LIVRE TROISIÈME
I
La _Guyenne_, le paquebot sauveur, ayant à son bord tous les naufragés de l’_Eldorado_, faisait route à toute vapeur vers les côtes de France.
Chacun avait naturellement repris son rang. La hiérarchie sociale se trouvait rétablie comme au départ de Bordeaux.
Sur le pont des premières, Danglar et Conseil, M. Gallerand et sa femme, les époux Avelard, Mmes Larderet, Bineau et Chabert, causaient posément, en gens du monde, dignes et graves. Un peu de malaise toutefois transpirait.
Il était temps qu’on s’expliquât franchement, la franchise étant toujours préférable. Tout le monde s’accordait sur ce point.
--Il faut bien le reconnaître, avança Danglar, nous avons été pris d’une sorte de vertige.
--On l’aurait été à moins, dit Mme Bineau... Je vous le demande, qui donc aurait gardé son sang-froid en ces jours d’épouvante?
--Personne assurément, confirma Mme Chabert, n’importe qui aurait perdu la tête.
--Nous avons vécu un affreux cauchemar, déclara Conseil. Aucun de nous ne savait ce qu’il faisait, et il faut s’étonner seulement que nous ne soyons pas devenus fous. Nous n’étions plus responsables de nos actes.
--C’est vrai, je n’avais plus conscience de moi-même, avoua Mme Bineau.
--Quant à moi, pour vous dire toute la vérité, affirma Mme Larderet, je ne me souviens de rien. Il me semble que j’ai fait un de ces mauvais rêves qu’on cherche en vain à reconstituer à son réveil et dont il ne reste plus qu’un grand malaise, une sorte d’oppression... Vous avez dû éprouver cela aussi, n’est-ce pas?
Cette fois, un gros silence régna. Deux personnes de l’honorable société présentèrent le dos à Mme Larderet, et Mme Gallerand attendit qu’elle eût pris quelque distance pour déclarer à son tour:
--Il paraît que j’ai eu le délire, et que je me suis accusée auprès de mon mari de choses abominables, autant qu’invraisemblables. C’est lui qui m’a appris cela... Jugez de ma stupéfaction.
--Et moi qui avais cru!... dit M. Gallerand.
--Tu n’avais pas non plus ta raison, mon ami.
--C’est bien certain.
--On a vu des gens dans le délire, prétendit Conseil, s’accuser de crimes qu’ils n’avaient pas commis. Il en est des exemples historiques. Ainsi Voltaire, dans son _Histoire de Charles XII_, raconte qu’un quidam, dans un accès de fièvre chaude, ouvrit sa fenêtre pour crier au public qu’il était l’auteur de l’assassinat du roi de Suède.
--Et il était innocent? demanda Mme Gallerand.
--Voltaire l’affirme.
--Tu vois, dit-elle en se retournant vers son mari.
--Oui, oui, fit l’ancien colonel.
Mais son front restait sombre; il ne semblait pas absolument convaincu, un doute le tenaillait encore.
--Ah oui! nous avons vécu des jours horribles, dit M. Avelard. Il vaut mieux n’y plus penser... Passons l’éponge.
--Ah! pardon, intervint Danglar, il en est un qui s’est comporté d’une façon abominable et qu’il nous est impossible de ne pas dénoncer, à notre retour. C’est ce misérable Marzouk, cette brute immonde...
--Vous avez raison, interrompit Conseil et, pour ma part, je déposerai une plainte au parquet.
--Nous nous joindrons à vous, dit M. Avelard. Ce scélérat passera aux assises.
--Oui, oui, clamèrent-ils tous d’une même voix.
L’indignation et la colère avaient empourpré les visages. Tous maintenant se souvenaient, citaient des faits précis. Mme Chabert affirma que le monstre avait tenté de la violer.
--Il n’y a pas que vous, dit Mme Bineau.
--Comment, vous aussi?
--Parfaitement!
L’indignation redoubla. Tous parlaient à la fois:
--Il faut qu’on le condamne... Il ira au bagne... Vingt ans de travaux forcés... Oui, ça vaut ça... La guillotine...
Marzouk parut. Il avait surpris les derniers propos.
--Hé! dites donc, vous autres, fit-il; comment donc que vous arrangez ça?
Conseil se redressa.
--Vous ne nous faites plus peur, sachez-le.
--Vous ne relevez plus que des tribunaux, vous êtes un criminel, ajouta M. Avelard.
--Nous vous accuserons tous, vous ne resterez pas impuni, la justice suivra son cours.
Marzouk eut un ricanement épais. Il croisa les bras, promena sur l’assistance un regard insolent et tranquille.
--Alors, vous voulez bavarder, dit-il. C’est bien, moi aussi. J’ai des témoins: les hommes de l’équipage, les émigrants... On racontera toutes vos saletés, on lavera son linge sale devant les tribunaux, et on verra qui rigolera le plus... Eh bien, quoi! vous ne dites plus rien, à présent?
Tous, en effet, s’étaient tus, pâles, inquiets, hagards. Enfin, Danglar reprit la parole:
--Il est vain de récriminer, dit-il. Il faut raisonner, voir les choses comme elles sont. La vérité est que nous étions tous égarés, affolés, et cet homme ne saurait être plus responsable que nous. Le vertige l’avait gagné aussi... Soyons justes, n’accusons personne, car personne n’est coupable, et remercions la Providence de nous avoir sauvés.
Ce fut un revirement soudain. Tous approuvèrent. Oui, il fallait être juste. On n’avait rien à se reprocher les uns aux autres.
--La nature humaine a ses faiblesses et ses défaillances, dit Conseil, et il convient de lui faire un peu grâce.
M. Avelard tendit la main à Marzouk.
--Alors, c’est bien, fit celui-ci. Si vous gardez votre langue, je garderai la mienne. Ça vaudra mieux pour tout le monde.
Après quelques considérations d’ordre moral, on en vint à conclure que chacun avait fait son devoir.
--Vous raconterez tout cela à vos nombreux lecteurs, dit Mme Chabert à Conseil.
--J’y songe, en effet, répondit l’écrivain.
Déjà, il ruminait un bel article de revue sur le naufrage de l’_Eldorado_, et qui, vraisemblablement, retentirait dans le monde entier. C’était la gloire.
Cependant, Marzouk devenait soucieux en envisageant l’avenir. Qu’allait-il faire, à son retour? Les luttes à mains plates étaient passées de mode. Il avait exercé une foule d’industries, toutes en désuétude, sauf celle de souteneur. Mais l’âge venait, et il était au bout de ses ressources. La compagnie lui rembourserait sans doute son passage; peut-être aussi ouvrirait-on une souscription au bénéfice des naufragés. Mais après?... Marzouk caressait un projet, celui de faire concurrence au pétomane, alors en pleine vogue. Ses entrailles grondaient continuellement. C’était le don. Il ouvrirait boutique en face et ferait de l’or, comme l’autre. Cela pouvait mener à tout, on ne savait pas. L’_Homme-canon_ venait d’être élu député. La pétomanie, étant une carrière nouvelle, autorisait toutes les espérances, sous la troisième République. D’abord, gagner de l’argent. Le reste, les honneurs viendraient après, par surcroît. Marzouk avait foi en sa chance. Une chiromancienne lui avait prédit qu’il serait décoré.
Le commissaire de la _Guyenne_ le rappela à la réalité, en lui intimant l’ordre de regagner le quartier des émigrants.
Mme Gallerand prit à part son mari. Tous deux s’éloignèrent pour causer. L’ancien colonel paraissait en proie à une idée fixe.
