Chapter 3 of 3 · 24911 words · ~125 min read

livre il

n’existe rien de commun.

Si le livre inspirait l’attentat, l’attentat choisirait ses victimes: il frapperait au cœur de la société; il l’atteindrait dans ses gouvernants, ses exploiteurs, ses jouisseurs; car, tels sont les personnages que le livre désigne et flétrit. Or, l’attentat ne choisit pas; l’attentat frappe au hasard; l’attentat fait sauter une patronne d’hôtel borgne ou un humble garçon de café. Donc, le livre n’y est pour rien; car le livre condamne ces inutiles hécatombes.

Jusqu’ici, un seul attentat fut logique: celui de Vaillant.

Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des crimes politiques, comme celui de Fieschi, comme celui d’Orsini. Fieschi visait un roi; Orsini un empereur; Vaillant visait le Parlement, un empereur multiple, un roi à sept cent cinquante têtes.

Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l’attentat de Vaillant?

Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui l’ont instruit. Il n’a pas cité M. Grave. M. Grave est un jeune, et l’on ne cite pas les jeunes; on ne cite que les classiques.

Ces classiques, quels sont-ils? Proudhon, Spencer, Rousseau, Voltaire!

Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques, il vous faut asseoir sur ces bancs, Monsieur l’Avocat général!

Allons! faites-les comparaître. Ceux qui sont morts ont leurs statues.

Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire: son rire de bronze en dira plus long au jury que toute ma plaidoirie!...

Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier?

Léauthier a lu des brochures de M. Grave; mais précisément, il n’a pas lu _La Société mourante et l’Anarchie_!

D’ailleurs, Léauthier est facile à provoquer! Parmi les brochures dont il faisait son régal quotidien figure l’_Intransigeant_--il l’a dit à l’instruction. Or, les journaux de M. Rochefort ne sont pas des journaux anarchistes! Ce sont d’excellents journaux! Je suis bien forcé de le croire, puisque M. Antonin Dubost, garde des sceaux et supérieur hiérarchique de M. l’avocat général, les a autrefois _sauvés_, tant il avait pour eux d’estime!... (Hilarité générale).

La provocation! Elle est toute relative. Elle est toute subjective. Elle dépend du cerveau qui en est l’objet. Avec votre système, Monsieur l’Avocat général, il n’est pas une page de polémique, un article de combat qui ne puisse être envisagé comme une provocation! Quand je dénonce les bandits de la Haute Banque, les scélérats de la finance qu’oublient vos réquisitoires, je provoque le peuple à les maudire, à les haïr! Allons! soyez logiques: arrachez-moi au banc de la défense! asseyez-moi au banc des accusés!...

La vérité, c’est que le livre n’est pas la cause de la bombe; mais la bombe, comme le livre, sont l’une et l’autre, les produits d’une cause antérieure et supérieure: et cette cause, c’est la désespérance, la grande maladie du siècle!

Votre Révolution avait promis le bonheur au prolétaire: le prolétaire fut victime d’une immense escroquerie: La bourgeoisie avait volé, lui promettant de partager avec lui le produit du vol; la bourgeoisie ne tint pas sa parole: elle garda pour elle tout le fruit de ses rapines!

Non seulement elle ne donna rien au prolétaire, mais elle trouva le moyen de le dépouiller encore: elle tarit dans son âme la source des résignations.

Le prolétaire vit qu’à la noblesse vêtue de soie, qui jadis succéda elle-même à la noblesse vêtue de fer, avait succédé une troisième noblesse, plus impitoyable et plus oppressive encore que les deux autres: la noblesse cuirassée d’or!

En fait de pain et d’abri, cette troisième noblesse offrit Mazas au prolétaire!

Oui, notre société démocratique offrit le même toit aux pauvres et aux malfaiteurs!

A ses yeux, les deux plus grands crimes furent le défaut de logement et l’absence de porte-monnaie!... (Mouvement).

Alors, déçu, exaspéré, le prolétaire poussa un immense cri de douleur? Et ce cri de douleur s’est répercuté dans toute notre littérature!

C’est Henri Heine qui s’écrie:

«Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société. Que justice se fasse! Qu’il soit brisé, ce vieux monde... où l’innocence a péri, où l’égoïsme a prospéré, où l’homme a été exploité par l’homme! Qu’ils soient détruits de fond en comble, ces sépulcres blanchis où résident le mensonge et l’iniquité!»

C’est Lamennais qui maudit:

«Nous disons que votre société n’est pas même une société, qu’elle n’en est pas même l’ombre, mais un assemblage d’êtres qu’on ne sait comment nommer: administrés, manipulés, exploités au gré de vos caprices, un parc, un troupeau, un amas de bétail humain destiné par vous à assouvir vos convoitises.»

C’est Victor Hugo qui blasphème:

«Et quelle société que celle qui a, à ce point, pour base la disproportion et l’injustice? Ne serait-ce pas le cas de tout prendre par les quatre coins et d’envoyer pêle-mêle au plafond la nappe, le festin, et l’orgie, et l’ivresse, et l’ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes dessous; et de recracher tout au nez de Dieu et de jeter au ciel toute la terre?

«... C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches.»

Non seulement le bonheur n’est pas venu, mais l’honneur s’est enfui.

Flaubert constate:

«Avec le développement de la production capitaliste, l’opinion publique européenne a dépouillé son dernier lambeau de conscience et de pudeur. Chaque nation se fait une gloire cynique de toute infamie propre à accélérer l’accumulation du capital.»

Et le même Flaubert, froidement impitoyable, résume la situation du monde moderne en ces termes qui flétrissent, qui crachent à la face de la Société:

«Nous dansons, non pas sur un volcan, mais sur la planche d’une latrine qui m’a l’air passablement pourrie.»

Qu’eût dit Flaubert aujourd’hui, après tant d’infamies, de corruptions, de turpitudes!

Quelles couleurs ce styliste eût trouvées sur sa palette pour peindre ce tableau de hontes et d’ignominies!...

Comme le dit M. Louis de Grammont, à chaque terme, la grande maladie sociale prend un caractère plus aigu.

De lugubres scènes s’ajoutent au drame du prolétariat.--Qui sera l’Homère effrayant de cette lamentable Iliade?...

Oui, Baudelaire a raison:

«Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, de quelques préjugés qu’on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de cette multitude maladive, respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons nécessaires à la création des chefs-d’œuvre; dormant dans la vermine au fond des quartiers où les vertus les plus humbles et les plus grandes nichent à côté des vices les plus endurcis et des vomissements du bagne; de cette multitude soupirante et languissante à qui la terre doit ses merveilles, qui sent un sang vermeil et impétueux couler dans ses veines, et qui jette un long regard de tristesse sur le soleil et l’ombre des grands parcs.»

Faut-il s’étonner si le cri de douleur se change en cri de révolte!

Faut-il s’étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué par des suborneurs scélérats, s’écrie, comme le bandit de Schiller:

«Je veux vivre; j’ai le droit de vivre, et la société me refuse ce droit. Eh bien! formons une société nouvelle. Toutes les sociétés ont commencé par la violence; les premières tribus humaines ont été des associations armées; créons un monde et recommençons l’histoire: notre société de bandits sera plus juste que cette vieille société despotique où les plus nobles cœurs sont condamnés d’avance à mourir!»

Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe! Ce sont les penseurs, les philosophes, les poètes qui ont décrit, qui ont chanté les désespoirs de notre siècle! Allons, soyez logique, Monsieur l’Avocat général! Asseyez-les sur les bancs de la cour d’assises, car M. Jean Grave n’a fait que les répéter!...

Vous savez bien qu’il n’est pas le coupable, M. Jean Grave! Vous savez bien que son livre n’a pas allumé l’incendie! Mais ce gouvernement imite ses prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner l’Idée!

L’Idée, voilà l’éternelle ennemie des jouisseurs en place! Les jouisseurs veulent rester: l’Idée, elle, veut marcher!

Un poignard frappe le duc de Berry: aussitôt la Restauration monte à la tribune et dit au Pays éploré: «Le poignard qui a frappé le duc de Berry, c’est une idée libérale!»

Une bombe éclate: aussitôt la troisième République monte à la même tribune et crie au Pays affolé: «La bombe qui vient d’éclater, c’est une idée anarchiste!»

Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent, à notre époque, les éclairs du Sinaï, M. David Raynal fait voter une loi d’épouvante qui n’est autre chose que la résurrection du vieux délit _d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement_.

Seulement, on modifie un peu la formule: c’est le délit d’excitation à la haine et au mépris de la _bourgeoisie_!

Théophile Gauthier a raison:

«Qu’importe que ce soit un sabre ou un goupillon ou un parapluie qui nous gouverne!--C’est toujours un bâton!...» (Rires).

Comme votre accusation est logique, Monsieur l’Avocat général! Vous reprochez à M. Grave d’_avoir provoqué au vol_! Qu’est donc ce nouveau délit?

M. Grave a-t-il provoqué au pillage de votre maison?

Non, n’est-ce pas? Vous le proclamez incapable de songer au bien d’autrui!

Mais M. Grave est partisan du _communisme_: il veut abolir la propriété bourgeoise, il croit que la révolution prochaine aura pour mission de l’abolir; c’est sa doctrine--fausse peut-être--mais enfin une doctrine dont il n’est pas le promoteur; Proudhon et beaucoup d’autres l’inventèrent avant lui.

Voilà pourtant le délit dont l’accuse votre parole! Rêver une société autre que celle où vous régnez, c’est provoquer au vol! C’est être un criminel!

Mais alors, mettez Jean-Jacques Rousseau à côté de Jean Grave!

Cela vous peine, Monsieur l’Avocat général? Jean-Jacques Rousseau est le père de la Révolution dont vous êtes le fils; Jean-Jacques Rousseau est donc votre grand-père; vous le voyez, je vous laisse en famille; n’ayez crainte, je vous y laisserai tout le temps... (Hilarité).

Jean-Jacques Rousseau a écrit;

«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire: «Ceci est à moi», fut le vrai fondateur de la société civile! Que de crimes, de misère et d’horreur eût épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant les fossés, eut crié à ses semblables: «Gardez-vous d’écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne.»

Ironie des choses! Vous traduisez en cour d’assises l’homme qui, fidèle à vos principes, veut renverser les bornes posées par l’usurpateur que Jean-Jacques Rousseau flétrissait!...

Vous reprochez à M. Grave d’avoir dit que la révolution prochaine dévastera vos études d’avoués et de notaires, qu’elle brûlera tous les titres de la propriété bourgeoise: vous oubliez vos décrets jacobins, vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du 25 août, ordonnant de brûler sur la place publique les titres du monde détruit!

Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta sur la place de Grève les chartes du régime vaincu, le feu de joie qu’elles alimentèrent et la ronde de la foule autour de ce feu de joie!

Vous oubliez--ce sont vos archives, vos documents officiels qui parlent--qu’en 1790, de sinistres jacqueries éclatèrent sur toute la surface du territoire, et que ces jacqueries étaient le fruit de provocations épouvantables, et que ces provocations provenaient des députés du Tiers, particulièrement (voyez Taine, tome I, page 294, ou plutôt les pièces qu’il copie), particulièrement des _procureurs_ et des _légistes_, ces ancêtres des avoués et des notaires... (hilarité)... lesquels écrivaient à leurs commettants des lettres incendiaires aussitôt affichées dans tous les villages!

Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean Grave en prison!

Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne dis pas cinq ans, mais huit jours, mais un jour, mais une heure de cellule, d’avoir prédit que, si l’on fait aux bourgeois ce qu’ils ont fait aux prêtres et aux nobles, on emploiera contre eux les moyens qu’ils ont indiqués?

On vous menace: défendez-vous! On vous attaque: vengez-vous! Oui, parlez de vengeance, mais ne parlez pas de justice! Votre justice, à défaut d’un principe éternel, se réduit aux proportions modestes d’un instinct! Oui, vous n’êtes que des instinctifs! Allons! Frappez, mais ne maudissez pas! Vous avez droit à la vengeance, mais vous n’avez plus droit au Verbe!... (Mouvement prolongé).

Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans de prison pour avoir médit de la Patrie et de l’Armée, pour avoir excité le soldat à l’indiscipline, pour avoir provoqué au meurtre d’un officier.

Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. l’avocat général: elle est plus meurtrière que la prose de Grave. Elle consiste toujours à fouiller les 300 pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées, feront pendre leur homme. Elle consiste à vous présenter comme un système raisonné, comme un froid syllogisme, ce qui n’est, en réalité, que la chute fébrile d’une période qui termine un chapitre consacré à l’idée de Patrie.

La Patrie!

Certes, je ne suis pas suspect, Messieurs les Jurés. Je suis de ceux dont le cœur la vénère; et, dans le domaine de la Pensée, par la parole et par la plume, j’ai essayé de la défendre contre ceux qui ne veulent plus, qui ne peuvent plus y croire.

Mais force m’est de reconnaître que des cerveaux plus grands que moi l’ont traitée de dangereuse chimère et de malfaisante utopie.

«Quand je songe--s’écrie Tolstoï--à tous les maux que j’ai vus et que j’ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela repose sur un grossier mensonge: l’amour de la Patrie.»

Et Victor Hugo prophétise:

«Au vingtième siècle, _la guerre sera morte_, l’échafaud sera mort, la haine sera morte, _la frontière sera morte_: l’homme vivra!»

Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite les grands hommes qui s’en firent les avocats.

La défendons-nous bien, la Patrie, contre les soupçons de la Pensée? Au lieu de traquer les écrivains qui la critiquent, ne ferions-nous pas mieux de traquer les bandits qui la déshonorent?

Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean Grave--si sa modestie me permet de le nommer après de si grands noms--qui, à l’heure actuelle, font courir les plus graves périls à l’idée de Patrie?

Sous ce titre: _Les Sans-Patrie!_ mon éloquent confrère, M. le député Viviani, écrivait hier un bel article.

Il dénonçait les _hauts bandits de la Finance_--ce sont ses propres termes--qui sont en train d’écouler sur le marché français les 100 millions de rentes italiennes qu’on n’a pu vendre ni à Rome ni à Berlin.

La Bourse est comme ces oiseaux de proie qui déshonorent tout ce qu’ils touchent. Elle a déshonoré la Propriété: elle souille la Patrie!

Les voilà, les Sans-Patrie! Les Sans-Patrie, qui transformeront les citoyens du monde entier en Sans-Culottes--au sens propre du terme, puisqu’au train dont vont les choses ils ne leur laisseront bientôt plus une paire de pantalons. (Mouvement).

Et M. Viviani ajoutait ces lignes, dont je lui laisse la responsabilité, mais que j’ai le droit de reproduire à titre de document, puisqu’il les a versées dans le domaine public:

«Le gouvernement laisse faire. Il traque les socialistes, les fait diffamer par sa presse, ose leur reprocher de ne pas aimer le pays. _Seulement il protège les misérables qui dépouillent, exploitent, trahissent la Patrie! On a voté des lois contre les associations de malfaiteurs. Quand est-ce qu’on va les appliquer?_»

Je ne plaide pas contre le gouvernement, Messieurs les Jurés; je n’en ai cure.

Je ne plaide pas pour les socialistes; ils ne m’en ont pas chargé.

Mais je dis à M. l’avocat général: nous sommes tous solidaires. Car, sous couleur de traquer l’Anarchie, vous traquez la pensée humaine. Aujourd’hui, vous poursuivez Jean Grave comme anarchiste; demain, vous poursuivrez des socialistes, sous prétexte qu’ils confinent à l’Anarchie; après-demain viendra le tour d’autres penseurs qui ne sont ni des socialistes, ni des anarchistes, mais que vous poursuivrez parce qu’ils sont des penseurs libres et que vous n’admettez pas les penseurs libres--vous autres les libres-penseurs!

Vous êtes dans l’arbitraire, vous tomberez dans l’oppression; car l’arbitraire n’est pas une surface plane sur laquelle on s’arrête: l’arbitraire est une pente, et cette pente, on ne la remonte pas, on la descend, on la descend jusqu’à la tyrannie!

Et pour compléter votre fameuse loi du 11 décembre 1893, j’attends une jurisprudence qui nous donnera du malfaiteur la définition suivante: «Doit être emprisonné comme malfaiteur tout homme qui osera penser que tout n’est pas pour le mieux dans la meilleure des républiques.»

Eh bien! vous pouvez m’emprisonner avec les autres, Monsieur l’Avocat général.

Sans épouser la doctrine, ni la théorie de personne--ce n’est pas mon affaire ici--je me permets de vous dire:

«Vous défendez la propriété: quand donc traquerez-vous les _hauts bandits de la Finance_?

«Vous défendez la Patrie: quand donc traquerez-vous la pieuvre cosmopolite dont les hideux tentacules enlacent tous les peuples et leur sucent tout leur sang?»

Je me permets de vous dire avec Viviani:

«Vous avez fait des lois contre les malfaiteurs, vous les appliquez aux anarchistes d’en bas: quand les appliquerez-vous aux anarchistes d’en haut?

«Vous les appliquez aux anarchistes de la Pensée: quand les appliquerez-vous aux anarchistes de la Bourse?

«Vous les appliquez à ceux que vous accusez de faire sauter les édifices: quand les appliquerez-vous à ceux qui font sauter les consciences?» (Bravos! marques d’assentiment prolongées).

Ah! certains bourgeois qui croient incarner la Patrie ont de drôles de manières de la défendre--la Patrie!

Et l’on s’étonne si la Patrie se discrédite, si les écrivains, les penseurs, tendent de plus en plus à la confondre avec l’_État_, c’est-à-dire avec cet assemblage de lois contingentes et d’artificielles conventions qui changent tous les siècles ou tous les demi-siècles, ne gardant que ce caractère commun d’opprimer toujours les faibles au profit de quelques gros messieurs qui, à notre époque, ne sont que _gros_, puisqu’ils n’ont même plus cette circonstance atténuante d’être _grands_!

On s’étonne si Jean Grave, qui se souvient de Tolstoï, ne voit dans la Patrie qu’une façade hypocrite pour masquer les égoïsmes de l’État bourgeois?

On s’étonne s’il écrit:

«Ce fut l’idée géniale de la bourgeoisie de substituer l’autorité de la nation à celle du droit divin.»

Avant lui, un homme qu’on n’a pas encore, que je sache, inquiété pour sa propagande anarchiste, l’honorable M. Yves Guyot, avait émis la considération suivante:

«La foi en l’État est une transformation de l’idée religieuse.»

Que voulez-vous? l’idée religieuse se transforme une fois de plus--et ce n’est pas fini, Messieurs les Gouvernants!

Vous avez tué le bon Dieu pour en faire hériter l’État. Les vôtres s’aperçoivent qu’on s’est moqué d’eux, et, à leur tour, ils envoient l’État rejoindre les vieilles lunes!

