LIVRE PREMIER
I
Parti de Bordeaux pour Montevideo et Buenos-Ayres, dernière escale de son voyage, l’_Eldorado_ avait gagné la haute mer dans toute la gloire de sa toilette neuve et d’un resplendissant soleil d’août.
C’était un bâtiment superbe, long de cent trente mètres, sur douze de large, jaugeant sept mille tonneaux, réalisant tout le confort et tout le luxe des nouveaux grands transports maritimes qui relient l’Europe et l’Amérique. Élancé et gracieux, malgré sa masse énorme, il glissait sans secousse sur l’Océan uni et placide comme un beau ciel renversé. On était en route depuis quelques heures. Au loin, les côtes de France s’effaçaient dans la pourpre du couchant, qui magnifiait les flots de teintes ardentes.
L’_Eldorado_ emportait cinq cents passagers, un ramassis de dix nations, représentant toutes les classes, toutes les professions, tous les milieux sociaux: une vraie ville flottante, avec son quartier riche et son quartier pauvre, ses boulevards, ses recoins, ses impasses, son faubourg misérable où s’entassait une cargaison grouillante d’émigrants, et ses étables, son abattoir, ses boucheries, toute une organisation compliquée, localisant la splendeur en première classe, l’aisance en seconde, et parquant la détresse en troisième, en une sorte de ghetto, à l’avant du navire.
A l’arrière, sur le pont supérieur, réservé aux passagers de première, la cité commençait à s’animer de ces sentiments confus qui naissent des longs voyages, où l’ivresse du départ, l’imprévu d’une vie nouvelle, se mêlant à la mélancolie du passé qui s’éloigne, rapprochent les âmes, provoquent des effusions, rendent l’homme plus sociable. Des groupes, çà et là, se formaient; des propos quelconques préludaient aux causeries intimes.
Seuls, deux jeunes hommes, étrangers l’un à l’autre, semblaient se tenir volontairement à l’écart.
L’un se nommait André Laurel. C’était un grand garçon, blond, mince, d’apparence distinguée, avec des yeux à la fois ardents et candides, comme illuminés par le rêve. Il avait vingt ans et les paraissait à peine. La pensée qui le hantait le rajeunissait, car il était à cet âge où la pensée n’est encore que de l’illusion et ne cherche pas à sonder le mystère charitable que la nature a posé comme un voile sur des vérités désolantes. On eût dit qu’il regardait la mer, mais il ne contemplait que le monde idéal et magnifique éclos dans son imagination.
L’autre, Armand Reboul, avait un visage intense qui révélait une agitation profonde: il venait de commettre une grande folie romanesque. La veille, à pareille heure, étant de passage à Bordeaux, il s’apprêtait à reprendre le rapide pour Paris, lorsque, au détour d’une rue, le hasard l’avait soudain mis en présence de Mme Rolande. Il l’avait connue jeune fille, à l’aube du cœur qui s’éveille, et elle avait été sa première passion, la plus vraie, la plus sincère, celle qui ne s’analyse pas... La ravissante jeune fille qu’elle était alors! Il y avait quinze ans de cela! Mais combien plus adorable encore la femme qu’il retrouvait dans tout l’éclat de la maturité, belle de cette beauté sereine et définitive, dégagée des fluctuations de la jeunesse! Leur entrevue n’avait duré qu’un instant; il avait balbutié des paroles troublantes; elle l’avait sagement interrompu, tandis que ses paupières, par pudeur, s’abaissaient sur son regard voilé d’un regret inavouable: «Mon ami, il est trop tard, on ne recommence pas sa vie, je suis mariée... Vous ne me reverrez plus jamais, je pars demain pour Buenos-Ayres.» Et elle s’était éloignée sans dire adieu, car, en amour, le seul adieu définitif est celui qu’on ne dit pas. Il l’avait suivie des yeux jusqu’au moment où s’était évanoui, parmi la foule, ce fantôme de bonheur. Et, tout à coup, Armand Reboul était redevenu l’homme qu’il avait été à vingt ans. Sa passion s’était réveillée toute, si exclusive, si impérieuse que, sur-le-champ, il avait pris la résolution de s’embarquer le lendemain pour Buenos-Ayres, de la suivre jusqu’à l’autre bout du monde. Qu’adviendrait-il? Le sort en déciderait... Ah! plutôt la souffrance, la souffrance seule, que cette inaction du cœur où il avait langui tant d’années! Le calme plat de l’existence l’accablait. Dans la quiétude, il sentait se tarir en lui les sources mêmes de la vie. Impulsif, il ne retrouvait sa joie d’être que dans les situations anormales, les crises violentes de la sensibilité. Ainsi, riche, exonéré de tout, il s’était morfondu dans une oisiveté fiévreuse, comme privé de boussole sociale. Et maintenant, lancé à toute volée dans l’inconnu, l’aventure, le romanesque, il était étonné et ravi de ne plus s’ennuyer, en proie à une exaltation qui redoublait en lui toutes les puissances de la vie.
De temps à autre, il tendait vers Mme Rolande un regard furtif, guettant le moment où il pourrait l’aborder et lui parler. Paresseusement étendue dans un rocking-chair, en une attitude de souveraine, elle affectait le calme. Peut-être ignorait-elle encore qu’il fût là. Autour d’elle, on causait.
--Quel temps merveilleux!
--Pourvu que ça dure!
--Ça durera.
--Dieu vous entende!
--Vous verrez qu’on ne s’ennuiera pas à bord.
--Nous organiserons un bal de charité au bénéfice de la Société centrale pour le sauvetage des naufragés... Qu’en dites-vous?
--Il faut en parler au commandant.
--Il acceptera, c’est un charmant homme, notre commandant.
--Un vieux loup de mer: quarante ans de navigation, et pas un accident dans toute sa carrière. Avec un tel homme, nous sommes en sûreté.
--Savez-vous que nous avons à bord une troupe de comédiens?
--Et un orchestre de Tziganes.
--Et trois cents émigrants de tous les pays... Il faut aller voir ça à l’avant du bateau. Le spectacle en vaut la peine.
--Enfin, mesdames, ajouta galamment M. Danglar, un diplomate qui venait d’être nommé consul à Montevideo, toutes les distractions vous seront offertes pendant la traversée, y compris même, si vous le désirez, les luttes à mains plates... Parfaitement, nous avons l’honneur de posséder le célèbre Marzouk, le champion français, qui a terrassé tous ses adversaires, l’hiver dernier, au Casino de Paris. J’ai pu le contempler tout à loisir, il n’y a qu’un instant. C’est une brute énorme, effrayante. Il va disputer le championnat du monde à un nègre américain, qui l’a provoqué.
--Je souhaite, pour l’honneur de la France, qu’il soit victorieux, dit un Anglais.
L’impertinence ne fut pas relevée. Un bourgeois grave, d’une dignité parfaite, et qui frisait la cinquantaine, s’approcha de Mme Rolande. On devinait que c’était son mari, à cette ressemblance indéfinissable qu’impriment aux époux de longues années d’une vie commune.
--Qu’avez-vous, ma chère amie? lui dit-il. Vous êtes pâle, seriez-vous indisposée?... Pourtant, nous ne bougeons pas plus que sur un lac.
--Je ne suis pas malade, répondit-elle, mais je suis un peu triste... Ce n’est pas de gaieté de cœur que l’on s’expatrie... c’est tout un passé qui s’efface, un pays que nous ne reverrons peut-être jamais... Tout départ sans retour a un goût amer... N’est-ce pas, madame Larderet? ajouta-t-elle en se tournant à demi vers une voisine.
--Hélas! soupira celle-ci... Ah! j’ai mis bien longtemps à me décider à ce long voyage! Mais il le fallait. Depuis la mort de mon pauvre mari, j’étais trop seule; je n’avais plus au monde qu’une vieille parente qui habite Buenos-Ayres et que je vais rejoindre.
--Nous, c’est autre chose, déclara Mme Rolande. Mon mari va tenter une exploitation forestière en Amérique... Nous avons éprouvé de tels revers, ces deux dernières années...
--Je sais, dit à voix basse Mme Larderet.
C’était une respectable veuve de quarante ans, onctueuse et décente, offrant l’embonpoint de la bourgeoise parvenue à son plein épanouissement. Son mari avait occupé à Bordeaux une haute situation dans la magistrature. De la considération en rejaillissait encore sur Mme Larderet qui, de plus, était dévote et participait à des œuvres de bienfaisance. A peine quelques personnes, douées d’une fâcheuse mémoire, se souvenaient qu’autrefois, à Paris, elle avait accompli avec éclat des années de service dans le bataillon de Cythère. L’ancien magistrat l’y avait distinguée, et il en avait fait sa maîtresse, puis, par instinct de propriété, sa femme légitime. Dès lors, Mme Larderet, ainsi que les anciennes grues déchues de leur apostolat et définitivement reléguées dans la prostitution exclusive des justes noces, avait donné l’exemple de toutes les vertus bourgeoises: l’ordre, l’économie, la piété, la haine des institutions démocratiques, une intransigeante sévérité pour toutes les faiblesses humaines.
La voix d’un monsieur décoré, aux allures martiales, s’éleva, seule et grave, dans un groupe voisin.
--Eh bien, moi, déclara-t-il, je l’avoue, je pars sans regret, je ne crains pas la nostalgie, et c’est un patriote qui vous parle... Oui, j’en ai assez, on nous a trop changé notre beau pays de France. En quelques années, la démagogie, le prétendu progrès y ont tout détruit, tout saccagé: la morale, la religion, la famille, l’idée de patrie, toutes les saines traditions qui faisaient notre force et notre grandeur... Il n’y a plus rien, plus de respect, plus d’autorité, plus de pudeur. Partout la corruption, la décadence des mœurs, le déchaînement des appétits, la curée. On ne se sentait plus chez soi en France!
Celui qui se dégonflait ainsi le cœur se nommait M. Gallerand, colonel retraité.
--Comme vous dites vrai, monsieur! approuva Mme Larderet avec un balancement de tête lourd de mélancolie... Une honnête femme, de nos jours, n’osait plus se risquer seule dans la rue. On entendait chuchoter à ses oreilles des propositions obscènes. Si j’avais été mère, j’aurais tremblé pour mes filles.
--Triste époque! gémit Mme Gallerand... A qui se fier aujourd’hui? Les honnêtes gens n’ont plus qu’à s’enfermer chez eux.
--On nous a livrés à la voyoucratie et à l’élément étranger, affirma l’ancien colonel.
--On ne sait même plus que lire, reprit Mme Gallerand en fermant un volume qu’elle venait d’achever... Encore un livre affreux! Quelle littérature, mon Dieu!
Une sainte femme que Mme Gallerand, mère de quatre enfants, une vertu que le plus léger soupçon n’avait jamais effleurée. On la plaignait un peu, car son mari affichait des liaisons coupables. O ironie des choses! Ceux-là seuls n’étaient point trompés qui auraient mérité de l’être! Un mot un peu osé faisait rougir Mme Gallerand. On attendait qu’elle ne fût plus là pour placer quelques propos grivois.
Mme Rolande était retombée dans son silence, un silence qui cachait autre chose que la tristesse d’un départ sans retour. Son mari s’approcha.
--Vous ne dites rien? Quelle pensée vous obsède? Vous paraissez inquiète.
--En mer, je ne suis jamais bien rassurée, répondit-elle.
--Ayons confiance en Dieu, soupira Mme Larderet. Nous sommes sur une coquille de noix que lui seul va diriger!
--J’ai surtout confiance en notre commandant Lagorce, répliqua M. Rolande... Le voici... Commandant, veuillez rassurer ces dames.
Le commandant se contenta de sourire. La contemplation des lointains horizons avait mis dans son regard comme un songe éternel. Il naviguait depuis l’âge de quinze ans; il en avait près de soixante. C’était son dernier voyage; il allait prendre sa retraite, dès son retour en France, et il vivrait heureux, tranquille, à la campagne, avec tous les siens. On lui avait promis la croix; il l’avait bien méritée, pensait-il, car on n’aurait pu relever contre lui une faute, en plus de quarante ans de navigation, et il avait parcouru toutes les mers, tous les océans. Sa figure de bonhomie souriait à ce rêve serein, si près de la réalité.
--Vous ne regretterez pas un si beau navire, commandant? insinua le diplomate Danglar.
--Ma foi, je ne dis pas non, peut-être. C’est le plus beau que j’aie commandé, un des meilleurs marcheurs de la compagnie.
--Combien filons-nous?
--Seize nœuds.
--Pour votre dernier voyage, commandant, la Providence vous gâte; vous ne pouviez souhaiter un temps plus merveilleux.
--Il est vrai qu’on n’en voit pas souvent de pareil.
Cependant, Mme Larderet s’était penchée vers Mme Rolande, devenue tout à coup très pâle et, à voix basse:
--Connaissez-vous ce jeune homme? demanda-t-elle.
--Non.
--Comme il vous regarde!
--Vous croyez?
--J’en suis sûre. Voilà une heure qu’il ne vous quitte pas des yeux. Que vous veut-il donc?
--Je l’ignore, dit-elle en simulant l’indifférence, tandis qu’Armand Reboul, sentant qu’il était question de lui, disparaissait brusquement.
--Et cette jeune fille? interrogea de nouveau Mme Larderet.
--C’est la première fois que je la vois.
--Moi aussi... Elle n’était pas de la société.