--Je sens que cela te tourmente encore, lui dit-elle.
Il nia.
--Mais non, je t’assure, c’est fini, je n’y pense plus, oublions ces choses.
Déjà, ils s’étaient expliqués longuement. D’abord, il l’avait repoussée rudement, refusant de l’entendre. Pour qui le prenait-elle? Alors, elle avait feint l’ahurissement, jouant son rôle en grande comédienne, confiante en la candeur incomparable du pauvre homme. Et elle était parvenue à le convaincre, car il ne demandait qu’à croire, contre l’évidence même.
L’heure de sa comparution devant Dieu se trouvant retardée, Mme Gallerand s’était sentie soulagée du remords. Un prêtre l’absoudrait, quand il serait temps. Dès lors, pourquoi briser sa vie, la respectable devanture de son honnêteté bourgeoise? C’était, en elle, un mélange d’hypocrisie et de superstition peureuse. Aussi bien, pensait-elle, l’humanité lui faisait presque un devoir de renouveler l’illusion bienfaisante qui avait créé le bonheur de son ménage, la quiétude de son mari.
M. Gallerand avait découvert en son amour-propre ces subtiles raisons qui déterminent la foi aveugle. Tout le passé, trente ans de vie commune pendant lesquels le soupçon ne l’avait même pas effleuré, ses enfants, mille souvenirs plaidaient l’innocence de sa femme. Il fallait croire envers et contre tout, sous peine de désespérer. Oui, Mme Gallerand avait eu un moment de folie. Plus il y réfléchissait maintenant, plus il en était sûr. D’ailleurs, ses quatre enfants lui ressemblaient d’une façon frappante; ce n’était qu’un cri.
--Non, je n’en reviens pas, reprit-elle... Comment ai-je pu te dire une pareille chose?
--Tu me l’as dite.
--Et tu l’as crue?
--J’étais fou aussi.
--C’est drôle, quand on y pense.
--Oui, c’est drôle.
--Tiens! nous ferions mieux d’en rire.
--Tu as raison.
Ils se regardèrent et partirent à rire.
--Bête! fit-elle en lui tapant sur la joue.
M. Gallerand branla la tête comme un vieux cheval qu’une mouche aurait piqué. Un sang plus chaud circula tout à coup dans ses veines, et sa chair frissonna d’un regain de désir. Ils n’étaient plus jeunes, tous les deux; lui avait dépassé la soixantaine. Les petites pirouettes ne lui réussissaient plus; il en gardait mal aux reins pendant trois jours. Sa dernière tentative surtout avait été pitoyable; il avait simplement, après s’être essoufflé, brûlé la politesse à Mme Gallerand... Tout de même, on pouvait essayer encore. L’atmosphère torride lui mettait un brasier dans le corps. Cette fois, il lui semblait qu’il allait faire feu partout, aussi vaillant que jadis, sur le champ de bataille... Il se pencha vers sa femme et murmura:
--Viens, rentrons dans notre cabine... J’ai un mot à te dire.
--Polisson! roucoula-t-elle.
--Chérie! soupira-t-il.
Et ils descendirent.
Sur le pont, la conversation continuait entre Danglar, Conseil, Mmes Chabert, Bineau et les époux Avelard, qui s’étaient réconciliés. Le souvenir du brave commandant Lagorce, mort sur la passerelle, au milieu des flammes, attendrissait les cœurs... Ah! celui-là aussi avait fait noblement son devoir!
--Nous avons encore, dit Danglar, à déplorer la mort de deux lieutenants et de cinq matelots.
--Il est admirable de constater, remarqua Conseil, combien le sentiment de la responsabilité et du devoir élève la nature humaine, à certains moments.
--Oui, reconnut Mme Bineau, il est des heures, comme celles que nous venons de traverser, où l’on se sent capable de tous les courages, de tous les dévouements et de tous les sacrifices. N’avez-vous pas éprouvé cela?
--Si, affirma Mme Chabert.
--Et vous?
--Nous aussi, déclarèrent Danglar et Conseil. Mais j’avoue volontiers, ajouta galamment ce dernier, que les femmes sont encore plus vaillantes que nous, en maintes circonstances.
--Il existe en nous, observa M. Avelard, des facultés d’énergie, je dirai même d’héroïsme, dont nous ne nous doutons pas, en temps ordinaire.
Mme Bineau s’était penchée vers Mme Chabert, et toutes deux parlaient bas, en phrases courtes, indignées:
--C’est scandaleux!
--C’est intolérable!
--Il faut avertir le commissaire.
--Où est-il?
--Je n’en sais rien.
--Qu’est-ce que c’est? demanda Danglar.
Mme Chabert désigna Lola, qui s’était aventurée, sans savoir, sur le pont des premières.
--En effet, c’est par trop de sans-gêne, dit le diplomate... Je vais la chasser.
--Ne soyez tout de même pas trop brutal, prévint M. Avelard. Ces filles ont un rude coup de gosier... Évitez une scène.
--N’ayez crainte.
--Elle se croit encore sur l’_Eldorado_, fit Mme Bineau.
--Ah non! c’est fini! soupira Mme Avelard. Chacun à sa place, maintenant.
Danglar s’approcha de Lola.
--Que faites-vous ici?
--Moi... rien, répondit-elle. Je regarde la mer... Ça vous offense?
--Ce n’est pas votre place, retirez-vous.
--Pourquoi?
--Votre présence scandalise ces dames.
Lola parut hésiter un instant; un triste sourire d’ironie lui monta aux lèvres, puis elle s’éloigna sans rien dire. Elle comprenait bien que ces gens-là avaient besoin de retaper leur façade. Ils avaient encore du bon temps à vivre, étant riches. Pour elle, ça ne lui allait guère de retourner en France et d’être encore de ce monde. Elle eût préféré en finir. Lorsqu’elle avait vu arriver ce bateau, d’abord elle avait été contente, comme les autres, car on a beau être misérable, n’attendre aucune satisfaction, la mort trouble quand même. Après, elle avait regretté. Quoi faire, une fois débarquée? Recommencer sa vie? Oui, ou crever de faim; il n’y avait pas d’autre choix... Ça lui semblerait peut-être plus dur, à présent que des pensées, des rêveries, des souvenirs et le grand souffle de l’océan l’avaient désinfectée des baisers anonymes, des haleines impures, des vices ou des crimes qui avaient cherché sur ses lèvres la volupté et l’oubli.
Dieu! quelle croix, quel calvaire!... Elle erra longtemps, près d’une heure, espérant trouver quelqu’un, entendre une voix charitable. Son cœur se souleva tout à coup d’un plus grand besoin d’effusion, lorsqu’elle crut reconnaître la dame avec qui elle avait causé un instant l’autre nuit. C’était Mme Gallerand. Mais son mari était là. Tous deux venaient de remonter sur le pont. Le colonel devait avoir accompli quelque exploit, car jamais il n’avait paru plus fier, ni plus éreinté.
Lola attendit qu’il se fût éloigné, puis, ne voyant personne à l’entour, elle aborda Mme Gallerand. Celle-ci détourna la tête.
--Vous ne me remettez pas, dit Lola... C’est moi, vous savez bien, celle à qui vous avez parlé, l’avant-dernière nuit, sur l’_Eldorado_... Même que vous pleuriez en me demandant des choses que j’étais bien embarrassée de vous dire, si vous vous rappelez...
Mme Gallerand la toisa d’un de ces regards qui méprisent et qui repoussent.
--Vous vous trompez, déclara-t-elle.
