LIVRE DEUXIÈME
I
Armand Reboul cherchait vainement à s’endormir. Une lecture commencée n’avait pu le distraire de ses obsédants désirs; il avait repoussé le livre et, emprisonné dans son étroite couchette, s’essayait à mesurer le temps aux pulsations de son cœur. Une fureur le prenait de ne pouvoir rien contre l’insomnie persistante. Le meuglement énorme et grave de la sirène, qui troublait les ténèbres à chaque minute, l’arrachait à ses somnolences et le rejetait, fiévreux, dans des convoitises ardentes, des rêves désordonnés, perpétuant en lui une agitation stérile.
Il ne pouvait penser qu’à Mme Rolande. Son image le hantait sans répit. Depuis deux jours qu’il faisait si mauvais temps, elle devait être couchée comme lui, et si cet horrible tangage durait, il risquait de ne plus la voir jusqu’à la fin de la traversée.
Soudain, la sirène eut un cri d’alarme si lugubre, si déchirant, si prolongé, qu’il se leva pour voir à travers le hublot de sa cabine. Il devait y avoir une brume épaisse... Mais non, la nuit était claire, la lune brillait dans un ciel sans nuage, et la mer, bien que toujours très grosse, semblait se calmer un peu. Les vagues paraissaient moins hautes. Seulement, le vent chassait vers tribord une fumée noire et dense où scintillaient des étincelles... la fumée de la machine, sans doute. Et il ne s’inquiéta pas davantage.
Mais, brusquement, une rumeur vague, inexplicable à cette heure avancée, où tout dormait à bord, lui fit prêter l’oreille et retenir son souffle. Sûrement, il se passait quelque chose d’extraordinaire. Il fut un moment inerte, le cœur battant, les yeux grands ouverts et fixes. Le tumulte se rapprochait. Au-dessus de sa tête, sur le pont, c’était un bruit étrange, un piétinement de foule qui se rue. La sirène maintenant hurlait sans discontinuer. Enfin, tout près, à la porte même de sa cabine, Armand entendit ce cri d’épouvante:
--Le feu!... Il y a le feu à bord!
--Le feu! Le feu! répétèrent d’autres voix.
En un clin d’œil, Reboul s’habilla, et il négligea de prendre sa ceinture de sauvetage... A quoi bon! on était en plein océan, à mille lieues des côtes! Et il s’élança au dehors, gardant sa présence d’esprit, voulant d’abord se rendre compte du danger.
Toutes les cabines s’ouvraient. Des hommes, des femmes, à demi-vêtus, en sortaient blêmes, hagards, surpris au milieu de leur sommeil par la nouvelle du sinistre, comme par quelque affreux cauchemar, et tellement étranglés par la peur que les mots leur restaient dans la gorge; ils ouvraient la bouche et demeuraient muets. Le tangage les jetait les uns sur les autres, et ils avançaient en titubant, pêle-mêle, vers l’escalier qui montait au salon des premières. Quelques-uns étaient en manches de chemise, les chevelures dénouées coulaient sur les épaules des femmes. Il fallait que la situation fût bien grave, aucun officier du bord ne se trouvant là pour empêcher ce désordre et rassurer les passagers.
Elle l’était, en effet. Le feu s’était déclaré, à huit heures du soir, spontanément, dans des colis contenant des produits chimiques arrimés sur la partie avant du pont couvert-milieu. Le commandant Lagorce avait aussitôt fait mettre en action toutes les pompes à incendie du bord. Un moment il s’était cru maître du feu. Mais l’eau et le travail d’extinction avaient amené le désarrimage partiel des colis, et depuis, malgré tous les efforts, l’incendie excité par la tempête se propageait. Le charbon contenu dans les soutes s’était enflammé. La lutte continuait, tout l’équipage déployant une énergie héroïque, les mécaniciens allumant les chaudières pour actionner les pompes, les matelots s’efforçant à noyer la cargaison, tandis que d’autres s’apprêtaient déjà à mettre les embarcations à la mer. Mais deux d’entre elles, et justement les deux grands canots, venaient de se briser et partaient à la dérive. Vers minuit, le commandant Lagorce, debout sur sa passerelle, très grand, très brave, jugeait la situation presque désespérée. Cependant, on pouvait combattre encore pendant plusieurs heures, peut-être jusqu’au lendemain. Et deux chances de salut s’offraient: la rencontre d’un navire ou l’échouement sur un rocher perdu, nommé _Abrolhos_, qui se trouvait à quatre-vingts milles de là, environ, au sud-ouest. Le commandant s’étant arrêté à cette dernière résolution, l’_Eldorado_, après avoir viré de bord, faisait route à toute vapeur, tous ses fanaux éclairés, vers ce roc désert, tandis que sa sirène, dans l’espoir d’être entendue par quelque autre paquebot, continuait à beugler formidablement dans l’ouragan et l’immensité des ténèbres.
Armand Reboul, cherchant une issue, s’était enfoncé dans un couloir obscur qui communiquait avec les secondes classes. Là encore, une foule s’écrasait, des poings se heurtaient à d’invisibles murailles, comme si tout le salut eût dû venir de leur écroulement, et des cris atroces sortaient de ces profondeurs d’ombre. Une folie contagieuse de terreur hurlait par trois cents bouches l’effroi de l’obscurité et de la mort. Pendant quelques minutes, Armand tenta vainement de se frayer un passage. La tourbe délirante le cernait, l’entraînait, il ne savait où. La clameur s’entrecoupait de phrases hachées où se mêlaient tous les idiomes. De toutes parts, on accourait, des femmes, des enfants, des familles entières se tenant par les mains pour ne point se séparer. La confusion devint inouïe. Des formes croulèrent, meurtries, au bas d’un étroit escalier très raide, et pour en gravir les marches, d’autres formes piétinèrent des poitrines.
Enfin, d’un bond, Reboul se trouva sur le pont. C’était l’air, un peu moins de nuit, et il allait savoir! Pour l’homme de courage, le danger affronté devenait moindre. Mais le chaos et la panique étaient tels qu’il lui fut impossible de rien distinguer. Les émigrants, chassés par l’incendie qui gagnait l’avant du navire, avaient envahi l’arrière et se mêlaient aux passagers de première et de seconde. Ils étaient là plusieurs centaines, des grappes humaines s’accrochant les unes aux autres, le long des chaloupes que des mains brutales et maladroites voulaient déjà saisir. Des bras se tendaient vers le ciel. Ceux-ci pleuraient, ceux-là juraient; deux Siciliennes insultaient la madone, et, contre la coupée de babord, deux hommes s’assommaient furieusement, tandis que, près d’eux, un Italien se lamentait, répétant d’une voix gémissante: _Non voglio morire, non voglio morire!_ Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir!
Les femmes tenaient des marmots dans leurs bras. Les familles cherchaient à se grouper; des noms, des appels éperdus étaient jetés dans le vacarme:
--Giovanni!
--Corelia!
--Robert!
--James!
--Gaëtano!
Des noms de tous les pays! Les émigrants se montraient actifs. Les passagers de première, habitués à se faire servir, semblaient se demander s’ils n’étaient pas la proie d’un abominable cauchemar et demeuraient inertes au milieu de la cohue, comme par peur de s’assurer qu’ils ne dormaient plus, qu’ils vivaient en pleine réalité.
Soudain, Reboul se prit à trembler. «Xanie!» cria-t-il. Dans le premier moment, il avait cédé à cet instinct de conservation qui pousse à la fuite, et maintenant il se sentait honteux devant lui-même. Avant tout, il lui fallait la retrouver, l’emporter, et si la mort était au bout de l’étrange aventure, ce serait la mort pour tous les deux, la mort dans un baiser, dans le spasme de la possession; car elle l’aimait, elle ne se refuserait pas, à l’instant suprême, au bord du néant. La pensée du mari ne lui vint même pas, tant il lui parut que la gravité des circonstances devait supprimer cette barrière sociale, toutes les servitudes, tous les préjugés encombrants et maudits. Désormais indifférent à tout ce qui n’était pas elle, il redescendit, retraça ses premiers pas le long du couloir obscur, compta trois portes, dut se colleter dans la nuit avec des gens qui obstruaient la quatrième, celle de la cabine de Mme Rolande. Peut-être s’y trouvait-elle encore. Il ouvrit et appela fébrilement:
--Xanie! Xanie!
De ses mains hésitantes, il tâta la couchette vide... Personne!... C’est que déjà elle était sur le pont. Debout, l’une des premières, elle avait sans doute réussi à gagner l’escalier. Sans doute aussi le cherchait-elle. Il avait été stupide de perdre ainsi son temps... De nouveau, il se précipita au dehors.
--Xanie! Xanie!
Une femme s’accrocha au pan de sa veste; la gorge nue, les cheveux en désordre.
--Sauvez-moi! sauvez-moi!... Toute ma fortune est à vous!
C’était Mme Larderet. Il la repoussa d’un geste violent, et lui-même fut brutalement jeté de côté par un corps énorme qui brandissait des poings menaçants. Armand ne reconnut pas Marzouk. La terrible brute écrasait tout sur son passage, et il devait avoir son idée de derrière la tête, quelque projet sinistre, car il fouillait les cabines, s’emparait des objets précieux, surtout des armes. Et il pouvait bien tout se permettre, nul, dans le désarroi général, ne prenant garde à son manège.
Reboul se retrouva sur le pont. Pour la dixième fois, il lança dans la foule son appel désespéré:
--Xanie! Xanie!
Une autre voix, presque à ses oreilles, cria, frémissante d’angoisse:
--Myrrha! Myrrha!
André Laurel, de son côté, cherchait en vain Myrrha, au milieu de la mêlée hurlante. Si, par malheur, la jeune fille se trouvait là, ces brutes allaient la renverser, la piétiner, car l’égoïsme déchaîné ne respectait, n’épargnait plus rien; la bête humaine traquée par l’épouvante apparaissait dans toute son horreur... Non, Myrrha était seule, en quelque coin d’ombre. La mer avait dû lui sembler moins redoutable que les hommes. André se mit à explorer le navire.
Mais une panique plus grande se produisit. De nouveaux cris de terreur se répercutèrent de distance en distance:
--Les bœufs! voilà les bœufs!... Gare, gare!... Écartez-vous!
Ce fut une violente bousculade en arrière... Quelques bœufs parqués à l’avant du paquebot, foyer de l’incendie, avaient réussi à rompre leur barrage et parcouraient le pont dans un galop furieux, tête baissée, les cornes menaçantes, fonçant contre un ennemi invisible et mystérieux dont ils sentaient l’invasion et qui déjà leur avait grillé un peu le poil. Trois hommes n’ayant pu se garer à temps, furent culbutés. Les énormes bêtes, lâchées dans les ténèbres, affolées par les flammes, la tempête et le sifflement sinistre de la sirène, ravageaient tout sur leur passage. Plusieurs s’abattirent contre les obstacles les jambes cassées. Un jeune taureau fit un bond prodigieux, franchit le parapet, se précipita dans le vide, et la mer l’emporta. On ne mit pas moins d’une heure à s’emparer des autres. L’un d’eux avait pénétré jusqu’au salon des premières et s’était arrêté là, étonné, n’en voulant plus à personne, heureux de se sentir à l’abri. Et il poussa un beuglement grave comme pour témoigner sa surprise et sa satisfaction. Un matelot s’approcha, lui fracassa le crâne d’un coup de massue et le laissa là, étendu, monstrueux, le mufle saignant sur un tapis, les yeux grands ouverts, pleins de sérénité.
L’incendie gagnait toujours, bien qu’on eût jeté à la mer tous les alcools et toutes les matières explosibles enfermés dans la cale. L’_Eldorado_ s’inclinait sur tribord, gouvernant avec peine. L’eau arrivait dans la chaufferie, emplissait à demi le château. C’était au moins une barrière que le feu ne franchirait pas. L’espoir commença à renaître un peu. Mais à l’avant, le pont brûlait. Le navire penchait de plus en plus. Il fallut percer un trou dans la paroi du château pour évacuer l’eau, et la chaufferie étant redevenue habitable, les mécaniciens rallumèrent les chaudières pour actionner les pompes. La lutte reprit ardente et farouche. Le paquebot se redressait lentement.
Tout à coup, ce fut une explosion formidable. Une immense gerbe de feu jaillit du milieu même du pont. Toutes les superstructures de la partie centrale s’effondrèrent.
Du haut de sa passerelle, le commandant Lagorce comprit qu’il était perdu, qu’il allait mourir d’une mort horrible. Les flammes, en effet, entouraient le bas de la passerelle, en dévoraient les échelles et montaient peu à peu jusqu’à lui. Un quart d’heure auparavant, il s’était retourné vers l’homme de barre et lui avait dit: «Va-t’en! Sauve-toi!» Lui restait à son poste. Maintenant, il lui était impossible de descendre. Dans quelques minutes, il allait sauter. Alors, très calme, d’une voix brève et forte qui dominait par instants le bruit de la rafale, il continua à donner des ordres.
A l’arrière, la terreur s’était accrue. C’était une course affolée de bâbord à tribord, de l’un à l’autre entrepont. Quelques-uns réclamaient à grands cris des ceintures de sauvetage au commissaire qui exhortait au calme et à l’espérance; des femmes s’étreignaient en pleurant, d’autres tombaient en prière et les deux Siciliennes, qui naguère outrageaient la madone, l’imploraient à présent, lui demandaient pardon, se croyant au bord de l’éternité. La vie n’en défendait pas moins tous ses droits: parmi ces scènes déchirantes, des mères donnaient le sein à leurs marmots.
Reboul aperçut M. Rolande. Il était là, livide, transi par l’épouvante. Ce niais avait oublié sa femme et ne songeait qu’à lui. Armand lui-même se sentit fléchir. Aucun écho ne lui apportait la voix tant désirée. Peut-être y avait-il déjà des victimes et Xanie était-elle du nombre. Par amour, il eût été capable d’héroïsme, mais cette vaine recherche épuisait son courage. L’ironie du destin jetait sur sa route ceux dont le sort l’intéressait le moins. C’était le beau Danglar, si superbe dans les salons, maintenant défait et tremblant; ou Conseil, le littérateur-conférencier, non moins lamentable; ou Rienzo, le chef des Tziganes, entouré de sa petite troupe qu’il dirigeait encore dans cette lutte suprême pour la vie. Lola, toute seule à l’écart, restait silencieuse. Ses yeux, fixés sur l’océan immense et ténébreux où l’on meurt ignoré, loin de la vue des hommes, avaient gardé leur tristesse résignée, et ses lèvres souillées de tous les embrassements s’entr’ouvraient cette fois comme pour recevoir le grand baiser libérateur de la mort. La folie d’alentour ne la gagnait point. Elle n’avait aucun nom chéri à jeter dans ce tumulte, et parmi le déchaînement des égoïsmes, nul ne se souciait de la sauver.
M. Gallerand, l’ancien colonel, passa, très crâne. Il avait devant la tempête et le feu, le même air que devant l’ennemi. C’était un homme d’esprit moyen et arriéré, mais d’une grande bravoure. La peur, il ne connaissait pas ça. Trois fois, en 1870, les balles allemandes l’avaient couché sur le champ de bataille, et il avait été si vaillant colonel qu’on n’avait jamais voulu le faire passer général.
Il venait de s’aventurer jusqu’au milieu du navire, pour mesurer le danger, et avait assisté à la mort du commandant Lagorce, impassible sur sa passerelle, s’obstinant à commander la manœuvre, tandis que ses vêtements commençaient à brûler. Le vieux soldat avait alors ôté son chapeau, et il était resté, la tête découverte, saluant l’héroïsme jusqu’au moment où la passerelle s’était écroulée dans le brasier.
Quand on avait vu ces choses, il n’était plus permis d’avoir la moindre défaillance, sans en rougir. Très droit, très brave, croyant que tout était perdu, le colonel redescendit dans sa cabine où il avait laissé sa femme.
Vis-à-vis d’elle, il avait à se reprocher quelques infidélités. Il avait été un homme comme les autres, mais il vénérait la compagne de sa vie, la mère de ses quatre enfants, la pieuse et vertueuse Mme Gallerand. Il voulait la rassurer, lui cacher la vérité.
