Chapter 1 of 4 · 21848 words · ~109 min read

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’or et, parce que nos mémoires seules en gardaient copie, je laisse à penser si chaque édition était revue et corrigée à notre avantage! Quand on n’avait plus d’histoires à peu près véridiques à raconter, on en inventait d’autres, dont la communauté tirait également grande gloire. Que si nous étions las d’écouter les récits de nos exploits cynégétiques, nous avions encore des ressources; car, de Gascogne en Quercy, tout vrai gentilhomme hérite d’un trésor d’histoires soignées qu’il sait étaler au bon moment, pour la délectation de la société: ainsi, par exemple, l’aventure du mari de la Jane, qui était si _niesas_ le soir de ses noces que...--ou celle encore du jovial curé de Corconat qui, aux abords de Pâques, ayant voulu manger sa soupe dans un pot de chambre tout neuf, pour marquer, après boire, sa dévotion à saint Thomas...--Mais ceci peut avoir des lecteurs autres que des gentilshommes gascons ou quercinols, et d’ailleurs, l’accent n’a pas d’odeur sur le papier, ce qui serait ici indispensable.

Enfin,--du moins au temps dont je vous entretiens,--n’avions-nous pas à nos côtés pour stimuler perpétuellement notre bonne humeur la bonne humeur gigantesque de Sulpice d’Escorral? Certes, jamais homme de cette maison illustre n’engendra mélancolie, mais le marquis Sulpice restera bien, dans la mémoire de ceux qui l’auront connu, le plus bruyant, le plus joyeux, le plus guêtré de cuir et le plus culotté de velours de tous les d’Escorral qui ont existé ou existeront.

Il possédait quantité de talents qui avaient le don de nous faire rouler de joie sur le pont de la gabarre; il n’y en avait pas un comme lui pour reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse, ce qu’il faisait les bras en cercle, le dos rond et les joues gonflées, afin de donner de la vérité une illusion plus complète et saisissante; il savait également imiter les hurlements du loup, les glapissements du renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les chiens, en général tous les cris des bêtes du ciel et de la terre, et, apparemment, si l’on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles étaient à s’y méprendre.

Un rude homme, pétri de santé, de force et de joie. Il ne connaissait à sa vie que de rares ombres: celle de n’avoir pas de fils, par exemple: «Feu la marquise, affirmait-il, était une _mollasse_. Elle ne m’aurait jamais donné que des filles! Alors, comme le jeu, par ailleurs, ne me chantait pas avec elle, je m’en suis tenu à un seul essai...» Il s’en consolait d’abord en allant «jouer le jeu»,--pour employer cette expression à lui,--un peu partout; il s’en consolait encore en supputant que ses frères, à eux trois, lui avaient donné une bonne dizaine de neveux: le nom ne risquait donc plus de se perdre par sa faute; il s’en consolait enfin en répétant admirativement une formule que la marquise n’avait pas moins répété souvent avant sa mort, mais sur un ton lamentable, elle: Ève est un garçon manqué...

Il avait bien fallu l’accepter cette année-là dans la gabare et à la chasse, la svelte et puissante adolescente, l’Amazone hardie, la Vierge rétive qui n’en faisait qu’à sa volonté et qui semblait ne trouver de joie en ce monde que face à face avec sa solitude, sa sauvagerie et son orgueil. Quels rêves avaient grandi en même temps qu’elle, sous son front un peu étroit, volontaire, obstiné, à l’abri du casque presque guerrier de ses cheveux dorés et sombres? Comment avait-elle pu, entre autres choses, ébaucher un flirt de pensionnaire avec ce pauvre imbécile de Combrazot? Il devait y avoir eu de sa part un besoin obscur de domination et de lutte: lutte contre sa famille qui s’opposerait à un tel mariage, domination du piteux époux qu’elle aurait de la sorte conquis... Le reste, c’est-à-dire le bonheur, serait venu ensuite... Je me suis donné cette explication; je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte; mais cela n’a aucune importance dans ce récit.

Un fait,--d’ordre plus particulier,--qui attristait également le marquis d’Escorral, c’était qu’un de ses invités ordinaires s’excusât au moment du départ pour Castelcourrilh; il n’admettait pas qu’on lui fît faux-bond. Cette fois-là, il ne semblait pas qu’il aurait à grommeler contre des absences. L’affluence était déjà grande aux abords de la gabare et sous l’arche du moulin; ces messieurs étaient bien un peu fatigués, les voix des jeunes gens un peu rauques et lasses; mais sous le soleil déjà sans pitié d’un matin vengeur de toutes les ombres, notre monde semblait rudement content, je vous jure; et ils avaient l’air rudement contents, eux aussi, les curieux qui n’avaient pas manqué, comme à l’ordinaire, d’accourir en nombre sur la berge, et les ouvriers du moulin qui, aux fenêtres, là-bas, agitaient leur casque-à-mèche enfariné en criant:

--Bonne chasse! Bien du plaisir à M. d’Escorral et à la compagnie!

Ève apparut, un petit sac à la main, alerte, décidée, coiffée d’un feutre d’homme qu’ornait une simple plume de coq, vêtue d’un costume de velours qui semblait taillé dans le même drap que la culotte de son père. La gêne que pouvait produire parmi les vieux la présence révolutionnaire d’une femme dans la bande fut de courte durée. Ève demanda tout de suite à déjeuner, but comme un homme, lança deux ou trois jurons, releva vertement le jeune Gonteyrac qui, croyant devoir se comporter avec elle comme dans un salon, lui offrait sa place, à l’ombre:

--Ici, je ne suis qu’un chasseur... Vous entendez, les autres?

Le clan des vieux fut dompté ou charmé, en tout cas conquis. Huit heures. Gentil Peyrigot ronchonnait déjà, là-haut, et les quatre grands diables de chevaux rouges s’impatientaient, émiettant sous leurs rudes sabots les pierres du chemin, faisant jaillir chaque fois la poussière, comme une menue explosion aux flammes laiteuses.

--Tout le monde est là? demanda Sulpice d’Escorral...

--Tout le monde.

--En route!

Mais un petit laquais miteux apparut alors sur la berge, agitant un pli au bout de son bras maigre. Il y eut un moment d’angoisse; les sourcils du marquis s’étaient froncés sinistrement... Qui donc faisait faux-bond?... Ouf! ce n’était que ce nigaud de Georges de Combrazot, qui se prétendait malade...

--Si ce n’est que ça! s’écria le marquis dont le visage s’éclaira de nouveau...

--Si ce n’est que ça! reprirent en chœur quelques autres...

--Un chasseur aussi vaillant!

--Qu’il reste donc à chasser les rimes!

Vers la proue de la gabare, la plupart des jeunes se trouvaient réunis, à ce moment-là, et quelques-uns de mes égaux commençaient à tourbillonner autour d’Ève. Elle s’assit sur un rouleau de cordages; un cercle se forma instantanément. Cela m’agaçait; cela risquait d’empoisonner, sinon mon séjour à Castelcourrilh du moins le beau voyage dont j’avais rêvé après avoir quitté Ève; elle dut penser comme moi. Elle me dit, très simplement, mais très fermement: «Assieds-toi là... près de moi...» Le cercle des jeunes gens nous cachait à la vue des autres chasseurs et de l’équipage... Alors elle lança un bras autour de mon cou et me demanda à haute voix:

--Tu m’aimes?

Mes égaux sourirent et s’éloignèrent, ayant compris.

L’approche du soir nous réunit, elle et moi, à la même place, qu’on semblait d’un accord tacite nous avoir abandonnée. Perpétuelle volupté des paysages beaux et chéris auxquels nos âmes se retrempaient et se vivifiaient, horizons familiers et dont l’attrait nous paraissait pourtant étrangement puissant et toujours neuf, comme celui que peuvent avoir pour des êtres de proie des trésors volés ou des fruits défendus dans la vie ordinaire! Nos baisers étaient rares et superflus à notre plaisir, que nous n’avions pas besoin de dilapider pour l’heure en le puisant aux sources facilement tarissables de l’égoïsme et de l’amour. Nos yeux s’attachaient avec une sorte de passion avide aux reflets du ciel sur la rivière, comme si nous avions entrevu, avec les fantômes des naïades mortes, toutes sortes de souvenirs d’une autre vie, où nous nous fussions déjà connus et aimés. Tant et tant de nos aïeux avaient hanté ces berges! Leurs âmes ne nous accompagnaient-elles pas en ce voyage où nos jeunes chairs brûlaient déjà de s’unir, de perpétuer en d’autres que nous nos existences éphémères?

L’enchantement durerait une semaine environ, comme à l’ordinaire. Les sites accourraient au devant de nos désirs comme des serviteurs antiques et zélés. Déjà nous avions dépassé le coude de Lameyrade, et Peyragude profilait contre un ciel de perle sa colline abrupte, où les iris embaument au printemps, où les cyprès demeurent tout l’an, immuables emblèmes d’éternité et de mort; de là-haut, une Vierge miraculeuse répand sur la contrée le bon froment de ses bénédictions. Puis la vallée, au delà de Penne, se rétrécirait. Ce seraient autour de nous des rives moins verdoyantes; le manteau des frondaisons, des roseaux, des prêles, des ronces, des vignes sauvages se déchirerait sur elles et, çà et là, la chair ocreuse du sol serait nue; après la trêve des belles futaies de Trentel, le paysage redeviendrait brusquement sauvage; au pied des hautes collines qui bordent la rive gauche, à la hauteur du Saturac, les ruines énigmatiques de Cité d’Orgueil nous apparaîtraient, sans doute, au soir du troisième jour,--incendiées par le reflet du couchant, tandis que la source de Touzac, jaillissant de son gouffre, semblerait chanter un thème éternel auprès de cette quotidienne apothéose tragique. Et puis ce serait Puy-l’Évêque et son donjon, et puis Castelfranc et sa bastide, où les évêques de Cahors menaient joyeuse vie au XIIIe siècle, s’enivrant mieux que les plus fameux papes de l’époque, entourés de belles filles qu’ils faisaient baigner nues, dans le Vert, au clair de lune, tandis que leurs pages et leurs poètes jouaient de la viole et roucoulaient des chansons; et puis Luzech et sa tour, et puis le château de Caix, et le château de l’Angle, et le château de la Grezette, et le château de Mercuès qui en avait vu de belles, lui aussi, au temps des évêques cadurciens!

Et je pressentais que j’aurais peine à retenir le mot «déjà» sur mes lèvres lorsque Cahors apparaîtrait, et qu’en face de nous l’antique pont fortifié barrerait la rivière, comme pour me signifier qu’il ne faudrait pas aller plus loin, que le pèlerinage essentiel serait accompli.

* * * * *

--Vois-tu, tentai-je d’expliquer à Ève, nul plus beau voyage de fiançailles ne pouvait nous être réservé. Nous remontons d’où descendent nos races, chaque pas des chevaux rouges nous rapproche de notre passé; jeunes, nous rajeunissons de dix siècles. Tiens, là-bas, sur ce pech pointu, c’est Broujales, où Raymond de Roquebusane fit brûler vifs, après les avoir enduits de poix, cinquante Anglais, en 1369, quand on les chassa de nos terres...

--Riche époque, fit Ève souriante. On vivait! Nous autres, nous n’avons plus même de loups à tuer.

--On peut vivre encore... A nous deux, nous saurons vivre. Le monde est vaste.

