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part d

’idéal qu’ils croyaient avoir confisquée pour eux seuls. Et la vieillesse s’en empare! C’est une mauvaise partageuse. Elle finit par ne rien laisser.

Je n’en suis pas là. Sans être vieille, je suis assez loin de la jeunesse pour que ma liberté soit parfaite. Je puis aller, venir, à la ville ou dans les chemins de campagne; monter les étages des maisons pauvres; arrêter Valérie, qui sort de son atelier; demander des nouvelles de leur père aux trois petits Blancpignon qui jouent sur le trottoir, sans que personne y prenne garde. Quand on veut se rendre utile aux pauvres, il n’est pas nécessaire d’être laide, mais on ne doit pas, comme me l’a dit une fois ma rempailleuse de chaises, «faire son bijou d’argent»; il faut que celle, ou celui qu’on va chercher, quand il vous aperçoit de loin, pense tout uniment: «C’est une femme»; quand il vous parle: «C’est une dame»; quand il vous quitte: «C’est une amie». Je suis sûre qu’ils m’aimeraient moins, si je suivais la mode, et si je n’étais donc pas, d’une visite à l’autre, tout à fait la même; ils croiraient moins que je les aime, si je portais sur moi tant de preuves que je ne pense pas toujours à eux. Ils en voudraient à mon astrakan ou à ma zibeline, à mes plissés, à mes volants, à la pointe de mes talons et à l’aigrette de mon chapeau.

Si j’avais à conseiller une autre cliente de sainte Catherine, tentée par les mêmes œuvres que moi, et qui me demanderait mon avis, je dirais d’abord: Mademoiselle, il y a dix mille manières d’être simple dans sa toilette; la plus fâcheuse consiste à l’être trop; on peut blesser en ne l’étant pas assez; il suffit, pour trouver la mesure, d’un peu de cœur et d’habitude.

Je lui dirais en second lieu: Vous n’aurez aucune peine à vous faire respecter des pauvres. La charité n’a pas besoin d’être expliquée à ceux qui en profitent, ou simplement qui voient autour d’eux, quotidiennement, la souffrance. Elle vient sous des noms différents, qu’on ne sait ni tout de suite, ni toujours; mais elle se penche, avec le même geste inlassé, sur les mêmes maux qui renaissent; elle a toujours été du quartier; on ne se souvient pas d’un temps où il n’y avait ni crèches, ni garderies, ni visiteuses de pauvres, ni distributions de vêtements d’hiver, ni bons de pain, ni garde-malades, ni assistance par le travail, ni prêt de berceaux, ni don de layettes. Il n’y a point de rue si sombre et si puante où n’ait passé, bien des fois, une femme comme nous, portant un peu de pitié dans ses mains et dans ses yeux. D’où elle était partie? Pourquoi elle était venue dans le quartier? Quelle réflexion, ou quel goût, ou quelle peine, ou quel intérêt l’y avait engagée, puis retenue, puis ramenée? Les pauvres ne le cherchent pas, pour la bonne raison qu’ils le savent. Ils savent que voilà dix-neuf siècles, une idée fraternelle a été semée dans le monde, et que depuis lors il s’est trouvé des âmes, des femmes presque toujours, croyantes pour la plupart, quelquefois non, qui s’en sont souvenues. Ils savent même qu’il n’en manquera jamais plus. Les gens du monde ont des étonnements, au contraire. Le premier de tous est de nous voir rester vieilles filles. Quelle catastrophe! Ils tâchent de l’expliquer. Ils ne se demandent pas si, à défaut d’autres motifs, les exemples de bonheur qu’ils nous offrent, dans leurs ménages, n’auraient pas suffi à nous rendre prudentes. Non, il leur faut une explication qui nous diminue, et qui les relève: nous sommes trop laides, nous sommes trop pauvres, nous avons eu des chagrins d’amour, l’être adoré nous a plantées là, soit involontairement et parce qu’il est mort, soit par trahison. Pauvres petites! Et nous nous consolons,--si l’on peut se consoler ainsi, et leur doute est extrême,--«en faisant du bien». J’ai entendu, j’ai deviné ces ritournelles autour de moi, pendant dix ans. J’ai subi des entrevues qui n’eurent jamais de lendemain; j’ai lassé toutes les initiatives matrimoniales, et la douairière elle-même: «Vous le regretterez, mon enfant, et il sera trop tard, oui, trop tard.» Je n’ai pas été, avant la trentaine, libre de ne pas me marier, ou plutôt absoute de ne pas l’avoir fait. Il en sera de même pour vous, je vous en préviens.

J’adresserais un troisième avertissement, à la candidate qui me consulterait. Après la trentaine, lui dirais-je, pas plus qu’avant, ils ne croiront à votre vocation. Ils vous auront seulement classée, comme on dit au Palais, je crois, parmi les «sans suite», les affaires qu’il est inutile de poursuivre. Mais il est certaines gens qui poursuivent toujours, et l’âge n’en libère point. Défiez-vous des admirations désintéressées. Parce que vous aurez réussi à fonder une œuvre nouvelle ou à développer une œuvre ancienne; parce que la vente de charité que vous avez organisée aura attiré du monde; parce que l’un de vos amis, traversant le faubourg en automobile, vous aura aperçue au milieu d’un groupe d’enfants ou de femmes, et que vous aviez mis votre blouse d’infirmière, et que vous étiez, pour elles, une amie évidente, on chantera vos louanges dans le ton majeur; on vous présentera des auréoles, à choisir: «Une vraie sainte, ma chère, une apôtre; elle fait des merveilles, et aucune santé, vous savez, aucune...» Ces discours n’enflammeront pas les jeunes gens, mais ils réveilleront la curiosité des hommes mûrs. Vous serez louée, gravement, par des magistrats en retraite ou en exercice, des sénateurs, d’anciens gagnants du tir aux pigeons. Ils seront sincères, ils seront émus, ou croiront l’être. Quelques-uns proposeront des souscriptions, qu’il faudra toujours accepter. J’ai été bien souvent entourée et regardée ainsi, pour l’amour des pauvres, à ce qu’on prétendait, mais je vous assure que l’amour tout court était du jeu, et que je me sentais sur la treille, comme autrefois, un peu hors d’âge seulement, un peu singulière, grappe de chasselas conservée dans un cilice de crin. Vous ferez bien de vous soustraire, avec esprit si vous pouvez, à ces béatifications illicites. Elles ne sont pas dangereuses pour nos mœurs, mais si peu qu’on y prête attention, elles ruinent ce bel oubli de soi, sans lequel nous ne sommes que des filles non mariées, mais non plus des vieilles filles.

Je dirais enfin à ma candidate: Nous avons une très longue histoire, et très noble, qu’il faut continuer, c’est l’histoire des familles de France. Elles ont été, en notable partie, l’œuvre des vieilles filles, dont la France d’autrefois était plus abondamment pourvue. Quelle est celle qui n’avait pas sa tante Gothon, sa tante Marion, sa tante Ursule? Personne n’héritait en bloc de ces femmes habituellement pauvres ou appauvries; mais il y a l’héritage quotidien, celui que distribuent nos actions. Tante Gothon filait, tante Marion berçait, tante Ursule enseignait à lire. Les mères, très fécondes, trouvaient de l’aide qui ne coûtait rien, pour élever les petits. Il y avait quatre, six, huit bras pour endormir, plusieurs voix pour chanter, un seul cœur pour instruire. Les tantes se répandaient toujours un peu hors de la maison, et c’est ce qu’il faut faire. Que j’aurais voulu les connaître! Elles devaient avoir tant de recettes et de maximes concernant leur état! J’ignore ce que peut dire là-dessus la statistique. Mais, quoi qu’elle affirme au sujet du nombre des célibataires en France, je suis certaine que le nombre a diminué des vieilles filles utiles à leur parenté et à leur voisinage, des célibataires ayant une mince fortune et qui mènent dans le monde à peu près la vie d’une religieuse. Nous sommes loin de suffire à la tâche, nous n’y suffirons jamais. Cependant, je crois que nous allons recevoir des recrues. De meilleures que nous, de plus saintes, dans beaucoup d’œuvres de charité extérieure, nous avaient remplacées ou devancées. A présent qu’elles s’en vont, spoliées et chassées, il est probable que plusieurs de celles que le couvent eût appelées s’adjoindront à nous, dont la vocation fut moins parfaite.

Ne craignez pas l’ennui. Quand j’ai couru tout le jour, ma petite, dans le pays de misère, dont la carte ne sera jamais achevée, j’ai les yeux las, les pieds las, le cœur tout plein des peines que j’ai écoutées ou vues. Mais le temps me manque pour être triste. Et j’ai tant d’enfants, loin de chez moi, qui attendent mon réveil, que je m’endors tout de suite.

Quand il n’est pas l’heure encore, et que je suis dans mon petit salon de Paris ou dans ma chambre à la campagne, je prends mon cahier de notes, et j’écris un souvenir de cette vie frémissante, trépidante, qui est celle de beaucoup d’autres femmes, et que peu de gens connaissent parmi ceux qui lisent des livres. J’appelle cela mes mémoires: histoires que j’ai vécues, ou que j’ai devinées, douleurs qui ne parlent guère, joies que j’ai approchées de si près que j’ai cru un moment, et même plus tard, qu’elles étaient à moi.

II

UNE VIE

_7 février 1887._--Jour d’hiver, très peu de vent, mais une brume glacée, traîtresse, impossible à fuir, qui pèse sur le corps et sur l’âme, qui est chargée de mort, comme d’autres nuages sont chargés d’électricité, comme l’air du printemps est chargé de vie. La boue de la rue se dissout lentement, elle devient pareille à de la graisse d’essieux, et toute la chaussée en est enduite, et les voitures qui passent y laissent une trace couleur de fer, comme des rails. Les promeneurs l’évitent autant qu’ils peuvent. Mais les petits qui ramassent le charbon y pataugent et y plongent les deux mains. Ce sont les glaneurs noirs, quatre enfants, deux de douze ou treize ans, peut-être plus,--on ne sait jamais bien l’âge quand la misère s’associe à la vie,--une petite fille de neuf ans, un petit gars de quatre ou cinq. Ils suivent une file de lourds tombereaux qui portent à une usine sa provision de houille, et quand un fragment se détache du chargement cahoté et tombe à terre, ils se jettent à droite, à gauche, tous ensemble, presque sous les roues, jusque sous le pied des chevaux, et saisissent le morceau de charbon. Chacun d’eux a un sac pendu à la ceinture, excepté la petite fille, qui tient son sac à la main. Elle m’intéresse plus que les autres, parce que je puis plus aisément m’occuper d’elle et de ses pareilles. Les vieilles filles comme moi ont une réserve de tendresse à dépenser, et c’est heureux, pour tant de créatures qui, sans elles, n’auraient jamais été aimées. Je me mets à suivre les tombereaux, moi aussi, mais sur le trottoir. Comme elle a bien cette physionomie de l’enfant sans mère, que je reconnais de loin à présent que j’en ai tant vu de près! Elle dort mal, elle mange mal, elle est abandonnée, elle est vicieuse, je le devine à son petit visage de chèvre, tout pâle, marqué de taches de fièvre au-dessus des pommettes, et à la violence de son geste quand elle pousse le plus petit de la bande pour attraper avant lui le charbon, et à son rire où il y a déjà du défi et de l’insulte, quand les plus grands lui parlent, et à ses vêtements, qui n’ont jamais été réparés ni lavés. Ont-ils même été cousus solidement une première fois? La robe, de mérinos noir, remonte à droite, descend trop bas à gauche, et forme en arrière un paquet de plis, comme une queue qui traîne sur les talons et dans la boue. Tiens, elle a de jolis cheveux, blonds, d’un blond déjà déteint, entre paille et foin. Il y a de l’or là-dedans.

Peut-être aussi dans l’âme?

J’ai continué de suivre les tombereaux. Ils ont monté une rue de faubourg, pavée, étroite, où le charbon coulait, du haut de ces gros tas ambulants, en menus grêlons qui faisaient des sillages. Les quatre enfants ne s’arrêtaient plus de se baisser et de se redresser. Tout à coup, les voitures tournèrent à angle droit, une porte s’ouvrit à deux battants, comme mue par un ressort devant la première, et se referma dès que la dernière fut entrée dans une cour déserte entre deux murs. Les petits demeurèrent un moment immobiles, regardant cette barrière; puis ils mirent leurs sacs dans le fossé et les trois garçons escaladèrent la haie d’un champ qui commençait à trente pas de là. Je m’approchai de la petite fille, qui était lasse et qui respirait vite, le dos appuyé contre un arbre.

--Comment t’appelles-tu?

Elle répondit, avec l’évident désir d’être débarrassée de moi:

--Georgette.

--Est-ce que tu cours les rues, comme cela, tous les jours?

--Non, les jours de charbon seulement.

--Tes frères ne suffiraient pas?

--C’est pas mes frères, c’est des gars. Je n’ai de frère que le petit.

--Ton père n’a donc pas de travail?

Elle se tut.

--Ta mère non plus?

--Elle est poussive.

Je sentis au cœur, comme une blessure, l’écho de cette parole animale. L’enfant eût dit de même, s’il s’était agi d’une jument, d’une truie ou d’une chatte. Elle n’avait d’ailleurs aucune intention d’injurier sa mère ou de m’étonner. C’était le mot de son monde et de son palier. Je demandai: «Où demeures-tu?» Elle me jeta par-dessus son épaule un numéro et un nom de rue. Je ne rencontrai pas son regard. Elle écoutait, ardente, le cou tendu, les cris des trois gamins qui devaient suivre une haie, déjà loin. Et, ayant repris haleine, elle courut vers la même brèche, et sauta dans le champ pour les rejoindre.

* * * * *

_Mai 1890._--Je suis restée trois ans sans avoir de nouvelles de Georgette. Elle m’avait donné une fausse adresse. Et puis la vie m’a empêchée de pousser plus loin mes recherches. J’ai tant d’autres clients, de ceux qui reviennent et de ceux qui passent, de ceux qui passent surtout! La misère est si mobile de cœur et de logement! Je n’avais pas oublié, cependant, la glaneuse de houille. Je la rencontrai un jour, inopinément, dans une maison où j’allais souvent, où je ne me doutais pas que sa mère habitât depuis plusieurs années. Elle me reconnut la première, et en ressentit une espèce de joie qui éclaira son visage de petite chèvre blanche. Je la trouvai grandie, trop grande pour son âge, et triste, dès qu’elle m’eut dit bonjour. Nous étions au bas de l’escalier, dans une maison de banlieue, pas encore vieille, pas encore sale, derrière laquelle on voyait, par la porte entr’ouverte du corridor, un jardin divisé en six, des choux presque partout, et un tréteau chargé de linge mouillé qui s’égouttait.

--Tu laves?

--Je fais tout; «elle» ne peut rien faire. Quand je suis rentrée de l’école, j’en ai, oui, du travail, et le matin, c’est la soupe, les lits... Heureusement qu’on n’en a pas chacun un.

Il y avait dans le ton cette colère, cette envie de s’échapper, cette révolte qui sont des signes de la grande ignorance. Nous causâmes de l’école. Elle ne cessait point de regarder du côté du jardin. Le soleil oblique dorait les choux et l’arête du mur. Un moineau pépiait, les plumes toutes soufflées de bien-être, répétant: «Qu’on est bien! qu’on est bien!» Georgette était parmi les premières de sa classe. Je devinai qu’elle avait envie de me le prouver et je l’interrogeai. Elle savait tout: «François Ier, 1515-1547; Henri IV, 1589-1610, assassiné par Ravaillac le 14 mai 1610; bataille de Wagram, 5 et 6 juillet 1809; présidence de M. Grévy, 1879-1887;... le volcan de Popocatépelt, dans les Montagnes-Rocheuses.» Elle souriait, en dessous, de tant d’autres choses qu’elle aurait pu répondre. Je lui demandai.

--Sais-tu que tu as une âme?

Elle leva les épaules, sans trop marquer le geste.

--A quoi cela sert-il?

--A vivre et à mourir, ma petite, tout simplement. Tu ne peux comprendre ce que tu gagnerais, même en courage et en joie, dans ta vie rude, à savoir que tu as une âme et un Dieu.

Pour la première fois je vis ses yeux, qui se levèrent sur les miens. Ils étaient bleus, une lueur de tendresse étonnée passait à la surface, et il y avait de l’ombre tout au fond. Ce fut l’ombre qui gagna. Le regard devint dur, parce que le cœur se fermait.

--Bah! dit-elle, où est-ce que ça s’apprend, ces choses-là?

Nous causâmes encore une demi-minute, puis le rappel du temps, et la mauvaise défiance contre moi, et d’autres passions inquiètes la mordirent. Elle secoua ses mèches fauves en désordre, fila le long du corridor, descendit deux marches, et j’entendis le premier coup du battoir.

J’appris, quelque temps après, qu’elle avait été trois fois au catéchisme de la paroisse, «pour faire plaisir à la demoiselle». Mais elle s’y trouva dépaysée, l’une des plus grandes, et l’une des moins brillantes. Elle ne revint pas. On me raconta aussi que la famille avait changé de maison, et que Georgette était entrée «en fabrique».

* * * * *

_8 septembre 1900._--Je me promenais, hier, sur le trottoir d’une grande avenue plantée, et je jouissais vivement de la douceur de l’air, et de la physionomie détendue, et de la flânerie de ceux qui se promenaient comme moi. Les dimanches de septembre nous font voir une ville que nous ne voyons ni si bien ni si complètement aux autres mois, une ville presque homogène. En hiver, en été, un joli chapeau en cache beaucoup de laids. Mais, en septembre, les jolies plumes, les jolis rubans, les jolies pailles sont à la campagne. Je m’amusais donc à observer cette foule toute populaire et à suivre l’étonnante descente de la mode à travers les classes sociales. La ville n’a plus que les petites copies à bon marché. Quand on voit la dernière transformation de ce qui fut une idée de luxe et de beauté, ce n’est pas le sourire qui monte aux lèvres, du moins pas aux miennes. Il faut se consoler en regardant les visages et le contentement d’être belle, si répandu. Je songeais ainsi, quand un couple me dépassa. Le fiancé était un ouvrier très jeune, imberbe, plus petit que la femme, amenuisé et réduit par l’alcool. Il paraissait très tendre, riait beaucoup sans aucun embarras, et ostensiblement serrait le bras ou la main gantée de sa compagne. Georgette était gantée: des gants de Suède couleur paille. Elle avait un chapeau d’au moins neuf francs soixante-quinze, de ceux qui ont du velours demi-soie et des roses demi-fines. Elle ne riait pas. Elle aurait même voulu qu’on fût très sage, très digne, très fier pendant cette promenade. Mais elle pardonnait tout au mari de demain, à celui qu’elle aimait et qui représentait pour elle la vie plus libre, peut-être même la vie oisive, ce grand rêve des pauvres. Un charme était en elle. Ses cheveux, séparés en bandeaux, soufflés, relevés, frémissants, ressemblaient à deux ailes de perdrix. Le jour l’enveloppait. Les promeneurs devinaient la joie rapide et la regardaient passer. Il y avait des femmes qui se détournaient après l’avoir considérée, à cause de l’émotion que font ces choses quand on se rappelle. Georgette m’avait reconnue. Mais il lui déplaisait sans doute d’avoir à expliquer nos rencontres. Elle me frôla l’épaule, fit semblant de s’intéresser à un groupe qui chantait, très loin, en avant, et ne salua pas.

