Chapter 1 of 3 · 17491 words · ~87 min read

livre d

’histoire. Les événements l’ont dicté; ma franchise l’a écrit. Il n’a rien de commun avec d’autres recueils célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie illustre des faits le plus souvent sans importance; ici, tout au rebours, ce sont des faits d’une importance capitale qui illustrent la plaidoirie. Chez des avocats immortels, dont je n’imite pas la gloire (loin de moi ce ridicule), on ne peut admirer que la forme: la forme crée le fond; l’intérêt du fond, sans la forme, s’évanouirait aussitôt. Ici, la forme est accessoire; elle n’a d’autre mérite que de refléter le fond; le fond est tout: c’est le fond qu’on doit méditer.

J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché à grandir le débat par l’ampleur de la parole. Ma parole n’a point ces prétentions. D’ailleurs le débat se grandissait tout seul; il n’avait pas à se grandir: il avait la taille de l’Histoire.

Mon objectif unique a toujours été la défense de mon client; parfois j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire acquitter: c’est un des bonheurs de ma vie. Mais, en plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client était un être symbolique: il incarnait une indignation, une idée, une tristesse ou un espoir! Partant, pour le défendre, je devais philosopher, méditer, sonder le cœur des gens et l’abîme des choses; je devais soulever des voiles redoutables, ouvrir de terribles dossiers; je devais contempler, avec l’œil du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi des consciences, le mirage des illusions.

Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat; mais l’avocat, pour rester avocat, doit quelquefois devenir philosophe. C’est alors qu’en plaidant sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier la cause; il peut oublier l’avocat; mais il profite de son œuvre et retient le document.

L’orateur, discutant ces affaires qui touchent l’intérêt public, ressemble au chœur de la tragédie antique. Il ne crée pas le drame: il l’écoute et le commente; son rôle est de le sentir plus vivement que les autres et de le traduire pour tous. Il est un cristal limpide où se mirent des idées: il les reflète et les projette. Il n’est pas un imaginatif qui invente, il est un voyant qui raconte.

Prenez donc ces discours, non pour des jeux de ma fantaisie, mais pour des morceaux de la vie contemporaine. Ils sont les portraits fidèles de choses vécues par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement de la lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent les sténographes: en devenant un livre, ils n’ont pas voulu se farder.

Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres distinctes, produit de conjonctures et de milieux différents. Tel n’est pas leur vrai caractère. Ils sont les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les actes d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement. Cette unité fait leur mérité, leur puissance et leur vigueur. Ils ne m’en sont pas redevables; ils la doivent à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse logique des luttes qui les engendrèrent.

«Pour un livre,--a écrit Hello dans la préface de l’_Homme_, son immortelle conception--pour un livre, comme pour une société, comme pour une famille, comme pour un monde, et comme pour l’Art, il y a deux sortes d’unités: l’unité organique et l’unité mécanique.

«L’unité mécanique résulte de certaines règles observées ou éludées, de certaines règles factices au milieu desquelles l’auteur se débat à demi révolté, à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec elles une paix honteuse. Si j’avais tenu à cette unité, j’aurais fait subir aux articles très divers et très semblables, qui composent ce volume, un travail de _remaniement_. Ce mot misérable indique un travail aussi misérable que lui, par lequel on essaye de pratiquer l’_art heureux des transitions_. Le mot: _art_ dans cette phrase doit être écrit sans majuscule.

«L’unité qui résulte du travail de remaniement est l’unité mécanique, celle qui colle ensemble des fragments juxtaposés. Les collections que l’unité mécanique agrège paraissent se tenir et ne se tiennent pas.

«Tout au contraire, les parties d’un tout que l’unité organique vivifie et consacre se tiennent en vérité. Mais quelquefois elles ne paraissent pas se tenir.

«Les travaux qui composent ce volume vont tous au même but, par des routes différentes. Inspirés par un souffle unique, ils n’ont qu’à suivre ce souffle, pour aller en leur lieu, et c’est à ce souffle-là que je les abandonne. Ce lieu, c’est l’unité... L’unité véritable et vivante a droit au chant et au cri, car elle est le battement même du cœur. L’unité, tel est donc dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est _un_ essentiellement, et _divers_ accidentellement. Son unité consiste à présenter partout les applications de la même vérité...»

Si j’osais marcher sur des traces aussi géniales, je dirais que, moi aussi, méprisant l’unité mécanique, j’ai dédaigné de faire subir à mes discours, «très divers et très semblables», un travail de remaniement. Je les ai trouvés allant au même but par des routes différentes, inspirés par un souffle unique, et c’est à ce souffle-là que je les ai abandonnés. Je crois qu’ils composent un livre, «_divers_ accidentellement, mais _un_ essentiellement». Mon esprit reconnaît en eux les signes de l’«unité organique», de l’«unité vivante» qui consacre et vivifie les parties d’un même corps. S’ils sont un peu de l’Art, c’est à cette unité-là qu’ils le doivent; et c’est à elle qu’ils doivent d’être, en vérité, de l’Histoire. Et c’est pourquoi je les publie: ils ont droit au «chant» et au «cri», parce qu’ils sont le battement même de mon cœur. C’est pourquoi, aussi, je les nomme: l’_Histoire sociale au Palais de Justice_,--titre vaste et ambitieux que je prie qu’on me pardonne, parce que, seul, il m’exprimait.

L’Histoire au Palais!... Elle n’y est pas toujours consolante; mais où donc est-elle plus dramatique, plus suggestive et mieux documentée?

Depuis dix ans, l’Histoire au Palais, c’est presque toute l’Histoire. Les notables péripéties adoptent ce théâtre; elles viennent s’y dénouer, ou tout au moins s’y agiter.

Les sujets que traite l’Histoire varient selon les époques. Elle est diplomatique, artistique, guerrière, procédurière. Elle change de thème et d’acteurs. Avec son répertoire, elle renouvelle sa troupe. Tantôt elle joue des noblesses, et tantôt des vilenies.

Le début du siècle fut essentiellement militaire. Sa fin est essentiellement judiciaire. On a copié son début dans des journaux d’état-major; on copiera sa fin dans des grosses d’arrêts. Tout événement qui compte aboutit à un procès--ou devrait y aboutir. Il faut que la Psychologie aille s’installer dans les greffes, si elle veut comprendre les consciences actuelles.

Aujourd’hui, trois acteurs se partagent les premiers rôles: le Financier, le Politicien, l’Anarchiste. Tout le reste n’est que comparses, machinistes ou figurants.

Le vrai premier rôle revient sans conteste au Financier. En vérité, il est plus qu’un acteur: il est celui qui tire les fils des marionnettes sur la scène des grands Guignols.

Rien ne bouge que par son ordre.

Il tient l’argent; il tient l’autorité.

Le peuple ajoute: il tient la justice.

Expliquons-nous.

On dit: il tient les magistrats.--Quelques exceptions, c’est possible: je n’en sais rien. De telles exceptions sont, hélas! de tous les régimes.--Mais l’ensemble des magistrats, la magistrature: non. Il tient mieux que les magistrats: il tient la loi. C’est bien plus grave: s’il ne tenait que les hommes, on ferait le procès des hommes. Mais il tient les institutions! Et la loi lui deviendra de moins en moins applicable, car c’est lui qui de plus en plus la fera. Il a consacré le Jeu; il a légitimé l’Usure; des modifications récentes au régime des sociétés suppriment, ou peu s’en faut, les recours de l’épargne publique. Son omnipotence est fondée sur des bases indestructibles. Toutes sortes de privilèges, de conventions renouvelées lui livrent le pays pour qu’il en jouisse à son gré.

Cela, remarquez-le, est parfaitement logique. La loi est l’expression de la force régnante. Cette force légifère pour elle et non contre elle--quoi de plus naturel et quoi de plus humain? Le Féodal, quel qu’il soit, n’a jamais accordé au Vilain qu’un bâton contre sa cuirasse. Or, la force du siècle est l’or. Comment l’or se condamnerait-il? Il a le droit de s’écrier, pareil au César antique: _Legibus vivimus, sed supra leges sumus!_

Si l’époque jugeait la Finance, elle cesserait d’être l’époque; un âge finirait, un autre âge commencerait. On peut arrêter la Finance, l’envoyer à Mazas, la traîner en Correctionnelle; le juge aura beau la maudire: la force des choses l’absoudra. La loi saluera très bas la fourrure de sa pelisse ou sa grave redingote tachée de rouge à la boutonnière par le signe de l’honneur, et dès qu’il l’apercevra de loin, l’article 405 ira, clopin-clopant, se cacher au fond du Code. Le texte est ainsi conçu que, dans notre Démocratie, un gros monsieur ne peut être un escroc.

Le Financier est roi. Quand il est doublé d’un Juif, sa royauté est invulnérable. Rien ni personne ne le peut détrôner. Jadis, parfois, l’acier d’un glaive perçait la cuirasse de fer; aujourd’hui, tous les textes s’émoussent contre la cuirasse d’or.

* * * * *

Le Politicien--forcément--tend, chaque jour davantage, à devenir le chargé d’affaires du Financier. Il le devient fatalement. La force régnante l’envoûte.

Quand il n’épouse pas la corruption, il flirte avec elle, au point que les foules se disent: il doit être son amant! Du reste, plus on va, plus la Finance et la Politique se pénètrent l’une l’autre, pour former un produit bâtard, à l’instar de ces métaux dont les combinaisons chimiques donnent la matière mixte qu’on appelle un alliage. Cet alliage politico-financier sera bientôt la monnaie courante du Parlementarisme jacobin. Combien a-t-il déjà réglé de marchés inavouables et de louches compromissions? Demandez-le au juif Arton, au docteur Cornélius Herz, à M. le baron Von Reinach!... Mais Arton est atteint de la monomanie des voyages; le docteur Cornélius Herz souffre d’une agonie chronique; quant au baron Von Reinach, il n’est plus qu’une ombre juive plongée dans la nuit du Schéo!...

Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les besoins de la spéculation, et qui est le fruit nécessaire de la domination de l’or, a dû pousser de profondes racines pour produire de pareils fruits. Ce n’est pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines. Dès 1885, une voix s’écriait au Palais-Bourbon:

«Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat, _qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels_; cela fatigue le pays et cela peut compromettre l’avenir de la République[1].»

[1] V. infrà, _La Finance et la Politique_: affaire Numa Gilly-Savine-Salis, p. 137.

Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel, une voix plus hardie encore avait, dans le même lieu, jeté des mots terribles à son auditoire tremblant: _République pourrie! Putréfaction des consciences!_ Ces épouvantes oratoires avaient jailli d’une poitrine! Et le discours vengeur grandissait la vision des Tibères et des Césars qui, au jour des détresses morales, dévorent les états gangrenés[2]!...

[2] V. infrà, _Les Grandes Conventions de 1883_: affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p. 73.

Ces putréfactions et ces pourritures, un matin, brutalement, elles s’étalèrent dans la petite enceinte de la dixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Ce fut l’incident décisif du _Filigrane_ auquel s’attache le nom de Me Marcel Habert. Le scandale éclata le 10 novembre 1887. J’en emprunte le compte rendu à mon confrère Albert Bataille, le distingué rédacteur judiciaire du _Figaro_[3]:

[3] _Causes criminelles et mondaines_, année 1887-1888, p. 52.

Me HABERT.--On a saisi chez Mme Limousin deux lettres de M. Wilson datées de 1881.

La préfecture de police les a gardées un certain temps avant de remettre les scellés au Parquet.

Mme Limouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. (Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.

M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin:

Me HABERT.--Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de votre maison?

LE TÉMOIN.--Parfaitement.

Me HABERT.--A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en servir?

LE TÉMOIN (après avoir examiné attentivement).--Au mois de septembre ou d’octobre 1885.

Me HABERT.--Pas avant?

LE TÉMOIN.--Oh! non, pas avant, bien certainement. _Avant l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas._

Me HABERT.--_Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai et de juin 1884!_

Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson. Que s’est-il donc passé? Il est trop facile de le deviner.

M. le substitut Lombard (très ému).--C’est très grave. Il s’agit-là de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. _Elles lui ont été apportées par la Préfecture..._

On devine la stupeur!

Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation de poursuivre MM. Wilson, Gragnon et Goron pour détournement et substitution de pièces[4].

[4] On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv.

La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.

