livre d
’or où Venise inscrivait le nom de ceux qui avaient bien mérité de la patrie, mais le livre de boue où l’on noterait d’infamie les malfaiteurs de la vie publique. Il a cru que cet humble ouvrier poussé par le destin aux premiers emplois, placé par la fortune près du pouvoir, à même d’en observer les vices et les faiblesses, avait préféré flétrir les corruptions que d’y participer et, au lieu de détourner la source de vérité, s’était fait un âpre plaisir de la répandre à flots sur la foule d’où il sortait.
Ah! certes, messieurs, si, au milieu de nos malaises et de nos angoisses patriotiques, un citoyen digne de ce nom, qu’il fût ouvrier ou paysan, qu’il fût noble ou bourgeois, avait élevé une voix désintéressée et virile pour dire à ses concitoyens: «Assez de débats stériles, trêve aux choses qui nous séparent et nous divisent, silence aux rancunes des partis, point de diffamations, point d’injures, mais une énergie indomptable, un dévouement sans bornes, un courage invincible, formons une seule armée et sauvons notre bien commun, la vieille probité française qui appartient à tous et dont aucun ne doit souffrir qu’on éclabousse la robe»--Ah! messieurs, si quelqu’un eût alors tenu ce langage, n’est-il pas vrai que la France tout entière se fût levée pour le saluer? (Longue sensation).
Hélas! M. Gilly n’était pas ce grand homme; il n’en était que la fragile et décevante illusion. Beaucoup de braves gens s’y sont trompés. M. Savine a partagé leur erreur; et, la partageant, il ne pouvait agir autrement qu’il a fait. Son caractère, son passé, ses convictions lui dictaient sa conduite. On avait besoin d’un courageux: le courageux, c’était lui! Il en est dont l’instinct est de battre en retraite; il en est d’autres dont l’instinct est de marcher en avant. Il a marché: c’est sa nature; et il a écrit la lettre que vous savez; il s’est mis au service de M. Gilly; il lui a offert son argent, sa librairie, ses presses. L’événement lui donne tort--soit! Mais vous savez à présent le mobile qui l’a inspiré, et j’ai pris plaisir à vous le dire, ce mobile: il est de ceux que l’on est heureux de confesser devant les jurés de France! Frappez-le, si vous voulez--votre verdict peut être la ruine: il ne sera pas le déshonneur: car, vous n’en doutez plus maintenant, c’est un combattant vaincu, et non un diffamateur à gages, que vos coups atteindront.
Mais non, il n’est pas vaincu: attendez la fin du débat. La bataille n’est pas terminée. Spéculateur, il eût baissé la tête; lutteur, il la redresse fièrement.
Monsieur l’avocat général, je l’avoue, votre langage m’a étonné: si j’en ai compris la portée, il signifie ceci: «Vous n’étiez pas antipathique--au contraire--et, si vous n’aviez pas tenté la preuve, on aurait pu se montrer fort indulgent à votre égard.» Eh bien! je professe le plus profond respect pour tout ce qui sort de votre bouche; mais le sens de vos paroles m’échappe complètement. La preuve! Mais c’est la loi qui m’invite à la faire, mais c’est la loi qui m’y convie! Un homme public est en cause et c’est par le silence que vous voudriez le protéger? Non! non! cette attitude ne serait digne, ni de lui, ni de nous. Quand on édite un livre, comme _Mes Dossiers_, on doit au public, sinon la démonstration des faits qu’on articule, du moins les pièces justificatives de sa bonne foi.
Apportons-nous la preuve matérielle: vous devez acquitter. Apportons-nous seulement la preuve morale, celle qui n’établit pas le fait d’une façon absolue, mais qui, parfois tout aussi concluante que l’autre, vous laisse l’impression que nous n’avons pas menti: vous devez acquitter encore, car la bonne foi, comme la preuve, est une cause nécessaire d’acquittement.
Et ce système s’impose dans une démocratie. En effet, lorsque l’honneur public est l’unique garantie sociale, il importe d’éloigner des affaires, non seulement les hommes qui méritent la flétrissure, mais aussi les hommes qui prêtent le flanc au soupçon. Et quand c’est de bonne foi qu’on a soupçonné ces hommes, quand leurs actes équivoques ont favorisé l’illusion, cette illusion est légitime et devient une sauvegarde qui met l’accusateur à l’abri de la loi.
Voilà pourquoi M. Savine vous apporte ses témoins et ses pièces. Ah! je conviens sans peine que ce n’était point son rôle de les faire défiler devant vous. Cette mission ne nous incombait pas et j’assume aujourd’hui une tâche qu’un autre aurait dû remplir. Ce n’est ni la faute de M. Savine, ni la mienne, si cet autre se décharge sur nous du fardeau qui lui appartient. Le silence n’est pas possible; M. Gilly le garde: il faut que nous le rompions! Un procès politique est un champ de bataille; un accusé politique est un soldat; et, dans ce pays où l’on admet aujourd’hui trop de choses, il en est une, du moins, qu’on n’admet pas encore, c’est qu’un soldat lâche le drapeau au moment de la charge, surtout quand ce soldat est le chef! Le chef, c’était M. Numa Gilly; M. Numa Gilly a lâché le drapeau; M. Savine le ramasse; il fait bien; car, voyez-vous, quelle que soit la couleur d’une oriflamme, nous aimons beaucoup qui la garde et nous estimons peu qui l’abandonne; et c’est pourquoi, au sortir de cette audience, les mains, qui fuiront peut-être un autre que M. Savine, se tendront, quoi qu’il arrive, vers lui pour prendre les siennes et les serrer. Le député, l’homme public a déserté sa pensée; il l’a jetée dans la mêlée comme une arme gênante; un modeste éditeur estime qu’ayant publié cette pensée, il l’a faite sienne, et c’est comme sienne qu’il la défend devant vous.
Qui donc, sans lui, la défendrait? M. Gilly avait un fils: M. Peyron. (Rires). Un instant, celui-ci a revendiqué la succession paternelle; j’ai cru qu’il l’accepterait purement et simplement; ensuite, il ne l’a plus acceptée que sous bénéfice d’inventaire; enfin, après en avoir mûrement délibéré, il a paru y renoncer, et la succession a été sur le point de tomber en déshérence; alors, M. Savine s’est constitué le syndic de la liquidation et c’est grâce à lui que cette dernière ne tournera pas en faillite...
Grâce à lui... et grâce à vous, messieurs. Notre mission est délicate, mais la vôtre l’est encore plus. Dans les procès de ce genre, la partie n’est jamais égale et c’est à peine assez de toute votre justice pour rétablir l’équilibre rompu. Examinez les deux camps:
D’un côté, un ancien ministre qui plaide dans sa bonne ville, sur un terrain qu’il a choisi, qui arrive à l’audience escorté de ce qui le rend tout-puissant, au milieu d’un état-major de financiers célèbres descendus exprès pour lui de leur Olympe d’or, de banquiers, plus redoutables que des rois, dont le seul nom cause un saisissement dans la foule, d’administrateurs et de directeurs des grandes compagnies, de hauts fonctionnaires qui lui doivent et la fortune et les honneurs, de tous ces personnages décoratifs, décorables, ou décorés qui, d’une allure grave et solennelle, montent au fauteuil des témoins, y prononcent sous la foi du serment une plaidoirie éloquente dont la péroraison se termine par un vibrant panégyrique, puis, d’un pas non moins solennel, un sourire dévot sur les lèvres, s’en vont, comme à une réception officielle, serrer avec respect la main du maître d’hier dont les caprices parlementaires feront peut-être le maître de demain et qui, après avoir connu le saut de la roche tarpéienne, ira une fois encore gravir clopin-clopant les marches déjà bien usées de son branlant Capitole!...
De l’autre, un député raillé, vilipendé, conspué, et comme soutien, un éditeur antisémite!... Quelle impartialité faut-il attendre? On dépose volontiers pour ceux qui sont au pinacle. Contre eux, c’est une autre affaire; on y regarde davantage; la mémoire est moins complaisante, les souvenirs sont plus lointains; on oublie qu’on a juré de dire la vérité, surtout de la dire toute... Et l’observateur qui suit les péripéties du drame assiste à bien des choses pénibles et écœurantes, au spectacle de gens dont la peur tord la bouche et crispe les lèvres, qui, blêmes, viennent balbutier qu’ils ne savent rien, après nous avoir préalablement avertis qu’ils ne voulaient rien savoir, et, au sortir de l’audience, passant près de nous, très vite, parce que notre société est compromettante, chuchotent d’une voix imperceptible à notre oreille: «Ah! si j’avais dit ce que je sais, j’en aurais raconté long!...» (Mouvement prolongé dans la salle).
Ceux-là, il n’est pas nécessaire de prendre des gants avec eux! Point n’est besoin de les inviter à vouloir bien se retirer. Il suffit de leur dire: «Allez vous asseoir!» Ils y vont avec plaisir... Ils ne demandent que ça... (Rires).
Que voulez-vous? Nous sommes le pot de terre contre le pot de fer; ou, si vous préférez une comparaison ayant plus de couleur locale, nous sommes le pavé céramique contre le pavé de Quénast. (Hilarité générale). Que peut notre faible argile contre un porphyre assez solide pour faire une si longue traversée?...
Oui, messieurs, votre mission est grande. Elle grandit avec la difficulté et le péril des circonstances. Elle consiste à dissiper les illusions du prestige, à n’être point victimes de ce dangereux trompe-l’œil, à lire sur les lèvres de ceux qui n’ont pas pu parler, et à nous donner le courage de faire la lumière, à nous, les petits, les chétifs, les humbles qui n’avons qu’une force, celle que nous puisons dans notre confiance en vous. Ne vous préoccupez ni de l’origine, ni de la forme plus ou moins ridicule que la diffamation a revêtue: en cour d’assises, il est facile de railler les accusés. Peu vous importe l’élégance du style; c’est le fond même des choses qu’il convient d’examiner. Ne vous laissez pas davantage étourdir par les périodes pompeuses sur l’horreur de la calomnie; nous sommes tous d’accord que la calomnie est horrible; mais la question est de savoir si vous jugez des calomniateurs.
La question est de savoir si ce livre est un crime ou une faute, un mensonge ou une erreur, un champignon hideux éclos, tout d’un coup, sans racines, sur le fumier d’esprits pervers, ou le produit nécessaire d’une semence qui depuis longtemps a germé. La question est de savoir s’il invente ou s’il répète, s’il imagine ou s’il copie, s’il est l’éditeur responsable des accusations qu’il ânonne ou le très faible écho d’une formidable rumeur.
Est-ce la première fois qu’on soupçonne M. Raynal? M. Raynal est-il de ceux qu’on ne peut pas soupçonner? A-t-il toujours compris cette vérité élémentaire, que la responsabilité d’un homme grandit avec son état, qu’un ministre de France n’est pas un marchand vulgaire et qu’il est pour lui des devoirs auxquels le commun du peuple n’est pas assujetti? La médisance ne l’a-t-elle jamais mordu? Si oui, n’a-t-il pas prêté le flanc à la médisance? Et s’il y a prêté le flanc sans jamais y répondre, quelle est aujourd’hui la cause d’une susceptibilité aussi nouvelle qu’inattendue? Voilà les questions qui se dressent. Il importe de les résoudre.
Ah! messieurs, nous touchons un douloureux problème. Ce n’est plus M. Raynal, ici, qui est en cause, c’est un être abstrait, symbolique: c’est le _politicien du régime actuel_.
Le politicien confond trop le commerce et la politique.
Dieu me garde, sans doute, d’exclure de la Chambre ou du Sénat les commerçants! J’ai trop à cœur d’y voir des esprits spéciaux possédant des connaissances techniques remplacer la phalange inutile des avocats sans causes et des médecins sans malades. Mais si l’homme public est à la tête d’un négoce considérable (ce qui est son droit et ce que nul ne songe à lui reprocher), il peut arriver, il arrive souvent que la prospérité de ce négoce sollicite des mesures dont la masse souffrira. De là, conflit entre le désir du lucre et le devoir du citoyen, et ce conflit est redoutable, messieurs; il exige de robustes consciences et de vaillantes probités; surtout si l’homme qui est à la fois ministre et commerçant domine une grande ville, la tient par ses influences de telle sorte que les administrés soient à son gré des tributaires et les fonctionnaires des complaisants. Sans contrôle, il n’a plus d’autre obstacle que sa propre réserve et sa propre modération. Il est le roi de la cité: il en deviendra, s’il veut, le fournisseur. Alors, il est exposé à des tentations peu communes et une intégrité peu commune n’est pas de trop pour y résister. Alors aussi, il est exposé à des critiques plus amères, à des inquisitions plus malveillantes; impitoyablement, sans relâche, ses concurrents, qui succombent sous le prestige de ses titres officiels, ses concurrents blessés, ruinés peut-être par des faveurs répétées qu’une administration, sa vassale, érige en monopole, fouillent les recoins de sa vie pour en signaler à la foule les avidités ou les égoïsmes; les racontars, mélange de roman et de vérité dans lequel il est difficile d’assigner la part de l’un et celle de l’autre, deviennent des récits formels que la malice précise; des antipathies politiques sont heureuses de s’en mêler; des polémistes de talent découvrent des choses piquantes, remarquent des coïncidences regrettables, font des rapprochements inquiétants; tout cela s’amasse, s’amasse, comme une lente alluvion; et tout cela mine sourdement l’honneur de l’homme public, sape les bases de sa renommée chancelante, jusqu’au jour où son caractère amoindri dans l’esprit de la foule n’oppose plus qu’une digue impuissante à l’irrésistible poussée de quelque accusation gigantesque germée en pleine Chambre au milieu des éclats d’un fougueux anathème lancé par un tribun républicain!
Étudiez cette page d’histoire que M. l’avocat général n’a pas voulu signer et dites-moi si le politicien de la troisième République joue son rôle avec l’élévation et le tact nécessaires; dites-moi si sa conduite et sa vie réalisent à vos yeux l’idée que jusqu’ici, en France, nous nous faisions de l’homme public!
Personne n’est au-dessus du soupçon, nous a dit M. l’avocat général; la calomnie peut viser tout le monde.
Oui, sans doute, la calomnie peut viser tout le monde; mais tout le monde n’est pas atteint par la calomnie; certains peuvent garder un dédaigneux silence et faire comme le voyageur qui, sans émoi, contemple du haut de la rive les fureurs du torrent qui ne peuvent l’atteindre! Ils en ont le droit, car leur honnêteté se passe de commentaire; c’est une honnêteté simple, lumineuse, dont le rayonnement calme et pur étincelle à tous les yeux que n’aveugle point l’incurable parti pris de la haine.
Mais, à côté de ces honnêtetés-là, il en est d’autres en politique, il est des honnêtetés savantes, complexes, litigieuses, des honnêtetés compliquées de gens d’affaires retors, obligés de plaider à chaque instant contre l’opinion publique et qui, pour gagner leur cause, ont besoin de se faire les clientes de l’esprit d’un bâtonnier. Encore, le plus souvent, la gagnent-elles à la faveur du doute et, si elles ont eu la chance de tomber sur des juges plus charitables que sévères, triomphent-elles moins parce qu’elles ont établi leur innocence que parce que l’extrême discrétion des témoignages qui les gênent ne permet pas d’établir leur pleine culpabilité. Voilà celles que le soupçon peut atteindre; voilà celles à qui on rend service en leur fournissant l’occasion d’un lavage officiel; cette occasion leur est utile; en tous cas, elle sert au pays.
M. l’avocat général vous dit: «Prenez garde de confondre l’homme public et l’homme privé; le premier seul est en cause, le second ne vous appartient pas.» Mais dans l’examen de la vie du politicien-homme d’affaires, la distinction est-elle possible? L’homme public et l’homme privé! Mais chez lui ils ne font qu’un seul homme! On voit sans cesse le premier au service du second! Étudier l’un, c’est étudier l’autre; ils ne sont que les deux faces du même individu. Lisez les divers chapitres de son existence en partie double: si vous cherchez le ressort de son activité, il vous faut prendre une feuille, la partager en deux colonnes et mettre en regard la vie politique et l’intérêt personnel; celui-ci est la clé de celle-là. La confusion est perpétuelle; on la retrouve à chaque instant. Voilà--trop souvent hélas!--Voilà le député moderne!
Eh! quoi, nos institutions séculaires se sont, l’une après l’autre, abîmées dans le gouffre sans fond du passé! Tout a sombré dans le cataclysme! Tout s’est englouti! Tout a disparu! Disparue, la royauté! Disparus, les parlements! Disparues, ces vieilles coutumes, plus ineffaçables que des chartes, ces traditions des ancêtres, solides comme le marbre, inébranlables assises d’une société qui avait ses iniquités et ses vices, mais qui, telle quelle, a si longtemps, sur la terre, commandé la crainte et le respect? Qui a remplacé tout cela? Le député! Le député? Il fait tout! Le député? Il est tout! Il est le drapeau et la bourse! Il est la fortune et l’honneur! De lui dépend la gloire ou la honte! La richesse ou le déficit! Il est la paix! Il est la guerre! D’un signe, il peut nous jeter sur le Rhin, car il commande à nos courages: il est le chef de l’armée! Son pouvoir est sans limites, parce qu’il est anonyme, comme l’est le pouvoir d’une assemblée irresponsable! Terrible omnipotence qui nous inquiète et nous effraie parce que, sitôt que les principes l’abandonnent, elle engendre le despotisme sans remède et la corruption sans pudeur! Et quand on voit l’héritier de toutes les puissances mortes, le nouveau roi de la démocratie débiter à beaux deniers comptants les choses les plus saintes dans le Palais National, ou bien, moins coupable mais plus dangereux peut-être, ne songer dans la maison politique de la France qu’à sa maison de commerce à lui, nous, les jeunes, les assoiffés d’idéal, nous sommes pris d’une immense tristesse, nous cherchons dans cette boutique un coin de ciel bleu, un rayonnement de lumière, et nous rêvons, malgré nous, à ces héros doux et forts, Saint Louis ou Washington, prince ou seulement citoyen, mais citoyen digne de ce nom, le plus beau qu’aient inventé les hommes, capable, par sa foi généreuse et son héroïque sagesse, de bâtir, non pas une de ces masures ouvertes aux quatre vents des plus viles passions humaines, mais un de ces robustes et superbes édifices qui abritent durant des siècles la prospérité d’un peuple et la grandeur de la Patrie!... (Vive émotion).
* * * * *
J’aurai fini, messieurs les Jurés, quand je vous aurai dit quels motifs ont déterminé M. Savine à éditer les passages du livre relatifs aux Conventions...
Il ne s’agit plus, cette fois, d’affaires locales, mais d’une question plus haute qui intéresse l’avenir.
Je ne m’attarderai pas à la résoudre. D’accord avec M. l’avocat général, j’estime que ce n’est point ici le lieu d’entreprendre un cours d’économie politique: il vous suffit d’avoir entendu les trop nombreuses conférences qu’on a faites à cette barre sous couleur de dépositions. Peut-être se trouve-t-il parmi vous des administrateurs, des gens d’affaires auxquels ce genre d’études est familier; ceux-là ont une compétence technique et un avis personnel; ils ont pu apprécier à leur juste valeur les arguments de chacun, et sans doute, ce n’est pas sans quelque surprise qu’ils ont écouté l’étrange dialectique des fonctionnaires auxquels M. Raynal a remis le soin de célébrer dans cette enceinte sa personne et ses bienfaits. Prenez ces témoignages pour ce qu’ils valent: pour des panégyriques. Comment y voir autre chose? Ceux de qui ils émanent sont les hommes de M. Raynal; l’un d’eux, M. Cendre, a été son _alter ego_: tous, ils ont plus ou moins collaboré à son œuvre; ils l’ont préparée et fait voter; parfois ils l’ont votée eux-mêmes; la responsabilité leur en incombe, ils la partagent avec lui; en l’accusant on les accuse, et ils s’excusent en l’excusant!
Leurs plaidoyers appartiennent donc au domaine exclusif de la rhétorique; la justice leur est étrangère; elle n’apprend rien chez eux. La seule chose qui la touche, ils ne la disent pas: c’est le secret de la singulière conduite, de l’inconcevable attitude de M. Raynal, de sa subite évolution, de sa conversion inquiétante à des doctrines jusque-là combattues par lui avec la dernière violence, enfin de cet ensemble fâcheux de promesses demeurées vaines, de fausses affirmations, de calculs controuvés qui, joints à la dissimulation de pièces essentielles, à une précipitation sans exemple qui semble un escamotage, ont arraché, surpris un vote que l’Histoire jugera sévèrement. Aucun des termes que j’emploie qui ne trouve sa justification éclatante dans le _Journal officiel_, le plus souvent dans les discours mêmes de M. Raynal. Un tel concours de circonstances autorisait-il le soupçon? Je n’ai pas à le rechercher; ce n’est ni mon but, ni ma tâche. Mais ce que j’affirme, c’est que, s’il ne l’autorisait pas, du moins il l’a fait naître; je l’affirme et je le prouve: la preuve matérielle en résulte d’écrits non équivoques et de saisissantes formules qu’il est indispensable de replacer sous vos yeux.