--Elle est charmante.
--Plutôt curieuse... Mais elle ne me paraît pas avoir beaucoup de santé. Voyez, ses mains sont transparentes.
Elle était pourtant très gaie, la frêle jeune fille, mais d’une gaieté étrange et surprenante. Car son corps mince, comme évaporé sous l’abondance des dentelles, et qu’on soupçonnait à peine, tant elle était chétive, ses grands yeux cernés d’une auréole bleuâtre et rayonnant d’un surnaturel éclat, sa pâleur, tout en elle contrastait singulièrement avec l’ivresse de vivre et le ravissement qu’elle répandait à l’entour. Elle semblait heureuse de ce bonheur inconscient qui flotte comme un rêve intangible par-dessus les réalités. On eût dit que toute la joie de la nature se reflétait dans ses regards, aussi limpides que le ciel de cette radieuse journée d’août. Elle ne pouvait demeurer une seconde en place, papillonnait d’un bout à l’autre du pont. Il émanait de toute sa personne un charme fiévreux et délicat, la grâce d’une tige pliante et cette beauté éphémère des choses que l’on sent destinées à bientôt périr... D’où venait-elle? On s’interrogeait en vain à son sujet. Sans doute était-elle étrangère. Quelqu’un l’avait vue s’embarquer avec une dame âgée. Le commissaire du bord ne savait d’elle que son nom: Myrrha.
--Et ce songeur? demanda M. Danglar... C’est un visage qui ne m’est pas inconnu... Où l’ai-je donc rencontré? Savez-vous qui c’est?
Il désignait André Laurel qui restait immobile et solitaire, les yeux fixés sur l’horizon, perdus dans les lointains d’un idéal.
--Voilà une bien triste histoire, murmura Mme Larderet, encore un signe des temps!... Ce jeune homme n’est autre que le fils de M. Laurel, notre ancien préfet... Oh! un gamin qui ne vaut pas cher et qui a fait le désespoir de tous les siens, une famille très honorable. Le père, commandeur de la Légion d’honneur, un digne vieillard vénéré dans tout le département. Et voilà son fils unique qui s’en va, pour échapper au service militaire.
--Un lâche, proféra M. Gallerand.
--Pis encore, un anarchiste, révéla Mme Larderet.
Un frisson parcourut l’assistance.
--Le malheureux! fit M. Rolande.
--Moi, je plains les parents.
--Ils ne méritaient pas cela.
--Peut-être y a-t-il un peu de leur faute, dit M. Danglar. On récolte généralement ce qu’on a semé.
--Non, non, protesta vivement Mme Larderet... Je connais la famille et je vous affirme qu’elle n’est pas responsable. Le père est aujourd’hui dans les bonnes idées; Mme Laurel, de son vivant, remplissait ses devoirs religieux. Ils n’ont pu donner de faux principes à leur enfant... Mais, que voulez-vous! il est de mauvaises natures qu’on ne saurait réduire.
--C’est un grand malheur, dit Mme Gallerand.
--Voilà la conséquence de ces funestes doctrines que répandent, de nos jours, les démagogues, déclara solennellement le diplomate, à qui la République venait de donner de l’avancement.
--Ces gens-là ont fait un grand mal à la France, affirma Mme Larderet.
--Enfin, conclut M. Danglar, ce pauvre garçon veut sans doute convertir à ses théories les nègres d’Amérique, qui ne demandent qu’à croire que tous les hommes sont frères. Laissons cet apôtre à ses illusions.
Il y eut des rires approbateurs. Maintenant, les connaissances étaient faites; chacun avait déjà repris de l’aisance. Deux Anglais arpentaient le pont à grandes enjambées; les Méridionaux, étendus sur les bancs, contemplaient l’océan gravement, tandis que les dames continuaient à jacasser, entourées de galants. Çà et là, dans les groupes, on se livrait à des paris sur le temps ou le nombre de milles parcourus par le paquebot. Français, Italiens, Espagnols fraternisaient. Tout faisait prévoir une traversée charmante.
Le jour baissait un peu. Le soleil lassé, noyant comme à regret dans les flots sa pâleur éblouissante, allumait à l’horizon un immense incendie. Un son de cloche annonça le dîner. Au même instant, Marzouk, le célèbre lutteur, le colosse énorme apparut sur le pont des premières. Il était si puissant, si formidable que sa présence souleva une émotion. Des dames s’écartèrent vivement, comme terrorisées. Lui regardait, ébahi, ne comprenant pas. Le commissaire du bord intervint et lui intima l’ordre de se retirer. Marzouk obéit sans répliquer, mais une lueur étrange passa dans ses yeux gris, et ses joues s’empourprèrent, comme s’il eût ressenti profondément l’humiliation.
II
André Laurel quitta la table avant la fin du dîner, pris d’un malaise au milieu de ces bourgeois graves et vertueux. Personne ne lui avait adressé la parole. Seule, Myrrha l’avait un moment regardé avec compassion. Il devinait qu’on connaissait maintenant son histoire. L’hostilité à son égard était manifeste. Il n’en souffrait pas; au contraire, il éprouvait une exaltation de sa personnalité à se sentir ainsi frappé d’ostracisme, relégué dans le fier isolement de sa pensée.
Il monta sur le pont. Une rumeur confuse s’élevait par instants. Les bœufs meuglaient. Dans les intervalles de silence, la mélodie gémissante d’un accordéon adoucissait le crépuscule, puis s’éteignait lentement comme une plainte résignée.
Le jeune homme promena un moment ses regards à l’entour, aspirant avec ivresse les senteurs vivifiantes que soufflait le grand large. Un besoin de confier son rêve, de s’épancher dans une sympathie humaine le saisit tout à coup. Il se dirigea vers l’avant du navire où étaient situées les troisièmes classes. A mesure qu’il avançait, les bruits devenaient plus distincts, l’atmosphère bourdonnait comme à l’approche d’une grande cité. Et il s’arrêta soudain devant un spectacle digne d’une éternelle pitié.
Il y avait là des centaines d’émigrants, de tous pays, parlant toutes les langues, mêlant leurs costumes disparates et bariolés. Parias de la civilisation que l’inexorable concurrence, le flot de la misère rejetaient de la vieille Europe et qui trouvaient le courage d’affronter une existence nouvelle, au delà des mers. Des familles entières, groupées autour des paniers de provisions, se serraient pour affermir leur solidarité devant l’inconnu redoutable du lendemain. Des seins flétris, allaitant les derniers nés, attestaient la fécondité lamentable des meurt-de-faim. Les hommes, debout, interrogeaient l’horizon comme pour pénétrer le destin caché là-bas, dans les brumes opaques qu’amassait la nuit tombante. L’inquiétude assombrissait quelques fronts. Mais la plupart étaient gais, enivrés d’une espérance, résolus au suprême effort, la volonté tendue vers le mystérieux lointain. Si noir était le passé que l’incertitude même de l’avenir apparaissait radieuse. Il y avait dans presque tous les regards le rayonnement de l’illusion. Parmi les cris des marmots, éclataient des voix ardentes, des rires joyeux, des chants d’allégresse. Un Italien jouait de l’accordéon; une jeune Espagnole dansait, resplendissante de beauté, de grâce et de passion... C’était une cacophonie merveilleuse où les sons, les voix, les âmes se confondaient, se soutenaient dans un besoin de fraternité humaine, un formidable salut à l’espérance.
Où allaient tous ces pauvres êtres? Trouveraient-ils en d’autres mondes une existence moins cruelle? La plupart ne faisaient que changer leur malheur d’épaule, et c’était là peut-être l’unique cause de tant d’allégresse.
Mais un chant bizarre, qu’il n’avait jamais entendu, un chant dolent, monotone comme l’infini, vague comme la plainte du vent dans le désert, lointain comme la fatalité et qui, plus que tout, exprimait le néant des volontés humaines, la soumission au destin, arrêta l’attention d’André Laurel.
Il se retourna et vit un musulman. Il aurait cru que ce chant venait de très loin, des espaces incommensurables, et le chanteur était là, tout près. C’était ce musulman. Assis, les jambes croisées, dans une immobilité de pierre, il jetait sa complainte lente à l’immensité. Son regard immuable ne voyait rien, ne disait rien, qu’une insouciance dédaigneuse, un détachement universel, l’acceptation passive d’une force secrète et souveraine qui dirigeait le monde vers des fins ignorées et contre laquelle luttait inutilement toute l’énergie des hommes.
Il s’appelait Si-Mohamed; c’était tout ce qu’on savait de lui. Son silence même révélait son mépris pour tous ces gens qui travaillaient, s’agitaient, s’inquiétaient, ces Européens ambitieux, avides d’argent ou de gloire, et qui faisaient de leur vie une éternelle bataille... Est-ce qu’on ne mourait pas aussi dans leurs pays? Le grand mouvement d’action qui entraînait le monde civilisé lui semblait aussi vain que les lames de l’océan se brisant contre les rochers et s’envolant en poussière d’eau. Pourquoi tant de hâte et vers quel but?... Il n’avait, lui, pour répondre à tout, que deux mots: _Rabi Gibou, Mektoub_. Le premier le dispensait d’agir et de prévoir, le second de rien regretter; l’un signifiait: Dieu y pourvoira; l’autre: c’était écrit.
André Laurel, en présence de ce personnage, sentit un moment sa foi chanceler. Celui-là n’était-il pas le seul sage qui ne tentait pas de résister, qui opposait aux événements la sérénité du fataliste? Que pesaient nos calculs, nos prévisions, auprès de l’immense inconnu? Le terrible «_à quoi bon?_» le traversa comme un frisson, et il s’éloigna en s’efforçant d’arracher de son cœur les premières racines qu’y poussait le scepticisme.
Au milieu d’un groupe, se dressait la stature colossale de Marzouk, le champion des luttes à mains plates. Il racontait d’une voix rageuse comment on l’avait chassé tout à l’heure du salon des premières, où il s’était aventuré sans savoir: et il en décrivait le luxe, la splendeur dorée. Rien n’était trop beau pour les bourgeois. Eux, les émigrants, on les parquait là, comme un troupeau de bétail... Ah! quand donc les misérables se révolteraient-ils? Ils étaient les plus nombreux, les plus forts. Ils n’avaient qu’à vouloir, ils s’empareraient du navire, ils seraient les maîtres... Comme on ne l’écoutait pas, il se tut, l’air sombre et farouche d’une brute domptée, prise par les liens de fer d’une formidable organisation sociale.
André Laurel s’en revint lentement. Il était anarchiste aussi, mais d’une autre façon que Marzouk. Les paroles de haine et de vengeance troublaient sa généreuse conception d’un monde selon son cœur, affranchi des vieilles servitudes, des codes, des lois, de toute autorité. Les soupirs du grand large et le remous des flots se brisant contre les flancs du paquebot, adoucissaient sa rêverie naïve, où irradiait, dans les lointains de l’idéal, l’ère de liberté et de fraternité universelle.
L’accordéon, au loin, avait cessé sa mélodie dolente. La nuit maintenant était tout à fait tombée, une de ces nuits ardentes et calmes du mois d’août où la lune apparaît tard. L’_Eldorado_ n’était plus qu’une grande masse d’ombre fuyant dans l’obscurité phosphorescente. Seul, le salon des premières resplendissait.
C’était l’heure du thé. Plusieurs passagers s’étaient déjà retirés dans leurs cabines; les autres s’attardaient à causer, confortablement assis autour de la longue table. Par un coin de rideau levé, André Laurel se prit à observer ces bourgeois que sa présence scandalisait; il ne lui parut pas que les émotions du voyage eussent haussé d’un degré le ton de leurs pensées familières. Leurs faces veules exprimaient la satiété, la paresse de vivre, l’ennui d’une existence rance, que traversaient seulement des éclairs de luxure.
Il détourna les yeux et se remit à errer, en proie à cette vague exaltation que soulèvent dans l’âme les soirs de rêve. Il y avait çà et là des coins de silence et de mystère. On n’entendait que le bruit sourd et cadencé de la machine, imprimant au navire une trépidation continue.
Une silhouette fine glissa dans les ténèbres. C’était Myrrha dans une toilette toute blanche. Elle alla s’accouder sur le bastingage, à l’arrière du pont, et demeura là, immobile, fascinée par le sillage d’argent que créait le tournoiement de l’hélice et que des reflets lumineux criblaient de perles d’or. Une autre ombre parut, s’approcha, une voix murmura: «Myrrha, c’est toi? Je te cherchais partout... Quelle imprudence! Tu sais bien que le docteur t’a défendu... Ne crains-tu pas de prendre mal?... Viens, je t’en supplie.--Non, laisse-moi, répondit-elle, je vais très bien, je suis heureuse, il fait si bon, ce soir!» Il y eut encore des phrases échangées; puis la vieille parente, lasse d’insister, se retira; la jeune fille resta seule. André Laurel fut tenté de l’aborder. Quelque chose de mystérieux et de doux l’attirait vers elle, l’intuition d’une pensée proche de la sienne. Mais la crainte d’être indiscret et cette timidité qui naît d’un sentiment plus profond que le désir le retinrent sur place, l’âme soulevée d’une émotion inattendue.
Près de là, un chuchotement doux se percevait à peine. C’étaient Armand Reboul et Mme Rolande qui causaient.
