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partie l

’inutilité de sa vie par la facilité de son humeur. Les paysans l’abordaient volontiers, le chargeaient de leurs commissions pour Paris, comme s’il avait été leur député, et souvent même, croyant à la licence en droit, que le châtelain avait conquise pacifiquement, lui demandaient conseil. Il donnait le conseil avec aplomb et l’aumône avec modestie. Ce fut la période triomphante. Toutes les marieuses l’inscrivaient sur leurs listes. «Ah! j’en ai eu des entrevues, me disait-il, de toutes les sortes, des préparées, des improvisées, des embarrassées, des allègres, des impétueuses. J’ai assisté à un défilé de jeunes beautés et de jeunes dots, si long et si varié, que seul le palmier majeur des messes de mariage peut se vanter d’en avoir vu autant. Mais il entend des oui, le palmier et, pour moi, tout finissait par non.» M. Lionel reprenait avec fatuité: «Le non que j’étais seul à dire.» Il ne se vantait pas, et je crois qu’à cette époque, entre la vingt-cinquième et la quarantième année, s’il ne fit pas ce qu’on appelle un grand mariage, c’est qu’une parfaite légèreté d’esprit l’en sauva.

L’âge est venu, comme il vient toujours, sournoisement, vieux maître de jiu-jitsu, frappant à la tempe qui blanchit, à la poitrine qui souffle, à l’orteil qui enfle. Le beau Lionel a senti qu’il était mûr, et, en même temps, l’invincible timidité l’a saisi. Lui, qui sautait, à la chasse, tous les obstacles, il a commencé, quand on ne le voyait pas, à tourner les barrières et à grimper les talus. Lui qui avait refusé tant de fois «d’étudier», comme on le lui demandait, un projet de mariage, il accueillait, «en principe», les propositions, de plus en plus rares, qui lui étaient faites, et se perdait si bien, au milieu des objections, des suppléments d’enquêtes et des atermoiements, qu’on finissait par lui dire non, avant qu’il eût répondu oui. Il avait peur. On racontait, à son sujet, des histoires sentimentales, absolument fausses, et qu’il laissait courir, comme une explication flatteuse de ses hésitations. J’entends encore le dialogue de ces deux jeunes femmes, dans un salon de la rue de Monceau. M. Lionel venait de chanter, de sa profonde voix, des mélodies hongroises dont il conserve, avec un soin jaloux, le monopole.

--Délicieux! Il a dû inspirer de grandes passions?

--Oui, et il ne s’est pas marié.

--Un chagrin?

--Oui.

--Une femme du monde, j’en suis sûre?

--Oui.

--Il est riche?

--Très.

A ce moment M. Lionel, très applaudi, se leva et dit négligemment: «Nous les accompagnons quelquefois à deux pianos, alors c’est une merveille.» L’une des dames--je le vis au mouvement de ses lèvres--fut sur le point de demander: «Qui est ce second piano?» Elle se contenta de murmurer, assez haut pour être entendue, assez bas pour avoir l’air de faire une confidence:

--Que c’est beau de se sacrifier ainsi à une passion malheureuse!

Or, je le connaissais bien, le second piano, c’était moi! Nous avions essayé, un mois plus tôt, de jouer l’accompagnement, lui sur une épinette et moi sur un piano, qu’abrite, à la campagne, le grand salon de ma sœur.

La seconde période est close depuis quelques années. Il est infiniment probable, désormais, que mon voisin mourra, comme moi, célibataire. Mais pourquoi dit-il tant de mal du mariage, n’en ayant pas souffert? Il chasse moins; il habite plus longtemps Paris; on l’invite autant que jamais; il est l’homme autour duquel les hommes aiment à se grouper, et qui raconte à demi-voix, dans un angle, la vie anecdotique de toute personne présente. Il dit tout, histoire et légende, légende surtout, sans marquer la différence: il n’est pas de l’École des Chartes. Les gens qu’il a amusés s’en vont disant: «Ce Lionel est méchant.» Je suis sûre du contraire. C’est un homme qui a des regrets et qui se venge, sur les gens mariés, de l’erreur qu’il a librement commise en ne faisant pas comme eux.

Sa plus vive manie est de ne pouvoir souffrir qu’on cite devant lui un ménage heureux. Un veuf heureux? oui assurément; un heureux célibataire? peut-être; un heureux époux? allons donc! Cela ne doit pas être. «Je ne l’ai jamais vu», conclut M. Lionel. Il est résolu à ne point le voir.

Récemment, son chauffeur l’avait conduit à la mairie du village;--M. Lionel n’est pas conseiller municipal, et se contente de la qualité de contribuable le plus imposé de la commune;--il attendait «le patron»; il était assis moelleusement, protégé du vent par le toit de l’automobile, par la casquette russe d’uniforme, par la peau de chèvre grise dont un petit soleil mêlé de brume lustrait le poil soyeux, et son visage tout jeune, tout rose et rond comme un hortensia, cherchait d’une fenêtre à l’autre, autour de la place, quelque objet qui pût occuper la pensée d’un chauffeur. Il le trouva. Tout de suite après l’école des garçons, à l’angle de la place, il y avait une maison basse, une grande fenêtre, un vase de verre avec un oignon de jacinthe surmonté de cinq baguettes vertes, et au-dessus de cette promesse de fleur, la tête et les épaules d’une femme qui lisait. Elle s’interrompait de lire, quelquefois, et elle regardait, elle aussi, songeant que l’heure était douce, et que rien n’est plus curieux, dans un bourg où rien ne remue, qu’une automobile arrêtée.

Quand M. Lionel sortit de la mairie, vingt minutes plus tard, il aperçut le chauffeur qui causait avec l’institutrice adjointe.

--C’est assommant, dit-il, le maire n’aura que ce soir le rapport de l’agent-voyer: il va falloir revenir!

Il revint avant le coucher du soleil. Il faisait encore blond, sur la place de l’Église, à cause du sable, à cause du ciel, à cause des blés peut-être, qui laissent, dans les pierres des maisons de la Beauce, un peu de poussière de paille. La liseuse était à la même fenêtre. Elle était seule. Le matin, elle avait dit à la directrice,--qui ressemble au portrait de la femme de Rubens, moins le chapeau, bien entendu:

--Mademoiselle Clémentine, vous êtes beaucoup plus jolie que moi. S’il vous voit, il ne m’aimera pas. Ne vous montrez pas, quand il reviendra!

Mademoiselle Clémentine n’est pas seulement une jolie personne: elle a compris, elle a fait ce que lui demandait l’adjointe. L’une se montrant, l’autre se cachant, il arriva, comme vous le supposez, que le chauffeur devint amoureux.

Quand il annonça son prochain mariage, hier même, à M. Lionel, il comptait que celui-ci augmenterait les «honoraires» de son chauffeur, car un chauffeur qui se range augmente nos chances de durée. Point du tout. M. Lionel s’est mis à rire, de son mauvais rire méprisant.

--Mon pauvre garçon, a-t-il dit, je n’ai pas l’habitude d’encourager les sottises: il n’y avait qu’une jolie femme à l’école, et vous épousez l’autre.

Il fut de mauvaise humeur tout le lendemain. Lui-même, il vient de me l’avouer. Que lui importait cependant? Et ce dernier trait m’a prouvé plus sûrement encore que, jeune, mûr, ou déjà vieux, mon voisin célibataire n’a jamais eu la vocation.

XVII

MADAME CANTEREINE

On admire certaines mains, et j’en sais d’admirables. Il y en a aussi d’émouvantes. Ce ne sont ni les plus blanches, ni les plus fines; elles ont pris de la peine, elles ont bercé, cousu, ravaudé, tricoté, orné des formes de chapeaux, réparé des culottes et des casquettes de petits garçons, elles ont fait ce qu’il fallait faire à chaque moment des journées longues, et elles en ont gardé des rides et des piqûres. Ce sont des mains qu’on ne baise pas, mais qui auraient le droit de bénir.

Madame Cantereine n’était jamais revenue à Paris, depuis le temps où, toute jeune et paraît-il jolie, elle faisait son voyage de noces avec M. Cantereine. Que de jours écoulés, que d’épreuves subies ou redoutées! Elle était veuve quand je l’ai connue; elle habitait tout près de la cathédrale d’Orléans; elle avait quatre enfants,--un cinquième était mort en bas âge,--et elle disait: «Sur les quatre qui me restent, je n’en ai qu’un qui soit tiré d’affaire, mais j’aimerais mieux qu’il fût encore petit, et à ma charge.» Madame Cantereine appartenait à cette légion de Françaises qui sont des mères passionnées, toujours inquiètes des corps, des âmes, des avenirs lointains, des examens prochains, de ce qu’elles peuvent voir ou prévoir, de la part grandissante de l’inconnu dans la vie de l’enfant. Elles s’étonnent, elles se troublent de ne plus savoir tout. Il n’y avait point de haie, autrefois, sur l’héritage, et en voilà une qui pousse, et qui fleurit peut-être, mais qui divise tout de même, et qui cache tant de choses, et de plus en plus!

On vivait quatre, à Orléans, sur le produit d’une petite ferme, payeuse irrégulière, à quoi s’ajoutait une pension, que madame Cantereine recevait de l’État, en qualité de veuve d’officier. L’aîné des fils, Claude, secrétaire chez un agréé, à Paris, avait cessé depuis dix-huit mois de compter au passif du budget maternel. Sa mère parlait de lui avec une complaisance où il entrait de la reconnaissance, car «il se suffisait»; de la fierté, car il réussissait, et un désir déjà vif de le marier, car il venait d’avoir vingt-quatre ans. Madame Cantereine était d’avis que les hommes doivent se marier jeunes. «Croiriez-vous, disait-elle, que c’est lui, à présent, qui m’envoie des étrennes? Il ne me demande plus jamais rien.»

Le vingtième mois, il demanda quelque chose. Il écrivit: «Je vais soutenir ma thèse de doctorat, le 19 juin. On est toujours reçu, je le serai donc. Maman, il faut que vous soyez là, non pour m’entendre discuter sur le privilège du vendeur, mais pour vous réjouir avec moi, quand j’aurai conquis le titre de docteur et le droit de porter l’épitoge rouge à trois rangs d’hermine fausse. Je vous emmène, le soir, au théâtre!»

Madame Cantereine protesta, pour ne pas perdre sa réputation de personne raisonnable, mais dès le premier moment, au fond de son cœur, elle avait accepté. Elle irait. Le projet se réalisa. Paris, qui ne s’étonne pas pour si peu, vit passer une petite dame de plus, tout en noir, marchant menu, intimidée et rajeunie par le bruit, par la foule, par le perpétuel «excitement» de la rue, et causant sans s’arrêter (si ce n’est pour laisser courir les automobiles) avec un grand jeune homme qui faisait un seul pas tandis qu’elle en faisait deux. Elle avait juré qu’elle visiterait les principaux monuments, et spécialement les musées, en souvenir de deux promenades qu’elle avait faites dans les galeries du Louvre, vingt-six ans plus tôt, au bras du lieutenant Cantereine: elle visita en réalité le Bon Marché,--une promesse à ses enfants d’Orléans,--et Notre-Dame-des-Victoires. Le soir, elle se laissa mener au théâtre.

Quel théâtre avait choisi Claude? Quelle pièce? Je l’ignore, et peu importe. Je sais seulement que la salle n’était pas celle de la Comédie-Française, et que la pièce n’avait rien à voir avec le répertoire. Dans une loge de côté, où ils étaient seuls, Claude et sa mère continuaient la conversation de l’après-midi. Madame Cantereine avait orné d’un piquet de fleurs violettes sa meilleure capote noire, et tiré de l’écrin la broche composée d’une petite perle avec beaucoup d’or autour. Elle s’était assise à droite de son fils, dans la lumière, et elle suivait le jeu des acteurs, elle riait même assez souvent, d’un rire discret comme toute sa personne et toute sa vie, mais le principe de sa joie, vous le devinez, c’était la présence de ce jeune homme blond, un peu pâle encore, comme il convient de l’être après une longue argumentation, ou plutôt c’était l’image de l’enfant plus jeune, de celui qu’elle avait guéri, à force de soins et de veilles, jadis, d’au moins deux maladies mortelles, avec lequel elle avait commencé le latin et le grec, et qu’elle avait protégé, avec un amour si opiniâtre et si subtil, contre le danger des camaraderies mauvaises et des lectures inavouées. Elle était comme toutes les mères, et comme beaucoup de ceux qui vieillissent: la jeunesse était sans âge devant elle. Elle demandait à Claude: «Dis-moi, mon petit, tu ne vas pas être trop fatigué, ce soir? C’est tard, minuit. Demain matin, j’écrirai un mot à ton agréé...» Elle aurait écrit, si Claude l’avait voulu, comme elle l’avait fait si souvent autrefois, quand elle disait: «Monsieur le professeur, l’élève Cantereine ne pourra pas assister, ce matin, à votre classe...»

Le deuxième acte allait finir; Claude et sa mère étaient appuyés et penchés sur le devant de la loge, tout près l’un de l’autre. L’actrice qui jouait le principal rôle,--une très jolie femme que madame Cantereine trouvait même trop jolie,--déclara qu’elle allait se déshabiller. Elle se retira, en effet, au fond de la scène, à gauche, où était un lit à colonnes, dégrafa son corsage, et en deux temps, bras gauche d’abord, bras droit ensuite, l’enleva. Elle commença aussitôt à déboutonner son cache-corset. A ce moment, madame Cantereine poussa un petit cri, et Claude, le nouveau docteur, son Claude de vingt-quatre ans, sentit une main frémissante qui se posait sur ses yeux, et qui les fermait. Cela ne dura qu’une seconde, ce ne fut qu’un geste d’amour maternel. Claude n’essaya pas d’écarter la chère main. Il attendit qu’elle se retirât d’elle-même, puis, quand il la vit s’écarter, pendant que la mère s’excusait en riant: «Pardon, mon petit, cela a été plus fort que moi», il la saisit cette main amie, il l’attira sur ses lèvres, et, sans se soucier des regards ni des sourires, la baisa, et dit: «C’est délicieux de vous avoir pour maman!»

* * * * *

Je pensais à cette histoire, en visitant, voilà quelques semaines, une exposition de peinture où figuraient exclusivement des œuvres de femmes. On m’avait assuré que madame Cantereine exposait. Pourquoi n’aurait-elle pas, elle aussi, fait un peu d’aquarelle? Veuve, et moins que fortunée, pourquoi n’aurait-elle pas essayé d’ajouter à ses maigres rentes le produit de la vente de quelque œuvre d’art?

Des professeurs, dans sa jeunesse, avaient dû lui apprendre à tenir un pinceau ou à travailler le cuir. Je fus sur le point de demander à l’un des surveillants: «Où est le tableau de madame Cantereine?» et d’ajouter: «Je suis certaine qu’elle a un talent de décoratrice. Voyez-vous, monsieur, toutes les femmes ayant la vocation essentielle de la maternité, leur imagination va tout droit à la parure qui est la préface ou à la maison qui est le rêve dernier; leur esprit s’y complaît; leur finesse s’y emploie; elles ne songent pas beaucoup à l’histoire: et comme elles ont raison!»

Je traversai les galeries du premier étage, et je fus ravie d’avoir tant d’arguments à la fois pour appuyer ma théorie: de nombreux portraits, naturellement, quelques paysages, mais que de fleurs, et quel sentiment de la fleur! Les vraies serres de la Ville de Paris, les voilà! Et je descendis, cherchant toujours l’œuvre qu’aurait soignée minutieusement, et qu’aurait signée la main maternelle de madame Cantereine. Je trouvai bientôt, au rez-de-chaussée, les chefs-d’œuvre de cette exposition.

Une des exposantes avait peint, sur quatre feuilles de paravent, un paysage d’un dessin médiocre, mais encadré par des géraniums qui vivent, et qui respirent; une autre avait combiné les diamants, les pierres fines, avec des émaux translucides, et fait des bijoux éclatants et simples, des bijoux qui attirent et qui retiennent, même les yeux des hommes, comme cette treille dont mon jardinier me disait: «Elle avait de si beaux raisins, mademoiselle, que tout le monde leur parlait». Je leur parlai, moi aussi, et, continuant ma visite, j’aperçus, tout près de là, des mousselines peintes à l’huile, transparentes comme les émaux, et des vitrines pleines d’objets en cuir repoussé et patiné.

Assurément, madame Cantereine a choisi cet art intime et toujours demi-deuil. Reliures, pochettes, boîtes, porte-cartes, ceintures, buvards, que de patience, et d’adresse, et de tendresse autour d’une idée, qui finit par se laisser dompter et par entrer dans la peau d’une bête! Ce tabouret a été acheté par l’État. Ces trois reliures sont vendues... Tiens! celle-ci ne l’est pas: elle va l’être. J’ai deviné quelle main l’a dessinée. Sur le fond fauve du cuir, elle a semé deux bouquets d’alises pourpres, tiges noueuses qui montent parallèlement, se courbent, et élargissent leur double grappe au-dessus du titre d’or. La femme qui a créé cette merveille avait une âme profonde. Car, pour comprendre une fleur, ou des fruits, il n’est pas besoin d’une sensibilité aussi délicate. Mais, pour faire revivre une poignée de baies, pour choisir ce modèle-là, il faut un être doué pour le songe et pour la souffrance. Dans l’arrière-automne, et presque dans l’hiver, malgré le froid, malgré le vent, les baies résistent, alises, sorbes, cormes, baies de lierre et d’églantine, mûres à tête rouge. C’est tout ce qui reste de la splendeur de l’été; c’est un peu de vie et de couleur qui se défend; c’est une petite veilleuse au bout des branches, et qui tremble avec elles, mais qui ne s’éteint pas, et qui tout à l’heure rallumera l’incendie nouveau.