--C’est donc que vous êtes consolée, maintenant, répliqua Lola... Bien, je suis contente de voir que tout s’arrange à la fin, pour les autres.
Mais elle ne put en dire davantage; la dame avait déjà repris ses distances.
Le commandant de la _Guyenne_ passa, très affairé, et il s’arrêta devant le groupe des passagers de première classe, pour les interroger.
--Mesdames et messieurs, prononça-t-il, je suis obligé de me livrer à une enquête pour établir mon rapport sur la catastrophe de l’_Eldorado_. Veuillez répondre aux questions que je vais vous poser.
--Très volontiers, dit Danglar.
--A vos ordres, commandant, ajouta Conseil.
--Eh bien, qu’avez-vous à déclarer?
Danglar entreprit un long récit du sinistre.
--C’est bien, je vous remercie, interrompit le commandant, je suis déjà suffisamment informé sur tout cela, mais savez-vous d’autres faits qui mériteraient d’être signalés?... Par exemple, quelqu’un de vous a-t-il été témoin d’actes de violence, de brutalité qu’on ne saurait passer sous silence et qui appelleraient une répression.
Tous se regardèrent, un moment indécis et inquiets.
--Non, dit enfin M. Avelard.
--Non, répétèrent Conseil et Danglar.
--Personne n’a donc à se plaindre?
--Personne, répondit le diplomate au nom de tous.
--Alors, tout le monde s’est bien comporté?
--Parfaitement, affirma Conseil.
--J’en suis heureux, dit le commandant... Messieurs, je vous remercie, c’est tout ce que je désirais savoir de vous.
Les brumes du crépuscule commençaient à resplendir à l’occident. La _Guyenne_ glissait sans la moindre oscillation sur la surface unie de l’océan, avec une vitesse de dix-sept nœuds à l’heure. On devait être à Bordeaux, le surlendemain, à midi, si le beau temps durait. La joie renaissait à bord. Des sons d’accordéon, venus de l’avant du navire, avaient une douceur mourante dans la grande paix mélancolique du crépuscule. Comme d’habitude à pareille heure, Si-Mohamed, tourné vers le levant, faisait sa prière, en plein air, tantôt prosterné, tantôt debout, les bras dressés vers le ciel, bénissant Allah qui réglait toutes choses, dans sa parfaite sagesse, et dispensait le sage de prévoir ou de regretter.
II
Il était dix heures du matin. Au loin, sous le ciel clair, les côtes de France commençaient à se dessiner dans un flamboiement de soleil. Marzouk, plein d’entrain, les entrailles tumultueuses, s’apprêtait à quelques expériences éoliennes, mais il se contint, impressionné soudain, en voyant s’avancer vers lui le commandant de la _Guyenne_. C’était à lui qu’il en voulait. Un bourgeois devait avoir bavardé, quelqu’un l’avait trahi.
--C’est bien vous Marzouk? questionna le commandant.
Le colosse se découvrit respectueusement.
--Oui, mon commandant, c’est moi.
--Je vous félicite, mon garçon. Il paraît que vous vous êtes admirablement conduit sur l’_Eldorado_.
Marzouk, croyant à de l’ironie, se disposait à plaider les circonstances atténuantes.
--On était comme fou, on ne se rendait plus compte, balbutia-t-il.
--Vous n’en avez que plus de mérite, repartit le commandant. Au dire des matelots et des émigrants, vous auriez arrêté la panique, rétabli l’ordre, réglé la distribution des vivres et sauvé plusieurs personnes pendant l’incendie. J’ai consigné tout cela dans mon rapport.
Marzouk se redressa.
--Je n’ai fait que mon devoir, déclara-t-il.
--C’est bien, dit le commandant.
Et il lui serra la main.
C’était, à bord, le brouhaha qui précède l’arrivée. Des appels et des ordres retentissaient d’un bout à l’autre du pont. On approchait. Armand Reboul, pensif, regardait l’horizon où les côtes apparaissaient plus nettement, avec des teintes infiniment variées et délicates. Il se retourna en entendant la voix de Mme Rolande.
--Venez, j’ai à vous parler.
Il fut surpris de son air grave, fier et résolu.
--Parlez, dit-il, je vous écoute.
--Non, pas ici. Il faut que nous soyons seuls... Suivez-moi.
Ils descendirent, longèrent le couloir des premières. Devant sa cabine, Armand s’arrêta.
--Voulez-vous que nous entrions là? demanda-t-il.
--Non, dit-elle simplement.
Elle l’entraîna au fond d’une sorte d’impasse où le jour pénétrait à peine.
--Armand, écoutez-moi, je n’abuserai pas de votre patience... Mais l’heure est venue de nous expliquer honnêtement et loyalement... Armand, vous ne m’aimez plus!
Il eut un geste qui protestait.
--Oh! je ne vous reproche rien, reprit-elle. En me jurant un amour éternel, vous aviez promis plus que vous ne pouviez tenir. Il faut avoir beaucoup souffert et connaître bien la vie pour manier avec délicatesse ces félicités fragiles, si vite brisées par la plupart des hommes... Pourtant je vous avais prévenu, pourquoi ne m’avez-vous pas crue? Hélas! je ne croyais pas moi-même avoir si tôt raison.
--Comme vous me parlez! murmura-t-il, confondu par cette franchise hautaine, humilié d’apparaître et de se sentir un raté du cœur.
--Je ne vous en veux pas, dit-elle. Vous étiez sincère et vous vous êtes trompé. Le cœur aussi a droit à l’erreur... Mon ami, je vous rends votre liberté, en faisant des vœux pour que le souci de ma destinée ne vous trouble pas désormais.
Sa voix trembla un peu en ajoutant:
--Quand vous aurez trouvé votre joie de vivre, ne vous inquiétez pas de ce que je serai devenue.
Il répliqua d’une voix ardente:
--Je ne vous abandonnerai pas, je suis un honnête homme, je vous ai donné ma parole.
--Je vous en délie, dit-elle avec douceur. Je ne veux pas être la chaîne de votre existence, mon ami, ni renouveler avec vous le triste roman d’Adolphe et d’Élénore. Vous avez éprouvé déjà de la déception. Vous vous consolerez loin de moi, vous aimerez encore... Le cœur de l’homme est comme l’habit du pauvre, c’est à l’endroit où il est raccommodé qu’il est le plus fort.
Elle le regarda longuement, comme si elle eût voulu fixer dans ses prunelles l’image de son dernier amour, puis ajouta:
--Voici l’instant de nous séparer... Armand, adieu!... Je vous permets de m’embrasser, une dernière fois.
Il ne répondit pas, se sentant coupable et petit, près de tant de noblesse. S’il ne l’aimait plus, il ne pouvait se défendre de tenir à son estime; y renoncer l’eût amoindri à ses propres yeux. Cette estime même avait porté atteinte à sa passion, où la sensualité avait pris plus de place que le sentiment, et maintenu entre elle et lui cet éloignement moral, ce respect qui glace la communion des corps, comme si, pour éprouver la volupté entière de la possession, il était nécessaire de mépriser un peu. Il eût désiré qu’elle gardât de lui un bon souvenir et s’attristait de ne pas trouver une phrase qui révélât quelque grandeur d’âme.
Alors, indulgente, elle lui prit la main et, l’attirant vers elle, le baisa au front, comme un grand enfant qu’on console. Pour elle, elle était arrivée à ce point où le malheur se passe de consolation. C’était un déchirement de tout son être. Sa poitrine se gonflait de toutes les larmes dont ses yeux étaient taris, car il n’est que les petites douleurs qui pleurent; les grandes ne montent jamais à la surface.