--Malheureux, disait-elle, qu’avez-vous fait? Oh! quelle folie! Que vous me rendez malheureuse!... Ne craignez-vous pas de me perdre?
--Pardonnez-moi, balbutia-t-il, je vous aime. La vie sans vous m’était si amère!... Ma folie est d’avoir voulu réparer l’injustice du destin qui nous a séparés, quand nous étions faits l’un pour l’autre.
--Il est trop tard, soupira-t-elle. Je ne suis plus libre... Qu’attendez-vous de moi? Que je trompe mon mari, que je trahisse mes devoirs, que je me jette dans une aventure dont nous ne pouvons prévoir l’issue?... Non, mon ami, on ne recommence pas la vie, à mon âge, on ne se libère pas ainsi du passé, il nous enchaîne par trop de liens, trop de souvenirs, trop d’obligations.
--Qu’importe, dit Reboul d’une voix ardente, si nous nous aimons! Qu’importent ces liens, ces devoirs que nous impose un ordre social hypocrite, si nous nous suffisons à nous-mêmes!
--Mon ami, répondit Mme Rolande, êtes-vous sûr que nous serions heureux? N’avez-vous pas assez vécu déjà pour savoir que l’idéal réalisé est souvent tout près du malheur? Je ne puis douter de votre sincérité, la preuve que vous m’en donnez est trop grande, mais quand on aime, on n’imagine pas qu’on pourra ne plus aimer, et c’est le caractère de la passion de se croire éternelle... Vous dites que nous étions faits l’un pour l’autre. Supposez que vous m’ayez épousée; nous aurions aujourd’hui dix ans de ménage, et vous ne me tiendriez pas le même langage. Nous serions peut-être maintenant de bons amis, et ce serait bien beau; peu de mariages d’inclination finissent aussi bien.
--Comme vous me parlez, murmura-t-il, que vous êtes cruelle, que vous me faites souffrir à votre tour!
--Je vous parle en femme sensée, répondit-elle, et qui voudrait vous épargner dans l’avenir le remords d’une irréparable folie, dont je serais justement châtiée, car j’en aurais été cause. Les erreurs que les hommes nous pardonnent le moins sont celles que nous n’avons pu les empêcher de commettre. Puisque vous êtes les plus forts, il faut bien que nous soyons les plus sages... Ouvrez les yeux, remarquez tous ces couples qui semblent traîner avec lassitude la chaîne qui les unit; la plupart se sont aimés autrefois, avaient cru qu’ils étaient nés l’un pour l’autre, et ils étaient aussi sincères que vous l’êtes en ce moment; mais les années ont passé, l’illusion s’est dissoute, l’intimité a séparé ces deux êtres que l’éloignement avait rapprochés, qui croyaient se comprendre parce qu’ils s’ignoraient... Permettez-moi donc, mon ami, de ne pas briser votre avenir. Si vous m’en croyez, vous reviendrez en France par le prochain courrier. Cette traversée ne vous en paraîtra que plus charmante, car il n’est pour l’amour-propre de plus grande satisfaction que d’avoir échappé à une faute. Vous aurez fait un très beau voyage, vous aurez vu des pays nouveaux, et vous m’en garderez un bon souvenir. Puis, vous raconterez plus tard à vos amis une aventure romanesque qui avait pu si mal finir et qui se sera dénouée à la façon d’un aimable vaudeville.
--Si tout le monde raisonnait ainsi, dit Reboul, on fuirait toujours le bonheur, sous prétexte qu’il ne saurait être éternel... Non, ce n’est pas cela qui vous retient, mais tous les vains préjugés sociaux, la peur de l’opinion et le respect d’une morale qui vous rend prisonnière d’un homme que vous n’aimez pas, car, je le sais, vous avez été mariée contre votre gré.
--Et vous voudriez m’affranchir? dit-elle avec une nuance d’ironie.
--Oui, d’une erreur qu’une loi inhumaine prétend rendre définitive... N’a-t-on pas le droit de se tromper, et ce droit ne comporte-t-il celui de réparer l’erreur, quand elle est reconnue?
--Mon ami, répliqua Mme Rolande, permettez-moi de ne pas penser comme vous. Je redoute cette liberté que vous envisagez comme le plus précieux des biens. Qui sait quel usage nous en ferions et que de maux en naîtraient? Ah! nous regretterions bientôt cette morale surannée et cette servitude qui vous pèsent, car la liberté absolue que vous rêvez engendrerait une servitude pire... Félicitons-nous de ces chaînes que nous sommes impatients de rompre et qui nous libèrent peut-être.
--Moi, dit Reboul, je maudis tous ces liens qui nous empêchent de vivre notre vraie vie. Pourquoi vous rendre esclave du passé? Il est une morale supérieure aux lois, aux préjugés, c’est celle qui nous commande de saisir le bonheur qui s’offre à nous. Ce serait une affreuse injustice qu’après vous être donnée à un homme que vous n’aimiez pas, vous ne puissiez plus accepter un amour vrai, sincère et profond.
--N’attendez pas de moi, mon ami, répliqua-t-elle, le bonheur que vous vous promettez, il serait de trop courte durée. Je ne suis plus à l’âge où la passion a l’excuse de la jeunesse et de l’ignorance.
--Je vous aime, reprit-il d’une voix frémissante, je n’ai vécu que pour vous. Sans vous, il n’est plus pour moi d’existence acceptable... Je vous adorerai, vous serez mon culte éternel.
--Enfant! soupira-t-elle, vous me maudiriez bientôt, si j’avais la faiblesse de vous céder. J’ai quelques années de plus que vous, j’ai trop vécu pour partager vos illusions, vos rêves romanesques... Vous cesseriez bien vite de m’aimer!
--Jamais, je vous le jure!
--Les serments d’amour reposent sur du sable... Oubliez-moi, je vous en conjure! Il est tant d’autres femmes plus jeunes, plus belles et qui sont libres!
--Il n’est pas en mon pouvoir de renoncer à vous.
D’une voix douce, tranquille et comme irrévocable, elle prononça:
--Soyons amis, rien qu’amis. Cela pourra durer toujours, et nous n’aurons jamais ni regret, ni déception, ni remords.
Elle retira sa main qu’il avait prise et qu’il pressait sur ses lèvres. La lune s’était levée, répandant à l’entour une clarté indiscrète. Ils parlaient plus bas, on ne distinguait plus qu’un confus murmure.
André Laurel s’éloigna; ses pas le ramenèrent à l’avant du navire, dans le quartier des émigrants.
Beaucoup, enveloppés de couvertures, dormaient là, sur le pont, à la belle étoile et à la dure, comme sur un champ de bataille. Des ronflements, des souffles lents et pénibles, semblables à des râles, aggravaient le silence jusqu’au tragique.
Le long du bastingage, une ombre errait, d’une allure suspendue de fantôme, dans cette solitude vivante, comme une âme inquiète et mélancolique veillant sur le sommeil de cette humanité misérable. Parfois, elle s’arrêtait, prenait en grandissant une raideur spectrale. Et, brusquement, la lune rougeoyante éclaira un maigre profil de femme, un de ces visages où le destin a mis son baiser inexorable. La bouche avait gardé dans ses plis la trace d’un sourire machinal et professionnel, tandis que le regard très las révélait une expérience résignée des choses. Sa chevelure dénouée, coulant sur les épaules, accentuait l’air d’abandon et de renoncement qui suintait de sa personne; tout en elle annonçait l’exilée, la flétrie, douloureuse de tous les vices dont l’alluvion avait passé sur elle, de toutes les peines et de tous les remords qui avaient, un instant, bu sur ses lèvres la volupté de l’oubli.
On la nommait Lola. C’était une de ces pauvres filles, usées déjà dans les travaux forcés à perpétuité de l’amour, et qu’un trafic infâme envoie, de par le monde, peupler les bagnes de la prostitution.
André Laurel s’approcha.
--Bonsoir, dit-il simplement.
Elle répondit de même, méfiante d’abord:
--Bonsoir.
--Où allez-vous? questionna-t-il.
--A Buenos-Ayres... Et vous?
--Moi, je ne sais... A Buenos-Ayres ou ailleurs, peu m’importe, pourvu que ce soit loin, très loin. Je m’arrêterai là où l’atmosphère me semblera respirable... J’ai quitté la France et ma famille pour toujours.
Elle le regarda, surprise, intéressée tout à coup, moins par ce qu’il disait que par son accent de sincérité, sa figure fine et distinguée, d’une touchante jeunesse qui contrastait avec le ton désabusé de ses paroles.
--Pour quelle cause? demanda-t-elle.
--Parce que j’en avais assez!
--De quoi?
--De leurs mensonges, de leurs masques, de toute l’hypocrisie sociale.
--Vous êtes un révolté?
--Oui. Il n’y a de dignité vraie et de grandeur que dans la révolte. Je ne veux pas me soumettre, être lâche: je veux être libre et vivre selon ma conscience.
--C’est donc que vous êtes riche?
--Non.
--Pourtant, vous êtes, comme on dit, un fils de famille. Ça se sent... Alors, ce sont vos parents qui ont du bien?
--Qu’ils le gardent. Je gagnerai ma vie.
Elle l’interrogea de nouveau et il en vint à tout dire, son histoire entière et ses rêves d’apôtre. Elle l’écoutait, silencieuse et grave, en le fixant de ce regard qui dénonçait une science inquiétante des choses.
--Gosse! gosse! fit-elle enfin, envahie d’une pitié subite. Va, retourne chez toi... Quoi que tu veux faire? Changer le monde? Faudrait voir d’abord à changer le cœur des hommes!... L’anarchie, la société sans loi, sans gendarmes, que tu rêves, ah, oui! ça ferait du propre!... Pauvre petiot, t’as trop de sentiment, tu serais trop malheureux, tu ne connais pas les hommes. Va, gosse, rentre dans ta famille, qui sera bien contente de te dorloter encore. C’est un bon conseil que je te donne.
Et elle disparut, le laissant là, obstiné et songeur.
III
André Laurel était affligé d’une grave infirmité: il croyait tout ce qu’il disait et tout ce qu’on disait. C’était une nature simple, droite et candide, avec des élans passionnés et des aspirations généreuses. L’éducation qu’il avait reçue n’avait fait qu’accroître ces inquiétantes dispositions. Comme la plupart des petits bourgeois, il avait grandi, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, dans la plus complète ignorance des réalités sociales. Tout le monde autour de lui, ses parents et ses professeurs, s’étaient plu à l’entretenir dans ces illusions touchantes qui sont la grâce de l’enfance, à préserver sa jeune âme des amertumes de l’expérience. «On y voit clair bien assez tôt, et la vie se charge elle-même de vous déniaiser.» Mais les Laurel, en élevant leur fils, ne s’étaient même pas tenu ce raisonnement, ils n’avaient fait que suivre les communs usages.
Sous l’Empire, M. Laurel avait été un ardent républicain, comme on l’était alors, révolutionnaire jusqu’à admirer Marat, jusqu’à approuver l’attentat d’Orsini. Tous les jours, le petit André entendait son père déclamer contre les rois, les usurpateurs, les tyrans qui poussent les peuples sur les champs de bataille, sacrifient des générations entières à leur détestable gloire. Les lieux communs contre la guerre enflammaient sa verve. A la tête de l’opposition républicaine dans sa petite ville de province, il avait illuminé son balcon, quand l’Empire avait croulé.
Par sa mère, femme pieuse, André avait été imprégné de la morale évangélique. Son père n’y voyait nul inconvénient, se plaisant à répéter, après Camille Desmoulins, que le sans-culotte Jésus était le premier des républicains. D’ailleurs, bien qu’esprit supérieur, incrédule lui-même, M. Laurel déclarait respecter la foi religieuse chez autrui, attendu que, selon une parole fameuse, si Dieu n’existait pas, il eût fallu l’inventer--pour la masse. Car la masse avait besoin de croyance, d’espérance, de consolation... M. Laurel commençait à s’enrichir.
Plus tard, au collège, André avait appris l’histoire, qui vénère les héros morts pour la liberté. Les auteurs classiques, Plutarque, Tacite, Montaigne, Rabelais, Voltaire, Jean-Jacques, attisaient son âme contre les tyrannies, flattaient les tendances révolutionnaires qu’il tenait de son père. La Boétie s’était écrié: «Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, levons-nous.» Pascal avait ridiculisé la guerre. Montesquieu sacrifiait l’idée de patrie à l’amour de l’humanité. «Tous les hommes sont frères, lui avait dit autrefois l’Évangile.--Tu ne tueras point, ordonnait la morale de tous les temps.» Parmi les auteurs contemporains qu’on ne lui interdisait pas, se trouvait Tolstoï. Il le lisait et l’admirait. Et Tolstoï ne voulait pas qu’on prît les armes contre ses semblables. Enfin, toujours et par tout le monde, ses parents et ses maîtres, André avait entendu dire qu’il faut obéir à sa conscience, mettre d’accord sa conduite et ses principes. Il atteignit ainsi ses dix-huit ans.
Cependant, M. Laurel, favorisé par le gouvernement de la République, avait rapidement escaladé les degrés de la carrière administrative. L’ancien communard venait d’être nommé préfet. Ses fureurs révolutionnaires, frénésie de la médiocrité, s’étaient apaisées. Il en souriait, à cette heure. «La jeunesse a tant d’excuses! On devient raisonnable en vieillissant.» Riche, décoré, la vanité satisfaite, il condamnait les utopies dangereuses, se dressait en bourgeois respectable, gras et modéré, toujours républicain, contre les revendications sociales.