Quelle était la situation en 1883? Les grandes Compagnies de chemin de fer venaient d’avoir une rude alerte; plus de peur que de mal; mais l’inquiétude subsistait; le rachat planait dans l’air, «il était à moitié fait», a dit M. Pelletan; grâce aux énormes créances de l’État du chef de la garantie d’intérêt, créances remboursables sur le matériel, ce dernier se trouvait payé d’avance; «_il en résultait une tentation perpétuelle, un véritable commencement de rachat_.» S’il n’était pas pour le quart d’heure un péril imminent, il restait une menace, et en jouant de cette menace, l’État tenait sa partie. Il ressemblait à un créancier qui n’exerce pas de poursuites, mais garde par devers lui un billet en bonne et due forme qu’il exhibera au besoin. Les Compagnies le sentaient bien, il leur fallait à tout prix chasser ce mauvais sort, calmer ces appréhensions et se délivrer du fantôme qu’on agitait sous leurs yeux. Leur sécurité l’exigeait; il y allait de l’avenir. Elles entrèrent en campagne. Leur arme? Vous la devinez: on peut en frapper sans cesse; la pointe ne s’en émousse jamais. Leurs coups ne languirent pas. Mesure-t-on l’argent lorsqu’il y va de l’argent?... L’argent! Il est le tout des entreprises financières; il est leur seule raison d’être; il est leur moyen et leur but; c’est pour lui et par lui qu’elles naissent, pour lui et par lui qu’elles vivent... et quelquefois qu’elles meurent! Lui, toujours lui, rien que lui! Il est le ressort qui les meut, le souffle qui les anime; il remplace chez elles les battements du cœur. Marchands énormes, monstrueux, mais marchands sans âme ni chair, où rien ne vibre et ne palpite, qui n’aiment pas, ne sentent pas, vraies machines à dividendes, ligues d’appétits anonymes qu’aucun scrupule ne réfrène, puisque l’homme y disparaît avec ses remords et ses doutes pour faire place à l’impassible inconscience de l’_action_!
L’argent! Les Compagnies le versèrent à flots! La chose en valait la peine: c’était la lutte pour la vie! Il fallait mettre un terme à la guerre et conclure la paix avec l’État, mais une paix définitive qui écrasât l’ennemi et fût son désarmement. On devait au préalable conquérir l’Opinion; l’Opinion dépend de la Presse. On eut la Presse pour alliée; on l’eut presque tout entière. «En subventionnant _cinq cents journaux_, disait M. le député Lesguiller, un des collègues de M. Raynal, les grandes Compagnies sont parvenues à ameuter le public contre leurs adversaires. _La majorité de la Chambre a dû, bon gré mal gré, suivre le courant._» Les journaux ne suffisaient pas; on eut recours aux livres; ce fut une pluie de brochures, un déluge de papiers; «les factums de tous formats et de toutes couleurs, s’écrie M. Madier de Montjau à la séance du 17 juillet, sont jetés en doubles et triples exemplaires _jusque sous la porte de ceux qui les repoussent du pied_.» L’énergique orateur qualifie ces factums d’_ordures sophistiques_; je lui laisse la responsabilité de l’expression. On ne les jetait pas seulement sous la porte, on en couvrait aussi les bancs des députés; lorsque ceux-ci y prenaient place, ils s’asseyaient sur la prose des grandes Compagnies... (Rires).
Dans une de ses harangues, M. Raynal raconte qu’il se souvient avoir voyagé en Angleterre dans des tramways où non seulement on ne lui faisait rien payer, mais encore où on lui offrait un rafraîchissement à l’arrivée. «Cela s’est fait sur les bords de la Garonne!», lui dit même à ce propos un de ses collègues, M. Roque (de Fillol). Je crois avec M. Pelletan, qu’en 1883, les Compagnies auraient offert bien volontiers des rafraîchissements à certaines personnes; elles leur donnaient des livres par-dessus le marché; elles n’étaient plus qu’accessoirement une entreprise de transports; elles étaient avant tout _une entreprise de librairie_. Ce sont les propres termes qu’emploie M. Pelletan; écoutez le passage, il est fort instructif:
_Personne n’ignore que les Grandes Compagnies font une propagande qui leur coûte de certaines sommes._ (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche).
Elles disent qu’elles sont une industrie particulière, une entreprise de transports; elles sont aussi une entreprise de librairie, et une entreprise de librairie dans des conditions particulières et singulièrement analogues à celle de ces Compagnies anglaises de chemin de fer dont M. le ministre des travaux publics nous parlait l’autre jour et qui transportent les gens pour rien en leur offrant même des rafraîchissements (Hilarité); les Compagnies donnent aussi leurs livres pour rien; elles offriraient même volontiers des rafraîchissements en sus. Ce n’est un mystère pour personne que cela coûte extrêmement cher, plusieurs millions peut-être par an, ce qui laisse à supposer, car je ne crois pas qu’il y ait d’autres dépenses comprises dans les frais de publicité, que les imprimeurs chargent de beaucoup la note des grandes Compagnies.
Ainsi, voilà une littérature qui est consacrée tout entière à combattre l’État, à attaquer ses droits actuels et la façon dont il administre les chemins de fer.
_Je demanderai à M. le ministre des finances comment les compagnies, et peut-être certaines Compagnies qui ont recours à la garantie d’intérêt, peuvent distraire de leurs recettes une certaine somme pour stipendier cette littérature._
Où donc est le contrôle financier? (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche).
Je demande comment il peut se faire que l’État se trouve, en somme, payer la guerre qui lui est faite.
J’insiste sur ce point; je répète la question à M. le ministre, _A-t-il découvert, à l’aide du contrôle financier, quelque chose des nombreux millions employés à cet effet?_ Les a-t-il trouvés? Je lui pose très instamment la question et je crois qu’il serait nécessaire d’obtenir une réponse. Nous n’avons pas eu de réponse jusqu’ici...
_A gauche._--Elle viendra plus tard.
M. CAMILLE PELLETAN... J’espère que nous l’aurons plus tard. Je me borne à rappeler qu’il est à ma connaissance personnelle qu’on connaît au ministère la trace de ces fonds;--je pourrais au besoin invoquer le témoignage conforme de M. Allain-Targé, ancien ministre des finances, et je suis sûr qu’il ne me démentira pas.
M. ALLAIN-TARGÉ.--Le témoignage de tous les ministres.
M. CAMILLE PELLETAN.--On pourrait nous dire comment ces fonds ont été employés à faire la guerre à l’État, et comment le contrôle financier ne l’empêche pas.
M. ALLAIN-TARGÉ.--Il l’empêche maintenant.
M. CLEMENCEAU.--Comment! depuis ce matin, alors, (Rires).
M. ALLAIN-TARGÉ.--Il l’empêche maintenant!
M. LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS, _s’adressant à l’orateur_.--Voilà la réponse!
M. CAMILLE PELLETAN.--Ainsi, quand nous aurons des réponses à obtenir du ministère, nous les demanderons à ses prédécesseurs! (On rit).
La garantie d’intérêt fonctionnant pour stipendier la littérature consacrée à combattre l’État, n’est-ce pas que c’est joli à force d’être cynique?
Retenons aussi ce point déjà élucidé par d’autres exemples au cours des débats, à savoir qu’_il est possible aux Compagnies de distraire de leurs recettes un certain nombre de millions dont l’emploi échappe au contrôle financier_. Ce sont les dépenses secrètes et ce ne furent sans doute pas les moins utiles en 1883!...
Pour s’abriter contre une pareille pluie d’or, il eût fallu des consciences robustes. Toutes, paraît-il, ne le furent pas également, si j’en crois la tournure ironique de certaines harangues du temps. Des mots polis qu’on employait encore par habitude--on est, depuis, devenu plus franc--prenaient dans la bouche des orateurs un air de néologisme qui ne l’était pas. Le verbe _se convertir_ semblait, surtout, détourné de son acception primitive. «La Presse presque tout entière _s’est convertie_», s’écriait avec amertume M. Madier de Montjau; et sa colère narquoise disait assez les sentiments que lui inspirait cette foule de néophytes dont l’ardeur ne répondait que trop au prosélytisme de ces irrésistibles missionnaires qu’on nomme les grandes Compagnies. La prédication a réussi; la bonne nouvelle a touché les âmes rebelles; la croisade politico-financière est arrivée à ses fins: le rachat n’est plus possible!... _Il est plus difficile_, avoue M. Rouvier; et force est de reconnaître avec M. Pelletan que «lorsque le rachat est déclaré plus _difficile_ par le défenseur attitré des Conventions, il est bien permis de traduire par _impraticable_».
Le malheur des _Conventions_ fut d’être l’œuvre de l’argent. Or, ce qui naît de l’argent se trouve souillé dans sa source et voué à tous les soupçons. On sait que, jeté d’une main vigoureuse, l’argent alla tomber dans des poches haut placées. De là à croire que, dans son formidable élan, il put atteindre jusqu’à la poche du ministre, il n’y avait qu’un pas; ce pas, on l’a franchi. Je ne dis point: _Je le franchis_; je ne m’en reconnais pas le droit; je dis: _On l’a franchi_; je ne discute pas, je raconte: ceci n’est qu’une constatation. M. Raynal a-t-il tout fait pour prévenir ce résultat? Sa tâche était grandiose: contre l’or, ce soldat terrible, la confiance de ses concitoyens le constituait gardien du pays. Mission digne de tenter un de ces hommes clairvoyants et austères qui sont le salut d’une époque et l’honneur d’une situation! M. Raynal s’est-il montré cet homme-là? Il semblait marqué par le sort pour tenir en échec la finance. Cette dernière n’avait pas de pire ennemi que lui; depuis longtemps il lui faisait une rude guerre, et ses premières armes remontent à une époque déjà éloignée de nous; M. Laisant, son compagnon de lutte, nous a raconté ses campagnes et comment il conquit ses nombreux galons. Vous savez ses états de services; ils sont des plus chargés. A la place des Compagnies, son nom m’eût rempli d’effroi et ce n’est qu’en tremblant que je me fusse rappelé ses anathèmes sonores contre les œuvres et les pompes des financiers. Écoutez, messieurs; la scène se passe à Bordeaux le 3 mai 1882, juste une année avant les Conventions:
«La préoccupation constante de l’ancien cabinet Gambetta était de tenir compte non des révolutions sociales, mais des évolutions sociales; s’occuper utilement des petits, se préoccuper de leurs droits et de la défense de ces droits, tel était un de ses objectifs.
Pour moi, les véritables adversaires du cabinet n’étaient pas à la Chambre. Les véritables ennemis étaient au dehors. Ce sont ceux qui depuis longtemps s’opposent à l’avènement de la démocratie, n’ayant pu s’opposer à l’avènement de la République; ce sont ceux qui avaient conscience que, dans toutes les branches de l’activité nationale, les solutions démocratiques allaient surgir; _ce sont ceux qui dominent la haute banque_ et qui redoutaient une conversion et un emprunt pour les grands travaux publics, et qui n’auraient pu ainsi écouler leurs rentes amortissables et se servir de l’épargne française pour les emprunts étrangers; _ce sont ceux qui commandent dans presque toutes les grandes compagnies de chemins de fer, et qui sentaient que la démocratie avait le droit d’arrêter le torrent des dividendes et de faire jouir le pays des excédents de produits, même s’il avait fallu, pour atteindre ce but, USER D’UNE FACULTÉ DE RACHAT inscrite dans les contrats_; ce sont, en un mot, les favoris du monopole, des privilèges et des abus qui ont tout mis en œuvre pour précipiter le dénouement. On a dit dernièrement que contre le ministère Gambetta il y avait eu la coalition des parapluies. Eh bien! je crois, moi, qu’il y a eu la coalition des fourchettes, c’est-à-dire la coalition des appétits, la coalition des égoïsmes contre le gouvernement organisé et fort de la démocratie populaire.
_Droits des petits, Haute Banque, Démocratie populaire, excédents de produits, torrent des dividendes, faculté de rachat, favoris des monopoles_, vous retrouvez dans ce discours tout l’attirail un peu déclamatoire de MM. Pendrié et Hübner. Depuis qu’il est devenu sage, M. Raynal parle une autre langue; les Conventions ont transformé son style; mais telle était alors sa manière; et il en a changé quinze jours avant les Conventions: nul besoin d’invoquer ici le témoignage de M. Laissant; celui de M. Madier de Montjau suffit; c’est le plus énergique et le plus significatif; entendez-le énumérer les jouteurs qui harcelèrent les Compagnies:
Ici, c’était Laisant, c’était Allain-Targé, c’était Lecesne,--pauvre Lecesne qui n’est plus là pour m’entendre et me soutenir, hélas! Amer regret pour tous ceux qui l’eurent pour compagnon de lutte! Que, du moins, j’aie cette joie faite de justice, de rendre publiquement hommage au courage, au talent avec lequel ce mort, dont on a trop vite oublié, non seulement la voix--chose triste déjà! (Non! non! à l’extrême gauche)--mais les fiers et vaillants discours, défendant le droit et le peuple! (Nouveaux applaudissements sur plusieurs bancs à gauche).
_En province, c’était M. Raynal. Oui, en province, nous avions M. Raynal._ (Sourires à l’extrême-gauche). Était-il déjà des nôtres? Je ne le crois pas; mais, en tous cas, il faisait au mieux dans son département pour en être bientôt par l’énergie avec laquelle il soutenait les thèses favorables au peuple. Quelle ardeur, quelle force, quelle constance dans le bon combat! Rude combat, celui qu’il livra dans le conseil général de la Gironde, M. Raynal! (Rires à l’extrême gauche). De là, il suivait--avec quelle attention!--les débats du Parlement, et à ce que lui fournissait pour livrer bataille, son esprit, son intelligence, sa propre éloquence, il savait adapter, comme des diamants dans une monture déjà précieuse, tous les arguments, toutes les citations, tous les traits qui, de la tribune parlementaire, comme des bombes, étaient allés frapper en pleine poitrine les grandes Compagnies et couvrir de leur protection l’exploitation par l’État. (Marques d’approbation sur divers bancs à gauche).
Messieurs, ne croyez pas que l’honorable ministre des travaux publics, membre du conseil général de la Gironde, n’ait eu que ce moment d’enthousiasme pour cette cause, qu’il cédât à l’entraînement de l’exemple, à son ardeur juvénile de quelques heures, de quelques jours, même de quelques mois. Je n’ai pas apporté, c’eût été la charge d’un homme (sourires), tous les comptes rendus des séances du conseil de la Gironde, où M. Raynal a pris la parole,--mais ce fut, d’abord, dans les deux sessions de 1875; puis, dans celle de 1876; enfin,--oh! ce n’est pas, comme vous allez voir, bien loin de nous,--dans la grande session de 1877.
M. Raynal ne badine pas, il ne transige pas avec les Compagnies, ni avec qui fait seulement mine de les défendre (rires sur divers bancs à gauche), son estime pour elles est égale à la mienne. (Applaudissements à l’extrême gauche). Il sait, comme moi, ce qu’elles valent, ce dont elles sont capables, et il le dit bien haut!
Il connaît leurs exploits et il les raconte. Rien n’est oublié, absolument rien, et chaque session voit poindre dans ce conseil de la Gironde une proposition de vœu formulée par lui, que cinq ou six discours aussi chaleureux que logiques font, à chaque session, adopter et acclamer par ses collègues, membres de la commission des vœux, puis par les membres réunis du conseil. (Très bien! très bien! à l’extrême gauche).
Oh! sur cette question, il a eu tout le temps de réfléchir--trois années!--d’examiner, de fixer son jugement; il la sait par cœur, et trois ans durant, il est de notre avis. _Et ce n’est pas tout; il en est encore!_ (Rires à l’extrême gauche). _Ne riez pas, messieurs, admirez plutôt._ (Nouveaux rires sur les mêmes bancs.) _Oui, admirez! car pour le bien public, pour le salut de la patrie, Décius ne jeta dans le gouffre que son corps; M. Raynal y jette avec lui sa foi!_
Ne disiez-vous pas, en effet, monsieur le Ministre--on avait omis de l’insérer dans le compte rendu, mais je l’y ai fait soigneusement rétablir--ne disiez-vous pas dans la commission des vingt-deux, dont j’ai l’honneur de faire partie,--cette commission du régime général des chemins de fer,--il faut retenir ces mots, messieurs, qui auront leur importance dans le débat,--lorsque vous y êtes venu pour la première fois, ne nous avez-vous pas dit:
«_Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément convaincus des avantages de la construction et même de l’exploitation par l’État: l’un est mon voisin de droite, M. Madier de Montjau, l’autre, moi; moi, ministre des travaux publics._» (Rires sur divers bancs à gauche).
_Ceci est textuel et n’a pas quinze jours de date._ Je ne l’ai pas oublié et l’on doit voir que j’ai raison de dire que c’est une couronne civique que mérite M. le ministre des travaux publics pour la façon dont il se conduit aujourd’hui. (Nouveaux rires sur les mêmes bancs).
Faut-il des preuves? Voici d’abord, à la fin du rapport de la sous-commission du conseil général de la Gironde, le texte d’un des vœux innombrables de M. Raynal «... proposant que le conseil, tout en persistant dans ses précédentes délibérations, demandant le rejet de la fusion des Charentes et de l’Orléans, et le maintien de l’autonomie des Charentes, déclare se montrer favorable au rachat par l’État, et à l’exploitation directe ou par compagnies fermières, du réseau des Charentes et autres lignes secondaires du Sud-Ouest». Et le conseil adopte. (Mouvements divers).
Peu avant que cette charge à fond fût exécutée à Bordeaux par la cavalerie de réserve, à Paris le premier rang avait chargé aussi, à notre complète satisfaction: Laisant, Lecesne, Allain-Targé. Eh bien! M. Raynal ne trouve pas nos amis assez radicaux.
M. Allain-Targé consentait qu’en bridant fortement l’Orléans, on s’accommodât avec lui par la concession des Charentes. M. Raynal ne voit là qu’un accroissement déplorable de l’Orléans. Ni caveçon, ni mors, ni martingale, ne pouvaient le rassurer. M. Allain-Targé n’était qu’un modéré! Exprimée en termes fort galants, c’était là sa pensée. Aussi voulait-il, si compromise que fût la situation, si fort que pressât le temps, l’indépendance des Charentes ou leur rachat. (Très bien! très bien! à l’extrême gauche).
Leur indépendance? Elles trouvaient le moyen de vivre, en s’entendant avec d’autres lignes à créer bientôt; on finirait bien par forcer l’Orléans à tenir compte de la Compagnie du second réseau, à ne pas lui faire les taquineries et les vilains tours faits par elle à tant d’autres, et dont complaisamment MM. Laisant, Lecesne, Allain-Targé avaient apporté la longue énumération à la tribune parlementaire. (Approbation sur divers bancs à gauche).
Le rachat? Il était de droit si l’on ne maintenait pas l’isolement des Charentes. Et le conseil de suivre M. Raynal!
Devant ces attaques partout réitérées, devant le rejet de la convention proposée à l’Orléans, les Compagnies stoppent; elles comprennent que l’heure est venue de rentrer leurs griffes et de carguer leurs voiles; leurs griffes rentrent, leurs voiles se carguent... (Rires à l’extrême gauche), et elles attendent l’heure où elles pourront commander encore.
L’heure a sonné. De nouveau, les Compagnie sortent leurs griffes et déploient leurs voiles:
«Après avoir atteint un ministère Say-Varroy, continue M. Madier de Montjau, après avoir, sous lui encore, vu les Conventions avorter, avec M. Raynal elles se croient arrivées au comble de leurs vœux... Elles n’ont pas désespéré de le convertir et elles y sont parvenues.»
N’avais-je pas le droit, messieurs, de qualifier cette _conversion_ d’_étrange_, et de _subite_ cette _évolution_?
«_Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément convaincus des avantages de la construction et même de l’exploitation par l’État: l’un est mon voisin de droite, M. Madier de Montjau, l’autre moi; moi, ministre des travaux publics._»
Qui dit cela? M. Raynal. Combien de temps avant les Conventions? _Quinze jours!_
«Si je n’entendais pas nos honorables collègues nous affirmer qu’ils sont restés conséquents avec eux-mêmes, disait M. Pelletan, nous ne pourrions nous défendre d’une certaine impression que vous me permettrez de traduire sous une forme suggérée par les questions que nous traitons--nous penserions que, s’il y a un chemin sur lequel on n’a pas à craindre aujourd’hui les déficits kilométriques, c’est assurément le chemin de Damas... (Rires et applaudissements sur plusieurs bancs à gauches).
On y voyage en express. (Nouveaux rires).
Je parle de _conversion_! Mais M. Madier de Montjau n’y croit pas. Rappelez-vous ses paroles:
«Trois ans durant, M. Raynal est de notre avis. Et ce n’est pas tout: _il en est encore!_ (Rires à l’extrême gauche). Ne riez pas, messieurs, admirez plutôt! (Nouveaux rires sur les mêmes bancs). Oui, admirez! car pour le bien public, pour le salut de la patrie, Décius ne jeta dans le gouffre que son corps; _M. Raynal y jette avec lui sa foi!_...