Elle n’était pas mariée encore, puisqu’il y avait derrière elle, traînant la jambe, un couple de vieilles gens, oncle et tante, cousins ou amis, que les fiancés emmènent très souvent avec eux dans ces promenades de la veille, et qu’ils font boire dans les auberges.

* * * * *

_16 mars 190..._--Ce matin, j’allais vite, je traversais une petite rue toute bordée de boutiques minuscules, qu’entaillent des couloirs sombres, voûtés, ouvrant, au bout de vingt mètres, sur des cités ouvrières. Une femme, débouchant par un de ces chemins d’ombre, me heurta légèrement et, nerveuse, dit: «Pardon, madame, j’ai de si mauvais yeux!» Nous nous regardâmes. Et avant que j’eusse parlé, deux mains se tendirent vers les miennes pour m’entraîner, et je vis les lèvres qui reprenaient:

--Venez! oh! venez, j’ai de la peine pour deux!

On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l’ombre et je l’écoutai se plaindre. Son mari la délaissait. Deux enfants étaient une lourde charge, et elle ne savait pas de métier, et la fabrique retient si longtemps dehors! Les mains ne me lâchaient pas; les yeux ne me quittaient pas. Elle se jetait vers moi, dans sa détresse, parce que, treize ans plus tôt, je l’avais plainte d’autre chose que de sa pauvreté.

Nous causâmes intimement, surtout de ses enfants, et des projets qu’elle me confierait en détail quand je viendrais la voir chez elle. Je promis.

--C’est que, fit-elle en me reconduisant au jour, moi je ne suis pas bien, vous savez... Voyez comme j’ai la peau blanche! Je suis...

Elle eut un sourire, qui me fit mal, elle se souvenait, elle dit:

--Je suis poussive, comme l’autre.

Elle ajouta, très bas, en me quittant:

--Ça serait peut-être le moment de m’apprendre les choses que je ne sais pas, puisque ça ne sert pas seulement à vivre...

III

OCTAVIE MERLE

Dans la cour où demeure Georgette, la cour du Laurier-Bleu, j’ai passé hier une heure douce et cruelle. La douceur n’est venue que tout à la fin, quand j’ai cru comprendre que la confession de sa souffrance avait calmé cette âme épuisée par le silence. Le silence des religieuses est plein de conversations avec Dieu. Mais celui de ces pauvresses qui ne croient à rien pèse comme un couvercle de tombe sur la douleur vivante.

Lorsque j’entre dans les cités de misère où je suis connue, il y a des femmes qui regardent d’abord le sac de soie noire où je serre mes bons de pain et de charbon; il y en a aussi qui regardent d’abord mes yeux, et ce sont mes amies. Toutes ne causent pas avec moi. Pour avoir le droit de plaindre une peine il faut l’avoir gagné. Cela s’achète quelquefois très cher.

Je saluais donc, depuis cinq ou six ans, Octavie Merle, la femme qui demeure au quatrième, à gauche, sous les toits. Les voisines de la cour m’avaient prévenue en sa faveur, ce qui est rare:

--La Merle! Ah! mademoiselle, en voilà une qui a du mal! Elle gagne la vie de deux hommes, le sien et puis le frère du sien, deux pas grand’chose, je vous assure. Elle se tue de travail. Mais elle ne vous demandera pas la charité. Non, c’est plus fort qu’elle: il faut qu’elle se taise, et même devant nous elle n’a pas de mots sur son chagrin.

Or, hier je frappais à la porte qui ouvre sur le même palier, à droite. Je voulais savoir des nouvelles d’une jeune femme,--une souriante et une causante, celle-là,--qui m’avait priée de la faire inscrire sur la liste du bureau de bienfaisance. Elle devait avoir son troisième enfant pendant les vacances. Et au retour des vacances, que j’ai dû prolonger cette année, je venais rendre visite à la jeune mère et à l’enfant.

Une fois, deux fois, trois fois je frappai. Personne ne répondit. Dans la cage de l’escalier, le vent seul, aspiré par quelque lucarne de grenier, grognait ou sifflait en montant. Je me détournais pour descendre. La porte de gauche s’entr’ouvrit, et le pâle, le mince visage tragique d’Octavie Merle se pencha.

--Que cherchez-vous?

--Votre voisine, madame Merle.

--Elle est morte.

--Ah!... pauvre femme! Que dites-vous là?... Morte!

--Vous voulez donc que ça n’arrive qu’aux braves gens de mourir?... Vous aurez beau frapper, personne ne vous entendra... Tout est parti... Je ne les regrette pas.

Elle disait cela sèchement, avec une flambée de colère dans les yeux, et le secret plaisir de me blesser. Cependant les lèvres, toutes fendillées, ne tremblaient pas seulement de haine, au passage des mots, mais de froid, de détresse, de faiblesse.

--Si vous êtes curieuse de savoir à qui vous faisiez la charité, continua-t-elle, entrez chez moi: je vous l’apprendrai.

Ce que j’allais apprendre, surtout, et je le pressentais, c’était la vie de celle qui m’invitait de la sorte. Je m’assis au milieu de la chambre mansardée, près du petit poêle de fonte, qui mêlait sa fumée à l’odeur fade des cuirs cirés. Octavie Merle était piqueuse de bottines. Des paquets de tiges et d’empeignes couvraient la table étroite d’une machine à piquer que la femme avait mise entre le poêle et la fenêtre. L’ouvrière s’accouda dessus et, pour ne pas me regarder, regarda dehors.

--Ma vue a bien baissé, dit-elle. J’ai trop travaillé, et j’ai mal dès que je m’applique.

Par la fenêtre, nous apercevions un paysage de toits et de ciel: beaucoup de pentes d’ardoises, de cheminées, de tuyaux, de fils de fer, et les fumées, qui sont de la vie que le vent tourmente.

Elle demeura un peu de temps silencieuse et puis elle me raconta, par phrases courtes, sans émotion apparente, sans cesser de regarder les toits, le triste mariage qu’elle avait fait. Elle avait épousé un homme plus jeune qu’elle, malingre, exempté du service militaire pour cause de faiblesse de constitution, et qui n’avait vu dans le mariage qu’un moyen de ne pas travailler. «J’étais forte, disait Octavie, je ne refusais pas l’ouvrage, je croyais tout ce que mon mari me racontait sur les longs chômages de son métier d’ajusteur-mécanicien, sur la difficulté de trouver une place dans un nouvel atelier. Et puis, en ce temps-là, je l’aimais; c’était un enfant: je le sentais faible, peu raisonnable, et j’avais peur de le perdre. Vous l’avez rencontré quelquefois, dans la cour du Laurier-Bleu; il vous connaît, il me l’a dit. C’est un homme distingué; il a l’air d’un monsieur; jamais un mot grossier avec lui tant que j’ai pu suffire à payer la dépense; même il ne buvait pas. Je l’aimais.» Au ton dont elle disait cela, je comprenais qu’elle l’aimait encore. La pauvre créature s’était épuisée pour nourrir son mari. Bientôt il avait amené chez lui et logé sous son toit son frère, un vrai malade, celui-là, qui mourait lentement de la poitrine et qui se soignait en buvant. Et, obligée de travailler pour les deux hommes et pour deux enfants nés au début du mariage, Octavie Merle avait passé près de quatre années sans quitter cette machine sur laquelle à présent s’amoncelait l’ouvrage en retard, dormant deux heures par nuit, usant ses yeux, ses mains, ses nerfs, afin que son cœur fût épargné. Alors, il arriva ce qu’elle aurait dû deviner, ce qu’elle avait prévu peut-être: elle devint une vieille femme en quelques mois, et son mari la délaissa.

Dans le ciel, par la fenêtre aux vitres étroites, elle regardait les toits de la ville qui s’en vont si loin, si loin, chacun abritant une peine ou une plainte. Pour me parler de l’infidèle, elle, si dure quand elle jugeait l’atelier, les camarades, son beau-frère, ses enfants, son travail, elle avait des mots indulgents, des mots qu’elle maniait avec une prudence instinctive, comme des armes qui auraient pu la blesser elle-même. «Il a toujours été si léger... Autrefois il m’aimait... S’il n’avait pas été entraîné par l’autre, je ne serais pas la femme finie que je suis et plus malade que les médecins ne sont savants.

»Il rentrait à toute heure de nuit, quelquefois au petit matin. Il me trouvait toujours attelée à ma besogne de piqueuse, et nous nous disputions. J’aurais mieux fait de ne rien dire peut-être? Mais le moyen, quand tout le cœur n’est qu’un cri?

»Tout ce que j’ai fait a tourné contre moi. Tenez, cette voisine que vous avez secourue, j’avais eu pitié d’elle, moi aussi. Ça n’était pas marié; ça faisait la noce; ça riait toujours. Nous ne nous parlions guère. Pourtant, quand elle a eu son troisième enfant, les commères d’en bas m’ont dit: «Elle ne vivra pas», et je suis allée la voir. Je n’avais que le palier à traverser pour entrer chez elle. Dès qu’elle m’aperçut,--le lit était au fond de la chambre qui ressemble à celle d’ici,--elle dit: «Vous n’auriez pas dû venir». Et je pensai qu’elle se souvenait de plusieurs paroles de mépris que je lui avais adressées. Elle était toute menue sous son drap, comme une petite fille. Elle avait la fièvre. Elle tenait près d’elle, dans le lit, son nourrisson, dont elle cachait le visage avec un mouchoir. Je lui parlais, comme on fait en pareil cas, de sa santé, du temps, du médecin, des voisines. Elle me regardait comme si j’étais la mort. Elle n’avait plus que des yeux, des creux d’ombre avec une petite veilleuse, au fond, qui avait peur. Je pensai alors que son heure était proche, que les enfants allaient demeurer à l’abandon, que c’était une pitié, et je lui demandai: «Quel est le père de votre petit qui est là?» Elle fit un grand effort pour tourner la tête de l’autre côté, et pendant que je l’aidais de mes deux mains, elle répondit: «Je ne peux pas le nommer devant vous! Pas devant vous!»... Trois jours après, elle était morte.

--Et l’enfant, qu’est-il devenu?

--Les deux aînés ont été pris par l’Assistance publique... Le dernier... je ne pouvais pas le laisser à d’autres, n’est-ce pas? je l’ai gardé. Mais c’est la force qui va me manquer pour nourrir tant de monde, mademoiselle...

Le soir commençait à roussir les toits. La fumée sortait plus épaisse des cheminées. Des corneilles, taillées dans de la suie et de la brume, coulaient avec le vent au-dessus de la ville. Je causai une demi-heure encore, avec Octavie Merle, qui s’était penchée sur la machine et reprenait son travail.

Puis je regagnai ma maison, l’âme partagée, comme il m’arrive souvent, entre la tristesse et l’admiration. Je me demandais où de pareilles créatures, qui n’ont plus la force de la foi, puisent ce courage héroïque, cette tendresse, cette patience surhumaine. Et je me répondais qu’elles vivent encore, moralement, sur la réserve de vertus et de mérites de leurs vieilles mères croyantes et disparues.

IV

LE PÈRE MULOT

C’est un brave homme; tout le monde le dit, et, bien que je n’aime pas cette locution vague, où tant de culpabilité ou d’inconscience peut tenir, je l’emploie en parlant du père Mulot. On ne saurait guère s’exprimer autrement: car il faut le juger en gros, et par comparaison. Je l’appelle brave homme parce qu’il devrait être mauvais, et qu’il ne l’est pas trop. C’est un miracle fréquent, et grâce auquel la société vit encore. Nos neveux l’expliqueront.

Le père Mulot est, depuis trente ans, peigneur de laine dans une grande filature. Son fils aîné peigne aussi; sa fille, qu’il a eu l’idée d’appeler Sylvie, est rattacheuse, ce qui veut dire qu’elle noue, sur le métier en mouvement, les deux moitiés des brins qui se rompent. Il y a donc trois Mulot qui gagnent, et qui vivent pendant douze heures dehors. Il en reste trois à la maison: la mère, et deux enfants petits qui suffiraient à épuiser une santé plus robuste: l’un parce qu’il est bruyant, violent et incapable de repos; l’autre parce qu’il ne cesse pas d’être malade. Le pain n’a jamais manqué chez les Mulot, ni le charbon, ni même le fagot de bois, dont on fait une flambée, quand le froid est trop noir, à l’heure où l’homme revient. Ce ne sont pas des pauvres, précisément; mais le champ de la misère est bien plus grand que celui de la pauvreté. Celle qui se nomme elle-même la mère Mulot m’a conté ses peines. Dans la chambre du rez-de-chaussée, ornée de chromos et de découpures coloriées,--au lieu des images pieuses d’autrefois,--nous étions assises, un dimanche matin, devant la plaque de la cheminée.

--Ils sont tous sortis, mademoiselle, me disait-elle, le père, le grand Joseph, Sylvie, les deux petits.

--Où sont-ils allés?

--Acheter le journal.

--Vous faites de la politique?

Elle avait ramené les plis de sa robe de laine noire, et elle les tenait serrés entre ses deux mains et entre ses deux genoux. Ainsi immobilisée et tendant son corps tout plié vers la cendre, d’où sortait une tiédeur légère, elle répondit d’abord par un sourire et par un regard qui allèrent à la crémaillère. Le visage maigre, un peu trop aigu de partout et pâle uniformément de madame Mulot, en fut tout égayé une seconde, comme un vieux toit sur lequel passe un soleil de giboulée.

--Oh! dit-elle, la politique, il faudrait être riche pour en faire. Jusqu’à l’année dernière, nous n’achetions jamais le journal, par économie. Mais, à présent que Joseph est devenu un homme, il ne veut plus rester avec nous le dimanche, s’il ne lit pas. Ça l’amuse, ça le retient, mais ça le change...

--Quel journal choisissez-vous donc?

Elle me jeta le nom d’une feuille socialiste, et, devinant que je n’approuvais pas:

--Les premiers temps, mademoiselle, nous aurions pu acheter pour lui n’importe lequel, et il y aurait pris le même plaisir. Mais ni le père ni moi nous ne connaissions les journaux. J’ai dit à Mulot, quand il est sorti, la première fois, pour en acheter un: «Prends-le au bureau de tabac, dans la plus grosse pile!» Je pensais que ça serait le meilleur. Et je m’aperçois bien, à présent, que mon garçon se met à dire des choses pas honnêtes contre les curés. Mais il reste à la maison: c’est toujours ça... Il est, en vérité, plus facile à tenir que sa sœur.

--Sylvie?

--Oui, mademoiselle: une fille jolie qui aime rire, qui aime la toilette, qui est à l’âge où les violons parlent.

--Quel âge a-t-elle?

--Seize ans bientôt. Et pas plus le goût de la lecture qu’une tourterelle. Ce n’est pas elle qu’on retiendrait à la maison avec un journal! Elle a le goût de la compagnie. Mais son père a l’œil, vous savez. Je crois qu’il serait encore plus sévère que moi. Il est haut d’honneur, tout à fait, pour Sylvie. D’abord, il l’accompagne, le matin, jusqu’à la porte de l’atelier; je les vois qui filent, dans le petit jour, elle presque toujours à la remorque, achevant de tapoter ses cheveux ou de boutonner son corsage dans la rue, puis rattrapant le père qui va devant, du même train, comme un roulier. A onze heures, ils se retrouvent au restaurant.

--Ils ne reviennent pas manger chez vous?

--Le temps leur manque, mademoiselle. D’un coup de sirène à l’autre, ils ont une heure et demie. Et nous sommes trop loin pour qu’ils refassent deux fois la route. Non, ils déjeunent avec les camarades, à la Treille, dans la grande salle où l’on danse le 14 juillet; mademoiselle se rappelle bien?

--Parfaitement.

--La jeunesse voudrait faire bande à part. Le père ne veut pas. Il sait que les grandes réunions de ce genre-là, ça finit toujours par des petites. Et il se défie. Tant de mauvais drôles à l’usine, des garçons qui n’ont jamais entendu seulement parler d’une bonne action! Ils n’approchent pas trop près, quand ils voient mon homme et le grand Joseph à côté de Sylvie. Mais le dimanche! En voilà une question difficile, le dimanche!

--Envoyez votre fille au patronage, chez les sœurs!

--Je l’ai fait. Nous avions peur, le père et moi, que les sœurs ne l’acceptent pas, parce que Sylvie a été élevée à la laïque. Mais non. Depuis six mois, chaque dimanche, elle y allait, elle s’amusait, elle trouvait des filles de son âge, elle revenait contente... Le malheur a voulu...

La mère Mulot, du bout du doigt, sembla chercher et renfoncer, au coin de ses yeux, une larme qui s’y trouvait souvent, en faction.

--Le malheur, reprit-elle... on l’a renvoyée, dimanche dernier.

--Pourquoi?

--Parce qu’elle a chanté: «Viens, poupoule, viens!»

--C’est impossible, mère Mulot!

--Vous allez l’entendre vous le dire: elle rentre!

Elle rentrait, en effet. La porte s’ouvrit, et le père Mulot parut le premier, grand, la poitrine creuse, le visage tout couvert de poils gris, moustaches, favoris, sourcils, touffes de supplément, qui poussaient avec fougue, et au milieu desquels luisaient deux yeux tout petits, tout noirs, et prêts à flamber comme deux grains de poudre. Il portait un cache-nez et un complet d’étoffe mince. Comme l’hiver n’était pas encore fini, tout le luxe du ménage s’était réuni sur la personne de Sylvie. Elle seule devait avoir chaud. Elle seule était presque élégante. Elle avait des gants de peau,--pleins de déchirures non recousues, il est vrai;--une jupe à deux volants gros bleu; un manteau à la mode, avec des manches en forme de ballon dégonflé; un col droit, une cravate multicolore, un chapeau à trois cornes, et elle eût été plaisante à regarder, avec son nez de chat, tout court, ses lèvres longues et rouges comme une gousse de piment, ses yeux bridés et vifs, sans l’insolence qu’on sentait déjà chez elle toute formée, irrémédiable et dominante. La mère Mulot s’était détournée, je m’étais levée, et j’eus un joli sourire de Sylvie, lorsque je tendis la main aux deux arrivants, le sourire qu’elle aurait dû avoir toujours. C’est une tristesse, pour ceux qui visitent leur prochain, surtout les pauvres, de songer à ce qui eût été possible. Nous renouâmes connaissance. Mais, dès que j’eus prononcé le nom de patronage, ce fut une autre Sylvie qui me répondit, offensée, irritée, intraitable:

--Oui, pour une chanson! On m’a fait des affronts pour une chanson! Je n’y retournerai pas! Ni vous, ni mon père, ni ma mère, vous ne m’y ferez retourner!

--Lors même que j’en aurais moyen, je ne vous y forcerais pas, Sylvie: il faut s’amuser de bonne humeur. Mais, qu’est-ce que vous ferez désormais, le dimanche?

Le bonhomme répondit pour elle. Il n’avait pas cessé de la regarder, avec une admiration inquiète, avec la peur secrète de ceux qui n’ont qu’un moyen d’action, l’autorité, et qui ne savent pas s’il suffira.

--Eh bien! fit-il, je renoncerai à ma partie de boules, et j’emmènerai Sylvie se promener. Voilà ce qu’elle fera!