--N’as-tu pas, comme moi, l’impression d’être en prison depuis ton enfance?

Quels rêves grandioses ou puérils d’aventures s’agitaient en cette minute sous le petit front volontaire et les lourds cheveux au sombre éclat? Je me sentis soudain très fort et comme armé près d’Ève, et nous nous regardâmes avec une sorte d’ivresse. Nous n’étions ni l’un ni l’autre des rêveurs, encore moins des faiseurs de phrases, et nous n’en cherchâmes pas de définitives, mais nous eûmes soudain conscience que nous nous connaissions et que nous nous comprenions depuis le commencement des temps, et que le fait d’être nous deux, désormais, en face de l’existence, ce serait quelque chose qui l’obligerait à compter avec nous.

--Vivre! vivre! sembla-t-elle supplier ou ordonner, en me tendant ses lèvres.

Il faisait nuit; on avait amarré la gabare à Libos, au premier quart environ du voyage... La majeure partie des nôtres festoyait dans le bourg, où plusieurs auberges sont réputées: de «la grand’chambre» aux fenêtres éclairées dont le toit de planches découpait le ciel en angle obtus, vers le milieu de la gabarre, nous parvenaient les jurements et les criailleries de quelques joueurs, qui s’attardaient, tout en buvant, à une partie de banco, de bourre ou de brelan borgne... Il nous sembla soudain, à Ève et à moi, qu’on s’approchait de nous; nous nous écartâmes l’un de l’autre, instinctivement, non sans nous irriter chacun pour notre compte, comme je l’éprouvai presque aussitôt, et comme elle me dit l’avoir fait par la suite, de cette petite lâcheté.

Ce n’était que mon père; il venait prendre l’air, un cigare dans une main, une bouteille à moitié vide dans l’autre. Quand il nous eut reconnus, il éclata de rire; je ne sais si cela flatta Ève (je ne le crois pas) mais je ne parvins pas à lui en vouloir de cette gaîté; car, en dépit de son air moqueur, il me parut incontestablement très fier de moi...

--Pardon, mes enfants... Je ne savais pas... Il fallait me crier gare!... Alors, c’est entendu, vous deux? On peut l’annoncer aux amis?

--Monsieur, répondit Ève, je vous serais reconnaissante de bien vouloir garder quelque temps encore le secret que vous venez de surprendre. Michel et moi, nous sommes un peu jeunes...

--Et vous auriez peur que les parents vous empêchassent de vous bécoter en paix?...

--Ils ne nous empêcheraient pas, dis-je à mon tour, mais...

Le quinzième marquis de Roquebusane nous adressa un sourire complice, but quelques gorgées à _galet_,--à la régalade, si vous préférez,--puis, profitant de ce qu’il venait de s’essuyer la bouche pour y laisser un doigt dessus:

--Entendu... compris... motus! Rigolez bien... Mais si on m’avait dit... Ah! par exemple!... Il n’y a plus d’enfants... plus d’enfants...

Ève me dit un peu plus tard, d’un ton ironique et désenchanté:

--Est-ce que tu crois qu’il les aurait fait brûler, lui, les Anglais, dans Broujales?

--Qui sait?

--Ça m’étonnerait.

Elle n’osa pas ajouter:

--Et toi-même... toi... oserais-tu le faire, si l’occasion t’en était donnée?

Je sentis nettement cette question prête à tomber de ses lèvres. Je l’attendais même. Mais Ève se leva brusquement... Là-bas, dans le bourg, retentissaient des chansons joyeuses: les festoyeurs changeaient d’endroit... Un d’entre eux quitta le gros de la troupe: le jeune Gonteyrac... Il se dirigea droit vers la gabare, puis vers nous. Depuis quarante-huit heures, il était devenu pour Ève et pour moi une sorte de confident silencieux, de camarade complaisant même, et faisait volontiers, dans l’ombre, discrètement, le guet autour de nos causeries ou de nos baisers. Il paraissait prendre un réel plaisir à cette occupation. Tous les goûts sont dans la nature.

--On a bien ri, nous assura-t-il... Oh! et puis, il y en a une, de nouvelle!... V’savez pas ce que Fonteil, le boucher, qui est venu ici acheter du bétail, vient de nous apprendre: cet imbécile de Combrazot... oh! là! là!...

--Eh bien?

--Eh bien, on l’a trouvé pendu, ce matin, dans sa chambre.

--Vous êtes sûr de n’être pas tout à fait saoul? demanda Ève, haletante.

--Je suis sûr d’être tout à fait saoul, répondit Gonteyrac avec beaucoup de sang-froid... Mais il n’y avait pas que Fonteil pour parler de cette histoire... C’est la vérité, la vraie vérité... Qu’est-ce que tu dis de ça, hein, mon vieux Michel?

--Ça le regardait; moi, je m’en fous.

Ève me serra fiévreusement la main dans l’ombre... La pâleur de sa figure, quand Gonteyrac nous eût quittés pour aller cuver son vin, sous la tente, à l’arrière, la distinguait à peine de l’écharpe blanche qu’elle venait d’enrouler autour de son cou... Nous étions seuls, bien seuls; ce fut cependant à voix très basse qu’elle me demanda:

--Répète... pour moi... ce que tu disais à Gonteyrac, tout à l’heure.

--Quoi donc?

--Que... que tu t’en foutais.

--Bien sûr, que je m’en fous!

Elle me tendit sa bouche. Ce baiser fut le premier de ceux qui ne devaient pas seulement être d’elle à moi ou de moi à elle le symbole d’une prise de possession ou le sceau d’un pacte, ce baiser fut le premier qui contenait vraiment l’annonciation de la volupté divine et toute nue. Il dura peu. Ève me repoussa, prit ma main et ordonna:

--Viens.

--Où donc?

--Je veux. Ne discute pas. Viens.

Elle m’entraînait vers la passerelle qui reliait à la rive le pont de la gabarre.

--Nous allons coucher à l’hôtel. Il y en a un en face de l’Église. Je suis ta femme. Je veux... je veux...

Je me laissai faire, ahuri certes, mais surtout agacé, et n’écoutant que distraitement les raisons de cette décision brusque:

--On ne nous marierait pas avant trois ans: nous sommes trop jeunes... Mais, comme cela, dès notre retour de Castelcourrilh, je dirai tout à mon père...

--Quelle rossée, ma chérie! hasardai-je...

Elle dit, à son tour, fièrement:

--Je m’en fous.

Dix minutes plus tard, la patronne de l’hôtel, une vieille aux yeux égrillards, nous conduisait à sa plus belle chambre... Nous sourîmes amicalement aux tableaux naïfs et affreux qui ornaient les murs, au buis béni du chevet, à la couronne de fleur d’oranger sous son globe. Il y avait deux lits. Ève me dit:

--Choisis le tien... Moi, je ne veux même pas me déshabiller. L’essentiel, c’est que quelque bavard de nos amis nous voie, demain matin, regagner ensemble la gabarre.

Elle dit encore:

--Je suis très lasse. Embrasse-moi.

Déjà le sommeil rendait une précieuse expression enfantine aux traits un peu durs de la vierge guerrière. Les beaux cheveux dorés et sombres s’éparpillèrent sur l’oreiller; sa bouche s’entr’ouvrit doucement, tandis que ses yeux se fermaient. Ce fut d’ailleurs sur ses doigts seulement qu’avant de gagner mon lit je posai mes lèvres.

Le malheur, dans cette affaire, c’est que les coqs de l’hôtel nous éveillèrent trop tôt et que personne ne remarqua notre retour sur la gabare, quand nous la rejoignîmes, enlacés et très fiers de nous. Mes égaux dormaient pêle-mêle sous la tente; d’autres chasseurs, d’âge plus respectable, dont mon père et M. d’Escorral, ronflaient sur le plancher de la grand’salle, parmi des bouteilles vides et des cartes souillées de vin. Il n’y eut, pour nous souhaiter le bonjour à notre arrivée, que Peyroun Peyrigot, lequel faisait sa toilette au bord du Lot, nu jusqu’à la ceinture, Peyroun Peyrigot qui n’était point d’un naturel bavard, qui estimait en outre que son intérêt lui commandait de tenir sa langue, et qui, enfin, n’accordait plus qu’un regard indulgent et distrait, vu son âge, à des fredaines comme celle dont nous aurions tant voulu qu’on nous crût coupables, cette nuit-là, Ève et moi.

V

Celtorum lingua Fons addite Divis...

O Fontaine que les gens d’ici ont mise, dans leur parler, au nombre des Déesses...

(Ausone).

En général, nous ne nous attardions pas à Cahors, où des carrioles réquisitionnées un peu partout nous attendaient pour nous trimballer sur les huit lieues de routes qui nous séparaient encore de Castelcourrilh. Et quelles routes, bon Dieu!... C’était le mauvais moment du voyage, le purgatoire entre la vie et le paradis. Les plus enragés d’entre nous, après avoir quitté la gabare, commençaient à imaginer sans enthousiasme ce qui leur pendait immédiatement au nez.

A nos côtés, ce serait l’inexorable monotonie des gorges abruptes et désolées, puis des tertres et des plateaux couleur de cendre où, sur le soir, des éboulis de rocs blanchâtres figureraient, sous un ciel comme rétréci par la transparence de l’air, des villes apocalyptiques. La poussière soulevée par les roues des carrioles serait brûlante aux yeux, âcre à la gorge... Pour parer dans la mesure du possible à tant d’inconvénients, les bien avisés, c’est-à-dire le plus grand nombre, n’avaient point manqué, au départ, de se munir de ces vastes outres en peau de chèvre, où le vin se conserve si frais, surtout quand on a pris soin d’emporter aussi une bouteille d’eau...

Oh! rassurez-vous: l’eau pour arroser de temps en temps les longs poils gris ou noirs, à l’extérieur, tout simplement.

Or, cette année-là, nous débarquâmes en avance sur l’horaire, c’est-à-dire trop tard pour pouvoir espérer d’arriver à Castelcourrilh autrement que fort tard dans la nuit, ce qui ne faisait guère notre affaire, encore moins celle de nos automédons, paysans superstitieux pour la plupart, assez peu enclins à pratiquer les chemins sous la lune, mais très disposés, en revanche, à profiter d’une belle occasion de ribote à la ville, avec une excuse de choix à fournir à leurs moitiés. Sur ce point, et encore que leurs moitiés ou leurs parents s’inquiétassent médiocrement de leurs faits et gestes, mes compagnons ne pensaient pas différemment. Sulpice d’Escorral, après un fastueux goûter que nous prîmes au meilleur hôtel de la ville, nous donna quartier libre. Ce fut, me semble-t-il, la première fois qu’il remarqua un peu nettement, depuis notre départ, la présence de sa fille parmi nous. Elle était allée faire un brin de toilette dans une chambre et reparaissait, éblouissante, étincelante de force gracieuse et de fraîcheur, embaumant sans parfums, semblant traîner comme une esclave Hébé ressuscitée à sa suite.

--C’est vrai, tu es là, petite... Diable! qu’est-ce que tu vas devenir, tout aujourd’hui?

--Ne vous inquiétez pas, père. Michel me tiendra compagnie.

Mon père à moi s’était approché, goguenard et bienveillant, déjà très ivre. Il lança une terrible bourrade dans les côtes de Sulpice d’Escorral:

--Ne te fais pas de mauvais sang. Ils ne s’embêtent pas ensemble!