Est-ce clair? Rapprochez ces terribles paroles de la péroraison:
«Alors, oh! alors, la féodalité financière sera complète.
_Tout lui appartiendra, y compris les consciences!_
_Ah! ce qui se passe témoigne assez déjà de son accaparement._
Elle a déjà la presse entière, ou presque tout entière convertie, malgré les éloquentes et irréfutables démonstrations des Lecesne, des Lamartine... et les vôtres!
Et ces administrateurs ministres ne craignant pas de venir à la place où je suis frapper au cœur le crédit du Trésor public à la gloire et au profit du leur; et d’autres ministres si puissamment impressionnés par le mirage, si écrasés par l’atmosphère où ils vivent, qu’en six mois leurs opinions changent, _ou que n’ayant pas changé, ils font contre leur sentiment les affaires des Compagnies_, ne disent-ils pas assez où nous en sommes, et ce qu’elles peuvent, et quelle place ces nouveaux hauts barons tiennent dans notre pays! (Très bien! à l’extrême gauche).
Barons qui, à défaut d’armoiries, pourraient sur leurs carrosses faire peindre des gros sous, dont la tyrannie effrayante est le secret de bien des luttes engagées par M. Savine, plus puissants et plus dangereux que les anciens féodaux, mieux disciplinés aussi, car les anciens se révoltaient parfois contre le roi de France, tandis qu’eux obéissent comme un seul homme au moindre signe du roi des Juifs!
Et les mots effroyables, les mots de la fin, _putréfaction des consciences_, qui retournent tous les regards vers le banc des ministres où siégeait M. Raynal! (Mouvement).
Et cette comparaison entre la république de M. Raynal et la république romaine agonisante:
_La république pourrie touchait à sa fin_, et l’on vit arriver César, et après César, Auguste, et après Auguste, Tibère et Néron, et peut-être ce fut pour Rome un salut relatif d’échapper par eux aux autres, _car ce despote unique décapitait parfois le despote multiple_. (Très bien! sur plusieurs bancs).
Est-ce là, messieurs, le ton d’un discours purement économique? Emploie-t-on des termes pareils, quand on ne reproche à un homme que son incompétence ou une étude trop superficielle de la question? Ces paroles enflammées n’atteignent-elles pas celui qu’elles visent dans ce qu’il a de plus cher, son honneur? Ah! il y a quelqu’un qui ne s’y est pas trompé: c’est M. Raynal! Et le rapporteur non plus, M. Rouvier, qui partage avec lui les responsabilités les plus lourdes, lorsque le lendemain du discours de M. de Montjau il montait à la tribune pour dire: «Nous comprenons qu’on critique notre œuvre, _mais non qu’on suspecte notre moralité_!»
Ils avaient raison: ce jour-là, en plein Parlement, le soupçon avait pris naissance; il avait mordu l’homme public, dont on ne pouvait sans injustice accuser l’inaptitude, puisque lui, l’artisan du naufrage, il poussait, quinze jours avant, un cri d’alarme pour avertir les navigateurs!
Le soupçon existait en germe; il va se développer et grandir; il engendre les racontars. C’est l’histoire de la lettre qu’on se chuchote à l’oreille; elle circule dans les couloirs parlementaires; de ces couloirs elle tombe dans les bureaux de rédaction, et de là dans la rue où le public la ramasse et, dans sa fièvre de précision, lui donne la formule brutale qui met les pieds dans le plat. Voilà la légende; personne ne peut la nier de bonne foi; elle a été établie en pleine Chambre, mieux que je ne saurais le faire moi-même, en termes tellement vigoureux qu’ils dépassèrent la frontière et qu’on en entendit l’écho dans la presse étrangère.
Mais, à côté de la légende, il est une autre forme d’accusation, moins grossière, plus raffinée, plus sceptique, et partant plus dangereuse, parce qu’elle est plus raisonnable, et dit plus sans rien affirmer. C’est la forme des publicistes, des penseurs, des philosophes. «Incapable ou complice, que M. Raynal choisisse; il n’était pas incapable; donc...» Voilà la conclusion du livre de M. Pendrié. C’est, en termes beaucoup plus vifs, la thèse d’une autre brochure écrite par un commerçant qui ne cherche pas le scandale et qui, à ma connaissance, n’a jamais été inquiété. Telle est la note qu’on retrouve, non pas seulement dans les articles de polémique passagère, mais dans des écrits qui restent, qui resteront davantage que les _Dossiers_ de M. Gilly. Rien de terrible comme ce doute rationnel légué à la postérité! Il s’autorise de ces palinodies, de ces contrastes, et aussi de cette précipitation inouïe, de ces vaines promesses, de ces calculs controuvés, de ces fausses affirmations que je rappelais plus haut.
Précipitation inouïe:
On nous apporte, messieurs, les Conventions que vous savez: et, _à huit ou dix jours de leur dépôt, la commission se réunit_.
_Dans le même temps à peu près, elle a accompli sa tâche; quarante-huit heures après, le rapport de M. Bouvier est déposé; quatre jours après qu’il a été mis sur votre bureau, nous discutons._ Soit! Mais aussi bon train que nous marchions vers ce dénouement, savez-vous, messieurs, qu’il est grave, qu’il vaut la peine d’être pesé par nous, même par mes plus chaleureux adversaires, et qu’au moment de déposer dans l’urne un bulletin qui pèsera dans l’histoire de leur vie législative, je le leur garantis, comme aucun de ceux qu’ils ont déposés déjà, ils réfléchissent! (Applaudissements à l’extrême gauche et sur quelques bancs à droite). (Discours de M. Madier de Montjau).
Réfléchir! Il paraît qu’on n’en a pas le temps! Le ministre est pressé. En vain, M. Papon implore un délai de grâce; une minute d’attention, supplie-t-il; l’heure est solennelle.
M. PAPON.--Quelle loi allez-vous discuter? Est-ce une loi que vous ferez aujourd’hui et que demain vous pourrez abroger si vous reconnaissez qu’elle a des défectuosités et des vices? Non, c’est une loi d’une nature particulière. En la votant, vous sanctionnez des Conventions que l’État a acceptées et signées, vous sanctionnez une situation nouvelle qui durera soixante-quinze ans, et vous la sanctionnez d’une façon absolue, définitive.
_Voix à gauche._--C’est très exact!
M. PAPON.--Au cours du débat, nous pourrons vous démontrer qu’il n’y a plus de rachat possible.
_Plusieurs membres à gauche._--C’est vrai! (M. le ministre des travaux publics fait un geste de dénégation).
M. PAPON.--Nous le démontrerons, je l’espère, monsieur le Ministre, et nous établirons que de ce chef il n’y aura plus d’armes dans les mains du Gouvernement.
M. EUGÈNE DELATTRE.--C’est l’enchaînement des générations futures! (Exclamations sur quelques bancs).
M. PAPON.--C’est donc une situation définitive que vous allez consacrer par votre vote; vous allez trancher une question très grave, la question du monopole privilégié des grandes Compagnies. Voilà ce que la loi consacrera. Et dans quelles conditions allez-vous statuer?
_Purement et simplement comme s’il s’agissait d’un projet de loi d’intérêt local!_ (très bien! très bien! sur quelques bancs à gauche.--Exclamations sur d’autres bancs).
Les documents les plus graves, les plus essentiels, manquent à l’examen de la commission; depuis un mois, elle prie, elle supplie qu’on les lui communique: elle n’a jamais pu les obtenir. Le rapport de M. Rouvier vient d’être distribué; personne ne sait ce qu’il renferme:
M. PAPON.--Aujourd’hui, vous êtes saisis du rapport. Ce rapport, le voici; il nous a été distribué ce matin, il est très volumineux et je suis convaincu... (Bruit de conversations, qui couvre la voix de l’orateur).
M. LE PRÉSIDENT.--Je vous prie, messieurs, de cesser ces conversations; elles imposent à l’orateur une fatigue extrême, et vous me permettrez d’ajouter qu’elles en imposent une non moins grande au président. (Le silence se rétablit).
M. PAPON.--Le rapport vous a été distribué à l’ouverture de la séance et je crois qu’il n’y a dans cette enceinte que deux personnes qui en aient connaissance, M. le rapporteur et M. le ministre des travaux publics, qui a déclaré tout à l’heure qu’il le connaissait.
M. LEBAUDY.--Et vous aussi, vous le connaissez comme les autres membres de la commission!
M. MAURICE ROUVIER, _rapporteur_.--Il vous a été lu!
M. PAPON.--Les membres de la commission--et j’en faisais partie--ont bien entendu la lecture rapide de votre rapport. Mais j’ai grand’peur qu’il n’y ait de très nombreuses lacunes dans ce rapport, de même qu’il y a eu de très nombreuses lacunes dans la discussion de la commission; il est évident que les membres de la commission ne peuvent pas dire qu’à l’heure actuelle ils connaissent le rapport qui a été distribué.
Et dans trois jours on va discuter! Une huitaine est-elle de trop?... Peine perdue! Le _Centre_ a fait son siège; _les Conventions sont nécessaires_: c’est le ministre qui l’a dit:
Elles sont intimement liées au budget extraordinaire, elles sont liées aussi à la situation financière tout entière, elles sont liées au relèvement du marché financier, dont doivent se préoccuper légitimement tous ceux qui ont le juste souci des intérêts du pays.
_D’ailleurs, nous disons que ces Conventions financières ont stipulé pour l’État de tels avantages dans le présent et dans l’avenir qu’il y a opportunité à les adopter._
«Ce sont les Compagnies qui sont victimes! C’est l’État qui les a dupées!...»
Oh! alors, plus d’hésitation possible! Qu’on se hâte! Si les Compagnies allaient changer d’avis? D’ailleurs, le mot _opportunité_ a le don d’enlever le Centre. Et aussitôt les trois cents mameluks de la majorité, ces prétoriens de l’opportunisme votent sans vouloir rien entendre, _comme un projet de loi d’intérêt local_, ces fameuses Conventions _qui enchaînent les générations futures_!...
Quels sont donc, grand Dieu! _dans le présent et dans l’avenir, ces avantages tels qu’il y avait opportunité à les adopter_?
Serait-ce par hasard la réduction des tarifs?
Ah! les tarifs! Voilà la question palpitante! Voilà ce qui importe au pays! Le prix du transport des personnes et des biens: tout est là!
Il y a dix ans que nous nous occupons des chemins de fer: depuis sept ou huit ans, j’ai l’honneur de faire partie des commissions de chemins de fer; la grande préoccupation de toutes ces commissions, jusqu’à présent, a été la question des tarifs. (Approbation sur plusieurs bancs à gauche). Tout le monde, les membres du Gouvernement eux-mêmes, _l’honorable M. Raynal, quand il était membre de cette commission, M. Baïhaut qui en a été le rapporteur, ont été unanimes à déclarer que la question des tarifs est la question dominante des chemins de fer_.
Or, dans quelles conditions la commission a-t-elle eu à examiner, à discuter cette question des tarifs? On a procédé de cette singulière façon: on a d’abord approuvé toutes les Conventions, puis on a lu à la commission de simples lettres émanant des directeurs des Compagnies, qui ne s’engagent à rien et font des promesses plus ou moins vagues, plus ou moins évasives; et on nous a dit: Les Conventions acceptées, on traitera avec les Compagnies et on verra dans quelles conditions on réglera la question des tarifs.» (Discours de M. Papon, séance du 13 juillet).
Que ces simples lettres missives n’engageassent pas juridiquement les Compagnies, ce n’était pas seulement la croyance de M. Papon: c’était celle d’un grand nombre de ses collègues; c’était celle de tous les esprits qui consentaient à réfléchir. Les journaux d’Outre-Rhin la partageaient: elle arrachait à l’un d’eux un cri de joie et de triomphe!... Rien ne trouble, rien ne déconcerte les sereines affirmations de M. Raynal:
_Il est évident que l’engagement pris par un conseil d’administration, que des documents signés d’un président de conseil d’administration engagent la Compagnie d’une façon absolue_ et que, dès lors, comme les Compagnies elles-mêmes reconnaissaient qu’en matière de réductions de tarifs elles en étaient à leurs débuts, qu’elles faisaient aujourd’hui des réductions de tarifs qu’elles comptaient compléter si le jeu des Conventions ne venait pas leur imposer des sacrifices trop considérables, j’ai trouvé plus naturel d’accepter que les Compagnies ne fissent pas entrer dans le corps même de la Convention _les concessions définitives et absolument sérieuses_ qui sont consignées dans les documents dont vous avez pris connaissance.
Définitives et sérieuses, en effet, ces concessions! L’avenir l’a bien montré! Voici la lettre que, le 5 mai 1885, la Compagnie de Lyon adressait au ministère:
«Monsieur le Ministre, vous nous demandez des modifications au projet de tarif; le premier point dont nous ne pouvons, malgré tout notre bon vouloir, vous laisser espérer l’acceptation, c’est le barême nº 1 de grande vitesse, _que nous avions cru pouvoir promettre dans notre lettre de 1883 et que nous ajournons à des temps meilleurs_.»
M. Raynal ne peut se plaindre; on l’avait assez prévenu!...
Je ne puis vous donner lecture de toutes les plaintes désolées poussées par les chambres de commerce. Il faudrait une longue audience pour énumérer les mécomptes et les ruines, triste fruit d’une inexplicable étourderie. En voici un échantillon, rien qu’en ce qui touche Bordeaux. Je l’emprunte à _la Victoire_, journal dans lequel l’adversaire a confiance, puisqu’il m’en signifie les numéros (rires):
«Les Conventions, a dit M. Raynal, sont le grand acte de mon règne. Par elles, nous sauvegardons la fortune publique et les intérêts de tous.»
La Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, dont les nouveaux tarifs de transport sont en vigueur depuis le 20 septembre 1885 seulement, se charge de donner à M. Raynal le plus éclatant démenti.
M. RAYNAL.--Vous n’avez pas communiqué cela.
Me DE SAINT-AUBAN.--Je vous demande pardon; je l’ai communiqué.
M. L’AVOCAT GÉNÉRAL.--C’est exact; j’ai le document sous les yeux.
Me DE SAINT-AUBAN.--Je continue.
Les commerçants et industriels de Bordeaux vont avoir à faire la triste expérience de ce que coûte l’_agiotage honteux auquel s’est livré M. Raynal_.
Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait 1.000 kilogrammes de savon à Marseille payait 34 fr. 45 de transport. Après les Conventions, le même commerçant paie le même objet 41 fr. 95,--soit 7 fr. 50 d’augmentation par chaque fraction de 1.000 kilogrammes de savon.
Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait à Marseille des huiles de graines si employées dans l’industrie payait 38 fr. 15 de transport pour 1.000 kilogrammes. Après les Conventions, le même commerçant paie pour le même objet 45 fr. 55,--soit 5 fr. 40 d’augmentation pour chaque fraction de 1.000 kilogrammes d’huiles de graines.
Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait à Nice 1.000 kilogr. d’huile d’olive payait 52 fr. 15 de transport. Après les Conventions, le même commerçant paie pour le même objet 62 fr. 55 de transport,--soit une augmentation de 10 fr. 40 pour le transport de chaque fraction de 1.000 kilogr. d’huile d’olive.
Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait à Antibes 1.000 kilogr. de conserves alimentaires si employées par les petits ménages, payait 70 fr. 15 de transport. Après les Conventions, le même commerçant paie pour le même objet 82 fr. 55 de transport,--soit une augmentation de 12 fr. 48 pour le transport de chaque fraction de 1.000 kilogr. de conserves alimentaires.
Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait 1.000 kilogr. de mercerie et bonneterie à Nîmes, payait 76 fr. 30 de transport. Après les Conventions, le même commerçant paie pour le même objet 81 fr. 60 de transport, soit une augmentation de 5 fr. 30 pour le transport de chaque fraction de 1.000 kilogr. de mercerie et bonneterie.
Avant les Conventions, le négociant en vins de Bordeaux qui expédiait à sa clientèle de Marseille en franchise des barriques de vin payait pour un poids de 1.000 kilogr. 38 fr. 15 de transport. Après les Conventions, ce même commerçant devra payer pour le même objet 44 fr. 45,--soit une augmentation de 6 fr. 30 pour 1.000 kilogr.
Nous pourrions généraliser les exemples. Tous les tarifs sont à l’avenant. C’est le P.-L.-M. qui a le premier mis en évidence les bienfaits des Conventions. Depuis quelques jours, les lettres de voiture ont dû renchérir d’une façon notable, sur tout son réseau. Demain ce sera le tour du Midi, de l’Orléans, de l’Ouest, à mettre en vigueur ces tarifs qui font tressaillir d’aise la haute banque et appauvrissent le commerce si éprouvé par des crises multiples.
Le commerçant paiera plus cher les denrées qu’il emmagasine, le consommateur suera jusqu’au dernier sou pour acheter ces mêmes denrées.
_Ah! monsieur Raynal, en face des Conventions honteuses et ruineuses que vous avez signées, tout le monde ne saurait avoir votre rondeur, votre jovialité, le cœur léger et l’audace dont vous vous plaisez à faire parade. Vous avez bien senti qu’il fallait fausser vos promesses pour éviter le soufflet dont les électeurs de Bordeaux vous auraient marqué au passage._
Et maintenant discutez les chiffres que nous avons apportés. Ils sont écrits tout au long dans la brochure qui sert de barême à tous les agents de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée.
_Agiotage honteux... Conventions ruineuses... Promesses fausses..._ Voilà comment vos journaux s’expriment! A-t-on le droit, après cela, de parler de calculs controuvés et d’affirmations mensongères? Je ne m’arrêterais pas si j’essayais d’en dresser la liste complète; je n’aurais qu’à la puiser dans le _Journal officiel_, dans la sténographie de cette séance édifiante du 22 février 1889 où la Chambre semble étonnée de l’œuvre de 1883 et où chacun s’efforce, par ses reproches et par ses critiques, d’éviter une compromettante solidarité; quand on l’a parcouru, ce compte rendu lamentable, quand on a lu toutes ces prières, toutes ces lamentations; quand M. Thévenet--ce n’est plus le journal _la Victoire_--nous apprend qu’elles forment un _gros volume_, quand le même M. Thévenet nous indique les majorations énormes dont pâtissent nos commerçants, 40 p. 100 _pour les papiers_, 50 p. 100 _pour les vins_, quand il se fait l’écho des industries _qui jettent un cri d’alarme_, enfin quand il révèle, au milieu de l’émotion générale, ce fait incroyable, inouï, qu’on a soumis les projets aux chambres de commerce, que celles-ci les ont renvoyés annotés, mais que les projets annotés se sont perdus en route, en sorte que l’homologation a porté sur d’autres tarifs; quand on entend l’orateur célébrer la puissance des Compagnies; à quoi M. Wickersheimer répond: «Oh! une puissance de _persuasion_ considérable!»--on est pris d’une immense inquiétude, on se demande où l’on est, où l’on marche, où l’on va, et l’on comprend ce député qui appelle les Conventions _un Sedan économique plus désastreux que vingt batailles_!
Sedan! Nom funeste qui retentit dans nos cœurs comme un glas douloureux! M. Raynal y a-t-il songé en signant les Conventions? S’est-il assez souvenu de la défense nationale? A-t-elle été l’objet de ses ardentes préoccupations? Le 20 novembre 1883, il prononçait textuellement au Sénat ces paroles: «Plusieurs fois on a soumis le personnel des chemins de fer à une sorte de mobilisation; les mécaniciens et les chauffeurs sont parfaitement au courant de ce qu’ils ont à faire en cas de guerre.» Eh bien! des publicistes se sont livrés à cet égard à une sorte d’enquête; voici les résultats qu’elle a donnés:
COMPAGNIE DE L’OUEST.--PARIS, SAINT-LAZARE, COURCELLES-CEINTURE, BATIGNOLLES, VERSAILLES, BOIS-COLOMBES.
«Jamais la Compagnie ne nous a instruits de ce que nous aurions à faire en cas de guerre.
»Nous ignorons même s’il existe réellement des sections techniques et à quelle section nous appartenons. En outre, jamais nous n’avons été soumis à un essai de mobilisation quelconque.»
_Ouest._--(Lettre d’un conducteur)... «Je suis conducteur à l’Ouest, voilà huit ans que je voyage, je n’ai jamais vu aucune manœuvre faite dans les gares de chemins de fer.
»Nous faisons partie du bataillon technique de l’Ouest et nous n’avons jamais reçu d’instruction pour le cas de guerre où de mobilisation.»
* * * * *
_Ceinture._--«... Nous sommes beaucoup d’employés à La Villette, je n’en connais pas un qui sache seulement ce qu’il aurait à faire au point de vue des chemins de fer en temps de guerre...»
* * * * *
_Nord._--(Lettre d’un mécanicien). «... Ma profession m’oblige à faire tous les jours des visites dans les gares et à y voir beaucoup d’agents, mais aucun, pas plus que moi, ne sait ce qu’il aurait à faire en cas de mobilisation. Aucune instruction ne nous a été donnée. Si nous avions la guerre demain, nous ne saurions de quel côté donner de la tête...»