Un rire de faunesse emplit la pièce. Le père Mulot n’en pensa rien. Mais la mère eut le sentiment de la note fausse et perverse. Elle me parut plus pâle, plus menue, plus repliée sur elle-même qu’auparavant, et, quand elle me reconduisit, l’instant d’après, elle me dit:

--On n’est plus facilement leur maître à présent.

Elle ne s’expliqua pas davantage. La phrase vague mourut dans la brume de la rue, et je m’éloignai.

Comme je l’avais bien deviné, Sylvie n’avait pas été renvoyée du patronage; elle avait reçu des observations, non pour avoir chanté, mais pour s’être battue. Je la rencontrai plusieurs fois, le soir, à l’heure où l’usine verse dans les avenues ses régiments mixtes, et, parmi les femmes qui revenaient, cinq ou six de front, ébouriffées, la bouche ouverte pour parler, pour rire ou pour boire l’air nouveau, j’en vis une qui me faisait un signe d’amitié. Le père n’était jamais loin.

Le père Mulot tenait sa promesse. Lui peu marcheur, lui joueur de boules et amateur passionné des stations à l’auberge, il sortait chaque dimanche dans la banlieue et même la campagne. On l’apercevait, dans les bois suburbains, pillés et traversés jour et nuit, cueillant la violette et la primevère.

--Sylvie, disait-il, rapportons de quoi fleurir la maison! En es-tu?

Elle en était, sans enthousiasme. Et, dans le crépuscule tardif, quand ils rentraient, ayant chacun une brassée de fleurs liée avec une ficelle et serrée contre la poitrine, ils entendaient dire, par les petits rentiers assis sur le seuil des portes et respirant la poussière et les quelques bonnes odeurs que le hasard y mêle: «Sentez-vous la jolie glycine? Ça doit être celle du grand jardin?» Eh! non, la glycine, c’était Sylvie avec ses bouquets, Sylvie qui traînait la jambe, et qui souriait un peu, dans l’ombre, au compliment. D’autres fois, le bonhomme prenait une ligne, sa fille prenait le panier de provisions, et ils suivaient le cours d’une rivière, et s’installaient, pour l’après-midi, au coin d’un pré, à l’endroit où la vase des rives, criblée d’empreintes de semelles, disait que les remous ou les herbiers voisins avaient une renommée. Mais qu’il se promenât à l’est, à l’ouest ou au midi, le père Mulot se rendait compte que sa fille ne le suivait que par force. Vers la fin du printemps, un matin qu’ils partaient pour la campagne et qu’elle était demeurée en arrière, il l’avait surprise à faire des signes à trois jeunes ouvriers de l’usine, cachés à l’angle d’une ruelle. Il avait eu le pressentiment d’un malheur; il avait compris que toute la bonne volonté, toute la rudesse et même tout l’amour d’un vieux comme lui ne suffiraient pas à retenir Sylvie. Et, le dimanche suivant, au moment où il s’apprêtait à se mettre en route, ayant appelé: «Sylvie?» il n’avait pas reçu de réponse.

Il attendit, s’inquiéta vite, courut chez les voisins, assembla la fourmilière qui sort si vite au bruit, de toutes les cours, de toutes les mansardes, de tous les corridors.

--Vous ne l’avez pas vue? Elle avait son chapeau à plume bleue; sa cravate rose...

Mais personne ne l’avait vue. Il eut l’idée folle d’enlever le couvercle de planches qui fermait l’entrée du puits. Il courut au commissariat de police, où l’on ne savait rien, chez des amis logés très loin, dans des cafés où plus d’une fois, elle et lui, ils s’étaient reposés, et il rentrait, exténué, à quatre heures du soir, quand la mère Mulot, restée à la maison, lui dit, pâle comme la cendre, en lui ouvrant la porte:

--Ta fille est perdue, Mulot! Le buraliste l’a vue, qui filait à bicyclette avec deux gars de l’usine!

Alors, les voisins se rassemblèrent de nouveau, autour de l’homme qui criait:

--Je la tuerai! Si elle reparaît devant moi, je la tuerai!

Il allait, d’une chambre dans l’autre, montrant le poing au lit de Sylvie, aux images pendues au-dessus, aux joueurs de boules, ses amis, qui essayaient de l’apaiser. A cinq heures, il y avait autant de monde, dans la maison, que pour un enterrement, et plus d’émotion. Les enfants pleuraient. Des hommes et des femmes, par groupes, s’entretenaient à voix basse. Il faisait presque nuit. Tout au fond de la seconde pièce, on ne voyait plus le père Mulot, affaissé sur une chaise et serré par une vingtaine d’hommes et de femmes, aussi furieux que lui, et qui l’écoutaient. La voix ne s’élevait que par intervalles, frémissante et vibrante:

--Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour elle, moi Mulot? criait-il. Qui peut dire, ici, que je ne l’ai pas fait bien élever? A-t-elle été à l’école, oui ou non? Je les ai pris tout à l’heure, ses cahiers, dans l’armoire... Écoutez bien ce qu’il y a dessus;--on entendait le froissement des pages lourdement maniées;--il y a écrit: «La bonne tenue est indispensable aux jeunes filles». C’est-il une leçon, ça, oui ou non?... Écoutez encore le cahier: «Le progrès de tous ne peut s’obtenir que par la moralité de chacun.» Est-ce tapé? Voilà comment elle a été instruite!... Et jamais elle n’a été à l’usine toute seule... Et le dimanche!... Je vous dis que je la tuerai, ma fille, quand elle reviendra!...

Les réponses venaient irrégulièrement, timidement. Un homme disait, comme se parlant à lui-même:

--Moi, je la battrais seulement.

Un autre ajoutait:

--Les enfants d’aujourd’hui... ils sont secoués par trop de choses.

Une femme murmurait, sans s’expliquer davantage:

--On n’est pas assez aidé, voyez-vous, mon pauvre Mulot, pas assez.

Et la nuit tomba tout à fait, sans que Sylvie fût rentrée.

V

LA HAIE D’ÉPINE NOIRE

J’ai passé une partie du carême et la quinzaine d’après Pâques dans un pays que je trouve très beau. J’ose à peine dire, comme le poète, qui j’ose aimer. C’est la Beauce. Elle est monotone pour ceux qui la traversent en chemin de fer; elle est grande, elle est belle, pour ceux qui la regardent vivre. Quant à prétendre qu’elle est plate, je suis prêt à soutenir et à prouver qu’il n’y a pas d’injustice plus criante,--je parle des injustices envers les choses.--La Beauce a les mêmes ondulations que la mer calme, la même géographie souple, continue, sans brisures; elle a moins d’arbres peut-être que l’autre ne porte de bateaux; entre les collines qui la contiennent de loin, elle donne la même impression d’une force prodigieuse, incapable de repos, agissante et cachée dans les profondeurs où la lumière n’atteint pas, mais qui se lève souvent, et monte à la surface, et se révèle dans un remous, dans un frisson, dans des reflets qui ont toutes les couleurs des yeux. Je le sais pour avoir non pas rêvé,--les vieilles filles ne doivent pas rêver,--mais étudié cette plaine éloquente, tout autour du parc de ma sœur. Nous habitons le sommet d’une vague de terre, haute de quelques mètres à peine, et dont les pentes, indéfiniment longues, régulières et nues de tous côtés, n’ont d’autre chemin qu’une avenue sans plantation d’aucune sorte et droite parmi les champs. En haut, un château du XVIIe siècle, une futaie, un mur autour. Sur une colline semblable, à trois kilomètres, le village est posé. Nous nous regardons sans nous gêner. Nous sommes les seules feuilles de chêne dans le cercle d’horizon; il est le plus proche amas de maisons, le plus éteint, le plus accablé sous l’immensité du ciel, des soleils ou des pluies. Quand tous ses habitants crieraient ensemble, le bruit de leurs voix serait mort avant d’arriver à un autre village, et le vent l’aurait laissé tomber parmi les froments verts ou les froments blonds. Ils sont, comme nous, les prisonniers des blés, les insulaires d’une île minuscule, enveloppée dans les houles soyeuses de l’herbe, dans les lames plus larges et chantantes des épis. A l’automne, pendant deux mois, l’air a le goût du pain. C’est la fleur de chez nous. On cultive trop, pour que les autres, les sauvages, les délicates, les chercheuses d’ombres durables aient le temps de s’acclimater. Mais tout ce que le paysan sème à la main ou au semoir, avoine, seigle, trèfle, luzerne, froment, donne son parfum au fleuve de vent qui passe, le froment surtout, qui est la grande moisson de la Beauce.

Cependant je connais un buisson, un seul. Il est à mi-coteau quand on monte au village; il a une centaine de mètres de longueur; il est touffu, inégal, unique monument de la nature libre, avec sa fleur blanche, qui s’ouvre et meurt avant que les feuilles n’aient poussé, avec ses merles, qui n’ont point d’autre abri pour le soir, avec ses laboureurs qui dorment à l’ombre, ses rôdeurs qui observent, ses amoureux quelquefois. C’est une haie d’épine noire, le dernier talus, vestige d’un temps où la limite entre les parcelles de terre ressemblait aux fortifications.

Or, nous avions, pour inscrire, promener, surveiller, amuser les trois enfants de ma sœur, une jeune fille qui s’appelait mademoiselle Brigitte. Avait-elle un nom, outre son prénom? Longtemps je n’en ai rien su. Nous l’aimions, ce qui n’est pas commun. Elle nous le rendait, ce qui est rare. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Je me disais: «Cette petite est heureusement bien abritée ici contre la vie, car c’est une innocente qui se laisserait prendre aux belles paroles du premier fat venu; une pauvre fille trop lettrée, trop shakespearienne, trop lamartinienne, trop liseuse de magazines, et qui serait tout à fait incapable de diriger un ménage. Heureusement, les blés de Beauce la protègent contre les hommes». Ma sœur partageait là-dessus mon sentiment. Mais nous ne voyons bien les âmes que les jours d’orage, à la lueur de l’éclair. Et entre nous le temps se maintenait au beau fixe. Mademoiselle Brigitte était fine, élancée, élégante, toute blonde, et elle avait des yeux bleus, avec de grands cils comme les poupées. On nous l’avait recommandée, autrefois, en nous vantant sa «distinction». Elle avait appris le monde, en effet, avec une perfection singulière, et je me demandais souvent à quels signes l’origine populaire se trahissait en elle. Je ne trouvais que de rares indices et très légers. Le dimanche, dans l’après-midi, elle avait congé, et, presque toujours, nous la voyions prendre la route du village, un livre à la main. Nous disions: «Mademoiselle est une paroissienne comme il n’en existe pas d’autre dans toute la Beauce; elle ne manque jamais les vêpres.»

Un dimanche, j’entrai dans la chambre de mademoiselle Brigitte, et je m’approchai de la fenêtre, dont le balcon nous servait de séchoir pour nos photographies. En passant près de la table, je vis le buvard ouvert, et, sur la feuille blanche et épaisse, quatre lignes de la ferme écriture de l’institutrice, quatre lignes qui s’étaient imprimées là, tout récemment, et dont la première, que je reconstituai malgré moi, portait: «Oui, mon cher Philippe...» Je me crus obligée de continuer: «dimanche, près de la haie, comme d’habitude».

Comme d’habitude!

Je courus au balcon. Il n’y avait qu’une haie dans le pays, là-bas, à mi-coteau, ce petit chiffonné vert, barrant les nappes de blé. Était-ce possible! Un rendez-vous! Et pas le premier! Je n’ai pas coiffé sainte Catherine pour avoir peur de me renseigner sur la conduite de mademoiselle Brigitte. Je descends, je prends dans le hall mon ombrelle, je traverse le parc, je sors par la petite porte, et me voici sur la pente de notre colline, dans le désert des moissons qui n’ont que moi pour passante.

C’était au milieu de l’été dernier. Je me rappelle que la chaleur était vive, que j’allais vite, et que mes regards se reportaient sans cesse vers la haie complice. Devais-je l’aborder de front, ou la tourner? Je me résolus à la tourner, et quand je fus rendue au plus creux de la dépression des terres, je pris, à droite, un sentier qui enveloppait de ses ornières la colline du village. Après une demi-heure de marche je m’arrêtai. Le buisson, vu en raccourci, faisait le dôme au-dessus des épis, et tout semblait désert, d’un côté comme de l’autre. Mais la pensée que ce n’était là qu’une apparence; que Brigitte se trouvait à cinq cents mètres de moi, là-haut, qu’elle m’avait vue sans doute, qu’elle se moquait de moi, qu’elle nous avait tous trompés, qu’il allait falloir la renvoyer devant le témoin que j’imaginais; la fatigue enfin et l’embarras de ma situation m’avaient exaspérée. Je répétais les mots que j’avais choisis en route, les mots cruels, et mérités, avec lesquels je l’accueillerais. Un sentier montait vers la haie. Je m’y engageai. Mais à peine avais-je fait dix pas que je m’arrêtai de nouveau. Ils venaient de sortir tous les deux, de l’abri de la haie, et ils descendaient vers moi. J’eus le temps de les observer. Ils allaient lentement, et ils causaient. Quand ils furent à peu de distance, je vis que l’institutrice était tout à fait pâle, et que son amoureux, un homme jeune, vêtu en bourgeois, très grand, épais, le visage trop large, allongé par la barbe en pointe, devait lui demander tout bas: «Faut-il que je reste pour vous aider à vous défendre?» Elle répondit, tout haut: «Allez, mon cher Philippe, quittez-moi. Mademoiselle ne me trahira pas».

--Par exemple! m’écriai-je, mais, c’est mon devoir...

--De ne rien dire, interrompit mademoiselle Brigitte, et je vais vous le prouver.

L’homme se découvrit, s’inclina, et nous laissa seules.

--Je n’ai personne qui s’intéresse à moi, si ce n’est lui, reprit la jeune fille. Je l’ai connu cet hiver, à Orléans, pendant le séjour que nous y avons fait. Il va s’établir à son compte. C’est un employé de commerce. Nous sommes fiancés. Voilà quatre fois qu’il vient me parler ici...

--En effet, je vous félicite, c’est d’une convenance!

--Oh! dit-elle, les pauvres filles comme moi n’ont pas le choix de leurs heures. Vous en parlez à votre aise! Mais, moi, pouvais-je faire autrement? Si j’avais demandé à recevoir Philippe au château, et à me promener avec lui dans le parc, Madame aurait-elle trouvé cela convenable? Et les enfants! Et les visites possibles! Et les domestiques! Est-ce vrai, dites?

--Peut-être.

--Alors, ne me trahissez pas, mademoiselle. Aidez-moi. J’ai besoin de trois mois encore pour gagner mon trousseau. Et vous devez comprendre que, quand on s’aime, il faut qu’on se voie... La haie d’épine noire n’est à personne; c’est pour cela qu’elle est à nous.

Mademoiselle Brigitte s’exprimait hardiment, avec une émotion qui changeait son visage, avec un accent de rudesse populaire que son esprit, par l’étude et au contact du monde, avait perdu, mais que son cœur, d’ordinaire silencieux, avait gardé. En ce moment, c’était son cœur qui parlait. Je croyais voir devant moi une des grandes du patronage dont je m’occupe.

Nous revînmes vers le château. Elle avait besoin de continuer sa plaidoirie, car je me taisais, et surtout d’ouvrir son âme pleine de secrets. Elle me raconta sa famille dispersée, son enfance misérable, son effort pour s’instruire, ses déceptions, ses projets d’avenir. Je me calmais peu à peu. Elle reprenait confiance et je retrouvais la finesse de langage, la justesse de ton, la correction étonnamment bien apprises qui faisaient la réputation de mademoiselle Brigitte. J’inclinai bientôt mon ombrelle de son côté. Le soleil était terrible. Elle se serra près de moi. Quand nous arrivâmes à la porte du parc, je me retournai, et, tandis que le buisson lointain tremblait dans l’air chauffé et dansait comme un crible:

--Vous êtes une honnête fille, lui dis-je, et je vous crois. Ma sœur serait sans doute plus sévère: je ne dirai rien.

Elle me remercia avec deux larmes de joie, et retourna vers les élèves.

Le soir, dans les allées de la futaie, très tard, comme je me promenais sous la lune, je vis revenir à moi mademoiselle Brigitte. Elle me cherchait pour me souhaiter le bonsoir. Une question qui s’était vingt fois posée dans mon esprit reparut en même temps: comment une jeune fille aussi affinée s’était-elle éprise d’un homme qui n’avait ni son instruction, ni son éducation même, ni ses goûts. Je n’eus pas de peine à provoquer l’aveu.

--Oh! me dit-elle, si vous saviez comme il est bon! Il ne permettra pas que je fasse tout le ménage à la maison. Nous prendrons une femme de journée, et même une bonne s’il le faut. Il ne veut pas que je souffre.

Pour la seconde fois, elle avait dit un mot du profond peuple; elle m’avait entr’ouvert son âme, et, pour définir son amour, elle avait crié le rêve éternel, celui qui entraîne les foules à la suite d’un homme: «Il ne veut pas que je souffre!»

VI

LA TRAGÉDIENNE

Je la rencontrai au coin de la rue de Seine, ou plutôt, l’ayant aperçue qui longeait les premières maisons du quai Malaquais, j’allai vers elle. A la bravoure de son geste, à l’émotion de ses doigts qui serraient les miens, ses longs doigts ardents par où fuyait son âme, j’eus la certitude que je ne me trompais pas.

--Je vous retrouve à un moment heureux? lui dis-je.

Elle ne répondit pas à ma question, mais elle dit:

--Quatre ans ne vous ont pas changée! Oh! pas du tout!

Elle désirait m’entendre répéter la même phrase: «Vous, non plus, vous n’avez pas changé.» Mais je pensais précisément le contraire, et elle le devina sans en être peinée. Nous nous regardions l’une l’autre avec une curiosité avouée. Je sentais le rayon rôdeur de ses yeux sur ma robe peu ornée et d’une coupe à peine sensible à la mode, sur mes joues, sur mon chapeau, sur mes mains gantées de fil, et moi j’étudiais, peut-être sans appuyer autant, la jolie enveloppe mousseuse, dentelle, plumes, guipures, d’où se dégageait le cou vainqueur d’Edmée Sargent, le cou rond, d’une ligne pure comme une plage à mer pleine, le cou flexible et fier encore de sa fleur déjà touchée par le temps. Elle avait, si mes souvenirs ne me trompent pas, trente-deux ans. Je reconnaissais bien et j’admirais, mais avec un petit effort qu’il ne me fallait point autrefois, celle que son oncle appelait «la blonde tragique». C’était, sous l’ombre et sous la lueur de ses cheveux, le même masque un peu trop fort, un peu dur, et ces yeux que je me rappelle avoir enviés, parce qu’ils étaient clairs et impérieux, comme si leur destinée était de commander. «Vocation!» avait dit l’oncle. «Belle comme tu l’es, avec ta voix, ta mémoire et la passion qui est en toi, Edmée, tu n’as qu’à le vouloir pour être une grande tragédienne.» Elle appartenait au monde le plus rangé, le plus traditionnel. Son père, après son grand-père, dirigeait une maison de maroquinerie, dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette, «A l’Antilope». Il avait de l’esprit comme tant de boutiquiers de Paris, un goût moyen qui lui faisait deviner les préférences probables de la clientèle, et lui permettait de ne commander aux ouvriers d’art, ses collaborateurs, que des objets faciles à vendre, d’un style déjà d’accord avec la mode; il avait une petite fortune. Malheureusement, il avait aussi, logeant dans son appartement, buvant et mangeant à sa table, tenace comme une hypothèque et beaucoup plus gai, un frère ruiné qui se maintenait et régnait par deux moyens: la critique des dessins qu’on soumettait au patron, et l’éloge outré de sa nièce. Ce raté avait découvert la vocation d’Edmée; il avait désigné le professeur de diction, accompagné Edmée au cours, soutenu le courage de l’enfant qui travaillait et du père qui payait, assisté aux premières auditions dans le monde, raconté en les exagérant les premiers succès de salon de la «tragédienne», entretenu dans le paisible entresol, au-dessus du magasin de maroquinerie, une atmosphère de rêve et d’illusion qui commençait à se dissiper. Et c’était lui qui se plaignait à présent, et qui faisait expier ses fautes à ceux qui n’en avaient jamais profité. «Tu ne m’as pas écouté! disait-il à son frère. Tu as eu peur du Conservatoire, pour Edmée, peur du théâtre, peur de te séparer d’elle, peur de tout! Sans toi, ta fille serait célèbre aujourd’hui. Elle gagnerait des millions. Au lieu de cela et parce qu’elle n’a pas de titre, pas de diplôme, elle est à peine connue. Malgré son admirable talent, elle végète. Les leçons lui rapportent peu; les soirées où l’on demande du tragique sont rares, de plus en plus rares. La comédie l’emporte, parce que les temps sont tristes et les pensées lugubres. Et comme la maroquinerie va mal, et que tu n’as jamais rien compris au grand art, quel avenir nous attend? Nous sommes menacés de la gêne, ta fille, toi, et moi aussi. Tu l’auras voulu!»