Elle continuait à l’embrasser, sans plus pouvoir rien dire. Lui, cependant, reprenait conscience et lui rendait ses baisers. Un peu de remords lui venait de cette existence dont il achevait la destinée, et il balbutia:
--Xanie, j’étais indigne de vous, mon cœur était trop faible pour un si grand amour, pardonnez-moi... Mais que puis-je maintenant pour réparer le mal que j’ai causé?
--Rien, dit-elle, puisque je n’ai pas réussi à vous rendre heureux... Mais que cette triste expérience vous soit utile. Désormais, bornez-vous aux désirs, sans souhaiter qu’ils se réalisent, car les montagnes, mon ami, ne sont bleues que de loin.
Ils se quittèrent sans prononcer le mot d’adieu, sentant que cette fois c’était l’adieu définitif, celui qu’on ne dit pas.
Mme Rolande s’éloigna lentement. Son intelligence errait dans un pessimisme vague; elle pensait à sa vie gâtée, à l’éternel avortement humain, et en arrivait au désintéressement d’elle-même. Elle eût voulu n’avoir jamais été, ou être la chose insensible, la feuille que le vent emporte et qui ne saigne pas.
En s’engageant dans un couloir, elle eut brusquement la sensation d’être suivie. Sans se retourner, elle continua son chemin. Derrière elle, cependant, les pas résonnaient plus fort, semblaient se rapprocher et l’atteindre. Un souffle lui effleura la nuque. Elle fit volte-face, vit un homme immobile et triste devant elle.
C’était M. Rolande. Il était méconnaissable, blanchi, vieilli de plusieurs années en quelques semaines.
Ils se regardèrent un moment, sans une parole, sans un geste, elle, comme étonnée de se retrouver en présence de cet homme, lui, debout, très grand, avec son air morne et silencieux de fantôme.
--Que me voulez-vous? dit enfin Mme Rolande.
--Êtes-vous disposée à m’entendre? demanda-t-il... J’aurais beaucoup de choses à vous dire, mais qui peuvent se résumer d’un mot, si vous êtes impatiente, si je vous suis devenu odieux au point que le son de ma voix vous soit intolérable... Xanie, je vous pardonne.
Mme Rolande tressaillit. Il eut un mouvement comme pour se retirer.
--Restez, dit-elle... Quelle parole ai-je entendue?... Qui me parle ainsi?... O mon Dieu! qu’ai-je fait? qu’ai-je fait?
--Je vous pardonne, répéta-t-il. N’en soyez pas surprise, car si un peu de malheur donne de l’amertume, beaucoup porte à la bonté qui n’est qu’une plus grande justice... Pendant vingt ans que nous avons vécu ensemble, vous avez été une honnête femme; vous l’êtes encore, à mes yeux, car une faute ne saurait effacer un long passé de vertu. La fatalité seule est coupable; et le cœur a des exigences qu’il est impossible de ne satisfaire jamais. Quand on est altéré d’idéal, c’est jusque dans la boue qu’on irait puiser la goutte d’eau rafraîchissante... Ma pauvre amie, nous revenons tous deux de très loin, vous, des chimères décevantes, moi, des vanités et des préjugés qui rendent la plupart des hommes si ridicules et si misérables. Nous pouvons nous réconcilier, à cette heure, car nous voici plus près l’un de l’autre que nous n’avons jamais été... Aussi bien, il est trop tard pour recommencer, chacun de notre côté, l’existence; on n’a plus de chance, à notre âge... Il ne nous reste plus qu’à accepter avec patience et humilité la dure condition humaine qui veut qu’on se résigne, après avoir éprouvé la défaite des illusions et l’inutilité de la révolte.
Une accalmie s’était faite. La machine avait ralenti. Le navire s’engageait dans l’embouchure de la Gironde.
Mme Rolande était tombée aux pieds de son mari.
--Relevez-vous, dit-il, et prenez mon bras. Il faut nous préparer à débarquer... Venez m’aider à boucler nos valises.
Ils croisèrent, sans y prendre garde, Mme Larderet qui sanglotait auprès de Marzouk. La veuve, jadis vénérée, maintenant tenue à l’écart et considérée comme une prostituée, avait acquis la conviction qu’elle était enceinte des œuvres du lutteur. Lui, très paternel, la consolait, à sa façon:
--Ben, si ça y est, ça y est. Il y a pas de quoi chialer. C’est gentil, un gosse... Ça te fera une compagnie pour plus tard.
Mais il l’avait rejoint dans une autre intention et attendait le moment de placer sa phrase. Comme elle ne cessait de geindre, il se décida:
--Dis donc, c’est pas tout ça... Moi, je suis sans le sou, raide comme un piquet... Toi, tu es riche. Faut que tu m’avances cinq cents francs. C’est raisonnable, c’est pas exigeant... Je te revaudrai ça, quand je serai installé.
Mme Larderet sanglotait plus fort.
--C’est pas cinq cents francs de moins qui pourraient te gêner, insista Marzouk. Et puis, je ne suis pas ingrat... Si tu me rendais ce service, bien sûr que je n’irais pas raconter ce qui s’est passé entre nous. Je garderais le secret... Moi, j’ai l’habitude d’être délicat avec les gens qui me veulent du bien.
Cette fois, la veuve releva la tête. Elle avait compris.
--C’est bien, vous les aurez, dit-elle.
--Quand ça?
--Les voici.
Marzouk compta les billets de banque. Il avait son compte.
--Faut s’entr’aider, affirma-t-il... Merci et au revoir.
Mais il se retourna pour dire:
--Quand il naîtra, tu l’appelleras François. C’est mon petit nom.
Puis, il réfléchit. Il y avait encore d’autres personnes susceptibles de s’intéresser à son avenir et à sa discrétion: toutes les bourgeoises cossues dont il avait obtenu les faveurs. A cette heure, son silence valait de l’or; il s’en ferait des rentes. Plus d’une avait le masque, et déjà des ventres commençaient à poindre. Le principal auteur de ce bel ouvrage, c’était lui. On ne pouvait pas laisser un père de famille dans la misère. En comptant bien, quatorze femmes, y compris Mmes Larderet, Chabert et Bineau portaient le fruit de ses œuvres. Un moment, ce calcul l’obséda. A la fin, ses entrailles de père s’émurent, il tonna avec tant de puissance que les cloisons en tremblèrent et qu’un Anglais, très digne, qui passait derrière, fit un bond de côté, en s’écriant: «Shocking! shocking! shocking!»
Cependant, une vague rumeur montait vers le ciel pur. Dans quelques minutes, on serait à Bordeaux. Tandis qu’André Laurel, radieux, embrassait les mains de Myrrha, ce témoignage d’amour où il entre à la fois de la tendresse, de l’humilité et de la reconnaissance, Armand Reboul, en contemplant les rives du fleuve, méditait sur la triste fin de son aventure. Ainsi, cette grande passion avait abouti à ce dénouement banal et pacifique, la rupture sans fracas, sans regret, sans larme, qui ne laisse au cœur qu’une mélancolie terne, une paresse de la sensibilité, quelque chose comme la lassitude d’un ouvrier, sa journée faite. Il lui semblait qu’il n’aurait plus jamais la force de recommencer à aimer, tant le feu de son imagination avait tari en lui les sources du désir, tant il avait été glouton au banquet de l’amour. Est-ce que tout l’art de vivre ne consistait pas en ce précepte du sage qui ordonnait de se lever de table avec un peu d’appétit? Son cœur avait fait faillite, parce qu’il avait craint de mourir avant d’être rassasié. L’intimité de tous les instants avait éteint sa passion. Sans doute eût-il aimé Mme Rolande pendant des années encore, s’il n’avait pu la voir qu’une fois par semaine. Hélas! pensa-t-il, rien ne résiste qu’à la distance qui permet l’illusion; la nature fut prévoyante en créant ces obstacles que nous nous efforçons à vaincre, et peut-être tous les secrets qu’elle nous cache sont-ils autant de déceptions et de maux dont elle a voulu nous préserver.
