, je suis content...
Une ardente sincérité faisait trembler sa voix.
Contradictions apparentes d'une nature en laquelle se heurtent ou se mêlent avec richesse des éléments et des sangs opposés.
_Travail et voyages_
Dans le parc s'élève un pavillon de bois léger, son atelier, «_workshop_» comme lord Northcliffe l'appelle, simple, clair, ourlé de livres.
--C'est ici que j'ai le plus travaillé dans ma vie, fit-il en pénétrant dans l'un d'eux.
Mais on y retrouve aussi l'homme de plein air.
En face, sur une cheminée, s'étale dans une cage de verre un poisson gigantesque:
--Mon premier saumon! constate lord Northcliffe avec fierté.
Par terre, des peaux de bête, ours et tigres, au mur des ramures de cerf, des cornes de buffle. Car, grand chasseur et grand pêcheur, lord Northcliffe a tiré le tigre dans l'Inde, l'éléphant en Afrique, l'ours blanc en Laponie, il a tenu la ligne ou le harpon sur tous les lacs et tous les océans.
De même qu'il est amateur de sports, il suit avec passion les matches de _foot-ball_ en Angleterre, de _base-ball_ en Amérique, de pelote ou de paume en Espagne; il se plaît à tout ce qui développe la vigueur et la hardiesse; en cela il est bien Anglais. Il a pratiqué tous ces sports; maintenant il joue surtout au golf auquel il consacre, quand il le peut, par hygiène autant que par goût, une après-midi par semaine.
C'est l'heure du lunch. Sans être un sybarite, lord Northcliffe n'a rien d'un ascète. A l'encontre de la plupart de ses compatriotes assez inexperts en l'art du bien manger et plus sensibles à la quantité qu'à la qualité, il sait apprécier la finesse d'un coulis, la saveur d'une fricassée, le velouté d'un entremets. Ayant goûté toutes les cuisines du monde, il en discute savamment.
Mais il garde une préférence pour la cuisine française. Et il aime nos vins, non pas en profane, mais avec choix et discernement, comparant et distinguant nos meilleurs crus de Bordeaux ou de Bourgogne en des mots heureux qui l'élèvent au rang de connaisseur.
--Quand je suis malade, dit-il, le vin de France me remet mieux que toutes les drogues.
En voilà assez pour le rendre populaire chez nous.
Par contre, il n'y a pas d'intérieur où les restrictions soient plus rigoureusement appliquées. Non seulement on s'en tient strictement aux rations que le Contrôleur des vivres prie les chefs de famille, «sur leur honneur» de ne pas dépasser,--car l'obligation n'existe que pour la viande, le beurre et le sucre--mais on s'impose des privations volontaires: par exemple, on ne sert plus de pain aux repas principaux afin d'en laisser davantage aux classes pauvres pour lesquelles il constitue l'aliment principal.
De même lord et lady Northcliffe n'ont pas remplacé leurs nombreux domestiques mobilisés. Aussi ont-ils dû quitter leur grande maison de Londres pour une autre plus modeste.
Après le café et le cigare, lord Northcliffe, après avoir passé un instant auprès de ses secrétaires, s'accorde une sieste d'une heure. Il a, comme notre Jaurès, cette faculté de détente et de sommeil à volonté, si précieuse pour la continuité d'un effort.
De trois à sept heures, c'est de nouveau le travail. Il rentre dans son cabinet où, autour de la vaste table carrée, couverte de livres, de brochures, de papiers, entre le téléphone et la machine à écrire, l'attendent ses secrétaires.
Veut-il donner un article à un de ses journaux, aux publications américaines qui se les disputent, à la presse française? Il ne semble pas y avoir pensé. Parfois au cours d'une causerie, d'une promenade, on le voit soudain prendre deux ou trois notes rapides, quelques mots sans plus. Pourtant le voici qui dicte avec une lenteur égale, se reprenant à peine, et les phrases se déroulent, amples et hardies, les paragraphes se suivent, enchaînés avec une logique implacable, gonflés jusqu'à l'éclatement de chiffres, de faits, de documents, illustrés d'images colorées et l'article est là, campé, bien vivant, original, respirant la sincérité et la force, prêt à s'élancer par le monde où il soulèvera l'espoir, la colère, la pitié, déchaînera les passions, ne restera jamais indifférent. Comme pour ses lettres, lord Northcliffe relit lui-même avec soin et corrige.