Je me rappelais ces confidences d’Edmée Sargent, que j’avais rencontrée dans plusieurs salons autrefois, et qui s’était prise de tendresse pour moi, parce que je lui avais fait un compliment qui s’adressait à la femme plutôt qu’à la diseuse. Elle se retrouvait sur ma route. L’éclat de ses yeux était le même, mais le halo bleu avait grandi autour. Son teint était encore éblouissant, mais l’heure jeune où toutes les nuances se fondent était passée.

--Puisque vous l’avez deviné à mon air, reprit Edmée, je vous avoue qu’en effet j’ai un espoir, un grand, depuis quelques jours... Une pièce nouvelle, une pièce étrangère va être montée... C’est encore un secret... On a parlé de moi au traducteur. Je vais chez lui.

Elle me regarda avec toute sa joie ravivée.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi? Ne refusez pas! Venez! Je suis sûre que devant vous je dirai mieux. Je réciterai pour vous. J’aurai un public: deux personnes... Et je me sentirai plus libre. Venez!

Je me retournai. Le soleil de mars descendait vers la Seine entre des nuages. Nous allâmes de ce côté, Edmée et moi, rapidement. Le rendez-vous était pour cinq heures. Que m’importait, en somme, une visite dans une maison inconnue, sans les présentations préalables et sans avertissement? J’en ai tant fait de la sorte chez des pauvres, que j’ai la manière.

Le traducteur habitait au quatrième, un appartement prodigieusement capitonné. Le petit salon où nous fûmes introduites ressemblait à un sac fourré ouvert sur la rue, à une chancelière ayant une fenêtre et une porte, tant nous étions enveloppées de tentures, d’étoffes drapées, de tapis.

--La voix ne résonnera pas, murmura Edmée en se penchant vers moi.

Et je la vis se troubler.

L’homme de lettres entra, jeune et mince, froid, soigneusement négligé dans sa tenue, la tête un peu penchée en avant et portée comme une chose lourde. Il avait des moustaches brunes, qui grimpaient le long des joues pâles, et s’y élargissaient, en espalier. Et je crois qu’il était doué d’une vue excellente, mais je n’oublierai jamais l’art, dont il fit preuve, de composer ses yeux, de les diriger avec effort et comme s’ils quittaient à regret une vision intérieure, sur la terrestre et tremblante Edmée, de les gonfler, de les tenir en arrêt, sans un sourire, sans un rayon, sans une expression quelconque, surtout de galanterie, et de paraître s’absorber, puissamment, uniquement, fatalement, dans la contemplation de celle qui n’était point pour lui une femme, mais l’interprète possible, celle qui peut-être exprimerait la Pensée. Il croyait à toutes les majuscules dès qu’il trouvait aux mots une parenté avec lui-même. Il étudiait Edmée comme une œuvre d’art, ou comme une belle bête. Oh! ce mépris! Je crois qu’elle ne le sentit pas. De son côté, lui qui avait le sens aigu du ridicule, il ne semblait pas se douter que les profondeurs ne donnent pas le vertige à tout le monde. Elle et lui, ils jouaient un rôle, sans le vouloir. Quand il estima que la méditation avait assez duré, il laissa se dissiper l’espèce de brume qui voilait son regard, et, avec une gravité douce, comme il convenait:

--Enlevez donc votre chapeau, dit-il, et votre pèlerine.

--Oui, dit vivement Edmée, j’aime mieux réciter sans chapeau, et les bras libres... J’ai appris la grande scène entre Gudmund et Margit... Vous voudrez bien me donner la réplique, n’est-ce pas?

Le traducteur se tourna pour la première fois vers moi, et soupçonnant que cette petite robe noire n’allait pas souvent au théâtre et n’était pas de leur monde:

--Il s’agit de _la Fête à Solhaug_, d’Ibsen, une merveille.

Il s’était mis debout près de la fenêtre, à contre jour, les mains derrière le dos, appuyées à sa table de travail.

Au fond de la pièce, Edmée, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres entr’ouvertes, les bras tendus pour accuser et pour implorer, rajeunie par la passion et par les ombres lourdes sur lesquelles s’enlevait son geste, représentait déjà la femme du trop vieux seigneur Benght, à l’heure où son ami d’enfance revient proscrit et l’interroge. Elle commença:

--Écoute-moi attentivement, et tu comprendras! Pour moi, la vie est sombre comme la nuit dépourvue d’étoiles. Rien ne saurait adoucir ma douleur. Car j’ai vendu ma jeunesse. J’ai échangé mon joyeux espoir contre de l’or. Je me suis enchaînée de mes propres mains. Crois-moi, l’or est bien peu de chose. Oh! comme j’étais heureuse, jadis, quand nous étions enfants; nous étions pauvres, notre maison était modeste; mais l’espoir fleurissait dans mon cœur.

De l’autre bout du salon, la réplique vint, non vibrante, malgré les mots:

--Et déjà ta magnifique beauté se dessinait.

--Sans doute, reprit Edmée; mais ce fut la louange qui me perdit. Tu dus partir pour l’étranger, hélas! et l’harmonie de tes chants résonnait toujours dans mon cœur, et mon front s’assombrit au souvenir du passé... Ensuite, les amoureux arrivèrent de l’est et de l’ouest, et puis j’épousai mon mari.

--Oh! Margit! dit Gudmund sans conviction.

--Il ne se passa pas beaucoup de jours, reprit-elle, et je versai des larmes amères. Songer à toi, mon ami et mon parent, ce fut le seul bonheur qui me resta. Combien vide me semblait le grand hall de Solhaug!

--Pardon, mademoiselle, interrompit le juge. Ce n’est pas cela!

Edmée n’était déjà plus la tragédienne. Elle était la femme qui craint de manquer un examen, qui essaye de comprendre l’observation, qui se fait toute petite devant l’examinateur, et qui sourit pour lui plaire, avec l’épouvante dans le cœur. Elle avait pâli.

--Je ne comprends pas, maître, dit-elle aimablement. Expliquez-moi...

Il leva les yeux vers le plafond, et lentement, en détachant les syllabes:

--Ce n’est pas cela, reprit-il. Cela manque de composition, d’architecture. Vous êtes partie trop tôt. Il y a une progression dans la pensée. Suivez-moi bien. Margit ne livre pas son secret tout de suite. Elle parle d’abord avec une réserve feinte; elle attend l’effet de ses premières confidences; elle s’enhardit; elle ne crie son amour qu’à la fin...

Il continua. J’avais trouvé, moi, qu’Edmée jouait très bien. Mais elle ne se défendait pas, en ce moment. Elle savait l’inutilité d’une contradiction. Elle disait:

--Oui, maître, je comprends... Je comprends parfaitement... Voulez-vous que nous reprenions?...

Ils reprirent; elle fut moins bonne parce qu’elle souffrait atrocement. Et, quand elle eut achevé la scène, il n’y eut, pour répondre à sa question muette et anxieuse, que des phrases déjà entendues et faites pour tuer l’espoir. «Nous verrons... La diction est ferme; avec de l’étude, vous feriez une Margit émouvante... Si j’étais seul, je vous dirais dès ce soir de travailler le rôle. Il faudra que j’en cause avec mes amis...» Elle ne répondit pas. Je ne sais même pas si elle écoutait encore. Elle remettait son chapeau; elle nouait fiévreusement sa voilette; elle jetait sur ses épaules sa pèlerine ornée de guipures et son boa de plume blanche.

Pendant ce temps, l’homme de lettres s’approchait de moi, et, à voix basse, ne voulant pas que l’essai se renouvelât, me disait:

--Elle n’a pas le tempérament, votre amie. Elle est faite pour se marier.

Si bas qu’il eût parlé, elle entendit, car je la vis frissonner.

--Venez-vous? dit-elle.

Dans la rue, où l’ombre brumeuse avait remplacé le jour, nous n’échangeâmes que peu de mots. Edmée fit semblant d’espérer un peu. Je ne pouvais lui dire que je la plaignais. Et, à cause de cela, je la quittai bientôt. Mais à peine m’eut-elle dit au revoir que je me mis à la suivre. Je l’apercevais, de loin, marchant vite, le front levé, indifférente à tout ce qui vivait autour d’elle. Au tournant d’un pont, il me parut qu’un homme la frôlait en passant et lui parlait. Elle tourna la tête un instant, irritée. Elle devait penser à ce mot cruel de tout à l’heure: «Votre amie est faite pour se marier! pour se marier!» Elle continua sa route, plus nerveusement. C’était maintenant que je la trouvais tragique. Quand elle fut rendue devant la porte de sa maison, sur le trottoir désert, elle resta un long moment avant de sonner, et je vis ses deux bras s’incliner ensemble dans un geste de lassitude et d’abandon, comme si elle laissait là un espoir, un rêve, ou peut-être, au contraire, une déception qu’il ne fallait pas faire entrer avec soi.

VII

UN DISPENSAIRE

Il n’y a pas de barrière ni de poteau qui indique les quartiers ouvriers de Paris; mais on les reconnaît tout de suite, à l’air «pareil» qu’ont les façades et les vêtements. La couleur diminue, et non pas le mouvement mais la hâte, et aussi l’étincelle de joie, ou de jeunesse, ou d’orgueil des visages. Dans une de ces rues, où tout se ressemble, j’ouvris une porte au-dessus de laquelle il y avait écrit, en petites lettres modestes: «Assistance maternelle». Je me trouvais dans une salle spacieuse, toute pleine de mères qui tenaient leur enfant sur le bras, sur les genoux ou entre leurs genoux; car, il y en avait plusieurs assises, sur des bancs ou des chaises. Je les reconnus toutes, sans les avoir jamais vues; c’étaient les miennes, celles que je visite en province, ou qui viennent me voir, et dont je suis la sœur, toujours moins que je ne voudrais, puisqu’elles continuent de souffrir. Elles avaient la même usure précoce, la même tenue négligée--l’on sent que la femme de l’ouvrier est si peu ménagère!--la même habitude, évidemment, de sortir coiffées en cheveux; elles avaient, pour bercer dans leurs bras l’enfant et pour l’endormir, le même geste de tout le corps, et la même penchée du front au-dessus du nid. Cependant elles parlaient mieux que mes provinciales, et plus vite, et le sourire, quand il n’était pas instinctif, était nuancé. Elles attendaient. Quelques-unes donnaient le sein à leur nourrisson; d’autres se promenaient, d’autres causaient, debout, deux ou trois ensemble.

--Alors, vous avez trouvé à vous loger?

--Non. Ils me disent tous la même chose, quand je leur ai répondu que j’ai cinq enfants.

--Quoi encore?

--Ils disent: «Avez-vous un mari?» Je suis bien forcée de répondre non, puisqu’il est mort. «Avez-vous un homme?»--Pas davantage.--«Eh bien! vous pouvez aller chercher ailleurs: avec quoi payeriez-vous votre loyer?» J’ai beau leur répéter que je travaille, ils savent bien que ça ne suffit pas.

Le mot, si lourd de sens, ne parut pas étonner la mère à laquelle il était dit, et qui tourna la tête, en disant:

--C’est mon tour, je crois.

Elle détacha, en un tour de main, les épingles qui retenaient les langes de son enfant, lui laissa sur le corps une chemise à peine large de trois doigts, et soulevant et portant à bout de bras le petit qui étirait ses jambes arquées et grêles, elle le posa dans le plateau de la balance où chaque nourrisson était pesé à son tour. Elles étaient deux à suivre du regard l’aiguille de la balance, la mère et une jeune fille, dont la robe de ville était cachée sous une blouse de toile tombant jusqu’aux pieds, et qui inscrivait les poids sur des feuilles où chaque semaine elle ajoute une ligne. Les jeunes mères du quartier ont pris l’habitude de venir tous les huit jours au pèse-bébé. A chaque minute il en vient une nouvelle. La plupart s’en vont contentes, il y a un bel orgueil tendre dans le geste qu’elles font pour reprendre l’enfant et l’emporter.

--Il a profité! dit-on autour d’elle. Ce n’est pas comme le mien!

D’autres passent, après l’épreuve de la balance, ou même avant, dans la salle de consultation. Là, je rencontre l’amie que je venais voir, celle qui a donné sa vie à la misère des autres, et qui est parmi elles la science abordable, la bonté et la paix. Elle est jeune aussi, elle porte la blouse d’infirmière; elle a le don d’organisation, et l’habitude du monde qui souffre, moins aisée à prendre que celle du monde qui s’amuse, elle n’est ici une inconnue pour personne, on sait qu’il suffit d’être à plaindre pour être reçu.

--Voyez, me dit-elle tout bas, la mère de ce petit est phtisique; c’est la sœur qui est venue. Il va moins bien, depuis la semaine dernière.

Derrière une table, un jeune médecin est assis et examine l’enfant, puis signe une ordonnance. Deux, trois, quatre, six enfants passent dans ses bras, pendant que je cause avec la directrice du dispensaire. L’un d’eux tousse, un autre a la fièvre, un autre est déjà maigre et bleu comme ceux qu’on ne reçoit plus; un autre a le ventre ballonné et l’air sombre et à moitié bestial, et on apprend, en interrogeant la mère, qu’il a été nourri en Bretagne, pendant deux ans, et qu’il était robuste alors, et qu’«il buvait l’alcool comme de l’eau». Une femme, tout à fait vieille, ou qui paraît telle, apporte un bébé de trois mois, qu’elle allaite. C’est la grand’mère; elle a eu un enfant en même temps que sa fille en avait un, et comme elle a perdu le sien, elle nourrit son petit-fils. Après elle, entre une femme de vingt ans, jolie, blonde, aimable, qui s’assied adroitement, en faisant une gerbe avec les plis de sa pauvre robe. Elle a des dents éblouissantes, qui fleurissent son pâle visage. Elle soulève une mousseline recouvrant un paquet.

--Je vous apporte Charlot, dit-elle.

--Je le reconnais, dit le docteur. La diarrhée a disparu?

--A peu près. Mais il diminue. Je l’ai fait peser par la demoiselle à côté: depuis deux semaines il diminue.

--Vous l’allaitez toujours?

--Oui, monsieur le docteur.

--Combien de fois?

La bouche mince, spirituelle, nerveuse, s’allongea un peu plus, un rire léger en sortit.

--Il est si vorace! dit-elle. Combien de fois? Mais, tant qu’il veut!

--Vous voulez le tuer, alors?

--Oh! monsieur!

Il lui expliqua l’imprudence grave qu’elle commettait, et je voyais décroître et s’effacer le sourire jeune et charmant, comme s’efface une lumière.

Le défilé des malades continue. Entre les consultations, ou dans les rares moments où la directrice se trouvait libre, je pus causer avec elle. Elle m’apprit qu’elle avait fondé, dans le même quartier, un dispensaire pour les tuberculeux, et une sorte de magasin où les femmes enceintes et les mères de famille venaient chercher du travail qu’elles faisaient ensuite à domicile, des vêtements à coudre, ou, _pour celles qui ne savent pas coudre_, des fils de fer à tordre, pour coiffer les bouteilles.

--Mais, ajouta-t-elle, ce sont mes enfants qui sont les préférés et les gâtés. On vient les voir, on les aime, on m’aide à les faire vivre. C’est plus aisé que d’empêcher les parents de mourir jeunes. Le dispensaire a nourri plus de cent petits gars ou petites filles du quartier, l’année dernière, et en a soigné plus de six cents. La ville de Paris nous donne aussi.

--Combien?

--Trois cents francs par an.

--Elle y gagne!

Puis, ramenées invinciblement, l’une et l’autre, vers le sujet vrai, qui n’est pas tant la manière d’équilibrer un budget que la manière d’aimer ceux qui ont si peu d’amis, hors les temps d’élections, nous avons parlé d’eux; des préjugés qu’ils doivent sacrifier lorsqu’ils prennent notre main; des haines qu’ils abandonnent,--non pas tous ni toujours;--de leurs étonnements devant celles qui n’attendent rien d’eux; de l’horizon de misère, qui recule à mesure qu’on essaie de l’atteindre; des heures cruelles et des minutes inoubliables, où le bonheur des autres passe si près de nous que nous pouvons y boire.

--Tenez, me dit-elle, un jour que j’étais ici, avant les consultations, une de mes amies du faubourg, la femme d’un maçon, vint me voir. Elle avait sept enfants. Je la savais très courageuse et très fière. Comme elle ne me disait rien d’elle-même, je compris qu’elle était inquiète, et, comme le jour du terme approchait et que j’avais de l’argent par hasard, je lui offris de payer son loyer. Elle ne s’y attendait pas. Elle se mit à fondre en larmes. «Ah! cria-t-elle, comment faire pour vous remercier?» L’élan était si vrai que je répondis: «Embrassez-moi!» Elle se jeta à mon cou, et je me sentis plus joyeuse qu’elle, de cette joie qu’on a causée, qu’on peut porter avec ses peines, et qui ne meurt pas du voisinage.

VIII

MONSIEUR JOSUAH

Puisque je m’occupe des pauvres, j’ai donc connu beaucoup d’artistes, ou du moins beaucoup de gens qui se disaient tels. C’étaient presque tous des hommes. Les femmes ne prennent ce titre que lorsqu’elles sont jeunes, et qu’elles peuvent y ajouter «lyrique» ou «dramatique». Et c’est à peine un mensonge. Il n’a jamais trompé que ceux qui l’ont bien voulu. Les hommes persistent plus longtemps à inscrire sur leur carte de visite: «artiste peintre, sculpteur, photographe, ciseleur, tourneur, comique...», sur la pauvre carte qui a passé par tant de mains de concierges ou de cuisinières, a monté tant d’étages, en a tant descendu, et n’est pas revenue, chaque fois, avec vingt sous. La plupart ne peignent plus, ne sculptent rien, ne cisèlent que les routes de France en traînant leurs souliers, et ne jouent la comédie qu’à moitié, pour vivre, devant des spectateurs qui n’applaudissent point et se défilent volontiers. On les écouterait mieux s’ils n’étaient pas «artistes». Le peuple qui peine dur, celui des campagnes ou des métiers, se défie de ces mendiants qui ressemblent à des rentiers par le vieux chapeau de soie, la vieille redingote, le vieux reste de prétention, ou l’accent, ou l’œil qui a vu trop de choses. Ils le savent, mais cette fausse noblesse les console peut-être. Ils y tiennent. Et puis, dans le nombre de ceux qui se disent artistes, j’en ai connu deux ou trois qui avaient dû l’être.