Sulpice d’Escorral se dandina, attendri:

--Bougre! C’est vrai qu’il y aurait là un beau couple... Hé! Hé!...

--Mon père, dis-je rapidement et à voix basse, vous aviez pourtant promis à Mlle d’Escorral...

--Rien... rien... Je n’avais rien promis... Ah! ils sont gentils!

Le marquis d’Escorral et le marquis de Roquebusane s’éloignèrent, continuant à échanger des tapes amicales, riant très fort, parlant d’une revanche au brelan borgne... Nous nous sentions, Ève et moi, cruellement humiliés, moins par l’attitude des auteurs de nos jours que par la facilité stupide avec laquelle notre désir, ou notre ambition, semblait devoir se réaliser pour le monde.

Heureusement qu’au moment de passer la porte, M. d’Escorral se retourna vers nous, un doigt en l’air et les yeux terribles:

--Ah! par exemple... tu entends, ma petite? ta pauvre mère t’a confiée, en mourant, à mes soins... Tâchez de rester convenables, parce que sans ça, je vous botterais le cul... oui, à vous deux, moi qui vous parle... Vous entendez, mes agneaux? Je vous botterais le cul.

Nous préférâmes éclater franchement de rire quand nous fûmes seuls. La chaleur était accablante. Je parlai néanmoins d’une promenade. Ève me dit: «Oui, tout à l’heure... Nous avons le temps... Et ce costume de chasse est trop chaud. Je vais me déshabiller et en prendre un autre.» Je répondis: «C’est cela; je t’attends...» Alors, elle s’irrita manifestement: «Non, viens là-haut...» Elle ordonna même: «Je veux!» comme elle avait fait à Libos, lors de notre inutile fugue...

Les menaces de son père portaient déjà leurs fruits, comme l’on voit.

Elle ferma la porte de la chambre à clef, puis, sereinement, fit tomber presque d’un coup la tunique et la jupe de velours et s’admira dans l’immense armoire à glace à trois portes qui occupait tout un pan de la plus longue cloison. Je ne regardais pas Ève, sentant que l’admiration qu’elle vouait à sa demi-nudité suffisait à son bonheur et que la mienne eût été superflue. Je ne pensais à rien; je fumais, dans une tranquillité d’esprit singulière. Mais ne savais-je pas qu’«il n’était pas temps encore», qu’un caprice eût avili ma joie, que nous devions viser plus haut, que nous n’étions pas encore au bout de l’indispensable pèlerinage? Ève vint s’asseoir près de moi et sourit en me lançant comme un défi: «Je n’ai pas sommeil aujourd’hui.» Je n’avais pas sommeil, moi non plus; je l’attirai dans mes bras; mon visage s’enfouit dans l’odorant trésor des cheveux bruns aux reflets fauves... Un de ses seins musclés s’évada hors de sa chaste chemise à broderies et vint caresser ma main.

Je pensai soudain à mon bisaïeul, Hector, treizième marquis: une bonne histoire circulait encore à son sujet dans ma famille et dans notre caste; résumons: sa fiancée avait été obligée de le prendre de force, pour le décider. Ce fut alors que le jeu où paraissait se complaire Ève me devint, à moi, insupportable; rien ne nous aide à rectifier le cours de la réalité comme l’apparition à propos d’un souvenir--personnel ou non--dans une âme prête à choisir une paresseuse dérive.

Il n’y aurait plus eu de possible, entre Ève et moi, qu’un peu de volupté périssable, et j’étais sûr que nous méritions mieux. Mes baisers ne s’attardèrent à sa chair dévoilée que pour mieux s’informer du prix de celle-ci. L’ombre tomba brusquement dans la chambre quand le soleil se fut caché derrière l’abrupte colline adverse.

J’aidai ma fiancée à se rhabiller; je le fis assez gauchement, assez intimidé et ne riant que... pour rire; nous partîmes un peu au hasard, non point appuyés au bras l’un de l’autre, mais nous donnant la main. Comme après notre premier baiser (celui que j’avais conquis de force) un miraculeux apaisement s’était réalisé en nous. L’heure était somptueuse et douce. Le Pont Valentré lui-même semblait consentir à laisser miroiter ses pierres maussades dans la lumière grise et rose du jeune soir. Les paisibles bourgeois qui «prenaient le bon air» et les officiers de la garnison qui s’embêtaient le long des rues vides en attendant l’heure de l’absinthe nous regardaient au passage avec une expression de sympathie ou d’envie dont nous nous sentions flattés comme d’un juste hommage. Nous traversâmes le pont. J’avais dit en riant à Ève:

--Tu sais, il y a ici une Déesse avec laquelle il faut que nous soyons bons amis.

--Celle de la Fontaine?

--Elle-même. Entends d’ici gronder Divone: elle n’est pas commode... Allons lui faire une petite visite de politesse. Les amoureux la lui doivent, paraît-il.

--Attends... soyons tout à fait gentils avec elle.

Des chèvrefeuilles entremêlaient leurs tiges folles aux aubépines de la rive; les fleurs aux parfums vanillés et musqués retombaient, lourdes et lasses, presque jusqu’au sol. Ève en cueillit une brassée qu’elle appuya en riant sur ma figure. J’eus peur un instant, à travers cette odeur savamment cuisinée tout l’après-midi par le soleil, exaspérée par l’approche du soir, de ne plus reconnaître, d’oublier le cher parfum qui m’avait charmé depuis le début du voyage...

Une épine du buisson avait déchiré, sans même qu’Ève y prît garde, la main de la cueilleuse, durant la cueillette. Je pris cette douce main forte et fine et goûtai le sang qui y perlait.

Après que nous eûmes jeté l’offrande propitiatoire dans le gouffre, nous nous assîmes sur le banc qu’une municipalité diligente avait récemment fait installer près de là, et qui me parut nous attendre depuis le commencement des siècles. La Tour de la Barre trouait l’air vide à gauche du pont, au delà du barrage; sans doute ne semblait-il plus possible, à ma voisine comme à moi-même, de nous éloigner désormais de là: les eaux et les oiseaux comblaient le silence suffisamment pour nous éviter de vaines paroles; le paysage nous dispensait son fruste mais solennel enseignement.

Apre et bizarre contrée que celle que nous devinions, au delà de l’horizon borné des coteaux, et que nous sentions comme les bêtes reniflent leur gîte héréditaire! Là, les plus lointains de ceux de nos ancêtres qui n’étaient point pour moi demeurés anonymes étaient nés et étaient morts. Terribles seigneurs, insoumis par principe à ceux qui prétendaient être leurs suzerains. Parfois, les comtes de Toulouse se hasardaient à envoyer des troupes leur réclamer l’impôt et l’hommage; mais les soudards, accoutumés aux paysages faciles du Languedoc, s’arrêtaient au seuil des gorges quercinoles, étroites, tourmentées, pleines d’embûches; ils préféraient, au risque de la mort ou du supplice, revenir les mains vides dans la Ville rose,--ou s’enquérir vers l’ouest ou le sud-ouest d’une précaire vie. Ils revenaient, où que ce fût, terrorisés, ne sachant plus parler que des pieds fourchus des habitants de ce pays-là, des bouches de l’enfer qui s’y étaient ouvertes perpétuellement sur leur route, des démons biscornus qu’ils avaient vus, obscènes et invulnérables, danser pour les narguer des danses païennes au clair de lune.

Les vieux Seigneurs du Quercy avaient donc vécu loin de tout, dans leurs castels dont les fondements étaient taillés à même les rocs. C’étaient les fiefs que leur avait donnés, par dérision ou gratitude, Théodebert, après avoir enlevé Cahors à Sigebert, Roi d’Austrasie. Moins de trois siècles plus tard, leur descendants avaient trouvé le moyen de prendre à leur façon la revanche de leur misère: tandis que les Sarrasins, puis les Normands, puis Guillaume Taillefer, puis Henri II d’Angleterre et enfin les hordes sanglantes d’Outre-Loire pillaient et rançonnaient la ville épiscopale sans pitié, les Seigneurs demeuraient inaccessibles, contemplant sombrement, de leurs meurtrières, le spectacle du désert qui les entourait, captifs de la Peur et de la Faim quand ils n’étaient pas protégés ou rendus furieux par Elles.

La Peur...

Sur cette contrée, creuse comme un vieux tronc d’arbre, l’eau ne demeure pas plus que sur une passoire renversée. Tombant du ciel, elle s’infiltre ou s’engouffre, pour rejaillir en sources ou peupler de ses murmures de souterraines cavités. Depuis que ce sol calcaire a surgi de l’Océan primitif, nul fleuve n’a amolli ou embelli cette écorce fruste en lui abandonnant la tourbe de ses alluvions; les déchets des âges, en ces lieux, n’ont jamais recouvert l’ossature antique du monde; le sol qu’y foulaient mes ancêtres était alors ce qu’il demeure encore: celui même où les premiers hommes ont appuyé leurs pas peureux.

Et les Maîtres médiévaux des repaires quercinols écoutaient le bruit impitoyable des eaux souterraines qui, parfois, au hasard de leurs méandres, arrivent presque au ras du sol et y résonnent comme les voix mêmes des damnés; et ils écoutaient le vent amplifier à l’infini le retentissement de ses plaintes dans les grandes orgues des ravines parallèles; et ils écoutaient, dès les premiers froids, les loups affamés qui venaient hurler aux portes des hommes; et ils écoutaient, durant d’innombrables veillées, les vieilles du lieu, vilaines, serves ou autres, raconter d’interminables histoires où il n’était question que de mauvais génies et d’âmes en peines, de maléfices et de revenants, de monstres païens et de diaboliques ruses.

La Faim...

Il leur arrivait, quand ils étaient restés ainsi des mois et des mois, pareils à des bêtes traquées, de sortir de leurs forteresses tous ensemble et en armes, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été lancé. Leur peur, alors, devenait panique. Ils étaient, eux aussi, des loups contraints de fuir leur gîte et de partir en chasse: et ils faisaient des carnages comme les loups mêmes n’oseraient en perpétrer. Et ils hurlaient plus qu’eux. Parfois, leur élan furieux les emportait jusqu’aux riches régions des vallées, jusqu’à celle de la Garonne même. Ils pillaient, violaient, rançonnaient, massacraient à leur tour, comme l’avaient fait au cours des invasions successives les oppresseurs des plus riches terres qui leur eussent été dévolues par droit de naissance. Après quoi, calmés et rassasiés pour un temps, ils regagnaient leur désert où la Peur et la Faim, qui avaient suscité leur furie, empêchaient leurs voisins offensés de venir exercer des représailles.

* * * * *

Cependant, de leurs expéditions dans la plaine, ils rapportaient des bijoux pour leurs femmes, des tonneaux de vin, des sacs de céréales, de belles chansons, des images de vie plus douce et plus facile pour eux-mêmes et pour les leurs. A noter également qu’au début du XVe siècle une chevauchée dans «les villes d’en bas» tourna fort mal et que sept nobles quercinols subirent en Agen la honte de la potence. Cet événement, et d’autres du même genre, durent apparemment faire réfléchir les nôtres. Réfléchir, c’est toujours s’amollir et presque toujours abdiquer. Ils ne tardèrent pas à perdre leurs habitudes de brigandage, s’apprivoisèrent, se bichonnèrent esprit et corps, contractèrent des mariages avec les filles des châtelains du pays plat, puis, comme leurs manoirs du désert tombaient en ruines, ils s’en firent bâtir d’autres, et confortables, le long du Lot, plus ou moins en aval du berceau de leur race, avec l’or volé jadis par leurs ancêtres aux ancêtres de ceux qui seraient désormais leurs alliés ou leurs amis.