* * * * *
_Nord._--«... Nous, soussignés, mécaniciens au chemin de fer du Nord, déclarons que:
«1º Jamais il n’a été fait d’essai de mobilisation sur le réseau du Nord;
«2º Jamais la Compagnie n’a donné d’instruction à ses agents du service actif sur les fonctions qu’ils occuperaient en cas de guerre.
«Si demain la guerre était déclarée, nous n’aurions même pas de charbon aux points stratégiques tels que Crépy, Soissons, Laon, et La Fère, qui sont complètement dépourvus.
«A Crépy-en-Valois, un hangar a été construit pour l’embarquement des chevaux et de la troupe; faute d’entretien, il est tombé en ruine.»
La guerre! Son image aurait dû se dresser sans cesse dans l’enceinte du Parlement pendant les débats relatifs aux _Conventions_! Les chemins de fer ne seront-ils pas le tout de la mobilisation prochaine? M. Raynal n’a pas songé à ce détail accessoire et personne n’en a soufflé mot! Je crois entendre les accents d’un publiciste son collègue, un républicain comme lui, qui, au sortir de la Chambre, écrivait cette page indignée. Écoutez, messieurs, cela est intitulé: «La Préparation des désastres.» (_Deus avertat omen!_)
Non, ce n’est pas l’insulte qui nous vient aux lèvres au sortir de cette navrante journée; je ne veux injurier ni cette Chambre, ni ce ministère, ni ces républicains; la colère s’éteint avec la fin du débat: ce qui reste, c’est la tristesse,--j’allais dire, si mal inspiré que le mot paraisse, appliqué à la Patrie française, ce qui reste, c’est le désespoir.
Comment! des Conventions sont proposées qui règlent tout le régime des chemins de fer, l’arme la plus terrible de la guerre. Eh bien! les Conventions sont faites par le ministre des travaux publics, en dehors de ses collègues; et l’on en vient à ce fait public, notoire, avoué, incommensurable: la commission qui les examine ne consulte pas le ministre de la guerre; des Français votent ces Conventions, un Français fait un rapport favorable, sans avoir consulté le ministre chargé de défendre le pays. Il n’est pas appelé, il n’a pas voix au chapitre. C’est un fait matériel. Et telle est sa situation qu’il ne dit pas, lui: «Vous ne m’appelez pas, c’est moi qui viens!»
Et alors, devant la Chambre, ayant à répondre à une question précise, nécessaire de M. Clemenceau, le ministre est obligé par une situation _que nous n’apprécions pas_, de se renfermer dans des réponses vagues. Et c’est M. Raynal, ministre des travaux publics, qui répond à sa place, c’est lui qui interprète, qui fait la réponse du ministre de la guerre...
Ah! nous l’avons trop vu aujourd’hui: _Non, le Dieu d’Israël n’est plus le Dieu des armées... C’est le Dieu du dividende!_
Hélas! nous sommes des vaincus. Et chez nos vainqueurs, qu’est-ce qui s’est donc passé? En décembre 1879, un débat pareil s’agitait à la Chambre des seigneurs de Berlin. Il s’agissait de reprendre les voix ferrées à la haute banque. A-t-on vu un ministre des travaux publics parler pour le ministre de la guerre?--Non, M. de Moltke a parlé. Il n’a pas attendu qu’on le questionnât. C’est lui qui a eu le rôle important dans la discussion. Il a dit son opinion sur l’exploitation des chemins de fer. M. de Moltke a quelque autorité en matière militaire. Nous sommes peut-être payés pour le savoir. Et qu’a-t-il dit? Voici ses paroles:
«Les chemins de fer constituent le plus puissant moyen d’action de la stratégie moderne. Rien n’est plus important que le transport rapide des troupes..., et il y a un avantage inappréciable à ce que le ministre de la guerre n’ait affaire qu’à une seule exploitation des chemins de fer.»
Ainsi parla M. de Moltke à une chambre naturellement amie de privilèges. Eh bien! après ces mots, il n’y eut plus de discussion. Et le rachat fut voté!
Camille PELLETAN.
_Non, le Dieu d’Israël n’est plus le Dieu des armées, c’est le Dieu du dividende!..._
Quand un des leaders de l’avant-garde républicaine parle ainsi du ministre qui conduit le gros de l’armée, faut-il s’étonner si le respect s’éloigne de ce ministre? Faut-il s’étonner si les suspicions minent son œuvre? Faut-il s’étonner que M. Vacher maudisse publiquement les écumeurs de la politique? Faut-il s’étonner qu’un ingénieur distingué qualifie les conventions de «Conventions _scélérates_»?...
Ah!--sauf M. Vacher et M. Laisant, qui gardent leurs convictions--les autres, à l’heure actuelle, renient tout leur passé! Ils voudraient nier leurs paroles! Du moins, ils les défigurent.--«J’ai dit: Conventions _scélérates_, déclare l’ingénieur; je voulais dire simplement: Conventions _regrettables_; je n’ai été si nerveux dans mon qualificatif que parce que ma lettre était confidentielle.»--Fort bien, nous saurons maintenant que le mot _scélérat_ dans une lettre confidentielle n’a que le sens de _regrettable_; peut-être en concluerons-nous que _regrettable_ dans une lettre publique a le sens de _scélérat_!... (Rires).
Et M. Pelletan, il y a six ans si sévère pour le Dieu d’Israël, écrit aujourd’hui des articles pour glorifier son culte, tandis que le fougueux M. Madier de Montjau dépose à l’instruction dans un style qui s’est singulièrement adouci depuis le mois de juillet 1883.
Tous mettent à absoudre leur ancienne victime autant de zèle que jadis à l’excommunier! Et ces insinuations outrageantes qu’a soulevées le souffle de leur colère maintenant évanouie, ils en rejettent sur des faibles, sur des chétifs que leur parole a subornés, le poids trop lourd, paraît-il, pour leurs épaules parlementaires! Soit. Mais reste à savoir si, en défendant, ils ne se condamnent pas! Ou ils ont calomnié un innocent, ou ils innocentent un coupable! Et si leur accusation d’autrefois n’était qu’un effet de leur haine, qu’est leur défense d’aujourd’hui, sinon un phénomène de _concentration_!
Ils soupçonnaient dans leur journal; ils soupçonnaient à la tribune: ils ne soupçonnent plus à la barre; leur soupçon était donc sans valeur qu’il recule devant un serment!
Est-ce qu’ils s’imaginent, par hasard, qu’il suffit de chanter la palinodie pour biffer les anciens outrages, et que de tardives rétractations, fruit d’une paix menteuse, effacent les traits indélébiles que le papier a conservés!
Non! Non! Ils nous appartiennent, ces soupçons et ces outrages! Ils sont notre sauvegarde! Ils nous expliquent et nous excusent! Sans eux, nous ne serions pas ici!... Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, ils subsistent et ils demeurent! Ils forment une des cotes du dossier de l’avenir!
Ah! croyez-moi, messieurs, l’avenir a des moyens de preuve qui ne ressemblent pas toujours à ceux des contemporains. Des choses, qui vous impressionnent, pèsent fort peu dans la balance. Il n’écoutera pas beaucoup les grandes Compagnies jurant solennellement à votre barre que M. David Raynal est innocent d’un crime qui, s’il avait été commis, serait avant tout le leur! Il leur dira: Je vous refuse qualité pour vous faire avocats du ministre; votre cause est la sienne: si vous entrez dans cette enceinte, c’est à côté de lui qu’il faut aller vous asseoir! Et il détournera aussi les yeux de ce défilé de fonctionnaires affirmant avec pompe que la concussion est impossible et qu’ils gardent trop bien les ministères pour qu’un ministre soit corrompu!
Impossible, la concussion! Grand Dieu! Et depuis quand? Jamais un homme public n’a reçu de pot-de-vin? Jamais l’appétit personnel n’a étouffé sa conscience?... Mais je connais des malheureux qu’on a salis dans l’histoire, dont les tristes héritiers meurent de douleur et de honte, et nous ne pouvons nous présenter dans les réunions publiques sans que les amis de M. Raynal couvrent de boue leur mémoire!... Elle est donc anéantie, la race des corrompus? Il n’y a plus d’âmes vénales? Elles attendaient, pour disparaître, ce temps d’honneur et de vertu?... Mais regardez donc en arrière! Il ne faut pas regarder bien loin!...
J’ai assisté à des spectacles étranges, messieurs; j’ai vu des choses que, moi aussi, je ne croyais pas possibles; et ceux de mes anciens qui m’ont suivi à cette époque ont pu lire plus d’une fois sur mon visage la trace de mes écœurements et de mes indicibles dégoûts!...
Il y a plus de pièces et de documents qu’on ne pense, messieurs! Ils se trouvent enfouis dans des endroits ignorés où l’on ne peut pas les prendre, entre les mains de personnes qui se gardent d’en témoigner, parce qu’elles se sentent complices et redoutent les représailles!...
Je me rappelle avec angoisse ces terribles paroles jetées par Me Lenté aux âmes apeurées qui faisaient autour d’un autre procès la conspiration du silence: «Rassurez-vous, bonnes gens, les dossiers ne s’ouvriront pas!...»
Ah! peut-être resteront-ils muets, ces dossiers vengeurs qui mettraient à nu la turpitude d’une époque! Peut-être demeureront-ils toujours dans la retraite au fond de laquelle les abrite le secret professionnel ou la lâcheté humaine!... A moins que, demain ou plus tard, quelque main indiscrète ou quelque ambition affolée n’en déchire la couverture et n’en jette les feuillets à la foule au risque de faire éclater, non plus un du ces pétards qui partent quotidiennement à nos oreilles, mais un formidable coup de tonnerre dont l’explosion fera crouler tout l’édifice!...
Que la justice de Dieu s’accomplisse, messieurs! C’est son affaire et non la vôtre.
Et quant à la justice humaine, si les politiciens la veulent, ils se trompent de porte ici. Qu’ils s’adressent plus haut, à ceux qui les ont diffamés dans la presse, à la tribune du Parlement! Qu’ils ne s’attaquent pas aux petits, aux impuissants, aux humbles! Qu’ils n’offrent pas ce spectacle lamentable de gens qui, poursuivis par dix géants et par un nain, se cachent lâchement jusqu’à ce que les géants aient passé et tombent ensuite sur le nain auquel ils arrachent sa liberté et sa bourse pour se venger sur sa faiblesse de la peur atroce qu’ils ont eue!...
Pourquoi n’avoir pas pris les autres? Pourquoi nous avoir choisis? Ah! je le sais! Pour s’assurer une lutte inégale et se refaire à la veille des grandes élections une virginité politique avant de se présenter devant le corps électoral!...
Eh bien! avocats généraux et bâtonniers peuvent se lever: je ne crois pas que le peuple les écoute. Il leur dira: Vos clients se trompent d’adversaires; je ne leur permets point d’abuser d’un combat inégal pour fausser la page d’histoire qu’ils ne sauraient éviter! Qu’ils demandent leurs comptes à d’autres, à leurs débiteurs véritables, à ceux qui ont des poumons pour répondre, du souffle pour les terrasser!...
Je ne sais pas, messieurs, quelles sont vos opinions; je ne veux pas le savoir. Je ne suis pas un candidat; je ne suis qu’un défenseur, et je vous dis que vous trahiriez la haute mission qui vous est confiée, si vous condamniez ces hommes pour donner à M. David Raynal un facile triomphe qu’il n’obtiendrait même pas, car votre verdict ne serait pour lui ni le verdict de l’Histoire, ni le verdict de la Patrie! (Bravos et applaudissements prolongés).
LA POLITIQUE ET LA FINANCE
PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-SALIS
Cour d’assises de l’Hérault
Audiences des 14 et 15 mai 1889.
M. Salis, député de Montpellier, s’étant trouvé diffamé par un passage du livre de M. Numa Gilly, _Mes Dossiers_, édité par M. Savine, cita l’auteur et l’éditeur devant la cour d’assises de Montpellier.
M. Savine rendit hommage au plaignant dont les propres discours parlementaires fournirent à son avocat des armes pour montrer le discrédit que jettent sur tout un régime les louches pratiques des politiciens financiers.
M. Savine bénéficia des circonstances atténuantes et fut condamné à quinze jours de prison.
Messieurs les Jurés,
De toutes les épreuves que peut subir un galant homme, la plus dure, la plus pénible, la plus douloureuse est certainement celle que traverse M. Savine aujourd’hui.
Non qu’il soit exposé à des risques plus graves. Au contraire: sa bonne foi évidente, la loyauté de ses explications précieuses pour l’adversaire, point banales dans la bouche d’un homme qui, d’habitude, ne se dérobe guère pour fuir les responsabilités, l’ignorance où il se trouvait du nom même de M. Salis lors de la publication du livre, me donnent une confiance inébranlable dans l’issue de ce procès.
Mais qui ne sent tout ce qu’a de cruel sa comparution dans cette enceinte? Fût-il coupable, elle constituerait, à elle seule, la plus amère des expiations!
A Bordeaux, c’était devant un public d’indifférents qu’il présentait sa défense.
D’indifférents, ai-je dit? Je me trompe et me rétracte: c’est faire injure aux citoyens de la grande cité dont l’inoubliable accueil restera éternellement gravé dans sa mémoire, aux braves gens dont la première indifférence, si indifférence il y eut jamais, céda vite le pas à une sympathie solide dont les témoignages non équivoques, prodigués au cours des débats, plus forts que la pression de la rigueur officielle, ont survécu au plus étrange, et je puis bien ajouter sans manquer de respect à personne, pour rendre un simple hommage à la réalité, au plus inattendu des verdicts.
Ah! puisque cette image se dresse devant mes yeux, laissez-moi, messieurs, m’y arrêter une minute; quand, sur un champ de bataille, on a vaillamment combattu pour une cause que l’on croyait, que l’on croit encore juste, quand, un moment, on a cru tenir une victoire chèrement disputée, quand, à la fin, terrassé par un trop puissant ennemi, on a vu s’effondrer toutes ses espérances, c’est un baume qui cicatrise les blessures que le souvenir de tant de mains tendues vers le vaincu, non point par un geste de compassion, dans la pensée de lui faire l’aumône, mais par l’élan spontané d’une admiration sincère pour sa foi vaillante, sa généreuse attitude, sa courageuse conviction!
Ce souvenir, il appartient à M. Savine; il est un bien qui fait désormais partie de son patrimoine moral, un bien insaisissable dont nul au monde n’a le pouvoir de le dépouiller. En doutez-vous, messieurs, écoutez l’écho de l’opinion publique fidèlement recueilli par ces lignes tracées au lendemain du combat par un des plus éminents publicistes de la presse bordelaise:
Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre du procès, celle d’un galant homme qui a pu se tromper, mais qui ne cherche jamais à se dérober aux responsabilités encourues. Comme l’a dit Me de Saint-Auban, «c’est un vaillant, c’est un sympathique».
Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en voie de se faire un nom dans la littérature--et la meilleure--quand les nécessités de la vie l’ont obligé de se faire éditeur. Il a osé éditer la _Fin d’un Monde_, de Drumont; c’est dire assez quelles haines il avait dû soulever! Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, derrière les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles, comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé.
Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie du public pour lui... au contraire!
On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas! un éditeur fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité de sa situation.
Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en douter et souvent même en parant leur mercantilisme des noms les plus pompeux. On voit des hommes politiques chanter cyniquement la palinodie, renier tout leur passé et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme députés.
Pourquoi? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc! Tout simplement pour conserver la place de ministre, dont les bénéfices sont autrement appréciables que ceux de la députation. Voilà du mercantilisme dans la pire acception du mot.
En somme, nous le répétons: l’opinion publique, qui ne relève de personne, n’est nullement défavorable à trois au moins des quatre condamnés d’hier. Elle leur est sympathique: elle est avec eux.
C’est un fait: nous le constatons. C’est notre droit.
Lorsqu’on croit à autre chose qu’aux résultats matériels, lorsqu’on caresse un autre idéal que l’instinct de la conservation personnelle, c’est la compensation de bien des maux qu’un semblable témoignage! M. Savine est fier de le garder dans ses archives. Sans doute, il ne l’en sortira pas pour l’opposer aux insulteurs à gage dont les injures de commande échappent aux réfutations; mais il peut le montrer aux âmes trop charitables dont la pitié quelque peu ironique semble chanter ses funérailles.
Il peut avertir ces bonnes âmes, puisqu’elles paraissent l’ignorer, que, lorsqu’on a été capable de lutter jusqu’au bout pour mériter l’estime publique, lorsqu’on a tout sacrifié pour l’obtenir, c’est qu’on a l’énergie de vivre, c’est qu’on y est bien décidé; et que, lorsqu’on l’a obtenue, cette estime publique, lorsqu’on a su s’en rendre digne, peu importent la prison, les dommages-intérêts, les amendes; on a le droit d’être fier, on peut relever la tête: on a gagné le procès de Bordeaux! (Mouvement).
Mais il est un autre procès qui nous tient beaucoup plus à cœur, messieurs. Bordeaux est pour Savine une patrie d’adoption; mais enfin, ce n’est qu’une patrie d’adoption; taudis que Montpellier...
Que vous dirai-je là-dessus que vous ne sachiez déjà? N’avez-vous pas reconnu votre enfant, votre compatriote? Cette terre est la sienne, cette cité est sa cité; c’est la patrie de sa jeunesse, de ces mille choses saintes qui constituent le passé. Le passé! Tout ici lui en parle, tout le lui rappelle, jusqu’aux monuments, aux maisons, jusqu’aux pierres qui lui adressent un sourire familier comme à une vieille connaissance. Voici la rue qu’il parcourait chaque matin pour se rendre au collège!... Et dans cette enceinte, parmi cette foule qui se presse autour de lui, à peine ose-t-il lever les yeux de peur d’apercevoir la tristesse d’un parent ou d’un ami!...
Ah! lorsque, jadis, sa pensée s’envolait vers eux, c’était dans un rêve de bonheur et de quiétude dont les calmes visions le reposaient des fièvres et des luttes de l’existence parisienne! S’il avait su que le retour au pays aimé lui réservât les luttes les plus âpres et les fièvres les plus brûlantes!...
Comme je comprends son émotion, messieurs! Comme je la partage! Moi aussi, je suis un peu votre enfant; pas bien loin de votre ville se trouve le sanctuaire de mes propres souvenirs; et je sais ce que vaut le pays natal, cette petite patrie dans la grande, qui en est l’objet le plus cher, comme dans la maison paternelle se trouve toujours un coin, une chambre plus bénie que les autres, parce que, plus que les autres, elle fut le témoin intime de ce qui ne reviendra plus...
C’est ici qu’il veut qu’on le défende! Eh bien! qu’il se rassure; je le défendrai, et victorieusement, j’en suis sûr, car je le défendrai avec ce qu’il y a de mieux, de plus puissant dans mon être, avec mon cœur! Et je le laverai enfin, une fois pour toutes, quel que soit le résultat de vos délibérations, de ce reproche outrageant d’avoir, par un calcul misérable et vil, spéculé sur une curiosité malsaine; de ce reproche qui jure d’une si étrange manière avec sa conduite, ses aspirations, ses instincts; de ce reproche dont, à Bordeaux, l’équité de l’opinion a déjà fait justice, dont elle fera justice à Montpellier; de ce reproche, le dernier qu’on lui eût jeté à la face, s’il subsistait une ombre de justice au milieu des passions politiques, car il est démenti avec trop de vigueur et d’éclat par tout ce qui fait l’essence de sa droite et loyale nature.
Un spéculateur, Savine?... Mais ceux qui le disent ne le croient pas, ou, s’ils le croient, ils n’ont pas lu le dossier! Il suffit d’y voir la manière dont Savine ouvre à Peyron sa bourse, pour être édifié sur le mobile qui l’a conduit. Un spéculateur, ou simplement un commerçant qui ne suppute que le profit d’une entreprise, avance-t-il de l’argent à un étranger sans la moindre garantie? Il exige une signature, il garde au moins un reçu! Ici rien de semblable: Peyron emporte l’argent de Savine, et Savine ne demande rien à Peyron. Voilà un spéculateur bien confiant! Sa conduite m’étonne: je croyais la confiance fille de l’enthousiasme et non de la spéculation. Quel étourdi que Savine, si ce crédit inusité s’adresse à un client vulgaire, au lieu de s’adresser à un homme, hélas! inconnu de lui, en la mission duquel, alors, il avait foi!
Continuons l’histoire. Le livre est édité: belle occasion pour un spéculateur de gagner une somme assez ronde... en le retirant de la circulation!
En doutez-vous? Écoutez ce récit; il n’a point été fabriqué pour les besoins de la cause, car je l’emprunte au numéro d’un journal paru le 20 novembre dernier:
Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés en faveur d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre de cette oreille. Comme, en somme, _l’Union républicaine est le groupe le plus atteint_, pourquoi le ministère s’emploierait-il à tâcher de le sauver du discrédit qu’il mérite? L’existence des opportunistes est-elle bien nécessaire à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de M. Rouvier? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés au diable et n’a pas voulu permettre qu’on touchât au libelle.
_Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de l’éditeur Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur distingué, originaire de Montpellier._ Très versé dans la littérature espagnole, écrivain plein de verve, il aurait pu faire son chemin dans la carrière littéraire, si une circonstance inopinée ne l’avait contraint de prendre la direction d’une maison de librairie. Savine avait placé des fonds considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour sauver ses capitaux, il se substitua au libraire et prit le gouvernail en mains.
_Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener à composition; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers ont complètement échoué._
Est-ce assez joli, cette ambassade qui se rend auprès de l’éditeur pour _l’amener à composition_? Est-ce assez _opportuniste_? Je comprends la tentative: c’est beau de faire éclater en public son innocence; mais comme l’innocence de l’opportunisme n’éclate pas toujours--plusieurs verdicts tendent à le démontrer--il est toujours plus sûr, avant d’aller trouver l’adversaire, d’essayer un argument qui, pour être moins juridique, n’en est que plus décisif. Tout porte à croire que, dans l’espèce, les _ambassadeurs_ l’exposèrent avec une grande force, surtout ceux--c’est-à-dire presque tous--qui, malgré son échec, ont estimé plus raisonnable de ne pas subir les risques d’un autre genre de dialectique... (Rires). Mais quel refus maladroit que celui de Savine, et comme la spéculation est parfois mal inspirée!
Je ne parle pas de ce calcul impardonnable qui consiste à cesser la vente, dès que l’ouvrage devient suspect, et même à dépenser des fonds pour racheter les exemplaires vendus: jamais rapacité ne fut plus inintelligente!
J’arrive immédiatement à la plus lamentable affaire de notre spéculateur; vous allez voir que, s’il s’est flatté de mériter cette épithète, il s’est mépris d’une étrange manière sur ses aptitudes et sur sa vocation.
Les opportunistes lui avaient pardonné la défaite de leur ambassade. Ces braves gens n’ont pas de rancune: ceux qui ont assisté aux débats de Bordeaux leur rendent pleine justice à cet égard. Ils ont été on ne peut plus aimables pour M. Savine; et cette amabilité a duré jusqu’après la lecture de ses pièces et l’audition de ses témoins. Ah! par exemple, les témoins et les pièces, on a trouvé que c’était de trop... (Rires) et, pour lui donner des regrets, on lui a dit naïvement que s’il n’avait pas tenté la preuve, on lui en aurait bien moins voulu d’avoir articulé les faits... Figurez-vous que M. Savine a eu l’audace de ne rien regretter! Pour le coup, l’opportunisme n’y a plus rien compris; depuis, Savine, l’inquiète: ces oiseaux rares sont toujours dangereux!... On lui tend la perche; il la repousse: voilà un geste qu’on n’oublie pas! Vit-on jamais un noyé si difficile? On fera tout au monde pour châtier son tranquille mépris, et, si on lui jette à la face avec tant de rage cette odieuse épithète de spéculateur, c’est justement pour le punir de ne l’avoir point méritée. On aimait mieux un libraire cupide qu’un libraire convaincu; on aime toujours mieux la passion qu’on partage, et la passion opportuniste n’est pas la conviction. Que n’a-t-il observé le silence? Il a préféré, ce courageux de malheur, la peine du courage au prix de la lâcheté; il a pensé qu’il devait au public les raisons de sa conduite; et sans insolence, comme sans faiblesse, dans la limite de son droit, il est un fait, tout au moins, dont il a fourni la preuve, c’est que dans cette pénible aventure, fort indigne de lui, je me plais à le reconnaître, et qui l’a, un instant, détourné de sa vraie voie, il garde la consolation de n’avoir obéi qu’aux ardeurs de sa croyance. Cette preuve lui coûte trois mois de prison, une trentaine de mille francs, et une brèche peut-être irréparable au patrimoine de sa famille. Ses adversaires n’imaginaient pas qu’un homme pût payer si cher une pareille satisfaction.
Sans doute, s’il eût partagé leurs principes, ou plutôt leur manque de principes, il eût opéré, avant tout, le sauvetage de la caisse, et, rougissant mais absous, il aurait dit au sortir de l’audience: «Tout est sauvé, _fors l’honneur_.» Il n’a pas voulu déformer l’antique adage. Il est de ceux qui ont encore la faiblesse d’estimer une bonne opinion de soi-même le plus précieux capital; et il juge que l’argent et la liberté sont deux biens précieux, moins précieux pourtant que l’honneur, parce que la liberté et l’argent ne rendent pas l’honneur perdu, tandis que, lorsque l’honneur reste, et que la jeunesse reste aussi, ces deux trésors suffisent, Dieu aidant, à reconquérir tous les autres!
C’est pourquoi il redoute les succès qui déshonorent et à ces victoires malsaines préfère, selon la belle expression de Montaigne, «les défaites triomphantes à l’envie des victoires».
Voilà Savine. Ne le calomniez pas: c’est la justice qu’il vous demande. Frappez-le, mais frappez-le pour ce qu’il est, frappez-le comme on frappe un soldat. Repoussez dans la fange d’où il n’aurait jamais dû sortir l’ignoble outrage qui dégraderait vos bouches.
Savine n’est point un spéculateur: Savine est un lutteur!... Hélas! cette dernière qualification, qu’il mérite, explique mieux que l’autre la haine qui le poursuit: spéculateur, on le dédaignerait, et le dédain est clément; lutteur, on le redoute, et la crainte est inexorable. C’est du moins ce qu’insinuent les gens mal intentionnés. Prenez garde, Monsieur le Procureur général: ceux à qui la robe ne donne pas comme à moi le précieux privilège de vous défendre contre tout soupçon et d’entourer votre caractère d’un inviolable respect, ceux-là répandent des bruits fâcheux qui troublent profondément les âmes simples; ils vont disant partout que si Savine est en butte à de telles rigueurs, c’est moins à cause de _Mes Dossiers_ qu’à cause d’un autre livre infiniment plus redoutable et beaucoup plus respecté, et que cet autre livre, rude alerte pour un si grand nombre de tarés de la vie politique et sociale, est le secret de l’acharnement qui tourne en aggravations les circonstances dans lesquelles, pour un accusé ordinaire, les magistrats se feraient un impérieux devoir de trouver une atténuation. (Vif mouvement dans la salle. Très bien! très bien!)
M. LE PRÉSIDENT.--J’interdis d’une manière absolue toute marque d’approbation. Je ferais évacuer la salle et prendrais les mesures les plus sévères si de pareilles manifestations se produisaient de nouveau.
Me DE SAINT-AUBAN.--Je sais bien, moi, que lorsque vous requériez avec tant de violence contre les _Dossiers_ de M. Gilly, vous ne pensiez pas en vous-même à la _Fin d’un Monde_ de M. Drumont. Je connais trop votre justice; je la sais franche et loyale: quand elle attaque, c’est en face; elle aurait honte de s’embusquer, comme un bandit corse, derrière le buisson de la route pour attendre que le justiciable passe et le frapper traîtreusement par derrière une fois qu’il a passé. Si vous visiez la _Fin d’un Monde_, cette œuvre de polémique superbe, c’est à côté de M. Drumont et non de M. Gilly, qu’il fallait faire asseoir M. Savine. La compagnie eût été meilleure, et tous auraient gagné au change, M. Savine d’abord, et aussi le public qui, au lieu d’assister à de tristes reculades, aurait pu contempler, dans l’ardeur d’un beau combat, ce que valent les vrais soldats de l’Idée!... (Mouvement). Non, je veux le croire, vous n’avez pas isolé Savine, n’osant attaquer Drumont, comme on coupe un corps d’armée, n’osant affronter l’armée entière! En tous cas, des deux vengeances que l’on complotait contre lui, la ruine et le déshonneur, la première seule peut l’atteindre, il est au-dessus de l’autre. Ruiné, c’est possible; déshonoré, jamais! Son caractère et sa vie sont là qui défient la haine; à cet égard, il est bien tranquille; et n’étaient ses petits enfants, n’était sa jeune femme, n’était sa pauvre vieille mère qui, là-bas, suit, anxieuse, les péripéties de ces drames...
M. SALIS.--Moi aussi, j’ai une vieille mère!
M. LE PRÉSIDENT.--N’interrompez pas, Monsieur Salis.
M. SALIS.--C’est juste. Je prie le défenseur de m’excuser.
Me DE SAINT-AUBAN.--Oh! de grand cœur, Monsieur Salis; car moi aussi, j’ai une mère; je sais, par conséquent, ce qu’est cet être béni; voilà pourquoi, hier, quand vous parliez de la vôtre, quand vous invoquiez son image, ses angoisses et ses tourments, mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine, j’oubliais notre lutte d’une heure et, si je n’eusse écouté que l’élan de ma sympathie, je me serais levé pour aller vous serrer la main. Oui, vous avez souffert dans vos affections les plus chères!... Mais la réparation est venue, la réparation suprême, celle qu’aucun verdict ne vous aurait donnée... M. Savine vous l’apporte! Il proclame qu’il ne vous soupçonne pas, qu’il ne s’est jamais cru le droit de vous soupçonner! Aveu sincère, franc et loyal comme la bouche qui le fait, plus précieux que des excuses et plus efficace qu’un arrêt, car il vaut mieux pour un homme public n’avoir pas été soupçonné que d’assumer la tâche ingrate de se laver du soupçon! Et maintenant la douleur d’autrui ajoute-t-elle quelque chose à votre justification? Quand vous vous êtes cru accusé, vous avez trouvé de beaux accents pour vous défendre, et mon émotion vous a écouté avec respect. Aujourd’hui, c’est un autre accusé qui me charge de le défendre; j’invoque à mon tour les images que vous avez invoquées: sont-elles moins respectables et moins saintes sur mes lèvres?
Mon cœur vous a rendu justice; je demande justice au vôtre. Par tout ce qu’il y a chez vous d’élevé et de noble, par le souvenir béni qui vous accompagnait dans cette enceinte, je vous en prie, je vous en conjure, écoutez-moi, Monsieur Salis! (Vive émotion).
Ma défense, je vous disais, messieurs, que le passé de M. Savine me la fournissait tout entière.
Des témoins oculaires, maîtres ou compagnons de ce passé, ne l’ont-ils pas rappelé hier en termes inoubliables?
Il vous appartient, n’en déplaise à l’étrange rapport dont l’imagination vagabonde est allée, je ne sais pourquoi, chercher votre compatriote en Amérique! Il est vrai qu’auparavant les journaux officieux en avaient fait un _Moscovite_. (Rires). De la Russie aux États-Unis il n’y a qu’un pas pour les mouchards! N’importe? La police est parfois mal informée! M. Constans n’a pas remplacé M. le policier d’Alavène!... (Hilarité). Notre rapport convient, d’ailleurs, que, «les renseignements recueillis sur la conduite et la moralité de M. Savine ne lui sont pas défavorables»... Je le remercie infiniment...
Laissons là ce papier et jetons un coup d’œil sur la carrière que l’on n’arrive pas à salir.
Savine est né à Aigues-Mortes le 20 avril 1859. Sa famille paternelle est originaire du Dauphiné, sa famille maternelle du département du Gard. Son grand-père paternel fut magistrat à Embrun; et son grand-père maternel était officier supérieur. Quant à son père, il exerçait les fonctions de fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général à Nîmes. Voilà des origines bien françaises, n’est-il pas vrai? Plût au ciel qu’ils pussent en revendiquer de pareilles, ces Français de la dernière heure, hier Anglais, Suisses, Italiens, Allemands, qui ne demandent à leur nouveau pays qu’une large part de ses richesses, et dans notre milieu national conservent une âme étrangère, comme les affranchis de l’ancienne Rome gardaient un cœur d’esclave au sein de la Cité! Ils devraient être modestes, ces bâtards de la Patrie! Ils devraient éviter surtout de mettre sur le tapis la question des actes de naissance! Et pourtant l’on en rencontrerait plus d’un parmi les bonnes gens qui passent leur temps à se plaindre de la calomnie au perfectionnement de laquelle ils ont consacré de si merveilleuses aptitudes et qu’ils ont élevée dans l’État de leurs rêves à la hauteur d’une institution! C’est eux, sans doute, qui s’avisèrent d’imaginer que Savine était Russe! Certes, cette qualification ne l’irrite ni ne l’humilie: étant Français, Savine aime les Russes; et c’est Russe qu’il voudrait être, s’il n’était Français. Mais, dans le cerveau de ses calomniateurs, cette qualification n’était qu’un acheminement vers celle de nihiliste... et--qui oserait le croire?--vers celle de _juif_! Oui, on l’a traité de juif, lui, Savine, ici présent! (Hilarité). S’il avait été juif, il aurait bien pu être nihiliste; car il y a parmi les nihilistes énormément de juifs. Personne n’ignore que, tout comme la franc-maçonnerie, le nihilisme est un produit sémitique; ce sont les Sémites qui l’ont organisé et qui l’exploitent; par contre, ce sont rarement eux qui se font pendre: cela ne rentre plus dans leurs aptitudes!...
L’ingénieuse invention des reptiles opportunistes avait un autre but: Russe, Savine devenait du même coup étranger et passible de la loi d’expulsion. Savourez cet entrefilet; je l’emprunte à un journal prussien, fidèle allié, en ce cas comme en plusieurs autres, de quelques-uns de nos adversaires, mais en revanche fort monté contre Savine, depuis qu’il a mis au jour un livre sur l’espionnage, très désagréable à M. de Bismarck que l’on sait peu enclin à ce sujet:
Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait ainsi le complice des turpitudes et des ignominies de Gilly, on ne se douterait pas que c’est un nihiliste russe réfugié à Paris et qui se montre de cette façon reconnaissant de l’hospitalité que la France lui accorde. Il faut espérer que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard de ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra ailleurs exercer son petit commerce.
C’est «sale _bedit_ gommerce» qu’aurait dû écrire la feuille: sa plume oublie-t-elle l’accent du terroir?
Ce qui donnait du poids à l’information, c’est qu’elle paraissait simultanément dans une foule de journaux à qui l’_Agence Havas_ l’avait communiquée. Or, nous connaissons tous les hautes attaches de l’officieuse agence; n’y entre pas qui veut; par exemple, si je sollicite la faveur d’y insérer cette plaidoirie, je doute que j’obtienne une réponse enthousiaste... (Hilarité générale).
C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine. Et voilà, messieurs, les procédés et les armes de ceux qui, pour se servir des termes de leur congénère prussien, crient si fort contre les _turpitudes_ et les _ignominies_ de M. Numa Gilly!... Passons.
Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère vinrent s’établir à Montpellier où ils acquirent, route de Castelnau, la villa qui porte encore aujourd’hui le nom de _Villa Savine_. L’enfant fut mis au collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais le faire, les souvenirs qu’y ont laissés son intelligence, sa conduite et ses succès. Il était l’espoir de ses maîtres; et ses maîtres s’appelaient Marion-Werner, Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que celles qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat. Il semble que Boucherie lui ait communiqué son goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les langues romanes; car, digne élève d’un tel professeur, il mérita plus tard de compter parmi les membres de la société vouée au culte de ces langues. Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue dans le bronze les traits de Boucherie, et vous savez qu’il est dû au ciseau distingué de M. Léopold Savine, frère de notre romanisant. Double et touchant hommage que le sculpteur semble avoir voulu rendre à votre illustration universitaire et à ses affections de famille, en célébrant un homme qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un frère aimé!
Savine prit part à l’organisation de ces _Fêtes Latines_ qui réunirent, en 1879, si je ne me trompe, les Catalans et les Roumains et qui avaient pour objet de louer la littérature et le génie méridionaux. Le souffle de cette renaissance charmante dont les effets, je l’espère, se feront longtemps sentir anima son talent et décida de sa vocation littéraire. Les circonstances l’éloignent de vous, mais son âme vous reste: la nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il emporte un de ces chauds rayons qui dorent le cerveau et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut, comme on dit ici, sous les longues pluies fines de nos hivers parisiens, il cultive le sentiment et l’amour de cette lumière magique dont les reflets transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes qu’ils grandissent comme des chênes jusqu’aux rocailles que Tarascon voit hautes comme le Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion, les audaces brûlantes et les rimes ensoleillées des félibres, vos poètes, ces troubadours perdus au milieu de nos modernités. Avec quel zèle il les traduit et les commente! Son temps, sa peine, il ne leur marchande rien. On lui doit de précieuses découvertes et des œuvres qui méritent l’attention. Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un éminent écrivain, témoin de sa valeur artistique aussi bien que de sa dignité morale, vantait hier à cette barre sa traduction de l’_Atlantide_, le poème de Verdaguer?
Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune compatriote dans votre littérature nationale. Voilà les services qu’il lui rend et les récompenses qu’il en reçoit. Il l’aime et la fait aimer; en retour, elle lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont il n’a pas à se plaindre. Les auteurs les plus répandus, les rois de l’École moderne le félicitent et le remercient de ses vulgarisations fécondes et des utiles voyages que sa plume leur permet de faire à travers les pays inconnus. Voici en quels termes l’homme peut-être le plus édité de la terre lui exprime sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir la connaissance de Mme Pardo Bazan, la George Sand espagnole--George Sand par le style, mais non par les idées--dont la souplesse jointe à l’audace féminine entreprend de concilier la tradition catholique et l’idéal contemporain:
Médan, 21 juin 1886.
Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez songé à m’envoyer votre traduction du livre si intéressant de madame Pardo Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte espagnol, sans tout le comprendre, et je viens de le lire, très frappé de la largeur de l’étude et de la pénétration critique. C’est certainement un des meilleurs morceaux qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire contemporain. Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. Je lui suis surtout très reconnaissant de la page qu’elle a écrite sur le roman anglais. Cela est net et juste.
Bien cordialement à vous.
Émile Zola.
Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine; tel était le courant qui l’entraînait; tels étaient ses travaux et ses préoccupations. Devenu éditeur par suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie une âme de poète. Que de réputations naissantes lui doivent le jour! Nul peut-être n’a mieux que lui encouragé et soutenu les jeunes contre l’impitoyable franc-maçonnerie des vieux!... Comment cet artiste, comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de Mistral et de Verdaguer a-t-il quitté tout à coup la calme et sereine patrie de ces adorateurs du rêve pour se mêler à nos réalités sombres et descendre dans une arène où les défaites sont si brutales et les triomphes eux-mêmes si amers?
Pourquoi? Sans quitter cette ville, demandez-le au maître vénéré dont le souvenir, tout à l’heure, témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner avait surnommé Savine enfant: le _petit moraliste_. L’enfant a grandi... et le moraliste aussi. Dangereuse faculté, messieurs, car elle observe; et, à notre époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez un instant les _Dossiers_ de M. Numa Gilly, oubliez la valeur intrinsèque de l’ouvrage; il a un vice originel dont rien ne le relèvera: il est mal fait! Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et rend, par le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs, un signalé service à la cause de ceux qu’il combat. Tel est, en effet, le pouvoir souverain de la forme, qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs de la vérité, et que, malheureuse, elle donne à la vérité les apparences du mensonge. «L’habit ne fait pas le moine», a-t-on coutume de dire; mais on ajoute aussitôt: «Il l’arrange joliment!» De même la phrase ne fait pas l’idée; mais que devient l’idée sans le secours de la phrase? Oubliez donc une minute ce livre grossier, maladroit, informe, auquel les tarés devraient rendre grâce pour tout le bien qu’il leur fait; mais convenez, pour être justes, qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui si manifestes, trompèrent singulièrement l’attention, non seulement de M. Savine, mais du public tout entier. Pourquoi?--Pourquoi? Parce qu’il semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission providentielle et assouvir l’universel besoin de vengeance. Peu importait le style, si la tâche était accomplie! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes qu’on n’y ait entendu l’écho des applaudissements qui saluèrent le _justicier_; sa gloire ne resta pas locale: des quatre coins de la France on l’approuve, on l’encourage; ses collègues lui crient: «Bravo! Continuez! Sus aux flibustiers politiques!»
Le flibustier politique! tel était, tel est encore, hélas! l’ennemi de la Patrie! Le méconnaître est inutile, messieurs: les négations n’arrangent rien. Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas voir et cache ses yeux sous son aile? Si j’en croyais le réquisitoire de M. le procureur général, tout serait pour le mieux dans la meilleure des républiques, et, sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait troubler le bonheur national!... Heureuse ville, si elle partage ces douces illusions! On y garde la fleur de sa virginité! Le _pot-de-vin_ y est inconnu, et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend même pas le langage de l’improbité! Quelle innocence primitive! J’admire cette fraîcheur d’idées et de sentiments: elle me prouve une chose, c’est que M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que peu de place au _Journal officiel_. Je l’en félicite. Le _Journal officiel_ n’est point une publication éditée par M. Savine. (Hilarité)... Il n’en constitue pas moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité du cœur; on y trouve parfois le mot _pot-de-vin_ défini et... démontré par le genre de preuve le plus indiscutable, l’aveu (hilarité)... et, quand ces grands diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et qu’on nomme les historiens, voudront écrire les annales des corruptions inouïes de ce régime, ils n’auront qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques pour y récolter la plus abondante moisson!... Les dossiers de M. Gilly seront du superflu!
Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir leurs volumes. Mais que dire de ce qui ne s’y étale pas? Que dire des pièces cachées...