--Il changera, disait-il en parlant de son fils; à son âge, j’étais comme lui, et j’aime mieux le voir ainsi. Ne pas être communiste à vingt ans prouve un manque de cœur, mais l’être encore à quarante prouve un manque d’esprit.
Aussi se montrait-il indulgent, ne prenant pas la peine de le contredire, lorsque, en sa présence, André, avec une conviction tranquille, soutenait les doctrines que lui-même hurlait jadis avec l’aigreur et la violence de l’ambition impatiente.
Mais, un jour, sa colère éclata. Très calme, André avait déclaré qu’il se refusait au service militaire. D’abord, M. Laurel entreprit de le ramener par la douceur.
--Voyons, mon garçon, tu ne parles pas sérieusement?
--Si, mon père, répondit le jeune homme. J’ai longtemps réfléchi avant de prendre une telle résolution; maintenant, elle est irrévocable.
--Que dis-tu?... Mais c’est impossible... c’est insensé, tu ne feras pas cela!... Songe au désespoir de ta mère, à ma situation, à toi-même, malheureux enfant!
--J’ai songé à tout, répliqua André; j’ai prévu vos objections, vos raisonnements, votre indignation, mon père, et j’ai décidé que j’obéirais à ma conscience.
--Tu veux donc déshonorer ta famille?
--L’honneur, à mes yeux, consiste à ne pas désavouer ses convictions par ses actes.
--On te méprisera!
--Je le sais.
--Tu passeras pour fou!
--Que m’importe!
--On te traitera de lâche!
--Cela me prouve qu’il ne faut pas souvent moins de courage pour agir selon sa conviction que pour risquer sa vie sur un champ de bataille.
La fureur et la douleur agitaient M. Laurel comme un orage. Pour la première fois, il se sentit coupable; ce malheur, c’était son œuvre; il eut conscience que la responsabilité en retombait tout entière sur lui.
Des larmes lui montèrent aux yeux, il pleura.
--Pauvre enfant, pauvre enfant! bégaya-t-il.
Puis, s’étant ressaisi, il parla d’abondance, se cramponna à des arguments comme un noyé à une bouée de sauvetage.
--André, écoute-moi, je fais appel à ton bon sens. En théorie, il se peut que tu aies raison; en réalité, tu commets la plus grave des erreurs. Il est des exigences sociales auxquelles on ne saurait se soustraire sans causer des désastres autour de soi. Mon enfant, il faut voir la vie telle qu’elle est. Sans doute, ton idéal humanitaire est généreux; la guerre est une chose abominable, tout le monde en convient, et je souhaite autant que personne l’abolition des armées permanentes, dont l’entretien constitue le plus écrasant des impôts. Mais n’est-ce pas là un mal nécessaire dans l’état social actuel? Pouvons-nous demeurer sans défense en face de l’Europe armée et qui nous guette? La guerre est partout dans la nature, elle existe aussi comme une fatalité inéluctable entre les peuples et les nations... A vingt ans, je pensais comme toi, je professais les mêmes utopies; mais l’expérience et la réflexion m’ont désabusé, et j’ai fait comme tous les bons citoyens, j’ai servi ma patrie avec tout mon dévouement, toute mon intelligence... Conservons notre idéal, tout en nous soumettant aux circonstances qui dépassent notre volonté; ne faisons jamais rien d’irréparable. Ton héroïsme, mon cher enfant,--car c’est ainsi que tu considères ta folle résolution--serait inutile et te perdrait!
--Mon père, répondit André, je souffre du chagrin que je vous cause, mais vous ne m’avez pas convaincu. Je pense, au contraire, que notre désarmement, loin de nous livrer aux convoitises de l’Europe, serait notre sauvegarde. Nous demeurerions, en paix, comme tant d’autres États, sous la protection des grandes puissances... Et à quoi nous sert cette armée, puisque nous avons cessé d’être les plus forts? La gloire militaire nous a coûté trop cher. Patriote, je le suis à ma manière, en rêvant une France qui rayonnerait sur le monde civilisé par son génie et par sa sagesse... Mon acte ne sera pas inutile, il donnera l’exemple... Non, je ne ferai pas mon service militaire.
--Tu raisonnes comme un insensé, s’écria le père.
Leur premier entretien en resta là. Mais M. Laurel ne se tenait pas pour battu. Pendant un mois, André eut à subir les objurgations de la famille et des amis. Un prêtre même s’en mêla. «Vous aussi, lui répondit André, vous, le missionnaire de paix, le soldat du Christ, qui a dit: Celui qui se servira de l’épée périra par l’épée!»
Le malheureux jeune homme n’y comprenait plus rien; on lui avait toujours enseigné qu’il fallait obéir à sa conscience, mettre d’accord sa conduite et ses pensées; on lui avait appris à admirer les héros et les martyrs de la foi, et tout le monde maintenant le désapprouvait, le traitait d’imbécile ou de fou; d’autres l’accusaient de lâcheté! C’était le plus grand nombre.
Alors, lui apparut la constante contradiction des actes et du langage; et, comme quiconque est frappé soudain d’une grande déception, il s’exagéra le mal: «Tous ces visages sont des masques, pensa-t-il; les convenances, les attitudes, les gestes, autant de grimaces. La noblesse des mots farde la bassesse des intérêts. La morale n’existe que dans les livres. La société entière repose sur l’imposture... Oui, tout ment: l’histoire, qui glorifie des héros qu’on persécuterait encore de nos jours; l’enseignement qui fausse le sens de la vie, et les morts même, les morts couchés dans la terre, les mains jointes et suppliantes, tendues vers un paradis chimérique.»
Ce fut du désespoir, quand ce pessimisme délirant souffla sur son âme désorientée. Personne ne se trouva pour lui dire: «L’hypocrisie, cet hommage que le vice rend à la vertu, selon l’admirable définition de la Rochefoucauld, est un progrès social; ne blâmons pas trop ce désir de paraître meilleur, cette pudeur qui s’efforce à dissimuler les difformités morales, car c’est déjà se rapprocher un peu de la vertu que de lui rendre hommage.»
Cependant, l’aventure du jeune Laurel s’était répandue dans la société bourgeoise et y causait du scandale. Les honnêtes gens, ceux qui jugent un homme sur ses opinions et non sur ses sentiments, lui consacraient une réputation de mauvais sujet. D’autres, indulgents, le qualifiaient de dégénéré, de fin de famille. Ses anciens condisciples, dès qu’ils l’apercevaient, s’écartaient prudemment, pour ne pas avoir à lui refuser la main, geste qui exige un certain courage. Lui-même fuyait le monde, car les rêveurs et les incompris ne sentent la solitude que lorsqu’ils cessent d’être seuls.
André ne rentrait plus chez lui que le soir, très tard, quand tout dormait à la maison. Partout et à toute heure, il vivait avec ses pensées, les illusions qui lui restaient fidèles, et ses grands yeux songeurs disaient la tristesse infinie des êtres qui se savent méconnus, calomniés non seulement par la société, mais encore, amertume pire, par leurs propres actes. Semblable, en effet, à ces poètes qui, avec de très beaux sentiments, composent de très mauvais vers, André, avec de très nobles mobiles, prenait de déplorables résolutions et commençait par faire le malheur des siens, en voulant le bonheur de l’humanité.
Il vécut, quelques mois, désabusé, égaré. Mais il était de ces âmes qui ne peuvent se passer longtemps d’un idéal et pour lesquelles le scepticisme n’est pas le mol oreiller dont parle Montaigne. Brusquement, il changea, devint un autre homme; son regard prit un éclat singulier comme éclairé d’une aurore intérieure, un grand soleil qui se levait au fond de lui-même et qui l’éblouissait. Un livre lui avait découvert une religion nouvelle. C’était une œuvre de propagande anarchiste. Il s’enthousiasma pour cette utopie qui s’illusionne sur le cœur humain et en méconnaît les passions jusqu’à prétendre réaliser la fraternité universelle dans l’absolue liberté.
Un matin, André reparut devant son père, avec un visage dont l’énergie révélait une décision sans appel. Il dit d’une voix brève:
--Mon père, je vous fais mes adieux, je suis résolu à quitter la France; je pars demain.
M. Laurel eut une secousse, comme s’il venait de recevoir un coup droit en pleine poitrine. Mais l’opinion qu’il avait de lui-même, la conscience de sa haute personnalité officielle, lui donnaient, aux moments graves, de l’assurance et de la dignité. Calme et sévère, il demanda simplement:
--Pourquoi?
--Parce que, répondit André, ce milieu-ci m’est hostile; je m’y sens à la fois détesté et paralysé, et je veux être libre, agir selon ma foi, vivre sans hypocrisie.
--Où iras-tu?
--En Amérique.
M. Laurel garda un instant le silence. Son émotion se devinait au tremblement de ses lèvres. Il dit enfin:
--Je ne méritais pourtant pas cela!
Et sa pitié paternelle l’emporta tout à coup, lui inspira des paroles émouvantes et raisonnables, mais qui venaient trop tard et n’avaient plus d’autorité. On ne change pas un état d’esprit par quelques phrases, on ne renverse pas d’un souffle l’échafaudage de dogmes et d’erreurs qu’ont dressé dans une jeune intelligence dix ans de fausse éducation. M. Laurel sentait lui-même qu’il parlait en vain.
--Malheureux enfant, dit-il, tu n’as vécu que dans un rêve; la réalité prendra sur toi sa revanche, et puisse-t-elle n’être pas trop cruelle! Va à la découverte de ton paradis terrestre, qui n’existe nulle part, car les hommes sont les mêmes partout... C’est l’hypocrisie qui te révolte? Elle t’apparaîtra peut-être un jour comme une nécessité sociale... C’est l’indépendance que tu désires? Hé! mon pauvre enfant, qui donc est indépendant? Qu’est-ce qu’un individu dans le formidable engrenage de notre civilisation?... Tu ne sais rien encore que par tes livres, et tout ce qu’ils t’ont enseigné, tout ce que t’ont dit tes maîtres, atteste seulement l’effort louable d’une éducation qui se propose de léguer aux générations nouvelles le patrimoine moral de l’humanité. Mais il te reste à acquérir la science de la vie, et ta naïveté m’épouvante... Veux-tu un exemple? ajouta-t-il en prenant tout à coup un ton moins solennel: Regarde ta petite sœur qui nous est arrivée hier de sa pension avec la croix. «Pourquoi as-tu la croix? lui avons-nous demandé.--Parce que je me suis bien tenue dans le rang», a-t-elle répondu. Eh bien, tout est là, il suffit de bien se tenir dans le rang, et toi, tu veux en sortir, tu prétends vivre en marge de la société... Prends garde! tu seras broyé!
--Je préfère être broyé, déclara André.
--Allons, tu es un héros, fit ironiquement M. Laurel, mais tu n’en es pas moins mon fils; tu as du sang de bourgeois dans les veines, tu changeras... Pars, puisqu’en attendant, tout conseil est inutile, puisqu’il n’est pas en mon pouvoir de te convaincre et de te retenir; parcours le monde, apprends la vie à tes dépens, et reviens quand tu en auras assez... La maison paternelle te sera toujours ouverte.
Le lendemain, André Laurel s’embarquait sur l’_Eldorado_.
IV
Ce jour-là, le quatrième de la traversée, il faisait encore un temps splendide. Une grande animation régnait sur le pont des premières. L’_Eldorado_ y prenait des airs de fête. On hâtait les préparatifs d’un bal de charité qui devait avoir lieu, le soir même, au bénéfice de la Société centrale pour le sauvetage des naufragés. Mme Larderet, Mme Gallerand et le consul Danglar, qui formaient un groupe à part, interrompirent un moment leur conversation pour observer les matelots occupés à décorer l’arrière du navire avec des pavillons, d’énormes lanternes chinoises et tous les fanaux du bord, tandis que d’autres disposaient déjà un peu partout des rangées de sièges. Il ne manquait que des plantes vertes et des fleurs. Mais le commandant Lagorce, très gai, s’excusait plaisamment en montrant les côtes arides du Maroc, que le paquebot longeait depuis l’aube. Le commissaire annonçait qu’on servirait des glaces et qu’on souperait. Enfin, l’orchestre des tziganes avait promis son concours pour toute la soirée.
--Je m’inscris sur votre carnet pour la première valse, dit M. Danglar à Mme Larderet.
--Je ne danserai pas, déclara celle-ci.
--Pourquoi?
--Je ne suis plus jeune et je suis veuve... Je vous regarderai, cela m’amusera tout autant.
--Moi non plus, je ne danse pas, dit Mme Gallerand.
--Vous, vous n’avez pas d’excuse, fit Danglar. Vous m’accorderez une valse.
--C’est impossible.
--Voyons, une seule, rien qu’une?
--Non, pas même.
--Ce n’est pas gentil, là!
--Je vous assure que cela contrarierait beaucoup mon mari.
--Le colonel, un si charmant homme? Il est donc...
--Vous tenez à le savoir? Eh bien, oui, il est très jaloux... La danse, ça l’exaspère; à l’entendre, c’est indécent, ça encourage le flirt, ça autorise des frôlements, des étreintes que la morale réprouve... Enfin, à son avis, une femme qui se respecte ne doit pas danser.