Ce n’est que le premier pas de l’évolution nécessaire.

Plus ils iront, plus les peuples se détacheront de l’État.

Chamfort--l’ami de Mirabeau--un des soldats de la Révolution française, a écrit: «_Un heureux instinct_ semble dire au peuple: Je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens de choisir moi-même.»

Le même Chamfort ajoutait: «En voyant les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs _dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde des autres_.»

Vous entendez bien que les _archers_, dans la pensée de Chamfort, ce sont les gendarmes, quel que soit l’uniforme dont la garde-robe nationale les ait affublés!

Thomas Paine, l’illustre Conventionnel, l’auteur des _Droits de l’homme_--encore un grand ancêtre, Monsieur l’Avocat général! car, vous l’observez, je ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels, des Girondins, des Constituants, des Philosophes du dix-huitième siècle! Je vous laisse en famille: n’ayez crainte: vous y resterez tout le temps--Thomas Paine complétait ainsi la pensée de Chamfort:

«De mémoire humaine, le métier de gouvernant a toujours été monopolisé par les individus les plus ignorants et les plus canailles de l’humanité!»

Vous voyez. Messieurs les Jurés, qu’on n’a attendu ni M. Élisée Reclus, ni M. Jean Grave, pour dire cela au peuple! Voilà plus de cent ans qu’on a commencé à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu’on le lui répète.

Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd’hui que les politiciens de tous poils, qu’ils soient vêtus de blanc, de noir ou de rouge, lui chanteront la même antienne et ajouteront un nouveau chapitre au livre déjà si long des mensonges de l’humanité.

Il n’en veut plus. Il en est désabusé--pas plus de ceux-là que des autres, de tous, quel que soit leur nom. Ce qu’il abhorre, c’est la _politique_, cette science bourgeoise inventée pour servir de masque au Parlementarisme bourgeois.

Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe l’État rejaillit forcément sur l’Armée.

En effet, l’Armée, en temps de paix, apparaît comme une sorte de gendarmerie gigantesque au service de l’État: et plus l’État semble oppresseur, plus il couve de sourdes haines contre l’Armée, instrument de ses oppressions.

Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de M. Grave. Ils sont d’un poète exquis, du poète à la Tour d’Ivoire, de M. Alfred de Vigny:

«L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en guerre, devient une sorte de gendarmerie. _Elle se sent comme honteuse d’elle-même_ et ne sait ni ce qu’elle fait, ni ce qu’elle veut.»

Ce terme _honte_ accolé au mot _Armée_, je ne sais rien de plus terrible ni de plus sacrilège.

Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues en germe là-dedans?

Vous voulez faire donner cinq ans de prison à M. Grave parce que son livre, si les soldats l’avaient lu, aurait pu «les dissuader de se courber sous la discipline abrutissante»!

Poursuivrez-vous la prochaine édition des _Souvenirs de jeunesse_ de M. Renan, dans lesquels il raconte qu’il n’aurait jamais pu se faire à la discipline militaire, et que, si on l’avait contraint d’être soldat, il aurait déserté?

Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous assure, que celui que flétrit votre acte d’accusation.

Car l’édition poursuivie n’a pu visiter la caserne: Vous savez qu’elle n’a visité que des journalistes.

Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois des livres de Renan; et le soldat qui tombe sur les lignes relevées, le soldat auquel on a donné huit jours de prison qu’il ne méritait pas et qui est mécontent de son capitaine, le soldat songera:

«Tiens! mais M. Renan, c’est une gloire de l’humanité! M. le ministre l’a dit en inaugurant son dernier buste! Si une gloire de l’humanité affirme qu’elle n’aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté pour s’y soustraire, pourquoi n’imiterais-je pas cette gloire?»

Le syllogisme est des mieux construits, et il peut bien produire la propagande par le fait, car un soldat déserte plus facilement qu’il ne crève le ventre à son capitaine.

Est-ce que M. Jean Grave l’a jamais dit à un soldat, de crever le ventre à son capitaine?

Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou lui envoyer une gifle, cela revient absolument au même, puisque, s’il lui crève le ventre, il sera condamné à mort, et que, s’il lui envoie une gifle, il le sera également, aux termes du Code militaire qu’à peu près unanimement nous trouvons un peu excessif.

Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette inique méthode qui consiste à isoler deux lignes d’un livre tout entier, à présenter comme la dominante d’un ouvrage ce qui n’est que la conclusion fébrile d’une période en chaleur.

Si vous voulez trouver une provocation au meurtre des soldats de l’armée française, ce n’est pas dans Jean Grave qu’il faut la chercher: c’est plus loin et plus haut.

Écoutez cette page; Victor Hugo s’adresse aux Belges:

«_Peuples! Il n’y a qu’un peuple! Si Bonaparte arrive, si Bonaparte vous envahit, traînant à sa suite... cette armée... ces régiments dont il a fait des hordes... ces prétoriens... ces janissaires... qui auraient pu être des héros et dont il a fait des =brigands=_; s’il arrive à vos frontières, _courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de vos charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos carabines: faites cela!_»

Ces _hordes_, ces _janissaires_, ces =brigands=, c’était l’armée française!... (Longue sensation).

Car si l’armée française n’est respectable que sous la République, comme les trois quarts du siècle nous fûmes en monarchie, on a pu, trois ans sur quatre, mépriser l’armée française!

Eh bien! je vous le demande, si la haine politique, la haine de parti a pu, chez un grand homme, s’égarer au point de crier à l’étranger: «Assassine l’armée française!», quoi d’étonnant que les indignations sociales d’un jeune polémiste lui aient soufflé quelques lignes ardentes qui sont de bien pâles choses à côté de la provocation épouvantable sortie des lèvres du grand Victor Hugo!

Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l’avez mis au Panthéon et vous l’y avez fait conduire par ces soldats de l’armée française que jadis il avait traités de hordes et de brigands!

Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de prison pour sauver l’honneur de l’Armée!...

O logique de votre justice!

Vous voulez aussi condamner Grave à cinq ans de prison parce qu’à la fin d’un chapitre où il retrace la barbarie de certains patrons qui abusent de la machine humaine, qui ont un caillou dans le cœur et des écus à la place d’entrailles, il songe que, si les martyrs d’une exploitation sans vergogne tuaient un de ces patrons, peut-être que la leçon servirait d’exemple aux autres!

Cette indignation du penseur, vous la taxez d’apologie!

Mais pourquoi ne pas poursuivre tant d’autres indignations?

Écoutez ces lignes, Monsieur l’Avocat général. Je les emprunte à un journal qui n’est pas le journal _La Révolte_: c’est le journal de M. de Goncourt.

Le 13 janvier 1871, il s’étonne que la population _meure de faim_, reste impassible, quand des boulangers--il en cite un: je ne le nomme pas--offrent aux riches du _pain blanc_ et des _croissants_, lorsque des marchands leur procurent du _gibier_ et de la _volaille_. Son étonnement s’irrite, s’exaspère et s’écrie à la fin:

«Quand je lisais dans le journal de Marat les dénonciations furibondes de l’_Orateur du Peuple_ contre la classe des épiciers, je croyais à de l’exagération maniaque. Aujourd’hui, je m’aperçois que Marat était dans le vrai. _Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce qu’on accrochât à la devanture de leur boutique deux ou trois de ces égorgeurs sournois..._

«_Peut-être quelques assassinats intelligemment choisis sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans les limites raisonnables._»

Elle est jolie, la provocation! Elle est jolie, l’apologie!

Et quand le même de Goncourt, songeant à tous ces oisifs qui vivent des sueurs du peuple, s’écrie:

«=Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l’imbécillité élégante qu’une machine infernale qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris faisant, de quatre à six heures, le tour du lac du bois de Boulogne!...=»

Oui ou non, provoque-t-il à l’assassinat?

Quand c’est du de Goncourt, vous souriez: c’est de la littérature!

Quand c’est du Grave, vous frémissez: c’est de l’anarchie!

Eh bien! moi, je vous dis: j’ignore ce que c’est; mais ce que vous faites, vous, ce n’est pas de la justice!

Allons! soyez francs! Déchirez le voile!

Ce ne sont ni les excès, ni les excitations d’une pensée que vous traduisez en cour d’assises: c’est la pensée elle-même.

Ce n’est point parce que M. Grave a écrit des paroles imprudentes ou criminelles que M. l’avocat général vous le défère. C’est parce que M. Grave a formulé une théorie scientifique qui est en contradiction avec celle de M. l’avocat général. Ou si vous préférez, le crime de M. Grave consiste dans l’expression même de sa théorie.

Ce n’est pas un homme qu’on veut emprisonner: c’est une idée.

On demande au Jury moderne de condamner un système politique, comme, au siècle de Louis XIV, on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de condamner un traité sur la grâce ou la transsubstantiation.

Ma comparaison vous déplaît? Je la change:

On demande au Jury moderne de condamner un système qui se prétend celui de l’avenir, comme on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de condamner qui, deux siècles trop tôt, eût exposé les principes de la société moderne.

M. l’avocat général vous dit:

La théorie que j’accuse, si elle était réalisée, supprimerait la bourgeoisie!

Absolument comme le système bourgeois a, par sa réalisation, fait disparaître la noblesse...

Chaque fois qu’on met une chose à la place d’une autre, on est obligé d’enlever la première pour y mettre la seconde.

L’ancien Parlement eût sans doute condamné les principes de la société moderne.

Pouvez-vous emprisonner les principes qui se donnent comme ceux de la société future?

Je vous dis: non!

Pourquoi?

Parce qu’en condamnant, l’ancien Parlement fût resté logique avec lui-même: c’était un pouvoir de droit divin.

Au lieu qu’en condamnant, vous vous infligeriez un démenti à vous-mêmes: vous êtes un pouvoir de libre examen.

Vous êtes les fils d’une Révolution qui s’est faite précisément pour rendre impossible la chose qu’on vous sollicite de faire aujourd’hui.

Vous pouvez condamner un homme; vous pouvez condamner un crime: vous ne pouvez plus condamner une idée.

Vous ne pouvez que la discuter et la réfuter, si c’est possible.

Rassurez-vous, Messieurs les Jurés, et ne vous faites pas un monstre de l’idée de M. Grave. Cette idée n’est pas le champignon dont vous parlait tout à l’heure M. l’avocat général, et qui serait éclos, sans racine, dans un délire fin-de-siècle. Elle n’est pas récente. Elle est vieille de deux cents ans. Non seulement M. Grave n’a pas enrichi par ses bombes le martyrologe bourgeois, mais il n’a pas même enrichi par son livre le répertoire intellectuel de l’humanité.

Quelle est donc l’idée de M. Grave?

Elle se résume en deux propositions:

1º Si l’homme est mauvais, la faute en est imputable à l’outillage social. Détruisons cet outillage: l’homme deviendra bon;

2º Pour prévenir le retour de l’outillage social, il faut arriver à l’élimination complète du principe d’autorité.

_L’élimination complète du principe d’autorité et des institutions, des pouvoirs qui le manifestent_: voilà le _moyen_ et la _fin_ de l’anarchie scientifique dont le but est la réalisation du bonheur commun par la suppression de la concurrence et l’harmonie des intérêts.

Je ne discute pas. Je ne réfute pas: j’expose.

Est-ce nouveau, cela?

Prenez Rabelais et lisez la description de l’abbaye de Thélème:

Plus de gouvernement, plus de contrainte, l’individualisme substitué partout à la collectivité; et au-dessus de la porte, pour principe, la loi unique: _Fais ce que veulx_--c’est-à-dire: _Fais ce que dois_, puisque, par hypothèse, l’homme étant devenu bon, son _vouloir_ désormais se confond avec le _devoir_.

Ouvrez Voltaire: son héros Candide visite l’_Eldorado_, l’Éden rêvé par l’esprit du philosophe. C’est comme l’abbaye de Thélème: pas de lois, pas de contrainte; l’harmonie, le bonheur partout.

«Candide demanda à voir la cour de justice, le Parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point et qu’on ne plaidait jamais: il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.»

Proudhon, dans les temps modernes, précise cet idéal, l’arrache au pays des rêves, le fixe dans celui des idées positives.

Ouvrez l’_Encyclopédie générale_ de M. Ranc au mot _Anarchie_.

M. Ranc rappelle d’abord la théorie formulée ainsi par Condorcet:

«Le premier terme de la série gouvernementale étant l’absolutisme, le terme final, fatidique, est l’anarchie.»

Et cette autre de Proudhon:

«L’anarchie, telle est la forme dont nous approchons tous les jours, et qu’une habitude invétérée d’esprit nous fait regarder comme le comble du désordre et l’expression du chaos.»

M. Ranc approuve ces deux propositions et affirme à son tour que:

«Le but de la Révolution, c’est la suppression même de l’autorité, c’est-à-dire du gouvernement.»

Et il donne, à son tour, cette définition de l’anarchie:

«L’élimination de l’autorité dans ses trois aspects politique, social, religieux; la dissolution du gouvernement dans l’organisme naturel.»

Et il ajoute ces lignes que je livre à vos méditations:

«Pour les oisifs, pour les exploiteurs, pour les privilégiés, pour les jouisseurs, toute idée de justice est une idée de désordre, toute tentative contre les privilèges est une manifestation anarchique. La pensée seule de se soustraire à l’exploitation est une pensée coupable. Les oisifs, les privilégiés, veulent jouir en paix.»

Et il conclut:

«Liberté et ordre sont deux termes corrélatifs qui se résolvent dans un troisième terme plus général, celui d’anarchie, tel que l’a défini Proudhon, c’est-à-dire dans l’élimination radicale du principe d’autorité.»

Voilà la théorie.

--C’est une maladie morale!--s’écrie M. l’avocat général.

Ah! quand une idée nouvelle surgit dans le monde, ne vous hâtez pas de crier: c’est une maladie morale!

Il en est trop souvent des prétendues _maladies morales_ comme des sciences dites _occultes_!

Qu’est-ce que la science occulte? C’est la science inconnue. Dès que la science inconnue devient la science connue, elle cesse d’être occulte pour devenir officielle.

Jadis, notre chimie s’appelait l’_Alchimie_, et l’on brûlait les alchimistes. Aujourd’hui l’_Alchimie_ est devenue notre chimie, et l’on décore les chimistes.

Il en est de la sociologie comme de toutes les sciences.

Toute idée qui n’est pas consacrée, vulgarisée, tombée dans le bagage de nos opinions courantes, qui choque nos habitudes et notre éducation, nous semble un monstre. Nous la traitons facilement de maladie morale, et nous avons vite fait de répondre à qui nous l’expose: «Vous êtes un détraqué!»

Si l’on avait dit à un vieux sénateur romain: «L’esclavage est une honte, il faut abolir l’esclavage!», le vieux sénateur romain aurait riposté:

«Détruire l’esclavage? Vous n’êtes qu’un anarchiste! L’esclavage! mais c’est la base de la société! C’est la base de toute société! Point de société sans esclavage!...» Et, la main sur le digeste, le vieux sénateur aurait défendu l’esclavage, absolument comme aujourd’hui, la main sur ses codes, M. l’avocat général défend le capital.

Pas une des institutions aujourd’hui défendues par M. l’avocat général qui n’ait été jadis flétrie comme une maladie morale.

Si l’on avait prédit à un ancien la société du moyen âge, il aurait répondu: «Vous êtes un malade!»

Si l’on avait prédit à un féodal la société moderne, il aurait répondu: «Vous êtes un malade!»

Saint Grégoire de Nysse, l’immortel penseur du IVe siècle--Grégoire de Nysse fut canonisé, et il a été cité par la _Révolte_: à ce double titre, il ne doit guère être sympathique à M. l’avocat général; n’importe, je lui emprunte quelques mots--Saint Grégoire de Nysse a écrit ces lignes: «_Celui qui nommerait vol ou parricide l’inique invention de l’intérêt ne serait pas très éloigné de la vérité. Qu’importe, en effet, que vous vous rendiez maître du bien d’autrui en escaladant les murs ou en tuant les passants, ou que vous acquériez ce qui ne vous appartient pas par l’effet impitoyable du prêt?..._»

Si l’on avait fait à Saint Grégoire la prophétie suivante:

«Un jour viendra où ce que tu traites de vol et d’assassinat deviendra la loi du monde, et où un avocat général traduira en cour d’assises les écrivains qui partagent ton avis. La société tout entière sera fondée sur l’usure. On bâtira un temple qu’on appellera la =Bourse=. Ce temple remplacera tes cathédrales, comme les cathédrales ont remplacé le temple de Vénus ou de Jupiter. Les desservants de ce temple nouveau se nommeront Lévy, Arton, Reinach, Hugo Oberndœrffer. Ils escroqueront tout l’or qui leur assurera la toute-puissance. Ils achèteront tout ce qui est achetable, et même quelques-unes des choses qui ne le sont pas. Et de vaines révoltes contre leur effroyable empire ne serviront qu’à rendre plus manifeste sa terrifiante solidité!...»

Si l’on avait prophétisé cela à Saint Grégoire, Saint Grégoire qui, lui, croyait en Dieu, eût joint les mains et se fût écrié: «Seigneur, préservez-nous d’une pareille maladie morale!»

La maladie a fait son cours. De temps à autre, pour affirmer son méchant virus, elle fait éclore des Panamas--ces accidents tertiaires d’un corps social qui se décompose et s’effondre; et chaque jour grandit le chancre qui, bientôt, nous pourrira tous! (Vive émotion).

Ah! ne vous pressez pas de dire: ceci est une maladie morale!

Ceci, bon ou mauvais, ceci, c’est la Pensée humaine.

Ne mettez pas la Pensée en prison.

Toujours elle s’échappe.

Ne cherchez pas à tuer la Pensée: elle ressuscite toujours!

Voyez! On l’a pendue à tous les gibets, on l’a clouée à tous les piloris: elle a éclairé tous les gibets de ses rayons, elle a illuminé tous les piloris du feu de ses auréoles!

On l’a décapitée, brûlée, torturée, crucifiée! Dans des enceintes très semblables à la nôtre, des magistrats, vêtus des mêmes pourpres et coiffés des mêmes bonnets que M. l’avocat général, l’ont écrasée sous les mêmes foudres sociales, en des périodes meurtrières bercées par les mêmes inflexions de voix, rythmées par les mêmes balancements de gestes, car, au milieu des évolutions, des révolutions, des cataclysmes, quand tout change et quand tout craque, l’immobile justice humaine, cette éternelle victorieuse de la veille qui est toujours la vaincue du lendemain, garde le même geste et la même physionomie!

Pour la Pensée, la Conciergerie est l’antichambre du Panthéon!

Et les magistrats ne peuvent plus sortir sans croiser la statue d’une de leurs victimes!

On croyait étouffer la Pensée: la Pensée est rayonnante!