Josuah Orset fut même un peu de mes amis. Il avait un prénom admirable, et qu’il prononçait avec sentiment: «Josuah, mademoiselle, pour vous servir»; il avait un nez de modèle, droit et long, des yeux demi-fermés, clignotants, luisants d’un reste de feu et d’un reste d’esprit, une barbe grise en queue d’hirondelle, de longs cheveux autour d’une tonsure, une vareuse autrefois noire, une habitude de la blague qui lui faisait croire, à lui-même, qu’il venait de quitter l’atelier; il avait surtout, signe de la profession, une boîte à couleurs et un appui-main, qu’il portait en tout lieu.

Quels étaient le passé de cet homme, son état civil, son âge exact, la raison ou les raisons qui l’avaient fait déchoir, s’il avait eu un rang? Personne ne l’a jamais su.

Un soir, après une pluie d’octobre, qui l’avait trempé jusqu’aux os, il sonna à la porterie d’un couvent de Trappistes, situé, comme tous les couvents de cet ordre, en pleine campagne, dans un pays de chênes et de coteaux. On lui ouvrit.

--Je voudrais faire une retraite? dit-il.

--De combien de jours?

--De trois.

Comme l’hospitalité des Trappistes a toujours dépassé, en largeur et en discrétion, même celle de l’Écosse, il se trouva bientôt dans une chambre nue, mais parfaitement propre, devant un feu clair qui séchait la vareuse, près d’une table sur laquelle était posé un livre de méditations, n’ayant eu à fournir aucune référence,--il en avait très peu,--content d’avoir chaud, content de penser au souper, même maigre, dont l’heure approchait, flatté surtout d’avoir été accueilli, au seuil de l’hôtellerie, par le Père abbé en personne, et par le prieur, qui l’avaient reçu avec beaucoup de respect et de dignité, comme un personnage, selon la règle.

Pendant trois jours, il vécut dans ce monde de silence, lisant un peu, songeant davantage, assistant aux offices, se promenant seul dans un grand jardin clos, n’ayant de relations qu’avec un vieux trappiste, carré de tête et de corps, bourru de ton, bêcheur de pommes de terre, semeur de blé, faucheur de foin, qui lui parla d’éternité. Il s’habitua au mot, et bientôt à l’homme, qui était simple comme un paysan, et qui jugeait durement le monde et indulgemment chacun des hommes dont il parlait.

Le quatrième jour, au matin, il descendit, avec la boîte de couleurs et l’appui-main, dans le grand corridor, voûté et vitré, qui s’étendait, au rez-de-chaussée, sur toute la longueur du jardin. Il envoya chercher le prieur pour lui faire ses adieux, et lui demanda même, par politesse d’artiste, s’il ne devait pas quelque chose pour une si bonne hospitalité.

Il lui fut répondu que «messieurs les hôtes» n’étaient point obligés de donner, et que, s’ils croyaient devoir le faire, ils pouvaient donner ce qu’ils estimaient convenable.

Josuah Orset trouva que ce n’était pas cher. Et, ayant remercié le prieur qui s’éloigna aussitôt, après l’avoir salué, il eut une idée. Peut-être l’avait-il eue déjà, il est vrai, mais, en ce moment, elle lui sembla plus digne d’attention. Il s’approcha de la pancarte qui pendait à droite de la porte d’entrée, et se mit à méditer,--il savait maintenant ce que c’était--le «règlement de l’hôtellerie».

Ce fut une demi-heure extrêmement recueillie. Personne ne la troubla. Les grands corridors blancs n’avaient plus même un papillon, battant de l’aile contre les vitres.

«Article premier.--Messieurs les hôtes se lèvent à cinq heures, et se rendent à l’église le plus tôt qu’ils peuvent.»

--Je me lève plus volontiers de bonne heure depuis que je suis vieux, songea Josuah. Il y a une harmonie singulière entre la vieillesse et le matin. L’article ne me gênerait guère.

«Art. 2.--Ils assistent tous les jours à la messe de communauté, aux vêpres et au _Salve Regina_. Le coucher aura lieu à huit heures en hiver, à neuf heures en été.»

--C’est un régime dont je n’avais pas l’habitude, avant ma retraite, et qui pourrait être amendé. Je pourrais être, sans doute, en demi-retraite, comme on est en demi-solde. D’ailleurs, le chant du _Salve_ m’a donné une forte émotion artistique. Je l’entendrai volontiers chaque soir. Ces Frères en brun, d’un côté de la nef, ces Pères en blanc, de l’autre; ces têtes énergiques devinées à travers l’ombre, ces voix graves que recueille l’air muet du dehors...

«Art. 3.--MM. les étrangers doivent toujours éviter la rencontre des religieux et des frères convers, et s’écarter des lieux où ils sont à travailler. Les religieux, étant astreints à un perpétuel et rigoureux silence, ne peuvent donner aucune réponse à ceux qui leur adresseraient la parole.»

--Article magnifique! Quelle satisfaction de ne plus entendre les hommes parler, et d’avoir la certitude qu’ils ne vous interrogeront pas! Voilà un vœu que j’ai souvent formé, et que j’ai cru irréalisable... Des sympathies qui se taisent; des antipathies qui ne s’expriment pas; des défiances qui n’ont pas la permission de se traduire par des mots ou même des gestes... Je n’ai trouvé cela qu’ici.

«Art. 4.--MM. les étrangers qui amènent avec eux leurs chevaux ne doivent régler avec le Père hôtelier que leur propre dépense. Pour celle des chevaux, ils s’entendent avec le Frère chargé des écuries.»

--Cela ne me regarde plus, dit Josuah. Mais l’ensemble des conditions m’agrée.

Il sortit aussitôt, et traversa le jardin sablé de sable de carrière, car il venait d’apercevoir, en se détournant, la tête chenue du prieur entre deux cônes de poiriers.

--Monsieur le prieur, fit-il, j’ai eu une idée que je crois bonne. Je voudrais demeurer ici.

--A quel titre?

--Comme peintre.

--Nous avons deux frères qui s’entendent assez bien à étendre le minium et à délayer le badigeon. Cela nous suffit.

--Mais pardon, je suis peintre d’histoire.

Le vieux grognard, retraité sous la bure, et qui ne saisissait pas très bien la nuance, répondit à tout hasard:

--Nous n’en usons pas.

--Mais vous avez une église?

Le prieur ne répondit pas, étant ménager des mots.

--Votre église est nue comme vos granges. Je propose de décorer le chœur. Je ferai une grande composition, comme nous disons. Vous me nourrirez, et je vous donnerai mon travail. Je serai au pair. Acceptez-vous?

Le vieil homme considéra ce chemineau, et il songea sans doute que, lui aussi, il avait fait de rudes étapes, avant de trouver l’abri.

--C’est à voir, dit-il simplement.

Josuah eut la permission de rester. Il eut sa chambre, son couvert d’étain, son coin de buanderie transformé en atelier, pour le travail de l’esquisse. La campagne environnante lui plaisait infiniment. Les derniers jours d’automne l’invitaient à la rêverie. Il jouissait d’assister à cette fin de moisson sans paroles; de voir les charrettes pleines de sacs de pommes de terre, ou pleines de tiges de maïs, ou de trèfle sec, rentrer au pas des bœufs. Les bouviers, en froc blanc ou brun, quand ils le rencontraient, dans les chemins creux, pensaient: «Monsieur Josuah cherche l’inspiration.»

Elle devait être bien cachée, à en juger par tant de promenades faites pour la découvrir.

Elle finit par venir. Elle était quelconque. Le peintre, sur un immense papier, traça, au fusain, quelques silhouettes groupées, des ronds qui représentaient des nuages, une barre qui figurait la terre, cinq rayons autour d’un noyau, qui devait être une étoile. Le titre de l’œuvre, était: «Le Cortège des rois mages.» Josuah s’était décidé à traiter, après quelques autres, ce sujet qui permettait de mettre en scène trois rois,--il avait toujours désiré en peindre un,--trois écheveaux de personnages derrière eux, et tout autour une ménagerie complète. Il y avait bien, de ci, de là, des jambes ou des pattes trop longues, des bras trop courts, des cous drôlement attachés. Mais n’est-ce pas ainsi, souvent, dans la nature?

Les juges de l’esquisse ne firent pas d’objections. Et l’artiste comprit qu’il avait devant lui tout l’hiver assuré: coucher, manger, chauffage, sans compter la compagnie de ces moines silencieux, qu’il commençait à aimer.

Il fallut tout le printemps pour dessiner les personnages, d’après nature. Par grande faveur, l’artiste obtint de faire poser devant lui quelques vieux frères, un notamment, qui était chargé de la basse-cour, et qu’on voyait, trois fois le jour, s’avancer jusqu’au milieu de la grande cour des étables, s’arrêter et tourner la manivelle d’une petite crécelle pendue à sa ceinture, et dont le grincement rassemblait les poules éparses sur les fumiers. L’été fut employé à peindre sur toile la grande composition; l’automne à la fixer autour du chœur de l’église et à la corriger.

La correction ne finit jamais. Deux ans plus tard, Josuah était encore à la Trappe, quelquefois au sommet de l’échelle roulante, reprenant un bout de draperie, ajoutant un ange pour masquer un trou dans le tableau, allongeant la barbe d’un mage, ou mettant du poil neuf aux jambes grêles des chameaux; mais plus souvent dehors, dans les champs où ne s’arrêtait jamais, de l’aube au crépuscule, le travail muet des hommes.

Il s’était habitué. Il s’était senti aimé. Compris? c’est autre chose. Comme il n’y a jamais eu de cœur vivant sans une fibre cassée, Josuah, dans sa joie, avait un regret mêlé. Il avait peut-être des juges: il n’avait point de public. Les étrangers visitaient rarement la chapelle, marchands de chevaux ou de bœufs pour la plupart, éleveurs de porcs, acheteurs de foin ou de blé de semence. On voyait, le matin, quelques blouses bleues, parmi les robes de bure retroussées jusqu’aux genoux et tachées par la boue des chemins; elles disparaissaient vite du côté des étables ou des greniers. Quant à ces vieux Pères, blancs de cheveux, bronzés de visage, quand ils se prosternaient dans leurs stalles, quand ils se relevaient, quand ils chantaient, ils étaient admirables à voir, images saisissantes de la prière, de la pénitence et de la force, mais voyaient-ils? Voyaient-ils les trois mages, et les trois cortèges, et la bordure symbolique du panneau, où l’on eût dit que l’arche de Noé avait versé son contenu, tant les bêtes y abondaient? Josuah inclinait vers la négative. En tout cas, ils n’exprimaient pas leur avis, et c’était, pour Josuah, comme s’ils n’en eussent pas eu.

Deux ou trois fois, croisant l’un d’eux, au seuil de la chapelle, il avait essayé de le faire parler. Il avait dit, à demi-voix respectueuse, et désignant de la main la peinture magistrale:

--C’est enfin achevé... Trois ans d’effort... Depuis trente ans, je n’en avais pas fait autant, parce qu’il y a des mortes saisons, dans la carrière d’artiste... Mais je tiens mon œuvre... Je crois que je puis être content?

Le vétéran s’était borné à saluer en passant, un peu plus bas que d’ordinaire.

La vanité de l’artiste était restée souffrante. Sauf en ce point, depuis le commencement de son séjour à la Trappe, M. Josuah s’était beaucoup amendé. Il avait eu l’exemple et il avait eu le temps. Ce chemineau était devenu une manière de cénobite. Quand il développait ses idées sur l’art, dans les rares occasions où la loi du silence était levée, presque toute la communauté l’admirait. D’autres souriaient. Tout le monde lui était fraternel. On s’inquiétait déjà de le perdre.

--Monsieur Josuah, notre artiste, me semble bien souffrant, dit un jour le prieur.

C’était vrai. L’hôte de la Trappe était le seul à ne pas s’en douter. Il ne souffrait pas; il finissait. Un après-midi de printemps, que le soleil plus vif, à travers la paille des ruches, pénétrait jusqu’aux abeilles et les mettait en rumeur, le peintre vit passer dans la cour le frère chargé du rucher, un paysan d’hier, jeune, élancé, qui avait l’air d’un soldat par la hardiesse de l’allure et d’un enfant de chœur par la naïveté de son visage, tout piqué de taches blondes. Le frère s’en allait, les mains cachées sous la bure, le museau levé comme les jeunes chiens qui sentent de loin les bois pleins de gibier; il aspirait le vent où avaient éclaté les grains semés par lui dans les labours d’hiver, et il allait vers ce bosquet planté de mûriers et clos d’une palissade, où les ruches s’éveillaient.

--Frère Jean?

L’autre continua sa route, et le dépassa.

--Frère Jean, par charité, venez avec moi rendre visite aux mages! C’est l’heure où, par les vitraux, le soleil les enveloppe, comme dans les plaines de Judée? C’est l’heure où je les ai vus, et où personne ne les voit!

Frère Jean hésita, se détourna, et suivit l’artiste, qui marchait difficilement, malgré la joie, et qui se frottait les mains, d’avoir trouvé un public, et levait la tête, aussi, vers sa peinture encore cachée.

Quand ils furent à l’entrée du chœur, le frère à gauche, l’artiste à droite:

--Frère Jean, regardez ces trois têtes: quelle majesté dans Balthasar, quelle bonhomie dans Gaspard, quelle inquiétude chez Melchior! Et les trois cortèges, sont-ils assez bien réglés sur l’état d’âme des monarques? Qu’en dites-vous?

Il n’eut pas de réponse.

--Songez que j’ai employé deux ans, deux grandes années à peindre ce panneau. Je ne les regrette pas. Je puis bien vous assurer que c’est là le meilleur travail de ma vie, et presque le seul. Mais je l’ai fait pour des muets volontaires, qui m’ont commandé l’ouvrage, m’ont accueilli ou plutôt recueilli, ont comblé de prévenances un pauvre diable qui ne demandait que le pain et le gîte, mais qui ne m’ont pas jugé. J’en souffre, frère Jean. Dites-moi, vous qui êtes sans détour et sans parti pris, qui ne savez pas ce que c’est que l’impressionnisme, ni que le symbolisme, ce que vous éprouvez en regardant mes mages?

Le fils des laboureurs voisins ne devait pas éprouver grande émotion d’art. Il ne regardait avec attention que les parties vivement colorées de la décoration, ou les visages qui lui semblaient de connaissance. Et ses mains levées, sa tête penchée, son air de déconvenue faisaient comprendre qu’il regrettait de chagriner M. Josuah, mais qu’il ne pouvait rien dire, rien du peu qu’il pensait.

La poursuite de l’éloge est la plus âpre de toutes.

--Frère Jean, continua l’artiste, ce n’est pas de mon art seulement qu’il s’agit: c’est du repos de mon esprit. J’ai beaucoup médité, à votre exemple; j’ai senti, dans votre solitude, monter mon ambition. Répondez-moi, car je veux savoir si j’aurai le mérite que j’ai cru acquérir. Comprenez-moi bien. Ce que nous appelons art, nous autres, c’est quelque chose de nos âmes que nous mêlons à nos œuvres, à force d’amour. Ces pensées, enchaînées à la matière, restent là frémissantes, et reconnaissables, et ceux qui les aperçoivent nous admirent en elles. Mais j’imagine qu’elles s’échapperont du marbre, ou de la toile, ou de la planche de cuivre, le jour où nous mourrons, et qu’elles crieront à Dieu... Vous suivez bien, Frère Jean?

Il entendit un faible oui.

--Qu’elles crieront à Dieu: Me voici; je suis une pensée de ce pauvre homme qu’on nomma le peintre Josuah; j’habite la toile qu’il a peinte, je suis l’auréole, la couleur, la ligne, le geste de ses mages; j’ai embelli des heures qui eussent été inutiles ou mauvaises, pour lui et pour d’autres. Pardonnez-lui, à cause de moi, Seigneur, à cause des semailles qu’il a faites...

Le jeune frère, regardant vaguement au-dessus des cortèges, dit cette fois:

--Comme c’est religieux!

Parlait-il de la peinture? Josuah le comprit ainsi, et fut joyeux. Et personne ne le détrompa jamais, car, à peine avait-il prononcé ces trois mots, arrachés par la pitié, frère Jean sortit en toute hâte.

Josuah mourut à la Trappe. On voit sa tombe parmi celles des frères bruns, et son cortège des mages n’a pas été recouvert d’un badigeon.

Je n’ai guère vu d’aumône plus discrètement faite, ni continuée, même au delà de la vie.

IX

CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ

J’arrive du sermon. C’est moi qui le faisais. Je n’avais qu’un auditeur, et c’était monsieur l’abbé. Il a vingt-cinq ans. Il est le fils de ces Gurmier qui sont assurément la plus belle famille rurale et la meilleure de ce village que j’habite pendant l’été. Nouvellement ordonné, envoyé en vacances, pour quelques jours, parmi les siens, il venait me faire visite, en attendant la décision épiscopale qui devait choisir pour lui un poste de vicaire dans quelque paroisse de campagne. Je l’ai connu tout petit. Je l’ai tutoyé quand il portait la veste. Je lui ai dit vous à sa première soutane. En le revoyant, au moment où il allait entrer dans la vie, avec une mission si difficile, une connaissance élémentaire du mal, un zèle si vif pour le bien, je lui ai dit: Monsieur l’abbé, laissez-moi vous faire un sermon, à charge de revanche?

Il consentit.

Monsieur l’abbé, il sera en trois points, dont vous ferez votre profit plus tard, à l’heure où je n’oserai plus vous donner d’avis.