--Et M. Gallerand a raison, approuva Mme Larderet. Mon pauvre mari pensait tout à fait comme lui. Même, il m’interdisait les bains de mer, que les médecins m’avaient tant recommandés... Pauvre cher homme! ajouta-t-elle avec un profond soupir, après vingt ans de mariage, il était comme au premier jour!
Le diplomate ne put réprimer un sourire. La veille, une mauvaise langue lui avait révélé le passé galant de la respectable veuve. Vers 1880, à Paris, toute une génération d’étudiants en avait fait ses délices. Elle était alors la reine du Quartier Latin, parant de ses cheveux dorés, de son éclat de courtisane fauve, les restaurants de nuit et les bals publics, allumant tous les regards, quand elle dansait, par sa sensualité brûlante, l’ardeur lascive de ses déhanchements. Et Danglar lui-même, qui, justement à cette époque, commençait son droit, se demandait s’il n’avait pas goûté jadis à ces lèvres ardentes. Il lui semblait bien, en effet, maintenant, que quelque chose, dans ce visage de veuve vénérable, ne lui était pas absolument étranger--quelque chose qui n’était plus la beauté, n’en avait plus l’éclat, mais qui en gardait le reflet. Oui, une nuit, peut-être, il n’en était pas bien sûr, c’était si loin, ce bon temps-là, et il en avait tant vu depuis, ayant mené lui-même une jolie vie et passé, pendant vingt ans, à travers toutes les amours avec l’admirable sécheresse d’un conquérant.
--Soyez sans inquiétude, monsieur Danglar, dit Mme Gallerand, vous ne manquerez pas de danseuses, ce soir. Voici, par exemple, une jeune évaporée qui ne se fera pas prier, ajouta-t-elle en désignant Myrrha, qui papillonnait de groupe en groupe, ayant un mot gentil pour chacun, dans un besoin incessant d’agitation vaine. Et rien n’était beau comme sa chevelure abondante, d’une légèreté de fine poussière d’or, flambant au soleil.
Elle était la jeunesse et la grâce, égayant l’assistance de sa candeur ravie et de son frais babil ininterrompu, dissipant l’ennui que provoquent à la longue le spectacle monotone de la pleine mer, le ciel constamment limpide, les mêmes visages sans cesse aperçus. C’était elle qui organisait les jeux, jouait du piano, elle qui chantait--d’une voix très douce, qu’emportait parfois la brise infinie du large. Elle encore qui devinait les charades, mettait l’entrain partout, elle, toujours elle, capricieuse, fantasque, jamais lasse, étourdissante presque avec ses réparties imprévues, ses gestes vifs, ses sautillements d’oiseau.
Elle était si fluette, cependant, d’une telle gracilité maladive, qu’on finissait par s’étonner et s’émouvoir de cette gaieté extraordinaire qui ne se démentait pas un instant, de ce regard clair et joyeux que jamais n’embrumait l’ombre la plus fugitive de mélancolie.
La vieille parente, qui veillait sur elle, restait silencieuse et grave, souriant à peine, parfois, d’un sourire contraint, tandis que ses prunelles se noyaient de larmes. Myrrha, tout bas, l’exhortait à prendre un autre visage.
--Tu vois bien que je ne souffre pas... Je suis heureuse, très heureuse. Je ne veux pas qu’on me plaigne.
Avec une adorable mutinerie, elle plaisantait les gens soucieux, dont le front se barrait de rides sévères, ou dans les yeux desquels elle surprenait une pitié maladroite.
--Vous êtes triste?... Auriez-vous le mal de mer? Regardez comme il fait beau! On n’est pas malade par ce temps-là... Je vais vous jouer une valse.
Elle se remettait au piano, faisait courir sur les touches blanches ses mains plus blanches encore, d’une transparence de cire. Et, sous ses doigts fragiles, les notes les plus graves avaient un son joyeux, éclatant d’allégresse.
Elle était, ce jour-là, déjà prête pour le bal, parée de tous ses bijoux, de dentelles qui flottaient au vent et de deux beaux œillets écarlates qui coloraient ses pommettes, tandis que ses lèvres avouaient la soif inassouvie d’aimer, de se donner et de vivre, de vivre vite... Bientôt, peut-être, ce serait trop tard.
Il était environ quatre heures. L’océan frémissait sous un ciel de feu, rouge et brumeux à l’Occident.
--Il y aura encore bal demain, dit en riant le commissaire.
Et comme on n’avait pas saisi la plaisanterie, il précisa:
--C’est un bel orage qui se prépare, nous danserons.
--Tant mieux, fit Danglar, ça rafraîchira le temps.
Il faisait, en effet, une chaleur accablante. Des passagers prolongeaient leur sieste en plein air, sur le pont. D’autres lisaient, flânaient ou se glissaient sans bruit dans le dédale des fauteuils, contemplant les poses variées des dormeurs et des dormeuses, avec ce regard vague et somnolent qui donne aux voyageurs sur mer la lassitude des espaces sans bornes.
Armand Reboul et M. Rolande, assis l’un près de l’autre, causaient bas, pour ne pas réveiller Mme Rolande, qui reposait à côté d’eux, dans une chaise longue. Les deux hommes, dès les premiers jours, s’étaient intimement liés. Ils en étaient déjà aux confidences.
--Qu’avez-vous donc, mon cher ami? interrogea M. Rolande... Je vous sens agité et fiévreux... Il se passe en vous quelque chose d’extraordinaire, de mystérieux.
--Quand on est seul dans la vie, soupira Armand, il est des heures où l’on éprouve comme un grand vide!
--Mariez-vous, mon ami, je suis convaincu que vous rendriez une femme heureuse.
Armand allait répondre, lorsqu’il s’aperçut que les paupières de Mme Rolande frémissaient un peu et, devinant qu’elle ne dormait pas, il éleva la voix pour dire:
--J’avais fait ce souhait, mais le destin est cruel parfois: la seule femme que j’aie jamais aimée est aujourd’hui mariée.
--Et vous l’aimez encore?
--Oui, dit Armand.
--Alors, vous êtes parti... par désespoir?
--Non, pour la retrouver... et j’irai, s’il le faut, jusqu’au bout du monde.
M. Rolande s’égaya soudain:
--Votre aventure est romanesque; mais voulez-vous que je vous en prédise le dénouement?... Cette femme vous aimera, mon ami, car vous lui aurez donné une rare preuve d’amour. Vous serez son amant, et c’est beaucoup de bonheur que j’entrevois pour vous dans l’avenir.
Un irrésistible sourire monta aux lèvres d’Armand, et il craignit un instant que Mme Rolande elle-même ne partît à rire; mais il lui parut, au contraire, qu’une légère rougeur se répandait sur son visage. Alors, sérieux, il déclara:
--Oui, cela pourrait être, si les honnêtes femmes n’étaient retenues par cette fausse conception de la vertu, qui leur commande le renoncement au bonheur, la fidélité éternelle dans un mariage sans amour. Et la plupart redoutent aussi l’indiscrétion, le scandale, l’abandon... Tant d’hommes sont légers, vaniteux, inconstants! Parce qu’ils n’aiment pas vraiment. Je sens bien que je ne suis pas de ces gens-là. La véritable passion est discrète, silencieuse, exclusive... Une voix intérieure m’avertit que je n’aurai dans ma vie d’autre amour que celui-là.
Il avait haussé le ton, pour que Mme Rolande ne perdît rien de ses paroles. Évidemment, elle ne dormait pas, car ses paupières baissées semblaient s’éclairer d’une flamme intérieure, refléter l’éclat de ses prunelles.
M. Rolande demeura un moment songeur. Un pli mélancolique parut au coin de sa bouche, et il dit enfin d’une voix lente, où il y avait à la fois du regret, de la tristesse et du dépit:
--Je ne vous plains pas; non, je ne vous plains pas... Heureux les hommes de notre époque qui peuvent aimer, qui en ont le loisir! Ce privilège appartient à bien peu dans la terrible lutte pour l’existence, le souci dévorant du lendemain qui enfièvre nos sociétés modernes. Les Werther, les René, les Obermann se font rares... On n’a plus le temps! La nécessité de gagner son pain, chaque jour, accapare toute l’énergie vitale, toutes les forces du cœur et de l’intelligence. La vie nous trique, il faut marcher, combattre sans trêve, sans répit... Ainsi, moi, où aurais-je trouvé le temps d’être amoureux, même de ma femme? Toujours l’inquiétude, le travail, la bataille!... Je n’avais pas de rentes, moi; je n’avais que des diplômes, je sortais de l’École Centrale... Ah! le prolétariat intellectuel, les carrières libérales!... Mes parents, des sans-le-sou, auraient mieux fait de m’apprendre un bon métier manuel; je n’aurais jamais été tout près de la misère et je ne serais pas obligé maintenant d’aller là-bas, si loin, et pour quelle situation, mon Dieu! Juste de quoi vivre... Vous savez, mon ami, entre nous, ce que je vous raconte là. Les autres n’ont pas besoin de savoir, il vaut mieux sauver sa devanture, _bluffer_ un peu, comme on dit aujourd’hui. C’est de l’héroïsme moderne.
Mme Rolande avait entendu, et, feignant de se réveiller, elle se dressa, mais aussitôt détourna la tête pour cacher ses yeux pleins de larmes et qui brillaient comme une flamme sous l’onde. En un instant, tout le passé s’était rouvert, ainsi qu’une blessure. Elle n’avait jamais été heureuse! Du mariage, elle ne connaissait que les servitudes. Jamais une joie pure, une bonne journée sereine et voluptueuse, en quinze ans de ménage! Ah! que d’efforts, de courage, de petits mensonges, pour sauvegarder les apparences, tenir son rang dans la _société_! Car ils faisaient partie de la _société_... Toujours le sourire aux lèvres et l’angoisse au cœur! Elle accomplissait des miracles pour figurer dans le monde. «C’est par les relations qu’on arrive», affirmait M. Rolande. Mais le _bluff_ ne leur réussissait guère, la situation s’aggravait, si bien qu’un jour, il fallut inventer une histoire, une ruine soudaine, consentir enfin à s’expatrier pour un gagne-pain dérisoire, qu’une Compagnie américaine offrait au malheureux ingénieur. Voilà à quoi avaient abouti tant de patience, de dévouement, de volonté! Elle n’en voulait pas à son mari, qui l’avait épousée sans dot et qui avait bien fait son possible, très honnête, très laborieux, mais poursuivi par la malechance. Elle lui était restée fidèle, et combien, pourtant, l’avaient courtisée, séduits par sa grâce élancée, son ravissant visage ovale, d’une candeur délicieuse de blonde qui, chez elle, ne mentait pas, car elle avait gardé, à travers le mariage, cette virginité morale de tant d’honnêtes femmes qui donnent à leur mari ce qu’il est en droit d’exiger, mais rien de plus, rien de leur être intime et profond.
Pour la première fois, Mme Rolande éprouvait, en présence d’Armand Reboul, cet amollissement du cœur qui annonce de prochaines défaillances. En vain se défendait-elle contre un sentiment si doux, sa reconnaissance s’élançait vers celui qui répandait du romanesque, ainsi qu’une rosée, sur la sécheresse de sa vertu conjugale. Ce grand amour, venu tard, à l’heure du renoncement, lui embaumait l’âme, comme les fleurs tardives la terre désolée par les premiers souffles de l’automne. Lui, charmé de la trouver si belle encore, la contemplait, en songeant au bonheur qu’il aurait, ce soir-là, à danser avec elle, à sentir, si près de lui, dans l’ivresse d’une valse, les pulsations tièdes de sa chair.
Elle leva les yeux sur l’horizon, où s’amassaient de gros nuages noirs, sillonnés par de longues raies de feu, tandis que le soleil, à l’occident, prenait un éclat singulier d’or en fusion.
--Nous allons avoir de l’orage, annonça-t-elle.
--Oui, demain ou très tard, cette nuit, dit M. Rolande. Et, d’ailleurs, ça ne changera pas l’état de la mer, s’il n’y a pas de vent. Nous n’avons à craindre que le roulis et le tangage. J’ai déjà vu l’océan très calme, malgré la pluie, les éclairs et le tonnerre... Puis, il faut bien s’attendre à quelques petites bourrasques, en vingt-trois jours de traversée.
--Les marins ne redoutent que la brume, car elle les empêche de rien apercevoir, ni les phares, ni les fanaux des autres navires, expliqua Reboul, et c’est par elle que se produisent les abordages, les échouages, la plupart des sinistres en mer. Mais il est rare qu’il y ait de la brume, en cette saison.
--Je ne suis pas aussi rassurée que vous, dit Mme Rolande. Regardez donc ce ciel, là-bas, ces nuées menaçantes... Oh! nous allons être ballottés, vous verrez.
--Un petit grain, peut-être, répliqua l’ingénieur, mais nous n’en danserons pas moins, ce soir, au bénéfice des naufragés... N’est-ce pas, commandant? ajouta-t-il en interpellant celui-ci qui passait près de là.
Mais le commandant Lagorce, si aimable d’habitude, ne répondit pas, paraissant ne pas entendre, l’air anxieux et résolu du marin tout prêt pour la lutte, grandi soudain dans le sentiment de son devoir et de sa responsabilité. De ce brave homme, charmant et modeste, qui rêvait de vivre à la campagne, de pêcher à la ligne, quand il aurait sa retraite, il s’exhalait de l’héroïsme.