Chaque jour, au coin des carrefours, sur les places publiques, les Étienne Dolet, couronnés d’immortelles, sourient aux clartés matinales qui saluent le réveil de Paris!

Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l’arrêtez pas!

Qu’êtes-vous donc pour barrer son chemin? La Pensée! Elle est l’univers! Vous, vous n’êtes que des atomes!

Dites-vous bien que, quoi qu’on lui fasse, qu’on l’outrage ou qu’on la salue, la Pensée reste la Pensée--la Pensée qui raisonne et qui croit, qui espère et qui rêve--un rêve peut-être dangereux, peut-être irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela seul qu’il est le rêve!

Fils d’une société issue des révoltes du rêve, laissez rêver tout à sa guise le cerveau de l’humanité!

Défendez-vous; ne persécutez pas!

Messieurs, c’est mon dernier cri, je vous l’envoie du fond de ma poitrine, avec toutes les énergies de ma foi et de ma jeunesse: Jurés de la fin de ce siècle, ne soyez pas persécuteurs!... (Applaudissements).

LE PROCÈS DES TRENTE

Cour d’assises de la Seine

Audiences des 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 Août 1894

Ce fut le procès des hommes qu’on a nommés les _Intellectuels de l’anarchie doctrinale_, par antithèse avec les _Propagandistes par le fait_.

Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont trop ému l’opinion pour n’être pas restés gravés dans toutes les mémoires.

On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement votée et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893 relative aux _associations de malfaiteurs_.

En même temps qu’on votait la loi, on ouvrait une instruction confiée à M. le juge Meyer.

Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation renvoya devant la cour d’assises de la Seine les trente accusés désormais célèbres sous ce seul nom: _Les Trente_, comme coupables de:

S’être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, _affiliés à une association_ formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés, ou d’avoir _participé à une entente_ établie dans le même but.

Parmi les Trente, cinq ne comparurent point. C’étaient: _Paul Reclus_ (le neveu de l’illustre savant Élysée Reclus), _Cohen_ (le traducteur d’_Ames solitaires_, la pièce de Haupman), _Duprat_, _Martin_ et _Pouget_. Depuis, la cour, jugeant par _contumace_, c’est-à-dire sans l’assistance du jury, a, par arrêt du 31 octobre 1894, condamné chacun d’eux au maximum de la peine, soit _vingt ans de travaux forcés_.

Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury étaient: _Jean Grave_, _Sébastien Faure_, _Chatel_, _Ledot_, _Matha_, _Agnéli_, _Bastard_, _Paul Bernard_, _Brunet_, _Billon_, _Soubrier_, _Daressy_, _Tramcourt_, _Chambon_, _Malmaret_, _Fénéon_, _Chéricotti_, _Ortis_, _Bertani_, _Liégeois_, _la veuve Milanaccio_, _la fille Cazal_, _la femme Chéricotti_, _la veuve Belloti_ et _Louis Belloti_.

Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande avaient à répondre de divers délits de droit commun, et, de ce chef, ils furent condamnés par le jury.

Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à l’_association_ prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs--les _Intellectuels_, pour reprendre le mot consacré.

En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal rédacteur du journal _La Révolte_, le moderne théoricien de l’anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l’accusation, les livres et les écrits avaient organisé la _secte_ et créé l’_entente_ poursuivie.

A côté de Jean Grave s’asseyait Sébastien Faure, le brillant apôtre du nouveau système, l’infatigable orateur de réunions publiques, défendu par Me Desplas. (La plaidoirie de Me Desplas a paru in extenso dans le numéro de la _Libre Parole_ du 12 août 1894).

Ensuite, les mieux désignés à l’attention publique comme à l’effort du réquisitoire étaient: _Chatel_, le directeur de la _Revue Libertaire_, l’esthète audacieux; _Fénéon_, employé au ministère de la guerre, le _critique aigu_, comme l’a appelé M. Stéphane Mallarmé.

M. l’avocat général Bulot occupait le siège du ministère public.

Voici le passage de l’acte d’accusation concernant Jean Grave:

Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier rang, Jean Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus.

C’est Jean Grave qui, le premier, dans une brochure parue en 1883, a exposé le plan de la doctrine anarchiste:--«La propagande ouverte, y lit-on, doit servir de plastron à la propagande par les actes, secrète celle-là; elle doit lui fournir les moyens d’action qui sont les hommes, l’argent et les relations... et mettre en lumière les actes accomplis.»

Plus tard, directeur du journal _La Révolte_, il a exalté les crimes des anarchistes, faisant l’éloge des voleurs Schouppe, Pini et Duval, et ouvrant une souscription qui, centralisée par Paul Reclus, n’avait qu’un objet: alimenter l’anarchie.--En 1894, il a fait paraître une seconde brochure intitulée: _La Société mourante et l’Anarchie_.--Il y fait appel aux pires violences pour fonder l’ordre de choses anarchique.--Dans le journal _La Révolte_, après le 19 décembre 1893, il continuait à fournir aux affiliés les moyens de correspondre entre eux par la voie de son journal, provoquant en leur faveur des souscriptions, et ne négligeant aucun moyen de maintenir une entente constante entre eux et lui.

C’est à l’audience du 9 août 1894 que Me de Saint-Auban a prononcé pour Jean Grave la plaidoirie ci-après reproduite.

Messieurs les Jurés,

Dispensez-moi de tout exorde: J’ai hâte de m’expliquer!

Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni phrases convenues, ni discussions de théorie, de doctrine, de politique. Dieu me garde de m’exposer au reproche d’avoir, à l’occasion du second procès de Jean Grave, tenté de faire un pot-pourri économique et social! D’ailleurs--c’est une réflexion critique--en matière de pot-pourri, je n’imiterais jamais la souplesse de M. l’avocat général. (Sourires).

Hier, requérant contre Jean Grave, M. l’avocat général a tenté un effort suprême pour corriger les impuissances de l’instruction et des débats:

De l’instruction, qui, non seulement n’a pas fait contre Jean Grave une preuve impossible, mais n’a pu rapporter une lettre, un témoignage ou un indice, si faible et fragile fût-il!

Des débats, où la personnalité de Jean Grave s’est tellement évanouie que, après ces deux audiences, vous eussiez oublié jusqu’à son nom, si, plaidant un procès intenté en 1894, au nom d’une loi promulguée en 1893, M. l’avocat général n’avait pas eu la chance de découvrir une brochure de 1883--une brochure bien vieille, Messieurs les Jurés, trente ou quarante fois prescrite! Mais il en est, paraît-il, des brochures anarchistes comme du vin: elles se bonifient en vieillissant (Hilarité).

Que vous avez été heureux, Monsieur l’Avocat général, de la trouver, cette brochure! Que vous l’avez bien lue! Vous l’avez distillée!...

Vous êtes un merveilleux impressionniste! Vous avez eu tort de railler les tendances esthétiques de l’accusé Chatel: vous parlez une autre langue, vous visez un autre but, mais vraiment vous partagez son goût pour l’impressionnisme! Pour employer son mot qui est devenu le vôtre, vous _n’embrouillardez_ pas vos réquisitoires. Oh! non, ils demeurent très clairs! Mais vous avez _embrouillardé_ ce procès!... (Hilarité générale).

Non seulement vous avez remplacé les démonstrations par la lecture de la fameuse brochure--ce qui risquait d’égarer le jury, mais vous avez, pour le troubler, évoqué de sanglants fantômes: Ravachol, Vaillant, Émile Henry, Caserio! Et, comme s’ils ne vous suffisaient pas, ces spectres décapités, vous êtes allé en Espagne chercher un spectre fusillé: vous avez traîné ici l’ombre funèbre de Pallas!

Et, pour compléter la mise en scène, vous faites comparaître Jean Grave, le penseur,--un penseur critiquable peut-être, mais n’importe, un penseur, messieurs!--dans un incroyable décor, un décor des _Brigands_ d’Offenbach, à côté d’un voleur, Ortiz!...

Décor bizarre!

Une escopette! Deux longues canardières qui ont dû être maniées par Fra Diavolo! Détail plein de couleur locale!... N’y a-t-il pas quelques Italiennes dans le fond du paysage?... (Hilarité).

Une belle couverture en soie bleue! De l’argenterie, des bibelots, de la vaisselle à foison! Une bicyclette! sans que je puisse deviner quelle peut bien être sa signification symbolique au procès!... (Rires). Pour saupoudrer le tout, quelques petits explosifs afin de permettre à la chimique éloquence de M. l’expert Girard de détonner officiellement en cour d’assises, et un peu de fulmi-coton--ce qui était très dangereux, Monsieur l’Avocat général, car la chaleur de votre éloquence aurait pu la faire éclater! (Hilarité).

Vraiment, si un de ces Anglais qui, l’été, viennent se rafraîchir à Paris, entrait aujourd’hui au Palais, il dirait à sa femme: «Tiens, on juge une troupe de cambrioleurs, et--montrant Jean Grave--voilà sans doute leur chef!... (Hilarité).

M. l’avocat général n’a rien négligé pour impressionner le jury; il a exhibé, au bon moment, un instrument extraordinaire: celui dont, paraît-il, usent les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des bourgeois. Les voleurs non anarchistes n’emploient pas de pareils instruments: M. l’avocat général l’affirme!... Aujourd’hui, M. l’avocat général, qui défend la société, n’en veut qu’aux voleurs anarchistes! Quant aux voleurs non anarchistes, la société n’a rien à en craindre: ils font partie de la société!... (Hilarité générale).

Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère, je parlerai brièvement.

Pas une de mes phrases qui n’aille droit au but. S’il est vrai qu’une défense doive s’inspirer de l’accusé et tâcher d’en refléter la physionomie intime pour la révéler aux juges, la mienne aura pour marques la franchise et la netteté. Jean Grave n’est pas l’orateur brillant; Jean Grave est le chercheur austère; tout ce qui brillerait sans prouver le dépeindrait mal. La procédure le qualifie d’_homme de lettres d’un réel mérite_; je remercie la procédure; mais le vrai mot qui lui convienne est celui de _laborieux_. Ses livres, que défend une aridité doctrinale, ne sollicitent guère la passion facile des masses; ils ne parlent qu’aux intellectuels; et, seuls, les intellectuels ont le courage de les lire et la force de les approfondir.

Un autre mot convient à Jean Grave: c’est un honnête homme. S’il y a des péchés dans sa vie, tous ses péchés sont des écrits. Si c’est un récidiviste, c’est un récidiviste de la pensée humaine. Qu’ils sont rares les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne connaît pas la tristesse des lâches variations! Rassurez-vous, Jean Grave! Quelles que soient vos théories, comme elles sont franches, sincères, rien n’atteint votre dignité! Rassurez-vous: il n’y a pas ici que le cri du réquisitoire! Vos amis se souviennent de vous! et les loyales mains qui se mirent dans la vôtre continueront de la presser!

La couleur du philosophe déteint-elle sur l’homme privé?

On peut rêver une société autre que celle où l’on vit, on peut espérer un _avenir_, comme disait La Bruyère, et n’être pas un malfaiteur!

Proudhon, qu’un journal qui n’est guère suspect d’anarchie, le journal _Le Temps_, qualifiait tout récemment de «_penseur immortel_»; Proudhon, le maître et le promoteur de ce que M. le ministre Dupuy appelait, l’autre jour, à la tribune «_l’anarchisme scientifique et philosophique_»; Proudhon qui, de l’anarchisme, a dégagé les principes et précisé les théories: Proudhon a formulé ce jugement terrible, qui en dit plus que toute la _Révolte_: «_La propriété, c’est le vol!_»

Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie, et que Proudhon l’eût trouvé sur sa route, il eût recherché votre adresse pour vous le rapporter. M. Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la masse, et du retour violent des biens des particuliers, n’en ferait ni plus ni moins que Proudhon, l’anarchiste; et Jean Grave, le communiste, imiterait M. Guesde, le collectiviste parlementaire.

Au surplus, pourquoi s’attarder? La probité de Jean Grave--ce malfaiteur!--est incontestable. Tout son passé l’atteste. Dans le premier procès, M. le président l’a dit, et vous-même, Monsieur l’Avocat général, l’avez reconnu; il n’y a pas jusqu’au rapport de police qui n’ait dû joindre à ces attestations si hautes son pâle certificat. Il confesse que Jean Grave _n’a jamais été l’objet d’aucune remarque défavorable_. Et pourtant, dans un tel procès, lorsqu’il s’agit de Jean Grave, Dieu sait si l’on a dû se tournebouler l’entendement afin d’en trouver, des _remarques défavorables_! Pour obtenir cet hommage incolore, il faut avoir été un homme toujours rudement vertueux!...

J’aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus proclamer la haute honorabilité de l’homme.

Vous avez entendu la franche et noble parole de M. Frantz Jourdain?

Voici une lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier, l’éminent anthropologiste, le très distingué professeur de l’École de médecine. Elle va vous révéler le cerveau de Jean Grave. N’est-ce pas son cerveau, sa pensée qu’on accuse? C’est son cerveau que je défends.

Voici ce que je puis dire en faveur de M. Grave:

Je l’ai connu en 1891, à l’occasion d’un article de la _Révolte_ où j’étais pris à partie un peu vertement au sujet du droit de punir que j’avais affirmé dans mon cours comme résultant de la nécessité de punir. Je sus, par l’intermédiaire de M. _Élie_ Reclus, que l’auteur de cet article était M. Jean Grave, alors détenu à Sainte-Pélagie.

Celui-ci m’écrivit une lettre forte courtoise et me proposa d’aller le voir à la prison.

Je m’y rendis et n’eus pas de peine à être convaincu, dès l’abord, de sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant été interrompue par d’autres visiteurs, je retournai une fois ou deux à Sainte-Pélagie pour la continuer.

Depuis cette époque, M. Grave m’a fait l’honneur d’assister très assidûment à mon cours et de s’y intéresser, m’adressant de temps en temps, soit verbalement à l’issue des leçons, soit par écrit, des objections auxquelles je répondais. J’ai pu constater ainsi, bien que je n’aie pas réussi à le persuader, sa profonde conviction, sa sincérité parfaite, son aptitude à écouter et à saisir les démonstrations les plus ardues, sa présence d’esprit et sa courtoisie irréprochable dans son argumentation, enfin le respect de l’opinion d’autrui remarquablement accentué. Il n’a évidemment reçu qu’une instruction primaire, cependant, et il a dû faire de grands efforts pour l’accroître, ce qui est la preuve d’une élévation et d’une énergie de caractère peu communes.

Le fait d’avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique violente que le mien, me semble indiquer toute autre chose que l’irréflexion et la violence. C’est pourquoi j’ai conçu pour le caractère de M. Grave une réelle sympathie, malgré ma persuasion à l’égard de la fausseté de sa doctrine. Il m’a toujours semblé, et il me semble encore, qu’un homme comme Jean Grave n’est pas capable de prêcher l’emploi de moyens tels que la dynamite et le couteau pour répandre et faire triompher des idées.

Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

--Je n’en dis pas davantage, et j’aborde le fond du débat.

Ce procès, si on élague toutes les considérations étrangères dont on voudrait l’encombrer et qui le défigurent, est un pur procès d’association.

Il ne s’agit aujourd’hui, du moins il ne devrait s’agir, ni des idées, ni des tendances, ni des théories de Jean Grave. Tout cela n’a rien à voir ici.

M. Dupuy, je l’ai dit, définissant la portée des lois nouvelles, a déclaré «qu’elles ne visent pas l’anarchisme scientifique et philosophique, mais bien les faits criminels et l’incitation à ces faits».

Retenez cela, Messieurs les Jurés. Il faudra vous demander si, abstraction faite de ses idées et des écrits qui les expriment, Jean Grave a commis un «acte», et cet acte, par définition et par hypothèse, ne peut être que la fondation d’une société de malfaiteurs, ou l’affiliation à cette société.

Je dis: _abstraction faite de ses idées et des écrits qui les expriment_. Car les questions qu’on vous pose ne vous chargent pas d’examiner la moralité ou le danger de ces écrits.

Ces écrits ne relèvent ni de votre examen ni de votre juridiction.

Ceux qui semblaient coupables ont été punis par des condamnations précédentes.

Les autres sont:

Ou la brochure de 1883 publiée sous le pseudonyme _Jehan le Vagre_;

Ou les articles parus dans le _Révolté_ jusqu’en 1887;

Ou les articles parus dans la _Révolte_ jusqu’en 1893.

Si, volontairement, on ne les a pas poursuivis, c’est qu’apparemment ils ne tombaient pas sous le coup des lois existantes; et, si on a oublié de les poursuivre, ils sont je ne sais combien de fois couverts par la prescription.

Quant aux écrits futurs, vous n’avez à vous en préoccuper ni au point de vue juridique ni au point de vue moral.

Ni au point de vue juridique: car le délit n’est pas commis encore.

Ni au point de vue moral: car, si le délit est commis, n’ayez crainte, Messieurs les Jurés, on vient de nous fabriquer une bonne petite loi qui atteint beaucoup d’autres écrits que ceux de Jean Grave et forcera beaucoup d’autres penseurs à retourner, comme le sage, sept fois, sinon la langue dans la bouche, du moins la plume dans l’écritoire, avant de se hasarder à lâcher un bout de chronique!

Le bon sens et la loi concentrent donc vos attentions sur un point unique:

Jean Grave s’est-il, par un fait matériel, extérieur, affilié à une société quelconque?

Quand je dis _quelconque_, je me trompe, quoique, aujourd’hui, en matière de preuve, l’adjectif soit fort à la mode.

La loi dont on vous demande l’application veut «une société formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés». (Art. 1er).

Ces crimes, j’imagine, ne pouvant être des écrits, sont des attentats matériels: explosions, vols, assassinats.

Le mot _attentat_ se trouve, d’ailleurs, en toutes lettres, dans le rapport de M. Bérenger, et l’honorable sénateur, visant des malheurs trop connus, précise et parle «d’attentats qui répandent la destruction et la mort sur un grand nombre de victimes».

La question qui se pose est donc la suivante:

Vous a-t-on prouvé que Jean Grave s’est affilié à une _association_ dont le but était de commettre des crimes?

Vous a-t-on prouvé qu’il s’est _associé_, tout au moins _entendu_, avec les hommes assis à ses côtés?

Jean Grave s’est-il, dans ce but, affilié à Sébastien Faure, à Fénéon, à Chatel, à tous les autres?

Montrez-moi le concert criminel établi entre lui et ces hommes!

Montrez-moi, du moins, les relations, orales, écrites, pécuniaires, qu’il a entretenues avec eux!

En lisant la procédure, j’ai été stupéfait.

Je m’attendais à trouver, non une preuve--je savais qu’elle n’existait pas--mais tout au moins une présomption, un indice, un témoignage, cette _chose quelconque_ dont on semble désormais disposé à se contenter.