Ce fut alors un branle-bas tragi-comique! Lorsqu’on écrira notre histoire, il faudra, pour le peindre, la palette d’un Michelet. Un siècle après la Révolution française, sous le règne du _Peuple-Roi_, après tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il semblait que l’État dût crouler, si le Code atteignait nos maîtres! L’administration, le droit, l’éloquence, l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On rédigea de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on démontra par A plus B que la colère de nos lois ne foudroie que les pauvres diables. Le ministère public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. Par une de ces ironies procédurières, qui aux uns donnent un mauvais rire, aux autres donnent le frisson, la victime des relâchés fut condamnée à tous les frais!

Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie l’arrêt rendu le 13 décembre 1887 par la chambre des mises en accusation:

La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de police.

M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour.

Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M. Grognon.

La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à l’encontre de M. Wilson.

L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge d’instruction des justifications mensongères.

Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à la cour d’assises.

La loi n’a prévu que le détournement d’_actes_ et de _titres_. Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières, la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite.

C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux humbles.

Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste des déchéances.

Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.

Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée du _Filigrane_. Je prie l’intellectuel, le penseur, de n’y pas voir les personnes, mais d’en extraire les idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson, bouc émissaire devenu presque sympathique à force d’avoir payé pour tous ceux que couvrit son étrange silence. Que, seulement, ils considèrent, s’ils veulent comprendre et voir, la dégradation morale révélée par cet épisode où très cyniquement s’affichent de lamentables compromis. Pour l’avenir, quel effroyable résumé de nos anarchies jacobines!...

* * * * *

De plus documentaire que l’incident du _Filigrane_, je ne connais que les motifs de l’arrêt qui acquitta Wilson.

On a malmené cet arrêt; on a maudit les magistrats. Une telle colère est excusable; mais elle n’est pas juridique. Les magistrats ont bien jugé: Wilson était accusé d’escroquerie; or, Wilson n’était pas un escroc. Un escroc dupe le monde; Wilson ne dupait personne. Lorsqu’il touchait le prix, il livrait la marchandise. Il vendait: il ne trompait pas. Son crédit n’avait rien de chimérique; son crédit était trop réel; il opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison de la troisième République; il tenait les fonctionnaires; les ministres étaient les siens; il gouvernait les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait pour lui et pour ses créatures.

En affirmant cela, les juges n’ont pas menti; ils ont flétri toute une époque, mais ils ont dit la vérité[5].

[5] V. infrà, _Les trafics de l’Élysée_: affaire Wilson-Ratazzi, p. 39 et suiv.

* * * * *

Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient possibles. On soupçonna avec fureur; et, quand parut la brochure de M. Numa Gilly, _Mes Dossiers_, on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des accusations ridicules à force d’énormité; mais rien ne semblait plus énorme que les corruptions entrevues.

Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David Raynal déféra le livre[6], un avocat général distingué essaya de réagir contre l’irrespect grandissant.

[6] V. infrà, _Les Grandes Conventions de 1883_; affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p. 73.

--«Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire, un ministre ne se vend pas! La concussion n’est pas possible!»

Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et je me souviens de son geste. Il s’était retourné vers la salle et regardait éloquemment un officiel personnage, comme pour le prendre à témoin de la vérité de son dire. Le personnage était M. Baihaut...

Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la Cour d’appel de Paris, M. Charles de Lesseps révélait à tous cette honte:

--«En 1886, nous étions en instance auprès du gouvernement au sujet de notre émission des obligations à lots.

«M. le ministre Baihaut nous a fait demander par un intermédiaire qu’il fût mis à sa disposition UN MILLION payable par acomptes depuis le dépôt du projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent remis à l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté, le reste n’a pas été payé!»

Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, proférait ces paroles:

--«Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, à constater le crime qui a été commis!»

Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. Ce bras tendu me rappela le grand geste de Bordeaux...

* * * * *

De tels spectacles ont singulièrement énervé les consciences et très gravement compromis le principe d’autorité.

Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est fort malade. Il traverse une de ces crises où la vie du patient est en jeu. Dieu le tire du mauvais pas!

Un matin, je déjeunais avec un homme d’État suisse. Des écrivains de toutes les opinions, des parlementaires de tous les groupes, des mondains de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un aimable amphitryon. Nous causâmes, selon la mode à table, _de omni re scibili et inscibili et quibusdam aliis_, et il faut croire qu’en causant nous ne respectâmes guère, car notre hôte, dont nos parisiennes vivacités avaient un peu effarouché le flegme helvétique, résuma d’un mot la conversation: «Comme dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on est, au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité!»

Eh! non, monsieur, vous l’avez compris et votre logique en est vite convenue: nous ne méprisons pas l’autorité; nous méprisons qui la détient. Ce n’est point la même chose.

Ou plutôt si, hélas! pour beaucoup, c’est presque la même chose: voilà le péril.

La tendance fatale des esprits ordinaires est de confondre le principe avec l’homme qui l’incarne. Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur le principe; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner l’autre. L’homme est campé sur le principe un peu comme la pomme sur la tête de Jemmy; le polémiste ressemble à Guillaume Tell: il doit enlever la pomme sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse alternative! Que faire? Tirer sur l’homme au risque de frapper le principe? Ou permettre au principe de se galvauder avec l’homme? Mieux vaut encore égratigner le principe--pourvu, bien entendu, que ce soit une égratignure. Mais il est des égratignures qui sont des blessures mortelles...

L’intelligent--et encore! suffit-il d’être intelligent? Je devrais dire l’intellectuel, espèce différente et plus rare--distingue: s’il voit passer la trahison en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit l’indignité, il maudit la trahison, et, après désinfection, il raccroche au vestiaire national la robe ou l’uniforme avec l’espoir d’en revêtir plus digne de les porter. Mais la brutalité simpliste des foules, aigries par le venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine de déshabiller les turpitudes: elle les pousse aux gémonies, affublées de leurs oripeaux. Si les turpitudes endossent un costume respectable, tant pis pour le costume respectable: la boue des dédains vulgaires l’éclaboussera lui aussi.

Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la religion d’un village. Le curé est-il bon: Dieu en profite. Le curé est-il mauvais: Dieu en pâtit.

De même pour le ministre. De même pour le magistrat. Pilate ne déshonore pas seulement Pilate: il déshonore le Prétoire; il salit la toge; il lui imprime une tache que rien n’effacera jamais. Une légion de bons juges aura beau, chaque jour, à midi, venir s’asseoir au tribunal et y siéger jusqu’à six heures pour soigner vos murs mitoyens; ces laborieux modestes, grâce auxquels, malgré tout, la machine judiciaire continue de rouler--un peu comme la machine administrative roule, en dépit des ministres, grâce à l’humble effort des employés de ministères--ces laborieux modestes, le public ne les voit pas: le public ne voit que Pilate.

Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme public est plus qu’une abomination: il est une catastrophe. Le dépositaire d’un principe, en le tuant, tue le principe. C’est le pire des assassins: l’assassin d’une idée. Je me trompe: une idée ne meurt pas; mais une idée peut se voiler, et, ne la voyant plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des résurrections.

Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le scandale. Le scandale bave partout. Il est le honteux leitmotiv de nos drames parlementaires, le refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour qualifier notre histoire, l’avenir se contentera d’un adjectif; il dira: elle fut _scandaleuse_.

Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, cet argent international qui trafique de la Patrie, ces prostitutions de pensées qui changent à la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques où la peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, vraies assurances mutuelles contre la divulgation des turpitudes, cette usure impitoyable qui dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes comme les oiseaux de proie des cauchemars, les Panamas grands ou petits, toutes ces choses lamentables qui grimacent et qui menacent, qui sentent la ruine et la mort, ne sont pas seulement, hélas! des boutons accidentels. Ce sont les chancres ravageurs où éclatent les pus concentrés. A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le corps social: le Monde presque entier prosterné devant la Bourse, le Vol déguisé en Propriété, la Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais quoi dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom dans aucune langue.

L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. Il y a disproportion trop grande entre notre faiblesse et le Pouvoir. Pour se mêler de gouverner les hommes, il faudrait commencer par n’être pas des hommes--et il faudrait être des Dieux pour oser les juger.--Aussi l’histoire politique du monde est-elle, en général, une pénible histoire que la Pensée contemple avec mélancolie; à peine, çà et là, quelque bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur l’aridité des noirs déserts ou l’horreur des houles sanglantes; et, parfois, la méditation en détresse conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde joie d’un Rabelais, ou la savoureuse ironie d’un Voltaire, ou la doctrinale vigueur d’un Proudhon, le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado, où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait pas, où l’on n’enchaînerait pas, où l’on ne se battrait pas, où l’on s’ouvrirait largement aux radiances du soleil, où librement l’on humerait le parfum des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, où l’on aimerait, vibrerait, où le tumulte impie des fratricides concurrences viendrait s’assoupir et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de l’universelle harmonie...

Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité humaine ne s’égara comme aujourd’hui.

Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient la Patrie à l’instar du grand Chêne dominateur de la forêt.

Vous savez, le grand Chêne--le grand Chêne de la forêt? En lui fermentent les sèves accumulées par les printemps. Il est le résumé des vigueurs ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent à ses racines le tribut de leurs sucs débordants. Son ombre caresse le sol; il est la beauté et la force, la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est pas _un arbre_; il est _l’arbre_: à lui seul il est la forêt.

Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image de l’être élu, du prédestiné, du héros, du Capet ou du Romanoff, du maître des nations, du conducteur de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation magnifique de l’idée d’Autorité!

Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir; dans l’ombre de chaque berceau se profile la nuit d’une tombe, et ce qui monte vers l’azur dormira forcément sous la terre. Végétal ou humain, le grand Chêne vieillit! Mordu par la dent des siècles, il périt insensiblement. Sa verte chevelure tombe et ne repousse plus. La liqueur de ses veines s’épuise. Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon de poitrinaire. La vermine le mange. L’aspect reste solide et plein de majesté. Le colosse demeure debout, et les oiseaux du ciel le saluent encore au passage. On dirait qu’il vit toujours; mais déjà il est mort; et un jour de rafale effondre le géant qui emporte avec lui l’énergie des vieilles sèves.

Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les brisa. Leurs branches étaient vermoulues: l’ouragan des révolutions vainquit leur décrépitude. Et rien ne les a remplacés: la Forêt veuve attend son Chêne...

En attendant, les broussailles les plus rampantes, les plus basses, essayent de la gouverner. Semences juives, graines rastaquouères, pollens empoisonnés, qu’apportent de funestes vents pervers comme des maléfices, viennent l’on ne sait d’où--ou, plutôt, l’on sait trop d’où--se terrent dans nos sillons, y germent, s’y développent et poussent, montent, montent, engendrent des végétations baroques qui étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs sinistres qui corrompent le parfum national.

O sainte Forêt Celtique! Qu’est devenu le gui sacré dont le symbole s’enlaçait au mystère de tes ramures, que berçait le chant de tes brises, et que la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie des soirs?

Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où fleurissent le vol et la prostitution, où les plantes les plus vénéneuses sont cultivées avec le plus d’amour, absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, faut-il donc s’étonner si l’irrespect nous envahit?

Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé d’une certaine manière, faut-il s’étonner si, de plus en plus, selon la remarque de Chamfort, «un heureux instinct semble dire au peuple: je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens de choisir moi-même»?

Faut-il s’étonner si--pour rappeler le mot du même Chamfort--«en voyant les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde des autres»?

Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété salie par la Spéculation et si l’on nie une Patrie livrée à la Haute Banque?

Faut-il s’étonner si des imaginations perverties par le désespoir, assombries par l’athéisme, si des esprits qui, selon le mot de Montaigne, ont la colique parce que les ventres ont faim, ressuscitent et reprennent, en les défigurant au gré des appétits en rut, les très vieux rêves qui chantaient dans le cerveau des Philosophes?

Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises est née l’Anarchie doctrinale?

Devant l’Autorité souillée devait--c’était fatal--se dresser, enfiévrée par les colères fin de siècle, la calme conception de Proudhon, le terrible penseur. Ceci enfante cela: lorsque le rideau de l’Histoire est tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, se lèvera sur un Jean Grave...

Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes que le prologue de celles pour la _Société mourante et l’Anarchie_. Les cinq premières sont déjà la _Société mourante_; elles portent en germe les deux autres: l’_Anarchie_. La dernière, court épilogue, montre la foi dans la justice déracinée par la tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer tous les principes comme les grains d’une poussière affolée par un ouragan. Ainsi, mes huit plaidoiries, distinctes au premier abord, sont les actes d’un même drame; et c’est ici que, dans toute sa force, éclate le verbe d’Hello: Les parties d’un tout que l’unité _organique_ vivifie et consacre se tiennent en vérité, même quand elles ne semblent pas se tenir. L’_unité_, tel est donc, dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est _un_ essentiellement, et _divers_ accidentellement...

* * * * *

_La Société mourante et l’Anarchie_ restera comme une des productions à la fois les plus inquiétantes et les plus curieuses de l’époque. M. Clemenceau a trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste; il l’a qualifiée: une _bousculade intellectuelle_. Très juste! Le bourgeois qui sait lire éprouve, après l’avoir lue, la sensation que doit laisser un souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient de battre son esprit. Il a le front endolori. D’instinct, il se frotte le crâne, comme, après une raclée, il se frotterait les côtes.

_La Société mourante et l’Anarchie_ n’est qu’un rameau poussé sur un tronc redoutable: le journal _La Révolte_.

* * * * *

La collection du journal _La Révolte_ appartient à la catégorie de ces monuments qu’on fait peut-être bien de cacher au regard des foules, mais dont la structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle restera comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie contemporaine. Le style en est souvent remarquable, toujours robuste et lumineux. Sans doute, Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux rédacteurs.

Imaginez la pensée de Proudhon mise au point des appétits, des impatiences de l’époque. C’est une rude _bousculade_ qu’elle aussi, je vous assure, administre au cerveau du lecteur! Une impitoyable analyse, une cruelle précision, une logique aiguë, acharnée, implacable: tels sont les traits qui la caractérisent. Çà et là, au milieu de visions étonnantes, sortes de jours ouverts sur une autre planète habitée par d’autres humains, s’affirment de hardis syllogismes ouvrés d’une main solide, d’impressionnantes nettetés, des sincérités attirantes comme le noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte cérébral qui se passionne et qui bouillonne, à l’instar des paillettes d’or roulées par l’effroi des torrents.

Une brutalité pensante, une violence intellectuelle qui devient parfois savoureuse à force d’intensité, qui tranche tous les nœuds gordiens, qui supprime tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres pour lancer follement le navire sur les océans inconnus, qui ne parle plus politique, qui supprime la politique, qui ne discute plus la forme des lois ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue série d’images et purgerait le dictionnaire d’une infinité de vocables: telle est la révolte soufflée par l’anarchisme doctrinal.

Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins avoué, cet esprit de révolte intégrale anime, à l’heure actuelle, tous les rêves prolétariens. M. Alexandre Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent _leitmotiv_ de l’imagination humaine:

«Ce ne sont plus les conséquences et les effets des principes qui ont dominé durant des siècles, ce sont les principes eux-mêmes, c’est le fond même des choses, qui vont être appelés à la barre... On ne se demandera plus si les riches font bon ou mauvais emploi de leurs biens, on se demandera s’il doit y avoir encore des riches... Il ne sera plus question de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans ou cinq ans, si tout le monde doit être soldat, il sera question de savoir si l’on doit être soldat et si ce qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une erreur, une duperie comme le reste...»

L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent de le répudier, mais se bornent à voiler d’hypocrisie la franchise de ses conclusions, veulent faire du monde ce que, au XVIIIe siècle, le Sensualisme a fait de l’âme: une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, que poussera-t-il? Quels arbres remplaceront l’ancienne forêt humaine? Quelles végétations nouvelles surgiront? Je ne crois pas que l’anarchisme ait encore catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. Il affirme ne pas aller au néant, mais à l’être: à ses yeux, quand la société qu’il mine sera morte, l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie son idéal, et, l’on trouve dans la _Révolte_ les rudiments de ses reconstructions éventuelles. C’est la partie _positive_ de l’Anarchie dont nos inquiétudes bourgeoises ne connaissent guère, en général, que les terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon du psychologue, j’examinerai ces embryons d’architectures, ces esquisses d’Eldorados qui, dans leur nimbe de brouillard, sourient comme les palais qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque dans le songe, de l’infatigable effort vers le bonheur et l’harmonie; du regard, je scruterai ces déformations d’espérances, ou ces ébauches de systèmes qui s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds de la cervelle, comme, dans le tréfonds des mers, lentement s’organisent, s’affirment, les cellules primitives et les chaotiques poussées de l’impétueux _Devenir_.

Ne dites pas à l’anarchiste: «Ta vision est un délire; tu dévasteras le sol, tu ne le féconderas pas; tu feras de la terre un désert, tu n’en feras pas un Éden.» A l’accablement des raisons, des ironies, des évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes de Paradis. Car--et c’est là, d’après moi, son aspect le plus curieux--l’anarchiste est un mystique, un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui croit plus qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace le raisonnement par la foi. Oui, cet athée est un croyant; il appartient aux religions plutôt qu’aux philosophies: son dieu, dit-il, est la force latente qui de l’universel désordre tirera la concorde infinie, la brise mystérieuse qui, d’après lui, tient en réserve des trésors de pollens ignorés, pour les précipiter à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et répandre partout les semences d’où germera la moisson inconnue. Et c’est par là, par son vague parfum, par sa silhouette indécise et ses incertaines lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée de ses réalismes, entrevue sur les hauteurs, a flatté--c’est incontestable--le méditatif et l’artiste, l’homme de lettres, le songeur et toute l’inquiète armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas les flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, dans le mirage, des limpidités jaillissantes...

* * * * *

M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable article[7]: si effrayante qu’elle soit, on ne poursuit pas une conception doctrinale; on la réfute.

[7] V. infrà, _L’Anarchie doctrinale_: le procès de Jean Grave, p. 207.

Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre: pour réfuter, il faut être un cerveau; pour poursuivre, il suffit d’être procureur de la République. On poursuivit.

On poursuivit deux fois. La première, on donna au livre de Jean Grave la couleur d’une excitation criminelle. La seconde, pour habiller la _Révolte_, on lui passa la chemise d’un dossier d’_association de malfaiteurs_. Les deux fois, je dis aux jurés:

--Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une idée. On vous requiert de condamner la société anarchique, de même qu’au XVIe siècle, on eût requis le Parlement de condamner la société bourgeoise. Peu importe la valeur du système de Jean Grave: _c’est un système_; à ce titre, il peut s’affirmer. C’est pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la Révolution française; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que le Jacobin proclama la liberté de conscience et rougit notre sol national. Ou le Jacobin s’est trompé, ou il nous a trompés. Il mentait ou il se parjure: je ne sortirai pas de là.

Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que la menace: il condamna. Le 9 août suivant, il y aperçut l’idée: il acquitta.

Des deux verdicts, quel fut le plus utile? De bons bourgeois que je connais, le premier avait presque fait des anarchistes; je sais des anarchistes dont le second a presque fait des bourgeois. On raconte que l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et lui a dit:

--Voulez-vous me laisser tranquille? Je laisserai tranquille votre société.

--Entendu! aurait riposté le préfet.

Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte: _ex-anarchiste_.

J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des acquittés: des bourgeois leur rendaient la justice! On ne rend que ce qui existe! La justice existait donc!... Cela leur brouillait la cervelle...

Ah! la justice! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer à tous les maux? Ne serait-elle pas le bienfaisant dictame, la salutaire panacée?

Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches complaisances opposent leur rempart aux assauts de l’équité, et le vieil arbre social, miné par les parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa base déracinée. Sa masse résiste encore, et son poids le maintient debout: gare la chute!...

Par quoi le remplacera-t-on?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le philosophe s’interroge et son œil immobile sonde la profondeur des cieux. Pas un rayon! Nulle éclaircie! Il semble que l’azur soit rayé des couleurs du monde! En bas, en haut, partout, de grands trous noirs, pleins de bourrasques! Des opacités effrayantes comme des soleils défunts! Et derrière ces cadavres, pas la moindre lueur annonçant les soleils nouveaux! Le croquis à peine ébauché de formes vagues et fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le visage indécis échappe au regard scrutateur, comme les fantômes des songes: voilà tout! Un passé mort! Un avenir à naître! Un présent qui ne voit que la tombe et qui cherche en vain le berceau!

C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible querelle entre les appétits repus et les appétits à jeun. Tous ont perdu le sens de l’Au-Delà. Tous veulent jouir--et vite. Car l’on doit se hâter de jouir, puisque la bière est le néant, et l’homme mort une charogne. Ils ne croient plus qu’au Paradis bâti dans la boue terrestre. Les appétits repus tiennent la clef de cet Éden; les appétits à jeun se ruent pour la leur arracher. Les premiers se barricadent; les seconds livrent l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre, l’égoïsme de la bête interrompue dans son repas; les seconds ont, pour attaquer, la rage de la bête qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences. L’Absolu reste absent; il demeure dans la coulisse: les auteurs du drame oublièrent de donner un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme les limpides étoiles, comme les astres impassibles, dont les larges sérénités contemplent sans tressaillir l’infamie des orgies nocturnes, le Ciel, au-dessus de nous, garde des immobilités d’attente...

* * * * *

Et cependant, là-bas, loin--bien loin, peut-être--un immense foyer étincelle. Les uns l’appellent: le Progrès. Jésus l’appela: le Père. Tous le nomment: l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a des rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et sa flamme, à l’heure dite, incendie les Walhalls condamnés, pour briller sur les nouveaux mondes. Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des futures splendeurs; et le philosophe atterré, accablé par l’incertitude, ne peut que murmurer, dans un balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles d’Hello; profondes comme cet abîme: «A l’heure où je parle, il y a quelque chose d’étrange et de terrible à parler. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m’étonne de parler...»

LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE

AFFAIRE RATAZZI

Cour d’appel de Paris, chambre correctionnelle

Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888.

On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux.

Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur devenue une marchandise.

Un nom domine cette lamentable période: le nom tristement immortel de Wilson.

Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples. Parmi ses amis figurait Mme Ratazzi, «Ce fut lui--voit-on dans une des plaidoiries de l’époque--qui, ayant reconnu dans Mme Ratazzi une femme très intelligente, la poussa à s’occuper d’une _industrie fort lucrative, le commerce des décorations_.»

Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer au _gendre_ tout puissant.

Le 15 novembre 1887, Mme Ratazzi fut condamnée par la 10e chambre correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de prison pour escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un des intermédiaires du général d’Andlau, lequel «tenait en son domicile une véritable agence de trafic de décorations», et, usant de manœuvres, se targuant d’un crédit imaginaire, avait, moyennant finances, promis des croix qu’elle savait ne pouvoir obtenir.

Mme Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès vint à la barre de la cour de Paris.

C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et montrer que son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le fameux dossier Legrand, révéla l’étendue de son influence et montra que l’agence établie chez lui par le général d’Andlau n’était qu’une pauvre succursale d’une autre agence établie en plein Élysée par M. Wilson, le gendre du président Grévy.

Mme Ratazzi ne fut pas acquittée; sa peine, par arrêt du 3 janvier 1888, fut seulement réduite à 6 mois.

Messieurs,

Avocat de Mme Ratazzi, je viens la défendre simplement, franchement, le plus brièvement qu’il me sera possible, sans rien omettre de ce que je crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion.

Ce qui va suivre, hélas! est assez grave pour se passer de commentaires. Il est des événements qui parlent plus fort et plus haut que toutes les plaidoiries.

On prétend que Mme Ratazzi tombe sous le coup de l’article 405 du code pénal pour s’être targuée d’un crédit imaginaire en promettant des décorations, et l’on en fait l’héroïne de cette triste escroquerie.

Je vais démontrer, pièces en mains, que Mme Ratazzi n’a pas commis l’ombre d’une escroquerie, attendu que son crédit n’était pas imaginaire et qu’elle donnait ce qu’elle promettait!

Vous verrez, en second lieu, qu’il faut abandonner l’espoir de lui laisser le premier rôle dans cette comédie tragique, et qu’elle n’est qu’une comparse derrière laquelle s’abrite un véritable acteur de premier ordre. (Mouvement prolongé).

Oui, Mme Ratazzi n’a été qu’un instrument--l’instrument de grands coupables qui, eux, demeurent indemnes!

Moins heureuse, parce qu’elle est moins puissante et qu’on sacrifie les humbles à la sécurité des forts, elle n’a pas eu la chance d’obtenir un de ces arrêts de non lieu que la conscience publique ne s’explique pas toujours!... (Vive émotion).