Et d’abord, vous constaterez que l’idéal que le monde se fait du prêtre séculier n’est plus le même qu’autrefois. Pour des causes diverses, il est modifié; je dirais volontiers qu’il s’est élevé. Ce qu’on demande aujourd’hui à un curé ou à un vicaire, d’austérité de vie, de retenue, de zèle et de discipline, ressemble fort à ce qu’on attend d’un religieux. La bonhomie n’a plus de place parmi nous, la facilité des mœurs n’a fait qu’accroître la sévérité publique, dès qu’il s’agit de juger un prêtre. Ah! que nous sommes loin, monsieur l’abbé, de la liberté que laissaient à vos pareils, dit-on, les âges de foi, j’entends de l’honnête liberté de mots, d’allure, et d’appétit! L’indifférence est plus exigeante que la foi! Elle vous suit d’un œil attentif; elle contemple en vous l’exemplaire d’une religion dont elle ne sait pas la doctrine; elle est scandalisée de peu, ou prétend l’être, et votre rôle est en vérité redoutable, à une époque où le jugement de tant de personnes, sur la doctrine, est rapetissé et comme renfermé dans le jugement qu’elles portent sur un homme. Pensez-y toujours; persuadez-vous que, par la plus curieuse des sévérités, ce monde qui ne croit pas tolère malaisément que vous lui ressembliez, même dans une foule de choses permises. Vous ne vous enrichirez pas, vous ne fumerez pas, vous n’irez pas à bicyclette, vous ne chasserez pas, vous ne dînerez pas trop souvent en ville. Sur ce dernier point, je vous avoue que je pense un peu comme lui, bien que je n’aie pas l’esprit aussi rigoureux. Le dîner! Quand vous serez à l’âge, mon cher monsieur l’abbé, vous ferez mieux de refuser, trois fois sur quatre. J’admets qu’il y ait des exceptions, à la ville et à la campagne. Mais je parle de l’habitude. Ceux qui l’ont ne sont pas nombreux. Plusieurs ont cru la prendre par charité. Elle est fâcheuse. Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un exemple que je vous cite. Presque toujours, une pensée vient à l’un ou à l’autre des convives, une pensée qui vous honore, en somme, et qui est celle-ci: «Voici deux, trois, quatre heures que monsieur le curé est parmi nous. Pendant ce temps, est-ce qu’un pauvre n’a pas frappé à sa porte et ne l’a pas trouvée fermée? Est-ce qu’un malade ne le réclame pas? N’avons-nous pas pris, pour nous seuls, un temps qui est, comme l’argent d’aumône, destiné à toutes les misères? La nôtre n’a-t-elle pas retenu plus que sa part?» Et pour quel profit? Remarquez que les conversations sont, la plupart du temps, d’une futilité, pour ne pas dire d’une platitude extrême, et que le prêtre, qui n’est pas là chez lui, peut tout au plus réfuter une erreur sur dix qui sont formulées. Encore est-il sûr qu’il le fasse bien? Eût-il toute la science et tout l’esprit du monde, il peut être décontenancé par la suffisance d’un professionnel de la conversation, comme il en existe, gens médiocres et redoutables, que rien n’intimide, que le sens commun irrite comme un défi, qui se font une spécialité de tout contredire, et, pressés par un argument, s’échappent dans l’historiette, qu’ils content à ravir, et par où ils triomphent. Car l’auditoire n’est pas difficile, et il n’a souvent pas d’autre critérium, pour juger une thèse, que l’amusement qu’il y prend. C’est ce qui faisait dire, à un curé, ce mot mystique: «Il est plus malaisé de faire un bon dîner qu’un bon sermon». Monsieur l’abbé, vous voyez par là les exigences de nos contemporains. Ils sont restés jansénistes en ce qui concerne la discipline des clercs. Et je pourrais résumer ainsi mon premier point: vous avez, par vocation même, le droit de vivre «séculièrement»; ils vous demandent de vivre «régulièrement».

Ce n’est pas tout ce qu’ils vous demandent. Et j’oserai vous l’avouer, monsieur l’abbé, sur un second point, bien plus que sur le premier, je me trouve d’accord avec eux. Ils ont raison. Les gens du monde saisissent à merveille cette contradiction entre la vocation ecclésiastique et le désir de parvenir. Leur mépris n’est jamais loin, lorsqu’ils s’aperçoivent que le prêtre confond sa mission avec une carrière humaine, qu’il poursuit son avancement par les mêmes moyens qui leur servent à eux, se rabaisse aux mêmes recommandations, aux mêmes inquiétudes, aux mêmes compromis. Lisez-vous les journaux? Je n’en sais rien, et je ne souhaite pas que vous en lisiez beaucoup, mais si vous en lisez, vous devez rencontrer souvent, contre tel ou tel candidat à l’épiscopat, ou contre tel évêque, des articles où sont révélées de prétendues manœuvres que ce prêtre aurait acceptées et suivies afin de gagner la crosse et la mitre. Le ton est injurieux; les gros mots, les insinuations calomnieuses abondent dans ces premier-Paris ou dans ces entrefilets, au bas desquels on lit fréquemment la signature d’un écrivain «conservateur». Je n’excuse que le sentiment: il est parfaitement légitime. Il rencontre, dans la foule, un de ces échos profonds qui révèlent que l’idée même du juste et de l’injuste est intéressée dans la question. Et elle va en effet jusque-là. C’est au nom de son bon sens, de sa vieille droiture que le peuple condamne le prêtre soupçonné d’une telle faiblesse, et il faudrait que vous entendissiez le langage de ceux qui, de près ou de loin, par autorité directe ou par influence, ont eu une part dans les nominations ecclésiastiques! Ils sont d’une ironie bien instructive lorsqu’ils parlent des solliciteurs. Et le roman, le roman que vous ne lisez pas, que vous ne devez pas lire, comme il est sévère sur ce chapitre! Nous sommes assez riches, malheureusement, en auteurs qui ont essayé de peindre des prêtres bons et mauvais, surtout mauvais, et qui n’ont réussi que dans le second cas. Les bons prêtres, dans ces romans, manquent de surnaturel, c’est-à-dire de tout ce qui les constitue essentiellement. Ils agissent, parlent, jasent, en braves gens, un peu usés par l’âge, très indulgents, capables, dans la vie ordinaire, de mille petites charités, et, à l’occasion, d’un héroïsme qui ressemble beaucoup à celui des sauveteurs médaillés: d’arrêter un cheval emporté, de se jeter à l’eau pour sauver quelqu’un, de soigner avec dévouement un pestiféré. On ne peut leur refuser sa sympathie, mais on peut se demander en quoi ils diffèrent d’un bon vieux notaire, célibataire et philanthrope. Les mauvais sont mieux réussis, et, parmi eux, les plus sûrement, les plus fortement flétris sont les prêtres qui ont vendu aux hommes leur caractère divin.

Mon cher monsieur l’abbé, que voilà un bel éloge de votre vocation! Comme ceux qui ne la comprennent pas y croient malgré eux, puisqu’ils vous reprochent, comme un crime, ce qui leur semble si naturel chez le commun des hommes! Je sais bien que je n’ai aucune autorité en de tels sujets. Mais je puis bien vous ouvrir mon âme de simple croyante, et vous dire que je n’ai jamais, moi non plus, compris cette ambition d’un prêtre. Il me semble que celui qui a été appelé d’en haut doit se dire, chaque matin de sa vie, quelque chose comme ceci: «J’ai renoncé à moi-même; je suis libre, de la grande liberté qu’apporte avec soi le renoncement, et j’ai cette dignité suprême d’être pauvre sans convoitise de la richesse, de ne désirer rien, de n’être l’homme d’aucune désillusion, d’aucun désespoir humain. Toute mon ambition est d’apparaître aux yeux des hommes parmi lesquels je vis, comme la preuve évidente d’un autre idéal que le leur. Dans la paroisse rurale où j’habite, il y a plusieurs centaines, plusieurs milliers d’âmes peut-être, qui tiennent à la mienne par le lien de l’exemple, de la prière, de la charité que je leur dois. N’est-ce pas infiniment plus que mes seules forces ne me permettraient d’en soulever, et si je me chargeais, volontairement, par témérité, d’une seule âme de plus, de quelle grossièreté je ferais preuve, et, au fond, de quelle incrédulité!»

Ma troisième observation sera très courte. Ce ne serait pas la dernière, si je voulais être complète. Mais il faut se borner, surtout dans le sermon. Je vous dirai donc simplement que, parmi les hommes qui ne partagent pas votre foi, dans ce monde où vous allez entrer, on pourrait distinguer deux groupes, tout à fait inégaux. Quelques-uns sont absolument hostiles à toute idée religieuse; le plus grand nombre professe une sorte de respect pour les choses religieuses, respect infiniment variable, qui va de ce que les chimistes appellent, dans leurs analyses, «des traces», jusqu’au désir de croire. Cette disposition respectueuse s’unit, le plus souvent, à une ignorance vraiment extraordinaire de ce qu’est le _Credo_ d’un fidèle. Je fais allusion ici à une élite intellectuelle et même savante. Et je me permets de vous supplier, en passant, lorsque vous rencontrerez quelqu’un de ceux-là, plus tard, soit dans un salon, soit dans une assemblée, soit dans une discussion écrite, de toujours vous souvenir que vous avez eu une éducation qu’ils n’ont pas eue, et qu’ils ont eu, parfois, des difficultés de connaître la vérité et de la suivre, qui vous ont été épargnées. N’oubliez pas non plus qu’il y a une infinité de surmenés. Que de choses à dire encore sur ce sujet! N’ouvrez pas d’abord les livres de controverses. Ouvrez votre cœur d’homme agrandi par la charité, et montrez-vous fraternel, avant d’être d’accord.

Il m’a promis, et je suis restée confuse de la présomption dont j’avais fait preuve.

X

MÉDITATION SUR LE VILLAGE

Beaucoup de femmes n’ont d’autre idée générale que d’aimer. Cela suffit, pour faire des vies admirables ou mauvaises, ou bornées et médiocres. Tout dépend de l’objet. Dans ce village de Beauce que j’ai là, devant moi, sur la colline distante, toute soyeuse de blé jaune, et que le soleil va quitter tout à l’heure, dans cet amas de maisons qui ne sont que de la terre levée en murailles et coiffée de chaume ou de tuiles, je connais presque toutes les mères, presque toutes les jeunes filles et les petites qui vont à l’école. Elles sont la meilleure partie de la population, les gardiennes de l’idéal appauvri. Médisantes, hargneuses quand elles sont vieilles, souvent légères quand elles sont jeunes, négligemment instruites dans leur religion, elles semblent abîmées dans le souci du ménage, et tout près du sol, comme leur chambre et comme leurs étables. Et pourtant, quand je les regarde de près, je reconnais la race baptisée, généreuse, et capable de toutes sortes de noblesses qu’elles ignorent elles-mêmes. C’est qu’elles ont souffert ou commencé de souffrir pour d’autres. Elles n’ont pas eu plus de travail que les hommes, qui sont de durs tâcherons, mais elles ont eu plus de cette peine qui n’est pas pour l’argent, et qui ouvre le cœur. Elles sont mères, elles sont sœurs, elles sont voisines, elles sont la communauté permanente, tandis que les laboureurs avec les chevaux s’éparpillent dans l’étendue. Cette Perrine, une femme de gueux, a recueilli deux enfants, qu’elle élève avec les siens, et qu’elle dotera du même baiser, quand ils auront vingt ans; cette grande Marie, fermière occupée tout le jour, soigne, le soir, depuis huit ans, les plaies d’un berger alcoolique, crasseux, pouilleux, et «qui ne lui est de rien», comme on dit ici; cette autre fait le lit et balaye la maison d’une idiote venue on ne sait d’où, un jour, par les routes, et qui s’est arrêtée au village pour attendre la fin de la pluie, et qui croit peut-être qu’il pleut toujours; dix autres supportent, et quelques-unes sans se plaindre, des maris odieux, ou de vieux parents acariâtres; et cette Véronique, une enfant élevée sans mère, belle comme les glaneuses des peintres, comme celles qui vont devant dans leurs tableaux, fait lever tous les yeux jeunes quand elle traverse la plaine, ou qu’elle appelle les valets de ferme, à l’heure du souper, mais personne n’oserait plaisanter avec elle, parce qu’il y a en elle une espèce d’honneur pur, qui tient en respect même les brutes. D’où vient tout cela, et tout le reste que nul ne sait? Où ont-elles pris ces parties de vertus supérieures? A leurs aïeules surtout. Elles sont les héritières de longues générations de femmes qui avaient une forte conscience religieuse, les fragments reconnaissables du chef-d’œuvre mutilé, de cette merveille qu’était presque partout, le paysan français. Ah! qu’il avait raison, l’ancien qui me disait: «La France vit sur sa graisse.» Oui, elle en vit heureusement, car on la nourrit mal, du dehors, et on lui fait boire de mauvais alcool frelaté.

Les hommes ont moins bien résisté que les femmes à ce régime. Je parle d’un village de la Beauce, et je n’ignore pas que nous sommes ici au-dessous de la moyenne, et qu’il y a des provinces nombreuses où l’on sent moins l’effritement moral. Mais la constatation n’en est que plus intéressante. Elle permet de deviner l’avenir. Eh bien! je les trouve presque tous envieux à un degré nouveau, et lâches pareillement. Il a toujours été difficile de faire dire à un paysan ce qu’il pense de bon, plus difficile encore de lui faire avouer ce qu’il a gagné, ce qu’il a perdu, et même son opinion sur le temps du lendemain. Mais la jalousie, comme elle sort des yeux, des mots, des gestes, des silences, comme je l’entends, derrière moi, qui me suit quand je traverse la place, et comme elle est fugace en même temps, car, si je me retourne, ils me saluent! Ils n’ont point de haine contre moi, ils en ont contre ma richesse, contre mon chapeau, ma voilette, mes bottines, les mots même dont je me sers. Et je suis riche puisque je donne. Et je ne fais que restituer, puisque je suis riche. Quand je leur tends la main, ils s’imaginent que je veux les corrompre. Quand je leur souris, ils cherchent l’intérêt. Si j’étais un homme, ils croiraient que je prépare une candidature. Quelque chose a péri ou va mourir en eux, et c’est ce que j’appelle l’amour, ce que j’ai rencontré si souvent chez mes amis plus pauvres de Paris ou des villes de province, cette faculté d’émotion, cette certitude prompte, qui répond: «L’espace est franchi, je sais que vous m’aimez». C’est de la fraternité qui s’en va, et c’est de la haine qui monte, et, avec elle, de la peur. Ils se redoutent les uns les autres; ils craignent la délation, le journal, le député qu’ils ont nommé, les répartiteurs, le percepteur, le garde champêtre, tout ce qui pourrait les desservir auprès de la puissance monstrueuse et prodigue de promesses, d’où ils attendent, de plus en plus, le pain quotidien, qu’ils demandent encore à la terre mais avec moins de confiance et moins de gratitude. Servage nouveau, bien pire que l’ancien, car c’était jadis une condition des personnes, et je crains bien que ce ne soit devenu un état des esprits.

Les hommes de ce village,--et de combien d’autres?--sont des abandonnés. Ils n’ont eu ni formation suffisante, ni direction. A l’école, des mots, des formules de morale pâles comme des conseils d’hygiène; à la caserne, les mêmes formules délayées en conférences, et puis, en dessous, à la caserne même et dans la ville, des leçons de débauche, de désertion, de mépris des chefs; à présent, toutes les rumeurs mauvaises du vent qui souffle: voilà ce qu’ils ont appris. C’est tout. Personne ne les détrompe, personne ne raffermit leur sens commun ébranlé. Ne sachant que l’alphabet, les quatre règles de l’arithmétique et ce qu’il faut d’histoire calomnieuse pour perdre toute fierté du passé de la France, ils doivent lutter, seuls, contre la plus furieuse invasion de sophismes qui ait menacé la raison des illettrés, et même celle de quelques autres. C’est le plus cruel de la pauvreté, cette faiblesse devant l’erreur. Le curé n’y peut rien. Ils sont prévenus contre lui et l’évitent sans le connaître. L’instituteur, qu’ils connaissent bien, ne serait pas mieux écouté, lors même qu’il voudrait parler. Les paysans ne le considèrent pas comme un ami, ni même, au fond de leur cœur, comme un égal. Il n’est pas du pays; il n’a pas été choisi par les pères et les mères du pays; il ne possède aucune parcelle du sol; il n’a point de mission divine; il n’exerce qu’un métier humain: il passera. Son influence sera tout au plus politique; il n’est point un notable, ou, comme on disait jadis, une autorité. Quelque chose de plus fort que les lois et les règlements s’y oppose. Qui donc aura l’autre influence, la permanente, la moralisatrice, l’apaisante, l’heureuse? Dans des temps abolis, elle fut exercée par sept familles, de bourgeoisie ou de noblesse, qui n’ignoraient pas, la plupart du moins, qu’habiter c’est servir. Aujourd’hui, ma sœur a encore «son principal établissement» ici, à trois kilomètres du village, en haut de la colline d’où je vois, tout le jour, le jeu de la lumière et du vent sur les blés. Elle y passe sept mois de l’année. Pas une seule autre famille lisante et pensante ne demeure sur le territoire de la commune. Car je ne puis qualifier de la sorte les Japermont, les deux fils du grand marchand de bois, dont le château est caché, tout à l’extrémité de notre territoire, dans un pli de la forêt. Ils chassent à courre ou à tir, et ils ne font, dans leur château, que des apparitions. J’ai rencontré le second, hier matin, celui qu’on dit intelligent. Je venais de quitter la mère Bûchette, la ramasseuse et peut-être aussi la faiseuse de bois mort. Elle s’éloignait, son fagot sur le dos, en me disant:

--Au revoir, mademoiselle; je suis contente de vous avoir bonjourée!

Un cavalier sauta de la grande taille de la forêt dans la petite, m’aperçut, galopa vers moi, arrêta son cheval à trois pas, et l’homme et la bête me regardèrent ensemble, du même air jeune et content de vivre.

--Vous suivez la chasse, ma belle voisine?

--A pied, n’est-ce pas?

--Voulez-vous une auto? J’en ai amené deux.

--Merci.

--Alors je vous retiens pour après-demain soir. Vous dînerez. Nous jouons une comédie. Marcelle sera si heureuse!... Vous ne voulez pas? On ne peut jamais vous avoir! Vous n’êtes de rien.

--Je suis de beaucoup de choses, au contraire, mais justement de celles dont vous n’êtes pas.

Il sourit, salua, et se remit au galop.

Un cor de chasse, au loin, sonnait l’hallali courant. Et d’abord je pris plaisir à l’écouter. Mais cela ne dura pas. La seconde fanfare m’irrita, comme si elle n’avait été qu’une succession de notes fausses. J’aurais voulu courir jusqu’au maître d’équipage, et lui dire:

--Plus bas, je vous en prie, plus bas: il y a des malades!

XI

LA QUÉRENTE DE PAIN

Il y avait, dans un des coins de France que j’aime, une veuve qui s’appelait Victorine Loux et qui était réputée, dans tout le pays, à plus de deux lieues sous les ormes et les noyers, pour sa fermeté autant que pour sa charité. Elle avait perdu depuis dix-huit mois son mari, et elle gouvernait seule, sans que ni gens ni bêtes eussent à se plaindre d’elle, sa famille de cinq enfants, ses domestiques hommes et femmes, ses troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons, et ses chevaux, et toute sa volaille qui ne cessait de chanter qu’à la nuit. «Rien ne manque de rien chez la Loux», disaient les voisins, admirateurs ou envieux. Et ils disaient vrai.

Or, voici ce qui lui arriva.

On était à la fin de l’été, à l’époque où il y a encore des bouquets d’herbe drue à la limite des champs moissonnés. L’aire était pleine de paille et de foin; l’odeur du blé mûr sortait par les fenêtres des greniers; les poules couraient dans les chaumes; les valets attendaient, pour commencer les labours, la première pluie de septembre et l’ordre de la maîtresse. Celle-ci, dans la cour que fermaient de trois côtés des bâtiments aux toits longs, voyant rentrer les moutons qui se bousculaient à la porte de la bergerie, appela d’un signe la femme qui les menait. C’était à la nuit tombante. Maîtresse Loux s’était adossée, en face de la bergerie, au mur de l’étable. Elle avait le visage plus grave que de coutume, son mince visage que serrait, du front jusqu’au bas des joues, l’étoffe unie d’une coiffe de lin. Elle était de taille élancée et droite. Elle avait retiré à demi ses pieds de ses sabots, et appuyait ses talons sur le rebord, ce qui la faisait paraître encore plus grande. La femme qui venait à elle, courtaude et marchant pesamment, appartenait à cette catégorie d’êtres à moitié privés de raison, «innocents», dont le roman, presque toujours obscur, fait frémir ceux qui le pénètrent ou qui le devinent. Elle avait les traits ramassés; elle n’était pas belle; elle était jeune encore. En arrivant près de la fermière, elle leva ses yeux, où l’esprit passait irrégulièrement en lueurs fugitives.