Quand il parut, avant qu’il eût ouvert la bouche, elle tomba à ses pieds.
--C’est toi, c’est toi... Il faut que je te parle!... Il faut que je te parle!
Elle avait la figure convulsée, les yeux gonflés de larmes et d’effroi. M. Gallerand crut que sa femme était devenue folle.
--Voyons, du sang-froid! fit-il en tremblant d’une émotion soudaine.
Et il voulut la relever. Mais elle se traînait à ses genoux, suppliante et accablée, les mains jointes.
--Il faut que je te parle! répéta-t-elle... Il le faut!... Puisqu’il n’y a pas de prêtre ici, c’est à toi que je veux tout dire, avant de comparaître devant Dieu!
--Ma pauvre amie, ta raison s’égare dans cette nuit atroce, répondit M. Gallerand... De grâce, reviens à toi!... Si nous n’avons plus que quelques heures à vivre, ayons confiance en Dieu, car nous avons toujours été d’honnêtes gens. J’ai rempli tout mon devoir, tu as fait plus que le tien, notre conscience peut être tranquille... Subissons en chrétiens la grande épreuve.
--Non, non, je ne suis pas folle... Je suis une misérable, une misérable! s’écria Mme Gallerand... la plus méprisable des créatures!... Écoute, écoute! tu me tueras après, si tu ne veux pas attendre que la mer nous ait engloutis!... Je ne mérite ni ta pitié, ni ton pardon... Je suis une misérable!
Elle s’interrompit, suffoquée de sanglots, les mains crispées, et n’osant plus lever la face. Stupéfait, abasourdi, M. Gallerand se taisait maintenant, le front sabré d’une longue ride sombre.
--Eh bien, que veux-tu dire, parle? fit-il enfin d’un ton bref.
Il y eut un nouveau silence. On n’entendait que le sifflement de la tempête et la plainte funèbre de la sirène. Mme Gallerand se prosternait plus bas encore, comme pour recevoir le châtiment imploré, le coup de grâce, la délivrance de son torturant remords, tandis que, de ses mains nerveuses, elle s’accrochait à la couchette pour ne point rouler sous les coups de tangage... Enfin, elle râla sa confession tragique.
--Tu m’as crue une honnête femme, une bonne épouse, une mère vertueuse... Ce n’est pas vrai!... Je suis une grande coupable... Je t’ai toujours, toujours trompé!... Depuis la première année de notre mariage, j’ai eu quatorze amants. Je t’ai trahi même avec ton meilleur ami! Et ma vie n’a été qu’une hypocrisie, un continuel mensonge, une abominable imposture!... toi, tu étais bon, tu étais aveugle, tu ne te méfiais de personne, et j’ai abusé de tout cela, de ta bonté, de ta confiance, de ton aveuglement... J’avais cru qu’il valait mieux te laisser ton ignorance, mais je vais mourir, je vais être jugée, je ne peux plus me taire... Venge-toi, finis mon supplice, tue-moi!... La mort venant de toi, je l’accepterai avec joie, avec reconnaissance... comme une expiation!
M. Gallerand devint très pâle, puis il eut comme un sursaut de révolte contre l’affreuse réalité.
--C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-il... Tu es folle... ou je rêve!
--J’ai dit la vérité, déclara-t-elle.
Le vieux soldat s’affaissa sur un siège et deux grosses larmes roulèrent dans le lacis de rides qui labouraient ses joues.
--O mon Dieu, ô mon Dieu, ô mon Dieu! bégaya-t-il, qu’est-ce donc que la vie, qu’est-ce donc que l’humanité?
Une confusion de ténèbres s’abattait en sa pensée, et ses paupières se baissèrent comme pour faire plus de nuit encore en toutes choses. Puis, lentement, malgré lui, il reprit conscience et questionna, d’une voix haletante:
--Et mes enfants, mes quatre enfants?
Mme Gallerand garda le silence.
Il se redressa brusquement, terrible.
--Je veux que tu me répondes.
--Tu n’es le père d’aucun d’eux, dit-elle.
--Malheureuse! proféra-t-il.
Sa main se leva comme pour frapper. Elle s’offrait à ses coups, la gorge nue.
--Frappe, tue-moi, implora-t-elle... Vois, je ne me défends pas... Tout me semblera juste.
Mais la main de M. Gallerand retomba, frémissante... A quoi bon, puisqu’ils allaient disparaître tous deux au fond de l’abîme!... Oh! mourir, ne plus être, tout oublier!... Que le navire tardait à sombrer! Combien de minutes encore à subir ce supplice, à contempler ce passé de honte, plus horrible cent fois que le gouffre de l’Océan?
M. Gallerand avait rejeté sa ceinture de sauvetage, et tous deux, elle prosternée, lui debout, restaient muets, attendant la mort, la délivrance.
Les premières heures de l’aurore blanchissaient le hublot de la couchette. Il semblait que la tempête commençait à s’apaiser. Soudain, une longue clameur d’allégresse s’élança d’un bond, la sirène poussa un meuglement plus formidable, comme enflée d’espérance, et, dans le couloir qui longeait les cabines, des voix joyeuses éclatèrent.
--Sauvés!... Nous sommes sauvés!... Tout le monde sur le pont!
En même temps que l’aube, un vapeur venait d’apparaître à l’horizon. Il avait entendu l’appel de la sirène, il approchait.
Ce fut du délire. Mille bras se tendirent par-dessus le bastingage, vers le sauveur. On avait hissé tous les signaux de détresse, le pavillon de l’_Eldorado_ était en berne et, monté sur les espars de la tente de dunette, un marin balançait un drapeau fixé à l’extrémité d’un manche de gaffe.
Le vapeur était un steamer anglais. Il grandissait à vue d’œil. Dans un quart d’heure il serait là... Hourra! Hourra! Hourra! Le même cri jaillissait de toutes les bouches, on pleurait et l’on s’embrassait. Ceux-ci agitaient leur mouchoir, ceux-là leur chapeau, et les Siciliennes étaient retombées à genoux pour rendre grâce à la madone, jurant que, tout à l’heure elles l’avaient insultée pour la mettre à l’épreuve, mais qu’elle était la meilleure, l’Immaculée, la sainte des saintes, celle qui pardonne et qui sauve toujours!
Tout à coup, il sembla que le steamer anglais changeait de route et s’éloignait... Insensiblement, il s’effaça, puis disparut, emportant son crime de lèse-humanité.
II
Il y eut, à bord du navire français, un long silence de prostration qui annonçait la soumission au destin. L’humanité a le privilège de s’accoutumer au pire des états, au désespoir même, et il n’est pas jusqu’à la mort qui ne perde à la fin tout pouvoir d’effrayer.
La situation se faisait plus tragique. Après le commandant Lagorce, les deux lieutenants et cinq hommes de l’équipage avaient péri. Cependant, le jour naissant s’obscurcissait. Des nuages noirs, bordés de gris pâle, à contours fortement arrêtés, s’avançaient de l’horizon, rétrécissant de plus en plus la partie encore claire du ciel vers le zénith.
André Laurel avait enfin découvert Myrrha dans le tourbillon humain, et tous deux, s’étant mis à l’écart, causaient bas, serrés l’un contre l’autre. Jamais elle ne lui avait paru si adorable, toute décoiffée, un simple châle jeté sur ses épaules, par dessus la chemise, car elle n’avait pas eu le temps de se vêtir. Mais il était surpris de la voir calme.
--Vous n’avez pas peur? demanda-t-il.
--Pas du tout, déclara-t-elle.
--Vous n’avez donc peur de rien, Myrrha?
--Je savais, dit-elle, que je ne vivrais pas longtemps... Les médecins m’avaient condamnée.
--A vous voir si gaie, si radieuse, je pensais que vous ignoriez votre état.
--Je ne voulais pas être aux autres un spectacle de tristesse.
--Vous nous donniez donc, discrètement, une leçon d’héroïsme, Myrrha?
--On se grise un peu, on se fait illusion... Ce m’était facile, car je ne souffrais pas... Même, j’étais heureuse, et, je ne sais pourquoi, je le suis encore, en ce moment.
--C’est étrange, moi aussi, dit-il, depuis que nous sommes là tous deux... Nous pouvons bien tout nous dire, maintenant, puisque dans une heure peut-être, nous ne serons plus.
--Eh bien, confions-nous vite tous nos secrets... Parlez le premier.
--Voilà trois jours, Myrrha, que je ne pense qu’à vous et que je n’en dors pas.
--Moi, je dormais, mais c’est toujours de vous que je rêvais.
--Depuis quand?
--Depuis toujours il me semble... Oh! bien avant, bien avant de vous connaître... depuis que je commence à penser.
--Moi, c’est autre chose, répondit André. Avant de vous avoir vue, je n’avais jamais songé à l’amour, j’avais la tête bourrée de théories qui me rendaient sombre... mais depuis que vous m’êtes apparue, et surtout depuis le soir où j’ai dansé avec vous, je me sens tout autre, je respire avec ivresse... Il me semble que l’air, la mer et la tempête ont le parfum de vos cheveux et que c’est un peu de Myrrha que je respire en ouvrant la bouche.
--Eh bien, moi, la première fois que nos regards se sont rencontrés, j’ai pensé tout de suite: c’est lui, c’est bien lui... et j’étais révoltée contre ces gens qui avaient l’air de vous en vouloir, qui ne vous comprenaient pas... Moi, j’étais sûre qu’on vous calomniait.
--Myrrha, Myrrha, je vous aime!
--Dire que c’est déjà fini! murmura-t-elle.
--Nous avons peut-être encore quelques heures à vivre.
--Quand nous sombrerons, vous me tiendrez dans vos bras, nous descendrons ensemble au fond de cette mer.
Ils se serraient plus étroitement. Elle avait renversé la tête contre l’épaule du tout jeune homme, et il l’embrassait sur le front, sur les yeux, sur les lèvres.
--Nous pourrions être plus heureux encore, dit-il.
--Est-ce possible?
--Oui.
--Comment?
--Si tu voulais être mon épouse, Myrrha... avant de mourir.
--Mais n’est-ce pas comme si je l’étais, puisque je m’abandonne et que tu m’embrasses?... Que fait-on de plus, quand on est marié?
--Tu ne sais donc rien, Myrrha?
--Non, dit-elle, en ouvrant de grands yeux de candeur et qui l’interrogeaient.
--Tu n’as jamais soupçonné une félicité plus haute?
--Il me semble qu’il ne peut en exister de plus grande que celle d’être embrassée comme tu m’embrasses!
--Tu te trompes, Myrrha... Je t’assure qu’il y a plus de bonheur encore!
--Comment le sais-tu, toi?
--On me l’a dit.
--Qui te l’a dit?
--Des jeunes gens de mon âge... Même, ils ne parlaient entre eux que de cela, et à les en croire tous, rien au monde n’est si délicieux, quand on s’aime.
--On s’est peut-être moqué de toi.
--Non, Myrrha! Car, lorsqu’ils s’entretenaient de cela, leurs figures rayonnaient de joie et de désir, et je sens bien qu’ils avaient raison, parce que je t’aime... Je t’aime tellement, Myrrha, que la pensée de ta possession ne m’avait même pas effleuré jusqu’ici. Il me suffisait de te voir, de t’entendre, d’être assis près de toi. Je t’aurais attendue aussi longtemps que tu l’aurais voulu... Mais, maintenant, les minutes comptent pour des années: il s’en est écoulé plusieurs depuis que nous sommes là à causer, et mon impatience naît enfin de connaître, avant de mourir, le bonheur suprême?
--Quel est donc ce bonheur? demanda-t-elle, très pâle, agitée d’un frisson tout nouveau, comprenant qu’il y avait des mystères dont son innocence ne s’était jamais douté.
Alors, à voix basse, en tremblant, il lui révéla le grand secret:
--Myrrha, Myrrha, ouvre ton cœur et bouche un peu tes oreilles, car si la chose est grande et belle, les mots qui l’expriment sont grossiers et te scandaliseraient... Tu ne seras ma femme, Myrrha, et tu ne connaîtras la plus haute félicité que si tu consens à te donner tout entière.
Elle le regardait avec les mêmes yeux candides, ne comprenant pas encore... Il prononça d’autres paroles, plus claires.
--Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-elle dans un grand trouble, en se cachant la figure... Oh! c’est affreux!... Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas!... Je mourrais de honte... Restons comme nous sommes, c’est si bon!... tes baisers sont si doux!...
Elle défaillait presque... Il la soutenait par la taille, cherchait à l’entraîner, sans violence.
--Myrrha, le temps passe... Bientôt, ce sera trop tard!... Nous mourrons sans avoir éprouvé les plus grandes joies de l’amour!... Regarde là-bas... oh! regarde!
Une nouvelle gerbe de flammes jaillissait de la proue du navire. Tout l’avant flambait, et la sirène, comme découragée, avait interrompu son long meuglement de détresse. Le désespoir avait fait le silence partout. Le vent même ne gémissait plus, et d’énormes nuages se condensaient vers le zénith où montait, en gros tourbillons, une épaisse fumée noire, parcourue par instants de lueurs sinistres.
--Viens, viens, Myrrha!... Ne résiste plus... Les minutes deviennent précieuses... chaque seconde qui s’envole, c’est du bonheur qui fuit!
Sa voix frémissait de passion et d’impatience. Il sentait sur le revers de sa main gauche, placée sous le bras de Myrrha, au-dessous des seins, les battements tièdes et précipités de son cœur, tandis que son souffle haletant lui passait sur la joue; et il bégayait encore des paroles troublantes:
--Je t’aime... Je te veux toute... Mourir avant de t’avoir possédée, ce serait horrible!... Ne sens-tu pas comme je souffre?... Oh! ne tardons plus... Viens, viens!
Elle s’abandonnait peu à peu, lui rendait son étreinte. Alors, il la saisit, l’emporta dans sa cabine, la dévêtit de ses mains tremblantes, sans qu’elle opposât de résistance. Et sa nudité jaillit, éclatante comme un grand lis pur, exhalant le parfum d’une chair toute vierge. Puis, il la souleva, l’étendit... Ce furent d’abord des caresses éperdues. Ses lèvres, en baisers rapides, s’égarèrent, coururent, brûlantes, sur la bouche, sur la nuque adorable, d’une blancheur de lait sous la chevelure d’or, sur les seins, sur tout le corps, tandis qu’elle se couvrait le haut du visage de ses bras croisés, pour ne point voir cette lente prise de possession de sa virginité, qui se livrait toute, dans l’attendrissement de cette passion infinie, exaspérée par l’approche de la mort.
Sous l’averse des baisers, ses paupières battaient comme des feuilles sous l’orage; son être se pâmait à la fois de volupté, de souffrance et d’amour. Enfin, il la posséda toute, et ils s’élancèrent hors du monde, très haut, par delà la création, dans un ravissement inouï, une chevauchée splendide à travers les étoiles.
Quand ils en revinrent, ils se regardèrent et sourirent, pénétrés d’une lassitude délicieuse et très étonnés d’être encore en vie.
--Nous n’avons donc pas sombré? fit-elle.
--Nous ne sommes donc pas au fond de la mer? dit-il.
--Il me semble que nous ne bougeons presque plus.
--C’est vrai.
--Que se passe-t-il?
--Je ne sais pas... La tempête a cessé, mais nous marchons toujours.
--Écoute, on dirait qu’il pleut.
--Oui, à torrents.
--Regarde par le hublot.
--Oh! la terre, la terre! s’écria-t-il... Un rocher! là-bas... pas très loin!... Nous allons droit dessus.
--Reviens près de moi, dit-elle... Aimons-nous... Qu’importe tout le reste!
De nouveau, ils s’enlacèrent et repartirent à travers l’azur, par delà les astres!