C’est ainsi que notre lignée avait pu aboutir à un homme aussi facile et bénévole que mon père...

Il faisait sombre déjà. En fin de septembre, la nuit, dans ces pays encagés par d’abruptes collines, tombe aussi vite sur la campagne où deux fiancés s’attardent que le soleil s’enfuit des chambres où risquent de s’oublier des amoureux. Ève frissonna. Nous nous levâmes. Quand nous repassâmes près de la fontaine, je me souvins que je portais à ma chaîne de montre le sceau authentique de Gérard, septième marquis, le premier des nôtres qui eût fondé demeure aux lieux où notre vie se traînait depuis lors. Je le détachai et le jetai dans le gouffre célébré par Ausone.

Ève me demanda en souriant:

--Est-ce un autre vœu?

--Non. Il est d’accord, en tous cas, avec celui que tes fleurs emportaient vers la Divone. Laisse ta porte ouverte, ce soir! Je te raconterai des choses... des choses... et, si je ne parviens pas à me faire comprendre...

--Il nous restera toujours ceci pour nous distraire, dit-elle en m’embrassant.

Un murmure, joyeux et religieux à la fois, me parut emplir mon cœur, un murmure qui couvrait la chanson de la rivière maternelle sur le barrage et aussi le grondement de la Naïade irritable, au fond de son palais souterrain.

VI

O ramelou que te sentes pesuc, S’al camp nadiéu n’amaizes plus toun chuc Mielh val mouri, noun sens jita ta grano, Davans, al volh de l’auro quand batano... Preferarios, dinqu’al Jutge darnié, Jamais bourrèu, demoura preisonnié?

O jeune rameau, si tu te sens lourd,--si au champ natal ta nourriture te semble insuffisante,--mieux vaut mourir, non sans jeter ta graine,--auparavant, dans le vol du vent quand il y va fort!--Préférerais-tu, jusqu’au Juge suprême,--n’étant jamais bourreau, rester prisonnier?

Dès qu’apparaissait au lointain, à travers un éblouissement de poussière, la forêt de Bastit et, à l’ombre de ses premiers arbres, la longue façade de Castelcourrilh, les chasseurs des messieurs d’Escorral achevaient de boire, d’un trait autant que possible, ce qui restait de vin dans les outres de peau de chèvre; ainsi tous les désagréments du voyage en carriole étaient à peu près oubliés.

Il y avait mieux (grâces au ciel et tant pis pour nous), bien mieux! A la vérité, chacun de nous ressemblait, qu’il s’en doutât ou non, à un globule de sang affaibli qu’un instinct impérieux poussait à se réconforter au cœur même de sa race, et de la façon la plus simple--en revenant vers le berceau originel de celle-ci. N’étions-nous pas tous plus ou moins consanguins, que cela datât de la veille ou de dix siècles? Les plus stupides et les mieux dégradés semblaient, à certains moments, avoir comme une entrevision de ce que je concevais si clairement depuis que j’aimais Ève.

Ce qui est sûr, c’est qu’alors commençaient pour nous huit jours, ou le double ou le triple,--nous n’étions jamais fixés,--durant lesquels, redevenus vraiment semblables aux hommes de très vieux âges, nous sentions nos cœurs à chaque instant gonflés par la sève d’énormes et frustes joies. Les ivrognes comme les sobres, les méchants comme les bons, les satisfaits comme les aigris.

Qu’on me permette quelques détails. Évidemment, il est apparu au lecteur, dès la première ligne de ce récit, que «nous ne ressemblons pas au commun des gens», ou, pour parler de nous devant quiconque comme on le faisait dès mon plus jeune âge dans notre sous-préfecture, que «nous étions des numéros à part». Je ne souhaite que ceci: qu’on me comprenne, moi et les aventures qui dépendent ici de moi. Il faut donc que j’insiste, si fort que cela puisse me lasser ou lasser, sur la confrérie des chasseurs des messieurs d’Escorral, dont je fus.

J’ai dit: la sève d’énormes et frustes joies... Oui, les repas notamment, où un héros d’Homère ne se fût point trouvé dépaysé. Ils nous enchantaient ou, pour mieux dire, nous forçaient à la joie, par leur abondance et leur magnificence naïves. Selon la couleur du temps, on les servait en plein air, sur la terrasse du château, ou dans la vaste et sonore salle à manger sur les boiseries de laquelle le blason des marquis d’Escorral (de sable gironné de gueules au chevron d’argent écimé) était sculpté par douze fois, c’est-à-dire entre chacune des huit hautes fenêtres, au-dessus de la cheminée principale,--et même ailleurs. Du matin au soir, tant que durait la chasse, les cuisines présentaient une animation infernale ou paradisiaque. Devant des feux qui auraient charmé un Cyclope et que n’eût pas désavoués un Démon, des chevreaux, des agneaux, des moutons, des porcs entiers viraient avec les broches, absorbant par ce qu’il leur restait de couenne ou de peau l’éclat doré des grands feux de chêne. Des maritornes obèses et de sveltes tendrons, cependant, faisaient retentir des jurons et des éclats de rire aussi savoureux que les platées de sucreries ou que les potées de légumes par elles accommodées pour couronner ou pour renforcer le rôti. Le jour de l’arrivée, il y avait aussi frairie pour les gens du lieu. On tuait un bœuf et il y passait; et il y passait également autant de barriques qu’on jugeait utile ou décent d’en tirer des caves; pour nous, que notre repas fût paré dans la salle à manger ou sur la terrasse, c’était tout auprès de la table qu’on dressait les barriques; et les valets y remplissaient à même, devant nous, de lourdes _dournes_[1] de grès brun.

[1] Cruches à deux anses.

Manger et boire, voilà qui a son prix. Dormir mêmement. Le gîte était, en somme, au choix d’un chacun. Par respectabilité ou ruse, on s’installait dans les chambres tant qu’il y avait de la place, et, dès que la place faisait défaut, que les billards eux-mêmes servaient de reposoirs aux «morts-de-froid» et aux raffinés, les jeunes hommes étaient sommés de s’aller nicher dans la paille des granges. Il n’y avait, du reste, aucune raison de ne pas se trouver aussi bien là que partout ailleurs.

Dès l’avant-aurore, les piqueurs soufflant dans leurs cors et les chiens gueulant de joie marquaient l’heure du réveil. Et, bientôt, c’était, sur la terrasse, un va-et-vient frénétique, un entrecroisement d’interpellations joviales et vantardes, un crépitement sonore de jurements, un feu d’artifice de quolibets et de facéties, tandis que les chasseurs se rencontraient, entre les seaux d’eau pure où il fait bon se tremper la tête, et la table chargée de victuailles et de cruches où il n’est pas moins délectable de manger un morceau et de boire un coup.

Après quoi, les chasseurs se dirigeaient vers la forêt, en chantant à tue-tête. Mais chacun était libre. Qui préférait dormir, il dormait, dans son gîte ou à l’ombre d’un arbre. Il était assez de mode, chez les chasseurs de vingt ans, de seller un cheval, non pas pour suivre la chasse, mais pour s’adonner, non sans succès en général, à d’autres chasses où la poudre ne parlait pas: j’avais oublié de vous dire que, pour l’éclat et le charme, la beauté des paysannes quercinoles rendrait souvent des points aux attraits un peu analogues des demoiselles qui font aimer à certains touristes l’Andalousie.

Une vie délicieuse, au sens le plus terre à terre comme le plus sensible pour moi d’une telle épithète. La plupart d’entre nous avaient bien raison, rentrés dans leurs châteaux endormis ou leurs hôtels aux relents de tombes, de passer leur temps à s’en souvenir ou à en attendre le retour. Ils n’avaient guère fait que cela, d’ailleurs, depuis leur enfance.

Car ceux des chasseurs à qui des garçons naissaient les affiliaient à la confrérie dès qu’ils avaient l’âge de pisser tout seuls, ou, pour parler plus généralement, de se tirer d’affaire sans causer d’embarras à leur papa. Usage antique, qui commença de perdre un peu de sa force dès ma propre enfance, mais qui, au temps dont je vous parle, n’en passait pas moins pour excellent et même indispensable, dans une caste où tout individu du sexe mâle participerait fatalement, sauf le cas de dérogation, aux chasses des messieurs d’Escorral.

Dans le temps que j’étais le plus terrible parmi de terribles petits bougres de sept à quatorze ans, c’était mémé Zanoun, l’intendante, qui prenait plus particulièrement soin de nous. Sous sa surveillance ou avec sa complicité, nous organisions des parties formidables; lorsque nous ne disparaissions pas durant des heures après nous être esquivés dans la direction de l’étang, lorsque nous ne buvions pas devant elle en ayant chaud, lorsque nous n’enfermions pas les chats dans les garde-manger et que nous n’utilisions pas les poêlons pour les attacher à la queue des chiens, ce que nous faisions lui paraissait le comble du mérite; en tout cas, nous pouvions marauder dans le verger, chiper des pots de confiture, démolir des meubles ou des carreaux, saccager des plates-bandes et autres plaisanteries de haut goût avec l’espoir de nous en tirer à bon compte.

Mais, dans ce domaine de la Peur, les héritiers enfantins de ceux qui avaient été jadis les victimes et les maîtres de la Peur se sentaient, dès le soir tombant, tout à coup raisonnables et sages. C’étaient justement les plus brutaux, les plus sauvages d’entre nous que l’ombre semblait intimider. Alors, la bande puérile se ralliait, très calme, auprès des feux et des lumières, pour jouer à _man burlènto_, à _ped-perinquet_, ou même à _Je viens de la cour du Roi_... L’automne se montrait-il précoce? Alors, nous demeurions dans la cuisine, où nos repas nous étaient servis; nous y demeurions comme en un refuge tout prêt, confortable, salubre et qu’illustraient des joies traditionnelles.

Nous bavardions avec la valetaille; nous l’écoutions aussi, sans en avoir l’air, raconter sur nos ascendants immédiats des histoires moqueuses qui n’étaient point trop déplacées dans un remugle d’eau de vaisselle et de chairs féminines malpropres. Souillons et butors, punaises de chambre et palefreniers, rinceuses de pots et râcleurs de crasse, tout ce monde lançait sur les maîtres, leurs parents et leurs amis, à gueule-que-veux-tu, des appréciations dont je n’éprouvais pas, dès dix ans, l’exactitude cynique et sordide, sans une obscure envie d’ordonner des supplices pour les serfs impudents et de châtier également ceux qui méritaient qu’on les traitât de la sorte.