XVIII

LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT

Un matin, voilà six ans, je revenais d’assister à l’office du vendredi saint, et comme je demeure assez loin de l’église, j’avais vu se disséminer peu à peu les fidèles dont, pendant deux heures, mes yeux avaient reflété la nuque ou le profil connu. J’étais donc seule parmi les passants, indifférente au mouvement de la rue, anonyme sans doute pour elle, mince dame ou vieille fille qui s’appliquait à relever sa robe noire. La pluie avait tombé toute la nuit. Il ventait furieusement. C’est une tradition populaire, dans nos pays, que la semaine sainte ne va guère sans tempête. Au tournant de ma rue, je devinai que j’allais être abordée par un homme qui se tenait au milieu de la chaussée. Je le devinai, bien que j’eusse la tête penchée et le chapeau en proue dans le vent, parce que cet homme, en m’apercevant, s’était arrêté, et que je sentais son regard et sa pensée fixés sur moi. En effet, quand j’eus fait vingt pas en avant, il en fit trois de mon côté, et, saluant:

--Pardon, mademoiselle... Vous me reconnaissez?

--Oui, monsieur, il me semble... le capitaine de Harles, n’est-ce pas?

Je l’avais vu une fois, au moment de son arrivée au régiment; il m’avait présenté sa femme, une très belle femme blonde, dont les yeux gris, magnifiques, où vibraient de petites algues rousses, cherchèrent tout d’abord les miens, et me demandèrent: «Quel éblouissement vous causent ma jeunesse, ma beauté, ma fortune et ma venue?» puis, sitôt la réponse donnée, semblèrent distraits. Depuis lors, comme monsieur et madame de Harles étaient du monde, et que je n’en suis guère, ils n’étaient revenus ni l’un ni l’autre.

--Je suis chargé pour vous, mademoiselle, d’une commission pressée, délicate... Un cas de conscience à résoudre.

--Mais, monsieur, je ne résous pas les cas de conscience, surtout par un temps pareil. Je n’ai pas la moindre autorité, pas la...

Un coup de la bourrasque souleva mon chapeau, déplaça l’épingle de droite, et tira ma voilette en biais.

M. de Harles aurait dû s’excuser de nouveau. Il n’y pensa pas. Il demeurait devant moi, découvert, les cheveux tordus et ramenés sur les tempes par le vent, et son visage, d’ordinaire plein et calme, était sillonné de rides qu’un effort de volonté essayait d’effacer, mais que l’angoisse, une souffrance plus forte que toutes les disciplines et que tous les mensonges, ramenait aussitôt et creusait encore plus.

Je pensai que je pouvais difficilement faire entrer M. de Harles dans l’appartement que j’habite seule. Mademoiselle Zoé, ma femme de chambre, l’eût-elle permis? c’est douteux.

--Entrons chez l’antiquaire, dis-je en ouvrant la porte qui se trouvait là tout proche. Il est de mes amis, passablement sourd, et me laisse fureter dans sa boutique... Bonjour, père Grünne, c’est moi, qui me réfugie chez vous, et qui vous amène un de mes amis. Il est connaisseur.

--Regardez donc ce que vous voudrez, ma chère demoiselle, dit une voix dans la pièce voisine. J’ai justement des ivoires que j’ai dénichés la semaine passée, une belle occasion... Dans le coin à droite, oui, c’est cela, vous y êtes... Excusez-moi, j’ai mes rhumatismes, et je me chauffe.

Je m’assis rapidement, au fond du magasin, dans un fauteuil de vieille tapisserie, et, dans l’étroite allée où je m’étais engagée, M. de Harles, à deux pas de moi, entre une pile de livres reliés en veau et une crédence Louis XV, s’arrêta.

--Qu’y a-t-il? demandai-je.

Il passa la main sur son front, et la posa sur un des gros livres à tranche pourpre, comme s’il prêtait serment.

--Un de mes amis vient d’avoir une affreuse douleur; il me l’a confiée, et vous m’en voyez si ému que c’est à peine si je puis en parler moi-même. Sa femme l’a trompé! une femme qu’il a gâtée, pour laquelle il s’est à moitié ruiné, qui lui faisait mener une existence absurde, à lui qui n’aimait pas le monde; une femme qui était sa grande fierté, et sa folie... Il a appris cela tout à coup, sans avoir eu de soupçons... Pas d’avertissement... La mort est entrée à l’improviste.

--Est-il sûr?

--Trop sûr! Elle a avoué.

--Cela vaut mieux.

--Vous trouvez?

Pour la seconde fois, il me regarda fixement, impérieusement,--l’âpreté de ce regard me brûle encore le cœur;--voulant savoir si je pensais en effet: «Cela vaut mieux».

--Et maintenant, ajouta-t-il, mon ami veut savoir que faire. Il y a plusieurs solutions, vous comprenez, et il y en a de terribles. Il les a toutes dans l’esprit, toutes ensemble, se heurtant, se combattant, et ne se détruisant pas. Il est comme fou, et ce qu’il veut, ce qu’il exige de vous, c’est un conseil.

--Mais, permettez, monsieur, pourquoi vous adressez-vous à moi? Je suis jeune, je ne suis pas mariée, je n’ai...

--Vous avez bien trouvé les ivoires? demanda la voix de l’antiquaire. Ils sont jolis, hein?

--Oui, oui, père Grünne. Je les ai sous la main.

Je me sentais mal à l’aise, dans cette sorte de confessionnal où je m’étais assise en souriant.

--Oui, pourquoi moi? répétai-je tout bas. Vous avouerez, monsieur, que c’est une étrange démarche que celle que vous faites!

Un frisson rapide contracta le visage de M. de Harles.

--Elle-même a supplié son mari de s’en rapporter à vous. C’est un violent et qui aimait. Il a failli la tuer. Vous voyez, je ne vous cache rien. Elle s’est jetée à genoux; elle a imploré; elle a promis; elle a aussi, comme elles savent le faire, accusé son mari.

--De quoi?

--De la seule chose, en effet, dont il fût coupable: de l’avoir aimée jusqu’à la faiblesse, de l’avoir suivie au lieu de la guider, de l’avoir mal gardée, en somme. Et, comme il parlait alors de la quitter et de partager les enfants, elle a dit: «J’accepterai ce qu’il faudra. Je vous en supplie seulement, ne me jugez pas sans avoir pris le conseil d’un être qui sache ce que c’est que la pitié!--Qui? une de vos amies?--Jamais! Elles me détestent!» Elle cherchait un nom désespérément. Comment a-t-elle pensé à vous? Je ne sais. Elle vous a désignée. Et ce que vous direz, elle attend que je le lui rapporte: décidez donc!

Il attendait, lui surtout, et je ne crois pas que l’angoisse de l’autre fût aussi poignante. Sur la table, à côté de moi, pendant qu’il parlait, j’avais pris un des ivoires de l’antiquaire. C’était un crucifix ancien, d’un art médiocre, mais la réponse était en lui. Je ne l’élevai pas, je le tins seulement dans ma main ouverte, et je dis:

--C’est aujourd’hui le vendredi saint, monsieur: vous n’avez qu’à vous en souvenir.

M. de Harles considéra cette petite croix brunie par le temps, la saisit, voulut parler, balbutia quelques mots sans suite, et me quitta.

--Ce monsieur qui est venu avec moi, dis-je au brocanteur qui entrait, a choisi un de vos ivoires, et m’a chargée d’en acquitter le prix.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Trois mois plus tard, j’apprenais que M. de Harles avait donné sa démission, et qu’il s’était retiré, avec sa femme et ses deux enfants, dans une terre aux environs d’Arles. La veille du départ, j’avais reçu une carte, qui portait la mention traditionnelle «p. p. c.», mais précédée d’une croix, lourdement tracée par une main d’homme.

Le conseil, c’est la graine jetée par-dessus la haie: n’allez jamais voir si elle a poussé. J’ai fait l’expérience. Trois ans et demi s’étaient écoulés depuis la consultation que j’avais donnée chez l’antiquaire des bords de la Loire. Je voyageais en Provence. L’imprévu commande ma vie. Vers la fin de l’après-midi, l’amie qui me recevait me dit: «Nous allons chez les de Harles, vous m’avez raconté que vous les aviez connus?--A peine.--Cela suffit pour que je vous emmène. Ils seront ravis de vous voir, la soirée sera belle, à la campagne.» J’aurais dû refuser. Je crois que ce fut la sournoise curiosité qui me fit être faible, et qui prétendit s’appeler, en ce moment, pitié, sympathie, politesse même, car au premier janvier, régulièrement, le facteur me remettait une carte de visite: «Monsieur et madame de Harles, domaine de X...» Nous montons en voiture. Le soleil est fulgurant; les mûriers, plantés en lignes, taillés en rond, dans les champs plats, ont l’air de pelotes d’étincelles. Une heure de trot, et nous sommes reçues dans un grand salon, où toute la fraîcheur du matin a été conservée, savamment. L’ombre y est épaisse; j’ai été mollement nommée par mon amie; m’a-t-on même reconnue? Mon amie en doute. M. de Harles, très libre d’esprit, très rural, n’a cessé de parler Provence, vignes, bouilleurs de cru; sa femme, belle encore, mais devenue timide dans la solitude, l’a écouté, sans le contredire, sans l’approuver, sans ennui apparent. Ç’a été toute la belle visite promise. Nous nous sommes salués, comme des indifférents.

--Vous voyez, chère petite, m’a dit en sortant mon amie, ils vous avaient déjà presque oubliée!

--Pas encore assez! ai-je répondu.

Elle ne pouvait comprendre, et n’essaya pas même.

Hier matin, la poste m’a apporté une grande enveloppe blanche, j’ai ouvert, j’ai tiré le carton bristol, j’ai lu:

«Monsieur et madame de Harles ont l’honneur de vous faire part de la naissance de leur fille Madeleine.»

Seulement, à mon intention, deux mots avaient été rayés; «l’honneur» avait été biffé, et à la place, une main de femme, une main légère et sûrement heureuse, avait écrit: «la joie».

XIX

LE DRAME DE KERFEUN

Je causais aujourd’hui, avec M. Le Duizel, de l’empoisonnement de la Bretagne par l’alcool.

Ah! me dit-il, quelles scènes j’ai vues, il y a huit jours! Vous devez l’avoir éprouvé comme moi: ce qu’il y a de plus cruel, dans une ruine humaine, c’est le sentiment de la hauteur d’où tout cela est tombé. On peut n’y pas penser, quand l’être est totalement dégradé. Mais quand un de nos clochers à jour s’écroule, les pierres qu’on ramasse dans la boue, si profonde qu’ait été la chute, ont encore un côté sculpté, ou bien, dans une fêlure, quelque bout de lichen qu’avait semé le vent du large. Cela est cruel à voir!

Vous vous rappelez mon vieux logis, tout bas, qui n’a de noblesse que ses touffes de lierre, et deux fenêtres à meneaux parmi d’autres sans art, sa terrasse en avant, plantée en verger, et, en arrière, l’avenue d’ormes, si large, si longue, qui n’aboutit plus, aujourd’hui, qu’à de menus chemins errants, dilués dans les blés noirs. Je me promenais, au commencement de l’avenue, jeudi soir, et je regardais, entre les arbres, mes champs dévorés de soif, quand je vis accourir à moi, de très loin, un homme qui levait son bâton, toutes les trois ou quatre enjambées, et qui criait:

--Monsieur le maire?

J’allai à sa rencontre.

--Monsieur le maire, il faut venir vite à la ferme de Kerfeun: il y a un malheur!

--Quoi donc?

--La mère qui a été tuée! Elle est dans la grange; je l’ai vue, la pauvre; on ne l’a pas touchée, comme de juste, et l’homme m’a dit: va le prévenir, il faut qu’il vienne.

Je partis aussitôt, avec le messager, marchand de bœufs et de porcs bien connu dans le pays, et nous remontâmes l’avenue pour prendre, à l’extrémité, un sentier qui descendait le long des ajoncs. La ferme de Kerfeun est distante d’environ deux kilomètres de chez moi, et située précisément à la limite de mes terres. Pendant le trajet, le marchand de bœufs, essoufflé par la course et prudent d’ailleurs comme tous les paysans qui savent un mauvais secret, ne parla presque pas, et, dès que nous arrivâmes en vue de la hêtrée de Kerfeun, prétextant une affaire qui l’appelait à la prochaine gare, il me laissa. J’avais appris seulement que la vieille femme avait été frappée au retour de la foire, dans la cour même de la ferme, et qu’elle était allée tomber sur un tas de trèfle sec, à l’entrée de la grange. Qui l’avait tuée?

C’était à moi et à la justice de découvrir le meurtrier.

Je traversai la hêtrée au sol bossué, où les fermiers de Kerfeun, depuis des temps très anciens, abritent leurs meules de paille et leurs barges d’épines, puis la cour éclairée par la lune et déserte. J’avais en face de moi les bâtiments, qui forment un angle droit, habitation à gauche et étables à droite. Au bout des étables, sous le même chaume verdi par la pluie, je reconnus la grange, dont la porte était grande ouverte. Mais la ferme semblait abandonnée. Pas d’autre bruit que le meuglement sourd d’un animal tourmenté par les mouches; pas une lumière aux fenêtres. J’appelai. Quelques secondes s’écoulèrent.

On m’attendait. Une flamme courut sur les vitres de la salle commune, à l’endroit où la maison se soude avec les étables, et le fermier Jobic sortit, portant une lanterne qui n’était pas utile. Il marchait droit. Il était en pleine lumière. Je voyais son visage long et rasé levé vers moi, sa bouche mince et serrée, son nez tombant, ses yeux couleur de graine de foin, et qui avaient peur des miens, ses cheveux roux taillés court, et coiffés d’un feutre large, posé en auréole. Jobic avait encore sur les épaules la blouse de coton bleue, très courte, que les Bretons mettent souvent par-dessus leur veste, quand ils voyagent.

--Mène-moi là où elle est!

Il porta la main gauche à son front, et cacha ses yeux, tandis que la poitrine se soulevait, comme s’il allait sangloter. Mais, quand il rabaissa la main, il n’avait pas pleuré; la figure grimaçait seulement.

--Tu étais à la foire, toi aussi, Jobic, et tu as bu?

--Presque pas, monsieur le maire, je vous le jure!

--Alors, tu vas tout me raconter. Précède-moi.

Il se dirigea vers la grange, lentement, et, comme elle était ouverte, il alla droit au tas de trèfle, et, se baissant, il écarta une loque, couverture trouée ou manteau de roulier, je ne sais pas bien, qui cachait le cadavre de sa mère. Le corps de la vieille femme était ployé en avant, les bras étendus et les mains ouvertes, le visage enfoui presque entièrement dans l’herbe sèche. Sur le sommet de la tête, les cheveux étaient mêlés et collés par le sang.

Jobic regardait ce spectacle de mort sans attendrissement, et sans horreur. Il semblait que chez lui tout sentiment naturel fût aboli, et tout souvenir, et toute intelligence de ce qu’avait été, pour lui, cette pauvre créature qui gisait là, entre nous. Une seule préoccupation obsédait son esprit: le souci que rien ne fût changé dans l’attitude de la morte avant l’arrivée du juge. Comme j’avais écarté un des bras, pour mieux voir le visage, il prit à son tour, sans émotion, cette main qui l’avait bercé, et la remit à l’endroit où elle était auparavant.

Cependant, il respira quand il fut dehors, dans la lumière de la lune, dans le vent, loin du tas de trèfle. Je le pressai de questions. Il raconta, il laissa deviner qu’au retour de la foire, où il était allé avec sa mère et sa sœur,--la servante ayant gardé la maison,--une dispute s’était élevée entre les femmes dans la cour. Quand je demandai: «Qui a frappé?», il étendit les bras dans la direction de la chambre, tout au bout de la maison.

--La servante?

Il fit un signe de dénégation.

--Alors, c’est ta sœur qui est la meurtrière? Elle est là? Conduis-moi encore!

Il ne bougea pas. J’allai seul jusqu’à la maison, j’ouvris la porte de la chambre qu’éclairait seulement un peu de lumière venue du dehors, et, ayant levé la lanterne que j’avais arrachée aux mains de Jobic, je vis deux femmes, l’une, la servante, qui se sauva, épouvantée, dans le coin le plus reculé de la chambre, et s’y blottit, et l’autre, ivre morte, couchée sur le lit, les cheveux dénoués, les joues pâles, la bouche tordue par la congestion alcoolique. C’était la sœur du fermier, celle qui avait frappé et tué la mère, et qui n’avait pas eu conscience du crime, presque certainement, fille tardive d’un père dégénéré, chétive, dont j’avais remarqué bien souvent, dans les chemins ou les champs autour de Kerfeun, la physionomie bestiale, embrumée et sournoise.

Je revins trouver Jobic.

--Vous êtes le gardien responsable de votre sœur, lui dis-je. Si elle s’éveille, empêchez-la de fuir. Je vais avertir le procureur de la République.

Il resta muet, et je crus qu’il allait pleurer. Au moment où je quittais la cour de la ferme, je le vis apporter une brassée de paille au pied du petit perron qui conduisait à la chambre d’Anna, et s’étendre pour passer la nuit.

Le lendemain fut un jour tout plein pour moi d’obligations pénibles. Je n’avais qu’un rôle passif, ou à peu près, mais je dus assister à tous les actes de la première procédure d’information: examen du cadavre et du lieu du crime: interrogatoires d’Anna qui ne se souvenait de rien, de Jobic qui ne voulait pas se souvenir, de la servante qui eut une crise de nerfs; reconstitution de la scène; rédaction des procès-verbaux. La ferme appartenait à la justice. Le procureur, le juge d’instruction, le greffier, le médecin légiste, allaient et venaient dans les chambres, les greniers, les étables. Les gendarmes donnaient à manger aux chevaux de Jobic et à leurs propres chevaux logés dans la même écurie. Des estafettes partaient pour les fermes voisines, et ramenaient avec elles des hommes ou des femmes, qui défilaient un à un, mornes, et traînant la jambe comme des prisonniers, et qui, sitôt libres, n’ayant rien dit de compromettant, sautaient par-dessus les talus et disparaissaient dans la campagne. D’autres passants encore augmentaient l’animation et le désarroi de Kerfeun, des curieux d’abord qui rôdaient autour des bâtiments, tâchant d’apercevoir «l’assassine», ou le frère, ou le juge, puis des porteurs de nouvelles, convoqués selon l’usage par le maître de la maison, et qui devaient aller, à travers les landes et les moissons, annoncer la mort aux parents et aux amis, et les convoquer à l’enterrement. Selon l’usage aussi, Jobic les faisait boire et manger dans la grande salle.