--La quérente de pain,--c’était le surnom, et peut-être le seul nom de cette fille de ferme,--je t’ai appelée pour te parler d’une chose qui me coûte bien à dire.

L’autre ne répondit pas. Elle était immobile, le cou tendu, et comme en arrêt devant les mots qui allaient s’envoler.

--Voilà longtemps que je t’ai prise chez nous, ma pauvre fille, continua Victorine Loux...

--Quinze ans, grommela la gardeuse de moutons.

--L’âge de ton premier enfant, oui, tu te souviens bien; il avait à peine un mois quand tu nous l’as apporté. Tu sais que je vous ai bien traités, toi et lui, et l’autre encore, et que je t’ai défendue.

--Oui.

--Si j’étais seule dans ma ferme, je te garderais encore. Mais les enfants de chez moi ont grandi. Mon aîné a un peu moins d’âge que le tien, et le voilà qui s’essaye à tenir la charrue, comme fait aussi ton fils Pierre, et à écouter quand je vends mes bêtes ou mon froment aux marchands qui passent. Ils ont été élevés ensemble, et trop près à près pour que mon gars commande le tien. Ils ne s’entendraient bientôt plus: il faut nous séparer, ma pauvre fille.

La quérente de pain tressauta, et, dans ses yeux toujours fixés sur la fermière, une angoisse, un souvenir, un reproche, une supplication parut et s’évanouit. Les lèvres n’en exprimèrent rien. Elles s’abaissèrent seulement et dirent:

--Vous êtes la maîtresse.

--Je ne t’abandonne point, reprit Victorine Loux; demain, tu mettras ta meilleure robe et tu iras, avec Pierre, chez mon parent de la métairie de Langogne; je lui ai demandé de vous donner du travail. Et il le fera, à cause de moi. Dans quatre jours, vous nous quitterez.

--Vous êtes la maîtresse, répéta, plus bas, la pauvresse.

Et les deux femmes se séparèrent. Et, en ce moment, une troisième femme traversa la cour, et, passant derrière Victorine Loux qui rentrait dans la grande salle de la ferme:

--Ce n’est pas trop tôt que vous chassiez de chez vous cette engeance-là! dit-elle.

Mais la fermière, contrairement à ses habitudes, ne releva pas cette mauvaise parole que disait Rose Goufier, la seconde fille de ferme. Elle avait trop de chagrin.

Pour la quérente de pain, elle s’était dévouée en effet, et elle avait souffert plus d’une contradiction. Quinze ans plus tôt, quand elle avait manifesté sa volonté d’accueillir sous son toit cette coureuse de route dont on ignorait le nom, l’origine, la vie, et qui se présentait, mendiante, avec un enfant sur le bras, les voisins, le mari même, n’avaient pas manqué de s’élever contre une charité si imprudente: «Quel besoin de secourir des gens sans aveu? D’où venait celle-là? Où était le père de son enfant? Ah! elle aurait vite fait de quitter la maison où on la recevait, et on s’apercevrait, un matin, qu’elle avait repris la grand’route, emportant avec elle plus que les gages qu’elle avait gagnés!» Victorine Loux avait tenu bon.

La gardeuse de moutons n’avait ni volé ni cherché à quitter la ferme, mais six ans plus tard, au scandale de tout le pays, elle avait eu un second enfant, et Victorine Loux ne l’avait pas chassée. Plusieurs, parmi les plus considérables de la commune, s’étaient prononcés, à cette occasion, contre une fermière, une honnête femme, une mère, qui tolérait le désordre près d’elle et ne pensait pas à l’exemple. «J’y pense bien, répondait Victorine, mais mon fils aîné est encore tout petit, et, quand il sera grand, il verra moins la faute de cette pauvresse que la charité dont elle aura bénéficié.» Et les années étaient venues, apportant chacune un peu plus d’oubli que la précédente. Les enfants de la quérente de pain, Pierre et André, Pierre, hardi, batailleur et brun de cheveux, André, tout rose et blond, et timide comme une fille, avaient été élevés avec les enfants de la ferme; ils avaient mangé le même pain, bu le même lait et le même air, reçu les mêmes caresses, entendu les mêmes voix, suivi la même école et vu les mêmes mottes de terre d’où germe pour les hommes, en même temps que les moissons, une si puissante fraternité. Victorine Loux ne faisait presque point de différence entre ceux qui étaient à elle et ceux qui étaient à l’autre. Il avait fallu que le sang, peu à peu, parlât au cœur des fils légitimes, des héritiers du sol et des troupeaux, et y mît l’obscur besoin de commander. Alors les premières querelles sérieuses s’étaient élevées entre les aînés des deux races inégales. Et la fermière avait compris que ce qu’elle avait fait, ses enfants allaient le défaire.

Personne ne souffrait autant qu’elle de la décision qu’elle avait prise: ni la vraie mère, assurément, ni les enfants qui n’avaient pleuré qu’une heure, en apprenant que deux d’entre eux vivraient au loin désormais, et qui, maintenant, formaient des projets et combinaient des revoirs; ni les domestiques de la ferme, qui dédaignaient la quérente de pain ou la jalousaient.

La nuit acheva de tomber; le souper fut moins gai que de coutume, parce que les sept enfants observaient les deux mères qui se taisaient; puis, ce fut le sommeil; puis, le jour reparut. Dans le petit matin, levée avant toute sa maison, Victorine Loux, par la fenêtre de la boulangerie, vit la quérente de pain et Pierre qui descendaient le chemin bordé de noyers jeunes, et qui gagnaient ainsi, à cent pas de la ferme, la grand’route cachée par les haies.

Toute la journée, elle fut si triste, que les enfants ne reconnaissaient plus la maison, où manquait l’humeur vaillante de la mère, et elle parcourut ses greniers, et ouvrit ses armoires et les coffres où elle serrait ses provisions. Les voyageurs revinrent tard. Ils étaient las. Quand ils furent entrés dans la salle, où toute la famille et les serviteurs de la Loux étaient réunis et causaient un moment avant d’aller dormir, Pierre, qui seul pouvait s’expliquer clairement, raconta que le métayer de Langogne l’avait bien reçu, et que, dès le lendemain, et sans attendre la fin de la semaine, il faudrait partir.

Alors, du coin de la cheminée où la fermière s’était assise,--car il commençait à faire bon se tenir près du chaudron,--regardant tout ce monde groupé autour de l’âtre et qu’une seule flamme dansante éclairait:

--Quand ils partiront demain, dit-elle, je veux, mes fils, qu’ils emportent avec eux la petite charrette qui vous sert, au temps des châtaignes, à courir les châtaigneraies. Vous y mettrez un sac de froment et un sac d’oignons, et dix mètres de toile, et plusieurs choses encore que j’ai préparées, car je ne veux pas qu’ils arrivent chez les autres comme la mère est arrivée chez moi, voilà quinze ans. Je veux qu’on ne méprise point nos amis.

--Vous vous moquez, maîtresse Loux, dit une voix, car celle-ci est la pire ennemie que vous ayez eue!

C’était Rose qui montrait du doigt la quérente de pain. Tous les gens de la ferme s’étaient levés. Les enfants criaient. Un homme retenait Pierre, qui voulait se jeter sur la servante et qui la menaçait du poing.

--Toi, Rose, dit maîtresse Loux, je ne te garderai pas à mon service. Tu as trop mauvais cœur. Car c’est la deuxième fois que tu accuses la quérente, avec qui j’ai vécu quinze ans, et qui s’en va demain.

Le lendemain, dans la clarté chaude du milieu du jour, la petite charrette où l’on transportait les châtaignes ayant été tirée hors du hangar, et remplie de tant de hardes et de provisions qu’elle n’en pouvait porter plus, l’ancienne gardeuse de moutons se plaça entre les brancards et se mit à descendre vers la grand’route. Les enfants l’entouraient, les uns attelés à des ficelles qu’ils avaient attachées à la voiture, d’autres poussant aux roues. Seuls, Pierre et André étaient restés en arrière.

Ils disaient adieu aux bêtes et aux choses; ils couraient de l’étable où étaient «leurs bœufs» à la grange où ils avaient tant joué. On entendait le bruit de leurs souliers ferrés sur les barreaux des échelles et sur le carreau des greniers. Enfin, ayant tout revu et tout remercié, à la manière des enfants, d’un sourire bref et d’un serrement de cœur, ils se jetèrent au cou de Victorine Loux, qui était debout, dans son vêtement de deuil des dimanches, sur le seuil de la grande salle.

--Adieu, maman Victorine! On reviendra! On ne vous oubliera pas!

--Adieu, mon grand! Adieu, mon petit!

Elle les pressait tour à tour contre sa poitrine, et laissait aller Pierre pour reprendre André, et André pour reprendre Pierre.

Les domestiques étaient aux champs ou dans la maison. Le cortège de la quérente de pain s’éloignait. La fermière embrassa une dernière fois les enfants.

--Je ne sais pas lequel j’aime le mieux! disait-elle. Partez, mes petits, l’heure est venue!

Ce fut l’aîné qui partit le premier. Il courait vite. En un moment, il fut à la moitié du chemin qui descendait. Le plus jeune trottinait et se retournait. Et l’on voyait ses cheveux blonds frisés et ses yeux brillants de larmes.

Alors, un rire aigu partit du toit de l’étable. La fille de ferme, passant la tête par la lucarne du grenier, cria:

--Vous avez raison de le chérir, maîtresse Loux: c’est le fils de votre mari!

Le petit s’en allait à reculons. La veuve, debout dans l’embrasure de la porte, était devenue toute pâle. Vrais ou faux, les mots l’avaient atteinte, et pour toujours peut-être. Elle n’y répondit pas; mais, levant ses deux bras:

--André! cria-t-elle.

Le petit s’arrêta.

--André, c’est toi que j’aimais le mieux!

L’enfant agita sa casquette, et continua sa route.

Victorine Loux, qui avait épuisé tout son courage, et même un peu plus, se détourna vivement, et rentra dans la maison.

XII

LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE

C’était un peu après la récolte, quand les tourterelles s’en vont. La plupart des fermiers attendent, pour commencer le labour, que les premières pluies aient amolli la terre, mais les trois fils blonds de la Haussière, Julien, Antoine et Toussaint, n’avaient point coutume d’attendre ainsi, et, à peine le froment coupé, mettaient le soc dans les chaumes. Une si belle ferme, de si beaux gars et de si beaux bœufs: on pouvait bien n’en faire qu’à sa tête. Un après-midi du mois d’août, les deux fils aînés qui venaient de tenir la charrue chacun pendant une heure, le troisième qui venait de herser, se reposaient sous un vieux châtaignier, qui avait déjà les feuilles jaunes et toutes ses bogues de châtaignes vertes. Ils s’étaient étendus sur l’herbe de la chintre, et près d’eux, rangées le long du talus, les bêtes soufflaient, lasses comme leurs maîtres.

Julien, qui avait quarante ans passé, cuirassier de l’armée territoriale, calme de visage et lent de parole, dit:

--Ça n’est pourtant pas si difficile de faire comme nous: suffit d’être trois frères qui s’entendent!

Et, sous ses moustaches, comme il riait, on vit le clair de ses dents.

--Ce n’est pas tout de s’entendre, dit Antoine, le plus grand des trois frères et le plus blond: il faut les champs de la Haussière!

Les laboureurs, le herseur et même les bœufs enjugués, regardèrent en ce moment la poussière qui s’élevait des chaumes défoncés, la longue pente nue au soleil et, tout au bout, le toit de tuiles, que coiffait un vieux poirier tordu.

Toussaint, qui était plus brun et plus nerveux que ses frères, s’absorba plus longtemps qu’eux, dans cette songerie qui lui venait toujours quand il voyait la maison, et il dit à son tour:

--Vous ferez ce que vous voudrez, toi Julien, toi Antoine, et le père qui est à la maison, et Mariette qui se mariera probablement avant nous autres: moi, je ne quitterai jamais la métairie!

Personne ne s’étonna, car le serment n’était pas nouveau. Une des juments ayant rué, à cause des mouches, les trois frères se levèrent et se remirent au travail.

Ils vivaient à la Haussière, l’aîné depuis quarante ans, le second depuis trente-cinq, le plus jeune depuis trente-deux ans. Le même cas de force majeure, le service militaire, les en avait éloignés, l’un après l’autre, dans des temps déjà lointains. Ç’avait été la seule absence. Ils n’étaient pas les maîtres, puisque la ferme appartenait au père, mais ils pouvaient dire «chez nous», car ils hériteraient du sol, et ils le cultivaient, et ils l’aimaient passionnément. Ce goût de la terre, le travail qui les réunissait souvent et ne les séparait jamais beaucoup, le même sang, les mêmes espoirs parfois déçus, parfois comblés, et l’amitié qui en naissait, la paix aussi d’âmes religieuses et même pieuses, que l’envie n’entamait pas, formaient, pour chacun des trois frères, un bonheur qui paraissait suffire à Julien, à Antoine, à Toussaint. Les filles de ce coin de bocage vendéen, plusieurs du moins, avaient songé à ces beaux jeunes hommes. Mais tous, ils les regardaient toutes du même air, répondant avec le même sourire gauche aux bonjours qu’elles leur disaient, le dimanche, sur la place de l’Église, quand on se demande, les uns aux autres, des nouvelles des fermes, comme font les marins des îles, quand ils se rencontrent au large. Ils passaient indifférents, les trois fils de la Haussière, et le père qui les suivait, plus lent à cause de l’âge, s’arrêtait plus volontiers qu’eux, et se montrait moins sauvage. A peine s’ils entraient au cabaret. Un verre, deux verres, puis ils partaient. Mais quand personne ne les voyait plus, et qu’ils voyaient leurs champs, c’est alors qu’ils se mettaient à parler, c’est alors qu’ils avaient des regards de contentement et presque d’amoureux, pour l’avoine qui levait, pour le vesceau en fleurs, pour les javelles de blé, ou, dans la saison noire, pour les planches de choux qui s’égouttaient au vent comme des forêts mouillées. Leur sœur Marie accourait à leur rencontre: «Salut, les frères, j’ai du tourteau pour vous!» Et le père survenait, et disait, moitié sérieux et moitié triste: «Mes gars, vous êtes trop heureux chez moi; je mourrai sans vous voir établis.»

Un soir d’hiver, avant le souper, à l’heure où les mottes paraissent toutes molles et grises comme du ciel tombé, une femme entra dans la salle de la Haussière, où le métayer songeait, seul sur un banc, et écoutait le bruit de ses étables. Elle était jeune encore et un peu forte; elle était vêtue de noir.

Le métayer lui fit signe qu’il la reconnaissait, malgré l’ombre, et elle resta debout, émue et baissant les yeux, comme si elle était devant le tribunal.

--Mon oncle, dit-elle, vous savez que je suis veuve, et que j’ai deux enfants de mon défunt, et que nous n’étions pas riches, en nous mariant.

--C’est vrai, ma fille.

--Depuis huit mois, j’ai essayé de conduire toute seule la métairie, et je ne peux pas dire que je n’ai pas réussi. Mais je me fais trop de tourment pour la plus petite chose; les valets m’obéissent mal; je n’ai pas la parole assez rude, et je sens bien que je ne peux pas gouverner.

Le vieux hocha la tête, considéra avec attention cette femme qui venait assurément demander quelque chose, et répondit:

--Tant de gens et tant de bêtes à mener, c’est trop pour les trois quarts des femmes, et pour la moitié de l’autre quart. Que veux-tu de moi?

--Que vous m’aidiez. Vous êtes mon parent le plus proche, et vous avez trois gars.

Le métayer de la Haussière eut un saisissement qui l’empêcha de répondre tout de suite.

Quand il eut rassemblé ses idées, et son courage pour les dire:

--Tu as raison, fit-il. Je dois t’aider.

La femme s’en alla.

Une heure plus tard, après le souper, quand les valets de ferme eurent quitté la salle, et que Mariette se fut mise à laver la vaisselle dans la décharge voisine, Julien, Antoine et Toussaint, accoudés sur le haut bout de la table, éclairés de près par la chandelle qui faisait flamber leurs yeux verts, commencèrent à causer des choses de la ferme, selon leur coutume. Mais le père, qui s’était approché du feu, et qui était revenu s’asseoir à côté de l’aîné, leur fit signe à tous de se taire. Il raconta la visite qu’il avait reçue, et comment il avait promis son aide à la veuve de la Faguinière. Il ajouta:

--Quel est celui de vous, mes gars, qui tiendra ma promesse? Je n’ai point de préférence pour quitter l’un ou l’autre. Celui qui dira oui, je le laisserai aller.

Il regarda Julien, puis Antoine, puis Toussaint. Mais ils avaient tous les trois tourné la tête, comme ceux qui ne veulent pas être obligés de parler. Dans la salle, contre l’habitude, il y eut un tel silence qu’on entendit longuement la plainte du volet que le vent tourmentait.

Le vieux, qui avait le visage long et tout rasé, laissa paraître, au coin de ses lèvres, comme une petite joie du silence de ses fils. Mais la voix ne mollit point, et elle s’enhardit plutôt, quand il reprit:

--Puisque pas un de vous ne veut s’en aller, c’est donc à moi de commander.

Il les regarda encore une fois tous les trois, et il conclut:

--Toi, mon cadet Antoine, tu iras demain à la Faguinière, et tu y resteras autant de temps que ma nièce aura besoin de toi.

Ni celui qui était désigné, ni les deux autres ne répondirent; mais ils se levèrent tous, et sortirent dans la nuit qui était froide.

Le lendemain, un peu avant midi, Antoine ayant fait ses adieux à chacun de ceux qui vivaient sur la métairie, prit ses hardes sous son bras gauche, son aiguillon dans la main droite, et chercha le père, qui rôdait dans les granges et dans les étables, et qui se cachait pour pleurer. Il le rejoignit près du pressoir à cidre. Le vieux se détourna. Le fils salua et dit:

--Mon père, je ne peux pourtant pas être seul, à la Faguinière.

--Je ne peux pas non plus, mon pauvre gars, me priver d’un autre fils.

--Non, laissez-moi emmener deux des bœufs noirs de chez nous: ça me tiendra compagnie. Je les achète pour la métairie de là-bas.

Et ils partirent trois de la Haussière, les deux bœufs, et le grand gars roux qui les menait.