III
Depuis près d’une heure, Armand Reboul se trouvait bloqué dans l’inconnu affreux des ténèbres. Sa course affolée à la découverte de Mme Rolande l’avait égaré, de couloir en couloir, en une sorte de labyrinthe si obscur qu’il désespérait d’en sortir... Où était-il? il ne savait plus, ne se souvenait que d’une chose: qu’à un moment, attiré par un bruit de voix qui s’élevaient d’un creux et voulant se renseigner, il avait descendu quelques marches raides comme une échelle: mais il avait rencontré une mare profonde. Des hommes perçaient un trou dans la coque du navire pour écouler toute cette eau. Alors, il était remonté précipitamment, et c’était à cet instant-là qu’il avait dû se perdre... A droite, un amas de colis, auquel il venait de se meurtrir les genoux; à gauche, une porte fermée qu’il avait en vain essayé d’enfoncer à coups d’épaule; derrière lui, une impasse; devant, un étroit escalier en colimaçon, d’où tombait une lueur de caverne. Il l’avait gravi et s’était arrêté en face d’un spectacle terrifiant: la passerelle s’effondrant tout à coup au milieu des flammes. Impossible de franchir cette fournaise, pour regagner l’arrière. A l’avant, un autre foyer d’incendie barrait également la route. Plus d’issue sur le pont! Un des bœufs échappés avait failli lui enfoncer ses cornes dans le ventre... Rebroussant chemin, Reboul s’était de nouveau engouffré dans les abîmes d’ombre où il ne se reconnaissait plus; et, après avoir tâtonné, ramoné la nuit de ses mains fébriles, le long des murs invisibles, il était demeuré là, immobile, dans une angoisse atroce, redoutant d’être cerné par le feu, s’estimant perdu.
Longtemps, il s’était égosillé à appeler au secours; aucun écho n’avait répondu à sa voix. Enfin, après une attente mortelle, le jour grandissant fit pénétrer jusqu’à lui un peu de clarté. Il remonta l’escalier, se précipita au dehors, avide de lumière. Il pleuvait à torrents, un déluge providentiel inondant le pont, combattant à la fois l’incendie et la tempête. Les débris de la passerelle ne flambaient déjà plus. Reboul passa, atteignit l’arrière, gagna le couloir des premières classes.
--Xanie! cria-t-il.
Peut-être, maintenant, se trouvait-elle dans sa cabine. La porte en était entr’ouverte, il entra.
Mme Roland, à genoux, priait au pied de sa couchette.
--Xanie! répéta-t-il.
Elle se releva, le regarda avec douceur et dit d’une voix qui ne trahissait ni trouble ni épouvante:
--Armand, adieu!... Je vous permets de m’embrasser pour la dernière fois.
Il allait s’élancer vers elle et l’étreindre, mais le ton même dont elle avait prononcé ces paroles le retint. Elle avait encore, malgré son négligé, sa chevelure défaite, ce parfum de vertu hautaine qui inspire à la passion plus de ferveur que de désir, plus de sentiment que de sensualité. Il ne semblait pas que l’apparition de la mort eût sur elle d’autre pouvoir que d’aggraver sa mélancolie, cette fierté douce qui s’exhalait de toute sa personne et cette expression indéfinissable d’au-delà par laquelle se dénoncent les âmes qui n’ont jamais vécu leur vraie vie: natures d’élite asservies à l’inexorable médiocrité, rêveurs descendus des purs sommets dans les bas-fonds des réalités sociales.
Reboul s’approcha et la baisa au front. Un moment, ils demeurèrent sans voix, face à face, et leurs regards seuls se parlèrent, exprimant tout le rêve et toute la souffrance d’une vie, tout ce qu’il y avait en eux d’inassouvi, de profond et d’intraduisible, mille choses délicieuses et tristes qui confusément s’évoquaient, se noyaient dans leurs larmes, tremblantes au bout des cils et qui les aveuglaient. Celles de Mme Roland coulèrent les premières, le long des joues pâles, jusqu’au pli douloureux des lèvres. Plus éloquentes que les paroles, plus troublantes que les aveux, elles confessaient tout: sa longue patience, les révoltes de sa chair, ses exaltations réprimées, ses nuits de fièvre, ses réveils désolés et les désillusions, les dégoûts subis dans sa soumission d’épouse, son bonheur perdu, sa vie manquée, le continuel adultère de son cœur.
--Je n’avais qu’une crainte, dit Armand, c’était de mourir sans vous avoir revue... Oh! j’ai passé une nuit horrible en vous cherchant et en vous appelant partout, dans les ténèbres et dans le tumulte. Je ne pensais pas à la mort, je ne pensais qu’à vous, et par moments, à cette pensée, au milieu de mon angoisse et de ma torture, c’était un flot de bonheur qui m’inondait... La vie sans vous me semble plus désolante mille fois que la mort dans vos bras, avec vos caresses!... Xanie, ce serait affreux et vous seriez la plus cruelle des femmes, si vous me repoussiez encore... La vertu est coupable, quand elle fait tant souffrir. Existe-t-il, à cette heure, une loi, un devoir, une morale qui puisse nous interdire d’être l’un à l’autre?
Comme pour prévoir une objection et vaincre un dernier scrupule, il ajouta d’une voix plus basse, mais frémissante de passion, de douleur et d’indignation:
--Votre mari, je l’ai vu, cette nuit, grelottant de peur, affolé. Vous n’existiez plus pour lui, il ne pensait qu’à se sauver lui-même... Moi, je vous aime, et vous m’aimez aussi. Qu’importe à présent tout le reste? Enivrons-nous de nos baisers jusqu’à notre dernier souffle, jusqu’au fond de cet océan qui va nous engloutir!
Très pâle, Mme Rolande s’abandonnait peu à peu, et des paroles de pitié s’échappaient de ses lèvres tremblantes... Toute une existence dévastée pour aboutir à cet instant de volupté tragique! Et ils allaient sombrer sans avoir étanché leur soif dévorante. Toutes les barrières, les obstacles autrefois dressés contre leur idéal croulaient en même temps que leurs espérances... C’était vrai, la mort la libérait des chaînes sociales. Elle pouvait l’aimer, maintenant, lui en faire l’aveu et se donner toute. Elle baissa un peu les paupières pour dire:
--Je vous aime, acceptons ce triste bonheur qui vient trop tard et durera si peu!
Alors, simple, sans pudeur affectée, frissonnante et baignée de larmes, elle commença à se dévêtir. Mais un grand cri d’effroi jaillit de sa gorge béante.
La porte de sa cabine venait de s’ouvrir, brusquement.
Une stature colossale, monstrueuse, se dressait devant eux.
C’était Marzouk... Les yeux injectés, les bras ouverts, terrible, il s’avançait vers Mme Rolande.
--Moi d’abord, dit-il.
D’un bond, Reboul se jeta sur le monstre.
Une lutte horrible, inégale, allait s’engager. Marzouk leva son poing formidable pour terrasser d’un coup son dérisoire adversaire.
Au même instant, il y eut un choc d’une violence telle que les deux hommes roulèrent sur le plancher. Les ais grincèrent affreusement, les hélices parurent se bloquer; puis, au lieu de la trépidation des machines, ce furent des échappées stridentes de vapeur. On eût dit que le paquebot se vidait de toutes ses énergies, hoquetait ses derniers râles dans une agonie effrayante de bête énorme, touchée aux sources mêmes de la vie.
Reboul avait cru sentir éclater son crâne contre la cloison. Il se redressa, constata qu’il n’était que légèrement blessé à la tête. Marzouk avait disparu. Mme Rolande n’avait aucun mal.
Elle crut que le navire sombrait.
--Fuyons, dit-elle... Oh! vite! le temps passe!
Et ce fut elle qui l’entraîna, tandis qu’étourdi encore par sa chute, il la suivait sans savoir.
Ils s’enfermèrent dans une autre cabine, qui était celle de Reboul. En toute hâte, craignant qu’il fût déjà trop tard, elle acheva de se dévêtir, découvrit sa nudité intrépide, et ils s’étreignirent comme s’ils disparaissaient au fond d’un océan de félicité.
L’_Eldorado_ venait d’échouer sur l’_Abrolhos_, un rocher abrupt, émergeant au sud-ouest de l’Atlantique, et dont le nom signifie en langue espagnole: _ouvre l’œil_.
Sur le pont, les mêmes scènes atroces et sauvages recommençaient. La foule des émigrants, sous l’averse torrentielle, se ruait vers l’unique embarcation qu’avaient épargnée la tempête et l’incendie, maintenant presque éteint. Un mulâtre brandissait son couteau pour se frayer un passage à travers la mêlée hurlante et furieuse. Des clameurs s’entrecroisaient:
--Nous sommes échoués!
--Nous coulons!
--Prenez vos ceintures!
--Les canots! les canots!
Parmi les officiers de l’équipage, un troisième lieutenant avait seul survécu, et, méconnaissable de rage, il criait au chef mécanicien qui sortait de la chaufferie:
--Mes ordres, mes ordres!... J’ai commandé «machine en arrière!». Nous sommes sur un haut fond, je veux dégager le navire.
--Impossible! déclara le mécanicien.
--Vous refusez d’obéir.
--Oui!
--Prenez garde!
--Mes cylindres sont engorgés de sable, pensez-vous que je vais risquer une explosion?
--Vous n’avez pas à discuter... Machine en arrière, nom de Dieu! machine en arrière!
--Jamais! Laissez-moi tranquille.
Le petit lieutenant sortit un revolver, le braqua sur le chef mécanicien.
--Si vous n’obéissez pas, je vous tue comme un chien!
Marzouk, qui assistait à ce colloque, étendit le bras, arracha sans effort l’arme de la main du lieutenant:
--Allons, pas tant de rouspétance, fit-il. Donnez-moi ça. Vous n’êtes pas le maître ici.
Et, tranquillement, il s’en retourna, traversa la foule en roulant des yeux de despote.
--Jette ça à la mer, ordonna-t-il au mulâtre qui brandissait son couteau.
Le mulâtre obéit.
--C’est bien, dit Marzouk.
Maintenant, le vrai maître, c’était lui. Tous devaient se soumettre, car il était le plus fort... Chacun son tour à commander et à faire des siennes, en ce monde. Les bourgeois des premières n’avaient plus qu’à se bien tenir. Ses muscles puissants saillirent dans un défi collectif à tous les hommes, à tous les destins, à toutes les morts.
D’abord, il s’empara de l’unique chaloupe.
--Si quelqu’un y touche, je lui casse la gueule! dit-il.
Mais il ne se hâta pas d’y descendre. Si le navire coulait, il serait temps alors. Et si quelque chose d’autre arrivait, on pourrait voir.
Le troupeau des naufragés reculait, effaré, dompté déjà, devant ce colosse effrayant, haut de deux mètres, dépassant de toute la tête les plus grandes tailles. Les bras nus, le revolver au poing, il se dressait, menaçant et formidable, sur le fond du ciel sombre, fondant en pluie diluvienne.
Il s’était assuré qu’il n’y avait plus de péril immédiat. La large fente produite par le choc, sur la muraille de tribord, à la hauteur des ancres, s’étendait presque toute au-dessus de la surface d’eau; on avait aisément réussi à l’aveugler en la bourrant de matelas et de ciment. Des hommes, affalés avec des cordes le long des flancs du paquebot, ne constataient pas d’autre avarie sérieuse. Le reste de l’équipage s’employait à épontiller solidement la cloison étanche, explorait la cale, transportait à l’arrière toutes les marchandises lourdes. Et l’_Eldorado_ qui, au début, avait _plongé_ sous le poids de l’eau envahissant son avant, se redressait peu à peu, tombait enfin _sur l’arrière_, faisant ainsi émerger la partie de la fente située sous la ligne de flottaison.
Seul, le pont, avec ses deux cheminées blanches de sel, avait terriblement souffert, dévasté par le feu et la tempête. Partout, des ravages et des ruines, les canots brisés, les roufles aplatis, les banquettes réduites en cendres, tout le gaillard d’avant incendié, fumant encore. Un spectacle funèbre, un vrai champ de bataille couvert de débris, de blessés, de bêtes agonisantes, noyées, brûlées, éclopées, parmi les amarres se tordant comme des serpents coupés. Les cadavres du commandant Lagorce, des deux premiers lieutenants et de cinq matelots gisaient sous les décombres de la passerelle. Çà et là, des bœufs abattus, les jambes cassées, respiraient encore, ouvrant de grands yeux, poussant de longs beuglements douloureux. Personne ne pensait à les achever. Et des canards heureux, échappés de leur cage, nageaient gravement, au milieu du désordre, dans un demi-pied d’eau, où flottaient des dindes et des chapons noyés.
Marzouk semblait seul victorieux sur ce champ de bataille, victorieux de la tourmente, du feu et des hommes, de cette foule qui grouillait là, livide, terrorisée, défaite.
Soudain, une troupe de comédiens, douze sujets, six hommes et six femmes, débouchèrent à la débandade, en titubant, de l’escalier des secondes. Ils étaient très soûls, n’ayant cessé depuis la veille, de noyer dans du champagne, du cognac et de la bière, leur épouvante de la mort. Tous avaient leur masque tragique des galas shakespeariens. Julia, l’ingénue, sanglotait aux bras de la duègne. M. Séraphin, le jeune premier, se tordait les mains dans un grand geste amer et désolé. Mme Beaujois, second prix du Conservatoire, rendait. Mais M. Alvar, le grand premier rôle, chef de la troupe, s’était avancé, très digne, héroïque, devant la foule, prétendant organiser la mise en scène du désastre. Il avait longtemps joué Napoléon et lui ressemblait un peu, bien qu’à la longue son masque imberbe d’histrion eût dévoré les contours césariens de sa figure. Le bras levé, sublime, il réclamait le silence, prenait d’autorité le plus beau rôle dans le drame, et sa voix empâtée par l’ivresse parvint à se faire entendre:
--Mes amis, du sang-froid, du courage!... C’est le moment d’en avoir!... Il est dans la vie des heures tragiques...
Marzouk, à la fin indigné de cette usurpation de pouvoir, dressa le poing:
--Ferme! sale cabot, ou je te dégringole!
Lui-même était impuissant à rétablir le calme. Les lamentations, les appels désespérés, les invocations et les bordées d’imprécations à la Vierge, les pleurs des enfants, le beuglement énorme des bœufs blessés et jusqu’au coin-coin des canards, faisaient un charivari infernal. Et c’était, de l’un à l’autre bord, une galopade affolée vers on ne savait quelle porte de salut, dans un besoin fougueux de vivre, fût-ce parmi la mort de toutes choses.
Bien que tout danger de submersion fût momentanément conjuré, la situation restait redoutable. La machinerie, désormais hors de service, rendait impossible toute tentative pour dégager le paquebot. On était à six jours de toute côte, loin de la ligne suivie par les transports. Il y avait donc peu de chances pour qu’un autre navire les aperçût jamais. Les vivres pouvaient durer quelques semaines, mais après?
Danglar, qui avait reparu, exposait la situation au milieu d’un cercle. Son ruban rouge exerçait encore du prestige. On l’écoutait les yeux brûlants de fièvre et d’anxiété, et quand il eut fini de parler, ce furent de nouvelles clameurs désespérées:
--Nous sommes perdus! perdus à jamais!
--Nous n’avons plus que quelques jours à vivre!
--Nous allons tous périr dans les tortures de la faim!
Des passagers rejetaient ces ceintures de sauvetage pour la possession desquelles ils avaient failli s’entretuer tout à l’heure. La foule s’éparpillait, courait dans toutes les directions, soudain affamée et en quête de vivres, comme si toutes les provisions eussent dû manquer le même soir. A la terreur de la mer succédait la folie de la faim. Des bandes d’émigrants envahissaient le roof d’avant, par où l’on accédait à la cambuse de distribution. M. Conseil suivait, effaré, livide, tâtant machinalement le ceinturon de cuir qui renfermait son or. Et des femmes passèrent aussi, des bourgeoises logées aux premières classes, Mme Bineau, aux rondeurs plantureuses, Mme Chabert, si chaste et si prude, court vêtue, le corsage négligemment ouvert, montrant des seins fanés par toute une vie d’austérité conjugale. Les Siciliennes à leur tour dévalèrent en un troupeau hurleur, où des marmots roulaient, piétinés, parmi les vociférations assourdissantes.
Une femme égarée, les cheveux épars, tomba aux pieds de Marzouk.
--Sauvez-moi! Sauvez-moi!... Vingt mille francs pour vous, si vous me sauvez!
C’était Mme Larderet. Elle allait de l’un à l’autre, blême, éperdue, répétant la même supplication, s’accrochant aux vêtements des hommes.