En vérité, je crois qu’aucun des principaux acteurs ou témoins du drame n’avait encore recouvré toute sa raison. Pendant que les hommes dînaient dans la grande salle, le médecin légiste faisait l’autopsie dans le caveau contigu qu’éclairaient une fenêtre basse et deux meurtrières. J’étais là. On avait placé le pauvre corps sur des planches qui reposaient elles-mêmes sur les barriques alignées. Je n’avais pas le courage de regarder de ce côté. A un moment, la porte s’ouvrit, et un homme, qui portait une cruche, se baissa pour passer sous la poutre, disant:

--Faudrait tout de même du cidre!

C’était Jobic. D’un coup de poing, quelqu’un repoussa la porte et dut renverser l’homme, car nous entendîmes le bruit d’une chute, et, pendant plusieurs minutes, les dîneurs parlèrent bas.

La nuit vint. Les magistrats quittèrent la ferme. La voiture qu’on avait demandée à la ville voisine, pour emmener Anna, étant arrivée très tard, il fut décidé que la prisonnière serait gardée par les gendarmes, et ne partirait que le lendemain.

Le matin se leva clair et frais. L’aspect de Kerfeun avait changé. Tout était ordonné, décent, recueilli. Longtemps avant l’heure fixée pour l’enterrement, une foule silencieuse, Bretons et Bretonnes en habit de deuil, était assise en demi-cercle dans la hêtrée et sur les pentes d’herbe qui descendaient vers la cour. A l’intérieur de la salle, la morte était encore étendue sur le grand lit à quenouilles, un crucifix sur la poitrine et le visage à découvert. Au pied du lit, Jobic pleurait, tandis que des parents proches, agenouillés au fond de la pièce, récitaient le chapelet. Quand il entendit sonner huit heures, il se redressa, et alla ouvrir la porte qui faisait communiquer la grande salle avec la chambre d’Anna.

Quelques secondes passèrent. Anna parut entre les deux gendarmes chargés de l’emmener. Elle baissait la tête et la tournait à droite, et elle aurait voulu traverser vite, vite et sortir. Mais son frère l’arrêta.

--Anna, dit-il, tu ne t’en iras pas de la maison avant d’avoir embrassé la mère, pour lui demander pardon.

Elle eut un soubresaut, et l’émotion fut si forte que le visage fut transformé et renouvelé. Nous vîmes une autre Anna, celle que le poison avait détruite, ressusciter, et une fille déjà flétrie, mais aux yeux droits, aux lèvres fines, au regard noyé de tendresse, de respect et de regret, se pencher vers le front de la morte et le baiser.

--A présent, récite un _Ave Maria!_ reprit Jobic.

Elle dit très bas, très vite, la prière. On entendit seulement: «Maintenant et à l’heure de notre mort...»

--Ainsi soit-il! dit le frère.

Et elle fut entraînée dehors, tandis que plusieurs, par pitié ou pour la voir, se levaient et l’accompagnaient avec des gémissements.

XX

LE FAUCHEUR D’HERBE

Le soleil brillait encore pour les habitants de la plaine. Il ne brillait plus, depuis longtemps déjà, pour ceux de la montagne, entre Albertville et Moûtiers. Bien au-dessus des villages blottis au bord de l’Isère, au-dessus des prés en pente et des roches fauves, enchassés comme des morceaux de verrière dans le plomb des forêts de sapins, une lumière ardente vibrait encore dans le ciel, illuminait une crête, un sommet rond, une plaque de neige: mais il fallait lever la tête pour la voir. Elle était comme les bandes d’oiseaux qui passent trop loin, et dont les cris ni le vol ne réjouissent plus.

Cinq heures venaient de sonner à l’horloge de la cuisine, et à cette heure-là on pouvait dire que la grande solitude commençait pour la cabane du garde forestier Biélé, qui habitait sur la rive droite de l’Isère. Les brouillards cachaient la vallée, la trouée étroite et toujours menacée par les montagnes, où se précipitaient, serrés l’un contre l’autre, tordus, tressés ensemble comme les cordes d’un câble, le torrent toujours blanc d’écume, la route bordée d’un parapet, et la voie du chemin de fer. C’était l’unique paysage, l’unique vue sur le monde. Car, à gauche de la maison, et à petite distance, le ravin se rétrécissait et tournait brusquement; la route et l’Isère disparaissaient derrière un éperon de rochers noirs, le chemin de fer entrait sous un tunnel, et tout semblait finir à cette barrière. Quand le train du soir passait, ses lanternes surgissaient de l’ombre, et son bruit éclatait comme un coup de canon.

Cinq heures. Pour prendre l’air, pour échapper à la fumée qui envahissait la cuisine,--cette brume ensevelissante pesait sur la cheminée,--Thelma Biélé ouvrit la porte. Elle fit trois pas dehors, sur la terrasse qui surplombait la route, et où achevaient de mûrir leurs graines quelques pieds de capucines, d’œillets rouges, de giroflées, et deux énormes soleils jaunes qui n’avaient plus qu’une couronne incomplète de pétales et qui ressemblaient à des feux d’artifice qui s’éteignent. Rien ne passait, ni gens, ni bêtes. La route était déserte au ras de la terrasse, l’Isère grondait au delà, et, derrière la maison, les sapins se levaient sur la pente abrupte.

Thelma rentra, repoussa du pied des tisons que la flamme avait, en les tordant, jetés hors du foyer, baissa de quelques crans la crémaillère où pendait la marmite, puis, se redressant, elle se mira dans la glace qui était justement posée au-dessus de la cheminée. Elle regardait son visage avec émotion. Elle pensait: «Je ne dois plus être la même, à présent». Et elle cherchait les traces visibles de la transformation qu’elle sentait au fond de son cœur. Elle voyait une femme de trente-cinq ans, fraîche et rousselée, au nez court, aux yeux enfoncés, aux tempes blondes serrées dans la coiffe tarine. Elle n’était pas une beauté, Thelma Biélé, mais elle était jolie «pour le pays», grande, mince et marchant bien. Elle avait surtout un charme dans ses yeux d’ombre, au bord desquels, pour un compliment, pour un salut qu’on lui faisait, pour une pensée, une lueur courait et tremblait tout le long de la paupière, larme ou sourire, on ne savait lequel. Les hommes qui la voyaient seulement passer ne l’oubliaient pas tout de suite. Ç’avait été son malheur d’être admirée. Mariée très jeune à un homme borné, maladif et buveur, elle était montée de la plaine voilà trois ans, avec son mari que l’administration forestière changeait de canton pour la troisième fois. Elle était étrangère au pays, plus fine, plus rose, plus fiérotte que les autres femmes. Bientôt on avait dit partout: «Vous savez, la Thelma, c’est elle qui empêche son mari d’être mis à pied. On la voit tout le temps avec le brigadier forestier, un homme qui en a eu des histoires, ma chère, mais qui est habile, dépensier, et si dur de commandement, qu’il n’a jamais souffert personne à côté de lui, si ce n’est Biélé.»

Les femmes ne mentaient pas. Toute comédie, toute tragédie du grand monde a sa réplique dans le petit. Les mêmes passions, les mêmes moyens, les mêmes causes. Et cependant, si un romancier s’était avisé d’étudier le «cas» de Thelma Biélé, il aurait dû rechercher quels éléments de moralité, quelle éducation de la conscience, quelles forces voisines, cette pauvre fille, sœur de tant d’autres, avait trouvés autour d’elle. A présent, elle avait rompu avec son péché; elle était toute changée, du moins elle voulait l’être, et elle se sentait dans ce trouble qui ne laisse à l’âme qu’une seule puissance, celle de ne pas cesser de vouloir. Elle souffrait; elle se craignait elle-même; elle avait peur de celui qu’elle avait quitté. Tout cela était nouveau, surprenant, presque incroyable pour elle-même. Un acte si peu réfléchi! Une curiosité qui l’avait poussée dans l’église de la paroisse, quelques semaines plus tôt, pendant un sermon de mission, et puis des souvenirs, une horreur de soi-même, un appel au secours, des larmes. Voilà pourquoi la solitude lui était si cruelle.

Mais, pour une autre raison encore, Thelma Biélé souffrait ce soir. Elle n’avait plus de pain pour le lendemain. L’homme rentrerait très tard dans la nuit; on l’avait envoyé en tournée tout à l’extrémité du canton forestier, et il trouverait la soupe chaude, comme d’habitude, sur la cendre. Mais au réveil, quand il demanderait: «Du pain, la femme! Il n’y a plus de pain dans la huche!» faudrait-il avouer que deux fois, depuis huit jours, elle avait dû supplier la boulangère de lui faire crédit, et que les derniers mots de la marchande avaient été une insulte: «N’y revenez pas, la belle; à présent qu’on ne sait plus qui paiera pour vous, les comptes sont finis: pas d’argent, pas de pain».

Tout le pays connaissait déjà l’affront qu’on avait fait à la pauvresse. C’est pourquoi elle avait attendu la nuit. Elle irait encore au village; elle engagerait, s’il le fallait, les petites choses en doublé qu’elle avait reçues, au temps de son mariage.

Ah! si le faucheur d’herbe était là, son fils, ce beau valet de ferme qui venait de prendre ses quinze ans, et que, malgré l’âge un peu trop tendre, trois fermiers s’étaient disputé, parce qu’il était fort comme un homme, et courageux à l’ouvrage, oui, et plaisant comme pas un! Il n’avait guère qu’un défaut, celui-là même qu’avait la mère: il se tourmentait vite, se consolait lentement, et ne disait point son mal.

Thelma Biélé avait laissé la porte ouverte, à cause de la fumée. Et voici qu’au moment où elle pensait à lui, il apparut sur le seuil, coiffé d’un grand chapeau de paille, vêtu de la veste courte, portant sur son épaule la faux encore mouillée de la sève des herbes, et aussi un paquet de hardes noué tout au bout du manche. La mère courut à lui, l’enveloppa de ses bras, le serra à l’étouffer, le baisa au front et aux joues, comme pour boire au sang de son fils la paix qu’elle n’avait pas.

--Mon André! Tu descends donc des granges? Ils ont donc fini là-haut? Que tu es gentil de venir! Vois comme je suis contente! Tu es mon trésor. Nous allons souper, et puis nous irons au village, acheter du pain.

--A cette heure-ci?

Elle demeura tout interdite. Est-ce qu’il savait quelque chose? Mais non. Il déposait, dans le coin de la cheminée, la faux et le paquet de linge, et il disait:

--Je comprends: c’est pour le père, demain matin.

La mère enleva la marmite, trempa la soupe, dressa un couvert sur la table de cerisier rouge, dont les pieds, près du sol, étaient poreux comme des éponges.

--Mange, mon petit!

--Et toi, maman?

--Moi, je ne mangerai pas.

Il la regarda, de ses yeux tout luisants de vie vorace, et qui s’étonnaient que tout le monde n’eût pas faim. Des cloches, au loin, sonnaient, annonçant que les villages allaient bientôt dormir, et leurs volées, mêlées au bruit du torrent, montaient le long des sapins, clochers aussi, qui frémissaient au passage. André se hâta de finir. Thelma Biélé choisit dans l’armoire, peut-être à cause de la brume, un manteau de drap noir très long et qui la couvrait toute. L’un près de l’autre, la mère et l’enfant descendirent le talus sur lequel était bâtie la maison, et prirent la route du côté où elle montait et tournait. Il faisait sombre. L’Isère grondait à droite dans le nuage.

Les voyageurs tournèrent donc avec la route; ils devinèrent, dans les ténèbres, les trois noyers, sous lesquels était abritée la maison du brigadier Lauzanier. La mère avait pris la main de son fils; elle tâchait de ne pas faire de bruit en marchant. Mais, à peine avaient-ils quitté le cercle froid que faisait, même dans la nuit, l’ombre du dernier noyer, qu’un homme, en arrière, sauta sur la route.

--Thelma?

--C’est monsieur Lauzanier, dit le jeune homme.

--Ne lui réponds pas, et viens vite; il nous en veut, depuis quelque temps... ne l’écoute même pas, André, viens, viens!

Et elle l’entraînait.

--Je t’ai reconnue, Thelma Biélé. Je vois la nuit, comme tu sais. Inutile de te cacher... Tu es avec un autre homme... arrête-toi, et viens me parler!

La fuite continuait. Pendant un moment, l’homme attendit une réponse. Mais, comme il n’en recevait aucune, si ce n’est le bruit des souliers de la mère et des sabots d’André, trottant de conserve:

--Courez donc! cria la grosse voix rude; j’ai de quoi me venger!

--Que dit-il? demanda André.

--Rien.

--Mais si; voilà que tu pleures; que dit-il?

--Qu’il fera révoquer ton père; qu’il nous dénoncera...

Elle tourna la tête, un peu, pour tâcher de lire sur le visage tout proche de son fils. Et elle crut voir des yeux ardents, des yeux qui ne voulaient pas la regarder, et qui restaient levés obstinément, vers les montagnes invisibles.

--C’est que le père est souvent malade, tu sais, mon petit;... et moi, je me suis remise à aller à l’église;... voilà ce qu’il dira;... les raisons ne manquent pas, quand on veut nuire au monde...

La route bifurquait; une vallée s’ouvrait à gauche; une maison annonçait le village, trente maisons le composaient, et c’était une seule rue, presque droite, avec une tour d’église au bout. Les vieilles vitres des fenêtres et des devantures de boutiques, pauvrement éclairées, laissaient tomber sur le chemin, çà et là, des écailles de lumière. Thelma s’approcha d’une de ces lueurs qui creusaient la brume, monta deux marches, et fit sonner une sonnette en poussant la porte.

--Ah! mais non!... commença une voix sèche qui partait du fond de la boutique; je vous ai avertie...

La boulangère,--deux petits yeux couleur de raisin cabas dans un visage ridé, couleur de pain de seigle,--levait à bout de bras la lampe à essence qu’elle avait prise sur le comptoir, afin de découvrir quel était l’homme qui suivait Thelma. Quand elle reconnut André, elle changea de ton.

--Qu’y a-t-il pour votre service, madame Biélé?

--Deux pains pour ce soir, dit André. Quand je suis là, on mange double.

Il avait sa bonne figure audacieuse et contente. Il était fier de commander, de protéger, de payer. Lentement, malhabilement, il déliait les cordons d’une bourse de cuir qu’il avait tirée de sa ceinture, et, pendant que la mère prenait les pains et s’effaçait, gagnant la porte, lui, il comptait l’argent sur le marbre. Il aligna plusieurs pièces blanches, et des pièces de deux sous autant qu’il en avait, puis il dit:

--Payez-vous; c’est la mère qui m’a donné l’argent; faudra lui faire crédit, une autre fois.

La boulangère cligna ses yeux rouges, comme si elle disait oui, mais elle se contenta de saluer. Le jeune gars de ferme sortit, retrouva sa mère sur le chemin, et le retour fut meilleur que n’avait été la première partie du voyage. Lauzanier, à cette heure-là, avait dû quitter la vallée pour faire une tournée dans la montagne. Thelma le savait. Elle parlait avec André de la ferme de la Faverge et des foins des hauts plateaux que le garçon venait de couper. Mais André ne répondait guère qu’un mot pour trois qu’elle lui disait.

--Si je pouvais voir son cœur! pensait la mère.

Ils rentrèrent, André se coucha, et la mère borda le lit de son fils, et elle embrassa «l’enfant»; mais il y avait entre elle et lui deux ans déjà de vie séparée: cela fait tant d’inconnu qu’un baiser ne l’efface pas.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Très tard, dans la nuit, le garde Biélé, qui était de service du côté du roc Marchand, rentra. Il trouva sa femme endormie et son fils éveillé.

--Père, dit André, quelle tournée monsieur Lauzanier fera-t-il demain?

--Il est déjà parti. Avant neuf heures, il doit être au chalet haut de la Faverge, puis il reviendra par Vorchère. Mais quelle idée as-tu de demander cela? Tu rêves, mon garçon. Dors bien vite, et à demain!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Avant neuf heures, dans le pré de la Faverge, qui est entre deux forêts de sapins à deux mille mètres en l’air, quand le brigadier Lauzanier arriva, par grand soleil et vent frais, il vit qu’il y avait un homme couché vers le milieu du pré et au bord du sentier. Il continua sa route, et bientôt, au geste de la tête qui se dressait et guettait, il jugea que cet homme était jeune. Il s’approcha encore, et reconnut André Biélé.

Celui-ci, étendu à plat ventre sur l’herbe rase, avec sa faux près de lui. Les bras croisés et soutenant le haut du buste, il tenait son regard attaché sur le forestier qui venait, et ce regard était plein d’une pensée unique, si directe et si forte que le brigadier forestier s’arrêta, et dit:

--Qu’est-ce que tu me veux?

Cependant, le faucheur n’avait pas encore parlé.

Il ne bougea pas; il eut seulement plus d’étoiles dans ses yeux fixes, comme un jeune chat qui a cessé de jouer.

--Monsieur Lauzanier, dit-il, je suis monté pour vous donner un avis...

--Oui dà!

--Vous avez menacé de dénoncer mon père?

--Et je le ferai si ça me plaît, gamin!

--Vous ne le ferez pas, monsieur Lauzanier! Les mots qu’on dit ici n’ont pas de témoins, et cela vaut mieux; écoutez bien l’avis que je vous donne: il y a tous les ans, par ici, des accidents de montagne, il y en a beaucoup...

--Eh bien?

--Eh bien! si vous ne vous taisez pas, il vous en arrivera un, monsieur Lauzanier, un mauvais, on peut vous le prédire...

Le forestier regarda André d’un air de défi, leva les épaules, et s’éloigna. Mais la flamme qu’il avait vue dans l’œil du faucheur l’avait rendu prudent. Il s’est tu.

André Biélé a regagné la ferme, là-haut, à la limite des neiges. Il a continué de payer le pain d’en bas. Mais il n’est jamais revenu.