--Vous voyez bien que le commandant lui-même n’est pas tranquille, observa d’une voix plus basse Mme Rolande.
Eh effet, le baromètre venait de baisser tout à coup d’une façon inquiétante. L’atmosphère lourde se saturait d’électricité. Aucun souffle, cependant, n’agitait encore la surface de l’océan. L’_Eldorado_, brave et superbe, continuait à glisser dans l’immensité, sans autre secousse que la trépidation régulière, continue, de sa puissante machine. Le pont des premières classes se faisait désert. Armand Reboul tira sa montre.
--Il est temps de nous apprêter pour le bal, dit-il.
Les deux amis, précédés de Mme Rolande, se levèrent pour regagner leurs cabines, et ils croisèrent André Laurel, qui, voyant le pont abandonné, y venait respirer un peu d’air... Il souffrait! La tristesse et l’ennui tissaient silencieusement leurs toiles autour de son cœur, et ces journées, avec le spectacle uniforme d’un océan calme, lui semblaient interminables, alourdies par la solitude et les rêves incessamment ressassés. Il ouvrit un livre. Il y avait une heure qu’il lisait, lorsqu’un frôlement léger le fit se retourner, et il demeura surpris, très troublé. Myrrha était devant lui, claire et riante, et lui parlait:
--Bonjour, monsieur André Laurel... Enfin, nous allons pouvoir causer un peu ensemble, car cela me peine de vous voir toujours seul, abandonné. Il est vrai qu’on vous tient à l’écart, on paraît vous en vouloir, oui, je l’ai bien remarqué.
--En effet, ils m’en veulent, répondit André.
--Pourquoi? Que leur avez-vous donc fait, à tous ces gens-là?
--Je ne sais, mademoiselle, je ne les connais pas.
--Alors, c’est incompréhensible, car vous n’avez pas l’air méchant ni terrible. Je suis sûre qu’on est très injuste à votre égard. Pourtant--vous allez me trouver bien curieuse et bien indiscrète...
--Non, dites...
--Eh bien! il doit y avoir quelque raison, un malentendu, sans doute?
--Oui, quelqu’un a dû leur raconter mon histoire... Je suis un insoumis.
--Insoumis à quoi?
--A tout.
--C’est-à-dire?
--A la société, à ses institutions, à ses lois, à sa morale, à ses préjugés.
--C’est là votre crime?
--Pour l’instant.
--Ainsi, vous êtes un anarchiste?
--Est-ce le mot qui vous effraie?
--Oh! oui, vous me faites très peur... Mais permettez que je vous confesse complètement.
--Je vous le permets, dit André, qui commençait à se divertir de ce badinage, ravi de la trouver si simple, si enjouée, si charmante et originale à la fois.
--Avouez que vous ne voulez pas faire votre service militaire, comme tout le monde, et que c’est pour cela que vous vous êtes embarqué?
--Comment le savez-vous? demanda-t-il.
--On le racontait devant moi, ces jours-ci, et votre équipée est connue de tous, à bord.
--Alors, j’avoue.
--Et que vous rêvez une société où tous les hommes seront libres et frères... C’est très grave, et vous êtes un jeune homme très dangereux.
--Prenez garde, mademoiselle, répliqua-t-il avec la même ironie, si on nous voyait ensemble, cela pourrait vous nuire beaucoup dans l’esprit de tous ces honnêtes gens.
--Et je passerais, n’est-ce pas? pour une excentrique, une évaporée. Cela se dit déjà; Mme Gallerand le répétait encore tout à l’heure... Elle est bête, Mme Gallerand.
--Vous ne respectez donc pas l’opinion, mademoiselle?
--Non. Et puisque c’est ainsi, nous continuerons à causer, et nous deviendrons deux bons amis, à leur barbe... Voulez-vous?
Il prit la main qu’elle lui tendait, une main si fine, si délicate, qu’il la sentait fondre dans la sienne, et, dans la pâleur de son visage, ses yeux rougirent, retenant des larmes.
--Je ne veux pas que vous soyez triste, dit-elle. Moi, je suis très gaie, tout m’amuse, et l’on prétend que je suis malade... Je ne sais pas ce qu’ils ont tous à me regarder ainsi avec pitié... Je vais très bien, à part quelques petits malaises passagers... N’est-ce pas que je n’ai pas l’air malade?
--Non, répondit-il d’un ton convaincu, pour donner plus de vraisemblance à son mensonge charitable. Et, à son tour, il interrogea:
--Vous allez aussi à Buenos-Ayres?
--Non, nous nous arrêtons, ma tante et moi, à Montevideo, où nous avons des intérêts, un héritage à recueillir.
--Vous n’avez que votre tante?
--Oui, et je n’ai pas connu mes parents, j’étais orpheline à un an... Mais j’ai toujours été très heureuse, on m’a tellement gâtée!... Seulement, l’an passé, j’ai commis une imprudence, j’ai pris froid en m’attardant, une nuit, sur une terrasse, au clair de lune... et, depuis, je tousse un peu... un rhume qui ne veut pas guérir... Ah! voilà M. Danglar, fit-elle, ressaisie d’une gaieté soudaine, en apercevant le diplomate campé, en habit, à l’autre bout du pont... Voyez comme il est beau! C’est lui, ce soir, qui conduira le cotillon, n’en doutez pas... Savez-vous que nous aurons une tombola?... Oh! il y a des lots magnifiques: trois cravates, un paquet de cure-dents, une paire de jarretières, offertes par Mme Larderet. Ma tante a donné un éventail; moi, un album... Oh! on va s’amuser!... Et vous, je vous défends d’être triste, vous entendez.
Elle se grisait de son babil, radieuse, malgré sa fragilité de petite fleur maladive, enivrée de ce rien de vie qui lui restait, et d’où jaillissait comme par miracle une intarissable source de joie.
--Je danserai toute la soirée, reprit-elle, et je veux que vous dansiez aussi.
--Je ne sais pas, dit-il.
--Comment, vous ne savez pas?
--Non, car je n’ai jamais fréquenté le monde; j’ai toujours vécu comme un sauvage.
--Eh bien! vous apprendrez. Je vous donnerai, ce soir, votre première leçon.
--Mais je ne suis pas habillé, et je n’ai même pas d’habit, avoua-t-il.
--Tant pis, vous danserez comme vous êtes... Écoutez, voilà que ça commence, offrez-moi votre bras.
Les tziganes attaquaient une première valse, une musique lointaine qui semblait se perdre dans l’infini de l’océan.
Le bal venait de s’ouvrir. On ne dansait pas encore. Il y avait de la tenue et de la raideur. Assises au premier rang, les dames, en des poses de photographie, étalaient d’audacieux décolletages. La plupart, matrones tétonneuses et empesées, bombaient d’opulentes poitrines, dissimulaient, sous l’abondance de leurs jupes, des ventres obèses. Seules, Mme Gallerand et Mme Larderet, qui n’avaient pas fait toilette, demeuraient effacées, manifestant des minauderies décentes et s’obstinant à refuser toute invitation. Les hommes se penchaient, disaient un mot, puis se redressaient avec un secret chatouillement de vanité, et, parmi eux, le consul Danglar, superbe et droit, moustache au vent, allait et venait lentement, comme étincelant de toutes les aventures amoureuses qui avaient marqué sa carrière diplomatique. Quand il passait derrière les épaules nues, trempées de clarté, il allongeait un peu le cou, les paupières pincées, plongeant un regard oblique et dédaigneux. Quelles nudités se cachaient sous ces satins purs, ces velours souples et caressants, ces bleus défaillants comme des évanouissements de turquoises, ces taffetas brodés en mille capricieux dessins, ces dentelles si légères, si fines, qu’on eût dit des vapeurs flottantes sur les transparences des mousselines? Son œil exercé ne s’y trompait point; mais il restait aimable, désirant faire réussir cette fête, dont il était l’organisateur, avec le commissaire du bord et M. Conseil, un écrivain notoire qui allait entreprendre, en Amérique, une série de conférences.
M. Gallerand, portant beau également, très froid, très digne, l’allure martiale, s’entretenait avec M. Rolande, s’accordant très bien avec lui pour dauber sur la République, cause de tous leurs mécomptes,--tandis qu’Armand Reboul, debout près de Mme Rolande, s’intéressait à ses moindres gestes, aux mouvements de ses lèvres, comme s’il eût voulu boire ses paroles. Modeste en sa simple toilette de soie blanche, à peine violetée, elle ne répondait que par monosyllabes à un voisin bavard, tout attentive à la musique des tziganes. Et elle penchait la tête, paraissant vouloir s’isoler, pour mieux s’imprégner de cette harmonie qui mettait sur son doux visage une expression de rêve, comme si l’accent des violons eût élevé jusqu’au romantisme le ton de ses pensées habituelles. Un charme infini émanait de toute sa personne, et on eût dit que le malheur se parait en elle de toutes les grâces de la joie.
Maintenant, on dansait, le commandant Lagorce et les officiers du bord ayant les premiers donné l’exemple, aussitôt suivi par Danglar et Conseil, qui entraînaient deux lourdes matrones en une valse onctueuse et pudique.
--A nous deux, dit Myrrha à André.
Il s’excusa en balbutiant:
--Non, non, c’est impossible... Je ne puis pas, je ne sais pas... Vous me rendriez ridicule. Je vous en prie, n’insistez pas... pour moi et pour vous-même...
--Pour moi-même?
--Mais oui, vous savez bien que je suis mal vu dans ce monde-ci, et il faut craindre les mauvaises langues, les médisances, les calomnies. Je vous assure qu’on bavarderait sur votre compte... Les gens sont si sots, quelquefois si méchants, surtout quand ils n’ont rien à faire.
--Je vous ai déclaré que je me moquais de leur opinion, justement parce qu’ils sont ce que vous dites.
Il supplia encore:
--Faites-moi la grâce de me laisser bien inoffensif et bien sage dans mon petit coin.
--Pas du tout... Je veux que vous dansiez... Vous allez voir, c’est très facile... Vous vous laisserez conduire.
Il était assis tout au fond, à demi-caché, très timide parce qu’il était très fier. Elle l’obligea à se lever, lui fit prendre la position du cavalier. Le cœur lui battait à rompre sa poitrine, il rougissait, s’imaginant que tous avaient les yeux fixés sur lui et qu’on allait se gaudir de sa gaucherie. Mais bientôt, il domina son émotion, et, au premier signal qu’elle lui donna, ils s’élancèrent parmi le tourbillon des autres valseurs. Dix fois, ils firent le tour du bal, passant à travers les groupes, en zigzags. Admirable danseuse, Myrrha le dirigeait avec une aisance étonnante. Il se laissait entraîner, se rendant aussi léger que possible, sans oser la serrer de trop près, comme s’il eût craint de briser cette frêle tige pliante qui s’attachait à lui, l’enveloppait comme d’une caresse. Autour d’eux, tout tournait aussi, le parquet du pont, les lanternes chinoises, les fanaux du navire, la mer immense. André en perdait la notion des réalités environnantes, transporté en une étourdissante extase, un paradis inconnu, plus beau mille fois que la terre promise de ses chimères idéales. Des sourires ravis lui montaient aux lèvres, tout son être s’imprégnait du parfum étrange et délicieux qui émanait d’elle, de son corsage, de ses épaules nues, de sa chevelure de fine poussière d’or pâle. Ils tournaient toujours, accélérant et ralentissant leur envolée, selon le rythme des tziganes. D’instant à autre, leurs corps se rapprochaient et s’étreignaient; il se sentait pénétrer lentement par la tiédeur douce de cette chair vierge et délicate. Maintenant, leurs regards, leurs sourires se rencontraient, leurs haleines se confondaient, et, sans qu’il le voulût, sa bouche effleurait presque ses cheveux, sa main pressait plus fort la sienne, son bras enlaçait plus étroitement sa taille... Ils tournaient, tournaient, tournaient toujours. Un long frisson le parcourut, une telle ivresse, enfin, le souleva qu’il crut un moment l’emporter, dans un grand vol éperdu, à travers l’espace, là-bas, loin de ce monde, loin de tout, et ses lèvres tremblantes bégayèrent des paroles d’amour.
La musique cessa; ils s’arrêtèrent, et ce fut Myrrha qui le rassit. Il regardait partout, étonné de se retrouver là, revenant d’une hallucination merveilleuse.
--Que me disiez-vous, tout à l’heure? demanda-t-elle... Oui, pendant que nous dansions... Répétez un peu, pour voir!
--Moi?... Je n’ai rien dit, protesta-t-il, très rouge.
--Si, si, j’ai bien entendu; je n’avais pas perdu la tête, moi... C’était une déclaration, monsieur. Vous allez vite, bien vite... Enfin, je vous pardonne.
Elle riait, d’un rire innocent et joyeux, très amusée de le voir confus, interloqué.
--C’est une folle, dit à voix basse Mme Gallerand, en se penchant vers Mme Larderet.
--Une inconsciente, murmura celle-ci.
--Danser avec ce mauvais sujet!
--Si sa tante le savait!
--Mais elle est là, sa tante, et elle ne lui dit rien, elle lui permet tout.
--Quelle faiblesse!
--Dites plutôt, chère madame, une absence complète de sens moral. C’est une jeune fille qui tournera mal; vous verrez si je me trompe.
--Dans ces longs voyages, on est toujours exposé à des promiscuités fâcheuses, déclara Mme Larderet. Il faut en prendre son parti.