André dit à Myrrha:
--Nous allons nous marier, le plus tôt possible. Il ne faut pas que ça traîne... Et tu mettras de la fleur d’oranger dans tes cheveux, Myrrha. Ça ne coûte pas cher et ça fait bonne impression.
Elle le regarda, surprise et fâchée.
--Ce n’est pas gentil ce que tu dis là, André, et ce n’est pas très spirituel. Tu m’as fait de la peine. Dispense-moi de ces plaisanteries d’un goût douteux.
--Mais je ne plaisante pas, répliqua-t-il. C’est très sérieux, Myrrha, je t’assure! Il faut que tu te maries avec de la fleur d’oranger. C’est nécessaire.
--Pourquoi ce mensonge?
--Parce que le mensonge aussi est nécessaire. La société tout entière repose sur lui, et sans lui, il n’est même pas de société possible. Mon père me le répétait souvent, et cela m’indignait. Je vois maintenant qu’il avait raison.
Comme elle semblait ne pas comprendre, il s’étendit:
--Voyons, Myrrha, est-ce que le vêtement lui-même, qui cache les difformités du corps, n’est pas un mensonge? Est-ce qu’on se fréquenterait si chacun disait tout ce qu’il pense? Si l’attitude et le langage étaient toujours l’image des dispositions du cœur? La nature ne ment-elle pas aussi, qui se pare et se farde sans cesse?... Vois-tu, Myrrha, Dieu fit le monde et, le voyant si laid, il donna à l’homme l’illusion, c’est-à-dire la faculté de se tromper et d’adorer, sous le nom d’idéal ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge. Les roses de l’esprit naissent du fumier de la vie. Les conditions sociales mêmes nous obligent tous, tant que nous sommes, à l’hypocrisie, et peut-être ne faut-il pas s’en plaindre, Myrrha, après ce que nous venons de voir, car le vice qui rend hommage à la vertu, en se parant de ses dehors, est moins blâmable que celui qui étale cyniquement sa laideur et le mauvais exemple... Voilà, ma chère Myrrha, les réflexions que je me suis faites, en ces jours d’opprobre et d’épouvante où chacun de ces gens-là, si dignes maintenant, avait déposé son masque.
Après un silence, il ajouta:
--Il y a trois personnages en nous: celui que nous sommes, celui que nous croyons être et celui que nous voudrions être. A n’en pas douter, c’est ce dernier qui vaut le mieux, puisqu’il tend à s’améliorer et à se rapprocher d’un idéal.
--C’est bien, dit en riant Myrrha, je me marierai avec de la fleur d’oranger.
--Soyons seulement sincères vis-à-vis de nous-mêmes, conclut André.
La machine venait de stopper. La _Guyenne_ glissait lentement, avec précaution, le long des quais. Puis ce furent de nouvelles trépidations; l’hélice s’était remise à tourner, répandant un tourbillon d’écume, d’une blancheur de lait. On faisait machine en arrière pour arrêter l’élan du paquebot.
--Oh! regarde! regarde! s’écria Myrrha.
Sur le quai de débarquement, une foule énorme stationnait, plus de dix mille personnes. Depuis une heure, la _Guyenne_ était annoncée, et le bruit s’était aussitôt répandu en ville que le navire ramenait les naufragés de l’_Eldorado_. Une clameur formidable d’enthousiasme retentit. Cinq cents existences sauvées! Les bras, les mouchoirs et les chapeaux s’agitaient au-dessus des têtes, et déjà les reporters et correspondants des journaux, envahissaient le pont, sollicitant des interviews.
Marzouk, posément, l’air humble, racontait à trois d’entre eux ses exploits, ses actes de dévouement, de sang-froid et d’héroïsme, un héroïsme dont il ne semblait pas lui-même avoir conscience, tant son récit avait de naturel et de simplicité. Les reporters prenaient des notes. L’un d’eux le félicita. Marzouk se souvint de la réponse qu’il avait faite au commandant et répéta avec la modestie touchante des héros:
--Je n’ai fait que mon devoir.
III
Depuis deux mois, la disparition de l’_Eldorado_ occupait toute la presse française, angoissait l’opinion. On avait fini par croire le navire perdu, sombré dans quelque terrible cyclone, en plein océan, ou échoué sur quelque côte déserte de l’Afrique occidentale, et pillé par des nègres. Le premier paquebot envoyé à sa recherche était rentré à Bordeaux, après avoir en vain sillonné l’Atlantique. Et l’on commençait à s’inquiéter du second, la _Guyenne_, de la même compagnie, parti avec la même mission et dont on ne savait rien, depuis près de cinq semaines.
Tout à coup, la grande nouvelle souleva d’émotion la France entière: la _Guyenne_ venait d’arriver, ayant à son bord les cinq cents naufragés de l’_Eldorado_. Il n’y manquait que le commandant Lagorce, deux lieutenants et cinq matelots, héroïques victimes du devoir. Le reste était sain et sauf.
A défaut d’une actualité passionnante, l’événement prit une importance extraordinaire. Les journaux de Paris et de province abondèrent en détails, en interviews émouvantes, dramatiques, racontant le sinistre, l’incendie, l’échouage, les effroyables jours de détresse où tous avaient fait preuve d’un courage et d’un stoïcisme étonnants.
Aucun des naufragés n’avait soufflé mot de la panique et de la folie, des aberrations et des promiscuités, des nombreux adultères, des débauches et des hontes. La solidarité du silence s’était faite naturellement, sans entente, chacun ayant quelque méfait sur la conscience.
Les reporters citaient des traits admirables de sang-froid, de bravoure, de dévouement. Les chroniqueurs moralistes et psychologues s’étonnaient de ce que peut la nature humaine, en certaines circonstances. Une légende héroïque se créait sur le naufrage de l’_Eldorado_.
Ce fut, d’abord, de l’attendrissement, puis un grand élan de générosité. Partout, des souscriptions s’ouvrirent au bénéfice des émigrants dont la plupart se trouvaient dans un dénûment extrême. Danglar et Conseil triomphaient à Paris. Une conférence de l’illustre écrivain attira un public frémissant. A Bordeaux, les salons s’arrachaient les époux Avelard, qui ne s’étaient jamais vus à pareille fête, car ils appartenaient à la petite bourgeoisie, reléguée de la haute société provinciale. On se disputait également, dans le grand monde, les Gallerand, Mmes Chabert, Bineau, Garigues et Larderet. Celle-ci y recevait des compliments sur sa santé. Oui, il semblait qu’elle avait engraissé. L’air de la mer sans doute lui avait été favorable.
Chacun, objet de curiosité et d’admiration, offert en spectacle aux invités, reprenait chaque soir, devant une galerie stupéfaite, le tragique récit du naufrage. Plus de grand dîner sans l’un d’eux. Enfin tous des héros. Eux-mêmes maintenant, ayant fini par se prendre à leurs propres mensonges, en étaient convaincus.