XXI

LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE

Sébastien Courlot était quelque chose comme vétérinaire; mais c’est là un titre qu’on ne lui donnait jamais. Avait-il étudié dans les livres? Possédait-il un diplôme? Nul n’aurait su le dire aussi bien que lui, mais il n’en parlait pas. Pour toute la campagne, à vingt kilomètres du bourg où sa maison était tapie, bonne dernière, au ras de la mare où on lave, il était «le mégeyeur». Et tout le monde sait, depuis la banlieue de Paris jusqu’au plus profond des campagnes, que le mégeyeur peut avoir une jolie carriole peinte en rouge, ou même un cabriolet dansant comme un sommier, un cheval fin, des poules, une étable, des rentes: jamais il n’aura la situation d’un homme considérable, je veux dire qui tient à la terre par la semelle de ses deux sabots. Le fermier se défie de l’homme qui guérit ses bêtes. Comment guérissent-elles? On donne des poudres à celles qui enflent; on met aussi des poudres dans la boisson de celles qui maigrissent: n’est-ce pas singulier? Le mégeyeur connaît tous les troupeaux; il a dans son esprit le compte des moutons, comme un chien de berger; les bouchers l’arrêtent sur les routes, et causent avec lui des demi-heures, accoudés à une barrière; on le voit ici et on le voit là: un homme qui a tant de relations en dehors de la commune n’en a pas que de bonnes; il échappe au contrôle; il n’est pas dans l’horizon; il n’est pas sûr.

Bien peu de gens du bourg, ou des fermes, étaient d’une mine plus engageante que Sébastien Courlot, un homme qui avait la bouche relevée aux angles et faite en croissant de lune, tant il riait souvent; des joues pleines, vermillonnées par l’alcool et par l’hiver beauceron; un petit nez décidé, lisse et râblé comme une tuile vernie, et des yeux qui n’avaient jamais l’air sérieux, soit que le bonhomme prononçât: «Votre brebis va mieux», soit qu’il prophétisât: «Je ne crois pas qu’elle broute longtemps.» Il était grand, tout rond de corps, portait un chapeau à larges bords, des cravates d’un ton toujours vif, et, par-dessous sa blouse, de bons complets de drap qu’il faisait venir d’Elbeuf. On le disait riche, bien qu’il jurât qu’il ne l’était point. Mais comment le croire? Un homme qui ne soignait pas seulement les bêtes, qui «s’attaquait même au monde»? Oui. Courlot donnait des consultations. Il était guérisseur, il avait un secret. Quand un chrétien souffrait d’une péritonite, il n’appelait pas le médecin du chef-lieu de canton, il n’appelait pas un médecin d’Orléans: il envoyait querir le mégeyeur. Courlot arrivait au trot de sa jument, entrait dans la maison, mettait à nu le ventre du patient, le palpait de sa main potelée, souple et savante, et se retirait en disant: «Ça ne sera rien». Le plus curieux c’est que, en effet, le malade se rétablissait. On m’a cité des exemples, j’en ai vu d’autres. J’ai même demandé au mégeyeur de m’expliquer son procédé.

--Mademoiselle, je ne peux vous dire qu’une chose, c’est la manière dont je l’ai appris. J’étais jeune, j’étais loin d’ici, je faisais la guerre autour de Metz, dans l’armée du maréchal. Nous avions marché longtemps; nous étions exténués, et, la nuit venue, voici que je découvre, avec trois camarades, une auberge. L’hôtelier met sur la table une bouteille de vin, je remplis les verres, j’allais boire, quand la porte s’ouvre, et un coureur, un chemineau, aussi trempé, aussi crotté que nous, se faufile dans la salle. «Qui est-ce qui me donne à boire?» Personne ne répond. «Qui est-ce qui me donne à boire, je le récompenserai!--Plus souvent!» disent les camarades, et ils lampent d’un trait leur verre de vin. Moi, je commence aussi à boire, puis je m’arrête. «Tiens, que je dis, il y en a pour deux.» Alors, quand il eut bu, le chemineau fit claquer sa langue, et me demanda: «Viens dehors que je te parle!» Je ne sais pas pourquoi j’y allai, mais j’y fus. Et là il m’enseigna ce qu’il savait. Et quand il eut fini, il rouvrit lui-même la porte, et dit: «Rentre à présent; moi je m’en vas; pour ton verre de vin, c’est la fortune que je t’ai donnée.»

Comme le mégeyeur, et devant lui, la légende courait. Malheureusement il y en avait une autre, une plus ténébreuse. A certains moments de l’année, deux fois, trois fois, «c’est selon» disaient les gens, cet homme gras maigrissait; il se mettait au lit; ses traits s’altéraient profondément; pendant une semaine il ne recevait personne; on assurait même qu’il ne goûtait plus ce petit vin de Vouvray, dont il avait toujours en cave une provision, et qui souffle hors de la bouteille, quand on tire le bouchon, un nuage de fumée bleue comme celle d’un grain d’encens. Il était malade, direz-vous? Voilà justement l’affaire. De quelle maladie? Pourquoi n’appelait-il jamais le médecin? Pourquoi ne laissait-il approcher aucun de ses amis, s’il en avait? Pourquoi s’alitait-il précisément dans le même temps où Le Harquelier, le berger de la Porchée, se plaignait de douleurs intolérables, et se jetait, farouche et ployé en deux, sur la litière de ses brebis?

La campagne se tait, mais elle observe tout. Le berger habitait la grande ferme qui est à la limite des bois. Il avait un âge, assurément, mais lequel? On savait que ce pauvre gars, en 1900, un soir de mai, s’était offert comme berger avec son chien, un chien noir aux yeux verts. On ne lui avait rien demandé, sinon le prix qu’il voulait. Et déjà, à ce moment-là, Le Harquelier, rongé par la misère qui est une fièvre, fouetté par la pluie, secoué par le vent, perclus par l’immobilité, le silence et l’espace, ressemblait à une de ces truisses de saule, oubliée au bord d’un talus, et dont on ne peut dire: «Elle est jeune; elle est vieille.» Son regard fuyant, brumeux, perdu, n’était compris que par ses bêtes. Tant que durait le jour, Le Harquelier, lentement, parcourait la plaine, tantôt en avant, tantôt en arrière de ses moutons, que la peur du chien et du berger maintenait en cercle. Sa limousine sur le dos, comme un vieux morceau d’arc-en-ciel, il servait de perchoir aux étourneaux qui reconnaissaient la laine.

On ne l’entendait jamais parler. Deux ou trois fois seulement, chaque année, il geignait, il restait le matin couché dans la bergerie, sans vouloir dire où il avait mal. Le fermier de la Porchée, qui n’est point un méchant homme, et qui allait visiter son berger et lui demander: «Veux-tu ta soupe?» avait remarqué que, ces jours-là, Le Harquelier avait les jambes qui tremblaient, et les sabots et les houseaux couverts d’eau et de boue, comme quelqu’un qui a couru la nuit.

Trois ans durant, il l’interrogea, sans avoir de réponse. Un jour pourtant, comme il questionnait encore, avec des paroles amies, son berger à demi mort sur la litière des bêtes, il vit celui-ci se redresser; il se sentit frôler par le regard qu’on ne rencontrait jamais; il entendit une voix forte et basse:

--Écoute, as-tu peur de ce que tu ne connais pas?

--Peut-être bien, dit le patron.

--Si tu as pitié de moi, il ne faut pas avoir peur. Trouve-toi, cette nuit, à deux heures, au carrefour du Chêne. N’amène personne avec toi: on ne te fera pas de mal.

--Vous serez donc plusieurs?

--Nous serons six, dont tu connais deux au moins. Trois prendront la gauche; trois prendront la droite. Moi, je serai le dernier, à gauche. Tu ne parleras pas?

--Non.

--Ni à présent, ni plus tard?

--Non.

--Apporte donc ta fourche, et pour me délivrer, tâche de me tirer du sang!

Le fermier de la Porchée n’était pas rassuré. Il fit cependant ce qu’il avait promis. Avant deux heures du matin, par un grand froid de fin d’automne, il était au carrefour du Chêne. Il n’avait pas oublié d’emporter sa fourche d’acier bleu. Tous les bois étaient couverts de gelée, et pas une feuille ne remuait. Au premier coup de deux heures, il entendit: «Gniaf! Gniaf! Gniaf!» mais sans rien voir. Au second coup, il vit venir dans le chemin, trois de chaque côté, six petits chiens couleur de fougère morte, bas sur pattes, crottés, fourbus, tirant la langue, et qui jappaient, couraient, roulaient à la poursuite d’un gibier qui ne se montrait pas. Le fermier eut peur. Il se gara au milieu de l’allée. Comme le dernier allait passer devant lui, de toute sa force il lança la fourche, qui atteignit le chien au jarret.

Un hurlement lui répondit.

Et aussitôt le fermier de la Porchée ne vit plus que cinq chiens qui entraient dans l’ombre et s’y perdaient. Mais il avait maintenant, à côté de lui, son berger Le Harquelier, qui boitait, et qui saignait, blessé au mollet.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, dans les soirées d’hiver, quelquefois, je raconte à mes neveux les histoires que j’ai surprises, les secrets les mieux gardés qui soient au monde: ceux de la campagne superstitieuse.

XXII

LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU

Les veuves! Il y a longtemps que saint Jérôme a dit du bien de leur état. Mais pas assez. Avec sa permission, je continue le paragraphe. Elles sont précieuses, dans la charité. Non pas toutes! Je ne parle pas de la grande veuve, qui s’occupe sans cesse de lui pour qu’on s’occupe d’elle, et pour qui le souvenir est un bruit; ni de celles dont le vieux solitaire disait qu’elles ne sont pas des veuves vraiment veuves. Je veux parler des autres, qui ont pris leur parti d’avoir été; qui ne souhaitent pas de rajeunir, et qui s’en vont, droites, simples, capables de passer près de la joie sans l’envier ni la troubler, mais portées vers la peine, comme vers un amour nouveau, plus grand que l’ancien. Ont-elles été heureuses? Était-il fidèle? On ne sait. Elles ont la mémoire silencieuse du passé. On devine qu’elles y vivent encore, mais seules, jalousement, à leurs heures, gardiennes qui portent la veilleuse et la clé, pour entrer sans témoin dans les chapelles secrètes.

Souvent, j’ai eu l’occasion de comparer leur manière d’être, de comprendre une œuvre charitable ou sociale, de la lancer, de la développer, de la défendre, avec notre manière à nous, jeunes filles ou vieilles filles. Nous sommes mieux faites pour l’action; nous avons plus d’élan, plus d’imprudence heureuse, moins de retour et de repliement. L’audace dans le bien est une vertu des vierges. Demandez-leur d’enlever une barricade, de soigner un lépreux, d’illuminer une conscience toute noire, de quêter une mondaine, de convaincre un ministre, de cacher trente ans de leur vie dans une infirmerie: elles le feront. Elles peuvent tout écouter parce qu’elles ne savent pas tout, et, peut-être à cause de cela, tout consoler, et tout relever. Il n’y a pas de fange humaine à côté de qui on ne les voie. Elles retiennent de leurs mains frêles, et le monde ne s’en doute pas, des armées prêtes pour la révolte. Les veuves ont moins d’allure. Ayant plus vécu, elles doutent davantage. Mais elles sont conseillères, patientes, visiteuses; elles plaignent mieux les peines de cœur, et elles n’aiment pas mieux que nous les enfants, non, mais elles ont toutes, pour causer d’eux avec les mères, des mots, des regards, des silences qui savent le chemin. On s’entend tout de suite avec elles; on ne cache rien. Et puis la liberté plus grande de leur vie les rend hospitalières. Les veuves tout à fait pauvres sont peut-être ici les plus étonnantes. Voyez la mère Moineau.

Elle habite Paris depuis toujours. Les quartiers lui sont indifférents, pourvu qu’elle puisse payer son loyer avec beaucoup de retard. En ce moment, elle fait partie du faubourg Saint-Germain, parce que, après cinq ans d’essai et d’huissier, on n’a plus voulu d’elle aux Batignolles. Elle paye difficilement, mais elle ne demande rien. Elle a sa rente insuffisante, le revenu des économies qu’elle avait faites, malgré M. Moineau, un dépensier, hélas! quand ils étaient concierges, au pied de la tour Saint-Jacques. Le pire malheur n’est pas de souper d’une salade et d’un morceau de pain. Ce n’est pas non plus d’avoir soixante ans, du rhumatisme dans les deux jambes et une petite taie sur l’œil droit. Si vous aviez rencontré, l’hiver dernier, sortant de chez elle, la mère Moineau, vous l’auriez prise pour une personne «qui a le moyen»: deux bandeaux bien lissés, soufflés par des crêpés, des yeux noirs, pas commodes, et celui de droite un peu recouvert par la paupière, des pommettes bien rondes, la poitrine aussi, la taille courte, une robe noire sans une tache, une broche de jais au col, et des mitaines aux mains. Elle allait au marché, avec son filet. Il lui arrivait de revenir en rapportant son filet vide, quand les légumes étaient trop chers. Mais vous auriez dit, en la voyant, comme ses voisines: «Madame Moineau a un chagrin». Si elle en avait un! Son œil malade le racontait un peu plus que l’autre, mais ils pleuraient tous deux, lentement, des larmes bues par le vent de la rue. Madame Moineau n’aidait pas le vent avec son mouchoir. Que lui importait qu’on la vît pleurer? Tout le monde ne saurait-il pas, bientôt, que Joséphine, son unique, l’avait quittée depuis trois jours, une fille qui n’avait jamais eu beaucoup de conduite et qui n’en avait plus du tout? «Comment se fait-il qu’elle n’ait pas pu souffrir vingt ans de misère, quand moi j’en ai porté soixante?»

Elle ne trouvait pas la réponse. Madame Moineau n’avait pas changé de pensée un seul moment, lorsqu’elle heurta du coude, sans l’avoir voulu, à l’entrée du marché, une femme qui était là immobile, adossée au mur, sur le trottoir.

--Pardon, madame!

--Ça n’est rien, madame!

--Tiens, vous pleurez, vous aussi? Il faut croire que c’est le jour.

La mère Moineau, qui ne se savait pas psychologue, mais qui l’était, jugea qu’elle coudoyait une vraie pauvresse et une vraie peine.

--Le vôtre vous a lâché? demanda-t-elle.

--Non, je ne l’ai plus.

--C’est comme moi mon défunt Moineau. Que vous ont-ils donc fait?

--Ils m’ont mise à la porte parce que je ne payais point.

--Ça m’est arrivé, à moi aussi.

--Alors j’ai juste six sous devant moi, pour moi et pour le petit que vous voyez là.

Un avorton de trois ou quatre ans, mou comme un paquet de nouilles, se traînait sur l’asphalte.

--Il est mignon, dit la mère Moineau. Ça ne doit guère manger?

--Des pommes, ma chère dame, c’est ce qu’il aime le mieux, mais elles sont hors de prix.

--Je vous crois! Vous n’êtes pas la mère?

--Non, elle est morte.

La mère Moineau vit que la maigre mâchoire de la femme s’était allongée, et qu’au-dessus du creux des joues, les paupières battaient.

--Si vous n’aviez besoin que d’un lit, dit-elle, j’ai le mien. Jusqu’à ces jours-ci, je couchais à deux, avec ma fille, qui ne reviendra pas. Il est large; vous n’êtes guère épaisse. Mais c’est le petit?

Les paupières cessèrent de battre. Dans la tête endolorie, vide d’espérance, le jour se levait. La taille se plia, la main droite saisit l’enfant et l’enleva, pour le montrer.

--C’est gros à peine comme un chat. Une caisse suffirait.

--J’en trouverai une, et de la laine pour faire un matelas. Car, pour des couvertures, Dieu merci, je n’en manque pas. Avez-vous du travail?

--Plus de travail que de payement, ma chère dame. J’aide à la vente, chez une marchande de légumes. Mais, comme je suis vieille, on ne me donne que cinq francs par semaine.

--Cinq francs, ça nous aidera tout de même. Attendez-moi.

La mère Moineau monta, plus lestement que d’habitude, la marche de la halle. Elle revint avec le filet presque plein. Et les deux femmes, tenant le petit entre elles, s’en allèrent vers la rue de Bellechasse. La mère Moineau expliquait qu’elle habitait au second, sur la cour; qu’elle n’avait qu’une chambre, mais bien propre par exemple, un grand lit en fer, trois chaises, une table, un poêle pour la cuisine et une commode: tout ce qu’il fallait. Quand elle fut rendue devant le numéro de la maison, à l’entrée du passage:

--J’ai oublié de vous demander une chose: comment vous appelez-vous?

--Madame Marais; madame veuve Marais.

Depuis un an ou à peu près, madame Moineau et madame veuve Marais vivaient ensemble, n’ayant qu’une chambre, qu’une table, qu’un poêle et qu’un lit. Les voisines avaient pris l’habitude de les traiter comme des sœurs, associées de misère, et qui élevaient l’enfant, ce chétif qui avait de la chance, en somme, d’avoir deux grand’mères. Elles ne voyaient pas beaucoup madame Marais, employée depuis la première heure jusqu’au soir chez la marchande d’herbes et de légumes, mais elles continuaient de rencontrer, sur le palier, dans l’escalier, dans les rues du quartier, la mère Moineau, et même de recevoir la visite de la vieille femme. Car celle-ci, trop impotente pour travailler, était de force encore à monter des étages. On la demandait, on l’envoyait chercher, elle avait une clientèle, surtout parmi les jeunes mères, qui la savaient expérimentée, complaisante, et bavarde juste assez pour que le temps ne parût ni long ni court en sa compagnie. Elle faisait chauffer le lait pour le biberon, emmaillotait, démaillotait, berçait le nourrisson, donnait à la mère des tisanes rares et souveraines, tricotait près de l’accouchée, racontait les histoires de toutes les loges de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, en inventait quand elle avait vidé son sac, ou bien, près des malades sérieusement malades, elle se taisait, dévouée alors, compatissante, capable de se tenir immobile et silencieuse dans le coin de la chambre, comme la flamme d’une veilleuse qui regarde l’endormie.

Un jour du mois dernier, sa plus proche voisine vint lui dire:

--La petite femme Grésil, de la rue Vaneau, voudrait vous voir; elle est bien malade. C’est la poitrine, toujours!