* * * * *

Mais le brouhaha cessait tôt. Alors, mémé Zanoun, dans l’immense salle nettoyée et débarrassée, prenait sa place près de l’âtre. Elle nous racontait, non sans se faire coquettement prier, d’épouvantables histoires qui s’étaient passées dans sa jeunesse, ou qui se passaient couramment encore, à l’entendre, autour de Castelcourrilh. Dans ces histoires, il était presque toujours question du Trou du Diable,--une _igue_, comme on dit, ou un _cloup_, si vous préférez,--qui s’ouvrait en plein champ, à moins de deux lieues du château; les diables, les hommes cornus, les mandagots et les bécuts logeaient ensemble dans ses profondeurs et en sortaient nuitamment pour se livrer à des méfaits ou à des facéties d’un goût contestable sur ceux des humains que le sort contraignait à être leurs voisins les plus proches... Sainte Vierge! En se couchant sur le sol et en y collant l’oreille, on entendait bouillir, même à plus de cent mètres du Trou du Diable, les chaudières de l’Enfer. Mémé Zanoun savait même, là-dessus, une chanson qui terrorisait les plus braves...

Mais elle en connaissait bien d’autres plus riantes, celle-ci, par exemple, dont je me rappelle le commencement et que je traduis comme je peux:

C’est au bois de Misé Zeu Que j’ai fait cueillette Quand j’étais fillette; --C’est au bois de Misé Zeu, Chassant un papillon bleu En tout semblable à mon vœu...-- Clair Avril, vingt ans d’âge, Blanc fichu, noirs sabots... Mes yeux étaient les plus beaux De tout le village O châtaigne du bon Dieu, Pète, pète, pète au feu Nous te mangerons sous peu, Châtaigne! Châtaigne!

et d’autres pareilles, ou plus belles encore, qui ne nous inspiraient que l’envie de danser en rond... _Châtaigne! Châtaigne!..._ A chaque refrain la bande faisait cul-bas, _quioul-terrous_, afin qu’on ne confonde pas cette formalité avec une île... Septembre finissant inaugure le temps des gourmandises aux veillées, des menus riens qu’on grignotte ou dont on se bourre, selon son tempérament, au coin du feu que la mémé ne pense pas encore à faire charger, tout en évitant déjà d’ordonner qu’on l’éteigne. Ainsi, pour que notre bonheur fût complet, après avoir chanté et dansé, nous nous régalions de marrons,--châtaigne! châtaigne!...--de nèfles, de confiture de gratte-culs, de miel sauvage, de rimottes, et, quand nous n’avions plus faim, décidément, il restait encore dans l’estomac du plus petit de nous tous assez de place pour une bonne vingtaine de _rizouletz_, j’entends par là ces grains de maïs qu’on fait éclater sur des pelles rougies au feu et qui ont goût, pour peu qu’on les sache mâcher, d’avelines confites dans la cassonnade.

La meilleure entente régnait entre nous, à ceci près qu’on se battait parfois à qui tirerait le plus souvent les cheveux de Noëlia, un laideron de dix ans, orpheline, petite-fille de Zanoun et sœur de lait d’Ève,--et aussi pour décider celui d’entre nous qui serait ce soir-là bordé dans son lit par la jolie servante Nane.

Vers douze ans, nous commencions à suivre les chasses; vers quatorze ans, on nous invitait à faire l’apprentissage du tir sur le menu gibier; de cette façon, nous nous préparions, par un jeu qui nous comblait d’orgueil, à ne point risquer de manquer ultérieurement des animaux moins inoffensifs; car il est toujours regrettable de faire connaissance avec les défenses d’un quartanier non miré; Adonis y dut sa réputation; mais, si c’est moins dangereux qu’aux temps mythologiques, c’est, en revanche, rudement plus vexant et moins fertile en conséquences heureuses.

Le menu gibier! C’était, en somme, l’A. B. C. de notre catéchisme particulier. Nos pères nous disaient qu’il fallait commencer par là, parce qu’un chasseur digne de ce nom ne doit rien ignorer de son métier, et qu’il existe, en ce qui concerne les bêtes les plus infimes de la création, des lois de chasse éternelles et d’imprescriptibles principes. J’ai écrit le mot catéchisme, et je ne le regrette pas, car les discours qu’on nous faisait à ce sujet, quand on remarquait notre présence, nous faisaient parfois bâiller sans doute, mais n’en remplissaient pas moins nos cœurs d’émerveillement et de respect.

Ainsi, nous finissions par savoir qu’il fallait viser les alouettes au bec et non ailleurs quand elles faisaient Saint-Esprit au-dessus du miroir, que la bécassine se tire «en fauchant», que, par les matins de grésil, une légère buée au-dessus d’un buisson bas signifie un lièvre au gîte... J’en passe!... Ce n’était là, d’ailleurs, qu’enseignance scolastique; qui n’avait pas, la quinzième année passée, abattu pour le moins son ragot, il risquait d’être à jamais tenu dans notre milieu pour un sang-glacé, un vaut-peu et un pedzouille.

C’était comme tel, du reste, que les plus indulgents m’avaient considéré, depuis environ quinze ans que ma naissance me donnait le privilège de participer aux chasses des messieurs d’Escorral. Dès le soir de mon arrivée, je ne le dissimulai pas à Ève. Elle eut un bel éclat de rire, qui ne dura pas quinze secondes, mais qui me dédommagea amplement de quinze années d’humiliation d’ailleurs subies--quand il y eut lieu--sans en souffrir outre mesure.

VII

Remembro te so que t’ai dich deja: Siave es aima, melhour poutouneja; Mais que poutoun que t’agrade capinho! Balho mais sanc vin que razin de vinho; Trato ta vido a cops durs, coumo fai En camps peirous lou vailet de l’arai.

Rappelle-toi ce que je t’ai dit déjà:--L’amour est suave, meilleur est le baiser;--plus que le baiser puisse te plaire la caresse!--Le vin enrichit plus le sang que le raisin sur pied;--sache traiter la vie à coups durs, comme fait,--si le sol est pierreux, le serviteur de la charrue.

--Je ne suis jamais encore venue ici avec vous autres, me dit Ève. Mais je parierais en connaître les bons coins mieux que toi. Suis-moi, mon seigneur! Je vais t’initier aux détours de ton futur domaine.

C’était quelques minutes après notre arrivée, au plus brûlant de l’après-midi. Une grande lassitude souriante me meurtrissait et me ravissait tout ensemble. Ma fiancée, elle, était fraîche, pure et nette: une salamandre au sortir d’une demeure ignée.

Les chasseurs s’ébattaient sur la terrasse, ou changeaient de linge plus loin, derrière les paravents précaires des bosquets, en s’envoyant et se renvoyant des propos joyeux et des quolibets de haute liesse. Ève et moi, nous nous contentâmes d’échanger avec ferveur des caresses rapides et des sourires, tandis que nous nous échappions loin de tout cela, le long du maître-corridor du castel. Au «bout du Sud», les pièces abandonnées et délabrées commençaient; une émouvante odeur de moisissure séculaire rôdait sous les plafonds, et il nous semblait, tandis que nous poursuivions notre marche, qu’elle s’accrochait à nos pas, s’agglomérant d’instant en instant, comme les poussières des routes aux fagots qu’on laisse traîner, freins de fortune, derrière les véhicules rustiques, aux descentes des côtes rudes et non prévues.

Ève poussa une porte:

--C’était la chapelle.

Il n’y avait là que du foin entassé, qui masquait l’autel vermoulu, du très vieux foin oublié là, et qui n’embaumait plus.

--Il y a aussi, continuait Ève, une Vierge qu’un berger trouva jadis et apporta à mon grand-père. Toute petite, quand la chapelle était encore consacrée, ma mère me voua pour vingt ans au bleu et au blanc devant elle... Puis notre chapelain partit un soir avec la fille du garde... Je sais où est la statue, c’est moi qui l’ai cachée: regarde...

Elle souleva une trappe aménagée dans le parquet et l’image apparut: elle était de bronze vert, petite et assez malmenée par les âges; sur le socle ébréché, fendillé, on pouvait distinguer encore des caractères grecs, et notamment le commencement du nom de la chasseresse irréprochable:

ΑΡΤΕΜ... ΙΕΡ...

--Racontons-lui, à elle aussi, que nous nous aimons, dis-je par jeu à Ève...

J’avais pris l’image dans mes mains et je l’élevais contre le jour pauvre qui tombait des vitraux encrassés. Je ne pus m’empêcher de remarquer à haute voix: «De profil, Ève, elle te ressemble...» C’était vrai. Je replaçai alors l’image dans sa cachette avec une émotion véritablement religieuse.

Nous nous taisions à présent, en face l’un de l’autre, les mains unies, en souriant ineffablement ou niaisement, envahis tous les deux d’un désir de possession et de volupté qui ne nous apparaissait peut-être pas très clairement encore, mais qui séchait nos gorges et qui faisait nos regards se fuir. J’attirai la vierge contre moi, dans le foin sans odeur où sa tête se renversa comme ferait sur sa tige une fleur maladroitement cueillie et meurtrie au ras du calice. Au pied de l’autel désaffecté, le grand Maître païen préludait-il pour elle et pour moi sur ses véhémentes et silencieuses orgues? Les pointes des seins virginaux, musclés, libres, appelaient des caresses à travers la blouse comme immatérielle de linon, et mes mains se désunissaient déjà de celles d’Ève pour chercher sur elle leur plaisir ailleurs.

Ce fut alors qu’un rire étrange retentit, à la hauteur d’un des vitraux, derrière nous,--un rire à la fois insolent et haineux, charmant pourtant, et clair, et qui me fit penser au bruit d’une belle coupe de cristal brutalement brisée. Nous sursautâmes. Le rire s’éloigna, non sans retentir une ou deux fois encore dans l’ombre d’un bosquet voisin.

Je haussai les épaules:

--Une plaisanterie idiote... un farceur qui nous aura guettés, déclarai-je... Si cela lui semble spirituel!

D’ailleurs, je n’étais pas très convaincu de ce que j’avançais de la sorte.

Nous sortîmes de la chapelle, un peu gênés, un peu effrayés même, à vrai dire.

* * * * *

J’ai dit que le jour de l’arrivée, il y avait également frairie pour les gens du lieu, qu’on tuait un bœuf et qu’il y passait. Au moment où l’égorgeur habituel des animaux comestibles,--un vague parent de mémé Zanoun,--vint prendre les ordres du marquis Sulpice, celui-ci réfléchit, opération qui consistait pour lui à se gratter le front d’une main et le menton de l’autre, puis ordonna:

--Hé! mon gaillard, va chercher l’animal. Je veux tâter ses flancs pour voir s’il est gras.

Il avait une idée à lui, un projet amoureusement caressé, sans doute, durant les affres du voyage en carriole. Il nous regardait d’un air qui voulait en dire plus long, la bouche contournée par d’astucieux sourires, l’œil pétillant. Toute sa personne avait l’air de nous signifier: vous allez voir ce que vous allez voir!... Aussi fut-ce avec beaucoup d’intérêt que nous fîmes cercle autour de lui, tandis qu’il ôtait sa casquette, sa veste de velours brunâtre et côtelé, et qu’il retroussait méticuleusement les manches de sa chemise sur ses biceps d’athlète, où le soleil couchant semblait faire flamber les poils blonds.

Lorsque l’égorgeur eut amené la bête en face de lui, il la considéra avec une admiration qu’elle méritait, la flatta de sa large main promenée sur ses naseaux; puis, il se mit en solide posture sur ses jambes, tapa le sol du pied comme pour y incruster ses talons et y prendre racine, et... vlan! son poing s’abattit sur le front du bœuf, par trois fois... Et, à la troisième fois que le poing s’abattit sur le front du bœuf, celui-ci s’affaissa sur les genoux, avec un long renâclement, les yeux exorbités et vagues.