M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis tolérer que le défenseur parle de pièces cachées. Il faut qu’il s’explique.
Me DE SAINT-AUBAN.--Volontiers, Monsieur le Président; je ne vise en aucune manière les pièces du dossier Salis, je pense à d’autres dossiers, à des dossiers parlementaires que des soins intéressés préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils verront le jour, causeront de fameuses surprises aux enragés panégyristes des vertus de notre temps.
M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis vous laisser continuer sur ce ton-là.
Me DE SAINT-AUBAN.--Et quel ton faut-il que je prenne? Si vous m’arrêtez alors que, par tact et pour ne pas envenimer le débat, je tais les noms des personnes, quelle sera votre attitude, lorsque je les citerai?
Les faits matériels n’appartiennent-ils pas à tout le monde, et n’est-ce pas un fait matériel que ce rapport parlementaire que l’on dissimule au pays parce qu’il renferme les résultats de l’enquête Wilson et que ces résultats, tout atrophiés qu’ils doivent être par un mauvais vouloir systématique, suffiraient peut-être à découvrir des choses inattendues? N’est-ce pas un fait matériel que ces scandales effroyables qui ont ouvert violemment les fenêtres de l’Élysée, qui en ont enfoncé les portes et en ont chassé l’habitant au milieu des fureurs populaires? N’est-ce pas un fait matériel que cette rentrée à la Chambre de M. Wilson, et cette foudroyante réplique de M. Andrieux, qui lui serrait la main, aux murmures de ses collègues: «Je n’aime pas les lâches!», commentée le lendemain par deux articles dont la moralité peut se résumer ainsi: «Il vaut mieux serrer la main en plein jour à M. Wilson que d’aller le soir en cachette, quand personne ne vous regarde, se pendre à la sonnette de son appartement.» Et ils étaient nombreux, ceux qui allaient, ceux qui vont peut-être encore se pendre à cette sonnette! Autrefois, ils quémandaient les honneurs; aujourd’hui, ils quémandent le silence, et leur peur, quoique rougissante, adule encore cette grandeur tombée, cet homme, pas plus coupable que d’autres, peut-être moins coupable que beaucoup d’autres, et dont le sentiment du péril, plutôt que l’idée de justice, a fait le bouc émissaire chargé de tous les péchés d’Israël! Ce qu’ils redoutent encore, l’épée de Damoclès éternellement suspendue sur leurs têtes, c’est la collection des 22.000 dossiers où, plus tard, on lira peut-être le sinistre catalogue de leurs cupidités et de leurs appétits. Ah! si nous autres, les francs, les sincères, nous avons perdu le respect, c’est que le respect devenait un mensonge. Quand on assiste au spectacle de ces turpitudes...
M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis laisser passer le mot turpitude.
Me DE SAINT-AUBAN.--C’est pourtant le seul mot qui peigne la situation! Croyez-moi, Monsieur le Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne faut pas laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on raconte; ce sont les turpitudes que l’on commet. Permettez-moi de remplir mon devoir... je n’ai pas épuisé mon droit! La défense a trouvé ailleurs une attention plus tolérante: les magistrats comprenaient jusqu’ici que la vérité ne peut être l’ennemie de la justice et qu’étouffer par la force la révélation des scandales, c’est confirmer leur existence de la plus éclatante façon! (Mouvement prolongé).
Ah! si la preuve n’était pas permise, et si l’_Officiel_ n’existait pas, ce n’est point quatre procès, c’est peut-être cinquante que nous aurions sur les bras. Car il y a ceci de singulier dans l’espèce: l’ardeur à poursuivre la diffamation semble en raison inverse de sa violence, et le pardon de l’injure en raison directe de sa gravité. Les égratignés hurlent, les écorchés ne disent rien; les premiers sont impitoyables, les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli des offenses. C’est incompréhensible! Un seul exemple: je l’emprunte à cette accusation. Dans le morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par l’auteur? M. Salis? Pas le moins du monde. M. Granet en fait tous les frais. C’est lui qui en est le héros; c’est lui qui est le principal; M. Salis n’est que l’accessoire; et un accessoire à peine visible à l’œil nu, car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici le fait en deux mots: Dans l’affaire du chemin de fer Tiaret à Mostaganem, M. Granet aurait reçu 100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne; puis, il en aurait reçu 100.000 de la Compagnie Franco-Algérienne pour dire des choses désagréables à M. Kôhn Reinach; enfin, il en aurait touché 150.000 de chacune des deux parties, et il se serait tiré d’embarras en ne disant plus rien du tout! Voilà l’économie de l’histoire: on en effacerait le nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement. Ce nom n’y est qu’un hors-d’œuvre: M. Salis n’y joue aucun rôle; il n’y figure même pas; il se borne à fournir la matière d’une hypothèse: qui sait si un jour il n’imitera pas les Granet? Cela tient dans quatre lignes perdues au milieu du reste, et ces quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au jour de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle affirmation. Jamais M. Savine n’a soupçonné M. Salis: il ignorait jusqu’à son existence et jamais non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner; en voici la preuve flagrante; je l’emprunte au _Petit Méridional_ dont la nuance n’effraiera pas M. le Président:
Un rédacteur du _Petit Méridional_, qui a interrogé à Nîmes plusieurs témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal le résultat de ses _interviews_:
L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme témoin est celle-ci:
L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date de 1885. Elle fut soumise deux fois aux délibérations de la Chambre, le 27 février et le 7 mai.
Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20 millions, et qu’on demandait à la Chambre de consentir à forfait, de gré à gré.
Dans l’affaire étaient intéressés deux députés.
M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit le projet, parce que deux députés y étaient intéressés et que c’était de gré à gré et non à l’adjudication que la concession était donnée. Il protestait énergiquement contre ce système et demandait qu’on portât le fer sur la plaie pour empêcher les députés de participer à des affaires financières.
Telle a été la conduite de M. Salis; c’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.
Entendez-vous, messieurs? _C’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé._ Alors, la pensée de M. Gilly était claire pour tous: à ses yeux, M. Salis jouait le rôle d’un témoin; il n’était pas l’accusé: l’accusé, c’était M. Granet. Étrange aventure! C’est M. Granet que vise le peloton d’exécution; c’est lui qui reçoit la décharge en pleine poitrine; il est criblé de balles... Et M. Granet ne dit rien!... L’a-t-on tué sur le coup?... ou bien fait-il le mort? Ce qui est sûr, c’est qu’il garde un silence de trépassé!... Quant à M. Salis, à peine a-t-il reçu quelques grains de plomb minuscules... Et il mène un tapage d’enfer!... Je sais bien que l’acuité des blessures ne se mesure pas à leur gravité et que les plus inoffensives sont parfois les plus douloureuses; le point le plus sensible est peut-être l’épiderme, et un coup d’épingle fait plus souffrir qu’un coup de poignard. Encore convient-il, en cour d’assises, de ne pas confondre un poignard avec une épingle et une égratignure avec un assassinat! Qu’on ait voulu attenter à la vie de M. Salis, le contraire est certain; qu’on y ait attenté sans le vouloir, ce n’est pas vrai davantage; non seulement il n’y a pas eu d’homicide prémédité, mais il n’y a même pas d’homicide par imprudence; c’est tout au plus une piqûre involontaire et nos déclarations loyales doivent l’avoir cicatrisée.
Le motif de cette piqûre? Demandez-le à d’Alavène, le rédacteur du morceau. Ce morceau est un rapport de police adressé, sous forme de note confidentielle, au ministre de l’intérieur. Voilà comme un rapport de police devient une diffamation! Ovide n’a pas songé à cette métamorphose. Fragilité des choses humaines! On aurait pu faire un témoin de M. d’Alavène... On aurait même pu en faire autre chose! L’équité n’en eût pas souffert et la logique y eût gagné. On y a songé un instant; et puis on y a renoncé sur les vives instances de M. le Garde des sceaux. M. le Garde des sceaux ne tenait pas à d’Alavène; il s’y est pris à deux fois pour en informer le parquet! La traversée serait coûteuse, dit-il dans une de ses lettres.
Je suis enchanté de voir les ministres entrer dans la voie des économies; mais je regrette qu’ils commencent par économiser les frais de voyage de d’Alavène. Ce voyage eût été instructif pour le pauvre peuple; et, quand il s’agit de l’instruction populaire, la République ne lésine point... Le monde officiel boude-t-il contre d’Alavène? Le monde officiel a tort, il oublie qu’autrefois d’Alavène a fait partie du monde officiel. Entendons-nous; en politique comme dans la société, il y a le monde et le demi-monde: d’Alavène appartenait au demi-monde officiel. C’est alors, qu’avec sa particule, il gagnait d’honnêtes appointements sur lesquels il aurait pu mettre de côté une assez jolie retraite, si des artistes de cette marque daignaient mettre de côté. C’est alors aussi que sa plume inquisitoriale traçait ces fameuses notes pour l’éducation et les délices du ministre de l’intérieur.
C’était un rude limier que le seigneur d’Alavène! Que de fonctionnaires, grands et petits, tremblèrent sous son œil scrutateur! Quand on a l’oreille d’un ministre, on jouit d’un profond respect... Mais voilà qu’un beau jour cette douce union fut rompue; M. d’Alavène, à son tour, connut les amertumes de la destitution; mais, comme souvenir de sa vie publique si féconde et si bien remplie, il remporta les décalques de ses _notes_. C’est un de ces décalques qui fait l’objet du procès actuel. Le ministre se croyait possesseur de l’unique exemplaire; furieux de partager son trésor avec l’inventeur, il mit aux trousses de ce dernier de fort habiles gens dont la finesse, à laquelle je rends hommage, trompa la vigilance du favori disgracié. Dépouillé d’une partie de son bien, d’Alavène désabusé mit un bras de mer entre lui et les ministères... Sans doute, la traversée aura gâté ses documents!... O grandeur et décadence d’un rapport de police! Quand le mouchard l’apporte, le ministre s’en délecte; quand le mouchard l’emporte, le ministre court après: et quand le mouchard le rapporte, le ministre le renie!... (Hilarité). Que M. d’Alavène se console; tout ici-bas a son heure: il en est des _notes_ historiques comme du vin; elles se bonifient en vieillissant! Dans quelque cinquante ans, lorsque les siennes auront fait un bon stage dans le carton poudreux d’une bibliothèque nationale, un vénérable archiviste national sorti de l’École des Chartes, non moins poudreux que son carton, déchiffrera, à travers ses lunettes professionnelles, leurs caractères jaunis, et le Taine de l’époque, à cheval sur le document, en fera les pièces justificatives de certain chapitre où il habillera de la belle façon ses arrière-petits neveux. (Hilarité).--Ce n’est pas, j’ose croire, le nom de M. Salis qui lui tirera l’œil dans la _note_ nº 12: et, pour s’expliquer la malencontreuse hypothèse dont ce nom fut la victime, peut-être songera-t-il que M. Salis n’était pas un mignon de l’opportunisme qui en 1883, si j’ai bonne mémoire, lui refusa une voie ferrée pour le département de l’Hérault, et que M. d’Alavène, pour faire un brin de cour à son maître, dut saisir avec joie l’occasion d’en flatter les rancunes en glissant un trait venimeux parmi ses révélations. On peut aussi proposer un autre système et dire que le discours sanglant prononcé par M. Salis à propos de la Banque Franco-Algérienne n’a pu sembler l’œuvre exclusive de la probité indignée à des gens qui n’ont guère coutume de puiser à cette source la cause de leurs indignations. Il est plus terrible que les dossiers de M. Gilly, ce discours, et pour nous, les auditeurs de la seconde édition qu’en a faite l’orateur à cette barre, le doute est impossible: Dieu nous garde de commettre cette faute abominable qui consiste à expliquer par un mobile honteux ce qui paraît le résultat d’un noble sentiment!
Oui, elle est bien le cri de la conviction irritée, cette prose vengeresse, qui fouette au visage les tripoteurs parlementaires et leur imprime des stigmates que rien n’effacera:
«Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels: cela fatigue et la Chambre et le pays, et cela peut compromettre l’avenir de la République.»
_Les députés abusent de leur mandat; ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels_: voilà ce qu’on dit _à chaque instant_; voilà ce qu’on disait déjà en 1884, car c’est le 27 janvier 1885 que M. Salis se faisait, à la tribune, l’écho de nos malaises et de nos mépris. Et, un mois plus tard, à la même tribune, il apportait de ses paroles un commentaire qui restera comme un des plus significatifs et plus lumineux documents de ce régime. Le voici; il émane d’un républicain sincère; tous les réquisitoires seraient faibles à côté de lui:
M. SALIS.--Il est temps de ramener la discussion à son point de départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la Bourse.
Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse; ce que je sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre française accepte une convention aussi _monstrueuse_. (Mouvements divers).
Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé la remise de la discussion: il y avait eu une assignation dirigée contre deux de nos collègues pour avoir à répondre devant le tribunal de commerce de certains faits de malversations, de concussion.
Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction aux demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la Chambre en cour d’appel chargée de réformer la décision du tribunal de commerce, mais je dois constater que, dans la décision des juges consulaires, nous ne relevons pas l’exagération que nous avions signalée et qui résultait de l’aggravation des frais d’études.
Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse, ni M. Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans l’affaire; mais il me semble que, lorsqu’on discute de telles opérations, il doit toujours rester au bout des doigts quelque chose de la boue dont elles sont faites. (Exclamations).
Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté par M. Granet, et j’arrive au fond de la question.
Le gouvernement demande à la Chambre une garantie d’intérêts pour un chemin de fer de Mostaganem à Tiaret, et, dans cette demande, j’ai pu constater qu’on avait bouleversé toutes les règles établies en pareille matière, et que si l’on admettait les principes établis par le gouvernement, il pourrait nous en coûter singulièrement cher.
J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les récriminations et les insinuations auxquelles on s’est livré.
Le premier de ces points est relatif à une erreur grave du rapport de M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement kilométrique: le rapport le fixe à 13.500 francs au lieu de 8.800 francs, chiffre qui a été officiellement constaté.
Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000 francs par kilomètre.
M. RAYNAL, _ministre des travaux publics_.--Je demande la parole.
M. SALIS.--Mais il y a autre chose: je fais appel ici, tout particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de cette Chambre: on a innové, en matière de chemins de fer, en admettant qu’on pouvait constituer des obligations de priorité sans que le gage fût absolument déterminé et le chemin de fer construit.
Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué, sans nantissement et sans gage, des obligations privilégiées qui ne seront privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur les recettes nettes de la Compagnie. Et cela s’est fait _subrepticement, d’une façon obscure, cachée_: il n’en est question ni dans l’exposé des motifs, ni dans le projet primitif; cela n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on nous a distribué, dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se joindre au dossier et qui est le renversement absolu des règles et des lois commerciales.
Cet article est ainsi conçu:
«La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article 3 de la convention susvisée et les produits nets de l’exploitation du chemin de fer concédé seront affectés, comme gage spécial et par privilège, au payement des intérêts et à l’amortissement des obligations émises en vertu de l’article 5 de la convention et de l’article 3 de la présente loi.
«Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est mise en adjudication, par application des articles 39 et 40 du cahier des charges, le prix de rachat ou de l’adjudication sera affecté, comme gage spécial et par privilège, suivant les cas, au service des intérêts et de l’amortissement ou au remboursement des obligations garanties.»
Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice, lancé d’une façon obscure dans la discussion, pût amener le bouleversement complet de la loi. (Mouvements divers).
Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent savoir que la création d’obligations de priorité établies, comme le veulent M. le ministre des travaux publics et la commission, est le renversement du code commercial et de la loi.
Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires: celui qui, confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée, ne fera pas attention que cette obligation ne sera privilégiée que dans quatre ou cinq ans, et ne sera payée que sur les recettes nettes. De telle sorte que, si la faillite intervient et que le syndic la fasse remonter au jour où les obligations auront été prises, les obligataires qui auraient cru que votre vote engageait le Gouvernement, la Chambre, l’État, seraient de simples chirographaires et tomberaient dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de l’argent dépensé par eux. C’est là une innovation _monstrueuse_. (Mouvements divers).
_Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de nos collègues une idée préconçue consistant à croire que tout était pour le mieux dans la meilleure des compagnies possibles_, et je dis qu’au point de vue de la loi, du droit commercial, la Chambre ne peut pas admettre comme privilégiées des obligations qui ne le sont pas.
Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les wagons, le matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la compagnie, tout cela ne rentrerait pas dans l’actif privilégié, et le créancier chirographaire n’aurait aucun recours, aucune garantie contre la compagnie franco-algérienne.
J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette question qui touche de très près le droit, et qu’aucun des arguments que pourraient fournir les conseils de la compagnie ou d’autres jurisconsultes, ne peut nous faire échapper aux prescriptions du code de commerce.
Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout ce qu’on voulait: on édictait une loi parce que cette loi plaisait et qu’il y avait un intérêt en jeu; mais nous, nous ne pouvons pas, sans bouleverser les principes du droit et ébranler les bases du Code, _modifier la loi dans un intérêt personnel, pour un expédient isolé_. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche).--C’est pourquoi j’appelle votre attention, _je fais même appel à votre conscience_, sur un point très délicat que voici:
Dans la convention passée entre le ministre des travaux publics et la compagnie franco-algérienne, je remarque qu’on a, pour l’exécution de la ligne de Mostaganem à Tiaret, accordé à cette compagnie la concession à forfait et de _gré à gré_.
Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne sont dans une situation extrêmement fausse, tellement fausse qu’on n’a jamais vu le gouvernement donner à une compagnie financière quelconque un forfait de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins de fer. (Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche).
_Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie se trouve un de mes collègues_, qui, par sa situation personnelle d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier à demander au gouvernement et à la Chambre qu’on ne donne pas à un entrepreneur-député un forfait pour la construction d’une ligne de 20 millions. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs).
Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de fer. Tous les jours, dans nos conseils généraux, pour les lignes de 250.000 fr. ou de 20.000 fr., nous demandons l’adjudication.
Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme, la Chambre a voté l’adjudication pour la fabrication des allumettes.
Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes, alors qu’il s’agit d’une affaire de cette importance et _que nous sommes en face d’un de nos collègues entrepreneur! Cela n’est pas possible, avec ce qui se produit tous les jours dans les affaires financières, en présence des insinuations qui se répandent_: il est temps de demander qu’on fasse le chemin de fer en question d’une FAÇON HONNÊTE, dans les règles du droit, à l’adjudication, et _d’autant plus qu’il y a un député à la tête de la compagnie avec laquelle on traite!_ (Mouvements divers).
C’EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE. Je déposerai un contre-projet.
Je demande que le chemin de fer se fasse: je serais heureux que ce chemin de fer fût construit par la compagnie franco-algérienne, mais il ne suffit pas qu’il y ait à la tête de cette affaire un de nos collègues pour que je ne demande pas qu’on substitue au système du forfait le système de l’adjudication.
Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne qui compte parmi ses membres des hommes honorables jusqu’à preuve du contraire. (Bruit.)
_Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après les débats récents sur les affaires financières malheureuses_, nous avons le devoir de couper court à toutes les irrégularités et _de faire cesser les insinuations malveillantes qu’on dirige contre ceux qui font partie des sociétés financières_. Pour obtenir ce résultat, il faut revenir à la loi de respecter le principe de l’adjudication. Je suis persuadé que celui de nos collègues qui est à la tête de cette société sera le premier à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très bien! très bien! sur divers bancs).
Plus on aura confiance en la parole de M. Salis, plus on envisagera avec crainte et dégoût le péril d’une situation qui autorise de pareilles paroles!
On propose à la Chambre une _convention_ avec une compagnie financière; un député républicain la qualifie de _monstrueuse_, de contraire à toutes les règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt public pour le profit d’un intérêt personnel, celui d’un collègue entrepreneur d’affaires, enfin de _malhonnête_--ce mot qui les résume tous! Et cette convention, galeuse au dire de ce député, c’est un ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient! Mais si M. Salis a raison, que penser du ministre? Et si M. Salis a tort, sommes-nous les premiers qui soupçonnons légèrement? Notre état d’esprit actuel n’est-il pas l’effet normal, la conclusion logique et nécessaire de ce _qui se passe tous les jours_ depuis plusieurs années, de tous ces _débats récents_ qui ont ébranlé nos consciences, de ce torrent _d’insinuations malveillantes_ répandues contre une horde d’exploiteurs? Et si, en diffamant ces hommes, les accusés n’ont fait que suivre des exemples partis de si haut, est-il équitable, comme vous le demande M. le Procureur général, de les écraser sous le poids de votre justice et de ne voir dans leur conduite aucun motif d’atténuation? L’heure qui sonne convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau? L’époque que nous traversons est-elle si pure, si nette et si sereine, que l’on doive être impitoyable pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse? Ou bien, dans le désordre universel des choses, dans l’effroyable sarabande des appétits déchaînés, au milieu des caractères avilis et des consciences dégradées par une fin de siècle sans élan, sans idéal et sans Dieu, ne faut-il pas se montrer plus patient et plus doux pour un cœur jeune et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté son concours à de prétendus vengeurs, mais dont la légèreté n’est que le fruit d’un excès de confiance et d’ardeur?