La petite femme Grésil! Qui n’a pas visité une salle d’hôpital parisien, qui ne s’est pas arrêté devant un lit blanc, où repose, la tête soulevée par l’oreiller, très pâle, très fine, confiante encore dans la vie et pourtant condamnée, une employée de la couture ou de la mode, celui-là ne peut imaginer combien était émouvante et même délicieuse à voir la petite femme de l’ouvrier plombier. Elle n’avait pas été transportée à l’hôpital; elle était restée dans cette chambre du quatrième, un peu en désordre maintenant, mais encore pimpante, à cause des meubles neufs et des rideaux à fleurs. Elle avait des yeux bruns, des yeux que la maladie avait agrandis, tout pleins d’esprit, de jeunesse et de câlinerie. On lui eût rendu service, rien que pour les voir se fermer à demi, sourire et dire: «Merci, la mère Moineau!» Quand la mère Moineau arriva, ils pleuraient. Elle gronda, elle plaisanta, elle demeura longtemps, et ne réussit point. Ce fut elle-même qui perdit sa joie.

--Ma petite Grésil, dit-elle, puisque vous êtes triste, et que vous vous croyez très malade, si j’étais que vous, je recevrais le bon Dieu.

La tête pâle, sur l’oreiller, remua faiblement pour dire non.

--Je ne demanderais pas mieux, mère Moineau, mais ici, dans cette maison, c’est impossible. Il y a de si mauvaises gens! Vous n’imaginez pas! Voilà six mois, il est venu un curé, pour une malade comme moi, et ils l’ont tellement injurié, ceux d’en bas, et même frappé, qu’il a été obligé de se retirer. On n’est guère libre, vous savez.

--Votre mari voudrait-il?

--Bien sûr, le pauvre!

La mère Moineau resta songeuse un moment.

--Alors, il y aurait peut-être un moyen. Vous diriez que vous allez vous faire soigner dans une maison de santé. Je viendrais vous chercher en voiture,--je ne sais pas qui payerait, mais je trouverai,--et vous prendriez ma place, dans mon lit, pour trois ou quatre jours. Madame Marais n’est pas épaisse; elle est tranquille; elle ne dort pas plus de six heures par nuit. Moi, je dormirai sur une chaise. Ma petite Grésil, il faut accepter!

Il en fut ainsi. La bouchère paya le fiacre. Madame Marais fit le ménage «à fond», et mit dans le lit la meilleure paire de draps. Deux locataires, des jeunes, des inconnues pour elle, aidèrent madame Grésil à monter l’escalier. Elle se reposa deux jours. Le troisième, au matin, quand le vicaire vint, il trouva plusieurs femmes à genoux, et une grosse vieille debout, qui soutenait la tête de la malade. A côté du lit, sur la table, il y avait un tout petit crucifix de plâtre, et une touffe de chrysanthèmes, qu’avait envoyée la marchande de légumes.

--C’est votre fille? demanda-t-il à la mère Moineau.

--A peu près, répondit-elle.

Et c’était vrai, et pour la petite Grésil, et pour la mère Marais, et pour l’enfant qui dormait dans la caisse pleine de laine, et pour d’autres sans doute.

Quelle histoire on ferait avec la charité des pauvres!

XXIII

LE BOURG ABANDONNÉ

Tout à la fin de septembre, une invitation inattendue m’amenait pour quelques jours dans un coin perdu de la côte bretonne. Mon amie de pension, Jeanne, qui est veuve et qui a deux grandes filles, m’écrivait: «Je suis malade, tu les promèneras. Je suis triste, tu me guériras.» J’ai pris le train, j’ai voyagé longtemps, et je suis arrivée à une station que la lettre de Jeanne m’avait désignée: mais j’étais loin encore de la maison de mon amie.

L’adjectif «perdu» est bien celui qui convient au village où j’étais appelée, perdu entre les vagues de la mer et celles de la terre bretonne, loin des chemins de fer, loin de toute ville même de médiocre importance, ignoré des baigneurs, deviné seulement par les chauffeurs qui font le tour de la Bretagne, et qui peuvent, un instant, du haut d’une colline distante de deux kilomètres, apercevoir deux plages séparées par un cap, et là, au commencement de l’éperon noir, après de maigres champs d’avoine et de sarrasin, avant une lande en pointe, un groupe de maisons blanches évidemment «sans intérêt». Jeanne m’en avait fait la description.

Dans la cour de la petite gare, une carriole m’attendait. Le conducteur était un irrégulier de la profession, un fermier qui, ayant de bons chevaux et le goût de l’auberge et du cidre doux, consentait moyennant finances, et quand la récolte ne s’y refusait pas, à faire la longue trotte avec les haltes qui l’allongent. Il plaça mon bagage à l’arrière, me fit asseoir près de lui, sur la banquette, et, sans me demander mon avis, me jugeant comme lui-même hospitalière, offrit de monter, tour à tour, à quatre ou cinq amis rencontrés sur la route, et qui nous tinrent compagnie chacun pendant une demi-heure. Nous les prenions à l’entrée d’un sentier; nous les déposions plus loin, à l’entrée d’un chemin vert. Les côtes succédaient aux descentes, sans que la jument ralentît son allure. Elle avait deux bourrelets d’écume à chaque endroit de son poil gris où tombait et se levait en mesure une courroie du harnais. L’homme, ivre et sommeillant dans la gloire comme un pommier en mai, laissait aller, les yeux songeurs dans le vent frais. Il souriait vaguement au danger des raidillons et des tournants, aux brusques rencontres de charrettes ou de carrioles que nous manquions d’accrocher à chaque fois. On eût dit qu’il avait reçu, pour un jour ou pour tous les jours, quelque promesse d’en haut de ne point verser. Il devait se croire sur la mer sans obstacle. Je lui demandais:

--Combien de kilomètres encore?

--Trois ou quatre lieues de pays, à peu près.

Les lieues de pays, multipliées par l’à peu près, défilèrent pendant tout l’après-midi: champs étroits, toujours penchés, toujours bordés d’ormes émondés; ravins aigus au fond desquels l’eau se devine seulement à l’épaisseur des herbes; solitudes cultivées; futaies sur les collines et futaies sans château, avenues seigneuriales d’un seigneur disparu; tertres de fougères et de bruyères, où quelqu’un, qui ne vient plus, a dû s’asseoir pour regarder l’ombre bleue des vallées et le croissant fin qui monte, salué par les grillons. Le fermier qui me conduisait était un silencieux, mais plus encore un craintif. A quelques réponses fuyantes et brèves, que j’obtins de lui, je compris qu’il était un assez bon homme, mais qui craignait de laisser voir le fond religieux de sa race. Il avait peur d’être trahi, peur de vexations qu’il m’était impossible de préciser. Là comme dans les villes, je rencontrais la peur. Une femme eût été moins en garde et plus brave.

Comme j’étais entrée, avec mon guide, dans la salle basse d’une auberge bien tenue, propre, je remarquai, à droite de la cheminée, une niche de bois accrochée au mur, ornée à l’intérieur de papier doré, de vases en plomb, de coquillages, au milieu desquels trônait une statuette de la Vierge. Deux hommes qui conduisaient chacun deux chevaux admirables, attelés à une charrette pleine de goëmon frais, s’arrêtèrent devant la porte, et s’avancèrent, en portant la main à leur chapeau de feutre d’ancienne mode. C’étaient deux fermiers riches de la contrée, le père et le fils, et rarement j’ai vu des visages de paysans d’une finesse, d’une distinction de traits égale à celle de ces deux Bretons blonds. Ils demandèrent un verre de rhum,--de quelle Jamaïque, hélas!--burent debout, d’un trait, et reprirent la route de la ferme.

J’arrivai avant la nuit, à l’heure où la clarté de la mer survit encore à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m’avait pas trompée; j’avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu’elle m’avait annoncé: des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée, et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes d’herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus. Mon amie habite à un quart d’heure de la côte, sous les premiers arbres que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n’eut jamais d’hôte prodigue, assurément, et qui s’est passée de tourelles, de sculptures, et de parc.

Nous sommes dans la campagne, sans fossé, sans haie, sans transition. Raison de plus pour l’étudier un peu. J’ai fait mon enquête. Et les hommes comme les choses m’ont dit leur abandon.

Le «port» a été le chef-lieu de la commune, et ne l’est plus. Le vent de la côte qu’on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se rapprocher: voilà les raisons du délaissement. L’église neuve, la mairie, l’école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac, le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux kilomètres dans les terres. Il ne reste ici que des maisons vieilles, les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l’ajonc sec, où logent des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées, disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde, n’est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes? Hélas! tout cela pourrait être, mais tout cela n’est pas. Tous ces pauvres sont, comme des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans ces campagnes si longtemps calmes et saines d’esprits, les pires mensonges font leur chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme pouvait le faire autrefois, le curé, s’il était vraiment prêtre. Mais on l’a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa paroisse n’a plus de guide et n’a plus d’exemple, en aucune chose, morale, sociale, française; et de même quand il s’agit seulement d’éviter une faute d’hygiène ou de goût. L’ancienne église était bâtie sur la pente d’une lande, au-dessus de la falaise; elle était en granit rouge, d’un beau style du treizième, forteresse par l’épaisseur des murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d’une ligne pure. Un seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays: et cette beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours pour la population du port. Dans l’encadrement d’une ogive, quand on entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres au-dessous de soi, et les pointes d’écueils toujours cernées d’écume, et le grand ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d’un mauve léger, comme les bruyères fanées.

Une femme m’a dit: «Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu’elle peut pour que le monde n’ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On l’aime tous, excepté ceux qui la «regrettent» parce qu’elle est dévotieuse. C’est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était pilote, loin d’ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n’a guère de quoi donner; et moi je sais que ça la prive.»

J’ai entendu un autre mot, un de ceux qui m’émeuvent parce qu’ils sont le résumé tout simple d’une âme rarement parlante. Il a été dit par hasard, devant moi. Je montais à travers les mielles, à la brune, et je rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une charrette coupait la route devant moi. L’homme qui marchait à la tête des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j’avais vu entrer à l’auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la guide et arrêta l’attelage. Ce n’était pas pour reposer ses bêtes. Il avait aperçu devant lui, l’unique «baigneur» venu en ce pays désert, un avocat de l’Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant, les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection; il faisait pour lui ce qu’il n’eût peut-être pas fait pour son maître: il cherchait à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s’était-il passé? Rien que d’ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d’autres, avait cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et dit un mot; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et dévoué; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s’était mis à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d’où Dieu n’était pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent leur ami dans les chemins. Et c’est ce qu’avait fait le métayer, au carrefour des mielles.

--Eh bien! monsieur, vous partez donc demain?

--Mais oui.

--Vous reviendrez chez nous, n’est-ce pas, une autre année?

--Peut-être.

Et le beau gars breton, serrant la main de l’étranger qui partait, répondit gravement:

--Faudra tâcher. Car il n’y a qu’un mois que vous êtes chez nous, monsieur, et c’est pourtant comme si vous étiez né dans le pays!

L’attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir, et qui venait d’exprimer la plainte d’une société rurale incomplète et souffrante.

XXIV

LA VILLE AU ROUET

Il y avait bien des Villes au Rouet, dans la France que nos mères ont connue, bien des fermes et des logis où s’était conservée l’habitude de filer le fil dont serait faite la toile des draps et des chemises. Celle dont je veux parler, et qui porte le nom du métier que toutes les mains de femme, les mains rudes et les mains blanches, savaient faire chanter, est située dans une contrée sauvage et voisine de la mer. Je dis sauvage, parce qu’il y a peu de routes à travers les champs, des ajoncs sur les talus, des mots de patois sur les lèvres des paysans, et, dans le cœur de tous les habitants, qu’ils soient nobles, bourgeois, artisans ou laboureurs, une secrète défiance contre ce qui vient par terre de l’étranger, marchandise ou marchand, idée même: car ce qui vient par mer est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de forte ardoise qu’a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l’ouest d’un jardin, à l’est d’une prairie, qui mettent de l’air autour d’elle, et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d’herbe. En avant du jardin, une petite futaie de chêne laisse passer l’avenue mal empierrée. Et le parc, c’est toute la campagne environnante, les cultures divisées par des talus plantés d’arbres, les minces vallons tournants, qui guident vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables, déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d’un moineau, le pied d’un écureuil ou d’un lièvre creuse une empreinte durable. Mais rien n’égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la Ville au Rouet.

Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j’en vais dire. Un chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la mer. D’abord de pente douce et à peine encaissé, il devient bientôt rapide, s’enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt mètres de hauteur; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent les torrents d’hiver; il tourne et, tout à coup, il s’ouvre un peu, pour recevoir la lumière de l’eau vive. Un arpent de prairie et de sable le sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau pour amarrer les barques. La merveille, c’est que le ravin est une avenue couverte, c’est que, des deux talus rapprochés, des hêtres s’élancent et croisent leurs branches au-dessus du sentier. La mousse, tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines; ils ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui «font la main», et qui sont d’un gris rose à l’automne et marbrés de bleu quand la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.

La femme qui habitait la maison,--il y a peu d’années encore,--n’avait pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule, à présent, veuve et n’ayant plus qu’un fils qui passait, chaque année, le mois d’août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train qui s’arrêtait à l’entrée d’un petit port, de l’autre côté de la baie, et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné l’attendait sur la plage, à l’ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui leur était cher comme la reliure d’un livre où vivait leur pensée. Ils s’arrêtaient pour se redire la joie du retour: «Tu as bonne mine!--C’est la joie!--Et l’air d’un homme! Tout à fait! Monsieur le financier, avec votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d’Orient, pour un seigneur! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi? Je m’étonne toujours d’avoir un si grand fils.--Et moi une mère qui n’a pas vieilli. Vous n’avez pas un cheveu blanc.»

Cette chétive madame Guéméné, fine de visage, toute voisine de la cinquantaine, avait gardé de sa jeunesse, de son enfance même, un sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l’âge avait achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait, l’esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires industrielles, variées comme l’invention humaine, qu’il avait étudiées et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et du train du monde, c’est-à-dire du cercle assez court où chacun vit. Elle écoutait; elle était intéressée, amusée souvent: elle n’enviait pas. Et il s’étonnait.

--C’est un mystère pour moi, disait-il. Comment pouvez-vous habiter seule, toute l’année, à la Ville au Rouet? L’été, passe encore: vous recevez quelques visites de voisins de campagne, ou de baigneurs installés dans les villas de la côte; vous avez la visite prolongée de votre fils. Mais l’hiver? Mais le printemps? Mais l’automne? Avouez que les conversations avec vos fermiers, vos blanchisseuses et votre jardinier ne sont pas folâtres...

--Folâtres, non; mais je n’ai plus l’âge, mon ami... Elles sont plus nourries que tu ne penses. Et puis tu oublies que j’ai un autre interlocuteur.

--Lequel?

--Moi-même, et qu’on ne cause bien avec soi que dans le désert.

--De qui parlez-vous, avec vous-même?

--De toi surtout.

--Vous ne me connaissez presque plus!

--Assez pour imaginer, prévoir et m’inquiéter: tu vois bien que c’est vivre, cela!

Les grands hêtres verts les écoutaient rire.

Depuis quelque temps, M. Guéméné sentait grandir son admiration pour sa mère. Il était arrivé à cette conclusion, qu’il prenait pour une découverte, que sa mère devait être une femme d’intelligence supérieure, et que c’était dommage qu’elle vécût si retirée. Comment ne s’en était-il pas avisé plus tôt? «Comme nous sommes pauvres de jugement, pensait-il, nous qui aimons seulement nos mères, et qui ne comprenons leur mérite qu’à l’heure où leur vie est déjà près de finir!» Il le dit, et sa mère eut assez d’esprit pour rire encore.

--En toute vérité, je crois que tu te trompes, mon ami, dit-elle. Les femmes devinent, plus et mieux que les hommes. Elles ont une tendresse intelligente, qui ne dépend point de leur condition, qui s’attache d’abord aux enfants, et de là s’étend plus ou moins sur le monde. Avoir eu souvent peur pour les autres, pour les âmes, les corps et les biens, c’est posséder une grosse expérience, et presque un passe-partout. Pour aller très droit dans la vie, il n’y a pas besoin d’avoir une intelligence supérieure,--heureusement,--il faut mettre à profit cette modeste clarté que la poussière des routes battues projette sur les fossés. Il faut autre chose encore: ce que j’appelle la bonne volonté.

--Plus rare, celle-ci!

--Infiniment. Se décider en bonne foi; sacrifier ce qui est cher à ce qui est clair; oublier ce qu’on a souhaité, pour vouloir autre chose: voilà le difficile, et ce qui fait les abîmes entre les hommes...

Celui à qui sa mère parlait de la sorte était sans doute encore trop jeune. Il ne répondit pas, mais il pensa: «Ce sont des mots, personne ne peut vouloir contre soi-même, ni toujours, ni même souvent.»

Et une année s’écoula. L’année suivante, les hêtres du chemin qui tourne virent passer trois promeneurs au lieu de deux. M. Guéméné avait amené sa jeune femme à la Ville au Rouet: il lui avait recommandé: «Ma mère a bien changé, depuis six mois; elle s’affaiblit; il importe de la ménager: si elle vous demande de venir habiter avec elle, évidemment nous n’en ferons rien, mais laissez-lui un peu d’illusion.» Le jour du départ, la mère descendit avec ses deux enfants jusqu’à la plage où le canot était amarré. Ce fut elle qui détacha la corde, et qui dit:

--A l’an prochain! J’espère que nous serons quatre?

Beaucoup de temps passa encore. Madame Guéméné était devenue vieille, si vieille que, pour attendre son fils, elle dut s’arrêter tout au commencement de la pente couverte de hêtres. Ce n’était pas le retour joyeux, espéré, préparé, pendant onze mois de solitude. Les arbres, au vent froid qui montait de la mer, agitaient plus de bourgeons que de feuilles. M. Guéméné arrivait ruiné et affolé. Il embrassa en pleurant cette créature diminuée par l’âge, et dont le visage disparaissait sous l’amas des châles de tricot. Elle ne lui reprocha rien; elle eut cette charité merveilleuse de sembler croire tout ce qu’il disait, et cette autre d’écouter jusqu’au bout un homme que le chagrin faisait déraisonner. «Mon parti est pris, disait-il, et il vous plaira: je reviens à la Ville au Rouet; je ne suis plus rien, je ne travaille plus et je n’aurais jamais dû travailler puisque j’ai été vaincu; nous vivrons ensemble; je vous demande asile.» Madame Guéméné, quand il eut fini de dire de grands mots inutiles, leva sa main qu’un peu de fièvre agitait, comme aux jours où elle signait un bail. «Non, dit-elle; la gestion de mes terres sera désormais facile; tu vaux mieux que cela; je viens de vendre deux fermes, l’une qui payera tes dettes, et l’autre qui te permettra de recommencer ta vie.»