Alors, le marquis Sulpice dégaîna son couteau de chasse et, tombant à genoux lui aussi, perça la gorge râlante de la victime. Nous l’entendions pousser de grands éclats de rire; nous ne parlions pas, nous respirions avec une sorte de discrétion, comme s’il n’y avait eu de place que pour ses rires à lui, dans l’étroitesse de notre cercle. Quand il se redressa, ravi de sa prouesse, il était superbe, il ruisselait de soleil et de sang.

Était-ce parce que ce sang avait rejailli sur certains d’entre nous? Une sorte de fureur joyeuse et goguenarde exalta aussitôt les plus pusillanimes, les plus gâteux, les plus indifférents, et il me sembla durant quelques instants, à moi-même, qu’un voile très rouge tombait entre mes yeux et le soir. J’aimai, j’aimerai toujours cette exaltation mystique et féroce qui me transporta dans cette minute-là au sommet de mon désir d’Ève et de mon amour pour elle, pour elle qui était près de moi et qui contemplait la mort, reniflait son odeur, les prunelles chavirées d’extase et les narines voluptueusement pincées.

--Ça, c’est tuer, dit enfin quelqu’un.

Le mot bref et magique «tuer» eut alors un extraordinaire écho dans ce qui nous servait d’âmes. La figure poupine du jeune Gonteyrac présenta même quelque noblesse tandis qu’il hurlait, très ivre, en brandissant un épieu qui s’était trouvé à portée de sa main: «C’est avec ça que j’attendrai le premier solitaire... Avec ça que je veux le tuer... le tuer...» Déjà, les tout petits, paysans ou messieurs, participant à notre délire, s’étaient mis à jouer à la guerre et barbouillaient scrupuleusement avec le sang du bœuf les faces de ceux d’entre eux que leur peu de prestige destinait à figurer les morts.

Le dîner fut servi sur la terrasse; ce soir-là, les domestiques eurent assez d’ouvrage à remplir les grandes _dournes_ de grès aussitôt vidées. La nuit vint tandis que le bœuf achevait de rôtir; on alluma tout autour de la table de grandes torches de résine dans la lueur desquelles vinrent rôder, avec les chauves-souris au vol titubant, les grands papillons nocturnes dont le vol semble s’appuyer sur du velours et du silence.

Et, soudain, la lune, la pleine lune immense et solennelle, se fit une place digne d’elle dans le ciel, dispersant d’un coup les nuages voisins comme des troupeaux de monstres domptés et traitant les étoiles en serves. Ce fut alors un magnifique spectacle. Au nord, la forêt déroulait ses houles feuillues, à qui le double baiser de l’automne et de la lune donnait par moment une rousseur non plus dorée, mais phosphorescente. Partout ailleurs, il n’y avait que le moutonnement chaotique du désert couleur de craie ou d’ocre. La Lune brillait tellement là-dessus qu’un de ses paysages, tels que nous sommes en droit de les imaginer, y semblait par elle prêté aux Terrestres. Les rares arbres qui avaient pu grandir tant soit peu sur le sol déshérité de ces causses étaient, dans tant de blancheur froide et crue, comme des griffonnages perpétrés par un dément ou imaginés en rêve; leurs ombres s’allongeaient étrangement à leurs bases, comme une légende au-dessous d’un dessin obscur. On voyait, proches ou lointaines, scintiller les vitres de quatre chaumines. L’aspect de ces coteaux ruisselants de clarté, de ces combes remplies jusqu’aux bords de ténèbres nous transportait loin de la vie ou semblait nous obliger à user de nouveaux sens, ignorés des humains ou délaissés par eux. La blancheur du désert réverbérait dans tous les sens les rayons de l’astre, à tel point qu’on percevait presque tangiblement, dans l’infini nocturne du ciel, le va-et-vient tumultueux de la lumière. Soudain des coqs (leur devoir est de saluer l’aube) n’y comprirent plus rien et claironnèrent à tout hasard sur les perchoirs des lointaines et dormantes métairies.

Mais ce fut un bien plus beau vacarme quand un des chiens, au chenil, s’étant éveillé, eut remarqué le ciel par la lucarne et se fut mis à hurler à la lune. Ils étaient là une trentaine de molosses cévenols, au front large vallonné d’une dépression qui joignait la nuque aux narines, aux crocs formidables sous les rouges babines, aux pattes d’acier. Leur race se perpétuait, religieusement entretenue et surveillée, dans la maison d’Escorral. Scaliger a fait déjà mention d’eux dans ses lettres familières. A présent, les petits, en venant au monde, y apportaient, dans leurs têtes mafflues et rudes, tous les bons principes et les recettes de chasse que leurs aïeux avaient jadis acquis en peinant, sous le fouet d’instructeurs émérites. On leur conservait les noms éclatants que, jadis, les bergers sauvages des Causses avaient coutume de donner aux gardiens de leurs troupeaux: Yol, Lugret, Singlar, Flamb, Loupas, Autanas, Parpelho; et leurs derniers descendants les portent peut-être encore, tandis que les paysans du pays, depuis que le suffrage universel a décidément répandu autour d’eux ses lumières, appellent en général leurs chiens Ravachol, Caserio, Youpin, Chauchard et même Azor, ce qui est évidemment bien plus spirituel ou distingué.

* * * * *

Un chien hurla donc, et les autres s’éveillèrent à leur tour, reniflèrent, observèrent; et, quand ils eurent vu les violents rayons de lune entrer comme pour les fouailler par les lucarnes du chenil, ils se dirent très raisonnablement que, pour un coup, le camarade n’avait pas rêvé,--ce qui arrive aux chiens encore plus souvent qu’aux hommes,--et qu’il y avait réellement lieu de s’émouvoir. Ce fut une belle musique, et telle qu’elle coupa court, autour de notre table, aux rires, aux conversations et aux chansons. Un valet fut prié d’aller mettre ordre, avec l’aide de quelques coups de fouet, à ce tumulte, mais les coups de fouet, loin de l’apaiser, parurent lui donner un regain de sonorité; puis nous vîmes revenir le valet, ruisselant de sueur et très pâle. Il déclara:

--J’ai foutu le camp. Ils m’auraient bouffé tout cru.

Un rire résonna dans le silence qui suivit cet aveu pitoyable, au bas de la terrasse, dans l’ombre. Nous nous regardâmes, Ève et moi, à travers la table par la largeur de laquelle nous étions séparés. Nous avions déjà entendu ce rire là, bizarre et clair, tinter au-dessus de nous, quand nous étions tout près de nous aimer mieux qu’en paroles, dans l’ancienne chapelle.

Quelques-uns d’entre nous sursautèrent; le valet manqua de s’évanouir et le marquis Sulpice fut obligé de le soutenir paternellement:

--Vous comprenez?... bégaya le pauvre diable... Ce soir, rien à faire! _La Louperoune!_

Les plus jeunes essayèrent de rire à leur tour, pour se moquer, mais leur rire sonna très faux. La Louperoune, c’est, en Haut-Quercy, une sorte de loup-garou femelle, atroce, féroce, impitoyable, qui peut en outre revêtir les formes les plus gracieuses et les plus séduisantes pour la meilleure réalisation de ses sombres desseins.

--Va te coucher, dit au valet M. d’Escorral en haussant les épaules.

--Non... Apporte-moi plutôt quatre ou cinq vieux sacs, ordonna à son tour M. de Fontès-Houeilhacq...

Et, se tournant vers le marquis qui parlait déjà d’égorger cinq ou six chiens et de les pendre dans le chenil, pour l’exemple:

--Cela ne servirait de rien, crois-moi, Sulpice. Tu pourrais les égorger tous, au risque d’ailleurs d’être auparavant étranglé par eux; ils ne te connaissent pas, ce soir, et tes ordres les laisseraient aussi indifférents que si tu les leur donnais depuis l’autre bout de la Terre.

Sulpice grogna, tandis que le valet apportait les vieux sacs demandés:

--Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie?

--Tu vas voir, répondit M. de Fontès-Houeilhacq avec beaucoup de calme.

Les aboiements et les hurlements devenaient plus furieux et plus retentissants encore. M. de Fontès-Houeilhacq et le valet se dirigèrent du côté du chenil, celui-ci suivant celui-là, l’un titubant à cause du vin, l’autre à cause de la peur. Peu après, les chiens se turent. Ce fut pour nous tous, je dois le dire, non seulement un soulagement véritable, mais une sorte de libération, la fin d’une hantise ou d’un songe trouble...

--Allons nous coucher, fit Sulpice d’Escorral un peu vexé... Il sera si fier de lui, à son retour, que nous en aurions pour deux heures au moins à l’entendre radoter et débiter des sornettes.

Ève s’était éclipsée déjà. M. de Fontès-Houeilhacq revint seul et dit simplement:

--Voilà. Ils ne risqueront plus d’entendre cette nuit la voix de la Lune. Là-dessus, messieurs...

Il nous tira sa révérence.

--Ça vaut mieux comme ça, goguenarda le marquis d’Escorral quand il eut disparu... Pour une fois qu’il est dans son bon sens, je m’en voudrais de ne pas suivre son exemple...

Un quart d’heure plus tard j’étais seul sur la terrasse, mes égaux, avec une discrétion presque insolente, ayant pris l’habitude de ne se plus occuper de moi.

* * * * *

Je n’avais pas sommeil. J’errai au hasard dans le parc où, soudain, j’eus l’impression d’être épié par une invisible et sournoise présence. Cela ne me troubla pas, du reste, outre mesure, et je n’en accusai que mes nerfs. Je les sentais vibrer et grincer en moi, toutes les fois que se dessinait devant mes yeux clos l’image d’Ève, avec une intensité inquiétante, qui décuplait celle des images et des sentiments épars en moi, comme pour d’autres fait l’ivresse. A mon excuse, un grand conseil de volupté s’exhalait de cette terre aride et surchauffée, de ce parc où la vie menue des gazons, menacée par le soleil du jour, exhalait, de rage, tous ses parfums d’un coup dans l’ombre. Je passai près du chenil maintenant silencieux et dont M. de Fontès-Houeilhacq avait calfeutré les lucarnes... La présence me sembla de nouveau se manifester dans l’ombre. Du gravier cria sous des pieds menus, hors de mon regard, de l’autre côté du chenil. Les chiens grondèrent, mais non plus, cette fois, en l’honneur de la lune... En mon honneur, alors? Je ne le crus pas.

Rentré au château, je passai devant la chambre d’Ève très vite. Mon gîte à moi était à quelque vingt mètres de là, dans un réduit démeublé que Mémé Zanoun, qui me gâtait, me réservait chaque an; la bonne vieille y avait préparé sur le parquet une belle couchette dont un matelas, des draps embaumés et rudes, et des peaux de biques «pour en cas», faisaient les frais. La lune m’agaçait comme les chiens et j’eus pour moi-même une sollicitude analogue à celle que M. de Fontès-Houeilhacq leur avait témoignée: je bourrai d’une peau de bique ma lucarne, et ce fut la nuit noire, où le bruit du travail perpétré par les tarets dans les vieilles boiseries exaspéra soudain mes oreilles comme les rayons de lune avaient fait pour mes yeux... J’étais très las; pourtant, je souhaitais des choses impossibles et même redoutables... Des rêves commençaient à danser autour de moi alors que le sommeil continuait à se faire prier de venir... Soudain, la porte grinça, si discrètement que je crus tout simplement, dans la seconde, au remue-ménage d’un taret plus affairé que les autres.