D’abord, Marzouk fit un geste pour la repousser, mais l’ayant regardée, il s’arrêta, surpris, et ses yeux s’allumèrent tout à coup d’une concupiscence. Il la trouvait à son goût, grasse, tétonneuse, opulente.
--Reste-là, ma petite chatte, dit-il, et n’aie pas peur, on ne te fera pas de mal.
La pluie avait cessé, un rayon de soleil traversa les nuages, et une voix triomphale s’éleva dans le tumulte. Si-Mohamed, le fataliste musulman, chantait. Assis dans un coin, les jambes croisées, selon sa coutume, il était demeuré impassible durant tout le sinistre, le regard perdu dans une fixité vague, exprimant sa conviction inébranlable de l’inutilité de tous les efforts humains, de toutes les tentatives pour échapper au destin, à ce qui était écrit, à la loi mystérieuse et inéluctable qui dirigeait le monde et tous les êtres vers des fins ignorées. Allah seul était grand, la soumission seule raisonnable, tout le reste agitation vaine et folie pure. Sa voix aiguë et nasillarde recommençait sa mélopée bizarre, monotone comme l’infini, lente comme l’éternité, vague comme l’inconnu qui enveloppe les destinées humaines. Pourquoi tant de cris, de gémissements et de terreur? Quand notre heure avait sonné, il n’y avait plus qu’à s’incliner. Inutile autant qu’absurde lui paraissait cet entêtement des hommes civilisés, ceux qui prétendent tout connaître, tout discuter, à lutter contre les événements... Ce qui arrive devait arriver, et tout, depuis le commencement des siècles, depuis la course des astres dans le firmament jusqu’à l’écrasement d’une fourmi, se trouvait ordonné par une puissance supérieure, en vue de l’harmonie universelle. Ainsi, le plus insouciant était le plus sage et le seul philosophe.
Marzouk se retourna vers cet étrange personnage, le considéra un instant, avec étonnement, sans comprendre.
--Qu’est-ce que c’est donc que cet oiseau-là? murmura-t-il.
Si-Mohamed continuait à chanter.
--Veux-tu te taire! s’écria Marzouk.
Si-Mohamed chantait toujours.
--Tais-toi, ou je t’écrase!
Mais la voix du fataliste s’éleva plus haut encore, bénissant cette fois Allah du don magnifique de son soleil qui venait de resplendir tout entier, en plein zénith, avec tant d’éclat et de soudaineté que l’Arabe lui-même dut clore un peu sa paupière dolente.
Alors, Marzouk, sentant qu’il n’y avait rien à faire contre une telle puissance d’inertie, se borna à hausser les épaules en s’éloignant.
IV
Dès le lendemain, le temps se remit tout à fait au beau, la mer redevint aussi tranquille qu’au départ. Tout compte fait, en rationnant les vivres, on pouvait tenir deux mois, davantage même, grâce à la pêche. D’ici là le salut était possible. On se trouvait loin de la ligne des grands courriers de Bordeaux à Buenos-Ayres, mais l’Atlantique était aujourd’hui sillonné en tous sens par les navires. L’_Eldorado_ lui-même avait laissé des épaves sur son parcours, qui aideraient à sa découverte. Tout espoir enfin n’était pas perdu.
Cependant, la nécessité d’une discipline s’imposant à tous, chacun, d’instinct, avait repris sa place. Seul, Marzouk avait déserté le quartier des émigrants et s’était installé aux premières, dans la meilleure cabine. Et d’abord, il se montra assez bon prince, prit les humbles sous sa protection, manifesta des sentiments de sociabilité, se créa même des partisans. Toute une petite cour s’organisa autour de lui: les garçons, les trois cuisiniers, les deux cambusiers, le boulanger, le boucher, le pâtissier-glacier, enfin à peu près tout le personnel qui, en temps normal, se trouvait placé sous les ordres directs du _commissaire_.
Ce dernier, qui n’était point né pour le commandement, n’avait pas tenté de maintenir son autorité, jugeant d’ailleurs toute résistance inutile autant que dangereuse. Admirable fonctionnaire, il continuait à tenir son livre de bord, jour par jour, avec une régularité et un abrutissement exemplaires.
Marzouk eut bientôt ses favoris: des intrigants et des flatteurs, ceux qui savaient le prendre. Le mulâtre devint son bras droit, en brute docile et dévouée, respectueuse de la force. Sur un signe du maître, il eût évidemment tout massacré, doué lui-même d’une musculature herculéenne.
Les deux maîtres d’hôtel gagnèrent également les bonnes grâces du despote; ils avaient découvert son faible: l’amour-propre. Avant d’être champion des luttes à mains plates, Marzouk avait dompté des fauves dans les foires, et il montrait complaisamment deux blessures, la morsure d’un lion, le coup de griffe d’un tigre: deux animaux terribles que nul autre, à l’en croire, n’avait osé affronter. Un dur métier, affirmait-il, mais qui donnait des satisfactions, car il avait été l’amant de cœur de bien des dames, même d’une comtesse authentique, sans compter les petites grues de Montmartre qui lui offraient gentîment leurs modestes économies, toujours acceptées, sans reconnaissance. Et il en avait défloré des tas, de ces gigolettes faubouriennes, qui, depuis, avaient mal tourné. Les femmes aimaient les muscles puissants. Et il montrait ses biceps, qui avaient soulevé jusqu’à trois cents kilos. Quant au nègre, champion des luttes à mains plates dans le Nouveau Monde, qui l’avait provoqué, Marzouk en souriait de pitié, en faisant un simple geste du pouce pour montrer qu’il l’eût écrasé comme une punaise.
Telle était, en face du danger, sa confiance de brute habituée à vaincre, qu’il ne semblait pas avoir conscience de la situation présente. Ou plutôt quelque chose l’avertissait que son heure n’était pas venue, qu’il se tirerait encore d’affaire. Comment? Il ne savait pas, ne cherchait pas; il sentait ça, voilà tout.
Aussi, il engouffrait, d’un appétit effrayant, excité, disait-il, par l’air de la mer, et s’adjugeait les meilleurs morceaux, la part du lion. Dix bouches comme la sienne, les vivres eussent été épuisés en moins de huit jours. D’ailleurs, il n’acceptait à cet égard aucune observation malveillante. A chacun selon ses besoins.
A table, Marzouk occupait carrément la place d’honneur, celle du commandant. Un vrai coup d’État. Il ne causait guère, mais se livrait de temps à autre à quelque incongruité, pour embêter les bourgeois. Il eût aisément rivalisé de lyrisme avec un certain personnage d’un roman célèbre que, par hasard, il avait lu: _La Terre_. Les exercices éoliens de _Jésus-Christ_ n’eussent paru, en comparaison, qu’un souffle léger, un zéphyr dérisoire.
Devant Mme Larderet seule, Marzouk contenait respectueusement le tumulte de ses entrailles. Il avait pour la vénérable veuve un petit grain de sentiment, roulait vers elle des regards de tendresse, lui pinçait parfois la taille. Mais elle se sauvait en jetant des cris éperdus.
--Il veut me violer! Défendez-moi, défendez-moi!
Dans une minute d’égarement, elle avait imploré la protection du colosse; maintenant, elle en avait peur, se cachait partout, passait des heures à fond de cale, pour qu’il ne la découvrît pas.
Personne, parmi ces Français chevaleresques, ne venait à son secours, ni Danglar, ni Conseil, ni M. Gallerand lui-même, encore étourdi par la tragique confession de sa femme et plongé dans une sorte de sommeil magnétique. Par moments, ses yeux troubles vacillaient dans son visage blême. C’était la fin de sa longue illusion, la banqueroute de toutes ses idées anciennes. Le monde, la vie lui étaient apparus brusquement sous un autre jour, et il sentait que quelque chose s’effondrait en lui, car il avait cru à tout, à la fidélité, à la reconnaissance, au désintéressement, doué d’un robuste optimisme, d’une candeur extraordinaire, sous sa rude écorce de vieux soldat. Ah! de quelle fange était pétri le cœur humain? Sa grande terreur à lui était d’exister encore, de n’être point déjà, avec ce navire, au fond de l’abîme et de l’oubli.
Un soir qu’il se trouvait à l’avant du pont, en proie à ces pensées sombres, il s’arrêta devant Si-Mohamed, cet être singulier qu’il avait considéré jusqu’alors comme inférieur, un barbare, une sorte d’inconscient; et, surpris de sa sérénité, pressentant tout à coup qu’il y avait dans ce crâne une conception particulière des choses, peut-être juste, il rompit le silence farouche qu’il gardait depuis trois jours et entreprit d’interroger l’Arabe:
--Comment fais-tu pour être heureux? lui demanda-t-il. Quel est donc le secret de ton insouciance et de ta tranquillité? Pénètre-moi de ta philosophie consolante, qui ne regrette rien, qui pardonne tout, qui chasse la douleur et le remords, puisque, selon toi, tout est fatalité, puisqu’il n’y a ni libre arbitre, ni responsabilité humaine, ni coupable, ni crime, puisque tout ce qui advient est nécessaire... Apprends-moi à me soumettre, à tout excuser, à me résigner, à ne plus souffrir!
Mais Si-Mohamed n’entendait pas le français, il comprit pourtant que cet homme l’implorait et répéta ces deux mots: «Mektoub! Rabbi Gibou!» Puis, il fit un geste qui signifiait: va-t’en, laisse-moi. M. Gallerand s’éloigna lentement, avec un branle sénile de la tête.
Les autres passagers ne se souciaient pas davantage de protéger Mme Larderet contre les assiduités de Marzouk. Même, les dames n’en étaient point fâchées, car, pendant ce temps, l’ignoble brute ne les poursuivait pas. Danglar prétendait que Mme Larderet exagérait ses frayeurs et les brutalités dont elle se disait victime:
--Voyons, madame, il vous a à peine touchée.
--Je voudrais vous y voir! riposta la veuve. Quand il vous touche, il vous broie les os... Il a des doigts de fer, des mains larges comme des épaules de mouton.
Conseil, cependant, crut devoir intervenir, un jour, par galanterie, et faire entendre à Marzouk, en emmiellant sa voix et avec des raisonnements subtils, qu’il se comportait d’une façon inconvenante. Le littérateur-conférencier ne manquait pas de séduction, ni de prestige. Dans la bonne société, il donnait le ton, exerçait une façon de royauté spirituelle. C’était un écrivain jeune encore, dans tout l’éclat du snobisme, homme du monde, bien pensant, très beurré. Ses livres pouvaient être mis dans toutes les mains. Entouré des dames, il parlait bien, le geste arrondi, la bouche en cœur. «Charmant, charmant», répétait-on. Et les salons l’avaient lancé. A bord, il avait un moment éclipsé le beau Danglar lui-même, toujours victorieux dans leurs assauts d’intellectualité, l’obligeant à s’en tirer par un fin sourire. Enfin, suivant l’exemple d’illustres devanciers, il s’était embarqué pour répandre sa belle réputation d’abord, le goût des belles-lettres ensuite, en Amérique. Irrésistible, l’illustre écrivain se flattait d’adoucir Marzouk. Mais, dès les premiers mots, celui-ci l’interrompit.
--Toi, va-t’en voir si j’y suis, là-bas, et un peu plus vite que ça.
Et vlan! il lui lança à toute volée son pied dans le derrière.
Puis, il le rappela:
--Écoute ici... ramène-toi, j’ai à te parler.
Conseil s’avança comme un chien qu’on va fouetter.
--Comment t’appelles-tu?... Ah! réponds, si tu ne veux pas que je te corrige!
Le conférencier déclina son nom.
--Qu’est-ce que tu fais de ton métier?
--Homme de lettres... rédacteur à la _Revue des Deux Mondes_.
Marzouk ricana.
--C’est pas un métier, ça, fit-il. Je crois que tu te fous de moi, sans que ça paraisse... Eh bien, ici, il n’y a plus de bourgeois, plus de fainéant. Faut que tout le monde travaille. A partir de maintenant, tu iras tous les jours à la cuisine, tu nettoieras les casseroles et tu éplucheras les pommes de terre... C’est compris?... Réponds, nom de Dieu! Ah! je vois que ça va mal finir.
--Bien, bien, balbutia Conseil en se sauvant.
--J’irai voir tout à l’heure à la cuisine si tu y es, lui cria Marzouk.
Le pouvoir absolu commençait à le griser, il devenait un tyran intolérable. Certaines têtes lui déplaisaient, celle de M. Rolande, entre autres; et, un matin, sans raison, il le chassa des premières, avec défense expresse d’y remettre les pieds. Puis, il leur distribua à tous des besognes, les plus sales corvées, ordonnant aux uns de nettoyer le pont à grande eau, aux autres de balayer le salon ou de laver la vaisselle. D’un Anglais très digne, qui portait de beaux favoris, il prétendit faire un maître d’hôtel spécialement attaché à son service.
D’ailleurs, méfiant et soupçonneux comme tous les despotes, il avait organisé l’espionnage pour déjouer les complots. La nuit, le mulâtre couchait à la porte de sa cabine, et lui-même dormait avec un revolver chargé, à ses côtés.
Les matelots ne se liguaient pas contre lui; il ne les gênait point, n’exerçant son empire que sur les bourgeois. Même, il était au mieux avec tous les hommes de l’équipage, les favorisait dans la distribution des vivres. Et c’était aussi pour eux le repos. Puisque les passagers de première faisaient tout le travail, les autres n’avaient plus qu’à se croiser les bras. La paix, l’ordre, la discipline régnaient à bord. Marzouk s’était presque rendu populaire. Tous ces bourgeois si fiers, si dédaigneux, quand ils étaient les maîtres, il les avait tout de même rudement matés. Aucun n’osait broncher, et rien n’était comique comme de les voir turbiner. Les pauvres bougres, qui avaient toujours pâti, se régalaient de ce spectacle. Le peuple était vengé. Et la confiance même renaissait, Marzouk communiquant à tous son optimisme, assurant qu’on serait sauvé. Par son ordre, un bourgeois se trouvait posté là-haut, de l’aube au crépuscule, pour surveiller l’horizon et signaler le premier navire qui apparaîtrait.
Plusieurs jours s’écoulèrent. Les masques tombaient des visages. Plus d’attitude, de politesse, de minauderie décente, de convenance sociale. On ne se gênait plus vis-à-vis les uns des autres. Chacun se révélait dans la vérité de sa nature, et l’arrière-boutique des âmes commençait à exhaler une odeur forte.
Une énorme ménagerie où se mêlaient toutes les variétés de la bête humaine: il y avait des tigres, des hyènes, de pauvres moutons résignés, quelques bons chiens fidèles et suiveurs, des chats qui se tapissaient dans leur petit coin, des taupes qui se cachaient dans les flancs du navire, des oiseaux nocturnes, invisibles tout le jour, et des porcs en grand nombre. Enfin, toutes sortes d’animaux sauvages, féroces et domestiques, de tous pays et de toutes races, vivant ensemble sous la trique implacable de Marzouk.
Malgré les pessimistes et les pleureurs, la plupart espéraient toujours, ou se familiarisaient avec l’idée de la mort, à force de l’envisager. On se faisait une philosophie. Peu à peu, après l’abattement, la consternation des premières heures, toutes les puissances vitales reprenaient possession des âmes et s’exaspéraient au seuil du néant. C’était une rage charnelle, un rut formidable. La vie prenait sa revanche sur la mort.