Dix-huit mois passèrent. Antoine n’avait pas reparu une seule fois à la Haussière. «Je sens que c’est plus fort que moi, disait-il; si j’y revenais, j’y resterais.» Il voyait son père ou ses frères, de temps en temps, sur la place du bourg, au cabaret, sur les chemins quand on va livrer le grain au même meunier, et il recevait aussi leur visite, rarement, à la Faguinière. Il habitait une ferme à mi-coteau, dont les champs et les prés coulaient vers le levant. Il avait tout remis en ordre. Il s’était montré bon laboureur, bon faucheur, bon économe, bon chef, un peu rude comme le père, mais point emporté dans le fond, et raisonnable dans sa sévérité. Les voisins disaient: «C’est un homme qui a de l’entendement; mais il ne parle pas assez.» Il parlait peu, n’ayant guère dans l’esprit qu’une pensée qui n’était point heureuse: le regret de sa Haussière. Ni l’hiver, ni l’été, ni la beauté des récoltes, ni l’estime qui grandissait autour de lui, ne diminuaient sa peine. Presque tous les soirs, quand il avait donné l’ordre de quitter le travail, il laissait partir le harnais, avec les bouviers, les journaliers, les deux enfants qui commençaient déjà à piéter dans les mottes, et il restait seul, en haut des champs. Alors il regardait, du côté du couchant, des terres plates, qu’on devinait plutôt qu’on ne les voyait, et un toit qui n’était pas plus gros qu’un pois, et au dessus les nuages qui étaient toujours rouges, comme le sang d’un cœur jeune.

A la fin du deuxième été, le vieux maître de la Haussière, un après-midi qu’il faisait chaud, buvait un coup de cidre dans la salle de sa métairie. Il venait de dormir dans le foin, et il avait encore des brins d’herbe au col de sa chemise. La porte de la pièce s’emplit d’ombre tout à coup. Il se détourna:

--Bon sang de la vie, dit-il, c’est Antoine! Mariette, apporte un autre verre! Qu’est-ce qu’il y a, mon gars, puisque tu reviens?

Quand le jeune homme se fut assis, il répondit:

--Il y a que je ne peux plus rester.

--Ma nièce t’a renvoyé?

--Non.

--Tu manques de courage, alors? J’aurais pas cru ça d’un de mes gars.

L’autre ne répondit pas tout de suite. Il fallut bien un quart d’heure pour qu’il se décidât à dire:

--C’est pas le courage qui me manque; c’est votre nièce qui est toujours après moi pour qu’on se marie tous deux.

--Est-ce qu’elle te déplaît?

--Pas plus qu’une autre.

--Eh bien! mon gars, faut te marier: la ferme est bonne, la femme aussi.

Dix minutes plus tard, les deux frères, Julien et Toussaint, appelés par le père, entraient dans la grande salle. Quand ils surent l’événement, ils se mirent à rire silencieusement, chacun de son côté.

--Qu’as-tu à rire, toi, l’aîné? demanda le vieux.

Julien se fit prier, puis il avoua, ne riant plus qu’à moitié:

--Notre père, je ne l’aurais pas fait, bien sûr, tant qu’on avait des chances de se retrouver tous trois à la Haussière; mais, à présent qu’Antoine nous quitte pour ne pas revenir, moi aussi, je vais vous quitter: je veux me marier avec la fille de la métairie du Sableau.

--C’est une jolie ferme aussi, répondit le bonhomme; mais, dis-moi, Julien, est-ce que ça t’est venu, comme ça, en entrant dans la salle?

--Oh! non, notre père, il y a six ans que je lui «cause». Mais, sans Antoine, il n’y avait rien de fait.

--Et toi, Toussaint, qu’est-ce que tu penses?

Le plus jeune était le plus vif. Il répliqua, sans hésiter:

--Moi, notre père, je redis ce que j’ai toujours dit: qu’après vous c’est moi qui gouvernerai la Haussière.

XIII

LA PERLE

Il pleuvait interminablement, depuis le matin, depuis le commencement de la dernière nuit peut-être, et les rues de Paris avaient leur glacis de boue couleur de café au lait. J’avais trotté, comme un fiacre, à travers deux ou trois quartiers de la rive gauche, allant d’un dispensaire à une crèche, visitant des amies riches que j’intéresse à mes amies pauvres, lorsque, vers la fin de l’après-midi, je me décidai à rentrer chez moi. J’étais lasse. Chez moi, c’est quelque part au delà de l’Élysée. Je sentais le poids de ma jupe, de l’air saturé d’eau et de fumée, le poids aussi des misères vues et entendues. Les médecins, les chasseurs, les soldats connaissent la songerie stérile de ces retraites sous la pluie. En passant devant le magasin de l’orfèvre Miège, l’idée me vint, subite et qui m’épanouit: «Si j’achetais le bijou?»

Le projet était déjà vieux de quelques mois, mais j’avais toujours manqué du temps ou de l’humeur qu’il fallait pour le réaliser. Mes amies me répétaient: «Vous n’êtes pas une religieuse. Vous êtes une vieille fille vivant dans le monde, ayant besoin du monde, et transmettant son aumône aux pauvres qu’il aime par procuration. Passe encore de ne porter que des robes sombres, de paraître en corsage montant dans les dîners et les soirées où nous venons décolletées: tout au moins, ma chère, ayez un bracelet, un collier, un médaillon au bout d’un fil, une broche même, oui, une broche d’aïeule, si vous voulez, et qu’on puisse voir, quand vous entrez, que deux minutes avant de quitter votre appartement vous avez pensé à nous!» La plainte était raisonnable, ou m’a semblé l’être. J’étais décidée depuis longtemps. J’ai donc ouvert la porte de Miège, et fait sonner le timbre.

--Je désirerais voir des colliers, or ciselé seulement.

--Très bien, madame.

Deux jeunes femmes se sont levées. Elles étaient assises derrière le comptoir de droite, et, à la façon dont leurs yeux descendirent entre les paupières, examinant mon chapeau, ma robe et mes bottines boueuses, au petit sourire, identique chez elles deux et finissime, qui suivit l’inspection, je compris que j’étais classée dans la catégorie des petites clientes négligeables. Elles se baissèrent, avec un air de nonchalance affecté, et me présentèrent, sérieusement alors et froidement, comme si le devoir officiel commençait à cet instant précis, deux bijoux qui me firent l’impression, l’un de s’appeler Durand, l’autre de s’appeler Martin: je les avais rencontrés cent fois.

--Cela se porte beaucoup, dit l’une des vendeuses.

L’autre risqua une variante. Je dis nettement:

--C’est quelconque. Je venais ici pour trouver mieux.

Le sourire finissime reparut, mais il ne s’adressait plus à moi. Je tournai un peu la tête, et j’aperçus, au fond du magasin, dans l’ombre, un gros visage rasé, qui exprimait le plus parfait scepticisme et quelque chose de plus. Ces yeux vifs et mordants, ces lèvres fortes que l’habitude de l’ironie avait abaissées aux angles, et fixées dans un rictus amer, disaient, à n’en pas douter: «Vous vous imaginez que cette cliente a du goût! Vous me demandez de quitter le tabouret où je médite un dessin nouveau? Allons donc! Une poseuse comme d’autres! Elle veut faire la difficile, et tout à l’heure, elle choisira non pas un collier, mais une chaîne de montre, mesdemoiselles, une gourmette avec un cadenas fabriqué à la douzaine, comme pendentif! Vous ne connaissez pas le goût de la clientèle moyenne. C’est à faire pleurer. Laissez-moi donc!» De leur côté, les vendeuses insistaient. Leur regard disait, non moins clairement: «Monsieur Miège, vous ferez bien de venir?»

Elles eurent gain de cause. Discrètement, légèrement, avec un aplomb qui dénotait aussi de l’habitude, elles s’évadèrent, à droite, à gauche, disant: «Nous allons chercher autre chose.» Et ce fut M. Miège, en personne, qui vint derrière le comptoir.

Il était juste aussi grand que moi. Et je vis, de tout près, l’insondable scepticisme de l’artiste. La voix ne corrigeait en rien l’impertinence de la physionomie.

--C’est un cadeau, bon marché, que vous voulez faire? Une fête? Un anniversaire?

--Non, monsieur, j’achète pour moi.

--Alors, c’est un bijou de prix?

--Pas nécessairement: de style, cela suffit.

M. Miège perdit un peu de son mépris.

--Cette petite chaîne plate, fit-il, un chemin d’or avec ronds points d’améthyste, modèle italien, qu’en pensez-vous, madame?

--Jolie. Trop jeune pour moi. Je vous demande du classique, monsieur Miège, un bijou qui ne crie pas, surtout qui n’ait pas l’air de concourir avec les autres, et qu’on aimerait même au cou d’une voisine.

Brusquement, il ouvrit une armoire, une seconde, une troisième, puis, avec une tendresse de geste et une habileté de créateur montrant son œuvre, il me présenta vingt colliers merveilleux, dont il expliquait, d’un mot exact, le dessin, l’esprit, les parentés d’art, les harmonies savantes. Il parlait de ses ouvriers ciseleurs, du temps qu’il avait fallu pour exécuter les pièces, des offres qu’il avait refusées, et il répétait, comme un refrain: «Puisque vous aimez le beau travail, regardez-moi le mouvement de cette feuille de lierre, et ces deux enfants qui tiennent le médaillon, et ces émaux où le rouge et le vert sont comme des gouffres, on y peut plonger...»

Le coin de la salle était réjoui par la lumière de nos doigts maniant les bijoux. J’avais oublié la pluie et la fatigue. L’orfèvre avait l’air d’oublier que j’étais une acheteuse, et je me demande encore si, en effet, il ne l’oubliait pas. Je choisis une chaîne assez courte, d’un dessin large, qui retenait un médaillon Renaissance. Au bas du médaillon pendait une perle longue. L’orfèvre ayant énoncé un prix qui dépassait notablement mes prévisions:

--C’est grand dommage, lui dis-je, c’est deux loyers de pauvres de plus que je ne veux dépenser. Je vous laisse donc le collier... à moins que vous n’enleviez la perle...

--Enlever la perle! interrompit M. Miège, qui reprit le ton du début, vous voulez me faire mutiler une de mes œuvres! Mais vous n’y pensez pas, madame!

--Je n’y pense plus... Au revoir, monsieur.

Je me détournai, après avoir souri, involontairement, à quelques-unes de ces merveilles que j’allais quitter. Je dis souvent adieu aux choses. Le remarqua-t-il? M. Miège me rappela:

--Prenez le bijou, dit-il, prenez-le avec la perle, que vous ne payerez pas. Vous le porterez dans les salons de Paris; il fera, tel que je l’ai rêvé, son entrée dans le monde, avec son air de page et sa plume blanche; on devinera qui l’a bâti et habillé, on vous dira: «C’est du père Miège», et vous direz oui; nous n’y perdrons ni l’un ni l’autre...

--Moi surtout. Mais je quitte Paris en avril.

--Eh bien! vous reviendrez en avril, et ce que je ne pourrais pas me décider à faire aujourd’hui, je le ferai: il aura vécu cinq beaux mois.

J’emportai le bijou, et la convention fut exactement observée. Plusieurs reconnurent, à la correction du style, à la patine de l’or, au moelleux de toutes les courbes, un bijou de chez Miège. Je leur racontai l’histoire. «Il faudra voir, dirent-elles, comment elle finira.»

Voici comment elle a fini.

A la fin de l’hiver, je suis retournée chez l’orfèvre. En m’apercevant, il eut un petit haussement d’épaules, et dit:

--J’aurais presque autant aimé que vous ne fussiez pas revenue... Une perle... j’ai des clientes qui l’auraient oubliée...

Quand il tint, dans sa forte main gauche, le collier dont la beauté était plus grande à cause de la jeune lumière, il le caressa un moment, s’amusant de l’éclat furtif et du grillotis des maillons qui coulaient. Une nuance d’émotion, très discrète, atténua l’expression d’ironie que le vieil orfèvre ne devait pas perdre souvent. Il prit une pince, et, serrant légèrement l’anneau qui attachait la perle longue au médaillon:

--Quel crime vous me faites commettre! dit-il. Mais je sais maintenant qui vous êtes, j’ai pris mes renseignements, mademoiselle; vous êtes une artiste dans votre genre, une philanthrope... quelqu’un qui n’est jamais content de sa journée, parce qu’il reste trop à faire...

Il soupira, pressa nerveusement sur les deux leviers de la pince, et l’anneau se rompit, délivrant la perle. M. Miège saisit celle-ci, et, me la remettant:

--Je ne reprends jamais ce qui est sorti de chez moi, dit-il d’un ton bourru, faites-en ce que vous voudrez; vous en aurez le placement, dans vos œuvres.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’avais le «placement», en effet. J’ai vendu la perle pour sept cent trente francs: le prix de deux loyers de pauvres, comme je l’avais dit à M. Miège.

XIV

L’ALLIANCE

Elles s’étaient promis de vivre toujours ainsi, chacune à son étage, dans la même maison. Elles étaient alliées, tante et nièce, l’une vieille fille, l’autre nouvellement veuve. La première avait l’âge où l’on pense surtout aux autres, quand on a le don et qu’on l’a cultivé; la seconde quittait à peine la période de jeunesse, d’illusion, de tendresse et de succès où l’on pense surtout à soi. Elles s’aimaient donc, c’est-à-dire que la plus âgée aimait la plus jeune, et que celle-ci était contente d’être aimée. Contente, mais non point heureuse: elle pensait, avec tant de gens qui considèrent la vie comme un gâteau, qu’elle n’avait pas eu toute sa part de bonheur. Elle en redemandait, sans le dire tout haut, sans même qu’il y parût dans le regard de ses yeux bruns, ou dans le pli de ses lèvres qui, depuis dix-huit mois, avaient perdu leur long sourire, et s’arrêtaient toujours à moitié course, au cran de sûreté.

Mademoiselle Valentine Dourd venait de dîner avec madame Ledoël. Elles avaient passé de la salle à manger dans le petit salon, qui ouvrait sur des jardins. Elles habitaient une maison neuve de la rive gauche, près de l’Abbaye-aux-Bois, l’une au second étage, l’autre au quatrième. Elles dînaient presque chaque soir ensemble, travaillaient à quelque ouvrage de couture ou de crochet, causant ou se taisant, également sûres, dans la causerie ou dans le silence, de s’entendre et de s’aider l’une l’autre. A neuf heures et demie elles prenaient, madame Ledoël une tasse de thé, mademoiselle Dourd une tasse de tilleul. A dix heures, elles se séparaient.

--Tu restes debout? demanda mademoiselle Valentine.

La jeune femme répondit affirmativement, d’un mouvement de tête lent et léger, qui fit courir un peu d’or sur ses bandeaux châtains. Appuyée contre le rideau, tout entière encadrée dans cette ombre étroite et haute, sur laquelle s’enlevaient son front, son nez busqué, ses lèvres et ses joues pâles, et la pâle ligne de son cou tendu en avant, madame Ledoël, mince et fine, vêtue de noir, regardait à travers les vitres la dernière lueur du jour qui mourait entre des cheminées et des cimes d’arbres. Ses paupières, comme de coutume, battaient vite sur ses yeux calmes.

Sa tante, presque au fond du salon, s’était assise, et commençait à tricoter un châle, tandis que le gros peloton de laine, jeté près d’elle sur le tapis, tressautait et roulait à chaque mouvement du crochet de bois. Mademoiselle Dourd, plus grande que sa nièce, très maigre, avait d’admirables cheveux gris, un visage couperosé et des yeux clairs, d’une gaieté hardie comme ceux des enfants, des yeux vivants, vibrants, guetteurs, qui ne rêvaient jamais et se mouillaient aisément. Elle attendit, respectant la pensée qu’elle croyait deviner, puis, ayant vu que la main nerveuse et fine, là-bas, cessait de tourmenter l’étoffe du rideau et retombait dans l’ombre:

--Gabrielle, dit-elle, il est temps d’allumer la lampe.

La jeune femme traversa le salon, prit une lampe, l’alluma, et, la posant sur un guéridon, près de sa tante, dit, à demi détournée comme si la lumière l’aveuglait:

--Excusez-moi: je vais remonter.

--Souffrante?

--Non.

--Pas triste, j’espère? Pas les anciennes idées noires?

--Pas davantage.

--Regarde-moi!

Madame Ledoël se pencha, son visage frôlant l’abat-jour, regarda un instant mademoiselle Valentine, l’embrassa à deux reprises, plus affectueusement que d’ordinaire, et sortit.

«Elle n’est peut-être pas triste, mais elle a quelque chose, songea la vieille fille. Elle me le dira quand elle le voudra. Je ne l’interrogerai pas. Pauvre petite! Elle aurait voulu sourire; elle n’a pas pu. Je devine qu’elle entre dans cette période du chagrin, la plus longue, où l’on n’ose plus avouer qu’on souffre autant qu’au premier jour...»

Mademoiselle Dourd revit en imagination, pour la millième fois, son neveu, officier de spahis, efflanqué, agile, ardent, la barbe rousse comme un jeune loup; elle revit la scène des adieux, à Marseille, quand, après deux ans de mariage, le capitaine Ledoël, surpris lui-même d’une nomination qu’il avait souhaitée autrefois mais qu’il n’attendait plus, s’était embarqué, un matin de janvier, pour le Soudan d’où il ne devait pas revenir... Quelle mort tragique! Quelques mois plus tard, un mot, dans les journaux, avait appris à des milliers d’indifférents et à une jeune femme qui s’était évanouie en lisant la nouvelle, que le capitaine Ledoël, au cours d’une tournée d’inspection, avait été attaqué par les noirs, dans la brousse, et assassiné. Depuis lors, on avait su très peu de chose: un nom de tribu, un nom de village non inscrit sur les cartes. C’était tout.

La femme de chambre ouvrit la porte du salon, et annonça que quelqu’un demandait à parler à mademoiselle.

--A cette heure-ci!

La domestique tendit une carte, sur laquelle étaient écrites quelques lignes d’excuse et d’explication.

--Faites entrer.

Le châle tomba à terre. Mademoiselle Dourd se souleva un peu, très pâle, les mains appuyées aux deux bras du fauteuil. Un homme entra, un officier en civil, correct, petit, très brun, large d’épaules, la figure ramassée et énergique.

--Mademoiselle, dit-il, vous savez déjà mon excuse. Je ne fais que traverser Paris. Je n’ai pas osé me présenter devant madame Ledoël; j’ai pensé qu’une femme, une parente comme vous, saurait mieux dire les choses, mieux préparer... Voici... Nous autres, quand nous sommes victimes d’un guet-apens, en Afrique, nous ne sommes pas vengés. On fait une enquête. J’ai fait l’enquête sur la mort de Ledoël. J’ai pu recueillir quelques témoignages; je les ai consignés, tant bien que mal, dans un rapport que je vous prie de lire, et de remettre, si vous le jugez possible, à cette jeune femme, qui saura par là, du moins, comme il a été brave, lui, mon camarade Ledoël, au dernier moment, héroïque même...

En parlant, il posait sur le guéridon une enveloppe scellée. Puis, tenant entre ses doigts une petite boîte enveloppée de papier noir, qu’il avait prise dans sa poche, en même temps que la lettre:

--J’apporte un autre souvenir précieux, continua-t-il. C’est l’alliance de Ledoël. J’ai pu l’acheter à un des noirs, dont c’était sans doute la part de butin. Vous la trouverez là. Elle est encore tachée de sang.

--Ah! monsieur, que vous avez bien fait de venir chez moi d’abord!... Si cette pauvre enfant, sans avoir été prévenue... Elle est toujours si malheureuse!... Elle vient de me quitter.

L’officier éprouvait un allègement manifeste. Sa courte figure s’allongeait et se détendait. Sa jeunesse avait hâte de s’écarter plus encore de cet objet funèbre, qui reposait maintenant à côté de la lettre. Il ajouta quelques mots, qui devaient être transmis à madame Ledoël, de la