L’homme qui m’a raconté ces choses, un soir d’été, sur les falaises de la baie, me montrait de loin le ravin où remuaient en grandes houles les cimes déjà jaunes des hêtres. Et il ajoutait:

--J’ai osé parler, quelquefois, de ma force, de mon esprit de décision, de mon dévouement aux miens: mais, devant ces arbres-là, ce sont des mots que je ne dis plus jamais.

XXV

LES YEUX

Il y en a qui disent tout; il y en a qui ne disent rien; la plupart ne disent qu’une ou deux choses, toujours les mêmes.

Depuis le temps que la littérature les célèbre, en prose et en vers, nos yeux de femmes sont un sujet qu’elle n’a point épuisé. Elle y cherche l’amour et rarement la pensée. Nous sommes durement traitées par tant de poètes qui n’écrivent pas pour nous déplaire. Ils aiment seulement en nous l’amour que nous avons pour eux, ou que nous pourrions avoir, et ils nous réduisent à un seul rôle, et nous renferment dans un seul âge. Quelques-uns ont été d’un réalisme aigu, les plus grands. N’est-ce pas Homère qui a parlé de déesses et de mortelles «aux yeux de génisse»? Il voulait exprimer la longueur de ces yeux, et leur placidité, et leur velours épais, où vit l’unique reflet des herbes et du sol. Il avait des images de pasteur. Et j’avoue que celle-là, toute déplaisante qu’elle soit, m’est souvent revenue à l’esprit. En omnibus, en chemin de fer, dans la rue, dans un salon, le regard d’une voisine ou d’une passante m’a fait songer: «C’est cela même! O vieillard qui savais combien un mot d’éloge peut porter et cacher de vérités cruelles! Elles souriaient les jeunes Grecques, flattées de ce qu’un si grand poète admirât leurs grands yeux. Il avait mis en vers les propos de leurs amants. Le reste importait peu!» Les modernes ont inventé ou répété cent formules, où ils semblent plus épris de la couleur que de la forme des yeux; j’ai lu, dans les romans et les recueils de poésies, l’irrésistible attrait des yeux couleur de violette, ou noirs comme la nuit, ou jaspés, ou bleus, ou gris de lin. Mais ce sont presque toujours des yeux qui aiment. Et il me semble à moi, que j’ai rencontré dans la vie, plus souvent que ces écrivains, des yeux qui pensent.

Quelle souveraineté! La beauté pensante! Elle attire et elle intimide; elle veut bien se faire toute voisine, elle nous parle, elle nous sourit, mais elle a gardé dans ses yeux l’immensité inconnue d’où elle vient, où elle a passé toute seule, où elle retournera, où l’emporteront ses ailes qu’elle a repliées pour une heure et par pitié pour nous.

Plusieurs religieuses m’ont donné cette émotion délicieuse et cruelle, l’une surtout que je connais bien. Elle est belle et elle ne le sait pas. Elle n’a pas de miroir quand elle attache sa guimpe et qu’elle épingle son voile. Ses compagnes, si elle était laide, l’accueilleraient du même air de contentement fraternel. Quand elle entre, et qu’elle me regarde tout droit, et qu’elle dit: «Bonjour», c’est la lumière qui entre avec elle. Quand elle dit: «Que je suis heureuse de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de tous ceux que j’aime? J’ai tant pensé à eux! Où est celui-ci? Que fait-il? Et celle-là? Et celle-là encore?» Je sens passer sur moi comme une grande vague vivante et accourue du large, toutes les pensées de cette âme, toute sa tendresse, tous ses souvenirs, et quelque chose d’inconnu, de fort et de joyeux, devant quoi je me mettrais à genoux; mais elle ne le voudrait pas.

Je me souviens aussi d’une femme que je ne verrai jamais et qui cependant m’a parlé, qui m’a regardée, qui a laissé dans mon cœur l’image de ses yeux clairs. Le souvenir est récent encore. Je voyageais en Angleterre, et je m’arrêtai pour un jour dans une ville universitaire. J’avais pour hôte un des directeurs de ce collège célèbre, où la jeunesse est si bien encadrée par les murs sculptés et verdis, les cloîtres, le parc au bord du fleuve, les ormes vénérables, tout le passé énergique et poétique. Nous avions visité la bibliothèque, pleine de trésors qui sont aimés,--tant d’autres, ailleurs, ne le sont pas,--l’église où les stalles des abbés et des chanoines de jadis sont pieusement occupées par les maîtres d’aujourd’hui, et nous étions remontés dans les appartements privés du vice-recteur, en attendant le déjeuner, qui devait avoir lieu à deux heures et demie. J’examinais une série de portraits des plus illustres élèves du collège, photographies, gravures, pendues aux murs du palier. Il y avait aussi des reproductions de tableaux anglais ou italiens, choisies, en petit nombre, éclairées par la lumière des baies larges. Et, tout à coup, je m’écriai:

--Oh! voilà une merveille!

Le vieux maître anglais, tout blanc, très mince, très grave, ne me répondit pas, mais je vis qu’il s’attendrissait.

--Qui est cette femme admirable? Est-ce une peinture de primitif? Qui l’a peinte? Il n’y a pas de date dans son visage. Elle est l’immortelle.

--Elle vit, me dit-il.

C’était une photographie, demi-grandeur. La tête, droite et vue de face, rappelait par ses lignes ces sculptures antiques qui expriment puissamment le repos, l’équilibre, une sorte d’harmonie plus qu’humaine. Aucune grâce mièvre, aucun ornement: des joues pleines, des lèvres sérieuses, une chevelure abondante et légère, blonde assurément, relevée autour du front. Tout le prodige était dans les yeux. Ils étaient clairs et profonds, ardents et comme délivrés du souci d’être beaux. Par quel hasard, avec leur image, avaient-ils donné leur magnificence, leur secret, leur pensée même qui s’était imprimée sur cette feuille de papier? Je ne sais. Je conversais avec eux comme avec des yeux vivants. J’y devinais une intelligence jeune et hardie, pleine d’idées qui ne sont point dans les livres, mais que l’esprit trouve dans ses voyages, au large du monde, et qui le suivent d’elles-mêmes, sans l’alourdir, comme du soleil au bord des voiles. A quel pays appartenait cette femme étrange? A quelle petite catégorie de nos sociétés humaines? Riche ou pauvre? Lettrée, ignorante, inconnue ou illustre? Rien ne l’indiquait. La robe, un peu échancrée, et qui laissait voir l’attache du cou, avait l’air d’être faite d’une étoffe sombre et commune.

Déjà, plusieurs fois, mon hôte m’avait fait signe, mais je ne l’avais pas vu. Des ombres avaient passé derrière nous, et je n’avais pas compris. Il jouissait silencieusement de mon admiration. Enfin, il dit:

--C’est le portrait de la femme d’un poète écossais, poète elle-même. Elle est de nos amis très chers, malgré la différence des âges. La photographie qui vous a arrêtée au passage, et qui est un chef-d’œuvre, a été faite par une ancienne domestique de chez nous. Oui, une domestique, qui était sans le savoir une artiste géniale.

--Le chef-d’œuvre, monsieur, c’est surtout le modèle.

Le vieil humaniste se tourna vers moi. Une joie vive, celle d’un souvenir préféré, faisait battre les cils blancs de ses paupières. Il répondit, avec une lenteur passionnée:

--Vous dites bien. Quand elle nous fit l’honneur de venir ici, voilà trois ans déjà, j’étais au fond de mon jardin. On m’appela. Je l’aperçus debout, dans le matin, sur la plus haute marche du perron. Le vent jouait avec ses cheveux dorés. Elle me regardait approcher, elle me regardait avec ces yeux dont vous n’avez ici que la fumée et la nuit. Je n’ai jamais rien vu qui fût plus pareil à un rêve.

Il s’inclina.

--Mademoiselle, ajouta-t-il, voilà dix minutes que mes invités et ma famille sont descendus dans la salle à manger. Nous les rejoindrons s’il vous plaît. Et il m’en coûtera comme à vous.

Les yeux qui pensent, les yeux de femme où passe un autre songe encore que celui de la tendresse, je les ai vus partout, et la campagne profonde ne les ignore pas. Des êtres de choix y vivent çà et là, dans les fermes, dans les bourgs. Celle-là avait une bien singulière puissance de regard, qui vivait dans un village de notre Beauce où l’esprit n’est pas toujours alerte, ni tourné vers le ciel ou le lointain de la terre. Elle s’appelait Fernande. Elle était, avec sa sœur Louise, la plus fine couturière du pays. Toutes les deux, occupées du matin au soir, et du 1er janvier au 31 décembre, ne chômant que les dimanches, elles travaillaient tantôt chez elles, tantôt chez d’autres, toujours pour d’autres. On disait: «Elles se ressemblent, à les croire jumelles, et toutes les deux elles ont oublié d’être bêtes». C’est un oubli qu’on leur pardonnait peu. Elles s’en vengeaient en commérant beaucoup, assises côte à côte, pendant les heures longues où le jour augmentait et diminuait sur l’aiguille en mouvement. Leur élégance, leur belle taille, leurs yeux noirs dans des visages roses, étaient renommés également. Les vieilles mères, qui ne s’y connaissent plus, disaient: «Si j’étais obligée de choisir, je ne sais pas laquelle des deux je choisirais». Mais si toutes les deux avaient l’esprit vif, Fernande seule avait ce cœur inquiet que la fatigue du jour ne suffit pas à endormir. Elle étudiait la physionomie des gens et des bêtes; elle tirait une philosophie des histoires qu’on lui contait; elle goûtait la beauté des soirs; elle pensait au monde vaste qu’elle ignorait, et même à la mort, et cela lui faisait une âme plus grande que celle de Louise. Mais rien ne le révélait, et, pour tous leurs voisins, elles étaient «parfaitement jumelles».

Un soir que, par hasard, elles avaient travaillé, l’une chez elle, l’autre au dehors, Fernande, qui revenait d’une des fermes assises sur le dos de nos longues houles beauceronnes, trouva Louise toute changée, inquiète et capricieuse, et silencieuse contre la coutume. «Qu’as-tu, ce soir?» Elle chercha; elle découvrit assez vite que Louise n’était pas triste; bientôt après elle devina le secret. Louise était aimée! Louise avait reçu dans la journée la déclaration d’un amoureux. Louise se demandait si elle dirait oui, et le doute n’était guère possible. Pourquoi était-elle inquiète? Bien tard, dans la nuit, comme elles causaient encore, et que Fernande pour la vingtième fois demandait: «Qu’as-tu?» Louise se leva soudain, la regarda durement, et dit:

--J’ai peur de tes yeux!

Elle avait eu peur de la pensée. L’amoureux revint, et Louise eut soin de lui donner rendez-vous à l’autre bout du village, dans le jardin d’une amie. C’était un honnête homme, un peu lourd, qui n’avait pas l’humeur conquérante, et à qui suffisaient les yeux de Louise et les économies qu’elle avait amassées. Cependant, quoi qu’il fît, trois mois après qu’il eut commencé à «causer» avec Louise, huit jours seulement avant les noces, les deux jumelles se quittèrent.

Fernande, en larmes, vint me voir. Elle partait. Elle allait chercher sa vie dans un autre village où elle avait une parente. Elle pleurait; elle accusait sa sœur; elle disait:

--Regardez-moi, mademoiselle! Est-ce que je suis une coquette?

--Oh! non, Fernande.

--Eh bien! mademoiselle c’est à cause de mes yeux, pourtant, que je m’en vais! Ma sœur est comme folle. Croyez-vous qu’elle m’a dit hier: «Je ne puis plus te souffrir. Quand tu lèves les yeux sur moi, je cherche s’il n’y est pas.»

Je la regardai. Et je donnai tort, sans le dire, à celle qui s’en allait. Elle avait des yeux qui pensent; l’autre n’avait que les yeux qui aiment.

XXVI

LES PETITES FRATERNITÉS

Quand un remède a été longtemps employé, quand il a été célébré et primé dans les Instituts, affiché sur les murs, exalté par la réclame des journaux, quand il a fait la fortune d’un droguiste et l’honnête profit d’entremetteurs nombreux, il arrive une heure où le remède disparaît presque subitement. Il est remplacé, comme un fonctionnaire qui a déplu. Il entre dans l’honorariat du codex. Les jeunes médecins rient lorsqu’on le nomme; les vieux aussi, par oubli. Il a fini d’être. A-t-il servi? C’est difficile à dire. La maladie est toujours là, et on essaye contre elle d’une illusion nouvelle, orgueilleuse, exclusive. Voilà le sort des remèdes. Mais j’ai remarqué que les pâtes molles et sucrées, les jujubes, les losanges lubrifiants, en un mot les douceurs thérapeutiques, échappent à cette règle de soudaineté. Elles traversent les siècles, allègrement, comme leurs sœurs les tisanes, les quatre fleurs, la camomille, la boisson chaude de pomme de reinette, la mauve et la guimauve, et la principale raison m’en paraît être qu’elles s’offrent à nous sans prétention. Aucune d’elles n’a jamais affirmé: «Je vous guérirai». Elles promettent de calmer, et leur succès ne passe pas.

Il en est de même des remèdes sociaux. Les petites fraternités, le salut d’un seul à un seul, l’homme qui sait dire bonjour, les yeux qui savent plaindre, les oreilles qui savent écouter, font plus que les systèmes, pour la paix du monde. Il y a un art de n’être pas odieux, qui est d’autant plus compliqué que la fonction sociale est plus haute, et la richesse plus évidente. Deux ouvriers se rencontrent: celui qui offre à l’autre un verre de vin est assuré d’avoir satisfait largement aux lois de la civilité. Mais M. le maire qui traverse le matin son village, et se rend à la mairie, quel diplomate s’il ne blesse personne! «Père Untel, maître Untel, monsieur, mon ami», il doit d’abord choisir, du plus loin qu’il aperçoit un administré, l’appellation protocolaire. Qu’il ne se trompe pas! Qu’il ne confonde pas! Sa popularité peut souffrir d’une erreur de nuances. Elle mourrait s’il oubliait d’être: mansuet avec l’alcoolique impotent qui réclame à la société la juste retraite du buveur; familier avec l’enfant du sexe masculin qui se rend à l’école; suave, ému, partagé entre quatre tendresses, toutes administratives, s’il rencontre une mère suivie de trois petites filles; digne avec l’instituteur, son supérieur secret; digne encore avec le pompier, dont les demandes de crédit, pour la pompe inutile, fatiguent le budget communal; confiant avec le cantonnier qui trahit son maire; cordial et réservé avec le curé, puisque les temps ne sont pas venus d’être impunément clérical... Le pauvre homme, n’est-ce pas! Encore le supposé-je de moyenne condition, paysan enrichi ou commerçant retraité. Mais, s’il habite un «château»,--qu’il l’ait reçu en héritage ou gagné, peu importe,--ce n’est plus de l’habileté, de la rondeur, de la bonté qu’il lui faudra, pour être populaire, c’est du génie. Au moindre mot, l’histoire de France est invoquée contre lui, l’histoire frelatée, dont ils se servent comme d’une vieille pierre, pour aiguiser toutes les faux d’aujourd’hui. La jeunesse n’est pas une excuse, je vous assure, et ce n’est pas un petit crime d’être supposé riche. Car, bien souvent, la richesse que l’on envie n’existe que dans l’esprit des pauvres gens. Ils ont de la fortune une idée si étrange! Dès qu’ils voient vivre à côté d’eux un homme qui ne travaille pas de ses mains, ils lui attribuent une sorte de richesse inépuisable, qui vient on ne sait d’où, et qu’accompagnent, hélas! toutes sortes de mauvais penchants. Ils le jugent avare, méprisant, et «sans cœur». La preuve contraire est longue à établir et toujours facile à briser.

Nous avons, pour balayer les salles de notre dispensaire, à Paris, un vieux terrassier, cramoisi de visage et, je le crains, d’opinions, entré chez nous par mégarde, un jour qu’il était ivre et qu’il se disait sans travail. C’est un faune devenu respectueux sur le tard et inégalement. Sa barbe hirsute, ses yeux veinés, sa voix toujours grognante, lui donnent une petite autorité, très courte, parmi les jeunes mères du quartier, qui apportent leurs nourrissons à M. le docteur. Dès la seconde fois elles n’ont plus peur de lui. Mais, la première, on l’écoute, on fait moins de bruit, on prend la chaise qu’il a désignée. Cela lui suffit, il est important. Les doyennes du dispensaire, comme moi, ont un certain droit de réprimande, soumis à de nombreuses conditions: évidence et lourdeur de la faute, longue tolérance avant le reproche, douceur dans l’expression, dans la voix, dans le geste, etc. Mais les jeunes, les blondinettes, qu’une pensée charitable amène, une ou deux matinées par semaine, dans cette pouponnière, croyez-vous qu’elles aient la permission de juger le «travailleur»? Mais non! Et c’est ce qu’avait oublié mademoiselle de Saint-Franchy, cette amour d’enfant, deux fois aristocrate, de vieille famille irlandaise par sa mère, et de vieille souche nivernaise par son père, la plus rose de nos aides, mais la moins initiée à cette connaissance de l’orgueil, qui est le premier principe de l’art du commandement.

Hier donc, en arrivant au dispensaire, de bonne heure, je remarque que la salle d’attente n’est point en ordre. Les bancs et les chaises ne se font pas vis-à-vis. Des brins de fil traînent sur le dallage, des tampons d’ouate, des morceaux de biscuit, une tête de poupée. J’entre dans le cabinet de consultation. Mademoiselle de Saint-Franchy est occupée à classer les observations médicales de la veille. Elle n’est pas rose, elle est rouge. Elle lève la tête.

--Que voulez-vous, me dit-elle, Pierre refuse de balayer, il refuse d’essuyer, il refuse de remuer un banc, il refuse tout, tout, tout...

Je sonne. Pierre ne vient pas. Je passe dans la petite pièce qui renferme nos archives et nos flacons de pharmacie, j’ouvre la porte qui donne dans la courette: Pierre est là, rouge, lui aussi,--c’est l’habitude,--et se lavant les mains, comme il fait chaque matin quand il a «fini son ouvrage».