Marzouk, à cet égard, se montrait plein de tolérance, à une seule condition: lui d’abord, les autres après. Quelques couples pourtant lui échappaient, ou il les épargnait, soit par indifférence, soit qu’il craignît une résistance désespérée, soit par bonté pure. André et Myrrha passaient sous ses regards attendris et protecteurs. Les deux amants inséparables avaient l’air de ne plus connaître de l’univers que le goût de leurs lèvres; ils répandaient autour d’eux des bouffées de jeunesse, d’insouciance et de fraîcheur. Marzouk lui-même aimait à respirer ce parfum. Partout ailleurs, dans son empire, c’était une étrange odeur d’auge et d’étable mal tenue, car les bourgeois mêmes se négligeaient. Des dames du meilleur monde renonçaient aux premiers soins de la toilette. Des adultères étaient déjà consommés. Mme Denain ouvrait ses bras à M. Darel; Mme Avelard glissait, soutenue par M. Dantec, sur la voie des curiosités sensuelles; Mme Carigues, une hystérique, éprouvait le frisson nouveau sous les puissantes caresses de Marzouk. Dans trois mois, si on vivait encore, on commencerait à voir des ventres s’arrondir. Des maris, sévères en d’autres temps, en venaient insensiblement à une conception indulgente et résignée des choses. Qu’importaient maintenant l’opinion, les préjugés, la morale, puisqu’il n’y avait plus de sanction? Plus rien n’existait, que l’épouvante de la mort, pour ceux qui ne croyaient pas à l’au-delà ou qu’une conscience très haute, rare parmi les hommes, ne préservait point du vertige, au bord du gouffre. Si l’on était perdu, pourquoi garder encore la camisole de force des conventions sociales? Si, par miracle, on se sauvait, on mettrait tout au compte de la folie. Vaguement, ce dilemme se posait au fond des âmes. Et, tandis que les épaules pliaient sous l’écrasant destin, les yeux luisaient de luxure, pareils à des charbons, sous des fronts livides de condamnés à mort, trahissant la fièvre de vivre, de savourer les dernières voluptés, d’étancher toutes les soifs, la soif brûlante des passions inassouvies.
Parfois, la nuit, deux ombres mélancoliques glissaient le long du navire. C’étaient Armand Reboul et Mme Rolande. On ne les entendait pas, ils ne parlaient pas, soit qu’ils n’eussent rien à se dire, soit que leur silence fût chargé de plus de sentiments que n’en peuvent exprimer les paroles, soit que celles-ci eussent troublé la confidence muette de leurs âmes, soit qu’il y eût entre eux déjà des choses qu’ils ne voulaient point s’avouer. Ils allaient et venaient ainsi, avec des souplesses de fantômes, d’un bout à l’autre du pont, dans la torpeur accablante de ces nuits équatoriales, où pas un souffle ne faisait frissonner l’atmosphère. Tout le jour, ils restaient enfermés dans leur cabine, par crainte et par dégoût, ne se risquaient dehors qu’à l’heure où les ténèbres envahissaient cette humanité misérable, apaisant la furie, cachant la honte et l’abjection. Il y avait alors dans la nature, sous le ciel impassible et criblé d’étoiles, quelque chose de mystérieux et de très doux, venu de l’infini, qui les pénétrait d’une langueur ineffable. Parfois, vers le milieu de la nuit, la lune, versant çà et là son crépuscule errant et ses pâleurs, éclairait leurs visages. Ils n’avaient pas changé, intenses tous deux et comme chargés de tout ce que l’existence laisse derrière elle de rêves irréalisés. Les yeux de l’amant disaient un idéal inaccessible; ceux de Mme Rolande songeaient, profonds comme ces sentiments qu’on ne se déclare pas à soi-même. Leurs lèvres se rencontraient encore, mais leurs baisers étaient aussi loin du secret de leur être que la volupté du bonheur.
Une nuit, un bruit vague, à peine distinct, comme le vol velouté d’une chauve-souris qui vous frôle, les fit se retourner.
M. Rolande était devant eux.
--Je vous dérange? dit-il.
Les deux amants demeurèrent muets. Deux fois déjà, M. Rolande les avait surpris dans leurs étreintes, et il n’avait rien dit, il s’en était allé, feignant de n’avoir rien vu, avec le détachement d’un homme qui, devant la mort, oppose à la fatalité une conscience profonde de l’inanité de toutes choses. Son ombre se traînait dans les ténèbres, indécise et lente, tel un spectre revenu d’un monde où l’on ignore les passions humaines, les tourments de la jalousie et la trahison. Pourquoi donc intervenait-il, à présent?
Mme Rolande s’étonna de n’éprouver qu’une faible émotion. Elle avait vécu quinze ans avec cet homme et se sentait plus éloignée de lui que s’ils avaient habité l’un et l’autre aux deux extrémités de la terre.
--Que nous voulez-vous? dit enfin Armand, comme parlant à un étranger qui s’insinue indiscrètement dans des affaires privées.
Mais M. Rolande ne lui fit aucune réponse. Il avait l’air de ne pas le connaître, de ne pas l’entendre, de ne pas le voir. Il s’adressa à sa femme, et sa voix était lointaine, d’un accent tout autre, sans colère, sans amertume, sans regret, sans ironie; on eût dit qu’elle avait peine à franchir les espaces qui séparaient son âme ancienne de son âme présente.
--Je ne vous reproche rien, lui dit-il, puisque je n’avais pas su vous rendre heureuse. J’ai expié toute une vie de malechance. Ne craignez rien de moi désormais, je ne viendrai plus vous troubler, car j’appartiens à un monde d’où l’on ne ressuscite pas: celui du renoncement. Mon esprit a déserté le corps que j’habitais, en y laissant les convoitises et les passions qui font de l’existence une lutte et un tourment sans trêve. Le mauvais rêve de la vie s’est dissipé pour moi. Je ne souhaite plus rien, tout le mal dont j’ai souffert, venant d’avoir trop souhaité. N’ayez donc aucun remords à mon sujet, car j’ai atteint au repos et à la sérénité définitive.
Mme Rolande avait baissé les paupières. Quand elle les rouvrit, n’entendant plus la voix, l’ombre avait disparu. Elle éprouva alors, en levant les yeux au ciel, un sentiment nouveau; il lui sembla que tous les désirs de la terre étaient comme le reflet des astres qui brillaient à travers ses larmes.
--Peut-être, murmura-t-elle, avons-nous eu tort de mépriser cet homme.
V
Danglar s’assombrissait. Pour la première fois, les nuages de méditation passaient sur ce front de diplomate. Il réfléchissait aux moyens d’abattre la détestable puissance de Marzouk.
Il ne fallait pas songer à quelque coup de force. Rien à espérer d’une surprise, d’un guet-apens. Le tyran se tenait sur ses gardes, dormait en gendarme, avec un œil constamment ouvert sur la malignité des bourgeois. Seul, quelque subtil stratagème pouvait réussir. Quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus fin.
Bien pénétré de ce principe, Danglar repassa en sa mémoire les hauts faits de la diplomatie célèbres dans l’histoire. Par elle, on avait amolli des despotes réputés intraitables.
Soudain, le front de Danglar s’éclaira, touché par la grâce du génie. Il avait son plan. Il s’agissait de trouver à Marzouk sa Pompadour ou sa du Barry. Mme Larderet était toute désignée. L’ancien dompteur la pourchassait dans tous les coins; c’était elle qu’il voulait, et sa passion s’irritait d’une résistance inexplicable... Une ancienne grue, qui avait autrefois couché avec des nègres, et qui maintenant jouait à la vénérable veuve, ayant eu l’adresse de se faire épouser par un paillard, et la chance de l’enterrer et d’en hériter... Assez de comédie! Marzouk n’était pas plus répugnant qu’un nègre; on le ferait entendre à Mme Larderet, si, de bonne grâce, elle ne consentait à se dévouer. Mais d’abord il était habile de chercher à la convaincre par de nobles raisons.
La nuit suivante, Danglar se leva. Le ciel était noir, la mer tranquille, le silence régnait partout, troublé seulement par les ronflements du mulâtre, couché en bon chien de garde devant la cabine de son maître.
Le diplomate réveilla, puis réunit en conciliabule quelques compagnons, ceux sur qui pesait le plus lourdement l’abominable autocratie de Marzouk. C’étaient Conseil, M. Avelard, Mme Larderet, Mme Chabert, Mme Bineau et le beau Rienzo, le chef des Tziganes, le plus à plaindre, peut-être, car Marzouk l’obligeait à gratter du violon, tout le jour, sans discontinuer. Par une étrange contradiction de la nature, le monstre adorait en effet la musique, qui adoucit les mœurs.
--Mes amis, dit Danglar, la situation qui nous est faite est atroce.
--Atroce, atroce! répétèrent-ils tous, d’une même voix colère et désolée.
--Elle se trouve encore aggravée, reprit le diplomate, par un despotisme barbare, odieux, intolérable... C’est la société qui recommence, c’est le règne de la force brutale, le pire état social qui se puisse concevoir, et nous pourrions nous croire revenus à des temps préhistoriques... Mais l’heure n’est point de nous livrer à des considérations philosophiques; il faut prendre une résolution, il faut agir.
--Oui, oui, clama l’assistance.
--Toute révolte cependant serait vaine, poursuivit gravement Danglar, nous ne pouvons recourir à la violence contre la violence. Nous n’avons pas d’armes, et il n’est point parmi nous de David pour terrasser ce nouveau Goliath. J’avais bien pensé un instant à corrompre le mulâtre, mais il m’a paru trop dévoué à son maître; nous serions trahis... Enfin, mes chers amis, j’ai tout examiné, j’ai mûrement réfléchi...
Le diplomate s’interrompit et regarda fixement Mme Larderet.
--Seule, une femme, conclut-il, par la toute puissance de sa séduction, en exerçant son empire sur notre tyran, serait capable de nous délivrer du joug horrible que nous subissons.
--Comment? Que dites-vous? Veuillez vous expliquer davantage, demanda Mme Larderet qui se sentait clairement désignée.
--Madame, déclara solennellement Danglar, notre salut dépend de vous seule, car vous seule, ici, si vous consentiez...
--N’achevez pas, monsieur, j’ai compris, s’écria Mme Larderet congestionnée de colère... Vous voudriez, n’est-ce pas? que je joue, pour vous assurer la tranquillité, le rôle de Dalila ou de _Boule-de-Suif_... Vous voudriez que je me jette dans les bras de ce monstre!
--Il est des circonstances, affirma M. Avelard, qui exigent un courage, une abnégation exceptionnels.
Mme Larderet lui lança un coup droit.
--Vous, monsieur, allez donc voir comment se comporte votre femme, en ce moment-ci!
M. Avelard écarquilla de grands yeux stupides.
--Oh! ne faites donc pas l’imbécile, ajouta-t-elle, vous savez fort bien ce que tout le monde sait et voit, à bord.
M. Avelard se redressa pour riposter:
--On en voit bien d’autres, à bord. Il s’y passe des horreurs!... Ah! ne me forcez pas à parler!
Il y eut des chut! chut! dans l’assistance, et Conseil crut devoir intervenir pour apaiser la querelle.
--Il est fatal, dit-il, dans la situation effrayante où nous sommes, qu’il se crée une mentalité spéciale, comme un déplacement des idées et de la morale, si je puis m’exprimer ainsi. On ne voit plus les choses de la même façon, certains vieux préjugés s’effacent, chacun cède un peu à ses instincts... Aussi devons-nous être très indulgents les uns envers les autres... Hé! mon Dieu! pour le peu de temps qu’il nous reste à vivre!...
--C’est vrai, c’est parfaitement vrai, hélas! soupira Mme Chabert. Ainsi, moi-même, je me dis quelquefois: pourquoi ne profiterait-on pas de ses derniers jours? Cela ne ferait de tort à personne et l’on s’en irait avec moins de regrets!
--C’est exactement ce que je pense, avoua Mme Bineau, et j’ai toujours été une honnête femme, je vous le jure.
Mme Chabert sentit une main légère, celle de Conseil, lui frôler la taille, tandis qu’à la faveur de l’obscurité, Rienzo, interprétant les paroles qu’il venait d’entendre comme une invitation discrète, tapotait tendrement la fesse de Mme Bineau, sans qu’elle parût s’en émouvoir.
--Aussi, ajouta-t-elle, notre honorable compagne, Mme Larderet, a-t-elle vraiment tort de s’offenser.
--D’autant plus qu’elle m’a mal compris, déclara Danglar. Qu’ai-je dit? qu’elle seule pouvait obtenir de notre tyran un peu d’humanité.
--Il me persécute, gémit Mme Larderet.
--Parce que vous lui résistez, répliqua Mme Chabert; si vous saviez le prendre, vous auriez la paix, et nous aussi.
--Marzouk est un très bel homme, insinua Rienzo.
--Il manque d’élégance et de distinction, mais il a la beauté de l’hercule, appuya Danglar.
--Nous n’ignorons pas, madame, reprit Conseil, la valeur du sacrifice que nous vous demandons. Votre dévouement, en pareil cas, serait interprété comme un de ces actes d’héroïsme dont l’histoire nous offre quelques exemples, et vous n’en deviendriez que plus respectable à nos yeux.
Mme Larderet fit explosion:
--Mais pour qui me prenez-vous donc, tous? Je suis une honnête femme, sachez-le.
--Heu! heu! fit Danglar.
--Il est vrai que madame est depuis longtemps rangée des voitures, ricana M. Avelard.
--Je crois, dit Conseil, qu’il serait malséant de rappeler le passé de madame. Cela ne regarde personne.
--A tout péché miséricorde, prononça Mme Bineau.
--Tout de même, Marzouk n’est pas plus répugnant que bien d’autres, déclara Mme Chabert d’une voix aigre, et quand on a fait la noce pendant dix ans, on a tort de faire tant la dégoûtée.
--J’ai été moins garce que vous! s’écria Mme Larderet.
Tous s’interposèrent. Conseil reprit aussitôt la parole.
--Mes chers compagnons, ceci est tout à fait déplorable! Nous n’avons rien à nous reprocher les uns aux autres, nous sommes tous égaux, aussi humbles dans le malheur et devant la mort. L’esprit de fraternité doit seul régner parmi nous, en ces jours sinistres... Il convient de laisser à Mme Larderet le temps de réfléchir, et j’ai la conviction qu’elle obéira au sentiment du devoir qui commande à chacun de nous, pour le salut de tous, le dévouement, l’abnégation, le sacrifice.
--Très bien! très bien! approuvèrent plusieurs voix.
En ce moment, un bruit se produisit, semblable à une sorte d’éboulement. Les conjurés prirent peur et se dispersèrent. Danglar retint Mme Larderet pour la catéchiser. Mme Chabert accepta le bras de Conseil, Rienzo suivit de près Mme Bineau. L’heure était nuptiale, on allait s’unir. Rienzo n’en doutait pas, Conseil en était sûr.
Brusquement, Marzouk surgit des profondeurs d’ombre.
Il s’était levé, dévoré par l’insomnie et le rut. Depuis un quart d’heure, il se tenait là, guettant une proie, immobile et frémissant, la bouche redoutable, les membres raidis, irrité d’un désir sans cesse plus aigu qui accentuait la bestialité de sa figure. Des ténèbres s’exhalaient des senteurs fortes qui exaspéraient jusqu’à la torture sa puissance de mâle inassouvi. Une fureur sensuelle secouait le colosse.
Mme Chabert l’aperçut, jeta un cri. Marzouk se précipita:
--C’est assez de chichi comme ça! fit-il. Faut que l’une y passe!
Il cria à Mme Bineau qui s’enfuyait:
--Toi, sacrée toupie, je te rattraperai, tu y passeras aussi.
Et, sur-le-champ, il viola Mme Chabert.
Conseil et Rienzo s’étaient éclipsés.
Quand l’acte brutal fut consommé, Marzouk se redressa, apaisé soudain. Ses muscles se détendirent dans une sorte de retrait bienfaisant, sa poitrine se souleva, rendit un grand soupir de satisfaction et de béatitude que lui renvoya, du fond de l’horizon, à travers l’Océan, la nuit tiède et sereine. Il sentit en lui une bienveillance extraordinaire, il aida galamment Mme Chabert à se relever.
--A une autre fois, la petite bourgeoise, dit-il. T’es plus gironde que je n’aurais cru... Quand tu voudras, tu sais, je suis toujours prêt.
Mme Chabert s’éloigna sans répondre, pâle encore du frisson involontaire qu’elle avait éprouvé dans les bras du colosse. Ses puissantes caresses lui avaient coulé dans les veines une ivresse nouvelle et inattendue, qu’elle n’osait s’avouer, dont elle avait honte. Instinctivement, dans un spasme d’irrésistible volupté, elle l’avait étreint elle-même. Elle sentait qu’il l’aurait encore, quand il voudrait.