Les tziganes rejouaient une valse, et leur chef d’orchestre, le brillant Rienzo, se pâmait d’aise, la face réjouie d’un sourire vainqueur. Il regardait les femmes comme s’il eût promené son archet sur leurs nerfs, avec autant de virtuosité que sur les cordes de son violon.
Cependant, le ciel se couvrait. Un léger roulis, dont on ne s’apercevait pas dans le vertige de la fête, berçait doucement l’_Eldorado_, qui, avec toutes ses lumières, resplendissait, ainsi qu’une féerie errante au milieu d’un océan de ténèbres. Soudain, un long éclair sillonna l’horizon, le tonnerre gronda.
--Gare, gare! ça va tomber! cria Danglar.
--Pas encore, affirma un officier du bord.
M. Rolande jeta les yeux autour de lui, de cet air passif et résigné qui indique chez un homme que sa destinée est faite. Il s’étonnait de ne plus voir sa femme.
Elle venait de se retirer pour rejoindre Armand Reboul, qui l’attendait en un coin d’ombre, vers la poupe du navire.
Tout à l’heure, en dansant avec elle, il lui avait donné rendez-vous là. Maintenant qu’il la savait malheureuse, il était plus sûr de la vaincre, car il n’ignorait pas que le malheur est frère de la faiblesse et qu’il n’engendre l’héroïsme que quand il est de courte durée, quand le bonheur précédent a mis dans l’âme une provision d’énergie et de confiance. Ce n’était pas le cas de Mme Rolande. L’amour d’Armand ne s’en trouvait pas amoindri, il était autre, se mêlant à une pitié qui en atténuait la fièvre et en augmentait la douceur... Elle l’écoutait, grave, indécise et tremblante, tandis que le vent de la nuit apportait l’harmonie lointaine des violons.
--Que vous avez dû souffrir, disait-il, car vous n’étiez point faite pour cette vie médiocre et tourmentée à la fois, qui fut la vôtre, pendant quinze ans de mariage!
--Hélas! répondit-elle, c’est la vie à laquelle sont condamnées la plupart des femmes, qu’on croit heureuses, parce qu’elles ont la fierté de ne jamais se plaindre.
--Mais la plupart n’ont pas votre âme, ni votre beauté ni votre grâce.
--Oh! mon ami, dit-elle avec une grande mélancolie, choisissez d’autres flatteries pour une femme qui n’est plus jeune.
--La plupart n’ont jamais été aimées comme je vous aime, Xanie!
C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom, et il attendit un instant pour voir si elle acceptait cette liberté, qui établissait entre eux une intimité plus grande et l’autorisait à oser davantage. Elle garda le silence, il reprit:
--Bien peu ont trouvé le salut que je viens vous offrir en me jetant à vos pieds, en vous jurant un amour et une fidélité éternels. En les repoussant, Xanie, à moins que vous ne me haïssiez, vous seriez coupable envers vous-même, car le premier devoir de tout être, c’est de se conserver, c’est de vivre... Que devez-vous désormais à l’homme auquel vous vous êtes immolée jusqu’à ce jour et qui n’a pas su vous rendre heureuse, qui vous entraîne aujourd’hui dans sa ruine et sa faillite? Quelle sera, là-bas, votre existence?... O Xanie, puisse-t-elle ne pas être pire que l’ancienne!
Un grand éclair sabra le chaos croissant des ténèbres, projeta, l’espace d’une seconde, une clarté de plein jour. Armand y vit le visage de Mme Rolande baigné de larmes. Alors, il crut que le moment était venu de tout dire:
--Oh! partons! s’écria-t-il, partons ensemble, dès notre arrivée à Buenos-Ayres... Gagnons un autre port pour nous soustraire aux recherches... Nous retournerons en France... Qui vous retient? Quelle chaîne morale que vous ne puissiez rompre sans remords? Vous n’avez pas d’enfant... Votre mari? Reconnaissez-vous à cet homme le droit de vous lier jusqu’à votre dernier jour à son mauvais destin? Encore, s’il vous aimait, mais il n’a plus pour vous que cet attachement banal, ce sentiment neutre qui naît d’une longue vie commune; il se consolera, et votre départ, dans sa situation présente, lui sera même une délivrance... Xanie, ayez ce courage, consentez à être heureuse!
Un autre éclat de tonnerre retentit dans la nuit. De larges gouttes commençaient à tomber. Mme Rolande ne répondait pas; il prit ce silence pour une acceptation dont la pudeur retenait l’aveu et, tendant les lèvres, il lui donna un baiser. Elle eut un geste doux qui voulait s’en défendre... Elle était devant la tentation des voluptés défendues comme un naufragé qui a soif devant toute l’eau de la mer. On ne se désaltérait pas davantage, pensait-elle, avec toutes les sources du désir, empoisonnées par le remords.
--Non, mon ami, murmura-t-elle, je ne crois pas à la félicité que vous me promettez et que vous attendez de moi... Elle ne vous laisserait au cœur que la souffrance d’un idéal inassouvi. Abandonnez votre projet, car je ne puis me résoudre à ce que vous me demandez, je serais trop coupable.
Elle avait prononcé ces paroles d’un ton découragé. Armand sentit que ce découragement était tout près de l’abandon, et il l’embrassa de nouveau.
--Mon ami, dit-elle, nous faisons mal.
Elle ne luttait plus que faiblement... Un nouvel éclair les éblouit.
--Séparons-nous, ajouta-t-elle... On pourrait nous surprendre.
Il l’accompagna, descendit avec elle jusqu’à un corridor au fond duquel se trouvait sa cabine, puis remonta seul sur le pont.
Le vent se levait, la mer commençait à s’agiter. A la hâte, on avait tiré la tombola pour les naufragés, et la société, réduite à une vingtaine de personnes, s’était réfugiée dans le salon des premières. Armand y fut assailli par une tempête d’hilarité.
--Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda-t-il.
--Ah! mon cher, vous avez eu tort de vous absenter, lui répondit M. Rolande... mais ce n’est pas fini; écoutez, vous allez rire.
Pour distraire la compagnie, navrée par la brusque interruption de la fête, un passager, expert en chiromancie, en même temps qu’homme d’esprit, avait entrepris de lire, dans les mains de ces dames, et ce qu’il leur prédisait devait être d’un comique extraordinaire, car M. Gallerand lui-même s’en tenait les côtes, en perdait sa dignité.
--A madame Larderet, maintenant, fit Danglar.
La vénérable veuve se défendit en rougissant.
--Oh! moi, déclara-t-elle, mon passé n’a rien qui puisse vous réjouir beaucoup.
--On ne vous dira que votre avenir, madame, répliqua Danglar, en donnant encore un peu plus d’impertinence ironique à son monocle.
Curieuse et rassurée, Mme Larderet présenta la paume de la main gauche. Le chiromancien en étudia consciencieusement les lignes.
--Madame, dit-il gravement, j’ai le plaisir de vous annoncer que vous mettrez au monde deux beaux jumeaux, dans une dizaine de mois.
--La gaffe, la lourde gaffe! chuchota Danglar.
Le chiromancien avait oublié que Mme Larderet était veuve. Des rires fusèrent. Seul, M. Gallerand, cette fois, demeura impassible, sévère, jugeant la plaisanterie plus que déplacée, indécente.
--Nous oublions que nous sommes Français, dit-il.
La leçon de galanterie jeta un froid. Personne un moment, n’osa élever la voix.
--En voilà des naissances! fit enfin Mme Chabert, pour rompre un silence pesant. On nous a prédit, à moi, une fille, à Mme Bineau un garçon. Nous allons donc peupler l’Amérique.
--A votre tour, cher ami, dit M. Rolande à Armand.
Sceptique, le jeune homme tendit la main.
--Ah! monsieur, fit le chiromancien, que vois-je à l’intersection de ces deux lignes?... Un signe bizarre, vraiment... Vous allez assister à des événements tragiques... mais qui favoriseront vos desseins, sans doute, car votre ligne de vie se prolonge... Celle du cœur s’arrête tout à coup.
--Que j’affronte aussi l’avenir! s’écria M. Rolande... Voici ma main.
--Vous, reprit le chiromancien, vous avez éprouvé bien des revers, des déboires... Rassurez-vous, cependant... L’imprévu seul arrive... Il va changer bientôt votre situation... Oui, la chance! Vous allez avoir de la chance!
--Qui donc croit à la chiromancie? demanda M. Conseil, le littérateur conférencier.
--Pas moi, répondit Mme Chabert.
--Ni moi... heureusement! déclara Mme Larderet.
--Et vous, commandant, y croyez-vous?
Le commandant Lagorce haussa les épaules, puis raconta:
--Il y a longtemps, un oiseau de mauvais augure m’a prédit que je périrais de mort violente, dans je ne sais plus quel sinistre, vers ma soixantième année. J’ai dépassé cet âge... Je fais mon dernier voyage... et vous constatez tous que je me porte admirablement.
Un grand coup de roulis ébranla le navire. Le vent, maintenant, soufflait en tempête. L’un après l’autre, se suivant de près, les passagers, pris de malaise, abandonnaient la place, en s’accrochant de meuble en meuble.
--Oh! dit le Second, nous allons avoir du gros temps.
V
Le lendemain, la mer devint haute et très dure. Un vent furieux, sifflant dans les cordages, emplissait l’espace d’un long cri de détresse éperdue. L’_Eldorado_ tanguait et roulait, tantôt s’affaissant comme s’il allait s’engloutir au fond de l’abîme insondable, tantôt se soulevant lentement avec une trépidation plus précipitée de sa machine. Sur le pont, que balayaient les vagues, aucun passager n’avait paru. Tous devaient rendre des flots de bile, car, des cabines entr’ouvertes s’échappaient des gémissements et des râles, interrompus de temps à autre par un fracas de vaisselle, quelque violent _coup de casserole_ démolissant une pile d’assiettes, dans la _souillarde_. A table, on avait placé les _violons_, des cordes tendues au-dessus des nappes, par de petites planchettes verticales, et destinées à maintenir les verres, les carafes et les bouteilles... Une gigantesque contrebasse, autour de laquelle les maîtres d’hôtel dansaient une sorte de danse de Saint-Guy, secoués par le roulis, se cramponnant partout, réalisant des prodiges d’équilibre pour ne point renverser les sauces. Seul, le commandant Lagorce et deux Anglais faisaient honneur au repas, tous les autres passagers s’occupant à restituer celui de la veille. Et les deux Anglais, eux-mêmes, durent bientôt, l’un après l’autre, se lever de table, exécuter un mouvement de polka autour des violons, puis s’appuyer quelques secondes sur le parapet du pont, avant de regagner leurs couchettes.
Cependant, le second jour, André Laurel se risqua hors de sa cabine. Il craignait peu le mal de mer; le grand air sans doute dissiperait son léger malaise, causé surtout par l’odeur du bateau, une odeur d’huile et de goudron, mêlée à des émanations de cuisine. Il espérait aussi rencontrer Myrrha quelque part. Son cœur et ses regards erraient à sa recherche. Il ne se défendait pas moins contre un sentiment très doux, qui parfois atteignait à l’exaltation. Pas d’amour, pas de faiblesse, pas d’entrave! Ni femme, ni famille, ni ami! La liberté d’agir selon sa foi, la force d’être seul, de ne tenir à rien, de n’avoir rien à perdre, de pouvoir disposer entièrement de soi, de sa propre vie! Mais cette grandeur farouche de la révolte et du désespoir s’alliait mal à sa nature ardente et romanesque. La grâce de Myrrha faisait lever ses rêves.
Il s’avança en trébuchant jusque sous la passerelle dont la voûte offrait un abri. Près de là, Marzouk, très incommodé par le tangage, jurait et sacrait, tandis que Si-Mohamed, assis, les jambes croisées, indifférent à tout, chantait sa même chanson dolente et monotone, qui se perdait dans le rugissement de la tempête, dont les grandes haleines passaient comme des coups de faux.
Visiblement, elle redoublait de violence. Les vagues, comme une meute hurlante, assaillaient le navire; les moins hautes crachaient à bord les embruns de leurs crêtes, retombaient en cascade, s’émiettaient en poussière d’eau; les plus puissantes, qu’on voyait au loin s’avancer, ainsi qu’une longue muraille menaçante et grossissant sans cesse, atteignaient l’arrière, dépassaient la hauteur du plat-bord et bondissaient sur le pont, avec un grand fracas. L’_Eldorado_ fuyait devant le temps, sous les actions combinées de sa voilure et de sa machine, plongeant et se relevant tour à tour, descendant jusqu’au fond des vallées creusées par deux lames successives, ou traçant un large sillon dans les flancs de ces collines mouvantes. Parfois, son hélice sortait de l’eau, tournait dans le vide, comme affolée, ébranlait toute la coque, tandis que la toile des goélettes fouettait furieusement dans la rafale. Tout le gréement, telle une harpe géante, vibrait par moments avec des sonorités métalliques. Des goélands éperdus tournaient autour du paquebot en jetant des cris aigus.
Les officiers réunis sur la passerelle ordonnaient la manœuvre, tous les hommes de l’équipage étant à leur poste. Une vague inonda le salon des premières. Un coup de vent plus fort emporta une voile, qui tourbillonna un instant dans l’espace, ainsi qu’un gigantesque oiseau blessé, puis s’abattit et disparut.