--Eh bien! Pierre, et le balai?

--Le voilà, mademoiselle!

Il montre, de sa main ruisselante, l’objet qu’il a jeté sur l’asphalte.

--Mon brave Pierre! Vous me quittez?

Il faut croire que j’ai bien dit cela, comme je le pensais, avec un regret. Pierre a secoué ses mains, il les a essuyées lentement, puis, me regardant avec cette autorité des hommes qui sont sûrs de ce qu’ils professent:

--Non, mademoiselle, je n’ai pas l’intention de m’en aller. Je ne travaille plus, tout simplement.

--Parce que?

--Parce que mademoiselle de Saint-Franchy a fait son Louis XV avec moi!

--Est-il possible? Son Louis XV? Mademoiselle de Saint-Franchy?

--Et pas qu’un peu! La voilà qui s’amène, tout à l’heure, et qui me dit, en relevant son nez: «Qu’est-ce que vous faites donc, Pierre? Il est huit heures, et il y a de la poussière partout: faites-moi le plaisir de balayer mieux que ça!» Faites-moi le plaisir: c’est comme un roi! Sommes-nous en république, oui ou non? Mademoiselle, devant vous, je reconnais que je peux mériter une observation. Mais une leçon, jamais: nous sommes en république. Elle l’oublie tout le temps, cette petite Saint-Franchy. Si elle m’avait dit, même elle: «Pierre, vous devriez mieux balayer», on se serait compris. Mais: «Faites-moi le plaisir! Faites-moi le plaisir!» Alors, je n’obéis plus. Mademoiselle doit comprendre pourquoi.

J’ai eu l’air de comprendre. Pierre a repris son balai.

Il en est ainsi partout, du sud au nord et de l’est à l’ouest. Le vrai pays des castes, après l’Inde, c’est le nôtre. Les devises n’y font rien. Celui qui veut avoir la moindre influence heureuse, ne fût-ce que parmi ses plus proches voisins, doit connaître dix mondes différents, qui ont chacun ses lois de l’honneur, son code de civilité, son langage souvent, toujours son amour-propre.

Eh bien! le nombre est grand, dans cette France affaiblie, des hommes et des femmes qui savent l’art difficile de secourir les misères humaines, de maintenir un peu de paix, de ramener un peu d’espérance. Les uns le font pour l’amour de Dieu, les autres pour le seul amour du prochain. Un observateur attentif, qui étudierait un quartier d’une ville quelconque de France, serait d’abord effrayé de tous les maux qu’il y noterait. Mais s’il persévérait, il sentirait que tout n’est pas dit quand on a vu le mal et qu’on l’a signalé. Il admirerait l’ingénieuse tendresse qui visite, non pas toutes les douleurs, mais beaucoup d’entre d’elles. La solitude dans le malheur est encore l’exception, en cette France pénétrée de charité. Elle tend à s’accroître, et les causes seraient trop faciles à dénombrer. Mais nul ne sait les lois qui commandent cette invisible amie qu’est la pitié. Elle fait des prodiges. Elle vient quand on ne l’attend plus. Elle est déjà venue quand on croit qu’elle oublie. Ceux qui cherchent, pour les secourir, les plus dénués des êtres, les plus orphelins, les plus malades, les enfants les plus menacés, lorsqu’ils s’avancent vers la maison trouvent souvent, sur le chemin, la trace de l’inconnu qui les a précédés. «Dites-moi, madame, c’est bien la petite brunisseuse du 42 qui a perdu son mari?--Oui, mademoiselle, une misère, allez!--Trois enfants?--Plus que deux, parce que la voisine du rez-de-chaussée, qui a de quoi faire, s’est chargée de l’aînée. Et puis, on a récolté dans le quartier un peu de charbon: gros comme vous, ce n’est pas beaucoup, mais ça fait plaisir, n’est-ce pas, dans la peine?»

Petites fraternités. La campagne les connaît encore mieux que la ville. J’ai interrogé bien des maires de villages, et, parmi eux, beaucoup de ces «hobereaux», dont on se moque aisément, mais que personne ne remplace quand le logis est vendu, beaucoup de chefs d’industries rurales, de propriétaires de moulins ou de fours à chaux, de maîtres de forges ou de cultivateurs. Tous se plaignaient des ennuis de la charge, des tracasseries préfectorales, des jalousies, des ingratitudes, des trahisons qui sont la monnaie dont les pauvres eux-mêmes sont riches. «Alors pourquoi restez-vous?» Ils ne niaient pas que ce fût un peu par amour-propre, ou par intérêt. La plupart ajoutaient cependant: «Je reste aussi par devoir, à cause du mal que je puis empêcher, et du bien que je puis faire.»

Petites fraternités. Je crois qu’elles ont un rôle immense. C’est peut-être grâce à elles que le monde tient encore en équilibre.

XXVII

L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ

M. Le Bidon, qui avait l’habitude de couper son nom, parce que cela lui semblait faire une marche de noblesse, ancien sellier, ancien candidat au Conseil municipal d’Orléans, était en mauvais termes avec M. Maunoir, banquier, son cousin. Les raisons ne lui manquaient pas. La plus ancienne, la plus largement humaine, c’était la différence des fortunes, «du train», comme disait M. Le Bidon, des situations mondaines, des libertés qu’elles autorisent. Justement M. Le Bidon ne se sentait presque jamais libre, depuis qu’il était retiré des affaires. Autrefois, oui, il l’avait été, avec ses ouvriers qui travaillaient avec lui et l’appelaient familièrement «beau-père», avec ses clients mêmes, qu’il recevait avec une obséquiosité impertinente, ayant lu, dans des journaux, des tirades qui lui plaisaient, contre «ceux qui consomment et ne produisent pas», et souffert, par ailleurs, d’assez nombreux retards dans le payement de ses factures. La vogue de l’automobile l’avait décidé à vendre son fonds. Depuis qu’il ne fabriquait plus et ne vendait plus, les sujets de conversation lui faisaient défaut. Sauf à la chasse au chien courant, où, solitaire et bruyant, il donnait de la voix autant que son basset; sauf quelques heures, chaque jour, passées au café, parmi des habitués que sa ponctualité rendait déférents, il trouvait la vie monotone et de lustre médiocre. Ses opinions tournaient à l’aigre. Il ne s’habituait pas à rencontrer ce Maunoir, son cousin, qui savait nouer une cravate, qui savait marcher, parler, juger un cheval sans le toucher, rire sans éclat, entrer dans les conseils d’administration, conclure un marché en deux minutes, comme si les choses à vendre avaient toujours une étiquette avec un prix marqué, et qui disait, saluant de la main: «Bonjour, Bidon!» allusion, peut-être, au petit ventre de l’ancien sellier, expression fâcheuse, en tout cas, et que M. Maunoir accompagnait parfois d’un «mon ami», qui doublait la blessure. Il y avait, pour les diviser, la rondeur de l’un, la sveltesse de l’autre. A combien de Marienbad, M. Le Bidon eût été boire, s’il eût cru qu’un verre d’eau rétablirait l’égalité des formes! Il y avait surtout l’héritage, convoité par tous deux, de M. Maunoir aîné.

M. Maunoir aîné, qui avait longtemps vécu à Paris, et qui y passait encore deux mois chaque année, habitait un château voisin de la ville, prés, terres labourables, vignes, bois enveloppant les plaines, un domaine à souhait. Les héritiers présomptifs avaient pour la Jodelle un goût qu’ils ne dissimulaient pas. Ils cherchaient à embellir le parc où l’un deux vivrait, où vivait, en attendant, le cher oncle Maunoir. Les cadeaux de M. Le Bidon avaient le tort de venir toujours comme une réplique et de manquer d’invention. Ils n’en étaient pas moins bien reçus. Le banquier donnait-il une chevrette vivante, avec un kiosque couvert en paille et trois cents mètres de clôture? Le Bidon envoyait un basset allemand, long comme la chevrette, et deux canards du Nyanza, qui portent une crête en forme de cœur. Le banquier annonçait-il à M. Maunoir aîné un grand vase décoré pour orner la pelouse au midi? l’ancien sellier demandait la permission d’offrir un lion de fonte, avec le piedestal. M. Maunoir aîné faisait preuve, devant ses futurs héritiers, d’une rare liberté d’esprit. Il encourageait leur rivalité. Il n’était pas de ces oncles à héritage qui hésitent à parler de leurs dispositions testamentaires. Lui, il les répétait, il les expliquait aux intéressés, non pas toutes, ni même les principales, mais les plus délicatement pensées, et celles qui témoignaient de la parfaite connaissance qu’avait de chacun d’eux ce petit vieillard maigre, rouge de teint, blanc de cheveux, prodigue de paroles, bavard prudent et magnifique d’indifférence. Il disait à son neveu mondain:

--Tu portes mon nom, mon cher, et c’est pourquoi je te destine mon argenterie, qui est marquée à mon chiffre. Il y a de belles pièces, notamment ces deux légumiers ciselés, qui rappellent la fameuse vaisselle plate des Bragance...

--Oui, mon bon oncle.

--J’ai visité le Portugal, et le roi Carlos, auquel je confiais ce détail...

Il disait à l’ancien sellier:

--Mon brave, tu auras mon coupé, avec les harnais, bien entendu: c’est presque une restitution. Et vois comme il te convient: tu commences à t’alourdir; il est moelleux comme une couette. Moi qui dors difficilement, je dors là en ouvrant la portière.

Il y avait donc un testament.

M. Maunoir aîné ne s’expliquait pas sur l’essentiel; il oubliait d’attribuer le domaine, de partager ces valeurs mobilières dont il devait avoir de fortes liasses, à en juger par la dépense qu’il faisait. C’était là son tort, aux yeux des héritiers. Mais le bonhomme devait avoir ses raisons. Il ne recevait pas seulement les prétendants, mais leurs femmes et leurs filles, qui l’embrassaient, qui le prenaient pour confident, qui l’amusaient, et qui cependant, chez lui, séchaient d’ennui, comme une laitue verte dans la cage d’un oiseau.

Une seule inquiétude, lancinante, traversait parfois l’esprit de M. Maunoir, banquier. Le cher oncle ne léguerait-il pas une somme importante à cet autre neveu, ce petit-neveu, orphelin de père et de mère, qui venait d’acheter le greffe de la justice de paix du canton? Un pauvre diable, qu’on ne voyait jamais à la Jodelle, un demi-bossu, demi-boiteux, demi-bègue, que ses infirmités mêmes et son éloignement pouvaient rendre dangereux. A quoi, à qui ne peut pas songer un homme aussi généreux, aussi fort occupé de son propre héritage que M. Maunoir aîné?

M. Maunoir aîné est mort la semaine dernière. A peine la nouvelle avait-elle été télégraphiée à Orléans, les deux héritiers se rencontraient dans l’antichambre de la justice de paix. L’ancien sellier arriva le second, essoufflé bien qu’il fût venu en fiacre, et hirsute d’émotion. Son cousin et concurrent l’accueillit avec cette désinvolture qu’enviait Le Bidon, et, lui donnant cette fois tout son nom:

--Tu viens, comme moi, pour demander les scellés, mon cher Le Bidon. Je crois, en effet, que c’est une bonne précaution, à cause du garde, à cause de ce ménage douteux...

--A cause de tout! répondit durement Le Bidon.

--Tu as peut-être raison. Mais je vois que tu es plus pressé que moi aujourd’hui. Tu arrives le second; passe donc le premier.

M. Le Bidon entra dans la salle où se tenait, en l’absence du juge de paix, le greffier, qui ignorait le décès de M. Maunoir aîné, son grand-oncle. Il affirma qu’il y avait un testament, et qu’il en connaissait les clauses. C’était un pluriel hasardé. Pour appuyer son droit, pour se rendre favorable le greffier, et pour le consoler de ne point avoir part dans la fortune de M. Maunoir aîné, il lui glissa dans la main deux gros écus de cinq francs, et murmura:

--Mets-en beaucoup, des scellés, et appuie sur la cire: je me défie.

Le banquier Maunoir fit de même, et donna vingt francs, mais en s’excusant sur les dépenses qu’entraîne une vacation. Le greffier prit le louis, et bégaya en remerciant, ce qui doublait le remerciement.

Et l’après-midi, la justice se transporta à la Jodelle. M. Maunoir, venu en automobile, l’attendait; M. Le Bidon était annoncé; le garde-chasse avait mis sa plaque, sur laquelle était écrit: «La loi». Gravement, le garde, ouvrant les portes devant le juge de paix, le greffier, les héritiers, et les fermant derrière eux, on procéda à une recherche sommaire des «dernières volontés» de M. Maunoir aîné. On ne trouva rien dans le cabinet de travail, rien dans la chambre, rien dans la crédence en ébène du grand salon. Les héritiers devenaient nerveux. L’homme de loi, qui n’avait pas, jusqu’alors, adressé la parole à ce garde inquiétant, au nez courbe d’Indien, taché par l’alcool, demanda:

--Garde, vous ne savez rien?

Le garde se redressa, rectifia la position, leva la main...

--Ne jurez pas, c’est inutile...

--Alors, mon juge de paix, je dirai simplement qu’il est sous la Vénus en bronze du salon.

Il était là, en effet, le testament de M. Maunoir aîné, et il était là dans une enveloppe non fermée.

Ce fut une minute tragique. Au milieu du salon, sous le lustre, le juge de paix parcourut des yeux la feuille de papier timbré. Il eut un sourire bref qu’on put prendre pour un tic. Puis, déclarant qu’il n’agissait qu’à titre officieux, et bredouillant pour le mieux faire paraître, il donna lecture des dispositions principales du testament. M. Maunoir aîné avouait...

--Garde, retirez-vous! dit M. Le Bidon.

M. Maunoir aîné avouait avoir placé tout son capital mobilier «en viager». Il ne s’excusait pas, d’ailleurs, et donnait la Jodelle, les meubles «sans aucune exception ni réserve», à la ville de Romorantin, sa cité natale.

M. Le Bidon reçut très mal le coup, et jura, comme autrefois, quand un de ses ouvriers lui gâchait un collier. Son cohéritier ne dit rien d’abord. Il était pâle; il domptait la rancune que l’autre avait lâchée. Après un moment, il fit un signe de la main.

--Tais-toi, Bidon, dit-il; ce qui nous arrive est une aventure commune: les hommes héritent toujours les uns des autres, mais jusqu’à la dernière heure, on ne sait pas quel aura été le bénéficiaire, des vivants ou du mort. Nous nous sommes trompés. Il y a eu une erreur sur la personne. C’est lui qui a hérité tout le temps!

Je viens de suivre l’enterrement de M. Maunoir aîné.

XXVIII

L’ORCHIDÉE OURAGAN

--Petit, la nuit n’est pas sûre, veille bien!

--Oui, monsieur Parémont.

--Assure-toi que les portes des serres sont toutes fermées; je crains des sautes de vent: les étoiles ont le regard insolent, ce soir, entre les nuages.

--Oui, monsieur Parémont.

--Je viendrai te relever à quatre heures demain matin... Ne t’endors pas... Règle bien ton calorifère,... pas moins de douze degrés, mais, comme la nuit s’annonce froide, à ta place, je forcerais un peu, j’arriverais à treize ou quatorze...

M. Parémont, qui avait entr’ouvert la porte vitrée et, d’une main la retenait, tandis que ce l’autre il tendait à l’air libre, et levait très haut sa lanterne quadrangulaire, M. Parémont tourna la tête pour ajouter, d’un ton pénétré, inégal et jaloux, comme celui d’un poète qui récite ses vers:

--Songe, petit, que nous avons en fleur cinq _Cattleya Tryanæ_, les plus beaux de tout Paris.

Un rire de petit faune lui répondit, et, dans la nuit, des mots d’argot et de latin, associés drôlement, suivirent l’horticulteur qui fermait la porte:

--Et le _Brassavola Digbyana_, pourquoi vous ne parlez pas de lui? Elle est chouette, la fleur, pourtant, avec son air de canari qui fait le gros dos!

L’horticulteur était parti. Le petit Tricotel, Jérôme de son prénom, enfant de Paris, resta seul dans le tunnel ramifié de la serre, parmi les milliers d’orchidées que l’épaisseur d’une vitre défendait contre le froid de la nuit, contre la mort. Il connaissait sa responsabilité, autant que peut la mesurer un gringalet de seize ans, qui n’a jamais eu plus de trois francs dans sa poche, le dimanche, pour l’apéritif, le restaurant et le théâtre. Le père prenait le reste, comme il est juste. Le père, c’était le cocher aveugle des Ternes, qui a dû vous «charger», une fois au moins dans votre vie, le soir où vous avez accroché: un homme poli, vous vous souvenez, coulant sur le pourboire, et qui, lorsqu’on l’avait payé, portait sa main pleine de monnaie tout près de son œil droit. Il prétendait voir de cet œil-là. Bien des gens prétendaient le contraire. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le père Tricotel ne sortait que le soir, après sept heures, quand les rues sont plus libres. Il attelait son cheval, une bête de grande expérience, née à Paris également, et qui savait toute seule prendre la droite d’une voiture qui vient, ralentir aux tournants, obéir au bâton levé des gardiens de la paix; il descendait l’avenue des Champs-Élysées, et les dames d’un certain âge, en quête d’un cocher de confiance et d’un cheval aux allures bénignes, faisaient signe à Tricotel qui ne remarquait rien, mais à sa bête aussi, qui parfois s’arrêtait.

De là, tout naturellement, l’entrée de Jérôme chez l’horticulteur Parémont. La place de chauffeur-veilleur de nuit s’étant trouvée vacante, et Tricotel l’ayant appris, le cocher dit à son fils: «Tu es trop jeune pour monter sur le siège, Jérôme, mais, en attendant, tu peux bien t’entraîner à veiller. Ça sera un commencement d’apprentissage. Même que je te juge plus heureux que moi, puisque tu seras au chaud, et que tu travailleras dans la fleur.»