Marzouk, très fier, aspirait la grande paix qui tombait des étoiles. Il n’avait pas envie d’aller se recoucher. Un désir de s’émoustiller un peu le chatouilla. Que se passait-il à bord, à cette heure avancée! De l’escalier des premières, s’ouvrant sur le pont, s’exhalaient, comme d’un soupirail, d’âpres émanations, une fauve odeur de luxure. Les narines de Marzouk se dilatèrent. Il devait y avoir quelque chose de pourri dans son royaume. Faut aller voir ça, se dit-il. Et il descendit, longea le couloir des cabines, sans bruit, l’oreille attentive... Ah! les bourgeois ne s’embêtaient pas, pendant la nuit! Partout des soupirs, des baisers, des cris de passion. Derrière une porte close, c’était un étrange bruit de ripaille: quelques malins sans doute qui, ayant réussi à subtiliser des vivres et de la boisson, au détriment de la communauté, faisaient une noce effrénée et probablement dégoûtante. Il y en avait qui se raillaient de tout, narguaient le destin et la mort. Puisqu’on vivait encore, autant jouir!
--Elle est farce, elle est rien farce, pensa Marzouk.
Il remonta sur le pont. Il n’avait pas tout vu, il voulait savoir. Une ronde nocturne s’imposait, qui lui dévoilerait peut-être des mystères, des complots, des choses qu’il ne soupçonnait pas.
Mais un profond silence s’abattait autour de lui, bourdonnant à ses oreilles. Les ténèbres enveloppaient tout, et Marzouk lui-même, dans leur inconnu troublant, ressentit une sorte d’angoisse, l’angoisse de ces mille existences perdues dans une immensité, séparées du reste de l’univers. L’impassible nature lui asséna son inexorable insouciance de toutes les détresses humaines.
--Fichtre! murmura-t-il, ce n’est pas rigolo, tout de même.
Du haut de la dunette, l’_Eldorado_, très penché sur tribord, immobile, ressemblait à quelque gigantesque bête morte sur laquelle grouillait toute cette humanité, comme de la vermine vivant de sa chair, dévorant le cadavre jusqu’au squelette. Et Marzouk eut une horrible vision: la famine, au bout de quelques semaines, les vers se mangeant entre eux, et lui-même, dernier survivant, sur un monceau de charognes infectant l’atmosphère. Un frisson le parcourut des reins à la nuque. Il promena son regard à l’entour. Jamais la nuit ne l’avait impressionné à ce point. Le calme en était effrayant. Çà et là, des fanaux allumés projetaient sur l’Océan des queues de comètes, que brisait une grande masse d’ombre haute et tragique. C’était l’_Abrolhos_, dressé dans les ténèbres, ainsi qu’un fantôme géant.
Mais un bruit lent et rythmé attira son attention, il se glissa le long du bastingage, en cherchant à percer l’obscurité de son œil aigu. D’abord, il ne vit rien; peu à peu cependant une forme, qui se détachait des flancs du navire, se dessina, puis apparut nettement sous la lueur d’un fanal. L’unique chaloupe de l’_Eldorado_ gagnait le large, chargée de vivres, ayant à son bord le dernier lieutenant, le chef mécanicien et deux hommes de l’équipage.
--Hé! dites-donc, là-bas, cria Marzouk, vous pourriez bien me faire une place, je suis solide, vous savez, et bon rameur. Je ramerai tout le temps!
Mais un plus lourd silence tomba. L’embarcation continuait à s’éloigner à force d’avirons. Alors, il hurla d’une voix rauque et navrée.
--Ah! bandits! faux frères! ça ne vous portera pas chance, vous crèverez avant nous... Allez! En route pour l’éternité!
Un moment, il les suivit des yeux, comme si cette barque emportait sa dernière espérance, avec sa malédiction. Ces lascars-là, qui l’avaient roulé, étaient bien capables de gagner la côte! Alors, il n’y avait plus de justice! Marzouk se sentit tout près du désespoir. Mais bientôt sa belle confiance le reprit. Non, il ne se voyait pas mort encore.
Sa colossale stature se raidit, il bomba la poitrine comme pour braver le mauvais sort. Toutefois, il importait désormais de surveiller les bourgeois de plus près.
L’idée lui vint d’explorer les secondes classes. Autour d’une table, les cabots, très ivres, dodelinaient lourdement de la tête. C’était la troisième fois qu’il les surprenait en cet état.
--Eh bien! quoi, fit-il, on ne dessoule donc plus?... Avec vous, le liquide, ça ne s’évente guère.
Mais il ne leur adressa aucun autre reproche, pris de bonne humeur devant cette orgie. Il avait de la sympathie et du respect pour les pochards, s’honorant en eux, car lui-même avait, plus souvent qu’à son tour, son coup de sirop.
--Oui, nous sommes saoûls comme des cochons, finit par répondre M. Séraphin, le jeune premier.
--Vous êtes dans le vrai, déclara Marzouk.
Et il prit un verre, trinqua avec ceux, puis embrassa les femmes à pleine bouche.
Rempli d’une allégresse, il regagna le plein air pour dissiper les vapeurs de l’ivresse. Deux ombres s’avançaient à l’arrière du navire. Il se dissimula pour leur faire une farce.
C’étaient Danglar et Mme Larderet. Enfin, le diplomate avait convaincu la vénérable veuve. Elle était décidée au sacrifice.
--Puisqu’il le faut, puisque c’est l’intérêt de tout le monde! soupira-t-elle.
--Vous rachèterez votre passé, vous grandirez dans notre estime, affirma Danglar, car, vous vous élevez à l’apostolat.
Marzouk, sortant de sa cachette, leur barra brusquement le passage.
--Halte-là! Ne bougeons plus!
Mais quand il eut reconnu Mme Larderet, il s’attendrit:
--Ah! c’était toi, ma petite chatte. Fallait prévenir!... Viens. Lâche-donc ce mufle.
Et se tournant vers Danglar:
--Va-t’en, on n’a plus besoin de toi... Veux-tu te trotter plus vite que ça, vaurien, pourri!
Le diplomate disparut. Marzouk entraîna Mme Larderet. Tous deux avançaient sans se voir, tant la nuit était noire. Il cherchait en vain quelque chose de gentil à lui dire; les mots s’étranglaient dans sa gorge; il ne savait pas parler aux femmes du monde. Tout son être, cependant, s’enflait de tendresse et de sentiments délicats.
--On va faire dodo, dit-il.
--Pas encore, murmura-t-elle, tremblante... Il fait si bon!
Leurs pieds heurtèrent un obstacle. Marzouk, en se baissant, aperçut Rienzo blotti dans un coin.
--Ça se trouve bien, déclara-t-il au tzigane... Va chercher ton jambon.
Rienzo, ahuri, affectait de ne pas comprendre.
--Ton violon, parbleu! précisa Marzouk. Tu vas nous jouer tous tes petits airs... Nous t’attendons ici.
Il fit asseoir Mme Larderet et prit place à côté d’elle. Rienzo, revenu avec son instrument, attaqua une valse langoureuse. Son dernier coup d’archet s’éteignit en une plainte lente et désolée, et qui semblait demander grâce. Mais aussitôt il dut recommencer.
--Une autre, une autre, réclamait Marzouk, impérieux.
Le tzigane râclait éperdument. Il était environ trois heures du matin. L’horizon pâlissait déjà. La belle nuit sereine s’adoucissait encore à l’approche du jour. Dans le ciel limpide, les étoiles vacillaient, et la mer assoupie frissonnait à peine sous la clarté d’aurore qui envahissait l’orient.
Marzouk, les yeux en l’air, semblait rêver, tandis que sa main droite, glissée sous les jupes de Mme Larderet, cherchait la chair.
VI
Danglar ne s’était point mépris. A dater de ce jour, Marzouk, amolli par la volupté, devint le modèle du parfait souverain. Toutefois, incommodé lui-même, à la longue, par l’odeur rance qui s’exhalait des âmes à nu, il expulsa les bourgeois des premières classes.
--Décanillez! leur dit-il. Allez faire vos saletés ailleurs... où vous voudrez. Je vous ai assez vus.
Et il avait cédé leurs cabines à d’honnêtes familles d’émigrants.
Il s’était, cependant, réservé un sérail, qui se composait de Mme Larderet, sa favorite, et de quelques menues bourgeoises de rechange.
Armand Reboul et Mme Rolande réussirent à se loger aux secondes classes. Par une faveur spéciale du despote, André Laurel et Myrrha gardèrent leur couchette.
Les autres s’étaient casés un peu partout, au petit bonheur. Impotents, les mains maladroites, incapables d’initiative, engourdis par leurs habitudes de bien-être somnolent, ils tombaient au plus bas degré de l’état anarchique, en devenaient les parias et les martyrs. Leurs beaux titres de rentes, maintenant, valaient moins que leur poids de papier. Le veau d’or, relégué par delà un océan infranchissable, semblait une divinité démodée et dérisoire. Depuis six semaines qu’on était là, entre deux immensités formidables, le ciel et l’eau, les vivres s’épuisaient, l’espoir s’éteignait, et, à mesure que diminuaient les chances de salut, le désarroi moral, la folie de luxure, la soif des désirs inapaisés s’exaspéraient jusqu’au paroxysme; toutes les puissances de la nature, en lutte contre la mort, faisaient irruption.
Chacun, à qui mieux mieux, se dépouillait de cette camisole de force morale qu’infligent les convenances sociales. Les formules de politesse étaient abolies. La peur du gendarme ou de l’opinion n’entravait plus la libre expansion des énergies humaines, on obéissait à la nature, on disait tout ce qu’on pensait, et c’était horrible.
André Laurel s’affligeait de ce spectacle.
--Eh bien! gamin, lui dit Myrrha, le voilà ton _Eldorado_, la société de tes rêves, tu assistes à la réalisation de ton idéal.
--Oui, c’est du propre! soupira le jeune homme.
--Regarde, reprit Myrrha, il n’y a plus d’autorité, il n’y a plus que Marzouk, c’est la libre anarchie que tu souhaitais. Tous les gens y sont égaux, mais non pas frères, hélas!
Elle avait une figure claire et riante d’amoureuse ravie, de jeune épousée en pleine lune de miel. Il semblait que le bonheur eût opéré le miracle d’une guérison. Visiblement, elle revenait à la santé, s’épanouissait comme une plante au soleil. Aucune ombre d’inquiétude ne passait dans ses prunelles. «Je sens, lui disait-elle, que nous vivrons longtemps.» A la voir parée toute de tulle blanc, on eût dit une statue de neige vivante prête à se fondre sous la chaleur tropicale. Le visage gardait sa pâleur admirable, avec de grands yeux à la fois ardents et candides. Grande, mince, souple comme un roseau tremblant, sa grâce s’efforçait à ne pas être hautaine. Elle avait cette aristocratie qui ne tient ni à la naissance, ni à la race, mais à l’âme elle-même, à la qualité et à l’intensité des sentiments.
Mais André Laurel, ce soir-là, était tout autre; une grande mélancolie lui venait de ses pensées anciennes et d’un retour sur lui-même. L’utopie dont il avait vécu, dont s’était exaltée son imagination, se dissolvait comme une bulle de savon. L’expérience lui criait la dérisoire disproportion de la réalité avec les rêveries grandioses et naïves... Et c’était pour cela qu’il était parti, qu’il avait fait le désespoir des siens! pour cela qu’il avait voulu souffrir, se sacrifier et tout abandonner, croyant que le bonheur des hommes était dans la liberté et que d’elle seule pouvait naître l’harmonie fraternelle!
Maintenant, il voyait son erreur; la réalisation de sa chimère étalait sous ses yeux un spectacle abominable, ce déchaînement de passions, de fureurs et de vices, la bête humaine se révélant dans toute la vérité de la nature, dévêtue de ses oripeaux, délivrée de ses entraves.
Non, décidément, les hommes ne méritaient pas la liberté, cette liberté absolue que réclamaient si imprudemment les apôtres de l’anarchie. Elle n’avait d’autre effet que d’enfanter la pire des tyrannies, le règne de la violence, de la force brutale, écrasant la faiblesse. André songeait à tous les sentiments bas, toutes les haines qui fermentent en silence au cœur même des plus purs. Le sage lui-même, au dire d’un juste proverbe, péchait sept fois par jour. Or, entre la pensée et l’action, il n’y avait que la crainte du gendarme ou du code, et cette crainte seule, souvent, différenciait l’honnête homme du coquin. Le gendarme et le code supprimés, toutes les pensées mauvaises entraient aussitôt en action.
--Oui, c’est du propre! répéta-t-il... Ah! la vilaine chose, la vilaine chose!
--Alors, tu regrettes d’être parti? demanda la jeune femme.
--Non, Myrrha, puisque je t’ai trouvée. Et il ne pouvait y avoir pour moi de plus grand bonheur. L’amour seul ne m’a point déçu. Nous ne nous quitterons jamais, car je n’ai plus d’autre culte et d’autre espérance que toi. Je renonce à mes autres rêves, je reconnais que je m’étais trompé. Sans cette funeste expérience, j’aurais été longtemps dans l’illusion et dans l’erreur, et peut-être aurais-je fait le mal avec les meilleures intentions et les plus généreux enthousiasmes. Si nous nous sauvons, nous reviendrons en France, nous nous marierons et nous vivrons comme d’honnêtes bourgeois, car je crois bien que la société organisée, malgré tout ce qu’on en peut dire, vaut mieux que l’anarchie... Vois-tu, Myrrha, les hommes ne sont pas encore assez sages pour se passer du sergent de ville. Les institutions valent mieux que les gens.
--Laisse ces pensées, fit Myrrha.
Elle lui passa la main au front comme pour en chasser la fumée des songes creux. Mais elle-même fut prise d’une inquiétude soudaine.
--Il faut bien tout de même que nous finissions par le lui dire, murmura-t-elle.
--A qui? demanda-t-il.
--A ma tante... Tu comprends, je n’ai pas osé encore, j’avais peur de lui faire de la peine... Elle est si bonne, cette pauvre tante, et elle m’aime tant!
--Crois-tu qu’elle n’ait pas deviné déjà, à nous voir si souvent ensemble?
--Sans doute, car j’ai aperçu plusieurs fois de la tristesse et des reproches dans ses yeux... Même, un jour, elle nous a surpris juste au moment où tu m’embrassais. Mais peut-être ne s’imagine-t-elle pas que nous ayons été plus loin.
--Elle ne t’a jamais questionnée?
--Si.
--Et qu’as-tu répondu?
--J’ai menti... C’est très vilain, n’est-ce pas?
--Oui.
--Alors, que faire?
--Il faut tout lui dire.
--J’aurais honte.
--Il y a des circonstances atténuantes.
--Alors, tu parleras, tu expliqueras, tu seras éloquent...
--Si je peux... Je n’ai pas la parole très facile, tu le sais bien.
Leurs cœurs battaient très fort.
--Viens, dit-elle... Elle verra bien dans tes yeux que tu es honnête, et tu n’auras pas besoin peut-être de faire de longs discours.
Ils errèrent longtemps à la recherche de la tante et la découvrirent enfin seule, blottie dans un coin, près du cabestan, avec cet air de douce abnégation qu’ont les vieilles filles, quand elles s’autorisent à rêver un peu. Ses mains délicates tremblaient légèrement, tandis que ses prunelles s’éclairaient de la petite flamme discrète et mélancolique des félicités imaginaires et inaccessibles. Mais quand elle vit s’avancer vers elle les deux amants, elle se redressa, redevint grave, surprise, ne comprenant pas, car, jusqu’à ce jour, ils s’étaient cachés d’elle. Ils étaient très rouges, très émus.
--Tante, dit Myrrha, je te présente mon mari.
La vieille fille fut un moment interloquée, puis balbutia:
--Quoi!... Que dis-tu?... Tu perds la tête, ma pauvre Myrrha.
--Non, tante, c’est la vérité. Nous nous aimions, et nous ne pouvions pas attendre... tu comprends... Alors, ça s’est fait ainsi, sans le consentement de personne... Regarde, nous sommes heureux, ne nous gronde pas.
--Comment? Est-ce possible?... Tu as fait cela, toi, Myrrha! bégaya de nouveau la vieille.