Qu’ai-je vu?

Le magistrat instructeur commence par lire à Jean Grave un écrit incendiaire: vous croyez que c’est la _Révolte_ et que c’est signé de Jean Grave?

Du tout. C’est un recueil qui s’intitule: _Recueil international_!

Et Jean Grave de répondre:

«Je n’accepte pas les théories de l’_International_. J’ai toujours refusé d’entrer en relation avec les rédacteurs de ce journal, parce que je le considérais comme un journal subventionné par la police.»

Et il ajoute ces mots que je vous signale parce qu’ils sont la meilleure formule de l’état d’esprit de Jean Grave et le résumé le plus net de ses théories:

«Je ne suis pas partisan de la violence pour la violence. Mais la violence découlera nécessairement de la situation.»

Ce qui est une opinion, vraie ou fausse, mais partagée à l’heure actuelle par beaucoup de bons esprits!

C’était l’opinion de Béranger, quand il prédisait:

«Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions.»

Le dramatique génie de Victor Hugo--le voyant magnifique--a terriblement précisé la prédiction de Béranger:

«Le siècle ne finira pas sans une grande révolution.»

C’est, à tort ou à raison, l’impression de Jean Grave. Et cette impression ne tombe, j’imagine, sous le coup d’aucun texte de loi!

La réponse de Jean Grave était topique!

Alors, M. le juge d’instruction renferme l’_International_ et, bien qu’il vienne d’affirmer à Jean Grave qu’il ne s’agit pas le moins du monde de ses idées, il exhibe--devinez quoi?--_La Société mourante et l’Anarchie_!... Et il relit de cet ouvrage, très aridement doctrinal, les quelques extraits qui motivèrent le procès que vous savez!

De sorte qu’un esprit mal fait pourrait croire qu’à l’heure actuelle, c’est encore _La Société mourante et l’Anarchie_ qu’on traduit à cette barre, et que, les circonstances atténuantes accordées par vos prédécesseurs, n’ayant permis d’infliger à Jean Grave que deux ans de prison, on vient vous demander de compléter leur besogne en accordant au Parquet un petit supplément de vingt ans de travaux forcés!... (Mouvement prolongé).

Ce que je voudrais, pour avoir un terrain de discussion, c’est une lettre de Jean Grave écrite à ses coaccusés, qui le mette en rapports criminels avec eux, qui me le montre préparant des vols ou des assassinats.

Car, enfin, si Jean Grave est tout seul, il n’a pu s’associer! Pour s’associer, c’est comme pour se marier, il faut être au moins deux! Les malfaiteurs eux-mêmes ne sauraient échapper à l’empire de cette nécessité.

Jean Grave a-t-il avec les Trente ou du moins quelques-uns d’entre eux, avec Sébastien Faure, avec Chatel, avec Brunet,--je parle de ceux qu’il a vus une fois ou deux, car il ne connaît pas les autres,--a-t-il formé, je ne dis pas une association, mais un de ces «groupes d’études», un de ces groupes éphémères qui sont l’unique ressource de M. l’avocat général?

Montrez-moi, je vous prie, Jean Grave se réunissant avec Sébastien Faure, avec Brunet, avec Chatel, où vous voudrez, dans la rue, sur la place publique, pour étudier quoi que ce soit.

Montrez-les-moi se concertant, précisant le but à atteindre!

Je crois que leur groupe eût manqué de cohésion, et qu’une étude préalable ne leur eût pas fait de mal.

Sébastien Faure vous a dit:

«J’ai bien à peu près les idées de Jean Grave; mais je ne suis pas du tout de son avis sur la question du vol!»

Ce qui a son intérêt, quand il s’agit d’une entente en vue de voler les bourgeois!

On passe à Chatel, et Chatel de dire:

«C’est vrai, je suis bien anarchiste, mais pas du tout à la manière de Sébastien Faure et de Grave!»

Chatel se rassied et Brunet se lève:

«Je suis anarchiste, dit-il; mais entre mon anarchisme et celui de Jean Grave, de Chatel ou de Faure, il y a autant de ressemblance qu’entre le jour et la nuit!»

Et il vous explique qu’il n’est pas intransigeant, qu’il s’accommoderait à la rigueur de quelques-unes de nos institutions présentes et qu’à ses yeux l’idée des syndicats pourrait servir de base à la société future.

Eh bien! en fait d’anarchismes, en voilà, me semble-t-il, quatre qui voudraient se battre plutôt que s’associer; et, si jamais ils forment un groupe d’études, avant de se concerter pour agir, ils feront bien de se concerter pour s’entendre!

L’anarchisme de Grave, c’est l’anarchisme doctrinaire; l’anarchisme de Faure, c’est l’anarchisme brillant; l’anarchisme de Chatel, c’est l’anarchisme esthétique; l’anarchisme de Brunet, c’est l’anarchisme opportuniste!...

BRUNET, interrompant.--Je vous remercie beaucoup! (Hilarité générale).

Me DE SAINT-AUBAN.--Brunet, sur les mânes de Proudhon, votre maître à tous, je vous jure que je n’ai pas eu le moins du monde l’intention de vous blesser, et je retire de grand cœur l’épithète, en effet, injurieuse, qui est étourdiment tombée de ma bouche... (Rires et bravos).

Le fait de vouloir que ces quatre anarchismes, qui n’ont qu’un point commun, celui _de ne pas s’entendre_, aient néanmoins conclu une _entente_ dans le seul but appréciable d’inaugurer la loi nouvelle et d’attraper vingt ans de travaux forcés, n’est-ce pas là le signe d’un cinquième anarchisme, qui n’est pas le moins périlleux? Je l’appellerai, s’il vous plaît: l’anarchisme judiciaire... (Mouvement).

Voyons! Vous dites que Jean Grave s’affilie: donnez-lui des affiliés!

Vous avez eu tout le temps de réunir vos pièces! Vous avez grandi jusqu’à son apogée l’art policier de la perquisition! Vous avez arrêté des centaines d’anarchistes! Vous les avez emprisonnés, mis au secret! Vous n’avez rien négligé pour les faire parler! Si vous les avez relâchés, c’est qu’ils n’étaient pas coupables. S’ils n’étaient pas coupables, c’est qu’ils n’étaient pas associés? S’ils n’étaient pas associés, comment Jean Grave a-t-il pu s’affilier à leur association?

Et pourtant, cette foule anonyme, invisible comme une fiction, qui échappe au banc des assises et ne fournit à votre parole que l’image imprécise d’un péril indéterminé, vous vous tournez vers le jury et vous dites:

«Voilà l’association organisée par Jean Grave! Ces êtres, que je ne connais pas, que je ne puis vous livrer, parce que je les ignore, ou que, les ayant arrêtés, j’ai dû les relâcher faute de preuves, ces êtres fictifs ou absents, ces innocents ou ces fantômes, voilà les malfaiteurs avec qui Jean Grave s’entend pour détruire la bourgeoisie!»

Étrange association où il n’y a point d’associés!

Affiliation bizarre qui consiste en un journal et où il n’y a d’affiliés que les numéros de la _Révolte_!

Entente inouïe jusqu’alors, qui ne repose que sur des phrases, et où les seuls complices sont des idées et des mots!

C’est ce que M. l’avocat général appelle:

«L’association par la voie du journal!»

Définition qu’il complète par cette autre non moins étonnante:

«Entente entre gens qui ne se connaissent pas, en vue de commettre des faits qui ne se sont pas produits!» (Hilarité).

Voyons, discutons un peu:

La brochure de 1883, j’admets, si vous voulez, qu’elle trace l’esquisse d’un plan, qu’elle invente ou réédite le projet de certains groupements, qu’elle ait conçu, une minute, un projet d’entente où «la propagande théorique aurait pu servir à masquer la propagande par le fait».

Soit; mais, si la brochure de 1883, dans ce procès, est quelque chose, elle est, elle ne peut être qu’un plan! Et, pour l’application d’un texte voté en 1893, qu’importe un plan conçu en 1883, si, en 1893, ce plan n’est pas réalisé?

Or, je vous dis: le plan de 1883 a été abandonné par Grave lui-même dans l’esprit duquel s’est accomplie une évidente évolution.

M. l’avocat général sourit!...

M. l’avocat général n’admet pas que les idées de Jean Grave aient pu se modifier!... Cela pourtant n’est pas arrivé qu’à Jean Grave!...

Écoutez ce qu’écrivit jadis un monsieur, à l’heure qu’il est gros bourgeois et nanti d’importantes fonctions dans la société moderne:

Le _Père Duchêne_ voulait aujourd’hui, patriotes, à propos justement des boîtes à messes, vous raconter une petite histoire qui l’a b...grement fait rigoler.

Un vieux patriote, des amis du _Père Duchêne_, est venu hier le trouver à son échoppe et lui a apporté une sacrée affiche.

Où f.....! il est dit qu’on va vendre tout l’attirail de la boutique qui a nom chapelle Bréa!

Là, du côté de l’avenue d’Italie!

Le _Père Duchêne_ se rappelle du J...-f..... Bréa.

--Et, nom de nom, ça serait trop long de raconter aujourd’hui cette histoire-là!

Il suffira de vous dire, patriotes, que c’était en juin 1848.

Quand les patriotes d’il y a vingt-deux ans se battaient, eux aussi, à l’ombre du drapeau rouge, pour le triomphe de la grande révolution sociale, ah! il y en a eu des tués, des bons b..... là, et des déportés qui ont été faire la récolte du poivre! Ah! f.....! il faudra qu’un jour le _Père Duchêne_ raconte tout au long cette histoire aux patriotes! Eh bien! Bréa est un de ceux qui fusillaient le peuple! Le peuple l’a pris et l’a fusillé, parce qu’il avait voulu le trahir,

Et faire comme les J...-f..... qui lèvent la crosse en l’air et vous fusillent à bout portant.

Les J...-f..... avaient fait élever une chapelle en son honneur!

La commune fait vendre tout le mobilier de cette boîte, qui ne rappelle, comme toutes les boîtes à calotins, comme la sacrée Chapelle expiatoire, que les défaites du peuple et de la révolution.

Le _Père Duchêne_ est bougrement content, car la commune fait là ce qu’on appelle d’une pierre deux coups.

Elle consacre sa haine pour les J...-f..... qui, comme Bréa, fusillent les patriotes,

Et f... encore une fois, dans la mélasse, une boîte à calotins!

L’auteur de ces apologies, au fond un tantinet anarchistes--n’est-ce pas, Monsieur l’Avocat général?--mais dont le style, plutôt... salé, ne rappelle guère la sobre langue doctrinale du journal _La Révolte_, appartient aujourd’hui à la France officielle: il a porté des toasts à la santé du Tsar; devant sa voiture ont cavalcadé les cuirassiers, cet honneur, cette élite de nos phalanges militaires!... Admettez-vous qu’il ait changé d’avis, lui, l’honorable M. Humbert, le président du premier conseil municipal de France?... (Longue sensation dans l’audience).

Mais le plan de la brochure de 1883 a été réalisé--affirme M. l’avocat général.

Eh bien! ici, prenant l’offensive, intervertissant les rôles, faisant ce que vous devriez faire et ce que vous ne faites pas, assumant le fardeau de la preuve, je viens vous démontrer directement, matériellement, par ce journal _La Révolte_, le seul accusé d’aujourd’hui, que, quelles que soient la perfidie ou l’élasticité du texte, Jean Grave n’a formé, ni avec les gens qui l’entourent, ni avec cette foule anonyme dont je vous parlais tout à l’heure, quoi que ce soit qui, de près ou de loin, constitue ou une _association_ ou une _affiliation_ ou une _entente_, au sens juridique et naturel du mot. Et, puisque, en définitive, ce sont les écrits de Jean Grave qui, au fond, sont incriminés, moi, défenseur, je m’efface et je laisse parler les écrits.

Je dis, d’abord, qu’il n’y a pas d’_association_.

Qu’est-ce qu’une association?

Le rapport de M. Bérenger, précisant la portée de la loi nouvelle, nous la montre créant de nouveaux délits, frappant les associations, quelle que soit leur durée; mais, pour les définitions légales, il s’en réfère au droit commun.

Le rapport est formel à cet égard:

«Le projet n’a rien de contraire aux principes généraux de notre droit»--y lit-on en ce qui touche la définition de l’association.

Et l’_entente_ n’est que l’ancienne résolution d’agir concertée entre deux ou plusieurs personnes, de l’article 89 du code pénal.

Or, quel est le droit établi par le code pénal?

Écoutez M. Faustin Hélie, l’éminent criminaliste:

«Toute association suppose deux éléments: un but déterminé et un lien qui unisse les associés. Le signe distinctif des associations est une constitution organique.»

Et, commentant ces lignes si nettes dans leur concision, Jules Favre disait dans le fameux procès des Treize--ô éternel recommencement des palinodies humaines! Les _Treize_ d’aujourd’hui sont _Trente_, voilà tout!...--Jules Favre disait:

«L’association suppose, non pas seulement un lien quelconque qui rapproche les hommes, mais encore une convention qui la rend obligatoire; des intérêts qui se confondent, qui vont à un but commun. Si vous ne rencontrez aucun de ces caractères dans une réunion quelconque, vous pouvez affirmer qu’il n’y a pas d’association.»

Je ne demande pas une constitution, une charte au sens propre du mot. Mais je veux la preuve d’une organisation, tout au moins rudimentaire: une sorte d’administration, comme disait Jules Favre; de hiérarchie, faute de quoi, avec la meilleure ou la plus mauvaise volonté du monde, il n’y a pas, il ne saurait y avoir d’organisation.

Je n’exige pas des statuts comme ceux que j’ai là sous les yeux.

Ce sont les statuts d’une association célèbre qui a joué un grand rôle dans l’histoire de notre pays et du monde.

Cette association n’a pas, à ma connaissance, percé des foies de présidents de république. Mais elle s’est offert le cou d’un certain nombre de rois--notamment du roi Louis XVI, que Jean Grave appelle quelque part «un brave homme peu fait pour la guillotine»--ce qui prouve que le style de Jean Grave est moins meurtrier que les jugements maçonniques.

Les ressentants de cette association ont même décidé cet acte de _haute justice sociale_ (alors on parlait comme Ravachol) à Wiesbaden, dans un convent célèbre. Où l’analogie devient d’une atroce ironie, c’est que le convent, raconte un chroniqueur, se tint dans une cave!...

Depuis, l’association s’est logée dans des locaux moins humides. Elle a commandé à son grand architecte, celui de la rue Cadet, de lui en bâtir d’autres plus confortables. Elle a déserté les caves, et elle n’use plus de ces endroits, frais mais tristes, que pour y conserver les bons vins qu’elle boit de temps à autre à la santé de la démocratie attérée.

Cette association soulève des avis divers.

Les uns la considèrent comme la gardienne des lois--y compris, j’imagine, l’article du code pénal qui défend de s’associer plus de vingt.

D’autres sont plus sévères: dans une encyclique récente qui répète des enseignements séculaires, le pape Léon XIII la traite de «secte criminelle» et la qualifie: «une association de malfaiteurs organisée en vue de détruire les principes essentiels sur lesquels reposent toutes les sociétés civiles.»

--Ce qui prouve, entre parenthèses, Monsieur l’Avocat général, qu’on est toujours l’anarchiste de quelqu’un!... (Hilarité générale).

Et notez que, si je me permets de citer le verdict d’un pape, c’est que Léon XIII, qualifié à plusieurs reprises par le journal _Le Temps_ d’«homme de génie», et par le _Journal des Débats_ «du plus grand des papes», n’a pas la réputation d’être l’ennemi implacable du régime dont M. l’avocat général est l’officielle incarnation!

Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie pour avoir le plaisir de citer Léon XIII; j’en parle parce que la Franc-Maçonnerie m’apparaît comme le type de ces associations de combat qui, à l’origine, ont un pied dans le crime, avant de poser l’autre sur la marche qui monte au pouvoir; de ces associations, dont le but est de renverser un ordre social et de lui en substituer un autre dont elles se font les impitoyables gardiennes dès qu’il est établi; j’en parle, parce que la Franc-Maçonnerie se manifeste dans l’Histoire comme la plus fidèle image de ce que la langue du droit appelle une _affiliation_.

En elle, je rencontre tous les signes d’un être collectif, cet ensemble d’efforts, de moyens, d’actes coalisés pour le triomphe d’une doctrine et d’un intérêt.

Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet règne un Grand Maître. Sous lui, commande toute une armée de gradés auxquels on doit le plus profond respect, car ils sont tous plus _vénérables_ les uns que les autres (longue hilarité). L’association se divise en groupes--les loges, qui n’ont rien d’une salle d’études--puissamment reliés entre eux. Les membres versent dans une caisse commune des cotisations annuelles qui ont servi et servent encore à une certaine propagande.

Pour s’affilier à un groupe, c’est-à-dire à une loge, il faut des paroles données, des promesses échangées--partant, l’abdication d’une partie de l’individualité humaine au profit d’un pouvoir collectif--toute une série d’initiations préparatoires qui, dans le langage de la secte, s’appellent, si j’ai bonne mémoire: recevoir la lumière du troisième appartement!

Eh bien! ces caractères, ou quelques-uns, ou l’un seulement de ces caractères, se retrouvent-ils dans l’Anarchie? L’Anarchie est-elle, je ne dis pas une Franc-Maçonnerie, mais l’ombre, le semblant d’une Franc-Maçonnerie? La Franc-Maçonnerie peut-elle intenter à l’Anarchie un procès de concurrence déloyale ou de contre-façon?

Vous savez bien que non, Monsieur l’Avocat général. Vous savez bien, par le dossier lui-même, que les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des méditatifs, ou des théoriciens tout le jour courbés sur leur bureau, ou, dans un tout autre monde, très loin des premiers, quoi qu’on en dise, des aigris, des exaspérés, des enfiévrés qui n’ont que ce point commun d’habiter, tout en haut de l’immeuble social, la tristesse d’une mansarde et qui, en fait de lumière, n’ont jamais vu, malheureusement pour eux, celle du troisième, mais bien celle du sixième ou du septième appartement! (Hilarité générale).

Et--ironie des choses!--si l’Anarchie n’est pas une Franc-Maçonnerie, ce qui--Jean Grave dira que je parle avec mes instincts d’autoritaire et mes préjugés bourgeois,--ce qui l’aurait rendue beaucoup plus redoutable, car une Franc-Maçonnerie, surtout dans les périodes de lutte pour la conquête du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y obéir et quand on sait au besoin y mourir, c’est précisément à cet homme dont vous faites le pivot de votre association, c’est à cet écrivain que vous voulez envoyer au bagne, à l’absolutisme de ses idées, à l’intransigeance de ses doctrines, que vous le devez.