--Chut! fit une voix, tandis que je sentais se glisser près de moi, sous les draps embaumés et rudes, une tendre chair féminine, une tiédeur, un parfum qui, comme celui des draps, faisait penser à de l’herbe au soleil, à des mousses dans des grottes...

Un baiser sauvage,--pour plus de prudence, pensai-je...--ferma mes lèvres. A quoi bon, du reste, parler? Je n’en avais point envie le moins du monde... J’étais bien sûr de rêver...

Quand je m’éveillai, au matin, très tard, les aboiements des chiens et les coups de feu retentissaient, au loin, dans la forêt... Je me soulevai paresseusement, débouchai la lucarne; un flot de soleil vint frapper sur mon coussin une mèche de cheveux à dessein déposée là: des cheveux inconnus, d’un blond singulier, miraculeux; quand je les eus soulevés pour les faire miroiter en face du soleil, ce fut comme si le rêve de la nuit s’était poursuivi, car je ne les apercevais plus, leur couleur et leur transparence s’étant confondues absolument avec la lumière.

VIII

S’als arroumecs te vezes agrifat, Crido lou satge, auzis taben lou fat, Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge, Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.

Si tu t’es laissé prendre dans les ronces,--appelle le sage à ton secours, écoute aussi le fou,--sans oublier, que tu sois jeune ou vieux,--que le fou vaut, parfois, autant que le sage.

M. de Fontès-Houeilhacq en était bien à sa soixantième chasse, ce qui lui assignait un âge respectable, si tendre eût été celui où il était venu pour la première fois à Castelcourrilh. Mon père l’adorait, et c’est pour cela qu’il tentait de lui chercher querelle après boire, ainsi que je crois l’avoir mentionné ici au moins une fois... Oui, «Au Poisson frais», la veille de notre départ, vous savez?... Mais la perspective d’un cliquetis d’espadons et de la belle couleur du sang sur l’herbe verte ne donnait évidemment à Alidor-César de Fontès-Houeilhacq d’autre envie que celle de sourire ou d’aller se coucher. Il avait sa chambre chez nous, où il vivait plus souvent qu’en son manoir délabré d’Houeilhacq, et où il nous était d’une réelle utilité, à ma mère et à moi, quand mon père rentrait dans un de ces états que notre majordome Félicien qualifiait d’impossibles.

Il ne détestait pas, lui non plus, le vin, mais le supportait dignement, en homme du monde et en membre influent de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen. C’était également un passionné chasseur, et le premier levé de toute la bande, quand nous étions à Castelcourrilh... Par exemple, comme il était outrageusement myope, on se relayait en forêt pour appuyer son tir, ce qui lui était bien dû, car, depuis beau temps déjà, on prenait bien soin de ne laisser dans sa cartouchière que des cartouches bourrées à blanc: on conciliait de la sorte le respect dû à son amour de la chasse et la crainte que cette passion ne le fît tuer, par erreur, quelqu’un de nous.

J’ajoute que, lorsqu’une bête tombait à proximité de son poste, il ne manquait jamais d’affirmer que son coup de fusil avait été le bon, et personne ne se fût avisé de le contredire, eu égard à sa science, à son grand âge et aux bons éclats de rire que cela nous permettait de faire dès qu’il parlait d’autre chose ou qu’il tournait le dos.

Depuis une dizaine d’années, il avait renoncé néanmoins aux chasses d’ailleurs assez peu suivies de l’après-midi; il passait les heures chaudes dans le château même, en compagnie du baron Gaston de Quintecrabe de Gorp, un ancien officier de marine qui devait avoir à peu près son âge et qui avait rapporté de ses excursions à travers la Terre deux trésors qui lui suffisaient: le goût de philosopher éloquemment après un bon repas, et celui de se taire après avoir aspiré, à même le bambou sauveur, un Bénarès de qualité rare.

Les deux gentilshommes partageaient à Castelcourrilh une chambre vraiment digne de leur qualité et de leur goût. Je ne sais quel aïeul romantique et romanesque d’Ève l’avait ornée, une cinquantaine d’années plus tôt, d’une camelote d’Extrême-Orient qui amusait mes yeux par moments et me faisait grincer des dents à d’autres. Un seul lit. Mais M. de Quintecrabe avait des nattes qu’il adjoignait à son bagage et sur lesquelles il couchait lors de ses séjours à Castelcourrilh, près de ses boîtes de Bénarès, à portée de tout son attirail, de ses pipes et d’une petite lampe de bronze que lui avait vendue pour une piastre, après l’avoir apparemment volée dans quelque temple hindou, un musulman de Lahore.

M. de Fontès-Houeilhacq ne détestait pas de fumer lui-même, et moi, quand j’allais frapper à leur porte, je ne pouvais, par déférence, refuser de partager ce plaisir. Je supportais la drogue avec un sang-froid qui remplissait mes hôtes d’envie; je lisais dans leurs yeux cette envie vaguement admirative presque aussi bien que si elle eût été exprimée en gros caractères dans un livre ouvert; cela me flattait doucement et me révélait curieusement à moi-même. Vers la sixième pipe, quand les meubles semblaient flotter et se balancer au-dessus du parquet comme du liège sur de l’eau, je regardais en moi pour me mieux connaître, aussi passionnément qu’eût fait une coquette dans sa glace; et je me plaisais énormément. Je me souriais, les yeux grands ouverts, infiniment lucide, et me découvrais tel que j’aurais voulu être. Peu après, mon image était près de moi comme celle d’un frère jumeau favorisé, et je pouvais me contempler en dehors de moi-même; alors toutes sortes de sentiments et de passions que la vie était impuissante à me révéler ou dont elle semblait vouloir me frustrer frauduleusement, toutes sortes de trésors intérieurs qu’un confesseur stupide ou un sage de peu eût maudits et stigmatisés, prenaient des airs de bijoux, de couronnes, de colliers et de bagues qui transformaient en un objet de piété personnelle mon image reflétée au miroir irréel. Les péchés capitaux étaient des pierres sans prix, étincelantes, entourées de leurs propres feux comme d’une auréole où je voyais leurs noms modestement inscrits en lettres d’ombre. Avec une sérénité inégalable, j’envisageais de préférence toutes les férocités, toutes les luxures, toutes les ambitions et toutes les concupiscences qui auraient pu non pas sommeiller en moi, mais s’épanouir dans ma sphère, si le temps de la récréation de la vie avait été laissé à mon choix par le Maître des Destins.

Quand je fus les rejoindre, cet après-midi-là où rien de mieux ne me tentait, pas même Ève, les deux amis se chamaillaient, ainsi qu’il leur arrivait souvent. Un menu fait pouvait devenir entre eux sujet de querelles, de même que les rares arbrisseaux du désert des Causses ont leur importance dans le paysage, même éloignés, quand le soleil ou la lune s’occupe d’eux.

M. de Quintecrabe de Gorp avait apparemment raconté quelques histoires de fakirs ou de derviches, comme il lui arrivait souvent. L’autre affirmait qu’il n’était point besoin de s’expatrier pour se trouver nez à nez avec le mystère. Il me prit à témoin, dès que j’eus refermé la porte:

--Bonjour, petit vicomte! Assieds-toi... Voyons... parle franchement, pas plus tard qu’hier, toi... toi qui es pourtant jeune et solide, ne t’es-tu pas senti froid dans le dos quand tu as entendu les chiens hurler sans raison, ou du moins pour les seuls beaux yeux de la lune... Non, non, pas la peine de faire la moue... J’ai bien vu où nous en étions tous pendant que les sacrées bêtes donnaient de la voix comme si elles avaient été excitées par on ne sait qui ou quoi sur la piste d’une bête légendaire.

Nous avions rapproché du fourneau la boulette grésillante. Prêter l’oreille n’allait pas tarder à nous coûter peu. Je laisserai de même, ici, M. de Fontès-Houeilhacq parler aussi longtemps qu’il jugea bon, voici quelque quarante ans, de le faire...

--J’étais tout jeune, poursuivait M. de Fontès-Houeilhacq... Ton âge, Michel, un peu moins même, peut-être. Et, à cette époque, j’étais, moi qui vous parle, aussi bon cavalier que bon tireur. Aujourd’hui encore, je ne manque pas souvent ma bête... hé! hé!... pas souvent...

--C’est une justice à vous rendre, prononça suavement M. de Quintecrabe.

--... mais je ne monte plus guère, comme si le moindre galop risquait de briser mes pauvres vieux os secs. Ah! il fallait me voir, dans le temps. Que n’étiez-vous là, M. de Quintecrabe! Mais ton père à toi, Michel, bien qu’il soit mon cadet, peut t’en dire quelque chose!... Mon bonheur, durant les chasses, c’était, à cette heure-ci, de seller un des beaux chevaux qui peuplaient alors les écuries et de galoper des heures, dans l’éblouissement du désert, sous le soleil impitoyable.

«Mon favori était un grand étalon nankin, nommé Rayon-d’or, à qui la moindre piqûre d’éperon donnait la fringale de l’espace. Vêtu d’un justaucorps de bure jaunâtre, cramponné à ma monture couleur de feu, je me plaisais à penser que les enfants et les vieilles qui nous voyaient bondir, la bête et moi, ne faisant qu’un, dans un poudroiement de clarté, nous prenaient à coup sûr pour quelque monstre des anciens âges...

«Cette nuit-là...--écoutez! écoutez bien!...--j’étais allé me coucher dans la grange. Une nuit toute pareille à celle d’hier, mes amis. J’étais très las, j’avais sommeil, Mais, par la lucarne, les rayons de la lune tombaient sur moi, lancinants, aigus et presque douloureux... oui, comme s’ils avaient été tangibles! De plus, j’écoutais les menus crépitements de la paille que travaillait la chaleur, et, dans ma fièvre, dans mon insomnie, ils prenaient une importance extraordinaire, ridicule. Tout à coup...

--Tout à coup, dis-je, comme si je m’étais raconté quelque souvenir à moi-même, tout à coup la porte s’est ouverte, bien doucement...

--Qu’est-ce que tu chantes? Rien de cela. Exaspéré, je me levai et me disposai à sortir. Je dus même bousculer le grand-père de ce pauvre nigaud de Combrazot qui se dressa sur son séant et m’ordonna sans courtoisie de laisser mes compagnons dormir en paix... Je lui répondis que c’était justement dans cette intention que j’allais de ce pas seller Rayon-d’or et faire une petite promenade sous la lune: «On n’a pas idée de ça... on n’a pas idée de ça...» grommelait Combrazot en se rendormant...