--Nous nous étions crus perdus, expliqua Myrrha, nous pensions n’avoir plus qu’une heure à vivre... Alors, nous nous sommes mariés... comme ça, sans cérémonie, tout de suite. Est-ce que tu aurais attendu, toi, ma tante, à ma place?
--Ce n’est pas notre faute, c’est la faute des choses, ajouta André.
--Il faut que tu nous pardonnes, dit Myrrha... Quand nous serons de retour en France, tu vivras avec nous, nous ne te quitterons jamais, nous t’aimerons, et tu seras heureuse... N’est-ce pas, André?
--Oui, oui, confirma le jeune homme, nous vous aimerons bien, nous vous rendrons heureuse.
Les yeux de la vieille s’emplirent de grosses larmes qui, peu à peu, se détachèrent, puis coulèrent lentement le long de ses rides.
--Mes pauvres enfants! mes pauvres enfants! fit-elle enfin.
Elle les regardait l’un après l’autre, sans pouvoir exprimer rien de plus.
--Embrassons-la, dit Myrrha à André.
Ils se penchèrent en même temps et l’embrassèrent, chacun sur une joue. Elle pleurait plus fort, en répétant: «Mes pauvres enfants!... mes pauvres petits!»
--N’aie pas de chagrin, ma tante, reprit Myrrha. Nous serons sauvés, j’en suis sûre, je sens bien que notre heure n’est pas venue, que nous avons encore de longues années à vivre, tous les trois... Tu verras, tu verras!... Regarde-moi, je ne suis plus malade, je ne tousse plus, plus du tout. C’est la joie qui m’a guérie.
La tante souleva les bras, les enlaça tous deux et leur rendit leurs baisers.
--Je n’ai pas le cœur de vous gronder, dit-elle... Oui, c’est la faute des choses, et ça ne servirait à rien de les déplorer. Plus tard, si Dieu nous prête vie, on régularisera cette situation devant M. le maire, à cause de la société. Maintenant, restez près de moi, ne m’abandonnez plus, et aimez-vous bien, mes enfants, parce qu’il n’y a que l’amour pour sauver ce pauvre monde et aussi la bonté qui comprend et qui excuse.
Mais ils durent s’éloigner, car, près de là, une scène de violence furieuse venait d’éclater.
Mme Avelard invectivait son mari. Les amertumes, les dégoûts de sa vie conjugale, toutes les vieilles colères réprimées s’exhalaient de sa bouche en un flot d’injures véhéments:
--Oui, je te hais, s’écriait-elle, je t’ai toujours haï, tu m’as trop fait souffrir, parce que tu étais le plus fort et que la loi te donnait tous les droits. Mais je me vengeais en te trompant. Et ce m’est une joie de te tromper encore... On m’avait forcée à t’épouser, on m’avait livrée, vendue, prostituée à ta fortune, oui, une prostitution légale, la pire de toutes... J’en aimais un autre, et il a été mon amant, pendant cinq ans, entends-tu? Oh! je suis heureuse de pouvoir te dire tout cela. Maintenant, il n’y a plus rien, je ne te crains plus, je suis libre, et je te méprise!
Ses paroles, entre ses lèvres minces et sèches, avaient un sifflement de vipère, et dans son visage fiévreux, ses yeux fulguraient d’une joie mauvaise. Quelques matelots accourus au bruit, assistaient, impassibles, à cette scène.
--Coquine! coquine! répéta M. Avelard, d’une voix étouffée par la rage.
Ses mains se crispaient, il avait envie de l’étrangler, mais il semblait en avoir peur, tant elle se dressait, agressive, prête à la bataille. Et elle le provoquait encore.
--Lâche! lâche! Tu as peur? Si nous avions été là-bas, tu m’aurais tuée, n’est-ce pas? parce que les jurés acquittent toujours... Maintenant, ose donc me toucher!
A la fin, des ricanements coururent parmi l’assistance. On espérait qu’ils allaient se battre. Mais M. Avelard n’eut qu’un mot, qui termina l’algarade:
--Tu me dégoûtes, fit-il.
Et il tourna le dos, simplement, heureux d’en finir ainsi. Au fond, ça ne l’atteignait guère, il n’aimait plus sa femme, n’en était pas jaloux, et l’opinion du monde n’entrant plus dans ses préoccupations, il ne se souciait nullement de venger son honneur conjugal.
D’autres maris montraient à cet égard le même détachement. Quelques masques fortement collés tenaient encore à des visages, mais la plupart concevaient maintenant les rapports sociaux avec une conscience libérée des contraintes morales et des souffrances artificielles. Le grand souffle de la mort avait dissipé cette poudre d’or dont la civilisation farde la devanture des âmes et des choses.
Cependant, au milieu de ces événements, M. Gallerand restait l’homme du passé, très pâle, tel un marbre de la désespérance.
Un soir, il aborda M. Rolande. Les deux solitaires se prirent à causer. Le même malheur les rapprochait, ils ne craignaient pas le ridicule en face l’un de l’autre, et peu à peu ils en vinrent aux confidences. M. Gallerand parla le premier, à voix très basse:
--Oui, elle m’a tout avoué, dit-il... Oh! des choses horribles!... Et moi qui n’avais rien vu, rien soupçonné!... J’avais vécu dans un mirage, je vénérais ma femme, j’adorais ces enfants, qui ne sont pas les miens. Tout, autour de moi, n’était que mensonge... Imaginez-vous rien de plus affreux?... Mais vous-même, que vous devez souffrir!
--Non, répondit M. Rolande, car j’ai passé l’âge des désillusions; je ne lutte plus contre ma destinée... Le vrai sens de la vie m’est enfin apparu. La nature fait de chaque être l’instrument de ses grands desseins obscurs. Elle l’épargne ou le favorise, tant qu’il collabore, inconsciemment d’ailleurs, soit par ses bonnes actions, soit par ses méfaits, aux fins mystérieuses qu’elle se propose. Elle l’accable au contraire et le supprime, dès qu’il cesse d’être son complice. Il n’y a pas d’autre justice, et c’est l’unique explication de la chance ou de l’infortune. Il se peut ainsi qu’on soit plus puni pour ses vertus que pour ses vices. Pourquoi combattre et chercher à prévoir, quand l’imprévu seul arrive? Hélas! ce qu’il nous est donné de connaître et d’éviter, qu’est-ce en comparaison de l’immense inconnu qui nous enveloppe?... Non, il n’y a rien à faire, qu’à s’incliner. Cessez donc de vous tourmenter et consentez aussi au repos, en vous résignant.
M. Gallerand ne répliqua point; les deux hommes demeurèrent longuement pensifs.
VII
Non loin d’eux, tandis que le soleil lassé noyait sa pâleur éblouissante dans la brume pourprée de l’Occident, Armand Reboul et Mme Rolande causaient bas. C’était l’heure où tout ce qu’il y avait en eux de vague et de profond leur venait aux lèvres. Le reste du jour, leurs âmes désorientées erraient loin d’eux-mêmes. Ils n’auraient su dire alors s’ils s’aimaient vraiment. La question, d’ailleurs, leur semblait oiseuse; ils ne se la posaient pas, convaincus qu’ils n’avaient plus que quelques jours à vivre. Qu’importait dès lors que leur passion fût ou non assez haute pour résister aux épreuves de toute une existence; ils avaient encore de la joie à s’étreindre, et elle suffisait à entretenir en eux cette illusion du véritable amour à laquelle s’accrochent ceux qui n’ont d’autre but et d’autre raison d’être. Un caprice du cœur, une émotion des sens, irrités par les obstacles, ne pouvaient les absoudre, elle de sa faute, lui de cette équipée romanesque qui devait lui coûter la vie. Elle, du moins, avait pour excuse, la pitié qui succombe; mais lui ne se justifiait, à ses propres yeux, que par l’irrésistible entraînement d’une grande passion. Il s’efforçait d’y croire, et il sentait en elle la même inquiétude inavouée et la même volonté d’illusion.
--Xanie, m’aimez-vous? demanda-t-il.
--Pouvez-vous en douter? répondit-elle.
--Auriez-vous cependant, reprit-il, consenti jamais à notre union, si cette catastrophe ne s’était produite?
Elle hésita, un moment, puis dit, d’une voix de rêve:
--Je ne sais, mon ami... Nous ne connaissons jamais assez notre propre cœur, pour savoir ce que nous ferions ni de quoi nous serions capables en telle circonstance. Il est événements qui nous révèlent à nous-mêmes, meilleurs ou pires, font surgir des profondeurs de notre conscience tout ce qui y sommeille, en temps ordinaire: des grandeurs ou des bassesses, des lâchetés, de l’héroïsme, de l’enthousiasme, du dévouement, toutes sortes de sentiments et de passions nobles ou vils, de beautés ou de laideurs que nous ne soupçonnons même pas en nous dans la monotonie quotidienne de l’existence. N’en voyons-nous pas ici une preuve?... Telle a vécu comme une honnête femme, qui avait une âme de catin, et telle est tombée dans l’abjection, qui nourrissait des rêves romanesques... Ce n’est même pas sur leurs actes qu’on peut juger des gens; il en est qui sont calomniés par leur vie, comme d’autres par leur visage.
--C’est vrai, répondit Armand... Je croyais connaître les hommes, je me trompais, car tout ce que je vois, tout ce que j’entends ici me déconcerte.
--Vous aviez toujours été heureux, dit-elle, et il n’est donné qu’au malheur d’être clairvoyant.
--Hélas! soupira-t-il, on se méprend aussi sur soi-même. Nous ne savons pas toujours quand nous sommes sincères et quand nous ne le sommes pas... vous me disiez un jour que l’idéal réalisé est souvent tout près du malheur.
Ils se turent, sentant qu’ils glissaient à des aveux irréparables. Il y avait entre eux ces symptômes inquiétants qui dénoncent la fragilité des affections humaines, les dissemblances profondes et inexplicables qui font saigner le cœur de solitude, tandis que les lèvres se joignent. En vain évitaient-ils toute parole discordante; des riens insaisissables, des nuances fugitives, ces silences qui dissimulent le vide et arrêtent l’expansion, les avertissaient qu’ils n’étaient point nés l’un pour l’autre. Ils avaient des sourires et des phrases à côté de leurs pensées, des impressions qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de se communiquer, des sentiments qui ne trouvaient pas leur expression.
Ils s’étaient aperçus de tout cela insensiblement. L’intimité même les éloignait. Plus ils se pénétraient, plus l’inconnu, qui dressait entre eux une barrière morale, s’épaississait, comme certains problèmes deviennent plus obscurs, quand on les approfondit.
Ils continuaient à s’étreindre pour chasser l’angoisse de la mort, mais cette continuelle possession amenait la satiété, leurs baisers déjà n’avaient plus la même saveur. Les journées leur semblaient infinies, alourdies par l’oisiveté, la chaleur accablante et l’inexorable monotonie de l’Océan impassible.
Chaque heure augmentait l’ennui d’Armand; il demeurait silencieux auprès d’elle, étonné de n’avoir plus rien à lui dire et d’éprouver de la sécheresse. La perspective d’être lié jusqu’à son dernier jour à Mme Rolande l’eût empli de malaise, et peut-être eût dissipé jusqu’aux cendres d’une passion que soutenait seule encore l’épouvante du néant. Elle avait quelques années de plus que lui, il s’en apercevait maintenant; il lui avait découvert quelques cheveux blancs, et déjà s’éveillait en lui cette fâcheuse clairvoyance qui annonce le crépuscule de l’amour. Ils en avaient parcouru la carrière trop rapidement, en brûlant les étapes, dans la crainte de mourir avec la souffrance des voluptés inassouvies. Et la lassitude leur était venue de cette course éperdue à travers l’extase.
--Oui, murmura-t-elle après un long silence et d’une voix lente, notre misère est souvent faite de la réalisation des rêves que nous avions le plus délicieusement caressés. Mais il ne saurait en être ainsi pour moi, car l’idéal qu’on se fait à mon âge n’a rien que de très simple. Je me satisferais, à défaut du grand amour, qui ne peut durer toujours, d’une douce et fidèle affection, soutenue par le souvenir et la reconnaissance des félicités anciennes. Ainsi, on n’a pas à redouter le malheur d’être seul à aimer ou la persécution d’un amour qu’on ne partage plus.
Dans le ton même de ces paroles, il y avait comme l’humilité d’un rêve déchu et qui consent à des concessions pour ne point tout perdre. Elle eut un sourire de mélancolie navrante, qui sollicitait une approbation.
Il parut ne pas comprendre. D’autres réflexions se levaient dans son esprit. Il songeait à la fatalité qui, un jour, à Bordeaux, au coin d’une rue où il passait par hasard, l’avait mis en présence de Mme Rolande... A quoi tenait la destinée des hommes! Une minute plus tôt ou plus tard, il ne l’eût point rencontrée et il n’eût pas fait cette folie. Maintenant, il serait en quelque villégiature d’été, bien tranquille sous de frais ombrages. Il ne s’expliquait plus ce grand coup de passion, ce voyage insensé. Ses yeux se fixèrent sur Mme Rolande, tandis qu’elle baissait les siens. C’étaient les mêmes traits charmants qu’il avait adorés, ce visage d’une grâce mélancolique et fière. Pourquoi ne soulevait-elle plus en lui aucune émotion? Par quel mystère le cœur de l’homme changeait-il ainsi, en si peu de temps?
Les jours se succédaient sous le soleil brûlant. Rien n’apparaissait à l’horizon, aucune voile, aucune fumée. Un peu de brume dorée magnifiait la tristesse des crépuscules. De temps en temps, la sirène poussait encore une plainte enrouée et lugubre, le dernier râle d’une agonie solitaire, dans le silence effrayant des espaces infinis, aggravant jusqu’à la cruauté l’indifférence de la nature aux angoisses humaines. L’_Abrolhos_, fauve et soucieux, rendait l’immensité plus farouche. De malheureux goélands abordaient parfois le roc abrupt, puis s’enfuyaient à tire d’aile, avec des cris éperdus.
L’abus des voluptés sensuelles, excité par l’effroi de la mort et le vertige de l’ennui, allumait les regards d’une fièvre intense. Certaines figures prenaient ces profondeurs d’expression que donne le vice, comme l’habitude de la méditation ou la longue souffrance.
Le bruit se répandait que les vivres touchaient à leur fin, mais nul ne demandait à diminuer les rations. Aucune autorité n’intervenait. Marzouk, fatigué du pouvoir et perdu de débauche, se désintéressait, passait ses jours à scruter d’un œil sombre les horizons toujours déserts.
Conseil et Danglar proposaient le repas des Girondins, une grande orgie finale. Après quoi, on ferait le saut par-dessus bord, avec un poids lourd au cou. La mort soudaine plutôt que la lente agonie dans les affres de la famine et parmi des scènes de cannibalisme! Le projet prenait consistance, ralliait des partisans. L’eau était chaude, en cette saison; la noyade semblait être le mode de suicide le plus acceptable. On ne souffrait pas, affirmait Conseil; il suffisait d’une seconde de courage, et pour y atteindre, on se monterait un peu la tête, on boirait un peu plus que de coutume... Puis, on imiterait les moutons de Panurge. La sagesse, cette fois, ordonnait de suivre cet illustre exemple.
VIII
Au milieu de ces événements, Lola témoignait une douce modération. Elle assistait à ces choses avec la tristesse soumise et le mépris indulgent de celles qui ont exploré les égouts du cœur humain.
Depuis la catastrophe, elle se tenait à l’écart, tranquille, sans crainte, sans désir. Les hommes la sollicitaient en vain. Non, elle ne voulait pas. Avant de mourir, elle avait bien le droit de prendre quelques vacances. Chacun sa manière de voir, maintenant qu’on était libre.
Pendant les premiers jours de la traversée, Lola avait encouru la réprobation des honnêtes gens à l’égard de la fille publique; de celle qui n’a pas réussi, la prolétaire de la prostitution. Les passagers des premières et des secondes se garaient d’elle. Pour éviter le scandale, le commissaire du bord avait cru devoir la reléguer en troisième parmi les émigrants, bien qu’elle eût un billet de seconde classe.