Jérôme aimait son métier: non pas la veille, mais l’orchidée. Depuis un an qu’il vivait chez l’horticulteur de Vanves, ce jeune garçon imberbe, aux lèvres molles, mais qui avait dans les yeux tout l’esprit de sa rue, gouailleur et décidé, s’était mis à étudier les procédés de culture de M. Parémont, les mœurs et l’histoire des variétés «nées dans la ménagerie», comme il disait, ou importées des contrées dont le nom seul donne chaud: Brésil, Java, Népaul, Assam, Philippines, Équateur. Avec le patron, il ouvrait les caisses grillagées dans lesquelles sont expédiées les précieuses plantes; il étendait sur des claies, au-dessus des auges pleines d’eau de pluie, les tiges flétries, les bulbes à demi desséchés, les racines endormies et comme mortes qu’avaient cueillis, trois ou quatre mois plus tôt, dans la brousse ou la forêt vierge, les chasseurs d’orchidées. «Quelle couleur ça fera-t-il, patron? demandait-il.--Ça dépend, mon garçon: voilà l’_Angrecum sesquipedale_, l’une des plus belles fleurs de Madagascar, et bien plus belle dans nos serres que là-bas, large comme la main, cinq pétales de cire blanche et transparente, et un éperon comme ceux des cavaliers mexicains; voici le _Phalænopsis grandiflora_, visage de neige et gorge d’or; un _Dendrobium_ qui portera des couronnes de perles maculées de pourpre violet, et voici un tout petit sabot vert, une épingle de cravate, en émail, qui appartient au _Cypripedium_. Que voulez-vous de mieux?--Je voudrais, monsieur Parémont, une orchidée couleur de mon sang quand je me pique!--Moi aussi, Jérôme, je la payerais cher! Mais l’orchidée est une blonde, voyez-vous, elle a le goût des nacres, des blancs, des roses, de toute la gamme des violets et des mauves; elle a peur du rouge-cerise.»

Quelquefois, l’horticulteur, amusé, demandait à son tour: «Jérôme, vous êtes curieux des choses du métier. Je sais bien que c’est un des plus passionnants qui soient, mais enfin, vous n’avez pas été, comme moi, élevé avec l’orchidée, il n’y a même qu’un an que vous la connaissez: qu’est-ce qui vous plaît tant en elle?» Un jour qu’il venait de répéter la question, M. Parémont entendit l’ouvrier qui répondait: «C’est que, voyez-vous, elle vit de l’air du temps, et je lui en connais de la famille, dans le quartier des Ternes, à l’orchidée!»

Jérôme pensait justement à cette plaisanterie, en passant au milieu des serres, entre les plantes qu’il devait préserver du froid; les unes poussant dans des pots où elles ne trouvaient ni terre, ni fumier, mais seulement de la mousse hachée avec un peu de racine de fougère; d’autres, posées, les racines presque à nu, dans des paniers suspendus ou sur des branches... Oui, c’était vrai pour elles toutes: elles vivaient de l’air chaud, saturé d’humidité, dans lequel nuit et jour elles baignaient, plantes mal attachées au sol, bâtisseuses de nids dans les arbres, gueuses des pays de lumière, habituées à se passer de la graisse commune, mais d’une richesse inouïe en transparence de fleur, en caprice et en âme.

Cette dernière idée, Jérôme Tricotel ne la formulait peut-être pas très nettement, mais elle réjouissait tout de même son esprit de petit gueux. L’aide-jardinier, portant, lui aussi, une lanterne, faisait sa ronde, inspectant les fermetures des serres, consultant le thermomètre, donnant un tour de vis aux radiateurs, et s’agenouillant près de la gueule du calorifère qui se trouvait tout au bout du jardin, dans une pièce séparée. Le vent secouait les nattes de paille roulées au sommet des charpentes de fer. Par moments, il hurlait. C’est la bête qui court et qu’on ne tuera point. Puis tout s’apaisait. Le petit Tricotel, quand il se tenait près d’une porte, sentait sur ses mains, sur son cou, la morsure du vent glacial.

Sa ronde achevée, il revint à l’entrée de la grande serre où il avait quitté son patron, posa sa lanterne sur l’étagère au milieu d’un groupe d’orchidées adultes, six ans, sept ans, huit ans, et, assis sur un pot renversé, il se mit à contempler, en essayant de ne pas dormir, les fleurs qu’il aimait le mieux. Malgré la rigueur du temps et le peu de clarté des jours d’hiver, quatre _Cattleya Tryanæ_ avaient fleuri et même un _Lœlia Digbyana_. Celui-ci,--tête de canari ébouriffé, avait dit Jérôme,--ne portait qu’une fleur, cinq pétales d’un jaune verdâtre, et au centre un labelle extravagant, une gorge jaune d’or, qui s’ouvrait, s’épanouissait en nappe circulaire, finissait en rayons ténus et innombrables. Or, à l’endroit où la gorge se détachait des profondeurs de la tige, un point de pourpre, une goutte de sang, dormait dans les reflets jaunes. Les _Cattleya_, d’un mauve léger, à labelle de velours violet, ressemblaient à ceux que nous voyons chaque jour derrière les glaces des fleuristes, et ils n’avaient de remarquable que leur taille et la ferme beauté de leurs lignes.

Jérôme s’endormit. Les heures coulèrent. Tout à coup, un fracas terrible, des vitres qui se brisent, des choses lourdes qui tombent, et la vague du froid qui déferle. La lanterne est éteinte. Jérôme comprend: il a oublié de fermer cette porte, et la nuit glacée est entrée, elle court sous les vitres qui éclatent, elle tue les plantes, elle ruine le patron. Il rallume à grand’peine sa lanterne, et la première idée qu’il a dans l’épouvante, c’est de regarder l’heure. Trois heures et demie. D’un geste rapide, d’un mouvement tournant du bras, il éclaire le côté droit de la serre: tout est par terre ou nage dans les cuves pleines d’eau; les cinq belles orchidées qu’il aimait, les _Cattleya_ et le _Lœlia_, couchées sur le sol, écrasées l’une contre l’autre, et toute leur mousse éparpillée, sont déjà sans doute mortes; il jette un cri; il veut sortir; une ombre, un homme furieux se précipite dans la lumière que l’enfant tient à bout de bras.

--Misérable! Misérable! Qu’as-tu fait!

Alors le petit se détourne, il détale, il saute d’une serre dans l’autre, s’évade, gagne la porte du jardin, et continue de fuir à travers les rues de Vanves.

Le dommage était grand, M. Parémont se crut d’abord ruiné, et il perdit cinq minutes à pleurer. C’était un artiste, un être de sentiment, c’est-à-dire de beaucoup de faiblesse et de beaucoup de force. L’espérance le ressaisit vite, parce qu’elle est au fond de tout amour, et seul, sans aide, dans la nuit, il se mit à masquer les trouées du vitrage, puis à relever ses mortes et ses blessées. Quand il aperçut le paquet boueux, froissé, lamentable, que formaient les _Cattleya_ et le _Lœlia_, il détacha les bulbes, les tiges, les fleurs brisées; il ne lui resta bientôt plus, dans la main, qu’une seule des cinq orchidées triomphales, la seule indemne, et il observa que, dans la chute, la fleur d’or et de pourpre du _Lœlia_ était venue s’écraser contre la grande fleur mauve. Les deux fleurs se tenaient embrassées. Il enleva la fleur d’or, et laissa l’autre, et, comme il était poète, il dit même: «Si une graine pouvait sortir de toi!»

Et l’étui de la graine apparut, après de longs jours d’attente. Il lui fallut quinze mois pour mûrir. La graine semée, dans la mousse, demanda six ans pour devenir une belle plante.

Enfin elle a fleuri. M. Parémont a veillé plusieurs nuits pour guetter le premier regard des pétales qui s’entrouvent. O merveille! la petite tache rouge s’est répandue; l’hybride pourpre cerise est trouvé. M. Parémont ne l’a laissé voir qu’à de rares amis; il espère, dans trois ou quatre ans, exposer dans Paris toute une corbeille d’orchidées ouragan. Et il dit: «Dans cette tourmente où j’ai tant perdu, un germe inattendu est né, et j’ai tout retrouvé.»

XXIX

LES LECTURES

Le nombre des amateurs d’art a bien augmenté. J’en rencontre partout. La fille de ma concierge, personne instruite, qui ne sait pas si Dieu existe, ne se trompe pas de cinquante ans sur l’âge d’une tapisserie. C’est un goût vif et général. On regarde plus de tableaux, on écoute plus de musique qu’autrefois. Deux joies se sont multipliées et popularisées; elles ne transforment pas les âmes, elles ne les rafraîchissent qu’un moment; elles sont fugitives; mais ce n’est pas la faute de ceux qui les goûtent, et je suis ravie qu’ils soient nombreux.

Ravie, et étonnée toujours un peu. Lorsque j’entre au Salon,--pas celui d’automne, le printanier,--je ne puis me défendre de songer: «Que de peintres! Que de visiteurs! Comment, toute cette foule est attirée par le besoin d’admirer?» Oui, à sa manière. Elle remplit le Grand Palais, comme à d’autres jours elle remplit les Serres du Cours-la-Reine; dans les deux cas, elle est devant les fleurs. Les paysages, les tableaux de genre ou d’histoire, les peintures décoratives, lui font éprouver la même émotion, exactement, que lui ont donnée les bégonias, les orchidées, les géraniums, les chrysanthèmes: plaisir du rouge, du bleu, du vert, du jaune, de l’arrangement des massifs et de l’harmonie des gerbes. Ici et là, elle s’amuse à considérer le plus gros légume de l’année. Le monstre la fait rire. Elle lit aussi des noms sur des étiquettes. Et les souvenirs lui sont légers. Voilà le progrès. Nous avons la vue plus aiguisée. Nous sommes peintres, presque tous et presque toutes, et plusieurs expressions, autrefois réservées aux ateliers, sont entrées dans la vie courante. Quand mon amie Jacqueline résume son jugement sur un portrait, et me dit: «Ma chère, c’est une symphonie en gris mauve, adorable», elle croit avoir pensé. En quoi elle se trompe. Mais elle a joui du gris mauve, assurément.

Musiciens, nous le sommes devenus aussi, en moins grand nombre, parce que la musique est un plaisir qu’on ne prend pas en marchant, une joie plus spirituelle et recueillie. Or, le recueillement n’est pas un état fréquent, chez nous, au XXe siècle. J’ai assisté à bien des messes d’enterrement ou de mariage, où les parents et les amis n’apportaient aucune disposition pareille. J’ai vu, au contraire, des fidèles recueillis, à Notre-Dame-des-Victoires, à Montmartre, à des messes matinales, et au concert. Tout ce que le mot suppose de repliement sur soi-même et de pensée sur un thème suggéré, il faut l’étudier dans les salles de théâtre où, le dimanche, les grands orchestres jouent des symphonies. Trois mille, quatre mille personnes écoutent, immobiles, pressées, la tête droite si les deux oreilles sont bonnes, la tête inclinée sur une épaule, si l’une des oreilles est paresseuse. La vie intérieure est commandée par un coup d’archet, et le regard est supprimé. C’est une absence universelle et soudaine. Huit mille yeux restent ouverts, mais ils ne voient plus, à moins qu’ils ne soient tournés en dedans, vers l’esprit troublé profondément, où passent des brumes, comme il s’en lève, le matin, sur les lacs, les étangs, et même au creux des prés où l’eau semble épuisée. Il faut observer les auditeurs du dernier étage, des petites places qui sont chères tout de même, ces gens debout pendant deux heures, ou bien assis sur le plancher, le dos au mur et les jambes allongées dans la poussière, ou encore serrés en grappe le long de l’escalier. Ils s’ignorent les uns les autres. Hommes, femmes, jeunes, vieux, ils se sont fait une solitude. Ne les touchez pas! Ne les éveillez pas! Ils sont dans un état de fraternité hostile; ils jouissent de la même musique sans doute, mais avec un égoïsme aigu et irascible, que déchaînerait un éternuement, un rire, un geste inopportun. Ils ne bougent pas et ils voyagent tous. Ils sont emportés par les mêmes notes dans des rêves différents. C’est un lâcher de ballons, dont plusieurs sont captifs, mais dont la plupart s’élèvent à de prodigieuses hauteurs. Et si vous voulez en juger et mesurer la distance parcourue, voyez, quand la symphonie est achevée, les physionomies se détendre peu à peu; regardez tous ces visages figés par la vitesse, où la vie revient comme le sang dans une main engourdie. Les absents se retrouvent; ils ont l’air de se dire bonjour. Quelques-uns cependant demeurent insensibles, sous le pouvoir des notes évanouies. Ils ne se raniment pas. Leurs yeux restent pleins d’ombre, et l’on dirait qu’il y a des nihilistes, en nombre, dans la salle.

Je crois que cette double éducation, de l’oreille et de la vue, a singulièrement influé sur le goût littéraire de notre temps. La multiplication des amateurs de peinture et de sport a fait le succès de la littérature descriptive et impressionniste, je ne dis pas seulement des livres de voyages, mais de romans et d’articles qui sont de purs décors, où se promène une pensée solitaire et malade, écrasée de parfums et de lumière. Je n’en dis pas de mal. Je me plais même souvent à lire de tels ouvrages, qui ne sont fatigants que pour une toute petite partie de l’esprit. Ils conviennent à notre curiosité, à de secrètes paresses qui sont en nous, et à des langueurs toujours prêtes. Je constate seulement qu’ils ont une clientèle nombreuse, comme nos expositions de peinture. L’amateur de tableaux se retrouve dans le lecteur. Et puis, tous ces descriptifs sont en même temps des musiciens, et c’est là une seconde puissance par quoi ils nous retiennent. La musique des mots crée une illusion de pensée. Elle donne un plaisir où l’âme et le corps s’intéressent à la fois; elle hypnotise; elle fait croire à des lecteurs très affinés cependant qu’il y a des idées obscures comme il y a des rayons invisibles, et qu’il en passe, tout près d’eux, et qu’ils vont les saisir: ils n’y parviennent pas.

Je l’avouerai tout simplement,--et pourquoi une vieille fille n’aurait-elle pas le droit de dire son avis sur les livres qu’elle lit?--je crains que cette littérature ne tienne pas. Je redoute qu’il en soit d’elle comme du mur de mon jardin: il n’était pas vieux; il était fait de pierres superposées, sans lien, sans chaux, et le vent l’a mis par terre, non pas un orage ou un cyclone, mais un petit coup de vent qui n’a pas même arraché une feuille aux fusains ou aux chênes. Il est vrai que de grands artistes ont écrit des phrases inintelligibles, destinées à produire une simple sensation: mais ils le savaient, et ce n’était qu’un accident. Leur manière était autre. Ils croyaient qu’un écrivain est avant tout un homme qui pense, et que la musique des mots et la beauté de l’image doivent orner la pensée, mais non en tenir lieu. Ils savaient que le lyrisme a besoin d’être surveillé. Ce sont là mes auteurs préférés. J’aime leur solide raison. Tant de livres sont inhabitables! Je suis flattée qu’un homme ait pris pour moi la peine de réfléchir, d’assembler, de composer, de ne donner que le meilleur de son esprit; je lui sais gré de ne pas tout me dire, de me laisser quelque chose à deviner, un peloton de laine dont il m’aura dit simplement: «Voici le bout du fil, mademoiselle; tirez dessus, et tout se dévidera». Il me semble même que cette maîtrise de soi mérite seule le nom de force. J’entends parfois mes amies se récrier sur la «force» d’un livre. J’achète, et deux fois sur trois je trouve des brutalités de forme dans un ouvrage lâché, mal composé, par un faible cerveau qui n’a que des lueurs et des colères. Il m’a toujours paru que la force était une qualité de l’ensemble.

Quand j’ai pu ménager une soirée de liberté, et que j’ai visité, trotté, parlé tout un jour, j’ouvre un de ces ouvrages que m’ont recommandé le sujet, le nom de l’auteur, ou mes amis. S’il est vivant, s’il m’entretient du temps présent, de l’humanité proche, de nos inquiétudes, de nos espoirs, de nos misères, en somme de moi-même, je deviens pour lui une ardente amie, je lui parle, je l’interroge, je le commente tout haut. S’il est écrit par un artiste, alors je ne lis plus, je goûte, je me réjouis et il m’arrive d’oublier tout le reste pour savourer la phrase. C’est un des plus vifs plaisirs que je connaisse, et ce serait une amusante critique que celle qui dégagerait la phrase type de chaque auteur. Chaque écrivain a la sienne. Il y a la phrase cubique; le rectangle allongé, une des meilleures formes classiques; le fuseau; l’ogive; la phrase cabochon renflée en son milieu; il y a la fausse pierre de rempart; le faux marbre antique si répandu; il y a la phrase latine, à cascades et détours, et tant d’autres. Quelqu’un me disait: «Voyez les marronniers, la fleur est un chef-d’œuvre complet, la grappe en est un autre, la branche qui la porte en est un troisième, et l’arbre entier se compose d’architectures parfaites harmonieusement réunies.» On peut en dire autant d’un livre de vrai mérite, et la joie c’est de l’avoir vu. C’en est une autre aussi de reconnaître, parmi ces formes innombrables, celles qui sont tout à fait «de chez nous», celles du génie français, et de suivre le filon, sans erreur possible, à travers les siècles. Il m’arrive souvent de lire une demi-page, et puis de la contempler pendant une soirée entière, comme un grand paysage ou comme une âme qui serait devant moi.

* * * * *

Vaste sujet! Il est de ceux qui me passionnent! Que de préjugés funestes, et que d’autres ridicules à propos de la lecture et des lectures! Que de fois je me suis élevée contre eux! Il me semble que je n’aurais qu’à me souvenir: mes conversations, mes répliques, mes colères, mes discours revivraient sous ma plume. A combien de femmes n’ai-je pas dit l’une ou l’autre des choses que voici.

Mes sœurs, vous qui lisez, ne prenez pas cet art de la lecture pour une preuve d’esprit, ni pour un titre qui permet aux lettrés de mépriser les illettrés. Nous nous moquons des sauvages qui ont foi dans les fétiches. Mais les fétiches abondent aujourd’hui, et des milliers de gens rendent à la lecture un culte immérité, quand ils confondent la lecture avec l’instruction et l’absence de lecture avec l’ignorance.

Non, non, les ignorants ne sont pas toujours ceux qu’on croit tels. Et quand on réduit l’ignorance au défaut de culture littéraire, on commet une double faute: contre l’amour fraternel, et contre l’observation la plus élémentaire.

Que de compatriotes il faudrait décréter d’ignorance!

Veuillez considérer que la plus grande