Il me faudrait une audience pour vous en lire toutes les preuves. C’est la _Révolte_ entière qui devrait passer sous vos yeux. Les documents abondent. J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles sont la démonstration évidente de ce que j’avance.

Ils ne sont pas faits pour les besoins de la cause; ils remontent à 1887 et s’échelonnent jusqu’à nos jours. On y prend sur le vif les idées de Jean Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me borner à quelques extraits topiques.

Sous le titre: _Notre but_, le premier numéro de la première année expose le programme théorique du journal:

La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point à des lois imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme partisans de l’action et de l’autonomie complètes de l’individu, nous cherchons à provoquer partout l’initiative consciente de l’homme.

«Autonomie complète de l’individu!» Aucun lien, par conséquent, qui l’enchaîne à l’individu! C’est-à-dire tout le contraire de l’idée d’association!

Est-ce à dire que dans la société anarchique--car Jean Grave, d’accord avec Proudhon, démolit pour reconstruire et rêve une société--l’homme doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la bête fauve ou le sauvage primitif?

Non: plusieurs fois, la _Révolte_ s’est expliquée à cet égard:

Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre seul, qu’il a besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie, qu’il lui faut solidariser ses forces avec d’autres pour combattre et triompher des obstacles que lui oppose la nature...

Nous préparons cet âge du _Communisme anarchiste_ où chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et où, débarrassés de tout l’affreux bagage de l’antique barbarie, nous cesserons enfin d’être une bande vile de bourreaux et d’esclaves.

(Article-programme de la _Révolte_, premier numéro de la première année).

Comment naîtra et vivra cet âge béni du _Communisme anarchiste_? Quelle sera sa constitution sociale? Quelles seront ses lois--car, scientifiquement parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu’on proscrit le mot?

Les écrivains de l’anarchie doctrinale, sans nous donner encore une formule bien limpide, s’appliquent à rêver cet avenir mystérieux, et, au point de vue documentaire, au point de vue de l’étude impartiale et courageuse de l’effort cérébral contemporain, je ne saurais trop recommander à l’érudit et au penseur la sereine méditation de leurs rêves étranges.

Lisez les curieuses _Lettres sur l’anarchie_ publiées par la _Révolte_ (7e année):

L’anarchie ne veut pas condamner la société à la lutte perpétuelle, à l’antagonisme irrémédiable des activités. La raison dont elle procède est la formule de l’ordre universel; son application sociale édifiera certainement l’ordre social qui ne repose ni sur le mensonge abusivement imposé, ni sur l’erreur d’une sensibilité fugitive.

Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de l’évidence, nous essayerons la fondation de la société anarchiste, l’organisation rationnelle de ce désordre dont nous menacent les défenseurs intéressés du présent douloureux.

L’auteur a-t-il _vérifié au grand jour de l’évidence la possibilité_ de fonder une société anarchiste, _d’organiser rationnellement le désordre_ qu’on entrevoit à l’horizon? Ce n’est ici et aujourd’hui ni le lieu ni l’heure de le rechercher. Ce qui vous importe, messieurs, pour la solution de l’affaire, ce n’est point la formule du soi-disant monde futur, mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers.

Or, le dogme essentiel se traduit en quelques mots:

Le seul lien entre les hommes doit être le «sentiment de la solidarité». Le seul groupement légitime est «le groupement naturel des mêmes tendances, des mêmes aspirations, des mêmes affinités».

Il faut abandonner tout le vieux système de groupements autoritaires, de centralisation, de fédération avec conseil directeur.

Il faut que le groupement se forme spontanément.

Rien ne doit lier l’individu au groupe hormis la solidarité des mêmes aspirations. Il s’établit un mouvement libre de relations.

Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les hommes. Aucune loi, aucun chef pour maintenir les groupements. Seulement, les hommes ont dans leur cœur l’instinct de la solidarité. Ils obéissent à la nature. Les amitiés, les affections, les intérêts les réunissent: mais hors les sentiments et leurs mouvements naturels, rien ni personne--c’est là toute l’anarchie scientifique--n’a le droit de maintenir ces réunions, qui ne peuvent devenir permanentes que par la permanence des instincts qui les ont fondées.

C’est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit le mot célèbre:

Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire l’élimination radicale du principe d’autorité.

Et, comme Proudhon--ici, nous touchons le cœur du débat--comme Proudhon, Jean Grave n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres principes qu’après la victoire. La société anarchique doit s’élaborer comme elle devra plus tard fonctionner, c’est-à-dire qu’entre les autonomies individuelles, il ne peut, il ne doit y avoir d’autre lien que la communauté des tendances et des aspirations.

Voilà ce que--de 1887 à 1893--Jean Grave répondra à tous ceux qui le consulteront.

De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, n’ont d’accès qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs n’y voient pas grand’chose. Et rien n’est amusant comme la correspondance--cette correspondance de conjurés!--qui s’établit entre la _Révolte_ et un grand nombre d’anarchistes.

De toutes parts on écrit à Jean Grave: «Mais, si nous voulons la victoire, _organisons-nous! associons-nous! entendons-nous!_» Ces trois mots sont le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne fléchit pas, et son principe est un rempart qu’aucune considération pratique ne renverse. On s’irrite contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on s’aigrit, on le traite d’utopiste, de docteur, de _pion_--épithète que, d’ailleurs, il partage avec un ministre--de jésuite,--ce qui prouve, Monsieur l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste, on est toujours aussi le jésuite de quelqu’un! (Hilarité).

Vains efforts! A tout, Grave oppose le _non possumus_ du doctrinaire, de sorte que, non seulement _on ne s’organise pas_ en vue d’actes pratiques auxquels le journal _La Révolte_ est toujours resté étranger, mais que, même dans le domaine des idées pures, au lieu d’arriver à l’_entente_, on aboutit, grammaticalement parlant, au _défaut d’entente_ le plus absolu!

Prenez la collection de la 2e année:

Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux posent la question suivante:

«L’action individuelle peut-elle suffire?»

Réponse: Oui! la _Révolte_ ne reconnaît qu’un principe: «l’initiative personnelle», qu’elle qualifie «d’organisation spontanée».

En _révolution_, comme en _organisation sociale_, il n’y a pour les anarchistes qu’une seule autorité, c’est celle de l’_initiative_. (2e année, nº 26).

Nous sommes révolutionnaires, oui... Mais pour que cette révolution s’accomplisse, il ne suffira pas que les révolutionnaires soient assez nombreux pour passer des aspirations au fait. _Comme la société que nous rêvons d’établir ne doit pas s’imposer, mais être la résultante de la libre évolution de tous, il faudra que chaque révolutionnaire soit assez conscient de ce qu’il peut et de ce qu’il doit faire, soit dans la période de lutte, soit dans la période d’organisation, pour pouvoir se passer de mot d’ordre._ (4e année, nº 7).

Et cette idée revient incessamment dans la _Révolte_. Pourquoi un mot d’ordre? Pourquoi une association? Pourquoi une Franc-Maçonnerie?

Notre société ne doit pas s’imposer, mais être la résultante de la libre évolution de tous.

Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, de façon que l’universelle harmonie soit, non seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution.

Une foute d’anarchistes, plus impulsifs ou plus pressés, n’entendent pas de cette oreille, et dans le nº 11 de la 4e année, le défaut d’entente devient la scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols qui, eux, veulent s’organiser et ont formé des «commissions de relations». Écoutez la _Révolte_; l’article est de Jean Grave: il est bien documentaire:

_Vous n’avez pas d’entente_, pas de réunions dans lesquelles on prenne des résolutions, nous reprochent encore les camarades. Pour vous, l’essentiel est que chacun fasse ce qui lui plaît.

_Certainement_, camarades, et nous sommes certains que c’est la seule manière d’agir.

Les camarades espagnols nous disent:

Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons nos relations; nous pourrions en avoir avec toute la terre, si les autres pays étaient organisés comme nous.

Quel dommage, Monsieur l’Avocat général, que vous ne soyez pas un avocat général espagnol! (Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur pour vous, il n’en est pas de même en France; écoutez la suite, qui édifiera le jury:

Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase que préconisent les camarades espagnols, sans s’y arrêter pourtant...

Nos amis partent de ce principe que l’on peut grouper des éléments en vue de faire la révolution...

Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution viendra en dehors de nous, avant que nous soyons assez nombreux pour la provoquer...

Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées, évitant toute concession qui pourrait voiler un coin de nos idées; ne voulant pas, sous aucun prétexte, accepter aucune alliance qui, à un moment donné, pourrait devenir une entrave.

... _Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout englober, tout faire, tout entreprendre._

... Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons les impatients jeter leur feu, et les théories, devenant plus réfléchies, seront plus conscientes et se coordonneront d’autant mieux qu’elles n’auront rien d’imposé, que l’on n’aura apporté aucune entrave à la libre évolution des esprits. (4e année, nº 26).

Quelle _entente_, Messieurs les Jurés!

Mais voici qui coupe court à toute équivoque. C’est un article intitulé: L’ENTENTE. Nous allons voir ce que l’anarchie doctrinale en pense, de l’ENTENTE qu’on l’accuse d’avoir établie entre les compagnons!

_Une chose nous paraît certaine. C’est qu’entre anarchistes français il ne peut plus se constituer de ces organisations entre un petit nombre d’amis, voilées au grand nombre, qui voudraient donner une impulsion et une direction au parti. Si pareille entente se constituait aujourd’hui, elle n’aurait jamais l’importance qu’elle aurait eue autrefois et elle ne vivrait pas..._ Nous n’avons, d’ailleurs, qu’à nous en réjouir. De pareils groupements, qui ont rempli presque toute l’histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute donner, pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui donner une force d’action, une importance et un certain lustre qu’il n’aurait pas acquis autrement. Mais, au bout de quelques années, _toutes ces ententes deviennent une gêne, un obstacle au développement ultérieur_. Elles ne permettent pas à l’individu d’atteindre toute la force de son développement. (4e année, nº 31).

Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le ton de la _Révolte_ ne fait que se confirmer. Les numéros de 1892 répètent les mêmes conseils:

Je lis dans le numéro 48:

Il devient évident que nos amis persistent dans leurs idées d’organisation préalable avec une obstination déconcertante. Ils ne s’aperçoivent pas que le vide grandit autour d’eux et nous présentent un ultimatum: «Passez par ici, ou l’anarchie est perdue.» Gardez vos prédictions, camarades.

Est-ce net?

De tout ce qui précède dégageons les conclusions.

Il semble que les anarchistes se soient organisés en Espagne et qu’ils aient tenté de se fédérer en Italie. Des Français ont voulu suivre leur exemple. La brochure de 1883 a subi la poussée de cette tentative. Elle n’en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns peut-être l’ont essayé: ils n’y ont pas réussi. Et, si l’on veut à toute force faire au journal _La Révolte_ l’honneur d’une grande influence, on peut dire que la vigueur de sa polémique sans trêve fut la cause de leur échec. Ironie des choses! Cette même _Révolte_ est aujourd’hui présentée au jury comme ayant été le pivot de ce qu’elle a très probablement empêché d’aboutir!... (Mouvement).

Ce qui ressort encore d’une lecture impartiale, c’est que _La Révolte_ n’a jamais prétendu s’imposer au parti anarchiste, qu’elle a écrit pour son compte et le compte de ses amis, qu’elle a fait œuvre de journal et rien qu’œuvre de journal.

Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque? Est-il le langage d’un promoteur, d’un organisateur, d’un leader? N’est-il pas celui d’un journaliste qui veut n’être que journaliste, parce que c’est là qu’il trouve son devoir et sa mission? Grave a été un gérant; Grave a été un rédacteur. En ce qui le concerne, je conçois des procès de presse: tout autre procès est un illogisme, un non-sens ou un parti pris!

Voilà donc la _Révolte_ bien caractérisée: la _Révolte_ a été un _journal_, et non une _conjuration_.

C’est à titre de journal que, comme tous les journaux du monde, elle publiait, à sa quatrième page, ces fameuses «petites correspondances» qui, au dire de M. l’avocat général, servaient de lien aux _conjurés_!

Vraiment, messieurs, il faut un procès d’anarchistes, où l’on peut tout oser, pour se permettre de dire que les correspondants d’un journal sont des _affiliés_ au sens de la loi pénale!

Voici un journal mondain. A la même rubrique «Petites correspondances», j’y relève ce qui suit:

_Gabrielle X... à Paul Y... Mari part demain; sois 3 h., avenue Acacias, bois._

M. l’avocat général soutiendra-il que, d’après le texte nouveau, il y a _entente_ entre le journal dont je parle, Gabrielle, Paul et le mari? (Hilarité).

Voici un autre journal, un journal boulevardier qui, entre temps, y va de son petit mot pour protéger la morale et la famille contre l’anarchie. J’y relève ce qui suit:

_Jolie brune, 20 ans, professeur natation, Leçons tous les jours de midi à cinq heures piscine particulière._

_Masseuse, premier ordre, services garantis._

_Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre anglais à Monsieur riche et vieux._

Suivent les adresses que j’estime inutile de révéler à des pères de famille, quelle que soit la confiance qu’ils m’inspirent. (Rires).

Eh bien! M. l’avocat général pense-t-il qu’il existe une _entente_, au point de vue pénal, entre le journal, la masseuse, l’Anglaise et le vieux Monsieur?... (Hilarité générale).

--Mais--insiste M. l’avocat général--les correspondants de la _Révolte_ étaient anarchistes!

Naturellement, Monsieur l’Avocat général, puisqu’anarchiste était le journal! Un journal anarchiste a pour correspondants des anarchistes, comme un journal du boulevard a des boulevardiers, comme un journal de cocottes a des cocottes!...

Quant aux convocations de _groupes_, la _Révolte_ faisait ce que fait l’_Intransigeant_, ce que font toutes les feuilles populaires--ni plus ni moins.

Ainsi que l’observait Jean Grave: «La _Révolte_ ne convoquait pas les groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes, puisque la _Révolte_ se bornait à rendre publiques les convocations.»

Je passe aux souscriptions--qui, d’après M. l’avocat général, auraient alimenté la caisse du parti anarchiste.

Ah! Messieurs les Jurés, elles avaient bien de la peine à suffire aux dépenses du journal!

La _Révolte_ était pauvre, très pauvre. Plus d’une fois, le numéro ne put paraître, faute de fonds pour l’imprimer. Les abonnements étaient rares; les souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur insuffisance.

Ici, je ne vous apporte plus des extraits! je vous apporte tous les _avis_, toutes les _notes_, tous les articles concernant les souscriptions. Vous y verrez que ces souscriptions, enregistrées sous la rubrique: _Propagande générale_, n’ont jamais eu d’autre but que de faire marcher le journal, qui les absorbait entièrement.

En voici, d’ailleurs, la preuve matérielle, d’après une pièce comptable.

Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je lis:

AUX CAMARADES

Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont répondu à notre appel, en nous envoyant des souscriptions, ou en promettant de verser régulièrement, tels que les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc. C’est grâce aux amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans encombre cette semaine.

Puisque les camarades nous aident de leur concours pécuniaire, nous leur devons un compte rendu financier de la situation, qui leur permettra de juger où nous en sommes.

Il résulte de ce compte rendu financier qu’il a paru jusqu’alors trente-neuf numéros de la _Révolte_; que l’impression du numéro coûte 263 francs, ce qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs.

Or, les recettes n’ont été que de 8.066 francs, parmi lesquels figurent 1.690 francs, montant intégral des fameuses souscriptions!

Donc, même en absorbant pour les frais du tirage l’intégralité des souscriptions, restait un déficit de 2.191 francs!

Et voilà quelle était, d’après M. l’avocat général, la _caisse centrale_ du parti. Elle ne suffisait pas à s’alimenter elle-même, mais elle alimentait l’anarchie!... (Mouvement prolongé).

Je concède pourtant qu’on a prélevé sur ces souscriptions de quoi imprimer et distribuer deux brochures.

La première attaque le militarisme; elle est de nature à impressionner vivement les conscrits. Il n’y a qu’un malheur, Monsieur l’Avocat général: elle est du comte Tolstoï!... (Sensation).

Quant à l’autre, elle peut mettre la haine et la soif de vengeance au cœur des miséreux, des êtres dont «l’esprit a la colique», comme dit Montaigne, parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous, Monsieur l’Avocat général?... C’est le recueil des interviews du baron de Rothschild par M. Jules Huret!... (Hilarité).

Ah! j’oubliais... Il y a eu d’autres souscriptions, des souscriptions ouvertes au profit, non des condamnés, mais de leur famille, de leurs petiots, de leurs _gôsses_, comme on nomme les bébés des misérables! Et, ces souscriptions-là, vous les incriminez, Monsieur l’Avocat général? Mais qu’avez-vous donc à la place du cœur? Si c’est un crime que d’apaiser la faim, fût-ce la faim d’un anarchiste; si c’est un crime de le secourir, je suis prêt à le commettre, ce crime, Monsieur l’Avocat général! Allons! Poursuivez-moi! Je suis prêt à le mériter, et, certes, ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié! (Vive sensation).

Que reste-t-il à ajouter? Vous êtes bien convaincus que la _Révolte_ ne complotait avec personne, puisqu’elle prêchait l’isolement?

Vous êtes bien convaincus qu’elle ne s’_entendait_ avec personne, puisque, même en théorie, elle n’a provoqué que des désaccords?

Soutiendrez-vous encore que Jean Grave _couvrait, par sa propagande écrite, la propagande par le fait_?

Mais, qu’est-ce donc, la _propagande par le fait_?

Des vols! Des assassinats!

Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration de ces crimes, c’est qu’il n’en est pas l’ennemi.

Or, voici comment il en parle.

Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter les bourgeois?

Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer en France, elles ont subi un peu l’influence du mouvement terroriste russe. Justement, à ce moment, les nihilistes couronnaient par la mort du Tsar la guerre qu’ils menaient contre l’autocratie. Les idées anarchistes comportaient la propagande par le fait, l’enthousiasme qui s’empara de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les groupes, on ne voulut plus entendre parler de théories. Il n’y avait que les timorés et les retardataires qui pussent s’occuper de ces fadaises.

Le vent était à l’action. A tout prix il fallait passer à l’action. Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules choses dignes d’occuper l’attention d’un anarchiste sérieux. Crier bien fort et lancer des pétards dans les jambes des bourgeois, voilà qui devait être de l’anarchie.

Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n’a eu pour résultat que de nous faire passer pour des fous. (10-22 avril 1887).

Ce style n’est pas du goût des violents, des sanguinaires. Le groupe _La Guerre Sociale_ s’en plaint avec amertume. Il raille ces «organes doctrinaires», qui sont l’œuvre de quelques «docteurs» et «sont fermés à ceux qui n’ont pas la même manière de voir». «Nous croyons--dit-il--que l’argent _gaspillé_ jusqu’à ce jour aurait été plus _utilement_ dépensé, pour la _propagande par le fait_.»