Prenez donc, s’il vous plaît, les faits qu’on lui reproche et voyez s’il est juridiquement possible de découvrir un texte qui les érige en délit.

Ce texte, vous le trouvez dans l’article 405 du code pénal, qui prévoit l’escroquerie?

Mais l’escroquerie suppose une duperie! L’escroquerie suppose un crédit imaginaire!

Ici, où voyez-vous la dupe? Pour être dupe, il faut, d’abord, ne pas être complice! Or, la complicité de ceux qui se posent en victimes éclate, plus manifeste que le jour.

Eh! quoi? Ces industriels, ces marchands envient la décoration; ils envient des honneurs dont l’honneur se désintéresse, qui, entre des mains vénales, perdent leur sens primitif pour devenir un élément de patrimoine; ils convoitent cette croix que d’autres payent, les uns de leur sang, les autres d’une vie de labeur, et, ne pouvant la payer de cette monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent de leur poche; ils désirent ce ruban qui pour eux n’est qu’un bon placement pécuniaire, un capital qui augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils imprimeront sur leurs prospectus et leurs factures parmi les enseignes et les brevets; pour l’acquérir, ils exploitent la corruption parlementaire, l’appétit innommable de politiciens avilis; ils achètent à beaux deniers comptants un crédit qui peut ne pas être efficace, mais qui, aussi, peut l’être, qui, le plus souvent, l’a été--je vais en sortir de mon dossier des preuves irréfragables, en attendant celles que réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui, bientôt, éclateront aux quatre coins de la France... (vive émotion); ils achètent un crédit sur la nature duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a vendu pour ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques et périls, tel que le révèlent aux yeux de tous des titres incontestables dans leur matérialité; ce crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments; ils ont rédigé leur marché en spéculateurs avisés; en acheteurs retors, ils ont stipulé, pour le cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils ont eu cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir le remboursement à défaut de la marchandise: les voilà, les naïfs qui se plaignent! Les voilà, les dupes! Les voilà, les escroqués! Et la justice les écoute?...

Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté des corrompus! Acheteurs et vendeurs, poussez-les tous sur le banc d’infamie!

Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir! Au lieu de l’étouffer entre les quatre murs d’une enceinte correctionnelle, donnez-lui le jury, la magistrature nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air de la cour d’assises!

Faites un immense procès criminel où l’indignation publique clouera au pilori tous les trafics infâmes, où viendront s’afficher toutes les turpitudes!

Au lieu de maigres figurants et de mesquines figurantes, en scène les vrais acteurs, si haut placés qu’ils puissent être! Promenez le flambeau vengeur dans les bas fonds gouvernementaux! Éclairez les officiels repaires où nos maîtres vendent l’honneur!

Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit exerce le pouvoir du chef de l’État, et qui semble partager son irresponsabilité!... (Mouvement prolongé).

Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence, étouffez vos émotions, et attendez l’histoire!... L’histoire qui, elle, n’a peur ni des révélations ni des scandales, qui ne ménage aucun régime, force, quand il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction, qui, pour enseigner l’avenir, ressuscite les dossiers morts, crie sur la place publique les secrets qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable, étale férocement, sous le regard étonné de la foule, les turpitudes qui, trop souvent hélas! échappent aux bassesses, aux ambitions, aux craintes, aux complicités, aux défaillances ou aux dégoûts contemporains!...

Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie! L’escroquerie! S’il en est une, ce n’est point l’escroquerie juridique prévue par l’article 405; c’est une immense escroquerie morale que l’étroitesse de vos textes ne contient pas, et dont la victime a été l’honnêteté publique! Mais, pour mille raisons, l’honnêteté publique n’est point partie civile à un procès qui ne saurait la satisfaire; et vous vous souviendrez, messieurs, que si Mme Ratazzi est assise sur le banc correctionnel, ce n’est pas pour venger l’injure du pays--il faudrait, pour cela, y asseoir un autre qu’elle!--mais la déception d’un marchand qui, le premier, a déclaré que son affaire relevait du tribunal de commerce, qui est venu, sous la foi du serment, produire des affirmations que le tribunal a traitées comme des mensonges, puisque, s’il les avait tenues pour véridiques, elles eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que trop prouvé, par son attitude à la barre des témoins, qu’il n’était guère fait pour occuper pareille place!

Voilà donc la question clairement posée: il n’y a pas escroquerie, parce qu’il n’y a pas illusion; et il n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a pas manœuvre.

Ah! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un régime, un habile avocat général, l’honorable M. Reynaud, a créé de toutes pièces un système ingénieux:

«Je soutiens--a-t-il dit--qu’en matière de décorations, personne n’a de crédit, quelles que soient les influences dont il dispose, s’il n’a l’appui de ceux qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la Légion d’honneur est accordée par décret du chef de l’État rendu sur la proposition d’un ministre responsable. En dehors des ministres, je ne sais personne qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue un crédit imaginaire.»

J’entends, monsieur l’avocat général: d’après vous, personne n’a de crédit, hors les ministres! C’est peut-être souhaitable: est-ce exact? (Hilarité). Les ministres sont-ils ces parangons d’indépendance? Leur crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit? Un ministre sous ce régime est-il un pareil seigneur? Est-il le seul qui puisse approcher le chef de l’État, influer sur son humeur, déterminer sa signature? L’hôte de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre? Et si un _autre_ est son parent, son commensal, son familier? S’il habite avec lui sous le toit officiel? Si, d’aventure, il est son gendre?... (Hilarité générale).

Si ce gendre est assez puissant pour damer le pion aux ministres--par exemple, s’ils lui résistent, pour les contraindre à s’en aller? Et si Mme Ratazzi était l’instrument de ce gendre... (Mouvement prolongé), dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait la croix?

Tenez, voici un épisode qui répond à la question:

Parmi les clients de Mme Ratazzi, se trouvait, vous le savez, M. Veyssère, grand entrepreneur, conseiller général de la Haute-Loire.

Mme Ratazzi a un gendre elle aussi--il lui a porté malheur... comme l’autre à son beau-père! (Hilarité). Elle désirait obtenir que M. Veyssère le prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes grâces de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur à son puissant ami.

Eh bien! M. Veyssère a été virtuellement décoré.

Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre mobile qu’un mobile affectueux, souhaitait qu’on satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui écrivait;

--J’ai vu, ce matin, le ministre: c’est chose faite.

Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère eût paru à l’_Officiel_, si ce jour-là même n’avait éclaté le scandale de l’affaire Caffarel!

Ah! il est bien fâcheux pour nous que le général d’Andlau soit en fuite! Il se défendrait pièces en mains, il apporterait ses dossiers, il montrerait ses influences!

Son action, celle du souverain qui était son associé, avaient une telle puissance que, le jour où un ministre a osé leur résister, pour célébrer un tel courage, on a élu le ministre président de la République!... (Mouvement prolongé).

Le trafic des influences, la vente de la Légion d’honneur, mais qui donc en peut douter aujourd’hui?

Voici des journaux qui sont remplis de renseignements aussi précis que possible sur ce commerce éhonté.

M. le président BRESSELLES.--Ce sont des articles de journaux!

Me DE SAINT-AUBAN.--Oui, monsieur le Président, et si le parquet ne les poursuit pas, c’est qu’il n’ignore point que les dossiers de certains journalistes sont encore mieux garnis que les dossiers des avocats. (Longue sensation dans l’audience).

Sans doute, les acheteurs de croix ne viendront pas se vanter de leur achat à votre barre. Mais voici des documents, des preuves matérielles. Voici des lettres. Je vais les lire. Je tairai les noms dans ma plaidoirie; vous en prendrez ensuite connaissance et vous direz s’il est vrai que Mme Ratazzi n’avait pas de crédit, et si, lorsqu’elle affirmait un pouvoir dont elle révélait seulement l’apparence extérieure sans découvrir aux yeux profanes le terrible secret de son étendue, elle ne restait pas singulièrement modeste?

Écoutez:

Un jour, un négociant parisien[8] voulut la croix.

[8] M. Legrand, fabricant de tonneaux en fer.

Sachant l’influence de Mme Ratazzi souveraine, il alla frapper à sa porte.

On causa, on se comprit.

Mme Ratazzi parla du postulant au _gendre_ que vous savez et le mit en sa présence.

Et dans le cabinet du _gendre_, voisin de celui du beau-père, en plein palais de l’Élysée... (mouvement prolongé), s’engagea un dialogue que l’histoire n’oubliera pas:

--Monsieur (c’est le _gendre_ qui parle), avez-vous souscrit au _Moniteur de l’Exposition universelle de 1889_ (un des _Moniteurs_ du gendre)?

--Oui.

--Pour combien?

--Pour 300 francs.

--Ayez donc la bonté d’ajouter un zéro, ce qui fera 3.000. Nous causerons ensuite de l’objet de votre visite... (Vive émotion).

Et la correspondance, que j’ai là dans mon dossier, nous montre le malheureux postulant en quête des 3.000 francs:

Ma très chère Madame,

J’aurais une communication très grave à vous faire _concernant la décoration_. L’état de ma santé m’empêchant de sortir par le temps qu’il fait, je vous serais fort obligé de venir me voir au plus tôt.

Recevez, ma très chère Madame, l’assurance de ma cordialité.

Madame,

Je viens de recevoir votre lettre. Je ne serai pas prêt demain. Comme j’ai eu l’occasion de vous prévenir, ne comptez sur les 3.000 francs...

--Produit du 0 ajouté aux 300...

que pour vendredi. Je n’aurai donc le plaisir de vous voir que vendredi matin à neuf heures.

Agréez, Madame, etc...

Madame,

Je vous donne en communication une nouvelle dépêche me renvoyant à lundi la promesse que j’avais de toucher ce soir à cinq heures.

Il sera onze heures quand je serai chez vous, peut-être trop tard, pour vous déranger. Aussi vaudrait-il mieux remettre le versement rue Bergère, dans l’après midi.

Agréez, etc...

L’adresse de la rue Bergère est précisément l’adresse du _Moniteur de l’Exposition universelle de 1889_!

Madame,

Mon cousin s’est précisément absenté toute la journée; je n’aurai les renseignements que ce soir, tard, ou demain matin de très bonne heure.

Devant me trouver avenue du Bois de Boulogne à neuf heures précises, je m’arrangerai de façon, en revenant, à me trouver en face de l’Élysée à dix heures moins le quart, afin, Madame, que vous n’ayez plus à attendre, même cinq minutes.

Si, par hasard, Madame, vous en décidiez autrement, veuillez me mettre un mot, _8, rue Taitbout_.

Veuillez agréer, Madame, mes salutations distinguées.

Chère Madame,

Je vous remercie de votre aimable lettre; j’ai envoyé à M. W... (hilarité générale) la carte en question.

Mardi, 26 mai 1885.

Madame,

J’ai envoyé mon brevet à M. W... (Nouvelle explosion d’hilarité). Je n’ai pas la carte; mais je l’enverrai demain à l’Élysée.

Madame,

Je ne serai en possession de l’_objet en question_ que, ce soir, à six heures.

Paris, 6 juin 1885.

Quel était l’_objet en question_? Les 3.000 francs (produit du 0 ajouté aux 300)?

Ou le reste? Car je suppose qu’une croix coûte plus de 3.000 francs!

Mystère! Toujours est-il que l’acheteur procura au vendeur l’_objet en question_, car l’acheteur fut décoré--voici le numéro de l’_Officiel_ qui contient sa nomination--avec la mention: _services exceptionnels_!... (Longue émotion dans l’audience).

Cet événement et bien d’autres semblables pourraient d’ailleurs, si l’on souhaitait la lumière, être établis par des témoins qui ont tout su, qui ont tout vu, et viendront renseigner la justice, quand la justice le voudra.

Mme Ratazzi avait sur M. W... (comme l’appelait notre homme) une influence extraordinaire dont rien ne donne l’idée. Sur 24 demandes de décorations, le général d’Andlau a obtenu 17 croix... (Sensation). Mme Ratazzi en a obtenu 2 sur 5 demandes, sans compter M. Veyssère.

Elle a, d’ailleurs, usé de son crédit pour rendre bien d’autres services.

Dans mon dossier, les témoignages de gratitude, les lettres de remerciement abondent.

Une mère de famille lui rend grâce d’avoir obtenu ce qu’aucun général ni le ministre de la guerre lui-même n’avaient pu accorder à son fils, simple zouave, en le faisant nommer secrétaire d’un officier.