Ses amis se plaisent à souligner sa ressemblance physique et intellectuelle avec Napoléon: génie créateur, activité méthodique, décisions rapides et audacieuses, don pour ainsi dire magnétique du commandement, caractère tout à la fois impulsif et réfléchi, souvent de la plus généreuse bienveillance, parfois d'une violence impitoyable, et jusqu'aux façons brusques et brèves de questionner, ces traits se retrouvent, en effet, chez les deux hommes. Et le portrait du jeune directeur du _Daily Mail_ que l'on voit à Elmwood, avec son front dominateur barré d'une mèche plate, son visage ardent et net rappelle étrangement certaines effigies de Bonaparte premier consul.
Mais lorsque dans son cabinet lord Northcliffe réfléchit ou dicte, se promenant lentement, les mains derrière le dos, les épaules un peu voûtées, sa tête au front lourd courbée par la méditation, la ressemblance apparaît frappante. Il s'arrête, se redresse, le regard à la fois aigu et pesant et sur le large cou, c'est le masque un peu épaissi mais d'une majesté si puissante de Napoléon Empereur--un Napoléon aux cheveux clairs, au teint coloré d'Anglo-Saxon.
A sept heures, la journée est finie. Et sauf dans les cas pressants, lord Northcliffe ne veut plus entendre parler d'affaires ni de politique. Il passe la soirée, soit avec des amis intimes, soit parmi ses livres favoris--c'est un lecteur prodigieusement informé--ou bien il fait de la musique pour laquelle il a les dons et l'amour du Celte, et se retire de très bonne heure--entre neuf et demie et dix heures.
* * *
Car il faut également le noter, lord Northcliffe n'aime pas le monde. Il n'a rien du dîneur en ville, du causeur de salon. Les bavards et les importuns sont mal servis avec lui. On ne voit son nom dans aucune réunion ou cérémonie mondaine. S'il assiste à un banquet, c'est qu'il doit y parler, y faire œuvre efficace. Et quoiqu'il appartienne à un des principaux clubs, il ne le fréquente guère, non plus que la Chambre des Lords. On lui reproche, parfois amèrement, cette abstention. Mépris? Pas même. S'il vit en isolé, c'est pour se consacrer plus entièrement à sa tâche. D'une part, il gagne du temps, ménage ses forces. D'autre part, n'étant affilié à aucune coterie, inféodé à aucun parti, il garde son indépendance. Sagesse suprême qui explique son rôle occulte, unique: il reste, comme on l'a dit, «la grande puissance dominatrice qui s'élève à l'ombre du Trône».
A part le travail, ce qu'il aime par-dessus tout, ce sont les voyages. Il connaît le monde entier. En temps de paix, à peine passait-il à Londres plus de cinq ou six mois par an. Ses hivers s'écoulaient en Egypte, dans l'Inde, en Floride. Il a fait en Amérique plus de vingt séjours. Il a sondé l'Allemagne jusque dans ses profondeurs les plus intimes, en a manié tous les ressorts matériels et moraux et c'est ce que cette dernière ne peut lui pardonner. Lui parle-t-on d'une ville de France, si petite soit-elle, il a toujours quelque souvenir à évoquer. Il possède sur nos provinces, leurs productions, les qualités et les défauts de nos diverses races, leurs possibilités d'avenir, des idées étonnamment précises et variées que lui envieraient maints Français éminents. De même pour tous les pays. Il a rencontré dans chacun tous les hommes qui comptent, il a formé son opinion sur eux. Et il n'oublie rien. A peine pourrait-on lui reprocher un peu d'absolu dans ses jugements. Mais plus nuancés, ne perdraient-ils pas en vigueur?
_Lord Northcliffe administrateur_
On m'objectera: que deviennent pendant ces voyages les journaux, les sociétés, les entreprises de lord Northcliffe? Le maître absent, tout ne va-t-il point péricliter? C'est justement là que réside le secret profond et audacieux de sa méthode, sa conception de l'organisation.