Grave répond dans la _Révolte_: «Nous différons complètement d’idées avec la _Guerre Sociale_.» (Numéro du 3 février 1888).

Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article:

LUTTE ET THÉORIE

La réponse des camarades de Toulon nous fournissant l’occasion de revenir sur cette question des organes de théorie et des organes de lutte et de nous expliquer sur notre manière d’envisager la propagande, nous allons le faire une bonne fois pour toutes.

Ce reproche de _modérantisme_ a toujours été fait à la _Révolte_ par des camarades qui trouvent que l’on n’est révolutionnaire qu’à la condition de parler sans cesse de fusillades, d’incendies, de massacres et pendaisons de bourgeois. Nous, au contraire, nous cherchons à démontrer que les mots violents ne prouvent rien, que le révolutionnarisme des idées émises fait tout, et non la forme du langage là où il n’y a pas d’idées.

Les camarades de Toulon écrivent: «Nous dirons aux travailleurs: Puisque ce n’est que par la force que l’on vous tient esclaves, tâchez d’être plus forts que vos maîtres. Nous prêcherons la lutte à main armée, lutte par tous les moyens, même par le feu..., etc. N’est-ce pas par les organes anarchistes soufflant le feu qu’on est arrivé à nier la légitimité de la propriété individuelle et à l’attaquer «comme voleur» au nom de la liberté anarchiste?»

Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à la vérité. Dites à la tribune, elles peuvent enflammer un auditoire qui se laisse entraîner plus par la véhémence des paroles que par le raisonnement; mais, quand on les discute, il n’en reste pas grand’chose.

Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct, Jacques Clément et Lucas. Sous prétexte de faire de l’érudition, il ne faudrait pas venir comparer des situations qui ne sont plus les mêmes. En 93, on était en pleine période insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. Des appels à l’action n’avaient rien d’anormal. En période de propagande, ce n’est plus la même chose.

Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires, des fanatiques qui ont frappé sous le coup d’une surexcitation cérébrale quelconque, ce n’est pas à des gens de leur espèce que les anarchistes entendent faire appel pour grossir leurs rangs. _Ce ne sont pas des cerveaux malades qu’il faut pour faire réussir la révolution sociale._

Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de _modérantisme_ jeté à la face de Jean Grave? Dieu! que c’est donc toujours la même chose, l’Histoire!--Ne dirait-on pas de Marat insultant au génie de Danton! Et, cependant, on veut envoyer Jean Grave au bagne, sous prétexte qu’il a organisé la violence de ceux dont la violence le méconnaissait!... (Mouvement prolongé).

Voici, enfin, qui est bien topique.

Le 21 mai 1892, la _Révolte_ reproduit un article du _Figaro_ qui, sans doute, ne fait pas l’apologie de Ravachol, mais explique son acte par des mobiles généreux:

LES EXPLOSIONS

Une chose frappante s’est produite à l’égard des dernières explosions.

Les insultes ont plu sur les anarchistes, c’était inévitable. Mais tout le temps elles se mêlaient jusque dans la presse bourgeoise, à des signes de respect.

A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient l’écume à la bouche et le venin sur les lèvres,--on voyait les Zola déclarer:

«Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux, d’une bonté impulsive--inconsciente, soit,--mais leur mobile est désintéressé: ils veulent détruire pour arriver plus vite à ce règne de justice qu’ils croient de demain.» (_Figaro_ du 8 avril).

Eh bien! au lieu d’abuser de ce mouvement d’opinion pour prêcher la dynamite, voici ce qu’écrit la _Révolte_:

Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des masses.

Érigé en système, le terrorisme cesserait d’être ce qu’il a été jusqu’à présent,--un acte de révolte de l’individu contre tout un régime qui l’obsède.

Et il ferait oublier l’autre élément,--le grand, le seul qui fasse les révolutions,--les masses, les foules dans la rue.

Les masses dans la rue! La révolution sociale! Voilà ce que veut Jean Grave! La dynamite au coin des rues?... Il est trop intellectuel!...

Voici une remarquable analyse de la situation du moment. L’article est du 30 avril 1892;

LE TERRORISME

Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série d’attentats à la dynamite, en France et ailleurs. C’est une prise d’armes, dirigée surtout contre ceux que la société bourgeoise entoure de son plus grand respect: les juges, «les magistrats», comme on aime dire dans ce monde.

Tous ces attentats n’ont causé que des dégâts matériels et ils ont provoqué pour quelques jours une panique incroyable dans les classes aisées--panique passée aussi vite qu’elle est venue.

Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la tête. Elle voit déjà dans son imagination un vaste complot, une formidable organisation occulte. Elle tremble pour son existence et s’empresse de prendre des mesures si disproportionnées au danger réel, si vexantes pour le grand nombre, qu’elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes qui en étaient hier les supports fidèles.

Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse pas si facilement entraîner à l’épouvante par des faits isolés, tant que le peuple, les masses ne bougent pas. Aussi les deux bourgeoisies, française et anglaise, ont vite mesuré la profondeur du mouvement; elles ont vite compris qu’elles n’avaient devant eux que des individus isolés...

Ce que l’histoire du moment nous demande, ce ne sont pas des hommes rêvant barricades, explosions et autres accessoires des révolutions, mais des hommes voulant, appelant de tout leur être la révolution sociale elle-même.

Voyons! de telles lignes ont provoqué Léauthier? (Vif mouvement).

Voilà pour les excitations aux _attentats contre les personnes_.

Voici, maintenant, pour les _attentats contre les propriétés--le vol_.

Oh! ici, la _Révolte_ est formelle:

11 décembre 1891.

Et, d’abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine que l’on nous a prêchée, qu’en pratiquant le vol on détruit les préjugés de propriété...

Le vol, en effet, c’est la meilleure garantie des propriétés.

La propriété est constituée, parce que si la propriété est le vol--_le vol c’est la propriété!_

Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche la propriété, ne savent que la reconnaître; qui, pour arriver à l’expropriation, commencent par l’appropriation.

18 décembre 1891.

Passons maintenant au côté pratique de la question.

Comme principe--avons-nous dit--le vol n’apporte rien de nouveau; il n’a absolument rien de révolutionnaire.

Depuis les Pharaons d’Égypte, les maîtres ont volé leurs esclaves, et les esclaves--au lieu de se révolter--ont volé leurs maîtres. Le vol, c’est la contre-partie de la propriété, la soupape de sûreté de la propriété.

On n’abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est l’appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur le mensonge et l’hypocrisie en érigeant le mensonge et l’hypocrisie en vertus révolutionnaires.

25 décembre 1891.

Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il vaut encore moins comme moyen d’action.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage (une sorte de filouterie qualifiée) entre compagnons?

Entre compagnons? Mais où donc commence le compagnonnage, où commence le «bourgeois»?

La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de voler ces affreux «bourgeois, les vendeurs de châtaignes grillées».

«C’est pour les rendre révolutionnaires», a-t-on ajouté, tout comme Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes pour sauver leurs âmes, ou comme l’État, qui dépouille le paysan pour «l’instruire» et le faire «progresser».

On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et d’absurdités on s’embourbe en érigeant le vol en théorie.

Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas debout. Le vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non l’expropriation; c’est le faible qui vole: la force exproprie.

Voilà ce que veut Jean Grave: l’_expropriation par la révolution_. Il veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.

Mais le vol!... Vous voyez comment la _Révolte_ le traite? et vous dites que sa propagande enfanta les voleurs?...

Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction! elle s’est nettement séparée de l’autre doctrine anarchiste qui veut faire des _distinguo_; et c’est à cause de cela que, d’après une pièce même du dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions qui s’élevèrent sur le vol.

Quelle _entente_! Et dire que l’on présente Paul Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le comité directeur de l’anarchie!... (Mouvement prolongé).

Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait! Voilà comment il a approuvé les propagandistes! Voilà comment il en a fait l’apologie!

Ah! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal conservateur, le _Nouvelliste de Bordeaux_, que les griffes de vos lois nouvelles ne manqueraient pas.

Écoutez:

Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies.

... Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.

Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des républiques; et tous, qu’ont-ils fait? Rien, rien, moins que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague fraternité.

Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres; des barbus à des moustachus; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes sont toujours «prochaines», les sacrifices toujours «provisoires».--Il existe un code qui est le plus sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands chemins; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur caverne.

--Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et consacré la révolte. Ah! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux que se tournent les révolutions!

Ouais! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons! Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût?

Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé un sort meilleur? Poussons plus loin: Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande?

Ah! la superbe ironie! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules; de doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces:

«Le monstre! l’horrible monstre! tuez-le!» C’est bon dans l’histoire, n’est-ce pas? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la tradition!--O comédiens! toute votre histoire n’est que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est vous qui la vivez?--O imbéciles!

Ah! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie!

Je comprends que la _Révolte_ reproduise leurs articles!... (Longue sensation dans l’audience).

Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, la _propagande écrite_ de la _Révolte_? Vous savez si elle masque la _propagande par le fait_?

Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité?

Ah! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien: anarchistes ou non, nous autres penseurs, nous en avons tous une dans l’histoire des choses humaines!

Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n’en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle de Jean Grave? L’œuvre de Jean Grave est-elle aussi meurtrière que la leur?

Comment! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu’elle n’a pas été bien sage, qu’elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, manqué de respect à l’armée;--comment! on a ce courage, quand on est le fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille France, dont les fureurs la rougirent de sang; quand on est l’officielle incarnation d’un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la statue de Danton: la statue du crime; celle de Jean-Jacques: la statue du vol; celle de Voltaire: la statue de la révolte; celle d’Étienne Marcel: la statue de la trahison; et, le plus carrément du monde, on soutient au jury qu’il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean Grave dynamitent la bourgeoisie!

Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits de Voltaire n’ont guillotiné Marie-Antoinette--peut-être autant, pas davantage!...

Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre:

«Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries!

«Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d’autrefois!

«Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore!

«Dames de cour en toilette!

«Leur taille est fine! Les jupes à panier bouffent!

«Ah! si seulement elles avaient des têtes!...

«Mais voilà! Elles n’ont pas de têtes!... Voltaire les a coupées!...»

Ah! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles dynamiteurs que les penseurs!

Oui! Leur rêve d’avenir dynamite le présent!

L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure--l’Idée haute, pure, sainte, comme l’Idée troublée, égarée, dévoyée,--l’Idée n’est jamais, ne peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière. L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes. L’Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur du présent; le présent est son ennemi. L’Idée rêve l’avenir. L’Idée veut changer le monde. L’Idée est une révoltée!...

Le rêveur--cet amant de l’Idée--est quelquefois un halluciné.

Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire! Et l’avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou une hallucination.

Le penseur ressemble à Moïse:

Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les champs du _Futur_, un peu comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise!

Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas! quelquefois, ne sont que des mirages!

Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les lointains de l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot, par l’épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée humaine?

Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, comme pouvoir social, vous avez le droit d’endiguer les élans de l’Idée frémissante.

Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et si vous l’enchaînez, l’Idée vous engloutira!

Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long des grèves, et de promener vos regards sur l’immensité des flots?

La vague vient mordre le roc! Et le roc brise la vague! Et, souriant, vous dites: «Jamais la vague ne détruira le roc!»

Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie. Vous regardez à vos pieds, et l’effritement des roches vous apprend la victoire des vagues; vous regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux creusa de larges avalures!

Eh bien, le roc c’est vous; c’est, messieurs, le pouvoir social. La vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée humaine! Le pouvoir social, qui est fait d’intérêts, de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque temps les fièvres de l’Idée; mais les frissons, les ardeurs de l’Idée finissent par briser la digue sociale!

Ne vous en inquiétez pas! et ne maudissez pas les tempêtes de l’Idée! Les tempêtes, c’est vrai, causent quelques naufrages; mais savez-vous le rôle et le but de la tempête? Il est un péril plus sinistre que l’agitation de la houle, c’est le miasme du marais! Et, si la mer cessait d’être la grande agitée, elle deviendrait la grande empoisonneuse...

Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres qu’on agite sous vos yeux.

Ne collaborez pas à des œuvres innommables! Ne jetez pas Jean Grave en pâture aux appétits!

Ils ne sont pas associés, ces hommes! Vous le savez, messieurs! Ne dites pas qu’ils le sont! Vous parlez sous la foi du serment!

Aucune considération n’excuserait votre parjure!

Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, comme le danger anarchiste menace le monde bourgeois. Mais c’était un danger plus terrible.

Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent plus tard ceux de la Révolution. Le monde féodal se leva, épouvanté; il revêtit son casque et sa cuirasse; mais il ne dérangea pas les Parlements; il ne jugea pas: il tua; il massacra, il inonda de sang la terre; mais il ne commit pas cette infamie qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de ceux qui s’en rendent responsables: essayer de donner la couleur d’une sentence de justice à ce qui n’est, au fond des choses, que la brutalité d’une exécution!

La justice! Messieurs les Jurés!... Elle est l’âme des sociétés humaines!

Un corps sans âme est un corps mort; si vous voulez sauver votre société branlante, ah! je vous en supplie, ne tuez pas la justice!

Quand on vous dira: «Ces hommes sont des anarchistes, cela suffit, coupables ou non, frappez-les!», répondez:

«Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non des phrases de justiciers! Si la justice est impuissante, s’il faut faire encore autre chose, eh bien, faites cette besogne: elle ne nous regarde pas!...» (Applaudissements).

LA MAGISTRATURE ET L’OPINION

POURSUITES CONTRE M. DRUMONT ET LA «LIBRE PAROLE» POUR OUTRAGES A LA MAGISTRATURE

Cour d’assises de la Seine

Audience du 12 Octobre 1894.

Sous ce titre: LA MAGISTRATURE ET L’OPINION, M. Drumont publiait dans la _Libre Parole_ du 22 août 1894 un article de psychologie sociale, dans lequel il parlait du «mépris» où, disait-il, sont tombés les magistrats. La cour releva dans ces termes le délit d’outrages à la magistrature et des poursuites furent intentées contre l’écrivain et son journal.

Le 12 octobre 1894, jour de l’audience, M. Drumont fit défaut, et M. Millot, gérant du journal, comparut seul à la barre.

Après la plaidoirie ci-après reproduite, le jury rendit un verdict négatif sur toutes les questions: et le journal fut acquitté en la personne du gérant. Mais la cour, seule compétente pour juger M. Drumont défaillant, le condamna à trois mois de prison et cinq cents francs d’amende.

Messieurs les Jurés,

Je prendrai pour exorde les premiers mots d’une remarquable brochure, que tous les curieux des choses de notre temps devraient lire, qui se recommande au légiste aussi bien qu’au philosophe, à l’homme qui juge comme à l’homme qui réfléchit, et que vous aurez sous les yeux au moment de votre verdict.

Elle émane d’un homme qui n’est pas un journaliste, qui est un des plus distingués collègues de M. l’avocat général, un de nos magistrats les plus érudits et, à coup sûr, les plus impeccables, un juge en qui le Parquet a pleine confiance puisqu’il le charge des instructions les plus délicates, et dont la carrière, toute de travail et d’honneur, est la meilleure des réponses à l’outrance des polémiques: vous avez tous nommé l’honorable M. Guillot.

Elle a pour titre: _L’Avenir de la magistrature_; vous voyez qu’elle est de circonstance.

Elle a été publiée en 1891! Elle a donc encore le mérite de l’actualité.

Tout son esprit réside en ces cinq lignes que je lui emprunte:

Je viens, quoique magistrat, parler de la magistrature; je n’éprouve aucun embarras à le faire, étant de ceux qui pensent que la sincérité du langage est la meilleure preuve d’attachement qui se puisse donner.

Je ne changerai qu’un mot, puisque je n’ai pas l’honneur d’appartenir à la magistrature, et, à la cour comme au jury, je dirai:

Je viens, quoique avocat, parler de la magistrature; je n’éprouve aucun embarras à le faire, étant de ceux qui pensent que la sincérité du langage est la meilleure preuve d’attachement qui se puisse donner.

La sincérité, messieurs, est toujours la vraie méthode; mais surtout dans les procès tels que celui d’aujourd’hui.

Ces procès, on les doit plaider, comme on les doit juger, sans crainte ni aigreur, sans timidité ni violence--en homme libre.

Vous nous direz si les circonstances de la cause, l’opportunité du moment, votre amour de la logique, votre instinct de l’équité, vous permettent de condamner M. Drumont.

Je me trompe: M. Drumont échappe à ce débat contradictoire; du moins, il y échappe selon la lettre du texte, car, au point de vue moral, c’est lui que vous allez juger. Mais, juridiquement parlant, il est absent de cette enceinte; on n’a pas oublié de le citer, mais il a oublié de venir; excusez-le: on oublie toujours quelque chose; d’autres ont oublié d’interrompre la prescription... (Rires). Pardonnez-lui sa défaillance de mémoire: ce n’est pas celle qui vous coûtera le plus cher.

Au demeurant, s’il a oublié de revenir, ce qui se passe à l’heure actuelle prouve qu’il n’a peut-être pas eu tort de ne pas oublier de s’en aller.

Il n’a du reste pas oublié de vous écrire, Messieurs les Jurés; il l’a fait par la voie du journal; du moins il a essayé de le faire, car la poste a oublié de vous apporter sa lettre (Hilarité générale).

Voilà comme il faudra vous contenter du bon M. Millot.

Vous connaissez le bon M. Millot? Je vais charger Drumont de vous le présenter.

Il le présenta à ceux de vos prédécesseurs qui jugèrent l’affaire Burdeau; je cite la présentation:

Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à ajouter--disait-il en terminant sa défense:

Je tiens à vous dire ce qu’est Millot.

Il n’est pas le gérant banal chargé d’endosser les responsabilités. C’est un fervent et un zélé. C’est un des premiers soldats de la cause antisémitique. Il est venu à nous dès le commencement. Il a été un des trois signataires du manifeste antisémite que nous avons fait placarder sur les murs. Il y avait, à ce moment-là, quelque mérite à le faire.

Millot est le représentant de cette bonne race française. C’est le véritable ouvrier parisien. Il était sertisseur de bijoux. Il a élevé sa famille le plus honorablement possible.

Millot était dans le bijou. Là, il a rencontré le Juif... comme partout! Le vrai bijou est remplacé maintenant par un bijou fourré. Il faut toujours que le Juif fourre quelqu’un dedans. Quand ce n’est pas un homme, c’est un bijou. (Rires).

Millot est absolument innocent du délit qu’on lui reproche.

Il n’a pas eu connaissance de l’article; mais, d’ailleurs, l’eût-il lu, qu’il m’aurait dit:

«J’ai confiance en vous, tout ce que vous écrivez est bien.»