Mais l’enthousiasme redoubla, quand un grand quotidien de Paris eut publié le rapport du commandant de la _Guyenne_. Marzouk y était cité. Le lendemain, en tête du _Petit Journal_, paraissait l’article suivant:
UN HÉROS
«A côté de tant de spectacles, dont s’attriste justement la conscience publique, il est doux et reposant parfois d’arrêter un instant ses regards sur quelque bel exemple de courage, de désintéressement et de sacrifice. C’est à nous de le révéler, de le propager; il ne faut pas qu’il soit dit que le mal seul a droit à la réclame. Le bien, il est vrai, ne fait pas de bruit, le véritable héros n’est pas tapageur, et c’est pourquoi on a peine souvent à le découvrir.
«Le hasard, cette fois, a voulu soulever le voile dont s’enveloppe ordinairement sa modestie. On a lu, hier, dans nos colonnes, le rapport si émouvant du commandant de la _Guyenne_ sur la catastrophe de l’_Eldorado_.
«Certes, tous ceux qui vécurent ces jours horribles, éprouvèrent de telles angoisses, séparés du reste de l’humanité, perdus au milieu de l’océan, méritent les plus grands éloges, car tous firent preuve de sang-froid, de solidarité et de la plus rare énergie. Mais, parmi eux, une figure se dresse, celle d’un héros véritable, digne de toute notre admiration. Il se nomme Marzouk.
«A lui seul, il sauva plus de vingt personnes, hommes, femmes et enfants, parvint à arrêter la panique, maintint l’ordre, organisa la distribution des vivres, soutint l’espoir et la vaillance de tous, en l’absence du commandant et des officiers du navire, qui avaient péri dans l’incendie.
«Marzouk est un géant, un bon géant, grand par le cœur comme par la taille. Il mesure près de deux mètres de haut, il est doué d’une force herculéenne qui, seule, l’avait distingué jusqu’à ce jour. Nous avons pu le voir et le féliciter nous-même, mais nos félicitations ont paru le gêner: «Je n’ai fait que mon devoir», nous a-t-il répondu. Il se dérobe aux ovations.
«Marzouk, ce nom n’est pas ignoré de tous. Plusieurs peut-être s’en souviennent. Il figura, en effet, un moment, sur les affiches du Casino de Paris et des Folies-Bergère, au temps, déjà un peu lointain, où ces établissements nous offrirent le spectacle des luttes à main plate. Marzouk y terrassa ses adversaires et fut déclaré champion de France... Où diable la vertu va-t-elle se loger? pourrait-on s’écrier après Molière.
«Mais, direz-vous, il n’est pas de sot métier. Chacun gagne sa vie comme il peut, et il serait injuste, j’allais écrire démoralisant, que l’héroïsme ne fût pas récompensé partout où il se rencontre. Et qui devrait-on encourager, si de tels actes, qui consolent un peu des mille turpitudes de la vie courante, ne l’étaient point?
«Un de nos confrères réclamait pour ce héros la médaille de sauvetage... Eh bien, non, ce n’est pas assez, c’est une dérision, et tout le monde, je pense, sera de mon avis. Le gouvernement de la République, qui proclame l’égalité des citoyens, s’honorerait en faisant davantage, et nul, cette fois, n’y trouverait à redire: tous applaudiraient.
«Combien portent la croix des braves qui ne sauvèrent pas une seule vie? Combien de rubans rouges ne sont dûs qu’à l’intrigue et à la faveur? Et pourquoi ne décorerait-on pas Marzouk? Quoi donc s’y oppose? Sa condition? Tous les hommes n’auraient donc pas les mêmes droits dans notre démocratie?
«Toutefois, il existe des précédents. N’a-t-on pas, en effet, il y a quelques années, promu au grade de chevalier de la Légion d’honneur un simple sergent de ville qui avait arrêté un anarchiste; et ne fut-il pas sérieusement question, une autre fois, d’accorder la même récompense à un cocher de fiacre qui s’était distingué par sa bravoure dans l’incendie du bazar de la Charité?
«En vérité, notre héros n’a-t-il pas fait bien davantage? Qu’on le décore... Si, cependant, on y voyait un obstacle dans la profession qu’il exerça, il serait aisé de lui trouver un emploi compatible avec sa nouvelle dignité. Honorons la vaillance, le dévouement et la vertu.»
Le dithyrambe fut cité, reproduit, approuvé. Oui, il fallait décorer ce brave, réhabiliter le ruban rouge, vendu, prostitué, accordé à des épiciers enrichis, à des anarchistes, à des littérateurs ignorant la syntaxe. Question de principes et de morale, simplement. La Légion d’honneur, Napoléon l’avait créée pour récompenser l’héroïsme.
La politique s’en mêla. Pour la première fois, tous les partis furent d’accord. Marzouk devint populaire. Grâce à sa haute taille, on le reconnaissait dans la foule, qu’il dépassait de toute la tête. Les passants s’arrêtaient, les voyous l’acclamaient. Lui, très droit, très digne, avançait lentement dans cette apothéose.
--Je n’ai fait que mon devoir, répétait-il invariablement.
Sa photographie figurait aux vitrines des grands magasins, parmi les célébrités contemporaines: artistes, savants, hommes d’État. Les journaux l’exposèrent dans leur salle des dépêches. Elle orna les cartes postales. Des industriels exploitaient la gloire du héros. Un roman en livraisons à dix centimes fut lancé sur la voix publique: _Les Mémoires de Marzouk_.
La morale, cette fois, prenait sa revanche. A la bonne heure! On avait assez fait de publicité à des forçats libérés, à des Gabrielle Bompard. Tout était pourri, la noblesse et la bourgeoisie. Il n’y avait encore de la vertu, de la générosité, du désintéressement que dans le peuple, dont sortait Marzouk.
A la fin, le gouvernement céda. Marzouk eut la croix et obtint du même coup une bonne sinécure: la garde d’un jardin public.
D’abord, un peu déconcerté, il avait vite repris son assurance. Sa célébrité ne l’étonnait pas. Elle lui semblait légitime. C’était vrai, après tout, ce que les journaux avaient raconté de lui: il avait rétabli l’ordre, partagé les vivres et rendu la confiance aux naufragés. Peut-être même avait-il sauvé du monde; il ne se souvenait plus bien, mais ce devait être aussi la vérité, puisque tout le monde le disait.
Son ruban rouge le faisait loucher. Il le portait large comme la main, et tel était son respect pour ce glorieux insigne qu’il le retirait un moment de sa poitrine, chaque fois que, par une habitude malheureuse dont il ne parvenait pas à se défaire complètement, il éprouvait le besoin de soulager ses entrailles enflées d’un ouragan. La Légion d’honneur, ça lui bouchait positivement le derrière; il fallait à toute force qu’il l’enlevât, quand ça le prenait, et vite il gagnait un bosquet solitaire pour que personne n’entendît. Car, s’il respectait sa décoration, il se respectait aussi lui-même maintenant, comme le public, la société tout entière.
Enfin, un homme absolument métamorphosé, grave, silencieux, ne parlant plus que de devoir, de morale, d’honneur et de patrie, faisant la leçon aux pochards, prêchant partout le bon exemple. Le symbole même de la vertu récompensée.