Nul ne possède comme lui le don de la psychologie. Du premier coup d'œil, il sait discerner dans la foule l'homme dont il a besoin, il le jauge, il prévoit les services qu'il rendra: celui-ci mènera des campagnes, celui-là écrira des _leaders_, ce troisième fera du reportage, cet autre organisera, cet autre encore administrera.
--Autrefois, confesse-t-il, il m'est arrivé de me tromper, maintenant c'est bien rare!
Lorsqu'il s'est assuré que l'homme ou les hommes choisis possèdent les qualités nécessaires, il leur accorde sa confiance, leur donne toute autorité et les abandonne à eux-mêmes.
Chaque journal, chaque entreprise possède donc son autonomie que le grand chef est le premier à respecter jalousement. Il a cependant établi quelques principes directeurs: toute rédaction, par exemple, doit se réunir chaque jour. On discute les événements, leur action sur la ligne de conduite du journal, on critique librement, fraternellement les mesures passées, on envisage campagnes et réformes. C'est ce qui assure l'élan, entretient l'émulation, crée à l'œuvre commune une âme unique, homogène,--une personnalité.
Que de jeunes gens--il aime la jeunesse et croit en elle--tirés par lui de l'obscurité, stimulés, mis en valeur, lui doivent la fortune et la réputation! Il y a du conte des Mille et une Nuits dans certaines de ces carrières. Il a parfois suffi du hasard de quelques lignes lues çà ou là par cet Haroun-al-Raschid, infatigable pêcheur d'hommes, pour décider d'un avenir, ouvrir les ailes au génie. Grâce à lui l'Angleterre a vu s'accroître son trésor intellectuel.
Est-il surprenant qu'il ait suscité des dévouements passionnés? Qui sous un tel chef ne donnerait le meilleur de soi-même? Il exige beaucoup, dit-on; mais il paie d'exemple: il n'y a dans aucune équipe de travailleur plus acharné que le «patron». Et il sait reconnaître les services. Ses journaux sont ceux qui accordent les salaires les plus généreux. Il connaît également la valeur du repos, et qu'un journaliste, un homme d'affaires surmené ne fait plus rien qui vaille. Voit-il apparaître des signes de fatigue, il est le premier à proposer des vacances sérieuses, un voyage. L'esprit et le corps en sortent rafraîchis, renouvelés. Il y a là, en même temps que de la bonté, une sage et prévoyante économie.
Il aime se mêler à ses _workers_. Il va souvent, en camarade, fumer une cigarette dans les diverses salles de rédaction; il cause familièrement avec les uns et les autres, les interroge sur leurs travaux, leurs projets, s'inquiète de savoir s'ils ont ce qu'ils désirent.
Nombre d'anecdotes, légendes pour la plupart, courent à ce sujet. En voici deux:
--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demande-t-il en une de ces occasions à un tout jeune sous-_editor_.
--Trois mois, sir.
--Combien gagnez-vous?
--Cent soixante-quinze francs par semaine...
--Et vous êtes satisfait?
--Tout à fait, sir.
--Eh bien, apprenez, mon ami, que dans mes journaux on ne doit pas être content avec =175 fr.= par semaine!
Pour lui, l'ambition est l'indispensable aiguillon.
Une autre fois, un jeune reporter s'était laissé embarquer dans une histoire qui fit rire toute l'Angleterre aux dépens de son journal. Son directeur venait de lui laver la tête et il sortait l'oreille basse, quand, une auto s'arrêtant, il aperçut lord Northcliffe qui le tenait sous son regard perçant.
--Cette fois, je suis bien perdu, pense-t-il.
Et tel un condamné à mort, sans attendre l'appel, il marche vers son destin, avec la vaillance du désespoir.
Mais le grand chef se mit à rire:
--Eh bien, mon garçon, on vous a donc monté un bateau? Allons, allons, ne vous en faites pas. Cela m'est arrivé à moi, cela peut arriver à tout le monde... Il ne faut rien prendre au tragique...
Quelque temps plus tard, le jeune homme recevait de l'avancement.