Une autre la bénit pour avoir sauvé un jeune homme d’une poursuite criminelle.

--Vous seule _pouvez tout en haut lieu_, lui écrit-elle, _je le savais_!...

Si les relations de Mme Ratazzi avec le général d’Andlau sont maintenant établies, celles de M. Wilson avec l’un et l’autre étaient, depuis longtemps, de notoriété publique.

M. Wilson avait flairé dans ma cliente une femme habile à se pousser dans le monde et à lui servir d’éclaireur, en attendant qu’elle lui servît de plastron judiciaire.

C’est lui qui, graduellement, savamment, l’a corrompue pour son usage politico-financier.

C’est lui, ce sont les intrigants de marque dont elle était l’agente, qui disaient à la malheureuse, lors de l’affaire Michelin:

--Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux, tout cela s’achète!...

Ce sont eux qui la raillaient, après sa première condamnation:

--Vous avez écrit à M. Michelin pour cette affaire du boulevard Haussmann, au lieu d’aller le trouver, lui goguenardaient-ils à l’oreille: imbécile!...

Et ce sont les mêmes qui, sachant bien qu’en offrant le fameux pot-de-vin elle n’avait pas agi pour son propre compte, ont, alors, par une pudeur dont je leur sais gré, paralysé l’action de la justice et empêché, pendant deux ans, qu’elle ne subît la peine de trois mois de prison à laquelle elle avait été condamnée en sa qualité de plastron.

Eh bien! messieurs, ces hommes, où sont-ils? Que font-ils?

Ce qu’ils sont?

Ils sont libres!

Ce qu’ils font?

A l’heure où je parle, encore abrités par une lâche complaisance ou de légitimes terreurs, ils exploitent la faiblesse, la fatigue nationale; insensiblement ils arrachent une ordonnance de non-lieu à la lassitude publique, à l’affaissement général!... (Vive émotion).

Et Mme Ratazzi--la comparse--ferait treize mois de prison?

Je n’ajoute pas un mot; la voix des choses a trop parlé!... (Émotion générale).

AFFAIRE WILSON-RATAZZI

Tribunal de la Seine, 10e chambre correctionnelle

Audiences des 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 février et 20 mars 1888.

Persistant dans son système, le ministère public ne voulut voir dans le dossier Legrand (lire plaidoirie précédente) que la preuve d’une escroquerie nouvelle, et Mme Ratazzi retourna devant la 10e chambre correctionnelle, cette fois en compagnie de M. Wilson.

Mais, le 1er mars 1888, les juges de la 10e chambre, en présence des documents versés au débat, acquittèrent la prévenue.

Seul M. Wilson fut condamné 2 ans de prison, 3.000 francs d’amende, et déclaré privé de l’exercice de ses droits civiques pour une période de cinq années.

On sait que, le 26 mars 1888, un arrêt de la cour de Paris infirma la sentence de la 10e chambre et acquitta M. Wilson.

Messieurs,

Quand un accusé tel que M. Wilson comparaît devant la justice, il ne reste plus de place pour les autres accusés. Innocent, il innocente tout le monde; coupable, sa responsabilité est si vaste qu’elle couvre toutes les autres et les absout aux yeux de tous. Il y a déjà plus d’un mois, le loyal magistrat en face de qui je me trouve assignait à chacun sa vraie place dans ce débat qui nous attriste et nous émeut jusqu’au plus profond de notre être, parce que nous sentons bien que les questions qu’il soulève touchent à l’honneur politique et à l’intérêt national.

Que m’importent, après cela, les qualifications juridiques? Que m’importe qu’on me fasse parler le premier dans un procès où je n’aurais pas dû avoir un mot à dire? Que m’importe qu’on me présente Mme Ratazzi comme l’auteur principal d’un acte dont M. Wilson n’aurait été que le complice? Dans l’affaire Legrand, pas plus que dans aucune autre, il n’est possible d’abriter le nom de M. Wilson derrière celui de Mme Ratazzi! Le ministère public n’y a pas songé une minute, il le proclamait hier bien haut dans son réquisitoire; mon éminent confrère Lenté n’y songe pas davantage; il vous le dira tout à l’heure, avec cette franchise qui est l’arme des forts.

Une double question me semble à présent résolue: celle du crédit de M. Wilson auprès des pouvoirs publics, et celle du crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson.

Depuis longtemps déjà, la première ne faisait plus de doute. M. Wilson a dû, beaucoup moins à ses titres politiques qu’à ses liens de parenté, joints à un prodigieux savoir-faire, une influence gouvernementale inouïe sur le compte de laquelle je me suis expliqué ailleurs et qui ne connaissait guère de bornes que celles de ses désirs. Quel usage a-t-il fait de cette influence? Quel prix en a-t-il retiré?

Ses actes ne tombent-ils que sous la loi de la morale?

Tombent-ils aussi sous le coup des lois du pays?

Autant de points d’interrogation qui se posent quand on étudie le fonctionnement et l’existence de ce qu’on a tristement appelé, d’un nom qui n’est que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y ai répondu[9]. Aujourd’hui, le procès n’est pas le même, et je ne rappellerai de ces hontes que l’indispensable. M. l’avocat de la République l’a plaidé avec sa conviction; c’est avec sa conviction que Me Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans votre indépendance, messieurs, que vous rendrez un jugement qui satisfera notre besoin de justice, parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré et qu’il ne se fera pas plus l’écho des murmures de la foule que des sympathies respectables qui accompagnent le malheur.

[9] Voir plaidoirie précédente.

Le second point, qui me sollicitait d’une façon particulière, était le crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson. Du jour où les circonstances m’ont mêlé à ces débats, je me suis attaché à le mettre en lumière, parce que je le considérais comme l’élément essentiel d’un état juridique mal connu et mal défini.

J’ai dit à la cour: Prenez garde; la situation n’est pas nette; avant de la juger, il faut la rétablir. Cette femme est peut-être une coupable; à coup sûr, ce n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez, pour autre chose; mais ne la condamnez pas pour cela. On l’accuse d’avoir promis des croix imaginaires. Eh bien! voici une croix qu’en fait elle a procurée, et cette croix, elle l’a procurée grâce au pouvoir d’un personnage qu’il faut appeler en cause pour qu’il nous défende tous.

Une enquête fut ouverte; elle confirma tous mes dires; et à l’audience du 6 janvier dernier, M. le substitut rendait un témoignage public à la sincérité de cette femme qui, hélas! a encouru bien des reproches, mais à laquelle, du moins, on ne saurait refuser ce mérite que tout le monde, ici, ne pourrait pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable et dégagé tous ces faibles, tous ces humbles, tous ces petits, qui ont pu être des comparses, mais qui, Dieu merci pour l’idée de justice! ne serviront plus de plastrons.

Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le scandale! Si elle avait cherché cela, elle aurait pu choisir une autre voix que la mienne.

Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la vengeance! De la vengeance? Personne n’en fait ici; plusieurs, peut-être, pourraient en témoigner. Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire Legrand, ce n’est pas Mme Ratazzi...

Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a trouvé une accusation.

On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique. On lui avait répété pendant une instruction entière: «Prouvez que vous avez fait décorer une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un non-lieu.» C’était le temps où elle pensait acheter l’acquittement au prix du silence. Elle s’est tue, mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison l’attendaient à cette barre pour s’être targuée d’un crédit imaginaire.

Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était abritée sous le couvert d’un nom qu’alors on n’osait à peine balbutier dans les prétoires. Des prières, des souvenirs, une pression morale que vous devinez, et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours, avaient vaincu son courage et arraché sa rétractation! Cette rétractation avait été son unique mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public et dans la presse que, pour se sauver, elle avait tenté de perdre un innocent!

C’en était trop. Elle s’est révoltée. Non, s’est-elle écriée, je ne suis pas un escroc; j’ai peut-être prêté la main à des actes coupables; j’ai mérité, c’est possible, le blâme des honnêtes gens; mais je n’ai trompé personne; et, surtout, je n’ai calomnié personne; j’ai là un dossier qui le prouve; ce dossier, le voilà, je vais le lire, c’est mon droit, c’est mon droit et c’est mon devoir, car c’est toujours un devoir de dire la vérité; et, quelles qu’en soient les conséquences, cette divulgation s’impose, car devant Dieu et devant les hommes, il est une chose plus infâme qu’une condamnation pour escroquerie: c’est une accusation de calomnie!

J’ai compris, messieurs, cette attitude et ce langage; j’ai compris l’intérêt moral auquel ils donnaient satisfaction; j’ai accepté la tâche d’être l’interprète de cette accusée qui, ayant pris un courageux parti, faisait appel à mon ministère, et cette tâche, je l’ai remplie, à défaut d’autre mérite, avec tout ce que je puis avoir de dévouement et d’énergie...

Voilà l’histoire de la livraison du dossier Legrand, voilà les mobiles qui l’ont inspirée. Cette femme avait-elle menti? S’était-elle targuée d’un crédit imaginaire? Avait-elle calomnié M. Wilson?

Six longues audiences ont répondu à cette double question; aujourd’hui la page est écrite: je n’ai rien à y ajouter.

On a essayé, depuis, de transformer l’argument en délit. Mais l’argument est resté, et je crois qu’il a porté. C’est, du moins, l’opinion de M. Wilson, qui a déclaré maintes fois, d’accord avec Me Lenté, que la production du dossier avait été la cause directe de la réduction de peine, et qui même, il vous en souvient, attribue les aveux soi-disant mensongers de M. Legrand à M. Dulac, au miséricordieux désir d’assurer cette réduction.

Mais n’est-ce pas, au point de vue moral comme au point de vue judiciaire, une étrange et piquante contradiction?

Accusée d’escroquerie, ma cliente lira un dossier qui rend sa situation meilleure, parce qu’il établit son crédit, et que, même avec la jurisprudence nouvelle, le bon sens et la logique interdisent de traiter les escrocs qui tiennent leurs promesses tout à fait comme les escrocs qui ne peuvent pas les tenir. Et voilà que ce dossier, qui diminue largement sa peine, deviendra le point de départ d’une inculpation nouvelle, laquelle ramènera, comme escroc, devant un tribunal, celle qu’aux yeux d’une cour il a plus d’à moitié lavée du reproche d’escroquerie!

C’est la première fois, je crois, qu’une circonstance atténuante se transforme subitement en infraction à la loi pénale! Jamais les faits et les textes n’avaient possédé une pareille élasticité: le même article réprime à la fois les crédits réels et les crédits imaginaires; et le même fait sert, à un mois d’intervalle, d’excuse et d’accusation!

Jamais la théorie toute neuve que la cour d’appel a consacrée dans l’affaire de Kœlhn, qu’elle a timidement reproduite dans son arrêt d’Andlau, et qui prête à quelque équivoque dans l’arrêt de la cour suprême, laquelle n’a voulu rendre, dit-on, qu’une décision d’espèce, puisqu’à présent il paraît que la cour suprême juge en fait,--jamais, dis-je, cette théorie toute neuve ne se heurtera à une hypothèse aussi rétive que la nôtre et qui en fasse mieux ressortir la périlleuse bizarrerie.

On nous avait appris, jusqu’ici, à l’école et à l’audience, qu’un crédit fictif était un crédit inexistant. On nous a révélé, depuis, qu’il n’y a rien de contradictoire entre la fiction et l’existence et qu’un crédit peut tout à la fois être imaginaire et réel.

On devra ajouter, pour plier à l’affaire Legrand l’article 405, ce texte de droit étroit, devenu de droit si large, que ce qui est vrai du crédit l’est aussi des événements, et qu’un événement peut très bien rester chimérique quoiqu’il se soit réalisé.

Cette méthode est commode et d’un usage facile; elle ne nécessite pas de grands efforts de raisonnement; elle doit être agréable à la paresse législative, et lui permet de se remettre au pouvoir judiciaire du soin d’atteindre, et de punir, par un emploi ingénieux des lois existantes, les combinaisons imprévues qu’engendre sur notre sol politique le progrès d’une civilisation raffinée!...

Je ne sais ce que vous en penserez, messieurs; moi, je trouve ces subterfuges indignes de la justice; et j’estime qu’il y a quelque chose de plus préjudiciable que l’impunité du coupable, c’est le byzantinisme du procédé employé pour le punir.