Je vous le demande, messieurs; comme jadis M. Salis à ses collègues, je m’adresse à mon tour à vos consciences: je vous en conjure, embrassez d’un coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir des aveugles intéressés, n’écoutez pas les conseils de la haine, ne faites pas de M. Salis une occasion et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter vos verdicts. L’homme qui m’a fait l’honneur de me choisir pour défenseur n’a péché, s’il a péché, que par enthousiasme et par courage; ce sont là des passions qu’on peut punir avec clémence: l’exemple n’en est point contagieux. Sauvez votre enfant, l’enfant de cette ville, d’une ruine qu’on s’efforce de consommer: et, ce faisant, messieurs, vous servirez la justice, au lieu de servir des colères, et plutôt que d’agir en sectaires, vous agirez en magistrats.
LE RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE DE LA BANQUE DE FRANCE
AFFAIRE DRUMONT-BURDEAU
Cour d’assises de la Seine
Audiences des 14 et 15 Juin 1892.
Le 13 mai 1892, M. Drumont, directeur de la _Libre Parole_, publiait, à propos du projet de loi relatif au renouvellement du privilège de la Banque de France, rapporté par M. Burdeau, un article où on lit notamment ce qui suit:
«Le projet de loi sur le renouvellement du privilège de la Banque de France intéresse l’existence même du pays. Tel qu’il est, il compromet notre sécurité en mettant toutes les ressources de la France entre les mains d’un Juif de Francfort; il prive tous les travailleurs français, les petits commerçants, les ouvriers, de l’appui qu’ils devraient trouver dans un établissement national.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Quand un homme un peu encombrant n’a pas réussi à être ministre, on le dédommage en lui donnant un rapport à faire sur une question financière... Généralement, le bénéficiaire du rapport n’est pas tenu de cuisiner lui-même, on lui expédie le document cuit à point.»
M. Burdeau, s’estimant diffamé, assigna MM. Drumont et Millot, gérant de la _Libre Parole_, devant la cour d’assises de la Seine.
L’affaire vint à la barre les 14 et 15 juin 1892.
M. Drumont défendit lui-même sa cause. Puis Me de Saint-Auban, son avocat, compléta ses observations par la plaidoirie ci-après reproduite.
Le jury rendit un verdict négatif en ce qui touche M. Millot, lequel fut acquitté; et un verdict affirmatif, mais mitigé par des circonstances atténuantes, en ce qui touche M. Drumont, lequel fut condamné par la cour au maximum de la peine, c’est-à-dire à trois mois de prison.
Messieurs les Jurés,
Je comptais vous présenter d’une façon complète la défense de M. Drumont.
Il l’a présentée lui-même.
Vous venez de l’entendre. Vous savez ce qu’il est, et je crois répondre au sentiment universel en n’ajoutant que peu de chose à son magnifique discours.
Il y a seulement un point sur lequel je voudrais appuyer d’une sorte particulière.
Je voudrais revivre avec vous l’heure, la minute qu’a vécue l’écrivain lorsqu’il a écrit l’article incriminé.
C’est là messieurs, je vous assure, une étude psychologique très intéressante pour votre justice, parce qu’elle vous fera subir toutes les impressions qu’a subies l’écrivain lui-même, et qu’elle vous expliquera comment, à sa place, votre état d’âme eût été le sien.
Vous lirez dans la chambre de vos délibérés ces documents décisifs que déjà vous connaissez. Un seul coup d’œil jeté sur eux suffirait, sans plaidoirie, pour édifier vos consciences, pour éclairer vos religions.
La seule preuve que je veuille vous apporter, c’est la preuve de la contradiction absolue, du flagrant illogisme qui existe entre les articles de M. Burdeau, publiciste, et le rapport de M. Burdeau, député.
Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame dans son journal, le _Globe_, la supériorité de la Banque d’Angleterre sur la Banque de France. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, proclame, à la Chambre, la supériorité de la Banque de France sur la Banque d’Angleterre!
Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le _Globe_: «Le tiers des billets de la Banque de France sont du _simple papier monnaie, et derrière eux il y a le néant_; derrière les billets anglais, il y a de la _rente anglaise_, c’est-à-dire la valeur _la plus solide_ du monde: voilà la différence.» En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, déclare: «La Banque de France offre une garantie de remboursement _supérieure à celles des Banques d’Angleterre et d’Allemagne_!»
Le 4 août 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le _Globe_: «Dès maintenant, la Banque prépare ses batteries, elle fait ses ouvrages d’approche, elle tâche, d’une manière discrète, de créer un mouvement dans l’opinion publique... Elle fait poser la question du _renouvellement du privilège_ dans un petit livre intitulé: _Le progrès à la Banque de France_, et signé Mugnier. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, propose de «proroger de vingt-trois ans, soit jusqu’au 31 décembre 1920, le privilège de la Banque de France qui expire le 31 décembre 1897!»
Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare dans son journal, le _Globe_, qu’en France on ne connaît que le métal. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, déclare qu’en France on ne connaît que le papier!
Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le _Globe_:
«Supposez que les détenteurs de billets aient besoin de les utiliser avant l’échéance du portefeuille. La Banque, mise par ce seul fait au pied du mur, se verra convaincue _d’imposture_.
»Mais, d’abord, est-il _bien loyal_ de dire aux gens qu’on est _en mesure_ de les payer, quand, en réalité, on _espère seulement_ que les circonstances vous permettront de les payer?
»Que fera-t-elle alors? Simplement ce que fait un négociant qui va déposer son bilan. Elle fermera ses guichets. Seulement, cette opération, qui s’appellerait faillite chez un autre, prend chez elle un nom tout à fait noble: c’est le cours forcé.»
En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, affirme que «c’est un réservoir de numéraire et de lingots tel, qu’au cas d’un assaut du public, la Banque, en payant à guichets ouverts et avec la plus grande vitesse possible les porteurs, n’arriverait probablement pas à épuiser son stock dans le délai de vingt-six jours qui représente l’échéance moyenne de son portefeuille, ni même, sans doute, dans le délai d’échéance de ses plus longs effets. En sorte que, par ce seul fait, l’impossibilité d’une suspension de payements paraît matériellement assurée!»
Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare que la constitution du portefeuille de la Banque de France est _une fraude aux dépens du public_. En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur, déclare que le susdit portefeuille _équivaut à peu près à de l’or en barre_ (page 4 du rapport)!
Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame dans son journal, le _Globe_, que le billet de banque est une _monnaie fictive_, une _fausse monnaie_. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, proclame que, _dans la réalité, ce billet paradoxal peut égaler en sécurité le bon de monnaie_ (page 9 du rapport)!
Le 30 janvier 1884, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le _Globe_: «Le seul remède, c’est _la suppression du droit exorbitant qu’a la Banque d’émettre du papier_.» En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, écrit: «Il n’est pas sans inconvénient de laisser _se rétrécir outre mesure_ la marge d’émission dont la Banque peut disposer pour parer à une nécessité publique.» (Page 38)!
Le 1er février 1884, M, Burdeau, dans son journal, le _Globe_, traite d’_assignat_ les billets de la Banque de France. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, propose de relever de _cinq cents millions_ la marge d’émission dont dispose actuellement la Banque (page 38 du rapport)!
Conclusion:
En 1883, M. Burdeau, publiciste affirme violemment dans son journal, le _Globe_, _qu’il ne faut pas renouveler le privilège de la Banque de France_. En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur, affirme, non moins violemment, _qu’il faut renouveler le privilège de la Banque de France_!...
Messieurs les Jurés, transportez-vous dans le cabinet de M. Drumont, pesant ces contradictions, mesurant ces illogismes!
Il est certain que c’est un piège tendu à l’opinion publique que de telles variations; et il est fâcheux qu’on soit obligé d’écouter une plaidoirie comme celle de Me Waldeck-Rousseau, une plaidoirie de trois heures, dont l’exorde et la péroraison encadrent un véritable cours d’économie politique, pour arriver, non pas à concilier ce qui est inconciliable, mais à excuser, dans une certaine mesure, ces étranges métamorphoses, à côté desquelles les _Métamorphoses_ d’Ovide sont un jeu d’enfant.
Doit-on s’étonner si M. Drumont éprouva un étrange malaise, lorsqu’il vit dans le rapport du député la négation brutale des écrits du polémiste?
Je dis: la négation brutale! Et non pas seulement des principes qui peuvent à la rigueur changer (pourtant pas d’une sorte si grave!...), mais des affirmations portant sur des faits matériels! (Sensation prolongée).
J’ai profondément regretté, je l’avoue, au point de vue des mœurs publiques, ce qui a été plaidé hier et ce qui a été plaidé aujourd’hui. J’ai été stupéfait d’entendre soutenir par l’accusation une doctrine qui me paraît fatale au bon ordre national: on est venu vous plaider qu’il y a deux états d’âme très différents, celui du publiciste et celui du député, que le publiciste cède à certains entraînements, le député à certains autres et qu’en définitive le député a le droit de dire tout le contraire de ce qu’a dit le publiciste.
Si l’on songe que les bureaux de rédaction des journaux sont en quelque sorte l’antichambre de la Chambre, et que presque toujours l’on commence par être journaliste avant d’être député, n’est-il pas évident que, pour rechercher, pour pressentir quelle sera l’opinion d’un député en présence d’un projet de loi, on n’a guère d’autre ressource que de se reporter aux articles qu’il a écrits comme journaliste?
Oui, dans un pays où nous votons un peu à l’aveuglette, comme à l’aveuglette nous placions nos fonds, quand nous allions les porter aux guichets du Panama, les électeurs n’eurent qu’un moyen de pressentir ce que serait le rapport de 1892: se référer aux articles de 1884..., qui en sont la négation absolue!...
Car il ne faut pas dire, comme le plaidait hier mon honorable confrère, Me Waldeck-Rousseau, que M. Burdeau n’élevait en 1884 que des critiques de détail sur l’organisation de la Banque de France. Vous êtes fixé à cet égard.
Je tiens à préciser ce point, parce que, encore un coup, les articles du _Globe_ ont été la cause déterminante de la colère de M. Drumont, colère qui s’est traduite par des formules littéraires dont on a singulièrement grossi l’esprit et la portée.
Vous savez que le M. Burdeau de 1883 et de 1884 réclamait, non la _modification_ du privilège, ainsi qu’essayait de vous le faire croire Me Waldeck-Rousseau, mais sa suppression!
Et voilà pourquoi M. Drumont a suspecté la bonne foi de M. Burdeau. Et voilà pourquoi, en la suspectant, il a été lui-même d’une complète bonne foi.
Car tout est là, messieurs: M. Drumont a-t-il été sincère? C’est l’unique question du procès.
En effet, défendre Drumont, contre quoi? contre le reproche de mal écrire, de mal penser, d’être inepte, ignorant, stupide?
Car la bouche des adversaires a proféré tous ces mots si gracieux!...
Oui, Drumont, l’auteur de la _France Juive_, Drumont, connu dans le monde entier, Drumont, salué par toute la presse, non pas de France, mais d’Europe, Drumont, qui a inspiré au journal de M. le le prince Mentchersky, le journal des vieux Russes, le _Grajdanine_, un admirable article que vous avez lu, que vous lirez encore, que je veux faire passer dans la chambre de vos délibérés, et qui vous montrera ce que pense notre amie la Russie de la situation dans laquelle va être renouvelé le privilège de la Banque de France, ce Drumont-là, on l’a qualifié de stupide!... O imbécillité de la haine!...
Drumont! Il est en quelque sorte l’incarnation de la race française!
Drumont! C’est l’homme qui n’a qu’une passion au cœur, la passion de la patrie!
Savez-vous, me disait-il l’autre jour, ce qui m’épouvante en l’étal actuel? Ce n’est pas que M. de Rothschild soit à la Banque de France. M. de Rothschild, le particulier, M. de Rothschild qui fréquente le prince d’Aurec, qui marie sa fille, qui a de belles chasses à Ferrières et qui y invite la noblesse française, ce M. de Rothschild-là, il nous est bien indifférent.
Mais _Rothschild_, non pas M. de Rothschild, _Rothschild_ tout court, c’est autre chose. C’est un être collectif, impersonnel, dynastique, qui résume les aspirations de sa race, ses cupidités, ses appétits, ses merveilleux élans qui l’emportent vers la conquête de l’or auquel est attachée la domination du monde. Cet être dynastique, il incarne les rapacités juives, comme les Romanoff incarnent les mysticismes russes, les Hohenzollern, les brutalités prussiennes, comme, un moment, les Capétiens ont incarné les héroïsmes de la France.
Cet être dynastique, il s’étend partout, il règne sur tout. En France, il s’appelle Alphonse, James de l’autre côté du détroit; à Vienne, à Berlin, il prend un autre nom, mais il est toujours Rothschild, il est un être international, un être sans patrie, parce qu’il est au-dessus de toutes les patries.
Cet être international, dynastique, il est en fait, on ne peut le nier, le maître souverain du pays.
Il est tellement le maître souverain du pays, que j’avais eu l’intention d’amener à votre barre, comme témoin, un commerçant. Ce commerçant m’a dit: Si je vais déposer en votre faveur contre la Banque de France, demain la Banque de France me coupera mon crédit.
Dites ensuite que Rothschild ne règne pas à la Banque de France!
Je me rappelle le mot d’un économiste célèbre;
«La Banque de France, c’est le château-fort du crédit national.»
C’est vrai.
Pour se faire une idée de ce qu’est la Banque de France, il faut aller voir ce que sont les frontières de l’Est.
La Banque de France est le château-fort qui défend l’épargne française, comme les frontières de l’Est défendent notre territoire.
Eh bien, messieurs, que ceux qui ne comprennent pas notre œuvre, que ceux qui s’imaginent que M. Drumont fomente une guerre religieuse, quand il n’a qu’un désir, c’est que les Juifs respectent nos églises, comme il respectera toujours leurs synagogues, que ceux qui lancent contre nous ces ineptes accusations aillent frapper à la porte des forteresses de l’Est.
Qu’y verront-ils?
De jeunes lieutenants ou de vieux généraux qui, du matin au soir, ont les oreilles brisées par le bruit du tambour et les yeux éblouis par les étincellements du drapeau, et qui ne sentent dans le cœur qu’un amour, qu’une ivresse, la noble ivresse, le saint amour de la Patrie!
Ah! ils ne sont pas des internationaux, eux!
Leur horizon est borné par le fleuve et par la montagne, et s’ils jettent un regard de l’autre côté de la frontière, ce n’est pas pour consulter la cote des valeurs étrangères, mais pour voir s’ils n’aperçoivent pas sur les routes une poussière qui annonce les canons ennemis!
Et quel est donc le général qui commande à la Banque de France?...
On compare la Banque de France à nos forteresses, messieurs! On proclame qu’elle joue à l’égard de nos fortunes le rôle que jouent nos forteresses à l’égard de nos libertés! Et il serait possible de ne pas éprouver une patriotique angoisse, quand on voit la féodalité internationale partout maîtresse souveraine, partout la reine incontestée! Messieurs, bientôt, si cela continue, il n’y aura plus de nations, non parce que les anarchistes les auront dynamitées, mais parce que les ploutocrates les auront achetées, envahies et salies!... (Mouvement prolongé dans l’audience).
Voilà, messieurs, la grande idée antisémitique: nous sommes des nationaux qui avons la passion du pays, des Français, des gens du terroir. Nous ne venons ni de Cobourg ni de Coblentz, ni de Mayence; nous sommes nés dans ce pays; nos pères et nos mères y sont nés. Nos aïeux et nos aïeules y sont nés eux aussi. Et c’est précisément parce que, suivant une belle expression, nous sommes l’aboutissant d’une longue série d’aspirations françaises, qu’en nous sentant pénétrés par un appétit ennemi de notre idéal, nous éprouvons ces mélancolies indicibles, et aussi ces rages terribles qui se traduisent par les tristesses et les colères de Drumont! Ces colères, elles ne sont point celles d’un diffamateur, mais celles d’un patriote. Il y a des colères qu’il faut punir, messieurs, parce qu’elles sont des colères hypocrites; il en est d’autres qu’il faut saluer, parce qu’elles sont de merveilleuses énergies!...
Messieurs, ces énergies sublimes, ces colères saintes ont parfois des excès regrettables; mais faut-il pour cela en tarir la source féconde?... (Sensation).
Ce qui m’intéresse, à cette heure, c’est de savoir ce que vont faire douze jurés de France, douze hommes de notre race, de notre tempérament, en présence d’un accusé qui les incarne et les résume.
Je crois qu’ils agiront comme agiraient les magistrats eux-mêmes, s’il n’était pas question de Drumont et si la haine n’altérait pas la sérénité des esprits. Ce problème, ils le résoudront de la seule façon dont on puisse le résoudre, c’est-à-dire d’une façon française.
Que voulez-vous, messieurs, M. Drumont est un mystique, il faut le prendre comme il est. Il a les défauts et les qualités des mystiques.
Le défaut des mystiques est qu’ils ne se meuvent pas assez dans le cercle des réalités ambiantes; la qualité des mystiques, c’est qu’ils voient l’avenir par dessus les réalités. Drumont est un voyant. Quand il aperçoit à l’horizon un désastre qui se dessine, il vous avertit comme le chien fidèle auquel il se comparait tout à l’heure, et qui aboie jusqu’à la mort pour sauver le maître chéri.
Vous vous souvenez du Panama? Il a flétri le Panama, et le Panama à cette heure fait antichambre dans le couloir des juges d’instruction! Un de vos collègues le met sur la sellette, Monsieur le Président, et un avocat général requerra bientôt contre lui!
Non, il n’est pas un diffamateur, celui qui avertit et qui sauve, qui sauverait, du moins, si enfin nos folies l’écoutaient.
M. Burdeau, j’en conviens, a été égratigné, mais ce n’est qu’une égratignure. La phrase incriminée n’est après tout qu’une boutade, un trait mordant, trop mordant peut-être, pour exprimer la sensation d’une triste palinodie.
C’est qu’aussi les hommes politiques assument de graves responsabilités en faisant naître, par leurs changements inouïs, de dangereuses équivoques.
Me Waldeck-Rousseau professe une autre doctrine: à ses yeux, plus l’on change, mieux ça vaut, et la dignité, le sérieux politique d’un homme se mesurent au nombre et à la souplesse de ses cabrioles politiques. Le malheur de M. Drumont est d’avoir écrit son article avant d’avoir écouté la plaidoirie de Me Waldeck-Rousseau!... (Hilarité générale).
En disant: M. Burdeau s’est vendu à Rothschild, M. Drumont a voulu dire; M. Burdeau s’est conduit comme s’il s’était vendu.
Et M. Burdeau, qui a déjà prêté à cette triste équivoque, en favorise une autre, plus triste encore, en semblant se faire, à la barre, lui, un député de France, l’instrument et le porte-parole d’une coalition d’appétits internationaux!
Car, messieurs, devant l’Histoire, il n’y aura pas, comme ici, de Me Waldeck-Rousseau au banc de la partie civile.
L’Histoire est une grande accusatrice qui se passe d’avocats et d’avocat général. L’Histoire n’est pas trompée par les fausses indignations d’un réquisitoire et personne n’interrompra l’Histoire quand elle proclamera que le soi-disant _procès Burdeau_ a revêtu les apparences d’un procès tout autre qui serait le _procès Rothschild_.
M. Burdeau me pardonnera si, en finissant, je lui cause quelque peine, lui qui, hier, m’a tant fait souffrir en traitant, comme l’ont fait ses défenseurs, dans des termes qu’ils regretteront demain, un écrivain dont j’aime la pensée. Mais, il faut bien que je le dise: M. Burdeau a fait un jour ce qu’il reproche à M. Drumont. Il n’a pas sur la conscience que les articles de 1884, alors qu’il traitait la Banque de France de faussaire. Un jour il a accusé un de ses collègues d’avoir acheté son élection. J’ai ici la preuve de ce que j’avance et du désespoir de ce malheureux traîné ainsi dans la boue.
Sans l’ombre de raison, sans le semblant d’une excuse, je vous prie de vous pénétrer de ceci: M. Burdeau, après la période électorale de 1889, m’accusa d’avoir touché de l’argent des boulangistes pour soutenir ma candidature. Rien n’était plus faux, j’en donne ma parole.
La pièce est authentique, messieurs. Elle a été signée du sang de l’offensé qui est allé sur le terrain avec son diffamateur.
Ainsi, un jour de colère, M. Burdeau n’a pas hésité à dire d’un de ses collègues qu’il avait commis la plus honteuse des actions, et cela «sans l’ombre de raison, sans un semblant d’excuse». Eh bien, messieurs, vous vous demanderez, quand vous irez délibérer ensemble, quel est, des deux hommes en présence, celui qui a causé le plus grand dommage à son semblable: de l’écrivain dont on connaît le tempérament, l’ardeur, l’entraînement, et qui, autorisé par un ensemble de circonstances de nature à prouver son absolue bonne foi, a écrit, un jour, que M. Burdeau avait reçu son rapport tout fait du valet de pied de M. de Rothschild, ou du député qui accuse un autre mandataire du pays d’avoir acheté son élection!