_Si non è vero..._
On conte également, d'ailleurs, qu'il fut parfois très dur. C'est possible. Sans doute y avait-il des raisons profondes à sa sévérité. Car d'ordinaire il traite ses «travailleurs» comme une grande famille. Industriel puissant, il se flatte d'être un des seuls à n'avoir jamais eu de grève dans ses usines. Ceux de ses subordonnés qui s'engagèrent ou furent mobilisés partirent sans inquiétude sur le sort de leur femme, de leurs enfants. Ils gardaient leurs ressources et savaient en outre que s'ils devaient faire le sacrifice suprême, ils ne laisseraient pas de misère derrière eux. Malgré les dépenses accrues, imposées par la guerre à la plupart de ses entreprises, malgré la lourdeur des impôts et en particulier de l'_income tax_ qui frappe si impitoyablement les grosses fortunes, leur enlevant plus de la moitié de leur revenu, lord Northcliffe ne cesse de faire face à ce qu'il considère comme une dette sacrée. On murmure bien des histoires sur les souffrances qu'il soulage, les veuves, les orphelins dont il s'occupe. Ce n'est jamais en vain qu'on fait appel à son cœur, à sa justice. Pour les œuvres publiques, et plus encore pour les infortunes privées, il donne généreusement, sans compter. Mais il ne faut point insister: sa main gauche ignore ce que fait la droite...
_Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand"_
Qui se souvient de l'Angleterre d'il y a une quinzaine d'années? Sereinement assoupie dans son rêve pacifiste--que ne put troubler le rapide cauchemar de la guerre sud-africaine--jouissant avec béatitude de son opulence assise, dédaigneuse de l'effort, même pour conserver sa suprématie commerciale, se passionnant exclusivement pour ses matches de _foot-ball_ ou ses luttes parlementaires, prospère, orgueilleuse, égoïste peut-être, engourdie à coup sûr, cette Angleterre a vécu. Traversant le Détroit pendant la tourmente, vous avez eu l'étonnant spectacle d'un grand peuple dressé tout entier dans une seule pensée, les muscles et l'âme tendus vers un but unique, gagner la guerre, _win the war_... Effort gigantesque qu'on admira en France sans en comprendre les difficultés ni l'étonnante ampleur, on le dut pour une bonne part au génie de prévision et à l'énergie entraînante de lord Northcliffe.
Toutes les campagnes menées dans ses journaux en font foi. Car s'il n'entre pas dans les détails de leur organisation, il en demeure le génie occulte qui dirige et oriente.
Ses ennemis prétendent qu'il a l'esprit versatile. Pour réfuter cette allégation, il suffit de feuilleter, depuis vingt ans, la collection du _Daily Mail_, d'y lire ses articles, ceux des autres.
Son attitude n'est jamais provocante pour l'Allemagne. Il cherche la paix, non la guerre. Dans un leader du 23 décembre 1909, qui est le type de centaines d'autres articles, on trouve ces paroles suggestives: «Notre désir est d'éviter la guerre. Si, dans ce pays, on veut bien saisir la véritable situation avant qu'il soit trop tard, un grand conflit peut être évité. Si la nation est prête à prendre à temps les mesures nécessaires, à faire à temps les sacrifices indispensables, la paix peut encore être maintenue. Elle ne peut l'être qu'à ce prix.»
Mais dès 1896, le _Daily Mail_ souligne le fait que «la note dominante de l'Allemagne moderne est le militarisme», il avertit l'Angleterre de se défier de la «brutalité inhérente» du caractère allemand. Depuis lors, obstinément, inlassablement, avec une verve mordante et violente, s'appuyant sur les faits et les événements, appelant à la rescousse pour des campagnes retentissantes les plus réputés des écrivains, il signale sans trêve le danger allemand. En 1897, le plus célèbre de ses envoyés spéciaux, G. W. Stevens, annonce aux Anglais: «L'Allemagne veut garder les mains libres pour s'occuper de nous. Pas d'erreur sur ce point. Il est naturel de déplorer l'inimitié des deux nations, mais l'ignorer est de l'insouciance. Pendant les dix années qui vont suivre, ayez l'œil fixé sur l'Allemagne.»