Il y avait bien un texte: l’article 177. Ce sous-secrétaire d’État était un fonctionnaire; ce député est aussi un fonctionnaire; cette thèse a été soutenue devant moi, contre moi, par M. Bernard, alors avocat général, aujourd’hui procureur de la République, qui ne peut l’avoir oubliée.

Mais j’ai prévu l’objection: l’article 177 ne vise pas seulement le fonctionnaire, il vise le fonctionnaire dans l’exercice de sa fonction. On arrive de la sorte à des résultats bien ridicules; car, tandis qu’on fera passer un sous-chef de bureau aux assises, sous prétexte que l’acte qui a sollicité sa vénalité relevait de son ministère, on se trouve impuissant à atteindre celui qui, pendant cinq ans, a disposé de toutes choses, sous prétexte que ces choses ne rentraient pas dans ses attributions. Voilà la législation que le monde entier nous envie!...

Ajoutez un paragraphe à l’article 177. Renvoyez devant le jury l’homme public qui trafique de son crédit, avec celui qui achète. Vous aurez ainsi l’avantage d’ouvrir un grand débat devant la justice du peuple et aussi de faire asseoir à leur vraie place ces pitoyables témoins qui ne peuvent pas nous regarder sans rire et qui ne contribuent certes pas à rehausser le prestige de la preuve testimoniale et du serment judiciaire!... En attendant, à défaut d’armes de juristes, gardez pour vous vos indignations d’honnêtes gens!

Mais acceptons la nouvelle méthode: ma prétention est que, même en l’admettant, ma cliente échapperait encore aux rigueurs du texte visé.

Précisons bien le fait, et puis nous verrons le droit.

Un monsieur Pierre Legrand, de son petit nom, Périque, si j’en crois des copies de lettres qui, comme papiers de famille, me paraissent jouir d’une authenticité douteuse, a une envie phénoménale d’être décoré. Il a vainement frappé à trois portes; il y en a bien une quatrième, qui est la bonne, celle de l’Élysée; mais il faut se la faire ouvrir, et pour cela, il est indispensable de connaître quelqu’un qui en possède une clef. C’est ici que la Providence apparaît à l’ambitieux Périque sous les traits d’un sien cousin, charmant garçon d’ailleurs, M. Hanniquet, celui-là même qui disait à l’instruction: «On m’appelle toujours Paul, parce que je me nomme Louis.» (Hilarité).

M. Hanniquet était un ami de Mme Ratazzi; or, je n’apprendrai rien de nouveau à personne, en rappelant que cette dernière avait alors ses entrées dans le cabinet de M. Wilson, lequel cabinet était bien près de celui du chef de l’État, puisque tous deux étaient situés dans le même corps de logis! M. Hanniquet demande à Mme Ratazzi la permission de lui présenter son cousin; Mme Ratazzi accepte; la présentation a lieu. On expose ses ambitions, on dit à Mme Ratazzi quel espoir se fonde sur ses influences et ses hautes relations; Mme Ratazzi proteste qu’elle n’est pas si puissante et fait d’abord quelques difficultés; puis elle cède, présente son protégé à son protecteur, et, en fin de compte, grâce à ses recommandations et à ses démarches, obtient du second ce que désirait le premier.

Voilà le fait. Est-ce vrai? Ici, deux systèmes. Le premier, celui de MM. Wilson et Legrand, est des plus simples: il consiste à tout nier, à dire que tout cela est une fable, inventée à plaisir, qui n’a eu d’autre but que d’établir par un mensonge le soi-disant crédit de Mme Ratazzi. Jamais Mme Ratazzi n’a présenté M. Legrand à M. Wilson; jamais M. Wilson ne s’est occupé de faire décorer M. Legrand; dans son ardeur négative, M. Legrand est allé jusqu’à affirmer, un jour, à M. Atthalin, que jamais M. Wilson n’avait connu Mme Ratazzi! (Hilarité générale). Je m’empresse de dire que M. Wilson, qui n’a pas toujours eu dans M. Legrand l’intelligent interprète de sa pensée, a nettement décliné la responsabilité de cette audacieuse assertion.

Si ce système, qui repose sur une négation absolue, était exact, puisqu’il n’y aurait pas de fait, il est clair qu’il n’y aurait pas de délit, et votre jugement ne pourrait que reproduire le texte du fameux décret de Voltaire: «Article premier. Il n’y a rien; Art. 2. Personne n’est chargé de l’exécution du présent décret.»

Mais ce n’est pas le récit de ma cliente. Et ma cliente, à laquelle on a fait bien des reproches, dont quelques-uns peuvent être fondés, et dont quelques autres sont peut-être excessifs, a mérité un compliment, dont son défenseur est heureux de se faire l’écho à cette barre. «Dans ce procès il n’y a que vous de sincère», lui a dit, un jour, un juge d’instruction qui n’est pas cet homme farouche, si dur aux estomacs d’autrui, sauf à celui de M. Ribaudeau, mais cet homme doux, gracieux, poli et affable, dont un prévenu reconnaissant nous esquissait, à l’une des dernières audiences, le portrait en termes aussi littéraires qu’exacts.

On n’en a pas dit autant à M. Wilson qui a eu un mot malheureux pour le début d’une instruction: «Niez, niez tout, ils n’ont pas de preuves!»--«Niez tout ce que dit Mme Ratazzi», a-t-il expliqué par la suite. Mais comme Mme Ratazzi disait alors la vérité, il n’y avait pas entre les deux recommandations une bien grande différence.

Quand à M. Legrand, il l’a dite une fois, la vérité. Il l’a même dite deux fois; mais la seconde ne compte pas: c’était par le téléphone!... Reste la première, qui suffit à la justice. C’était devant M. Dulac.

Vous vous rappelez la scène.

«Je reconnais, s’écrie M. Legrand dans un mouvement d’honnête homme, qui hélas! ne s’est plus reproduit, que c’est grâce aux démarches de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson à qui elle m’a présenté, que j’ai obtenu la croix de la Légion d’honneur.» (Vive émotion dans l’auditoire).

Et, à cet aveu, expression de la vérité qui s’échappe de sa conscience, il ajoute ces mots que je vous prie de retenir: «Je n’ai versé aucune somme d’argent à Mme Ratazzi.»

Quel intérêt aurait eu ma cliente à déguiser la vérité? M. Atthalin a posé la question à M. Wilson qui a répondu ceci:

«En prétendant avoir fait décorer Legrand par mon influence, Mme Ratazzi voulait établir qu’elle jouissait d’un crédit réel, et elle l’établissait bien plus sûrement en m’attribuant l’obtention de la croix qu’en l’attribuant au général d’Andlau.»

M. Wilson se trompe. Que voulait Mme Ratazzi devant la cour? Se défendre contre une accusation d’escroquerie; commise par qui? Par le général d’Andlau. C’était donc, avant tout, le crédit du général d’Andlau qu’il s’agissait d’établir; et, si elle avait eu ce bonheur de posséder un dossier prouvant que le général d’Andlau avait fait décorer quelqu’un, elle aurait administré une preuve directement applicable à sa cause, au lieu de n’apporter qu’une preuve indirecte et par ricochet.

Mme Ratazzi n’avait donc aucun intérêt à déguiser la vérité. En revanche, M. Wilson en a un très visible: supposez, en effet, que vous reteniez cette prévention d’escroquerie; s’il réussit à vous faire croire qu’il n’est pour rien dans la décoration Legrand, il se retourne vers vous et vous dit: Peu importe que Mme Ratazzi ait touché de l’argent: cela prouve-t-il qu’elle me l’ait donné? Peu importe qu’elle ait promis la croix à Legrand: cela prouve-t-il qu’elle m’en ait parlé? Et voilà Mme Ratazzi, auteur principal, condamnée toute seule, tandis que M. Wilson, complice, est acquitté!

Vous comprenez la manœuvre! Retenez-là: c’est la seule que l’on rencontre dans ce procès d’escroquerie... (Mouvement prolongé).

C’est donc bien M. Wilson qui a fait décorer Legrand.

L’a-t-il fait décorer moyennant finances? Ceci m’amène à examiner la question du préjudice.

Le préjudice, en notre matière, c’est le sacrifice consenti par la dupe dans l’espoir d’un événement chimérique. Ici, Legrand ayant, paraît-il, joué le rôle de dupe, le préjudice consisterait dans la somme par lui versée dans l’espoir d’obtenir une croix qu’à l’heure où je parle il a le droit d’étaler à sa boutonnière. Ah! je regrette pour la moralité du débat, que cette dupe d’un nouveau genre ne se soit pas portée partie civile et n’ait pas conclu à une indemnité pour le dommage que lui cause l’obtention de sa croix! C’eût été complet!...

Mais, étant donné ce singulier préjudice, discutons-en les éléments que lui donne la prévention.

La question est des plus graves, messieurs, car le quantum du préjudice est la base principale de l’appréciation du juge pour l’application de la peine. Eh bien, je reproche à l’avocat de la République de n’avoir peut-être pas, sur un sujet aussi délicat, apporté toute la prudence désirable. Il a jeté dans la discussion des chiffres que rien ne justifie: 94.000 fr.! 40.000 francs! Pourquoi hasarder de pareils chiffres? Un simple coup d’œil sur les dates l’eût préservé d’une erreur facile à éviter.

Parlons d’abord des 94.000 francs. Ils ont été donnés par Mme Legrand mère à son fils, le 4 janvier 1885. Or, M. Legrand n’a connu Mme Ratazzi que six mois après, en mai 1885. Quand Mme Legrand mère a donné 94.000 francs à son fils, ce n’était donc pas pour les remettre à Mme Ratazzi qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait jamais entendu parler.

Quant aux 40.000 francs, Legrand les a empruntés au mois d’octobre 1885, c’est-à-dire deux mois après l’époque où M. Wilson déclare lui-même avoir consigné sa porte à Mme Ratazzi: ce n’est donc pas Mme Ratazzi qui a pu porter ces 40.000 francs à M. Wilson.

Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses copies de lettres que vous avez entre les mains.

_Me de Saint-Auban_ discute le procédé par lequel ces copies ont été mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de Boislisle, juge rapporteur de la deuxième chambre, n’en a pas saisi le parquet, c’est que dans les faits qu’elles relatent il ne voyait aucun délit. En tout cas, à supposer que ces 21.000 francs aient passé par les mains de Mme Ratazzi, ils n’y sont pas restés. Mme Ratazzi a prêté aux Legrand ses services à titre gratuit; la preuve morale en existe au dossier.

_Me de Saint-Auban_ rappelle à ce propos les lettres pleines de reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de décembre 1885, par Mme Legrand à sa cliente: est-ce là le langage, dit-il, d’une personne à laquelle on a extorqué de l’argent? Puis, il continue en ces termes:

On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on croyait Mme Ratazzi femme à réaliser de grands profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson qui connaît bien son monde: «Il est dans la nature de cette dame de s’occuper avec une grande ardeur des affaires d’autrui, même lorsqu’elle ne peut espérer en tirer un bénéfice.» Voilà son portrait fidèle.

Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi profitable que peu coûteux entre les mains des d’Andlau et consorts, ces écumeurs de la politique, vrais flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent certainement parmi les esprits les plus souples et les plus ingénieux de notre galerie contemporaine. Il y a un point commun entre ces agences véreuses et les administrations honnêtes: dans les unes comme dans les autres, on paie les petits employés d’une façon déplorable!... (Hilarité).

Mais j’aborde le point capital: l’absence de manœuvres.

La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie, l’ensemble des circonstances qui ont induit la dupe en erreur. Or, avec la jurisprudence nouvelle, on se passe de bien des choses, on se passe de crédit imaginaire, d’événement chimérique; mais on ne se passe pas encore de manœuvres. Cela viendra peut-être: mais cela n’est pas encore venu. Eh bien! dans l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre?

L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence dans ses considérants; il constate que Mme Ratazzi se faisait appeler de La Motte du Portal, qu’elle se donnait comme veuve du général de La Motte-Rouge, qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil véritable à des gens qui, peut-être, n’auraient pas traité avec elle s’ils avaient su avoir affaire à l’héroïne de l’aventure Michelin.

Et puis il constate ces présentations successives, ces conversations préparées, en un mot toute cette mise en scène qui attire la dupe et abuse de sa crédulité.

Nous discutions tout cela; mais l’arrêt l’a retenu contre nous, et tout cela est, au premier chef, constitutif de la manœuvre.

Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment les choses se passent-elles? Un sieur Legrand se fait présenter par son cousin, le sieur Hanniquet, à Mme Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher; c’est lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas, comme cela se pratiquait dans l’affaire d’Andlau, dans le salon d’un tiers plus ou moins suspect qui pouvait être accusé d’avoir préparé la scène.

Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient rendre visite à Mme Ratazzi, et lui demande un service, à elle qui ne le connaissait pas, qui n’en avait jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque chose? C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante de sa décoration? C’est lui qui insiste pour être présenté à M. Wilson, et c’est sur ses insistances réitérées qu’elle défère à son désir.

Est-ce vrai? Établissez le contraire. Montrez-moi dans ces faits l’apparence d’une manœuvre capable d’abuser Legrand--Legrand, difficile à duper en semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans les antichambres, en quête de protections pour satisfaire son incroyable vanité!

Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération, que m’en importe la suite?

C’est le point initial qu’il faut envisager; c’est à ce moment précis qu’il faut faire une étude psychologique et descendre dans le for intérieur des prévenus en cause pour sonder leurs intentions et saisir sur le vif l’état de leur esprit.

Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne Legrand, et voyez s’il a pu exister la moindre illusion soit sur la nature de l’acte qu’il commettait, soit sur les suites probables ou possibles de cet acte, chez cet homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement adressé à M. d’Andlau, au général Boulanger, à une dame Lambert, venait de son plein gré frapper à la porte de Mme Ratazzi qui ne le connaissait pas la veille, pour quémander son appui auprès de M. Wilson!

Je me résume, messieurs: quelle que soit mon opinion sur le fait et sur le droit, il n’y a pas de délit, parce qu’il n’y a pas de manœuvre.

D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur cette femme que s’appesantirait votre main. Chaque péripétie, chaque incident de l’œuvre de justice à laquelle vous présidez, diminue son importance; et la part qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie par le nom d’un autre, devient de moins en moins sérieuse au fur et à mesure que la page va grandissant...

L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que Mme Ratazzi puisse y jouer le premier rôle. Seul, le trafiquant de l’Élysée a les épaules assez larges pour porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les complicités disparaissent: il ne reste plus que des dupes...

LES GRANDES CONVENTIONS DE 1883

PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-RAYNAL

Cour d’assises de la Gironde

Audiences des 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17 et 18 avril 1888

M. Savine, éditeur, avait publié les bruyants et décevants dossiers du fameux député de Nîmes, M. Numa Gilly.

Celui-ci y accusait de vénalité M. David Raynal, député de Bordeaux, et ministre des travaux publics en 1883, lors du vote parlementaire des célèbres conventions passées entre l’État et les grandes compagnies de chemin de fer.

M. David Raynal poursuivit l’éditeur et l’auteur devant la cour d’assises de Bordeaux, sa circonscription électorale. La cour condamna le premier à trois mois de prison et le second à six mois de la même peine.

La plaidoirie ci-après reproduite, prononcée par Me de Saint-Auban pour M. Savine, esquisse, dans sa première partie, la physionomie générale du politicien moderne, et, dans la seconde, étudie les circonstances qui amenèrent le vote des fameuses conventions.

Messieurs de la Cour,

Messieurs les Jurés.

Je ne suis pas un politicien qui vient attaquer M. Raynal. Je me respecte trop pour abriter sous une robe des arrière-pensées et des passions qui, si légitimes et si justifiées qu’elles puissent être, se tromperaient de porte en entrant ici.

Je suis un défenseur qui vient défendre un accusé, qui vient le défendre avec une foi absolue, avec une conviction ardente, et, si M. Savine veut me permettre de l’ajouter, je suis un peu aussi un confident et un ami depuis bientôt cinq mois que je le vois et le fréquente, qu’il s’assied à mon modeste foyer de juriste pour me demander mes conseils et que, dans l’intimité familière de nos entretiens répétés, il m’ouvre toutes grandes son âme et sa conscience où je puis lire, non pas les sentiments que lui prêtait à la dernière audience la haineuse rancune de la partie civile, mais tout ce qu’elles renferment de sincérité, de droiture, de courage et d’énergie.

Oui, Savine est un courageux et un sincère, deux qualités, ou plutôt deux défauts périlleux à notre époque, qui mènent rarement à la fortune et au pouvoir, qui même quelquefois conduisent à la cour d’assises, mais n’importe, deux beaux défauts, bien français, et qui devant un jury français se sentent à leur aise et se défendent avec entrain.

C’est parce que Savine est un sincère et un courageux qu’il est un sympathique; et c’est parce qu’il est un sympathique qu’il me tardait de vous le présenter. Il est temps de vous le faire connaître. On a tellement défiguré ses traits! Ce qu’on vous a montré, c’est sa caricature. Il est temps de tracer son portrait.

Vous verrez ce qu’il faut penser des reproches de cupidité et d’ambition. Quand vous le connaîtrez, ils vous feront sourire. Et il est facile à connaître: sa conscience n’est pas de celles qui se ferment, qui se crispent, sur lesquelles il faut, en quelque sorte, peser pour les forcer à s’ouvrir; non, je vous l’ai dit, la sienne est grande ouverte; vous n’avez qu’à lever vos yeux sur elle pour la pénétrer jusqu’au fond. Regardez-la, messieurs, scrutez-la, sondez son cœur, et puis, au sortir de ces pénibles audiences, quand vous rentrerez dans la chambre de vos délibérés, oublieux de tous les bruits, de toutes les rumeurs de la ville, fermés à toutes les influences qui sont le danger de ces débats, ne vous souvenant que de votre serment qui vous trace votre devoir et qui constitue votre charte, vous nous direz, dans votre justice, dans votre autorité, dans votre loyauté, dans votre indépendance, la part qui lui revient dans cette triste affaire qui vous cause et nous cause à tous une émotion douloureuse parce que nous sentons bien que ce qu’elle met en jeu, ce n’est pas seulement l’honneur politique d’un homme, mais encore les intérêts supérieurs de votre grande cité, intérêts inséparables des intérêts de la Patrie!

Vous savez déjà notre système de défense: il reste le même; comment changerait-il? La vérité est immuable et notre système est la vérité. M. Savine l’a dite dès le début de l’instruction.

Le 6 décembre dernier, M. Roujol, le magistrat distingué chargé de faire la lumière, lançait deux mandats de comparution, le premier contre M. Numa Gilly, le second contre M. Savine. M. Numa Gilly se contentait de demeurer tranquillement chez lui; c’est sa manière habituelle de répondre à ces sortes d’invitations; il prétextait des travaux parlementaires auxquels sa présence était, paraît-il, indispensable, sans que j’aie jamais pu tirer au clair quel projet de loi d’intérêt local absorbait alors sa laborieuse attention.

On a comparé M. Numa Gilly à Tartarin. Quelle injustice! Tartarin allait sur les Alpes, lui! Tandis qu’il a fallu à M. Numa Gilly les nécessités d’une comparution en cour d’assises pour le déterminer à entreprendre un voyage dans la direction des Pyrénées!

Quant à M. Savine, qui, n’étant pas député, ne jouissait pourtant pas des mêmes facilités de transport, sans l’ombre d’une hésitation, il se mettait en route...

Cruelle épreuve! Un de ses deux jeunes enfants, un adorable petit garçon âgé de six ans était malade; ses affaires, arrêtées dans leur essor, traversaient une de ces crises dont le commerce a tant de peine à se relever. Il me semble encore le voir entrer dans mon cabinet, l’ordre du juge à la main, et me conter tout cela d’une voix où vibrait l’effort du courage domptant les assauts de la tristesse!... Scènes poignantes qui abondent dans notre vie professionnelle, où le jurisconsulte s’efface derrière l’ami et où les consolations qui montent du cœur, la silencieuse étreinte d’une poignée de main, remplacent les stériles raisons, impuissantes à calmer les angoisses!...

Sans hésitation, sans faiblesse, il partait pour Bordeaux; il frappait à la porte du juge; et le vieux magistrat, accoutumé aux faux-fuyants et aux réticences des prévenus ordinaires, s’étonnait d’une franchise primesautière et alerte qui semblait se complaire à devancer les questions comme pour avoir le plaisir d’y répondre plus vite. Au bout d’une demi-heure, l’honorable M. Roujol en savait autant que ses collègues au bout de quatre longs mois d’interrogatoires et de confrontations.

Cette conduite, cette attitude justifient-elles les impitoyables expressions de la partie civile, et les exigences de l’équité comme les convenances du langage ne commandaient-elles pas de retourner, sinon sept fois--je n’en demande pas tant à un adversaire--au moins deux fois la langue dans la bouche avant de qualifier de recéleur, de négociant en diffamation, un homme qui n’est pas un repris de justice, dans une affaire qui, quoi qu’on en dise, est une affaire politique et n’offre aucun point de ressemblance avec les procès de droit commun?

Un négociant en diffamation? Ah! messieurs, quel négoce! Il serait encore plus noir que le négoce du charbon... anglais! (Rires).

Un recéleur? Est-ce parce qu’il recèle 50.000 exemplaires du livre _Mes Dossiers_ qu’il aurait pu vendre un bon prix, au lieu de les garder, bien plus, de les faire rentrer par tous les moyens dans son magasin où ils ont tout juste pour lui en ce moment la valeur qu’avaient les actions du chemin de fer d’Alençon à Condé lorsque M. Raynal ou les économistes de son école en proposèrent le rachat à l’État? (Rires).

A quoi servent ces outrages qui ne sauraient l’atteindre?

On a jeté dans le débat un nom qui va singulièrement troubler la conscience d’une foule de braves gens.

Il circule dans le public--ce n’est un mystère pour personne--que, si M. Savine est poursuivi avec tant de rage, c’est pour avoir édité un certain volume qui n’est point signé de Gilly et porte un autre titre que le titre _Mes Dossiers_. On avait à régler avec lui un vieux compte, et pour le liquider sans péril, on se serait coiffé d’un masque qui prouverait que feu Tartufe a laissé une descendance florissante encore aujourd’hui.

Voilà ce que dit la gazette... gazette mal informée, c’est entendu; je connais trop la magistrature de mon pays; je ne la croirai jamais complice d’un odieux subterfuge et je tiens personnellement M. l’avocat général pour incapable de coudre la _Fin d’un Monde_ dans la couverture de _Mes Dossiers_.

Mais les gens mal informés font tant de victimes avec leurs racontars! Il faut se garder de prêter le flanc à leurs chroniques. M. l’avocat général l’a compris et je n’ai que des éloges pour sa circonspection. Mais pourquoi la partie civile commet-elle de ces rapprochements malheureux dont s’autorisent les propos médisants? «_Savine est un négociant en diffamation_», avance-t-elle, et elle ajoute aussitôt: «_C’est l’éditeur de Drumont, un homme condamné!_» Si le pauvre peuple, qui comprend tout de travers, concluait de cette tournure de phrase qu’éditer M. Drumont, c’est faire le commerce de la diffamation et que Savine a déjà été condamné en cour d’assises pour avoir édité M. Drumont! Heureusement que, tout naïf qu’il est, le pauvre peuple l’est un peu moins que ne le suppose la partie civile. Sans avoir l’instruction de la partie civile, ni son esprit, il ne confond pas la _France Juive_ avec la _Fin d’un Monde_; il sait que la _Fin d’un Monde_ a pour éditeur M. Savine, mais que la _France Juive_ sort de la librairie de MM. Marpon et Flammarion, et il a soin de ne pas reporter sur la première, qu’on a cru bon de laisser tranquille, le bénéfice de l’unique poursuite dont la seconde ait pâti--poursuite bénigne, d’ailleurs, et dont il eût été prudent de ne pas évoquer la mémoire, car la condamnation à 1.000 francs d’amende qu’elle a, je crois, motivée est conçue, paraît-il, en des termes de nature à satisfaire les plus difficiles parmi les diffamateurs.

Il faut donc renoncer au doux espoir de faire passer M. Savine pour un récidiviste et il ne demeure convaincu que du crime d’avoir édité la _Fin d’un Monde_.