Oui certes, entre ces deux faits, il existe une différence, une grande et la voici: Quand M. Drumont a dit cela de M. Burdeau, M. Drumont était publiciste; quand M. Burdeau a dit cela de M. Couturier, M. Burdeau était député.
Il y a une seconde différence, plus essentielle encore: c’est qu’en parlant de ce valet de pied, qui aurait apporté à M. Burdeau un rapport tout fait, M. Drumont s’exprime d’une telle sorte que toute personne, ayant quelque intelligence, ne pouvait voir là autre chose qu’une plaisanterie.
Est-il admissible un instant, pour un homme de bon sens, que M. de Rothschild, voulant transmettre à M. Burdeau un document d’une telle importance, ait sonné son domestique et lui ait dit: «Tenez, mon garçon, voilà le rapport sur le Privilège de la Banque; allez le porter à M. Burdeau»?...
Il m’a échappé, je l’avoue, des mouvements d’impatience quand j’entendais, au cours de la déposition des témoins que nous avions cités pour déposer de faits particuliers, M. l’avocat général jeter comme une douche d’eau froide, comme une de ces gouttes qui, tombant sans cesse au même endroit, finissaient, prétend-on, par creuser le crâne des condamnés, jeter cette interrogation perpétuelle et monotone: «Est-ce que, le lundi 18 avril, à trois heures de l’après-midi, vous n’auriez point, par hasard, rencontré au coin de la rue le valet de pied de M. de Rothschild ayant un rapport sous le bras et allant le porter à M. Burdeau? (Rires).
Est-on vraiment bien venu à vous demander, messieurs, une condamnation à l’emprisonnement, à des dommages intérêts effroyables: 80.000, 100.000, peut-être 150.000 francs, en réparation d’une boutade, alors qu’on a dans son passé ce souvenir douloureux d’une accusation vraiment grave, celle-là, d’une accusation abominable lancée contre un collègue sans l’ombre de justification?
Vous apprécierez, messieurs, qui a commis la faute la plus grave, du glorieux écrivain, de l’immortel auteur de la _France Juive_, ou du député rapporteur du Privilège de la Banque. Songez-y, si vous imprimez sur le front de M. Drumont la marque du diffamateur, avec quelle force plus grande ne l’imprimerez-vous pas sur le front de son adversaire, M. Burdeau! (Vif mouvement).
Messieurs, je vous prie de m’excuser d’avoir parlé après l’auteur de cette grande œuvre dont je m’honore d’être l’ami. Vous vous direz peut-être qu’il n’a pas assez mesuré la portée de ses paroles; mais vous vous direz aussi, songeant à ce lutteur dont les écrits sont d’immortels combats livrés pour les idées françaises:
Cette grande âme de penseur c’est l’âme même de la France. C’est notre âme, c’est l’âme sœur!... (Applaudissements).
L’ANARCHIE DOCTRINALE
LE PROCÈS DE JEAN GRAVE
LA SOCIÉTÉ MOURANTE ET L’ANARCHIE
Cour d’assises de la Seine
Audience du 25 Février 1894
Les faits de ce procès, qui restera célèbre, sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Il a fait nettement apparaître, dans sa plus récente expression, la formule de l’anarchie doctrinale et scientifique.
M. Jean Grave est l’auteur d’un livre de sociologie intitulé: _La Société mourante et l’Anarchie_.
Le parquet releva dans ce livre les délits de _provocation au vol, à l’indiscipline et au meurtre_, ainsi que le délit d’_apologie de faits qualifiés crimes par la loi_.
Il intenta des poursuites contre l’écrivain, qui comparut en cour d’assises le samedi 15 février 1894.
Me de Saint-Auban, défenseur de Jean Grave, avait cité quatre témoins: MM. ÉLYSÉE RECLUS, OCTAVE MIRBEAU, PAUL ADAM et BERNARD LAZARE.--Nous empruntons à un chroniqueur présent à l’audience l’esquisse des dépositions:
ÉLYSÉE RECLUS.--Le premier, M. Élysée Reclus, apparaît. (Sensation). Chacun se penche pour apercevoir sa belle tête grisonnante, aux yeux doux et énergiques.
Depuis vingt-cinq ans, dit-il, je connais Jean Grave. J’ai pour lui une grande affection. Il a fait son éducation d’une manière admirable. Il a suivi ses études d’une façon méritoire. C’est une intelligence d’élite. Jean Grave s’est notamment occupé d’anthropologie. Connaissant le caractère et les habitudes de Jean Grave, je puis dire qu’il n’a jamais favorisé ou conseillé aucun acte criminel.
D.--Dans un des passages de l’ouvrage, il est fait appel manifestement à la violence.
On y trouve ceci: «Crevez-leur la peau avec vos couteaux!» Pas davantage.
R.--Je ne connais pas le contexte du passage, et je ne puis ni l’expliquer ni le défendre.
D.--Jean Grave a été à votre service?
R.--Jamais.
D.--Du moins au service de vos idées? Par exemple, n’était-il pas l’administrateur de votre journal, le _Révolté_, qui paraissait à Genève?
Le témoin.--Il n’y avait ni directeur ni administrateur dans notre journal. Il n’y avait que des collaborateurs; pour chaque numéro, un de ces collaborateurs faisait la cuisine du journal; il était en même temps le directeur et l’administrateur. C’était un jour mon tour, le lendemain celui de Grave, puis celui d’un autre.
M. l’avocat général.--N’êtes-vous pas le M. Reclus qui a été condamné à Lyon en 1882?
R.--J’ignore le fait. Je n’ai point été condamné et je n’ai comparu devant aucun tribunal de Lyon ni d’ailleurs en 1882.
M. le président.--Vous avez bien été collaborateur du _Révolté_ et, ensuite, de la _Révolte_?
R.--C’est exact.
M. le président.--Eh bien! au moment de l’affaire Ravachol, la _Révolte_ avait condamné l’acte de l’anarchiste. Dans le numéro suivant, le journal est revenu sur ses sentiments et a approuvé Ravachol. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi?
R.--Chacun est maître de son opinion, et je n’ai pas à répondre pour les collaborateurs qui ont signé ces deux articles.
Le président.--C’est bien, monsieur, vous pouvez vous asseoir.
M. OCTAVE MIRBEAU.--Voici maintenant M. Octave Mirbeau qui a écrit la préface du livre de Jean Grave.
Me de Saint-Auban.--Le témoin voudrait-il nous dire quelle est la valeur de Jean Grave?
Le témoin.--Je n’ai jamais vu Jean Grave. Je ne le connaissais que par ses écrits, que je lisais avec le plus grand intérêt.
M. le président.--C’est vous qui avez écrit la préface du volume?
Le témoin.--C’est exact. J’ai été séduit par l’élévation des idées que j’ai rencontrées dans ce volume, par les hautes et nobles préoccupations de Jean Grave, et je suis venu ici pour témoigner de mon estime pour lui.
Me de Saint-Auban.--Mais que pensez-vous de Jean Grave comme auteur de la brochure?
R.--Jean Grave? Je le considère comme un apôtre, comme un logicien tout à fait supérieur!
M. l’avocat général.--C’est votre opinion personnelle, M. Mirbeau?
R.--Parfaitement.
M. le président.--Voulez-vous nous dire ce qu’on pense de Jean Grave dans le monde littéraire?
R.--Ça dépend de ce que vous entendez par monde littéraire, ce monde qui va depuis l’Académie jusqu’au _Chat Noir_. (Rires).
D.--Mais, dans votre monde littéraire, à vous!
R.--Eh bien! monsieur, dans ce monde, Grave est considéré comme un honnête homme et un esprit supérieur. J’ajoute qu’il jouit d’une grande autorité.
M. l’avocat général.--Dans votre préface, et notamment dans ce passage où vous supposez une conversation avec un de vos amis qui vous dit: «L’anarchie, c’est très bien; mais ce qui m’inquiète, c’est la propagande par le fait, le terrorisme», vous répondez: «Qu’importe que l’ouragan renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu que la pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées!»
R.--Vous prenez une phrase isolée. Il faudrait lire toute la préface. D’ailleurs, les chênes voraces renversés... c’est, un peu comme ça que se sont faites toutes les révolutions, 93 par exemple. La Révolution de 93 a tué, elle aussi, malgré le grand amour de l’humanité qu’elle affichait. C’est l’histoire de tous les gouvernements. Tous ceux qui se sont installés y sont arrivés par la mort.
M. PAUL ADAM.--M. Paul Adam est le troisième témoin entendu. Voici ce qu’il répond aux questions du président:
Je ne connais pas Jean Grave. Je le vois ici pour la première fois. Mais ce que je puis dire, c’est que je serais très glorieux d’avoir écrit son livre.
M. BERNARD LAZARE.--M. Bernard Lazare, le dernier témoin, n’est pas moins bref ni moins crâne:
Je connais, dit-il, Jean Grave depuis quatre ans. Sa loyauté et sa probité sont au-dessus de toute discussion. C’est un écrivain de très grand talent. Son livre est un des plus beaux que je connaisse.
LE RÉQUISITOIRE
La parole est donnée à M. Bulot, avocat général. Son réquisitoire dure deux heures dix minutes exactement. Il se compose d’un grand nombre de citations du livre de M. Jean Grave. Les citations ont donné à l’assistance l’impression d’un livre de doctrine, toujours vigoureux, souvent hardi jusqu’à l’outrance, mais gardant, malgré tout, la saveur d’une forte logique et d’une rare sincérité.
Le verdict du jury ayant été affirmatif, mais mitigé par des circonstances atténuantes, la cour a condamné Jean Grave au maximum de la peine applicable, c’est-à-dire deux ans de prison et mille francs d’amende.
Messieurs les Jurés,
Quelques-uns d’entre vous ont siégé dans le procès de Léauthier; ils contrôleront mes souvenirs.
Hier, à trois heures, M. l’avocat général disait: «Messieurs les Jurés, Léauthier est un misérable! Frappez-le sans pitié!» Et il requérait contre Léauthier la peine de mort.
Aujourd’hui, à la même heure--après un jour de réflexion--M. l’avocat général a dit: «Messieurs les Jurés, vous n’avez pas condamné Léauthier à la peine de mort; comme vous avez bien fait! Votre clémence est de la justice!»
Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde--même les réquisitoires de MM. les avocats généraux!
J’imagine que les vingt-quatre heures qui vont suivre cette audience produiront sur le cerveau de M. l’avocat général le même effet que les vingt-quatre heures qui l’ont précédée.
Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si la recherche de belles périodes ambitieuses de quelque verdict impitoyable n’absorbe pas tout son esprit, il songera: «MM. les jurés n’ont pas écouté mes cruelles réquisitions contre M. Jean Grave; comme ils ont bien fait! Car, enfin, ce serait un remords éternel pour moi, un magistrat moderne, un homme _très avancé_ (j’ai l’intention de vous faire un éloge, Monsieur l’Avocat général) que d’avoir déterminé un jury de notre époque à condamner un homme uniquement parce qu’il a pensé et parce que, ayant pensé, il a eu le courage d’écrire!...»
Messieurs les Jurés, vous éviterez ce remords à M. l’avocat général. Vous acquitterez Jean Grave, Vous l’acquitterez par des raisons supérieures qui s’imposeront, je l’espère, à votre conscience et à votre bon sens.
C’est à votre cerveau que je parle; c’est votre réflexion que la mienne sollicite.
Oubliez toutes les préoccupations étrangères au débat.
L’accusé d’aujourd’hui n’est pas un poignard, un revolver, une bombe.
L’accusé d’aujourd’hui est un livre. C’est une œuvre de l’esprit; et comme je vous vois très calmes, très bienveillamment attentifs, je puis, au début même de mes observations, vous rappeler le mot de Joubert qui s’impose à la justice aussi bien qu’à la critique: «Il faut juger les choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec la bile, le sang et les humeurs...»
Ce livre n’est pas le fantôme, l’apparence d’un livre. Ce n’est pas un délit embusqué sous la couverture d’un livre. C’est un livre véritable, pris au sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent, un _livre_ au sens doctrinal, au sens élevé du mot. Ses allures scientifiques, qui le dérobent au vulgaire, lui donnent plutôt un aspect un peu rébarbatif, et, sans doute, à l’heure actuelle, il reposerait doctement sur les rayons des librairies ou dans l’armoire des savants, si la loi affolée de décembre 1893, qui a les griffes longues, n’était allée, jusque dans le passé, l’agripper pour satisfaire son besoin de persécution.
Voici comment le juge un contemporain.
Ceci est un article de M. Clemenceau. On vient de me le passer à l’instant. Je lui emprunte quelques lignes qui formulent bien ma pensée.
M. Clemenceau n’est pas suspect d’anarchie; il n’a pas d’intérêt à son triomphe; car si l’anarchie triomphait, en même temps que les propriétaires, elle supprimerait les députés--ou ceux qui ont envie de le redevenir.
«La loi contre la presse, écrit M. Clemenceau, fonctionne à la grande satisfaction de M. Raynal. C’est maintenant le tour de M. Jean Grave, coupable d’avoir écrit un livre intitulé: _La Société mourante et l’Anarchie_.
«Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que ce qu’en a dit M. Octave Mirbeau, dans un article du _Journal_. C’est un ouvrier cordonnier dont l’âme s’est émue, dont l’esprit s’est ouvert au spectacle des misères et des déchéances humaines.
«Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d’un an. Personne n’y vit, alors, de matière à poursuites. Pendant toute une année, il s’est impunément étalé à la vitrine de tous nos libraires.
«Survient l’épidémie de bombes. M. Raynal profite de l’affolement des députés pour leur faire voter, dans les transes, une loi de réaction politique qui ne peut arrêter le bras d’aucun jeteur de bombes, mais, qui, en haine d’une répression stupide, lancera peut-être un jour quelque détraqué dans une violence criminelle.
«D’habitude, il est convenu que les lois n’ont pas d’effet rétroactif. M. Antonin Dubost ne s’arrête pas à ces misères. En écrivant son livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait dû prévoir le règne de M. Casimir-Périer. Le livre est saisi. M. Jean Grave est arrêté. Il a déjà fait _un mois de prison préventive pour délit de presse_. Cela seul eût soulevé les protestations les plus violentes, quand il y avait un parti républicain.
«Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l’écrivain ne diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. La langue est simple, claire et forte tout à la fois. La puissance de critique est vraiment terrible. Que tous ceux qui vivent d’idées toutes faites, reçues de la foule, se gardent d’ouvrir un pareil livre. Il ne peut que les heurter violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière, faute d’éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent par eux-mêmes, qui ont des idées à eux--quelles qu’elles soient--qui ne craignent pas de soumettre à la critique la plus impitoyable, à la révision la plus radicale, leurs principes--tous leurs principes--leurs doctrines--toutes leurs doctrines--ce livre est bon, car il fait penser.
«Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur le cas de M, Jean Grave. Il est fort à craindre qu’ils n’aient pas lu son livre et ne le jugent que sur des extraits habilement choisis. Avec un pareil procédé, il n’y a pas un livre de médecine qui ne pût être condamné pour outrages à la pudeur.
«Or, c’est de la médecine sociale que l’auteur a prétendu faire. Je ne suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais, dans le siècle où nous sommes, il n’est pas une institution, pas une idée, qui ne doivent être en état d’affronter la critique. Somme toute, la bousculade intellectuelle qui nous vient de M. Grave nous est salutaire, en ce qu’elle éprouve notre faculté de résistance et nous met dans le cas d’assurer nos jugements.
«Si les jurés lisent d’un bout à l’autre le livre de M. Grave, ils le blâmeront certainement. Mais ils se diront en même temps que la moindre réfutation sera d’un effet plus utile que des mois ou des années de prison.»
Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu’il résume à merveille le sentiment universel, l’impression des laborieux, des intellectuels, des lettrés, l’opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard, M. Paul Adam, vous ont apporté l’écho.
Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre. Voilà pourquoi il passionne l’attention des lettrés. Voilà pourquoi il arracha une remarquable préface à M. Octave Mirbeau, l’écrivain suggestif et délicat, dont les feuilles du monde et du boulevard se disputent les tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours très savoureuses et très profondes réflexions.
Et pourtant, ce livre, M. l’avocat général réclame contre lui une répression impitoyable! Il regrette de n’en pouvoir requérir une plus impitoyable encore! Il veut le faire condamner à cinq ans de prison! Et, dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa dangereuse tactique.
Pourquoi?
Si je me place, non au point de vue anarchiste, au point de vue de mon client, mais au vôtre, Messieurs les Jurés, au point de vue bourgeois, ce livre, quel mal a-t-il donc fait?
Quel mal aurait-il pu faire?
Raisonnez un peu:
Ce livre a eu deux éditions.
Ne parlons pas de la première: elle est vieille de dix mois; elle est donc plus de trois fois couverte par la prescription--ce qui, entre parenthèses, n’a pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi atteinte à la propriété de l’éditeur. Telles sont les pratiques d’aujourd’hui!...
Vous savez qu’en matière de presse la prescription est de trois mois.
A une époque où l’on prenait la peine et le temps de réfléchir, où les lois étaient le produit de la méditation et non le fruit de l’épouvante, un législateur remarquable énonçait, dans les termes qui suivent, les motifs rationnels de cette courte prescription:
«Il est--disait M. de Serre--il est dans la nature des crimes et délits commis avec publicité, et qui n’existent que par cette publicité même, d’être aussitôt aperçus et poursuivis par l’autorité et ses nombreux agents. Il est de la nature des effets de ces crimes et délits d’être rapprochés de leur cause. Elle serait tyrannique, la loi qui, après un long intervalle, punirait une publication à raison de tous ses effets possibles les plus éloignés, lorsque la disposition toute nouvelle des esprits peut changer du tout au tout les impressions que l’auteur lui-même se serait proposé de produire dans l’origine; lorsqu’enfin le long silence de l’autorité élève une présomption si forte contre la criminalité de la publication.»
Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot défend le livre de M. Grave.
Le parquet vous dit: «Ce livre est un explosif; frappez-le comme une bombe!» Comment? Le parquet a été bien long à s’en apercevoir!... C’est au bout de dix mois qu’un écrit, d’abord inoffensif, devient un danger public? Au début, c’était un livre: la durée le transforme en dynamite!... Que penserait M. de Serre de cette métamorphose, lui qui estimait sagement «qu’il est dans la nature des crimes de la parole _d’être aussitôt aperçus et poursuivis_, et qu’il est de la nature des effets de ces crimes d’être _rapprochés de leur cause_»?
Le parquet se défend: «Nous ne poursuivons pas la première édition! Nous poursuivons la seconde qui constitue un fait nouveau et donne ouverture à une action nouvelle!»
Je pourrais répondre:
N’est-ce pas la première édition que vous cousez dans la couverture de la seconde?
Je pourrais répondre encore, avec mon confrère Barbier, dont l’opinion fait autorité dans la matière: «L’absence de poursuites contre les précédentes éditions du même ouvrage a pour effet de permettre aux personnes poursuivies à l’occasion d’une édition nouvelle d’exciper de leur bonne foi.» Cela tombe sous les sens; votre silence est un _imprimatur_; l’écrivain a le droit d’y trouver une sauvegarde.
Mais j’aime mieux répondre:
La seconde édition--la seule poursuivie, la seule qu’on puisse poursuivre--que lui reprochez-vous? Qui donc a-t-elle excité? Qui donc a-t-elle provoqué? Elle a été saisie avant d’être mise en vente! Elle n’a donc pu conseiller, ni l’indiscipline au soldat, ni le meurtre au prolétaire, puisqu’elle n’a pénétré ni dans la caserne ni dans l’atelier.
Y eût-elle pénétré, que ni soldat ni prolétaire n’eussent approfondi ces pages. Jamais, parmi ces dissertations arides, ils n’auraient eu le loisir et la patience de chercher la provocation.--J’ai mis huit jours à les comprendre--vous avouait M. l’avocat général. Et M. l’avocat général n’a mis que huit jours parce qu’il est un esprit de premier ordre; moi, qui ne suis qu’un esprit de second ordre, j’en ai mis quinze. Un caporal de pompiers en mettrait bien autant que moi! Car enfin, si je suis moins fort que M. l’avocat général, je dois être plus fort qu’un caporal de pompiers!...
Mais, je le répète, l’édition a été saisie avant d’être offerte au lecteur, sauf 200 exemplaires affectés au service de presse.
Mais, ces 200 exemplaires, s’ils ont provoqué quelqu’un, n’ont provoqué que des journalistes. Or, rassurez-vous, Messieurs les Jurés: d’abord les journalistes n’ont guère le temps de lire les brochures qu’on leur envoie; on leur en envoie trop! Ensuite, les journalistes, s’ils provoquent parfois les autres, ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce genre d’excitation! ils sont blasés!...
Et pourtant, M. l’avocat général veut rendre ce livre responsable de toutes les bombes qui ont éclaté.
Il vous le présente comme la cause des récents attentats.
Discutons.
Si le livre est la cause de l’attentat, l’attentat reflétera la physionomie du livre. Or, le livre est logique; l’attentat ne l’est pas: donc, entre l’attentat et le