C'est ce que fait le _Daily Mail_. A l'heure où le Kaiser parade et caracole à travers l'Europe sous ses oripeaux de Lohengrin pacifique, il lui arrache son masque, expose au plein jour la face de proie, l'œil arrogant et fourbe, le surin de l'apache caché dans le gantelet de fer du chevalier. Il appelle l'attention publique sur les armements et les crédits gigantesques demandés au Reichstag (en 1898 et 99, par exemple) pour l'armée et la marine prussiennes, leur accroissement formidable. Il dénonce les théories agressives de Bernhardi et de Treistchke, le monstrueux «la force c'est le droit»; il dévoile l'enseignement des Schaffle et des Dalbrücke qui, prodigieusement influents sur la jeunesse, affirment la haine de l'Allemagne pour l'Angleterre, sa volonté de l'annihiler dans une lutte prochaine: il publie des extraits des hommes d'Etat et publicistes allemands révélant leur soif ardente de guerre et de conquête. Et prévoyant même le viol de la neutralité belge, avertissant le pays qu'il court au désastre, il le supplie de se préparer, de s'armer, condamne comme surannée la politique d'isolement. Dès 1904, il réclame le service obligatoire.
Quand, dans une heure de généreuse aberration, en 1907, sir H. Campbell-Bannermann propose à l'Allemagne de limiter en même temps que l'Angleterre leurs constructions navales, offre repoussée d'ailleurs avec un dédain brutal; quand, en 1908, au moment où le nouveau projet de vastes crédits pour la marine allemande était voté, Sir John Brunner, au nom du parti de la _Little Navy_ que l'on appela le _Suicide Club_, s'oppose aux mêmes crédits en Angleterre, lord Northcliffe pousse le cri d'alarme, il fonce tête baissée contre les utopistes aveugles et sourds à la réalité. Il démontre l'imminence du péril, et qu'une flotte affaiblie vaut moins encore qu'une flotte absente puisqu'elle coûte de l'argent sans donner la sécurité.
Il se met, en 1909, à la tête du mouvement qui réclame la construction de huit dreadnoughts au lieu de quatre et l'emporte sur une résistance obstinée du gouvernement; ces quatre navires furent d'une importance _invaluable_ au début de la guerre. Il seconde avec un enthousiasme virulent la campagne vaine que mena Lord Roberts en faveur du service universel. Lorsqu'en 1911, on affirmait volontiers, de toutes parts, que le parti socialiste allemand empêcherait la guerre: «En Allemagne, écrit-il, le patriotisme l'emporte sur le socialisme. Ne comptez pas sur le socialisme pour empêcher la guerre.» Il supplie les sentimentalistes de ne point ignorer la nature humaine et les lois de l'Univers: «Ce n'est pas vers une ère de paix que s'avance l'Europe.» Il voit ou plutôt il prévoit tout. Il est la vigie impérieuse qui, penchée vers l'avenir, indique opiniâtrement de son bras tendu le péril mortel qui grandit à l'horizon.
En même temps, il ne néglige aucun problème moderne, il stimule l'activité créatrice de l'Angleterre trop riche et un peu amollie. Il reconnaît l'importance de la femme dans le monde des affaires et des lettres, il l'encourage; il fut un des premiers à réclamer pour elle une part d'efforts dans la guerre et à rendre hommage au rôle qu'elle y a joué, en se déclarant en faveur du droit de vote féminin. Devinant que l'Angleterre serait appelée en cas de guerre à se suffire pour la production agricole, il porte toute son attention sur la vie de plein air, favorise la petite culture, le jardinage, accorde des prix de 25.000 francs aux légumes, aux fleurs, pousse au progrès de l'économie domestique et à l'embellissement du foyer par des expositions fréquentes.
Il encourage aussi l'industrie de l'automobile, combattant l'absurde législation qui empêchait les machines de marcher à plus de quatre milles à l'heure. Mais surtout, comprenant l'importance de la quatrième arme dans le conflit mondial, il s'attache à développer l'aviation, à lui donner--et avec quelle énergie!--le coup d'épaule initial. Alors que le gouvernement britannique n'y voyait qu'un jeu, une marotte inutile et un peu ridicule, le _Daily Mail_ crée des concours avec des prix somptueux: 250.000 francs pour le vol de Paris à Manchester, 250.000 francs pour faire le tour de la Grande-Bretagne, tous deux gagnés par des Français, MM. Paulhan et Beaumont.