C’est moi qui ai sonné mon garçon de bureau et qui lui ai dit: Portez cela à l’impression; si vous voulez juger en équité, acquittez Millot.

Depuis le procès Burdeau, le bon Millot n’a pas changé; je dirai qu’il est devenu encore plus inoffensif, si possible. Il a quitté Paris: il est allé s’établir à Montgeron, à la campagne, et ne quitte plus cette localité enchanteresse que pour rendre visite au Parquet.

C’est ainsi qu’il partage son temps entre l’agriculture et la justice. Il m’a dit, ce matin, qu’il préférait l’agriculture... tous les goûts sont dans la nature... Il cultive des choux, des carottes, et, quand il a défriché son jardin, pour se reposer, il parcourt la _Libre Parole_ dont il se trouve responsable, bien qu’elle soit imprimée au moins 24 heures avant de lui parvenir.

C’est la beauté du droit qui exige cela; cela s’appelle une fiction juridique; en vertu de cette fiction, Millot comparaît devant vous, chargé de tous les péchés, non d’Israël, mais de M. Drumont, ce qui n’est pas tout à fait la même chose...

Le droit et ses fictions ne vous importent guère, messieurs: vous jugerez en équité, et vous direz si l’article de M. Drumont exige qu’on ravisse M. Millot aux délices de Montgeron.

Ceci m’amène à aborder l’article qui est l’inculpé véritable, car c’est sur le sort de l’article que le verdict va statuer.

L’article incriminé se divise en deux parties: l’une a trait aux politiciens, l’autre aux magistrats.

De la partie concernant les politiciens, je n’ai rien à dire: Drumont les met en cause, mais ils ne ripostent pas.

Flaubert écrivait en 1835:

Les représentants du peuple ne sont autres qu’un tas immonde de vendus. Leur but, c’est l’intérêt; leur penchant, la bassesse; leur honneur est un honneur stupide; leur âme, un tas de boue.

Je n’ai point à mesurer l’exactitude historique de cette appréciation; mais constatez que, dans l’ordre politique, Drumont n’a pas inventé la violence, et que d’immortels stylistes ont été ses précurseurs!

Le jour où le Palais-Bourbon imitera le Palais de Justice, et où les politiciens se plaindront d’être injuriés, avec même franchise qu’aujourd’hui je chercherai, à votre barre, si le parlementarisme de 1894 vaut mieux que celui de 1835, et si, du temps de Drumont, la vertu fréquente plus souvent les couloirs de la Chambre que du temps de Flaubert.

Pour l’instant, ce n’est pas votre affaire, et seuls les magistrats appellent votre attention.

La partie de l’article incriminé qui les touche se subdivise elle-même en deux parties:

L’une nomme un magistrat et en désigne deux autres; le magistrat nommé est M. Quesnay de Beaurepaire; les deux magistrats désignés sont celui qui présidait la chambre des appels correctionnels le jour où elle acquitta Erlanger et celui qui présidait cette même chambre le jour où elle sauva de la prison M. Laveyssière. De cette première partie, je n’ai pas à m’occuper: elle n’est pas poursuivie; M. Quesnay de Beaurepaire et ses deux collègues gardent le silence, et, comme le respect m’empêche de croire, surtout d’insinuer que leurs rancunes individuelles s’embusquent derrière l’anonymat d’une procédure, je suis forcé de conclure que, pour des raisons qui ne relèvent que d’eux et de leur conscience, les trois magistrats en question ne s’estiment pas diffamés. (Mouvement).

L’autre partie de l’article ne nomme ni ne désigne personne; elle ne vise qu’une fonction. Donc, devant le jury à l’heure actuelle, MM. Drumont et Millot ne se trouvent pas assignés par _un magistrat_, mais par _la magistrature_.

On ne leur reproche pas d’avoir diffamé un homme, mais d’avoir offensé une collectivité.

Examinons l’offense et recherchons-en l’origine: c’est le nerf de tout le procès.

L’origine, messieurs, vous la connaissez. Le 19 août 1894, le _Figaro_ publiait une très curieuse interview d’un magistrat de cette cour.

Le journaliste contait que les hasards de la vie mondaine lui avaient donné, la veille, pour voisin de table l’un des conseillers les plus estimés de la cour de Paris; au dessert, on avait parlé des poursuites engagées contre Rochefort, et, à ce propos, le magistrat, mis en verve par le champagne, avait épanché dans le gilet de son voisin son intime opinion sur la magistrature. En de pareilles conjonctures, le gilet d’un journaliste est trop en cœur pour garder ce qu’on y épanche. Le lendemain matin, notre conseiller s’en aperçut!

Je cite l’interview:

--Ces poursuites, avait déclaré le magistrat, je les condamne tout à fait, je les trouve inutiles et imprudentes...

Notez que, si on avait voulu sévir contre ceux qui nous injurient, il y a beau temps qu’il aurait fallu commencer. Est-ce d’hier seulement qu’on nous traite, dans la presse, de justiciards, de chats fourrés, d’enjuponnés et même de vendus, de plats valets, de misérables courtisans? Et c’est un absent, un proscrit, qu’on va choisir comme bouc émissaire et qu’on prétend frapper? Quelle mauvaise plaisanterie! Soyez certains que ce ne sont pas ces poursuites-là qui rendront à la magistrature la déférence respectueuse qu’elle inspirait jadis, car il est malheureusement incontestable que la considération s’en va. J’en ai fait moi-même par deux fois la récente et pénible expérience.

Ce fut, d’abord, aux funérailles de Mac-Mahon, où nous suivions en robe. J’avais été surpris, dès notre descente de voiture, à la Madeleine, des manifestations presque hostiles qui nous avaient accueillis, mais je les attribuais à ces bas-fonds que toute foule remue en elle. Cependant, en pénétrant dans le jardin des Invalides, qui ne pouvait contenir, lui, qu’un public trié sur le volet, je dus également noter au passage bien des remarques désobligeantes et des exclamations d’autant plus blessantes qu’elles ne paraissaient point comme des intentions d’insulte, mais bien comme la manifestation involontaire et spontanée d’un état d’âme spécial et nouveau.

Mêmes symptômes à l’enterrement du président Carnot et plus graves encore, peut-être, car devant ce grand deuil national, la foule, toujours silencieuse devant la mort, avait redoublé, ce jour-là, de décence et de respect.

Quant aux causes, je ne dirai pas de cette impopularité, car nous n’avons jamais cherché à être populaires, mais de cette mésestime et d’un irrespect aussi flagrant, elles sont bien complexes. D’abord, dans cette fameuse épuration qui suivit le Seize-Mai, on ne fut pas toujours heureux, il faut bien le reconnaître, dans le choix des magistrats qui remplacèrent les parlants volontaires ou forcés.

Plus haut dans la hiérarchie, les juges correctionnels, surchargés de besogne, durent aussi prononcer, comme par fournées, des condamnations basées sur des débats trop sommaires, des rapports inexacts ou trop malveillants.

Enfin, à la cour même, certains procès sensationnels nous ont montré des conseillers descendant trop volontiers des hauteurs de sereine impartialité où la loi, les traditions et même les simples convenances, leur prescrivaient de demeurer, pour se lancer à corps perdu dans la mêlée et faire parfois une besogne dont n’avait pas voulu le ministère public.

Je ne veux faire d’ailleurs aucune personnalité, mais n’est-il pas évident que, même aux yeux les moins prévenus, certains magistrats n’ont plus dans leur vie privée, dans leurs allures, dans leurs alliances et même dans leurs simples relations mondaines, la retenue, le souci de la dignité professionnelle qui étaient jadis des vertus familières même aux magistrats les moins estimés.

Le _Figaro_ clôt son article par ces mots: «_Ici se termine ce qui pouvait être dit._»

Qu’était donc, Messieurs les Jurés, ce qu’on ne pouvait pas dire?... (Mouvement).

L’honorable conseiller anonyme qui s’est prêté à cette interview n’a pas calculé le travail qu’il préparait à ses collègues, ni supputé le nombre de journalistes qu’il allait mettre à mal.

Désormais, il fera bien de rester silencieux entre la poire et le fromage. Pour l’homme en général, et pour le magistrat en particulier, la crainte du reporter est le commencement de la sagesse...

Demain encore comparaîtra une de ses victimes: M. le commandant Blanc, directeur du _Petit Caporal_. A l’instar de M. Drumont, M. Blanc fut plus naïf que M. le conseiller qui, lui, a gardé l’anonyme, et, en reproduisant la prose magistrale, il signa la reproduction. Ce qui prouve que la candeur, si elle n’est pas toujours l’apanage des journalistes, est encore moins l’apanage de MM. les conseillers...

L’article du _Figaro_ est donc tombé sous les yeux de Drumont.

Drumont l’a examiné avec sa vision de psychologue et lui a reconnu les signes de l’authenticité. Il s’est dit:

Voilà un magistrat _sincère_ et _observateur_. Observateur, il observe, en deux circonstances solennelles, que le peuple n’a plus pour sa robe qu’une tendresse modérée. Il en cherche les causes et les énumère. Puis, s’appliquant à définir l’état d’âme de la foule, il y trouve une «mésestime» et un «irrespect flagrant».

Drumont réfléchit: «Irrespect flagrant!» «Mésestime!» songe-t-il; mais cela signifie: «Mépris!»

Par un scrupule qui l’honore, il ouvre Littré au mot «Mésestime» et y lit: «Mésestime»: «Défaut d’estime», «Mépris».

Littré avait parachevé dans l’âme de Drumont l’œuvre ébauchée par le conseiller!

Et notez que, plus modéré que l’illustre dictionnaire, l’éloquent polémiste a mis une sourdine à sa traduction:

«Le conseiller ne disait pas «Mépris»--voit-on dans son article;--il prononçait «Mésestime»; mais la différence est peu sensible; la «Mésestime» c’est presque du «Mépris».

Pour qui connaît le tempérament de M. Drumont, ce «presque» est un poème de modération.

Mais voilà! quand on fait bien, on n’est jamais récompensé!

Pour comble de malheur, après avoir savouré l’interview du conseiller, M. Drumont tombe sur la belle brochure de M. le juge d’instruction Guillot que je signalais tout à l’heure.

Ah! ceci n’était pas anonyme!

Ceci portait une marque--et pas la première venue!--celle d’un juge d’instruction près le tribunal de la Seine, d’un psychologue illustre, d’un membre de l’Institut!

Qu’y lit M. Drumont?

Plus on est pénétré de l’idée de justice, dont la magistrature de droit commun doit être la vivante image, plus on lui a donné de gages, et plus on est sensible aux dangers qui la menacent; elle traverse depuis un siècle une crise redoutable, et, à moins d’être un flatteur ou un indifférent, il faut reconnaître l’évidence. Le devoir est de donner l’alarme et de chercher résolument le remède à un mal dont d’innombrables symptômes révèlent l’étendue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne crois pas que personne puisse contester qu’elle ne soit sans cesse en butte à des attaques affaiblissant de plus en plus son prestige; le magistrat, qui doit plus que tout autre se piquer de clairvoyance, n’a rien à perdre de sa dignité, en le reconnaissant; il serait même fâcheux qu’il fût seul à ne pas voir ce que tout le monde remarque; il s’exposerait ainsi au ridicule de ces gentilshommes en détresse s’imaginant qu’il leur suffit de se draper majestueusement dans un manteau usé pour que le passant ne voie pas ses déchirures.

Pour ne pas être taxé de pessimisme et d’exagération, je montrerai, en citant ce qui se dit et s’écrit tous les jours, que si les outrages contre la magistrature ont été de tous les temps, ils n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers, plus facilement accueillis par un public déshabitué du respect; je rechercherai ensuite la cause; je montrerai, par l’ancienneté même du mal, qu’elle tient bien moins à des circonstances accidentelles qu’aux vices profonds de l’institution elle-même: une fois la cause reconnue, le remède se révélera de lui-même.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il suffit d’écouter un instant et de regarder autour de soi pour être frappé de la progression constante des attaques dirigées contre le pouvoir judiciaire.

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La colère de l’homme qui perd son procès est un fait psychologique dont il faut prendre son parti; mais ce qui est vraiment grave et désastreux, ce qui compromet le rôle social de la magistrature, c’est que la généralité du pays perde confiance dans son indépendance en face du pouvoir.

Sans doute, toutes les fois qu’un orateur officiel monte à la tribune, il manque rarement de rendre un hommage très mérité à l’indépendance des magistrats, bien que quelquefois des accusations parties de haut aient pu être recueillies et exploitées dans la foule; mais l’accueil fait à l’éloge, même sur les bancs de la majorité, montre qu’il ne répond pas au sentiment général.

On comprend le sentiment de ce magistrat, qui, regardant la belle et noble carrière qu’il avait parcourue, écrivait avec tristesse;

«Aujourd’hui, on salit nos robes d’invectives et d’injures; nos arrêts n’inspirent plus confiance: on leur attribue parfois des mobiles fâcheux, quand ils n’apparaissaient jadis que comme l’expression du droit et du juste.»--(_La Magistrature_, par M. de Bréville, revue athlétique du 25 avril 1890).

«N’est-il pas vrai que la magistrature est ouverte à tous sans aucune condition de capacité, que le gouvernement peut y appeler qui il veut et qu’à son gré il peut donner indistinctement les grades les plus élevés comme les plus infimes?

«N’est-il pas vrai qu’une fois revêtu de la robe, le magistrat dépend entièrement du pouvoir pour tout ce qui touche à l’amélioration de sa situation?»

Qui donc, dans un projet de réforme proposé il y a vingt ans à l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi?

Un magistrat éminent, portant un nom depuis longtemps respecté dans le monde judiciaire. (M. Bérenger, _Journal Officiel_, 15 juillet 1871).

«Que de fois n’a-t-on pas vu des magistrats arriver dans des cours souveraines _par l’effet d’une faveur injustifiable, chanceler en y entrant, s’y asseoir au milieu de leurs collègues embarrassés, confus, hostiles, et dont la puissance ministérielle pouvait à peine contenir la réprobation_! Le public s’en attristait ou s’en réjouissait, suivant qu’il aimait ou qu’il dédaignait la justice.»

Qui donc, en 1871, parlait de la sorte? Un homme qui avait parcouru dans la magistrature une noble et glorieuse carrière. (M. Oscar de Vallée, _la Magistrature française et le Pouvoir ministériel_, 1871. Discours sur la magistrature, _Journal officiel_ de novembre 1880).

«Le fonctionnarisme s’introduit dans les tribunaux, y coulant à pleins bords et ayant pour résultat de faire passer la France judiciaire sous la main du pouvoir exécutif.»

Qui donc, en 1882, parlait avec cette franchise? Un des avocats généraux de la cour de Paris, bientôt procureur général. (M. Camille Bouchez).

«_La masse de la magistrature est descendue de plusieurs degrés_; les mœurs se sont modifiées et on la montre, dans un avenir menaçant, devenue l’instrument dans la lutte des partis, appelée peut-être à rendre des services électoraux, mais cessant d’être un appui pour les forces vives de la société.»

Qui donc, en 1884, tenait ce langage? Un homme qui eut l’honneur d’être le confident et l’ami de Dufaure et que la justice compte toujours parmi ses plus vaillants défenseurs. (M. Georges Picot, _La Magistrature et la Démocratie_).

Voilà ce que lit Drumont dans la brochure de M. le juge d’instruction Guillot.

Ces lectures excitent la mémoire de Drumont, qui a une mémoire excellente; il se rappelle Montaigne--que, d’ailleurs, la brochure lui a rappelé--Montaigne accusant ses collègues de profiter du «cahot de la jurisprudence» pour «favoriser celle des parties que bon leur semble, méconnaissant probité, bonnes mœurs, humanité»; le même Montaigne s’écriant: «Combien ai-je vu de condamnations, plus criminelles que le crime!»

Du milieu du XVIe siècle, l’imagination de Drumont--qui est aussi vive que sa mémoire--bondit jusqu’au milieu du XIXe; et, à la place du vieux conseiller Montaigne, il trouve le moderne garde des sceaux Dufaure; et celui qu’on a surnommé «la pierre angulaire de la magistrature» lui dit:

La magistrature, c’est comme un tonneau de vinaigre; versez-y une bouteille de vin chaque jour, et tirez par le bas une bouteille de vinaigre; vous aurez beau continuer comme cela tant que vous voudrez, vous n’aurez jamais que du vinaigre.

Et Drumont, le penseur, médite, récapitule et conclut:

Voyons! Voilà le plus célèbre des gardes des sceaux, l’illustre Dufaure, l’ami patenté de la magistrature, qui la compare à un _tonneau de vinaigre_! (Hilarité).--C’est déjà la mettre bien bas!

Voilà, pourtant, un élégant modéré, un centre-gauche courtois, un des plus vaillants défenseurs de la justice, un rédacteur du _Journal des Débats_, habitué par conséquent à voir plutôt les choses en rose, M. Georges Picot, qui affirme en 1884 que la masse de la magistrature a trouvé le moyen de _descendre de plusieurs degrés_!

Voilà un avocat général, M. Bouchez, qui déclare que le _fonctionnarisme s’est introduit dans les tribunaux et qu’il y coule à pleins bords_! Et, sans doute, en haut lieu, trouve-t-on juste sa remarque, puisque, peu de jours après, on le nomme procureur général!

Voilà un magistrat éminent, M. Bérenger, qui raconte à une assemblée parlementaire que, maintes fois, on a vu, dans des cours souveraines, des magistrats arriver par l’effet d’une _faveur injustifiable, chanceler en y entrant_, et s’y asseoir _confus_, au milieu de _collègues dont la puissance ministérielle pouvait à peine contenir la réprobation_!

De tels aveux ne rendent que trop vraisemblables les confidences que le conseiller anonyme a faites au _Figaro_!

Si les magistrats parlent ainsi d’eux-mêmes, qu’en dira le public?

Oui, l’anonyme a raison de parler de «mésestime»!

Oui, M. de Bréville a raison de s’écrier: «Nos arrêts n’inspirent plus confiance!»

Oui, M. Guillot a raison d’écrire que, cette confiance, la généralité du pays l’a perdue!

Voilà ce que conclut Drumont!

Et Drumont, entraîné par des attestations si hautes, parcourt l’interminable série des lamentables témoignages que l’honorable magistrat apporte à l’appui de son dire!

Je ne puis les citer: j’abuserais de vos attentions bienveillantes.