Cependant, une ardente polémique venait de s’engager entre les Libertaires et ceux qui les traitaient d’utopistes, au sujet du naufrage de l’_Eldorado_. Les Libertaires chantaient victoire, triomphaient bruyamment. La société libre, affranchie des lois, avait fait ses preuves. L’expérience était décisive. Pendant deux mois, à bord d’un navire échoué au milieu de l’océan, sur un rocher désert, alors qu’il n’y avait plus ni commandant, ni officier, ni autorité d’aucune sorte, l’accord le plus parfait, la solidarité la plus touchante avaient régné, entre ouvriers, bourgeois, matelots, prolétaires, tous devenus égaux et frères, réalisant l’idéal de l’état anarchique. Et qui donc maintenant oserait dresser l’épouvantail des égoïsmes, des passions et des vices déchaînés par la liberté absolue? L’argument imbécile et de mauvaise foi tombait de lui-même. A bas les codes! A bas les frontières! A bas les gendarmes, les juges, les prisons et les patries! Les hommes de tous les pays et de toutes les races ne demandaient qu’à vivre en frères. Vive l’anarchie! Mort à la société bourgeoise, unique cause de toutes les corruptions, de toutes les iniquités, de tous les maux!
Un journal catholique, _La Croix_ de Bordeaux, éleva soudain la discussion à des hauteurs inaccessibles. C’était Dieu, Dieu seul qu’il fallait remercier de son infinie bonté, Dieu qui avait encore fait ce miracle, pour éblouir le monde, de sauver cinq cents naufragés considérés comme perdus. Mais il était juste aussi de féliciter ces derniers de n’avoir pas désespéré de la clémence céleste. Ils avaient été de bons chrétiens, convaincus que rien n’est impossible à Dieu, et c’est pourquoi le ciel les avait exaucés. Malheur aux incrédules, quand l’Auteur des choses donnait de tels signes de sa puissance et de sa souveraine miséricorde!
L’article était intitulé: _Un miracle_, et conviait en terminant les naufragés au saint office qui serait célébré, le lendemain, à la cathédrale, pour rendre grâces au divin Sauveur.
Ce fut une cérémonie magnifique, à laquelle assista toute la société chrétienne de Bordeaux, le préfet lui-même entouré des hauts fonctionnaires. On avait réservé une place, dans le chœur même de la basilique, à ceux que Dieu avait choisis pour attester son omnipotence et offrir aux fidèles assemblés le témoignage vivant d’un miracle. Ils n’étaient qu’une vingtaine, la plupart ayant déjà quitté la ville. Mais les présents compensaient par leur qualité la quantité d’absents. Au premier rang, agenouillées, très recueillies, la tête basse, les mains jointes, Mmes Larderet, Gallerand, Chabert, Bineau, Garigues et Avelard, murmuraient des prières. Les messieurs, debout, suivaient pieusement la messe, une grande messe chantée, qui fut interrompue par un sermon, si long, si long que ces dames ne voyaient plus venir le moment tant désiré où elles pourraient enfin s’approcher de la sainte table et recevoir la communion.
Mais le prédicateur dut s’interrompre un instant. Un murmure s’était élevé au fond de la nef, près du portail, et toutes les têtes se retournèrent. Qui troublait la majesté du saint lieu? Plusieurs _chut! chut!_ indignés se firent entendre, et aussitôt le silence se rétablit. Le bedeau avait chassé Lola qui s’était réfugiée dans l’église, cherchant un abri contre le froid qui pinçait dur, ce matin de décembre. Et elle sortit, sans protester, confuse d’être tombée au milieu de cette grande cérémonie à laquelle elle ne s’attendait pas. La maison du bon Dieu n’était point faite pour recueillir les créatures comme elle, sans pain et sans toit, celles dont le groupe éploré consolait, du haut du calvaire, les regards de Jésus crucifié.
IV
Tout s’arrangeait, car la nature comme la société a horreur du désordre qui dure et, selon le mot de Gœthe, lui préfère l’injustice.
Les émigrants dispersés à travers le monde, après s’être partagé le produit, bien diminué, ainsi qu’il arrive toujours, des souscriptions publiques, avaient repris la chaîne de leur existence, en courbant le dos sous l’écrasement du destin.
Les bourgeois s’enlizaient de nouveau dans le bien-être. Mmes Larderet, Chabert et Bineau, la première veuve, la seconde divorcée, la troisième simplement séparée de corps et de biens, à cause de ses convictions religieuses, avaient accouché dans le plus grand mystère: l’une, de deux superbes jumeaux, les deux autres, chacune d’un garçon, dont la filiation demeurait d’ailleurs incertaine. Marzouk avait bien passé par là, mais le beau Rienzo, le chef des Tziganes, Danglar et Conseil aussi, et bien d’autres. Alors, on ne savait plus. C’était à s’y perdre.
Enfin, avec de l’argent, on se tire des situations les plus délicates, les plus scabreuses. De retour à Bordeaux, Mmes Larderet, Chabert et Bineau passèrent pour avoir adopté des orphelins, et l’on admira leur grand cœur.
Dans une petite ville de province, Mme Rolande et son mari vivaient heureux, très retirés, plus unis qu’ils n’avaient jamais été. Enfin, la chance souriait au pauvre ingénieur. Au service d’une société fondée pour la construction d’un canal, il touchait des appointements fixes, cinq cents francs par mois: la grande aisance des provinciaux rangés, économes, sans ambition.
Un enfant était né dans le ménage, environ sept mois après leur retour en France, sur la _Guyenne_. M. Rolande ne s’était point fait illusion. Il n’était pas le père. Mais quand on a pardonné, on pardonne encore.
--Puisqu’il est là, nous le garderons, avait-il dit, et nous tâcherons de bien l’élever, en lui cachant toujours la vérité sur sa naissance.
Ce jour-là, Mme Rolande avait beaucoup pleuré, et c’étaient les meilleures larmes qu’elle eût jamais versées, des larmes tièdes et douces où il y avait de tout: du repentir, de l’humilité, de la reconnaissance, de la pitié et presque de l’amour.
L’enfant grandissait, devenait charmant, avec cette sorte de douceur implorante des innocents qui sentent qu’ils ont quelque chose à se faire pardonner. M. Rolande, jadis si amer, était joyeux, d’une joie qu’il puisait dans la complète abnégation de lui-même. Peut-être son acte n’eût-il pas été compris de tout le monde, la magnanimité n’étant pas encore très humaine. Cependant, quand il disait: _mon fils_, il était convaincu qu’il ne mentait pas, puisqu’il donnait à cet enfant une intelligence et une âme, ce qui créait, à son sens, une paternité plus entière et plus légitime que le simple accident de la génération, où il n’était pour rien.
Armand Reboul, qui n’avait plus eu de nouvelles de Mme Rolande, ignorait ce fils qu’il n’avait eu que la peine de faire. Il vivait à Paris et continuait à se morfondre dans une oisiveté désordonnée et fébrile. Enfin, un charmant garçon que la vie avait trop gâté et auquel il n’avait manqué peut-être que du malheur, car, à part cela, il avait tout ce qu’il fallait pour être heureux: la fortune, l’indépendance et une assez bonne santé.
André Laurel avait épousé Myrrha, et il n’y avait pas de couple plus joli, plus rayonnant de jeunesse, d’espérance et de grâce. Ils avaient gardé la vieille tante, qui avait le bon esprit de se laisser vivre sans intervenir, sous prétexte d’expérience, dans les affaires du ménage.
M. Laurel père triomphait de voir son fils revenu à de saines idées. André ne rêvait plus de changer le monde, désabusé des présomptueuses chimères et convaincu qu’il n’y avait de meilleure œuvre que de faire un peu de bonheur autour de soi.
Exempté du service militaire, grâce à un peu de myopie et à de puissantes protections, il était devenu un ardent chauvin, prêt à reconquérir l’Alsace et la Lorraine, au coin de son feu, tandis que Myrrha souriait, rassurée, pensant qu’avec de tels patriotes, les épouses et les mères pouvaient dormir tranquilles.