Puis, c'est la traversée du Détroit, effectuée par Blériot, dont le succès frappa si vivement l'imagination populaire, et encore 125.000 francs offerts aux hydroplanes, toute une série de concours qui passionnèrent le monde. Le Gouvernement eût-il obéi aux injonctions répétées de la _Northcliffe Press_, la Grande-Bretagne serait entrée dans la guerre avec un service aérien non seulement capable de la défendre des raids, mais encore de porter l'offensive contre les centres de munitions ennemis. Et si l'aviation britannique occupe le premier rang par la perfection de ses machines, lord Northcliffe a le droit d'en concevoir quelque orgueil. «C'est à lui que sont dus pour la plus grande part la supériorité et la magnificence de notre aviation!» disait récemment un orateur. Aussi, nommé président du _Air Board_, dès la création du Ministère, M. Lloyd George lui demande-t-il d'en prendre la direction. Le choix était ratifié par le sentiment unanime de la nation. Mais lord Northcliffe crut devoir refuser ce portefeuille.
Le _Daily Mail_ désire maintenant appliquer au service de la paix les progrès chèrement achetés pendant la guerre et il vient d'organiser des concours pour la traversée de l'Atlantique.
_Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France_
Une légende absurde et malfaisante, partie de Berlin, entretenue par nos pacifistes plus ou moins avoués, nos germanophiles honteux, prétend que lord Northcliffe n'a pas toujours été notre ami. Certes, pendant l'incident de Fachoda il prit, avec la vigueur ardente de sa jeunesse, le parti de son pays. Qui peut lui jeter la première pierre? Nous n'oserions guère exhumer nous-mêmes certaines diatribes injurieuses publiées dans nos feuilles, soit à cette époque, soit au cours de la guerre sud-africaine. Ces temps sont loin. Les nuages à peine dissipés, dès le 6 novembre 1902, on prononce dans le _Daily Mail_ le mot d'«entente cordiale». Lord Northcliffe ne cesse d'y revenir, d'apporter à l'œuvre d'Edouard VII son aide puissante. «Un accord entre la France et l'Angleterre, prétend-il en 1904, peut préserver la paix de l'Europe.» En 1905, quand l'Allemagne se dresse menaçante contre la France: «Une France puissante est une nécessité vitale pour l'Angleterre et pour l'Europe, écrit-il, une agression contre la France serait un coup frappé contre l'Empire britannique et ressenti comme tel par tout le pays»; «la France peut demeurer certaine qu'à une attaque brutale et sans provocation répondraient l'alliance et l'appui du peuple britannique», dit-il encore. Il ne manque pas une occasion de louer les procédés loyaux et amicaux du gouvernement français envers l'Angleterre, d'assurer la France qu'elle peut compter sur l'aide militaire et navale de la Grande-Bretagne. Il résiste à toutes les intrigues destinées à semer la méfiance et la désunion entre les deux pays, il les dévoile et les stigmatise.
A l'heure d'Agadir, alors que la fourbe Allemagne, prétendant que l'Entente prépare une attaque en traîtrise, commence à mobiliser secrètement, lord Northcliffe la démasque et montre l'Angleterre et la France fraternellement debout, épaule contre épaule, prêtes à répondre ensemble à l'insulte commune.
Et tout à coup la guerre est là, en coup de foudre. Quand l'Allemagne envoie son ultimatum à la France, le gouvernement britannique hésite encore. Heures de suprême angoisse qu'aucun Français ne peut évoquer sans frémir...
Alors, tandis que certains grands journaux libéraux qui, par leurs principes tout au moins, auraient dû se rapprocher de nous, réclamaient le maintien de la neutralité; tandis que le 4 août, à l'heure où les masses barbares écrasaient déjà la Belgique, le _Daily News_ osait alléguer qu'en restant spectatrice du drame l'Angleterre pourrait «continuer ses relations commerciales avec les belligérants, s'emparer de leur commerce en marché neutre, rester libre de toute dette, posséder des finances vigoureuses», et que le _Daily Chronicle_ affirmait que «le conflit ne valait pas les os d'un seul soldat», la _Northcliffe Press_, de ses voix puissantes et indignées, faisait de l'intervention britannique un devoir strict, de la neutralité un crime,--le déshonneur éternel de l'Empire.