Un seul échantillon:

Le robin, dans sa robe rouge ou noire, est un être d’une espèce particulière. Tant que le gouvernement sera, ou lui paraîtra fort, il marchera et on n’aura pas besoin de lui demander des services; il les rendra spontanément. Mais que le gouvernement soit ou paraisse faible, chancelant, qu’on ne soit pas assuré du lendemain, vous pouvez être tranquille, le robin affirmera son indépendance. Le juré peut s’abuser, peut s’égarer, il est homme; tandis que le juge n’est qu’une machine à condamner ou à acquitter, suivant l’intérêt du moment. Voyez-le à la police correctionnelle jugeant des affaires de droit commun. Sa fonction est de condamner, et il condamne avec la régularité d’une machine à casser du sucre.

Qui écrit cela? Un homme que, dans une de ses fines chroniques, M. Francis Magnard qualifiait «un des membres les plus appréciés du Sénat».

En fallait-il autant--dites-moi, Messieurs les Jurés,--pour fouetter le cerveau d’un écrivain qui, à tort ou à raison, croit avoir à se plaindre de la magistrature et ne flirte guère avec la justice pour laquelle il ressent un amour des plus platoniques? (Hilarité générale).

Dans l’imagination du penseur, à ce témoignage des hommes est venue s’ajouter la triste leçon des choses.

Il a cru voir avec Spencer que «l’incroyable disproportion des sentences est un scandale quotidien».

Spencer lui conte l’histoire de «ce moissonneur affamé qui est envoyé en prison pour avoir mangé dix centimes de fèves, comme cela s’est vu à Faversham, tandis qu’un gros richard coupable en est quitte pour une amende dérisoire».

L’histoire de cet infortuné moissonneur évoque en lui le souvenir de cette autre histoire--qui lui tient fort à cœur--de son baigneur de Sainte Pélagie, condamné à quatre mois de prison pour avoir dérobé quelques prunes!

Et, par une de ces antithèses violentes qui font battre le cœur des plus calmes, l’image de ces deux miséreux flétris et enchaînés, l’un pour une poignée de fèves, l’autre pour une poignée de prunes, évoque à ses yeux la longue file de ces modernes féodaux, de ces financiers redoutables, de ces forbans internationaux dont les ruses puissantes défient la vindicte publique--véritables tyrans de l’époque qui, pareils aux tyrans de Rome, dont des légistes dégradés divinisaient les appétits, pourraient s’appliquer le précepte du Digeste:

«Nous vivons de la loi, mais nous dominons la loi: _Legibus vivimus, sed supra leges sumus!_»

Et cette «incroyable disproportion des sentences», dont parle Spencer, donne, encore une fois, le vol à la mémoire de Drumont, et, après être descendu de Montaigne à Dufaure, le voilà qui remonte de Dufaure à Rabelais!

Il se souvient du discours symbolique tenu à l’ami Panurge par le seigneur _Grippeminaud_, le roi des _Apédeftes_, des gens aux _longs doigts crochus_, des chats fourrés parlementaires:

Or çà, dit Grippeminaud, par Styx, puisque autre chose ne veux dire, or çà, je te montrerai que meilleur te serait être tombé entre les pattes de Lucifer et de tous les diables, qu’entre nos griffes. Or çà, le vois-tu bien? Or çà, malautru, nous allègues-tu innocence comme chose digne d’échapper à nos tortures? Or çà, _nos lois sont comme toiles d’araignées, les simples moucherons et petits papillons y sont pris, les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers. Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons, ils sont de trop dure digestion_; or çà, vous autres innocents, y serez bien innocentés, or çà, le grand diable, or çà, vous y chantera holala.

Ah! cette graisse rabelaisienne est autrement épicée que l’outrage contemporain!

Ce passage fameux, dont la savoureuse puissance ne sera jamais égalée, n’est-il pas le thème effroyable sur lequel on a, depuis, brodé et modulé tant de variations sanglantes?

Pensez-vous, qu’en la forme, il soit beaucoup moins outrageant pour la magistrature que l’article poursuivi?

Grippeminaud--prétend la verve de Rabelais--laisse passer les gros taons malfaisants, il ne recherche pas les gros larrons qui sont de digestion trop dure; ses griffes ne retiennent que les papillons et les moucherons.

Grippeminaud--prétend la verve de Drumont--condamne à quatre mois de prison un pauvre diable qui, sur un arbre, a volé quatre prunes, mais il acquitte Erlanger ou il excuse Laveyssière.

Gros taons malfaisants, gros larrons, Erlanger, Laveyssière,--d’une part;--simples moucherons, papillons, voleurs de prunes ou de fèves--de l’autre;--les premiers caressés, les seconds déchirés par les griffes du Grippeminaud symbolique: dites-moi, Messieurs les Jurés, n’est-ce pas, à travers les siècles, toujours la même idée--si vous voulez, la même injure--qui, un matin, s’est doucement épanouie dans cette exquise demi-teinte des jolis vers du fabuliste:

Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs.

Et, pourtant, voyez la différence: aujourd’hui, l’on cite Rabelais, on sourit de La Fontaine, mais on poursuit Drumont!

O ironie des choses! Le temps opère-t-il de pareilles métamorphoses! Quelques années de cave suffisent pour faire d’un vin jeune un vin de prix. Un siècle de bibliothèque suffit-il pour, d’un morceau injurieux, faire une page classique, ou bien un distique immortel!

Voyons, Messieurs les Jurés, soyons justes et raisonnons.

L’honorable M. Guillot le constate: si les outrages contre la magistrature n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers, plus facilement accueillis par un public déshabitué du respect, ces outrages ont été de tous les temps.

De tous temps, mais surtout aux temps de gauloise et fière franchise, les livres de nos écrivains ont fouetté les mauvais juges, comme les pierres de nos cathédrales fouettent les mauvais moines.

Les sarcasmes de l’art et de la littérature, les mépris de la chronique et les colères du tableau, les ironies de la satire, de l’épigramme et du dessin, le pinceau d’un Holbein comme le ricanement d’un Voltaire, l’élégance d’un La Bruyère comme la vision d’un Pascal, le rire d’un Rabelais comme le sourire d’un La Fontaine, n’ont-ils pas cinglé, vilipendé, n’ont-ils pas, pour parler comme l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 qu’on invoque, n’ont-ils pas outragé les magistrats indignes, ceux qui salissent, avilissent, prostituent la pudeur de leur robe aux intérêts, aux convoitises, aux ambitions, aux appétits? Et, souvent, trop souvent, presque toujours, toujours, l’audacieuse ampleur de leurs formules généralisatrices n’a-t-elle pas englobé tout le corps judiciaire dans la réprobation de quelques-uns?

Pourtant vit-on jamais poursuite analogue à la nôtre? Rabelais s’est esbaudi--et Grandgousier, Pantagruel, Gargantua (c’est-à-dire Louis XII, Henri II, François Ier), se sont esbaudis avec lui!

Henri IV, le roi gaillard, s’est, un jour, rigolé à la mode rabelaisienne, et voulant, à l’occasion de l’enregistrement de l’édit de Nantes, congratuler son parlement de Paris, il l’a, avec une gravité royale, félicité «d’être le seul en France qui ne fût pas corrompu par l’argent!» (Hilarité).

Pascal, l’effrayant visionnaire, n’a vu dans «les robes rouges, les hermines dont les magistrats s’emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, que piperie bonne à duper le monde»!

Et le Roi-Soleil n’a rien dit!

Louis XII, Henri IV, François Ier, Louis XIV, n’étaient, sans doute, que des pouvoirs de droit divin.

Les pouvoirs de droit jacobin se montrent-ils plus chatouilleux?

Non: la Révolution est venue, notre siècle a lâché la bride à l’irrespect, l’outrage a grandi et le silence a grandi avec l’outrage pour le couvrir! On a fait plus: non content d’absoudre l’outrage, on lui a décerné les honneurs du triomphe!

Victor Hugo a mis le forçat au-dessus du juge--et la magistrature l’a conduit au Panthéon! (Mouvement prolongé dans l’auditoire).

M. Ranc a fait du magistrat une machine imbécile qui juge automatiquement--et M. Francis Magnard, un matin, constate que M. Ranc est, à l’heure actuelle, «un des personnages les plus justement appréciés du Sénat».

M. Drumont lui-même, qui n’est pas un mignon de justice, a, dans _La Libre Parole_ du 20 juin 1892, accusé un conseiller, président de la cour d’assises, «d’avoir _trompé la confiance_ des jurés qui s’adressaient à lui en toute loyauté et de les avoir déterminés, par des _déclarations mensongères_, à rendre un verdict qu’ils n’auraient certainement pas rendu, si on ne les avait pas rassurés d’avance sur l’usage qu’on comptait faire de ce verdict».

Il citait des témoins à l’appui de son dire. Et ces témoins étaient les propres jurés de l’affaire!

Quelle occasion superbe, si Drumont était un imposteur, de le confondre et de le perdre! On n’avait qu’à citer ces jurés pour proclamer la vérité! L’accusation lancée par Drumont appelait bruyamment un démenti judiciaire! Elle était d’une netteté aiguë, comme a dit M. de Cassagnac!... Le Parquet est resté immobile! (Sensation prolongée). Il est demeuré fidèle à sa longue tradition silencieuse. Il n’a pas relevé le gant!...

Mieux encore, Messieurs les Jurés, et vous allez voir le silence de la magistrature devenir stupéfiant!

Le 15 août dernier, huit jours avant la publication de notre article, un chroniqueur, M. Lepelletier, au lendemain du procès des Trente, ose écrire ce qui suit.

L’article est intitulé: _Ces bons Jurés_.

Moi, le verdict de ces bons jurés m’enchante. Je l’avais prévu. Toutes les fois que vous placez l’homme ordinaire, et les jurés sont des hommes très ordinaires, entre sa conscience, son devoir et l’intérêt, qu’il s’agisse de sa peau ou de son porte-monnaie, le résultat est certain. _Douter du verdict, c’était supposer à nos jurés un courage, dont la seule pensée les faisait f...rissonner dans leurs pantalons._ Est-ce que vous croyez que les exemples leur manquaient pour leur dicter leur arrêt? Ils ne tiennent nullement à être des héros. Le martyre n’est pas leur vocation. Ils sont bonnetiers, chefs de bureau, entrepreneurs, ils n’ont pas mission de faire des preuves de courage civique. Vous leur donniez des anarchistes redoutables à juger: était-il possible qu’un verdict sévère vînt transformer ces _bedaines bourgeoises_ en cibles à dynamite?

Ce verdict est parfaitement _immoral_ et décourageant. Il affirme la _couardise_ et la _sauvegarde personnelle_. Les acquittés d’hier, qui sortent du prétoire en triomphateurs, avec les honneurs de la justice, au milieu de l’ovation de tous les sceptiques du boulevard, ne retomberont sans doute jamais dans les filets de la justice. Ils sont trop adroits pour cela, et les mailles de la nasse pas assez fortes pour les retenir. Ils vont donc continuer, avec la permission des jurés et l’approbation de subtils hommes de lettres, leur apostolat. J’espère qu’il fructifiera. Jusqu’à présent, leurs élèves n’ont travaillé que dans de la matière peu intéressante pour la foule: des magistrats, des restaurateurs, des hommes de police, des députés, des agents diplomatiques serbes, un journaliste italien, des habitants de Bois Colombes prenant des bocks au café de la gare, un président de République au bout de son mandat. Ces victimes-là sont exceptionnelles, sortent du commun. _Ah! que je serais donc heureux si, pour célébrer joyeusement la rentrée de Faure, de Fénéon dans Paris, leur bonne ville, quelque obscur adepte faisait demain sauter la boutique et la bedaine de l’un de ces bons jurés! Il n’y aura rien de fait tant que la matière à jurés ne sera pas touchée._

Tout à l’heure, Messieurs les Jurés, pour vous prévenir contre Drumont, M. l’avocat général vous disait: «Vous êtes des magistrats temporaires! Quand vous siégez sur ces bancs, vous êtes, vous aussi, la magistrature française! Vous avez droit aux mêmes égards, aux mêmes respects que nous!» Et M. l’avocat général vous lisait des fragments d’articles où il essayait en vain de supposer chez Drumont une pensée injurieuse à votre égard.

Je pourrais me retourner vers lui et lui dire: «Si les articles de Drumont offensaient le jury, pourquoi ne les avez-vous pas poursuivis? Pourquoi votre colère ne s’est-elle réveillée que lorsque vous vous êtes sentis vous-mêmes mis en cause?»

Je préfère ne retenir que son véridique aveu. Oui, Messieurs les Jurés, vous êtes des magistrats temporaires! Quand vous siégez dans cette enceinte, vous êtes, vous aussi, la magistrature française! Et voyez comme on vous protège! Et voyez comme on vous fait respecter! Non seulement on vous laisse traiter de lâches, mais on laisse former le vœu que vos tripes sautent en l’air! (Mouvement prolongé dans l’auditoire).

Et, huit jours après un tel article qui a pu se produire impunément, on ose citer Drumont en cour d’assises, parce qu’il constate dans son journal qu’un conseiller à cette cour a parlé de «mésestime» et que d’après Littré, «mésestime» veut dire «mépris».

Bizarre!...

J’ai promis d’être franc: j’ai tenu ma promesse.

D’un mot, je me résume et je dis à la justice:

Je regrette ce procès, parce qu’il me semble indigne d’elle. Elle a un meilleur moyen de se défendre.

Pour s’élever au-dessus des critiques, qu’elle sache se grandir à la hauteur de sa mission!

Mission terrible, messieurs, qui arrachait à Lamennais ce cri de terreur:

«Quand je pense qu’il y a des hommes qui osent juger des hommes, je suis épouvanté et un grand frisson me prend.»

Qu’au-dessus des appétits qui se galvaudent à ses pieds, la magistrature lève la tête vers les grands espaces de lumière où, affranchi des brouillards qui l’oppriment, l’œil humain reconquiert sa vision!...

Elle y verra la beauté de sa tâche.

Tout lui parle de son origine: instituée au berceau des sociétés, pour remplacer la force par le droit, la barbarie par la lumière, la passion par la raison, l’arbitraire par l’équité, il semblerait qu’on a voulu lui confier un sacerdoce, et on l’a vêtue en prêtresse!

En se couchant dans le sépulcre des institutions disparues, le vieux César romain lui a légué sa pourpre; et, cette pourpre, ni la poigne du soldat, ni le geste du philosophe, ni la secousse du railleur n’ont pu la lui arracher!

Voltaire, Rousseau et Danton ont déshabillé le monde; ils n’ont pas pu déshabiller le juge: le juge, sur son épaule, a gardé le manteau des dieux!

Dans quatre jours, messieurs, un traditionnel usage--la tradition, partout vaincue, reste encore plantée dans ce corps judiciaire qu’un étrange destin nous conserve immuable, et qui, parmi nos fièvres, notre tumulte occidental, offre quelque chose des immobilités de l’Orient!...--dans quatre jours, un traditionnel usage conduira la magistrature sous les arceaux de la Sainte-Chapelle, le gothique bijou dont la pierre adorante lui chante, d’une voix mystique, l’immensité de ses devoirs.

Venez la regarder passer:

Sur deux rangs, très _sacerdotalement_ (le mot obstiné me revient), s’avancent d’abord les toques noires argentées du tribunal, puis les toques rouges dorées de la cour, puis les splendeurs et les éclats de la cour de cassation, de la haute cour, la cour suprême.

C’est une vraie vision du moyen âge que cette procession magnifique qui, majestueusement, défile au milieu de nos vestons pâles et de nos mornes redingotes! On se demande si tous ces personnages, qui brillent, qui étincellent, sont des acteurs de la vie réelle ou bien des fantômes qui, sous la mélancolique grisaille d’un automne fin de siècle, promènent, comme dans la ballade, le souvenir d’un passé chatoyant!

Un tel costume oblige: il veut des cœurs plus qu’humains; il doit être une apothéose ou il est un carnaval!

Qu’il soit une apothéose!

La magistrature est notre espérance suprême!

Le vingtième siècle l’attend!

Si elle veut que nous la défendions, qu’elle nous défende!

Qu’elle nous défende contre cette monstrueuse puissance qui a détrôné toutes les autres et qui, sur nous, appesantit le joug le plus dégradant: la puissance infâme de l’or!

Qu’elle nous défende contre ces flibusteries gigantesques, le Panama, le Comptoir d’escompte, les Métaux, et mille autres qui, des ruines accumulées, feront enfin la ruine nationale!

Qu’elle nous défende contre ces rastaquouères de la politique ou de la finance que les malheurs de la patrie attirèrent sur notre sol, pareils à l’écume insolente qui, soulevée par la tempête, salit la majesté des flots!

Qu’elle emprisonne Turcaret, le voleur, et qu’elle fasse rendre gorge à Fouquet, le concussionnaire!

Qu’au lieu de comprimer nos indignations, elle les partage!

Qu’elle palpite et frémisse avec nous!

Que, lorsque nous frissonnons de dégoût ou d’angoisse, elle ne garde pas l’immobilité lapidaire du _Moïse_ de Michel Ange, de la statue, superbe mais inanimée, que le sublime artiste, dans sa rage immortelle, frappait au genou en criant: «Puisque tu vis, parle donc!»

Puisqu’elle vit, qu’elle parle!

Que belle comme la beauté, que jeune comme la jeunesse, que grande comme la grandeur, elle soit la vivante image de cette femme symbolique que, sur la solennité de nos murs, le peintre Baudry nous représente toujours si noblement assise ou bien si fièrement debout, une main ouverte pour accueillir la souffrance, l’autre crispée pour frapper la tyrannie!

Qu’en un mot, elle soit ce qu’elle doit être, ce qu’elle peut être, et jamais plus, en ouvrant le _Figaro_, elle ne risquera d’y rencontrer une interview compromettante, et, lorsqu’un officiel corbillard conduira au Panthéon funèbre les morts que notre vanité voudrait rendre immortels, elle pourra, sans crainte, au milieu des cités, promener la splendeur de sa pourpre: le peuple ne rira plus!... (Applaudissements).

TABLE DES MATIÈRES

Pages INTRODUCTION 5

LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE 37 Affaire Ratazzi 39 Affaire Wilson-Ratazzi 53

LES GRANDES CONVENTIONS DE 1883 73 Procès Numa Gilly-Savine-Raynal 75

LA POLITIQUE ET LA FINANCE 137 Procès Numa Gilly-Savine-Salis 139

LE RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE DE LA BANQUE DE FRANCE 179 Affaire Drumont-Burdeau 181

L’ANARCHIE DOCTRINALE 199 Le Procès de Jean Grave 201 Le Procès des Trente 245

LA MAGISTRATURE ET L’OPINION 299 Poursuites contre M. Drumont 301

IMPRIMÉ Sur les presses de NOËL TEXIER, [Vignette: MALGRÉ LA TEMPÊTE. Omnia Labore. NOËL TEXIER] TYPOGRAPHE A LA ROCHELLE 1895.

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

On a indiqué entre =signes égale= les passages en caractères gras, et entre _caractères soulignés_ les passages en italique.