De son abri, André contemplait ce spectacle effrayant et superbe, lorsqu’une forme humaine se traîna jusqu’à lui, et il reconnut un maigre profil tragique, mais plus pâle et plus ravagé, semblait-il, par la souffrance et par l’empreinte du passé. C’était Lola, cette fille avec qui il avait un moment causé, par désœuvrement, le premier soir du voyage. Elle venait là sans doute chercher un refuge, et après l’avoir salué d’un signe de tête, elle se tint à distance, discrète comme le sont toutes les filles, respectueuses de cette pudeur bourgeoise qui les relègue dans le mépris et affecte de les ignorer, en dehors de la possession brutale.
Quelque chose de mélancolique et d’attendri adoucissait, à cette heure, l’expression de son regard, effaçait ce sourire professionnel et machinal qui, d’habitude, avilissait sa bouche. Depuis trois jours, l’oisiveté et la solitude, où fermentent les rêves, réveillaient en elle, confusément, des souvenirs anciens, des choses auxquelles elle n’avait jamais plus pensé, qu’elle croyait mortes dans sa mémoire et dans son cœur, tant c’était vieux, tant elle en avait vu! Des choses tristes et douces comme une harmonie que la brise apporte de très loin et qui l’auraient fait pleurer, si elle avait eu encore des larmes. Elles lui revenaient de sa maison natale, de son enfance, de sa jeunesse... Oui, elle se souvenait de tout, maintenant, et parmi tant de choses, il en était une qu’elle ne pouvait s’expliquer: comment, de la charmante fillette d’autrefois, si gracieuse et si pure, la société avait-elle fait la misérable créature qu’elle était à présent?
De son vrai nom, elle s’appelait Louise... Un jour--elle avait alors cinq ans, et c’était son premier souvenir--son père lui avait dit d’aller jouer dans la pièce à côté.--Ce qui s’était passé, ce jour-là, elle ne l’avait compris que bien plus tard.--Tandis qu’elle habillait sa poupée, elle entendit son père et sa mère qui discutaient ensemble dans le salon. Son père avait une voix grave, profonde, sans colère, une voix qu’elle ne lui connaissait pas, car il avait toujours été très gai, très rieur... Quand il reparut, il était très pâle, et jamais il ne l’avait embrassée avec tant de tendresse. Depuis, il avait toujours gardé cette pâleur, une pâleur, immuable, définitive, qui semblait exprimer un chagrin inavoué et irrémédiable. La mère, elle était en voyage, elle allait bientôt revenir, disait-il. Mais les semaines se passaient, Louise ne revoyait plus sa mère.
Alors, on l’avait mise en pension. Elle était la première de sa classe, ses maîtresses la citaient comme exemple, mais elle avait trop bon cœur, elle donnait tout aux autres petites filles. Le jeudi et le dimanche, son père venait la voir. Il la prenait sur ses genoux et la serrait dans ses bras, sans rien dire. Il arrivait toujours bien avant l’ouverture du parloir et se promenait seul, pensif, en attendant, devant la porte de la pension.
Un dimanche, il ne revint pas. Louise pleura beaucoup. Avant qu’on le lui eût annoncé, elle avait bien senti que son père était mort.
Sa mère était remariée. Louise, à dix-sept ans, en sortant de pension, entra dans un nouveau foyer, où il y avait d’autres enfants, que son parâtre avait eus d’un premier mariage... Quelle vie, à dater de ce jour! Elle était là comme une étrangère, celle qu’on accepte parce qu’on ne saurait faire autrement et qui reste une gêne, un obstacle, quelque chose dont on voudrait bien pouvoir se débarrasser. Elle rappelait aussi un passé fâcheux. Personne ne prononçait le nom de son père.
Un peu de fatalité et beaucoup de misère avaient fait le reste. Sa mère morte aussi, Louise avait quitté cette maison. A vrai dire, on l’en avait chassée, en la lui rendant inhabitable. Une sainte n’aurait pu y tenir davantage. Alors, elle avait cherché une place, et Paris l’avait prise comme une feuille dans un tourbillon de vent, la feuille qui s’envole, éperdue, s’élève et tombe, traîne, s’arrête enfin dans une flaque de boue... Oh! l’existence de la fille pauvre, abandonnée dans ce Paris si doré et si flambant!... Elle était gentille, en ce temps-là, elle sentait bon la jeunesse, l’innocence et la santé. Les hommes la suivaient dans la rue et voulaient causer. Son cœur battait très fort quelquefois--il y avait si longtemps qu’elle était privée d’affection! Mais elle ne répondait pas. Elle entendait rester honnête, en travaillant. Une ouvrière, une midinette, ça vivait de rien: deux sous de frites, le matin; un bouillon le soir; une petite chambre au sixième--et c’était gai, ça pépiait comme les moineaux du Luxembourg. Ça se laissait attirer aussi avec un peu de mie de pain, quand on savait s’y prendre, mais ça s’enfuyait après à tire d’aile.
Louise gagnait quatre-vingts francs par mois dans une maison de modes. Par malheur, ce modique salaire ne lui permettait pas de supporter la morte saison, les deux mois d’été pendant lesquels l’atelier fermait ses portes, congédiait ses ouvrières. Alors, il lui fallait chercher une autre place, et, chaque année, aux grandes vacances, elle changeait de maison, perdant ainsi le bénéfice de l’ancienneté dans la précédente. De sorte qu’elle n’avançait guère et restait toujours, ou à peu près, aux mêmes appointements. Une année même, quand la morte saison arriva, elle ne trouva pas de travail, et c’était l’époque du terme. Louise n’avait plus que vingt francs. Son propriétaire patientait bien une huitaine, mais jamais plus, et, cette huitaine écoulée, la pauvrette n’osait plus passer devant la loge de sa concierge, dans la crainte que celle-ci ne l’arrêtât pour lui présenter sa quittance. Afin d’échapper à sa vigilance, elle sortait de chez elle dès l’aube et ne rentrait que très tard, vers dix heures... Oh! les interminables journées de détresse, à travers Paris! Parfois, écrasée de fatigue, elle s’affaissait sur un banc, avec la peur qu’un agent ne l’appréhendât, car la société est ainsi faite qu’on se sent presque coupable, quand on n’a pas d’argent et quand on a faim.
Que c’était long, la belle saison! Louise, très prévoyante, ne faisait plus qu’un repas par jour. Il fallait qu’elle fût bien jolie, pour que tant de misère ne l’eût pas déjà rendue laide. Depuis quelques jours, un jeune homme la suivait, un timide, un sincère sans doute, car il ne se décidait pas à l’accoster. Un soir pourtant, il osa... Elle était si lasse, si découragée, si seule, ce soir-là, qu’elle consentit à causer. Il avait des yeux de bonté, une figure fine et une voix caressante qui tremblait d’émotion en balbutiant des phrases qui la bouleversaient toute, lui faisaient passer un frisson sur la chair. Il l’invita à dîner, mais elle ne voulut accepter qu’une consommation, par discrétion et par une sorte de fierté naïve et touchante: pour ne pas montrer qu’elle avait faim.
Ils se revirent, les jours suivants. Il était très respectueux auprès d’elle, ne lui disait jamais rien de malhonnête. Elle l’écoutait, la face noyée de douceur, confiante, sentant qu’elle n’était plus seule au monde, maintenant. Elle lui racontait les tristesses de sa vie, et ses yeux s’embrumaient de larmes qui ne voulaient pas couler, quand elle parlait de son père.
Un dimanche, il l’entraîna hors de Paris, sur la route de Saint-Ouen. Il faisait un temps splendide. Le ciel, lavé par la pluie de la veille, avait l’azur profond et précieux du saphir, et c’était dans l’air pur un éblouissement de lumière.--«Où allons-nous? demanda-t-elle.--Mais nous nous promenons, tout simplement, répondit-il.--Il me semble, reprit-elle, que je suis déjà passée par ici, autrefois, oh! il y a bien longtemps, quand j’étais petite.» Ils arrivèrent à la porte d’un cimetière.--«Je me souviens, à présent, fit-elle, c’est ici qu’ils ont enterré mon père.» Elle leva sur son ami un regard suppliant qui signifiait: entrons!--«Si vous voulez», dit-il. Une longue allée, l’artère principale, s’ouvrait devant eux, silencieuse et morne. De chaque côté, les tombes s’alignaient, régulièrement espacées au premier plan, quelques-unes chargées de guirlandes et de couronnes de perles, la plupart nues, délaissées, ne parlant ni d’orgueil ni d’éternité, attestant l’humilité d’un cimetière démocratique où les morts s’entassaient dans l’oubli, comme les vivants dans les faubourgs populeux et misérables des grandes cités modernes. Tout au fond, un terrain vague s’étendait, percé de grands trous qui se suivaient. Ils errèrent un moment dans une allée transversale.--«C’est ici», déclara-t-elle enfin, en s’arrêtant. Mais elle demeura interdite, ne comprenant pas: la tombe de son père était couverte de fleurs, de belles roses rouges fraîchement épanouies. Qui donc avait apporté toutes ces fleurs?... Lui se tenait en arrière, mais la rougeur qui lui montait au visage, le dénonçait. Elle se retourna, et devinant tout, elle eut vers lui un long regard chargé de larmes, de reconnaissance et d’amour.
Le soir même, elle se donna, et ce fut une année de bonheur. Une année de bonheur dans toute une vie!... C’était toujours bon de se rappeler ça. Elle en avait gardé au cœur quelques souvenirs délicats, et elle ne lui en voulait pas de l’avoir abandonnée. Les hommes étaient les hommes! Elle avait subi la commune destinée de la fille pauvre, sans soutien, sans défense, celle qu’on n’épouse pas. Lui était un sentimental et un faible, au fond duquel résidaient obscurément toutes les forces héréditaires d’égoïsme de la bourgeoisie contemporaine. Gentil garçon dépourvu de supériorité individuelle, il avait prouvé son utilité sociale en se mariant richement et raisonnablement.
Dès lors, la chute de Louise avait été rapide. Elle avait toujours été trop honnête, trop confiante avec les hommes. Les fils de famille qu’elle avait connus rêvaient tous de se faire entretenir, par amour-propre.
Un jour, on la renvoya d’un hôpital avant qu’elle fût complètement rétablie. Elle partit sans un sou, si faible qu’elle se tenait à peine debout. La nuit vint, une nuit glacée et pluvieuse de décembre. Louise se mourait de faim et de froid; l’eau ruisselait de ses manches, sa robe se collait à sa peau. Et c’était cette nuit-là qu’un trafiquant de chair humaine l’avait prise, la trouvant jolie encore, malgré la souffrance et l’usure... Le lendemain, il l’avait embarquée pour la province, et, deux ans après, pour l’Amérique!
Lola, maintenant, regardait la tempête. André songeait à Myrrha, et la voyant paraître, chancelante et souriante, il se précipita au-devant d’elle, la saisit par la taille, pour la retenir, car la bourrasque soufflait avec une telle violence qu’elle était soulevée et semblait vouloir prendre son vol, à chaque pas qu’elle tentait. Il cria très fort:
--C’est de la folie, de la folie! Vous allez vous envoler comme une plume... Il n’y aura plus de Myrrha... et que deviendrai-je!...
Mais la rafale mugissante emportait sa voix. De la tête, elle lui faisait signe qu’elle n’entendait rien. Un moment, ils se parlèrent par gestes, si près l’un de l’autre que leurs figures se touchaient presque et qu’ils buvaient sur leurs lèvres les paroles qu’ils ne distinguaient point. Il en profitait pour lui dire qu’il l’aimait, tandis qu’elle riait aux éclats et que le vent rageur dispersait autour de son ravissant visage la fine poussière d’or pâle de sa chevelure.
Lola les observait de ses yeux profonds... De l’amour, elle ne connaissait, elle, que les trahisons, les profanations et les souillures. Quelle pensée, en cet instant, l’habitait? Elle demeurait immobile, effacée, comme dans la crainte de scandaliser le bonheur de ces deux jeunes êtres charmants. Peut-être ce spectacle réveillait-il au fond de son cœur des choses innocentes, des sentiments méconnus, des chimères inavouées, un idéal lointain. Mais une plus grande mélancolie l’envahit, un rayon divin de pitié traversa son désespoir: elle avait aperçu en Myrrha la grâce fragile des choses éphémères... Ah! pourquoi cette cruauté aveugle du destin qui fauchait si tôt des existences radieuses et qui la condamnait à vivre, elle, l’humiliée, la flétrie, sur qui pesait toute l’iniquité sociale?
Tout à coup, ce fut une brusque alerte. Les hommes de l’équipage se précipitèrent vers l’avant en poussant des cris qu’étouffait l’ouragan. On ne voyait que des faces épouvantées et les trous noirs des bouches qui vociféraient. Le Second parut, très pâle, faisant de grands gestes rapides, énergiques qui transmettaient des ordres... Que se passait-il? Il ne semblait pas que le temps fût devenu subitement plus mauvais. Même, depuis quelques minutes, aucune lame n’avait franchi la hauteur du plat-bord. Un lieutenant s’élança vers André et Myrrha qui se tenaient enlacés, saisis d’une frayeur soudaine, et leur commanda brutalement de descendre. Aucun passager sur le pont! Au même instant, la sirène jeta une plainte sinistre et farouche, comme un appel désespéré, dans la nuit tombante.