C’est celui que vous lui reprochez? Alors il vous fait la partie belle: il l’avoue et s’en glorifie: il en revendique hautement, fièrement, la pleine responsabilité. C’est, je vous l’ai dit, un courageux, un sincère; c’est surtout un convaincu. Oui, il a une foi ardente! Oui, il lutte, il luttera contre la finance juive! Au nom de la patrie, au nom de l’équité, il réprouve les empiètements sans vergogne d’une race qui nous envahit, nous opprime, nous vole notre part de lumière, d’une race dont le mercantilisme offensé lui prête aujourd’hui, pour assouvir ses rancunes, les bas appétits qui la travaillent!... La _Fin d’un Monde_! Mais il fallait la traîner ici! J’aurais été debout à la barre! C’eût été un grand débat, messieurs, digne de vous, digne de la justice, et vous auriez jugé comme il convient ce livre superbe, audacieux, hardi à l’excès, qui, lorsqu’il voit des chairs pourries, y enfonce le fer rouge brutalement, jusqu’au bout, au risque de faire grésiller des chairs encore à demi saines, mais un livre magnifique, sublime dans ses colères, que soulève et qu’anime le souffle brûlant de son auteur, flamboyante épopée, satire vengeresse d’un Juvénal chrétien dont les verges essaient de secouer nos torpeurs décadentes et de tirer, s’il est encore possible, cette fin de siècle qui râle de la poussière mortuaire où elle s’enfonce lentement!... (Mouvement prolongé dans la salle).

La conviction! Oui, messieurs, je le répète, voilà le sentiment qui a poussé M. Savine. Chez lui, il y a deux hommes: l’artiste et le croyant, le traducteur de l’_Atlantide_ et l’éditeur de la _Fin d’un Monde_; longtemps le croyant a dormi, laissant le champ libre à l’artiste; mais l’heure de la lutte a sonné, et la clameur de la bataille a réveillé le croyant.

Et quel est donc le sommeil assez lourd pour ne pas être troublé par le tumulte de l’époque? Dans quelle léthargie incurable sont plongés ceux qui ne l’entendent pas? Quelles oreilles qui ne soient encore ébranlées par les cris d’indignation de la foule? Quels spectacles plus propres à nous indigner que ceux qui ont souillé nos regards? Qui donc, messieurs, qui donc a pu les contempler froidement, sans sentir son pouls agité par la fièvre de la colère?

Nous les avons vus défiler à la barre, ces rastaquouères de la politique, ces flibustiers du parlementarisme, escortés des escrocs de la haute banque! Nous les avons vus, ces voleurs gantés, ces malfaiteurs en redingote tachée de rouge à la boutonnière, plus dangereux que les voleurs en haillons, tristes épaves sociales que la misère et la douleur entassent, chaque matin, par milliers dans les prétoires, parce que pour ces derniers, du moins, il est une vindicte publique, tandis que des subtilités de texte, dont la foule s’étonne, mais qui s’imposent aux magistrats, abritent presque toujours les autres, habiles à côtoyer le code, sans jamais gagner le large, mais sans jamais non plus se heurter aux écueils du rivage, grâce à la rouerie merveilleuse qui préside à leur cabotage éternel!...

Avaient-ils assez longtemps extorqué la confiance publique? Avaient-ils assez longtemps égaré la raison des électeurs? Si, alors qu’ils étaient présidents de commissions, députés, magistrats, sénateurs, mieux encore, dispensateurs souverains des charges et des honneurs, les premiers de l’État, les maîtres de la République, si nous avions dit ou écrit la millionième partie de leurs scandales, sans doute ils nous auraient traînés en cour d’assises! Ils nous auraient traités de négociants en diffamation! Un pompeux réquisitoire nous aurait accablé de ses foudres! Et nous aurions dû courber la tête, nous excuser envers ces hommes qui auraient à peine daigné nous narguer d’un méprisant sourire, fièrement drapés dans leurs oripeaux officiels!...

Ils s’estimaient inébranlables dans leur forteresse! Ils croyaient l’édifice en pierre!... L’édifice était en carton! Et voilà qu’un beau jour, une fissure s’est produite! Un rayon de soleil a pénétré, et la pleine lumière les a montrés tels qu’ils sont dans leur nudité hideuse, escrocs, voleurs, faussaires, mûrs pour l’infamie de l’histoire qui n’aura, la plupart du temps, pour les flétrir, qu’à transcrire dans ses colonnes le texte des arrêts qui les ont acquittés!...

Voilà ce qu’on voyait, messieurs, souvenez-vous-en! Voilà ce qui secouait nos esprits, ébranlait nos consciences, ce qui arrachait lambeau par lambeau notre foi en ces politiciens néfastes qui s’improvisent conducteurs de peuples et pour lesquels les peuples n’ont jamais assez d’anathèmes!

Voilà ce qu’on voyait!... Grand Dieu! Et ce qu’on ne voyait pas! Ce qu’on savait, ce qu’on sentait enfoui dans des documents impénétrables, dans des rapports, dans des dossiers cachés par la complicité ou la peur, dernier et fragile rempart de réputations vacillantes que, chaque jour, déchiquète l’âpre morsure du soupçon populaire, que flétrit et flagelle notre douloureuse indignation!

De tous côtés, des miasmes fétides vous prenaient à la gorge; la terre était boueuse et cédait sous le pied. Le cerveau de la foule, à la vue de concentrations inouïes qui semblaient une assurance mutuelle contre la divulgation des turpitudes, le cerveau de la foule exagérait, grandissait outre mesure des corruptions déjà trop certaines et trop lamentables dans leur réalité!

Pour employer le mot classique, on s’imaginait être pris dans un véritable engrenage de _pots-de-vin_. Je dis le mot _classique_; j’ajoute que le mot est usé; l’expression a vieilli et fait place à un néologisme. En changeant de nature, la chose a changé de nom dans le vocabulaire de la cuisine politique; de liquide, elle est devenue solide: elle ne s’appelle plus _pot-de-vin_, elle s’appelle _saucisson_! (Hilarité générale).

Nous frémissions au spectacle de ces hontes; tous avaient soif de vérité, hormis ceux que la vérité eût tués; on voulait, on voulait connaître les coupables: on voulait les connaître tous!...

Et voilà que vibre une voix que l’illusion rend formidable! On croit la justice proche: les cœurs battent à l’unisson: dans une assemblée populaire un homme a maudit le culte du veau d’or devant lequel s’agenouillent certaines consciences. Est-ce nouveau, cette malédiction? Oh! non, certes, depuis longtemps elle est dans tous les cœurs, elle est sur toutes les lèvres: la presse à satiété la répète; elle a déjà éclaté dans l’enceinte du Parlement; elle a ses formules classiques; elle est devenue un lieu commun de nos patriotiques angoisses; mais jamais, semble-t-il, elle n’a retenti si fort; jamais elle n’a trouvé d’échos aussi lointains et aussi sonores; jamais elle n’a frappé des oreilles aussi préparées; jamais elle n’a mieux assouvi l’universel désir de vengeance; cette fois elle n’aura pas été un bruit vain et inutile emporté par le vent de l’indifférence et de l’oubli!

Et l’on écoute cette voix... «Il y a plus de vingt Wilsons!...» Le président de la commission du budget était là et le président n’a rien dit! On sait ce que c’est qu’un Wilson: on en a vu un, un seul; mais on est sûr qu’il en existe tant d’autres! Le Wilson condamné est-il le plus coupable? N’est-il pas un bouc-émissaire chargé de tous les péchés d’Israël? Si l’on proclamait au grand jour la liste des impunis!...

«Il y a plus de vingt Wilsons!...» Qui dit cela? Un député hier encore inconnu du pays, mais très populaire dans sa ville qui le comble de ses faveurs et le vénère comme un oracle. Ce député est un enfant du peuple, un ouvrier, qui reste un ouvrier pratiquant à la différence de quelques-uns de ses collègues qui ne sont plus que des ouvriers honoraires. On vante sa simplicité, son désintéressement, sa probité; il se tient loin de tous les tripotages. Songez donc: il est député, il est en même temps foudrier et il n’a pas encore songé à fonder une société anonyme pour mettre ses foudres en actions! (Rires). C’est inouï!... Le voilà grand homme; Nîmes le porte en triomphe, et son renom, le lendemain, est devenu universel!... On le traduit en cour d’assises: il est acquitté! Les circonstances, la valeur, la portée de l’acquittement, nul n’en a cure, nul ne s’en préoccupe. Il est acquitté: voilà tout; son acquittement, pour tout le monde, signifie la condamnation générale, en bloc, de ceux qu’il a atteints ou qu’il a visés. La démonstration est faite. Maintenant, il achève son œuvre: il va publier un livre, ses _Dossiers_, en même temps sa défense et son accusation. On a des noms, cette fois! enfin on tient les coupables! On le provoque en duel: il donne rendez-vous sur le terrain de la cour d’assises... Et les rieurs sont avec lui...

Est-ce vrai, messieurs? N’est-ce pas de la sorte que les choses se sont passées? Faites revivre ce moment, évoquez le souvenir des impressions disparues. Croyez-moi, c’est indispensable, si vous voulez être équitables dans l’œuvre que vous poursuivez.

On se moque aujourd’hui du justicier de Nîmes. On a beau jeu: il semble avoir fait la gageure de se couvrir de ridicule. J’ignore le sort que l’avenir lui réserve. Ses concitoyens paraissent y tenir beaucoup: deux fois ils l’ont déjà réélu maire; peut-être le rééliront-ils député, non parce qu’il a désavoué son livre, mais parce que, malgré son désaveu, ils resteront convaincus que c’est lui qui l’a fait. (Rires). Mais enfin, à l’heure présente, M. Numa Gilly a perdu son prestige; il est un thème facile pour les sarcasmes et les mots. Les tarés de la politique ont de la chance de pouvoir se dire ses adversaires! Un compère n’eût pas mieux fait leur jeu!...

Eh bien, messieurs les Jurés, ce n’est pas le Gilly conspué, bafoué, qu’il faut avoir devant les yeux; c’est l’auteur du discours d’Alais, c’est l’acquitté de la cour de Nîmes, c’est le Gilly acclamé, porté en triomphe, c’est le Gilly pris au sérieux non seulement par le public, mais par les chefs de file, par les hommes publics qui l’approuvent et l’encouragent; c’est le Gilly auquel l’honorable M. Vacher, député de la Corrèze, écrit, le 21 septembre 1888:

Mon cher Collègue,

Du fond de mes montagnes, je suis avec intérêt les péripéties de la polémique que vous avez engagée avec _quelques écumeurs d’affaires qui déshonorent la République_. Vous avez le public pour vous et surtout les honnêtes gens.

Ayant pratiqué les conventions, je vous adresse ci-incluses quelques notes qui pourront peut-être vous être utiles.

Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

L. VACHER.

Et voici la note annoncée par l’honorable M. Vacher, note écrite de sa main, ainsi que la lettre que, le 6 novembre, il adressait à M. Gilly:

Enhardi par le coup de main des conventions, M. Raynal proposa à la Chambre de racheter la ligne d’Alençon à Condé pour une somme de quatre millions à payer par l’État. Mais il avait eu soin de faire racheter en sous-main, par la Banque populaire de l’Opéra composée de ses amis (Rochefort a donné les noms dans ses _Notes pour servir à l’histoire de mon temps_), les actions de cette ligne qui se vendaient au poids du papier. Je dénonçai le tripotage dans mon bureau, le projet fut retiré, et il n’a plus reparu.

Voici maintenant la lettre:

Je suis prêt à venir déposer devant la cour d’assises du Gard des faits relatifs aux conventions. Il serait essentiel que M. Lesguiller, ancien sous-secrétaire d’État aux travaux publics, député de l’Aisne, vînt déposer. Il a tenu entre les mains un dossier où il y avait des reçus et dont on lui demandait 20.000 fr. Écrivez-lui d’urgence et dites-lui que je viens déposer.

L. VACHER.

Ces pièces caractéristiques prouvent qu’il n’y avait pas que les badauds qui croyaient en Numa Gilly. Et vraiment, quand on voit des hommes publics applaudir à la polémique qu’il a engagée avec les _écumeurs d’affaires_, avec ceux qui _déshonorent la République_, quand ces hommes publics lui envoient des documents et lui offrent leurs témoignages, faut-il s’étonner si un éditeur jeune, ardent, courageux, enthousiaste, l’éditeur de M. Drumont, l’éditeur de la _Fin d’un Monde_, se laisse, lui aussi, emporter par l’élan du flot populaire? Oui, M, Savine a cru en M. Numa Gilly. Il a cru que ses accusations étaient des accusations solides auxquelles des documents décisifs donnaient une base inébranlable. Il a cru que ses _Dossiers_ seraient non pas le