Très appuyé, André se sentait promis au plus bel avenir. Sa carrière était toute tracée. Attaché déjà à la préfecture, il serait un jour préfet, comme l’avait été son père, dont il partageait maintenant toutes les opinions sociales, approuvant d’un balancement de tête continu et respectueux quand M. Laurel lui tenait ce langage:
--Mon cher enfant, je ne nie pas qu’il y ait des réformes nécessaires, mais les institutions, si imparfaites qu’elles nous paraissent, valent encore mieux que les hommes, car ce sont eux qui les pervertissent, en dénaturent l’esprit et les bonnes intentions. Et c’est le cœur humain qu’il faudrait réformer, bien plus que nos codes et nos lois. Mais la tâche semble bien difficile, sinon impossible. Laissons-la aux songe-creux et faisons un peu crédit à la nature humaine, en acceptant avec sagesse, tolérance et philosophie un tel état social qu’il n’est pas en notre pouvoir de changer et qui, d’ailleurs, marque bien un petit progrès sur les siècles précédents.
André approuvait toujours.
--Nul doute, poursuivait M. Laurel, que la société ne soit mauvaise et fondée sur le droit du plus fort. Mais peut-il en être autrement? Peut-on supprimer l’égoïsme, la jalousie, l’ambition, toutes les passions humaines? Peut-on, même en changeant la face du monde, faire autre chose que de déplacer la souffrance, qui sans doute est nécessaire à l’évolution universelle? L’humanité, quoi qu’on fasse, restera ce qu’elle est. D’accord pour critiquer et démolir, nos idéologues cessent de l’être, quand il s’agit de reconstituer. Tous les systèmes, poursuivant au fond le même but d’amélioration, s’entredétruisent... Où est la vérité? Qu’est-ce même que la vérité? comme disait Pilate... Un jugement humain sujet à d’éternelles variations, suivant les lieux et les époques? Et qu’est-ce aussi que la justice? Encore une conception qui se modifie avec chaque individu. Ce qui est juste pour celui-ci paraît injuste à celui-là. L’intérêt personnel guide tout, demeure le souverain juge. Réparer une injustice n’est-ce pas souvent en commettre une autre? Et comment l’homme faible, impuissant, soumis à l’inéluctable fatalité des choses, dirigé par des forces inconnues, peut-il espérer refaire l’œuvre de la nature, qui elle-même, dans ses desseins mystérieux, a établi l’iniquité sur la terre? La grande sagesse est peut-être de se résigner à son sort. Cesser de souhaiter ce dont il faut désespérer, telle est sans doute la seule forme sous laquelle les hommes peuvent prétendre au bonheur.
Et laissant ainsi tomber toute sa philosophie bourgeoise, l’ancien préfet fumait un bon cigare, tandis qu’au dehors, la plainte du vent apportait l’écho lointain des détresses invisibles.
V
Le long des quais, Lola regardait Paris reposant dans la splendeur d’une féerie mystérieuse et profonde. Il était dix heures du soir. Une âpre bise soufflait sous le ciel morne, chargé d’une neige qui s’obstinait à ne pas tomber. Au loin, les réverbères des ponts, aux lanternes jaunes et rouges, traçaient sur le courant de la Seine des traînées resplendissantes, comme des chevelures de comète.
Depuis trois jours, elle errait, affamée, les pieds meurtris dans des chaussures qui crachaient la boue. Un trafiquant l’avait ramenée à Paris. Mais les hommes ne voulaient plus d’elle, elle était trop décatie, trop usée par la misère et la souffrance. Quant à chercher du travail, il ne fallait pas y penser.
Elle n’avait pas su exploiter les hommes au temps où elle était gentille, où ils couraient tous après elle. Son métier de garce ne lui était jamais entré dans la peau; elle n’avait pas le caractère à ça. Et ça ne s’apprend pas: on naît garce, on ne le devient pas.
Maintenant, c’était fini. Elle était laide, fauchée, crottée à faire peur. Elle ne s’était pas traînée jusqu’en ce lieu désert, par cette nuit glacée de décembre, avec l’espoir vague de trouver quelqu’un, mais pour se soustraire au Paris doré et flamboyant, enfoncer sa détresse en un coin de ténèbres.
Cependant, à l’entour, des ombres quêteuses rampaient sur le pavé boueux. C’est là, entre le pont des Invalides et celui de la Concorde, sur la rive gauche de la Seine, que viennent échouer, de dix heures à minuit, les sentinelles perdues de la basse prostitution, tout ce qu’il y a de plus déchu, de plus flétri, de plus abîmé, des femmes qu’on dirait sorties de cavernes et qui s’offrent aux marauds pour cinq sous, pour deux sous; des figures tragiques, ravagées par le vice, la longue misère et la famine, la plupart vieilles, grisonnantes, la bouche édentée, fendue d’un rire machinal et horrible. Le jour, ça rôde dans les bois suburbains, chassées de la capitale par le dégoût public, épaves pourries des bagnes de l’amour, tellement sinistres qu’on ne saurait croire que des êtres humains en arrivent à ce degré de laideur et d’ignominie.
Lola, accoudée sur le parapet, la tête basse, regardait couler l’eau sous le pont, fascinée par le courant, tentée de s’y précipiter. Un chien crevé qui passa sous le reflet d’un réverbère la rendit jalouse.
Des coups de sifflet stridents déchirèrent le silence de la nuit. Elle savait ce que ça signifiait. Des souteneurs aux aguets avertissaient ainsi que la police des mœurs s’apprêtait à donner, dans ces parages, un coup de filet à la prostitution.
Lola pressa le pas, puis, les sifflets redoublant, se mit à courir, malgré la faiblesse de ses jambes usées, à force d’arpenter les kilomètres. Tout, plutôt que de tomber entre les pattes de la _Rousse_!
Elle courait, éperdue, le long des quais, espérant dépister les agents. Mais les pas résonnaient plus fort derrière elle, sur le pavé. Ils étaient à sa poursuite, ils se rapprochaient. Déjà, il lui semblait sentir leur haleine rude sur sa nuque. Et, tout à coup, son pied buta, elle tomba raide, en jetant un grand cri.
--Enfin, nous l’avons, celle-là, fit une voix.
Trois agents se ruaient sur elle avec une brutalité de sauvages. D’un café voisin, qui flambait au coin du quai, une bande bruyante au même instant déboucha, envahit la chaussée. Un colosse se dressait au milieu, acclamé par la foule. C’était Marzouk. Bien qu’il fût devenu un peu fier, presque inabordable pour le menu fretin de la population, rendant à peine les saluts, et passant raide comme un piquet parmi les ovations, sa popularité n’avait fait que croître dans cette rue qu’il habitait, et dont il était le plus bel ornement, reluqué par les femmes, cité pour le bon exemple, choyé, flatté, admiré, recevant des cadeaux. Enfin, l’orgueil du quartier et des pauvres gens, comme si tous s’étaient sentis décorés en sa personne.
Les agents furieux de s’être essoufflés à la poursuite de Lola, la rouaient de coups. Attiré par ses cris, Marzouk s’avança. Et il considéra un moment, sans broncher, cette scène de meurtre, tandis que des réflexions naissaient en lui. Puis, relevant la tête, grandi soudain, il laissa tomber de très haut sur la foule, d’un ton sentencieux et avec un noble geste, l’enseignement moral que comportait ce banal fait divers, et désignant Lola:
--Voilà, dit-il, où mène l’inconduite.
FIN
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