A présent, c’était son tour à les considérer avec un dégoût silencieux. La vraie bourgeoise respectable, c’était elle, incontestablement, à cette heure où s’étalait la nudité des âmes. Elle en incarnait toutes les vertus: la sagesse, la dignité, la chasteté, la résignation.
C’est qu’elle n’avait plus de passion, elle, plus de vice, plus de ces ardeurs comprimées qui consument tant d’honnêtes femmes dans le cloître de la fidélité conjugale. Elle en avait trop vu, elle avait trop plongé dans le gouffre des aberrations humaines. Ses sens étaient repus, elle n’avait plus que des besoins de cœur. Il existait en elle encore, malgré tout, des coins innocents, des aspirations sentimentales, des tendresses que les hommes avaient toujours dédaignées. Sur le fumier de sa vie, avait poussé une petite fleur très pâle et très pure, où les colimaçons n’avaient point laissé leur bave.
Ne sachant que faire dans ces longues journées, elle relisait pour la troisième fois, _Paul et Virginie_, le seul livre qu’elle eût emporté. Parfois, elle se retrouvait la fillette qu’elle avait été à dix-sept ans. La souillure n’était qu’à la surface, son âme n’avait pas été déflorée, et il en renaissait, de loin en loin un parfum de jeunesse qui chassait les visions d’horreur, les souvenirs de honte, comme le vent du matin les impuretés de la nuit.
Un soir, après le coucher du soleil, le bruit sourd d’une masse qui s’affaissait derrière elle la fit se retourner. Lola reconnut Marzouk, assis dans un coin d’ombre. D’abord, ils n’échangèrent aucune parole. L’énorme brute restait inerte, les yeux vagues, les entrailles silencieuses, ce qui chez lui indiquait un profond découragement. Ce fut elle enfin qui parla la première, curieuse de savoir:
--Quoi donc, ça ne va plus? demanda-t-elle.
--Non, fit-il d’une voix rauque.
--Qu’est-ce qu’il y a?
Il hésita un moment à répondre, comme convaincu de l’inutilité des paroles, puis déclara:
--Il y a qu’on va crever, pardi!
--C’est donc qu’on est au bout?
--Probable... Dans trois jours, plus de biscuit, plus rien à barboter... Ceux qui n’auront pas le cœur de se jeter à l’eau se boufferont. Voilà.
Il y eut un silence.
--Eh bien! qu’est-ce que tu en dis? reprit Marzouk... Ça te va, à toi, de faire le plongeon?
--Pour sûr que ça vaudrait mieux, si on en arrivait là, dit-elle. Mais faut pas désespérer. On ne sait jamais.
Il la regarda, étonné de son calme.
--On croirait, à t’entendre, que ça ne te tourmente guère.
--Non, guère, fit-elle.
--Pourtant, t’es pas trop décatie.
--J’ai que vingt-quatre ans... Mais, vrai, pour l’agrément que j’ai eu jusqu’au jour d’aujourd’hui!... Ah! non, je ne regretterais rien. Quand on n’a pas de chance, plutôt on s’en va, mieux ça vaut.
--Qu’est-ce que tu faisais, avant? questionna-t-il.
--J’étais en maison, avoua-t-elle.
Il la dévisagea, indécis, comme si une comparaison s’imposait à son esprit, et, tout à coup, une lueur fauve éclaira ses prunelles.
--On va coucher ensemble, cette nuit, dit-il brutalement.
Elle eut un lent signe de tête qui signifiait: non.
--Pourquoi? demanda-t-il.
--Ça ne me va pas.
--Voyons, qu’est-ce que ça peut te faire?... Une fois de plus ou de moins...
--Ça me fait que je ne veux pas... Ni avec toi ni avec personne... C’est pas les femmes qui te manquent ici... Retourne avec tes bourgeoises.
--J’en ai soupé, déclara Marzouk... Oui, elles me dégoûtent.
--A cause?
--A cause qu’elles ont trop de vice, ça sent trop le vert-de-gris... Toi, t’as l’air d’une bonne fille... Viens donc... Rien qu’un moment. Après, on se quittera bons camarades.
--Non.
--Puisqu’on va crever, dit-il d’une voix d’angoisse, on peut bien prendre un peu de plaisir avant, tout de même, ça nous fera oublier, un moment.
--J’ai dit non, là!
Il la saisit par le bras, tenta de l’entraîner, mais elle le repoussa violemment.
--Fiche-moi la paix, hein!... C’est compris?... Tu sais, tu ne me fais pas peur, je me fous de toi comme de la mort.
Elle se redressait contre le colosse, gaillarde, intrépide, le poing tendu, prête au combat. Marzouk en demeura stupéfait. C’était la première fois qu’une femme lui résistait ainsi.
--Allons, ne te fâche pas, dit-il, je veux pas te nuire... Après tout, tu as raison: chacun son idée.
--Oui, murmura-t-elle, radoucie soudain, chacun son idée: l’amour, ça va quand on a faim, ou alors faut avoir de l’amitié pour quelqu’un. Et l’amitié, ça ne vient pas comme ça, tout de suite.
--C’est vrai, répondit Marzouk.
Il fut un instant interloqué, puis ajouta:
--On peut tout de même se serrer la main, ça ne tire pas à conséquence.
--Je veux bien, dit-elle. Tu n’es peut-être pas plus mauvais qu’un autre, dans le fond. Seulement, t’as dû être gâté par les femmes.
--Faut bien vivre, répliqua Marzouk. J’avais pas de rentes et pas d’instruction... Chacun se débrouille comme il peut.
Ils se donnèrent la main.
--Adieu, fit-il.
--Adieu.
--Suffit qu’on ait de l’estime l’un pour l’autre, conclut-il.
Et il s’éloigna gravement.
La nuit était tout à fait tombée, une nuit douce et noire, accablée d’un silence sinistre qui s’abattait, semblait-il, plus lourdement, après chaque appel désespéré de la sirène à l’immensité implacable et déserte. De suprêmes efforts tentés, la veille, pour dégager le navire, étaient restés sans résultat. L’avant s’enfonçait chaque jour un peu plus dans le sable. Enfin, les optimistes les plus entêtés perdaient la verve de la foi. Des visages livides, des regards hébétés annonçaient l’état comateux du désespoir. L’épouvante chassait le sommeil. Jusqu’à l’aube, des raideurs spectrales erraient dans les ténèbres. Lola les suivait des yeux. Elle-même, parfois, malgré son acceptation stoïque de toutes les fatalités, se sentait traversée d’un frisson. Des masses d’ombres, que les fanaux du bord constellaient de larges étoiles rougeâtres, prenaient l’apparence de fantômes tragiques, s’avançant lentement, comme pour l’envelopper. Jamais la nuit ne lui avait paru si pleine d’inconnu troublant. Une profonde pitié lui venait de ces centaines de vivants endormis là et qui bientôt ne se réveilleraient plus. De temps en temps, des plaintes s’élevaient, de vagues murmures inutiles et découragés, des pleurs d’enfants vite apaisés.
Les familles se groupaient plus étroitement. Quelques-unes, prévoyantes, thésaurisaient des vivres en des cachettes. Le jour, c’était une sorte de pillage dans un effroyable désordre, une lutte horrible, où les bourgeois avaient toujours le dessous, autour des provisions, et qui devenait plus enragée, à mesure que celles-ci s’épuisaient. L’égoïsme humain étalait un spectacle farouche. Le partage du dernier bœuf avait failli faire couler du sang. Marzouk avait terminé le conflit en s’adjugeant le bœuf entier dont il avait ensuite distribué des portions, selon ses sympathies. Dans ces sortes de distributions, Danglar et Conseil et bon nombre de bourgeois se brossaient le ventre.
Chacun faisant sa cuisine, ces derniers, ignorant l’art culinaire, faisaient maigre et mangeaient froid, réduits à se gaver de biscuit et de fromage. Ils volaient d’ailleurs comme les autres, mais d’une manière plus cynique et plus maladroite, qui leur valait de dures représailles, maintenant qu’ils n’étaient plus protégés par le code. Chaque jour, de solides matelots se chargeaient de modérer par des arguments frappants leur instinct de conservation.
Lola se sentit frôler dans la demi-obscurité. C’était Mme Gallerand, un pauvre corps de femme amaigri par la souffrance et les privations. Depuis sa confession tragique, elle avait cessé toute relation avec son mari. Dès qu’il l’apercevait, il s’éloignait, inexorablement. Entre eux, tout semblait fini. Elle-même, maintenant, l’évitait, ne sortant plus de sa cabine que la nuit, endurant des journées affreuses de détresse et de remords.
Lola ne l’avait jamais vue. Les deux femmes se saluèrent machinalement d’un hochement de tête.
--Savez-vous où nous en sommes? demanda Mme Gallerand.
--Paraît que c’est la fin, répondit Lola; il n’y a plus de vivres... Moi, j’ai encore un pain. Le voilà... Voulez-vous qu’on partage?
--Je ne veux pas vous en priver, gardez-le... Ce n’est pas cela qui nous sauvera.
--Tout de même, vous pourriez avoir faim. Prenez, ça me fera plaisir.
--Non, merci... Qui êtes-vous?
--Je ne peux pas vous le dire.
--Pourquoi?
--Peut-être bien que vous me mépriseriez.
--Vous vous trompez.
--Vous n’êtes pas mariée?
--Si... Mais cela ne me donne pas le droit de mépriser les autres.
--Je suis une fille publique, déclara Lola.
--Du moins, vous n’avez trompé personne, vous.
--Pour ça, non. De ce côté-là, je n’ai pas de regret. Mon idéal, à moi, était de vivre bien tranquille, toujours avec le même. Si mon premier amant ne m’avait pas quittée, bien sûr que je ne lui aurais jamais fait d’infidélité. Ce n’est pas ma faute, si j’ai mal tourné. Je n’avais pas de vice, je ne demandais qu’à travailler. Il m’aurait fallu peu pour être heureuse... Mais les belles choses qu’on espère n’arrivent jamais.
--Que pensez-vous des femmes adultères?
--Pourquoi que vous me demandez ça?
--Pour savoir, simplement.
--Je ne peux pas juger, je n’ai pas ce droit. Si je jugeais, vous auriez bien raison de vous moquer de moi.
--Non, je ne me moquerais pas de vous.
--Il me semble que, quand on n’aime plus quelqu’un, ce serait mieux de le lui dire et de s’en aller.
--Vous avez raison, répondit Mme Gallerand, il serait plus honnête d’agir ainsi, mais les choses ne sont malheureusement pas aussi simples. Il y a des obligations et des préjugés dont on ne s’affranchit pas.
--Peut-être bien que vous avez de la peine à ce sujet, dit Lola.
Mme Gallerand se tut, et ses paupières meurtries rougirent, brûlées par des larmes qui se refusaient à couler.
--Ce sont des choses qui ne me regardent pas, reprit Lola, mais quand on connaît la vie, quand on est ce que je suis, on comprend tout, on ne peut pas être sévère, on a pitié de ceux qui ont fauté... C’est pas toujours les plus mauvaises qui font le mal. Pour être juste, faudrait n’en vouloir qu’à des choses qu’on ne peut expliquer ni changer. On est tous des victimes, voilà, et si le bon Dieu était ce qu’on dit, il enverrait tout le monde en paradis.
Mme Gallerand pleurait silencieusement. Ses lèvres remuèrent comme si elle eût voulu parler, mais elle se borna à abandonner un instant sa main dans celle de Lola. Puis, elle se retira, en songeant à l’ironie de la nature qui avait donné un cœur d’honnête femme à cette prostituée et un tempérament de grue à des bourgeoises cossues, environnées de respect.
Il devait être près de quatre heures. Bientôt l’aube allait poindre. Une lueur indécise bleuissait le levant. Lola, fatiguée, se disposait à s’étendre, lorsqu’une rumeur confuse, qui montait des entrailles du navire, attira son attention; elle traîna ses pas jusqu’aux compartiments des secondes. Que se passait-il? Des voix pâteuses détonnaient dans le silence frissonnant des ténèbres. Un peu de lumière filtrait à travers les rideaux.
Pour s’étourdir, avant de faire le grand plongeon, les bourgeois, ayant réussi, à la faveur de l’obscurité, à subtiliser les dernières bouteilles, se livraient à une orgie macabre. Le petit verre du condamné à mort s’était multiplié. Le repas des Girondins dégénérait en une sale noce. Vingt litres d’alcool, déjà vides, gisaient sur la table. Tous, très saouls, titubaient, les yeux troubles, l’air hébété. Danglar, qui venait de choir, faisait de vains efforts pour se redresser. Conseil rendait. Les époux Avelard, encore aux prises, s’invectivaient furieusement. D’autres avaient un rire stupide et lugubre. Mme Bineau, vautrée dans ses cheveux épars, sanglotait bruyamment, des sanglots à fendre l’âme. A son côté, un Italien, toujours le même, pleurait aussi, reprenant sa lamentation invariable: _Non voglio morire, non voglio morire!_ Mme Garigues, une folle tourmentée d’hystérie, avait attiré deux hommes à l’écart et, entr’ouvrant le peignoir dont elle était revêtue, étalait devant eux sa nudité obscène. Seuls, deux Anglais demeuraient graves, taciturnes, d’une dignité exceptionnelle, paraissant se raidir contre l’ivresse. Et nul ne parlait plus d’imiter les moutons de Panurge. L’excès même de cette débauche en avait fait oublier le but héroïque, la volonté d’échapper par le suicide aux affres de la famine.
Lola regardait. Quelqu’un l’invita à prendre un verre. Mais elle resta immobile et muette. Elle préférait ne pas en être, de ces bourgeois poltrons et déments, contente de pouvoir les mépriser, à son tour, se sentant vengée un peu, par le spectacle de leur ignominie, des humiliations et des souillures subies. S’il fallait faire le grand saut par-dessus bord, elle le ferait toute seule, sans l’aide de personne, en gardant sa raison. Si elle avait misérablement vécu, exploitée et flétrie par les hommes, elle ne mourrait pas comme une bête. Un peu de fierté la remettait d’aplomb, consciente de valoir mieux que ces gens-là, mieux surtout que sa vie, l’inique destin dont elle était la victime et la calomniée.
Une pâleur d’aurore pénétrait par les hublots, refoulant les ombres vers les coins, donnant aux objets et aux visages une teinte livide.
La sirène, en ce moment, eut un cri si puissant que les vitres en tremblèrent; tout le navire frémit, comme agité d’un dernier soubresaut d’agonie. Un silence plein d’angoisse succéda. Puis, un meuglement sourd s’éleva, qui semblait venir du fond de l’espace. De nouveau, la sirène hurla. Le même meuglement lointain, plus prolongé, répondit. Tous, cette fois, tressaillirent. Lola s’élança sur le pont.
Soudain, ce fut une clameur formidable. Des bras se tendirent vers l’horizon. Un paquebot venait d’apparaître, un paquebot français. Déjà, avec la longue-vue, on pouvait distinguer le pavillon tricolore. Marzouk, joyeux, tonnait: une vraie salve d’artillerie, des coups de canon à n’en plus finir, une explosion de lyrisme trop longtemps contenu.
Les bourgeois rassemblés, les yeux hagards, le cerveau embrumé par l’ivresse, se tâtaient pour constater qu’ils ne rêvaient pas. Quelques-uns, dégrisés un peu par la fraîcheur matinale et la brusque surprise, cherchaient à se ressaisir et déjà à reprendre leur masque. Conseil se redressait, voulant faire bonne contenance. Danglar, trop saoul, ne comprenait rien, marmottait des paroles inintelligibles.
Le paquebot sauveur avançait rapidement. C’était la _Guyenne_, un bâtiment de la même compagnie, qui, depuis cinq semaines, sillonnait l’océan, à la recherche de l’_Eldorado_. Le troupeau des émigrants beuglait plus fort d’allégresse... Ah! la bête humaine pouvait tout endurer. On avait beau l’exploiter, la duper et la dévorer, elle ne demandait qu’à ne pas mourir. C’était l’éternel salut à l’espérance, l’illusion tenace, la vie qu’on ne se lasse pas de croire bonne et qu’on veut vivre jusqu’au bout, malgré les déboires, les trahisons, les fléaux, la lutte inexorable; la vie que réclament encore les infirmes et les déshérités!