«Je laissai Rayon-d’or trotter comme il lui plut jusqu’au bout du parc, mais là, surpris par un remue-ménage assez peu ordinaire, je l’arrêtai. Le grand-père de Sulpice ne bâtissait pas des palais pour ses chiens; ils logeaient dans un enclos de haies vives, avec des niches aux toits de chaume pour les mauvais jours. Moi, j’avais bien entendu dire, déjà, que la lune affolait parfois les chiens; mais à ce point-là, tout de même!... A l’intérieur de l’enclos, ils couraient circulairement, en hurlant avec furie comme sur une piste toute chaude. Dans la poussière, les pierres, les brins d’herbe ou de paille que soulevait leur frénétique galop, je ne distinguais même plus leurs formes, je n’avais plus devant moi qu’un vague tournoiement argenté dont la rapidité me donnait le vertige. J’essayai de me donner une explication: «Quelque gibier a dû passer par là...» Mais ceci était assez improbable et n’eût point éclairci, en tout cas, les raisons pour lesquelles les maudits animaux s’arrêtaient à certains moments, tous ensemble, se postaient sur le cul, en rangs serrés, puis soufflaient, en gémissant doucement, le cou tendu dans la direction de la lune, balançant la tête de côté et d’autre comme ils ont coutume de faire quand ils implorent aide ou conseil.

«A franchement parler, j’étais... comment dire?... étonné... oui, étonné... et je suis poli vis-à-vis de moi. Rayon-d’or se mit soudain à hennir et à trembler sur ses pattes, ce qui ne fut pas pour calmer mon... étonnement. D’une voix tremblante que je ne me connaissais guère, d’une voix blanche, comme on dit par ici, j’appelai par leurs noms ces chiens, qui me connaissaient, durant une de leurs pauses: il me semblait que j’eusse été rassuré s’ils avaient daigné faire un instant attention à moi; et je balbutiais: «Hola! hé! Parperlho!... Paix là, Autanas, bon chien!» Ah! baste, ils ne détournaient pas la tête de mon côté, ils n’agissaient pas autrement que si, pour un temps, ils étaient entrés dans un monde où les voix humaines n’arrivaient plus à leurs oreilles...

«Peu après, ils semblèrent délibérer--il n’y a pas d’autre mot à chercher--... oui, assis en rond autour de Majouras, leur conducteur de chasse, le plus brave et le plus adroit d’entre eux. Singulier parlement, en vérité, où tel conseiller se levait de temps en temps, pour tourner tout seul autour de l’enclos ou flairer le sol en hurlant de façon lamentable!... Quand ce manège leur parut avoir assez duré, ils tournèrent, ainsi qu’après un accord, leurs yeux vers le même point de la haie où, bientôt, un élan formidable les emporta. Les premiers allèrent donner tête-bêche dans les épines, ceux qui les suivaient roulèrent sur eux; ce fut un terrible concert de grognements et de gémissements rageurs: la haie tenait bon. Mais la meute reprit son élan, revint à l’assaut et, repoussée bon nombre de fois, recommença sans défaillance, toujours en musique... Mes pensées étaient trop pressées et tumultueuses pour que le sentiment de la durée demeurât très net en moi. J’estime cependant que les molosses ne mirent guère plus d’un quart d’heure à bousculer suffisamment la haie. Après quoi, des têtes dures et des pattes à toute épreuve eurent tôt fait de fouir un passage, et la bande quitta l’enclos. Libre, Majouras renifla le vent, rallia les siens, poussa un long «garde à vous»... Puis, sur un second coup de gueule lancé par lui, les chiens partirent en chasse.

«Ma curiosité était vive, mais ma peur,--il me semble que je puis maintenant prononcer devant vous ce mot sans en concevoir de honte--ma peur ne l’était pas moins. Après un très violent débat de quelques secondes, la curiosité resta maîtresse de la place, Rayon d’or, cinglé d’un léger coup de cravache, rattrapa les chiens en quelques bonds.

«A leur suite, je m’engageai quelque temps sous bois... Même en plein jour, c’est un jeu de casse-cou, vous le savez, que de laisser aller dans Bastit à sa fantaisie un cheval dans les veines duquel ronfle du sang et à qui l’on ne ménage pas la civade. Alors imaginez, s’il vous plaît, un galop en pareil lieu à la faveur de cette traîtresse de lune qui, même dans son plein, surtout dans son plein, sous prétexte de nous éclairer, se contente de faire ressortir plus implacablement les ombres! Certes, j’eus vaguement l’impression que nous pouvions, Rayon d’or s’assommer contre un tronc d’arbre, moi-même me fendre le crâne en heurtant une basse branche; mais mon trouble fut d’une autre importance lorsque je constatai que la meute quittait la forêt pour s’engager dans le désert.

«J’étais alors un bien jeune chasseur; mais dans notre monde comme dans celui de Majouras, bon chasseur l’est de race. Ceci pour vous dire que dès lors je connaissais parfaitement mon affaire et que, durant la chasse de cette nuit-là, une foule de détails auxquels un profane n’aurait pas seulement pris garde m’apparaissaient à moi comme d’irritants prodiges. Enfin, quel gibier les chiens pouvaient-ils poursuivre en pareil lieu? Le lièvre?... Mais, d’abord, il y passe rarement, il aurait trop de peine à s’y gîter; puis, c’est un adversaire de piètre importance et qui n’aurait pu passionner à ce point nos molosses; et enfin ceux-ci, si experts qu’ils fussent, n’auraient pu, en terrain sec, se montrer hardis dans le change comme ils étaient... Le loup? Le sanglier?... Les loups, dès ce temps-là, ne venaient plus vers Bastit qu’aux approches des hivers rudes... Et, enfin, ce n’est pas, que je sache, hors de la forêt même, dans ces vallons ou sur ces coteaux dénudés, que jamais sangliers ou loups penseraient à s’enquérir de gagnages ou de liteaux; en fait, depuis que le monde est monde, jamais chasseur n’y rencontra pigaches ou déchaussures et n’y cria vlôo ou harlou.

«Attendez. Voici qui devenait plus singulier encore. L’un ou l’autre, amis, avez-vous entendu parler dans ce pays-ci d’animaux qui s’assemblent sur les _pechs_ pour y danser en rond?... (Ce n’est pas la peine de me regarder ainsi: je n’en suis qu’à ma huitième pipe!) Eh bien, il vint un moment--... suivez-moi bien...--où nous atteignîmes un plateau à peu près circulaire, de cent mètres de diamètre environ, à la base duquel la meute, jusqu’alors compacte, se divisa en plusieurs groupes. Mais, une fois que le sommet fut atteint, les chiens s’assemblèrent de nouveau et, Majouras en tête, firent cinq ou six fois le tour de cette piste improvisée: toutes manœuvres qui me prouvèrent catégoriquement que le... gibier était venu là de points divers, qu’il y avait dansé,--et dansé en rond.

«Cette idée de ronde s’imposa à mon esprit aussi nettement que si j’avais vu la ronde tournoyer sous mes yeux. Je dis: elle s’imposa. Car, s’il vous plaît, n’allez pas croire que je l’avais provoquée le moins du monde pour le seul plaisir de faire de moi un contemplateur de miracles. Je vous assure que, si j’avais été alors le maître de mon imagination, j’aurais usé d’elle pour pressentir des faits rassurants ou tout au moins intelligibles. Or, rien à tenter dans ce sens! En dépit de tous mes efforts, il n’y avait sous mon crâne que cette absurde ritournelle: le gibier est venu ici, il est venu de Bastit et d’ailleurs, il est venu nombreux et il a dansé en rond... en rond... en rond...

«Le gibier! C’est ainsi, faute de mieux, que je nommais les objets imprécis de la fureur des chiens et de ma propre inquiétude; mais du diable si je me sentis une seule seconde capable de projeter en mon esprit une image, même la plus vague, avec l’aide seule de ce mot que rien n’éclairait!

«La halte au sommet du tertre circulaire et plat ne fut qu’une halte au long de ma chevauchée démente et bizarre. Bientôt les chiens dévalèrent ensemble le versant nord du plateau, puis, de nouveau, coururent de compagnie, droit devant eux, dans la plaine. A peine quelques instants de répit durant lesquels les sales bêtes, toujours indifférentes aux appels que je risquais, regardaient la Lune, en hurlant avec satisfaction et servilité, comme s’ils avaient voulu lui signifier: «Cela va bien de cette façon, n’est-ce pas?... Tu n’as pas à te plaindre de nous?...» Derrière eux, Rayon-d’or, sans que j’eusse maintenant besoin de tirer sur les brides ou de les lui rendre, s’arrêtait ou repartait. Nous dévorâmes ainsi des lieues en tout sens. Dans ce déroulement de paysages monotones où il est facile de s’égarer en se promenant tranquillement en plein jour, vous pensez bien que je ne savais plus guère où j’en étais, à la suite de cette insensée galopade nocturne... Et, pour comble, il me semblait que notre train, d’instant en instant, s’accélérait. A présent, les chiens donnaient comme sur une quête toute chaude,--si chaude, si impérieusement imposée à leur nez qu’ils n’avaient plus besoin de laisser à celui-ci une seconde de réflexion.

«Moi, j’eus alors une hallucination monstrueuse: penché en dehors de ma selle, je crus... oui, je crus, un instant que mon odorat humain percevait, lui aussi, au-dessus du sol un fumet récent, âcre et sauvage...

«Nous continuions de bondir de plus en plus éperdument, d’éminence en ravin et de val en cime, sans arrêt à présent, dans un aveuglant tourbillon de poussière argentée... Non, jamais chiens ni cheval excités par des raisons normales, n’ayant d’autres ressources que leurs propres forces, n’auraient pu--me parut-il--soutenir une telle allure aussi longtemps, sans défaillance et presque sans fatigue! Et, tandis que je constatais cette vélocité effarante, j’en vins à me répéter: ils courent... ils courent... comme si le Diable les emportait!... Dans un âge où j’ignorais beaucoup de vérités et où j’avais la tête farcie de pas mal de fadaises, cette expression toute faite prenait pour moi, je l’avoue, une valeur désagréable, un sens par trop littéralement défini.

«Brusquement, les chiens s’arrêtèrent, pour tout de bon cette fois, faisant frein de leurs pattes de devant, hurlant de désappointement, tandis que Rayon-d’or, emporté par son élan au milieu de la meute, se cabrait... Vous avez entendu parler du Trou du Diable? C’était là que nous étions arrivés. Durant quelques instants, déçu moi-même, je regardai les chiens se démener furieusement au ras du gouffre: vous avez vu certains roquets un peu bien couards, lorsqu’on lance en leur présence un morceau de bois dans la rivière, courir de côté et d’autre sur la berge, en jappant, mais bien décidés à ne pas se jeter à l’eau. Nos molosses me faisaient, au moment dont je vous parle, penser à ces roquets-là, ce qui m’eût certainement attristé pour eux si je n’avais pas eu d’autres pensées en tête.

«C’était sans doute à cause de la rapidité de notre course que la Peur, jusque-là, la Peur qui était à mes trousses, m’avait frôlé, mais non pas rejoint. Quand je fus arrêté, elle prit sa revanche, et je sentis son souffle glacial tout autour de moi... Alors Rayon-d’or, qui recommençait à hennir de façon équivoque, fit de lui-même volte-face, et moi, décidé à laisser les chiens monter la garde tout seuls autour du Trou du Diable, je le lui permis volontiers, puis piquai des deux.

«La nuit était déjà sur sa fin; le disque énorme de la lune, dont l’argent éblouissant devenait peu à peu jaunâtre, s’échancrait sur le coteau de Crèvecœur. Ayant eu le tort de ne point me fier tout de suite à l’instinct de mon cheval, je m’égarai. Il faisait déjà presque jour lorsque je rentrai dans Castelcourrilh; en passant près du chenil, je me rendis compte que les molosses m’avaient devancé. Ils étaient couchés,--pantelants, exténués, poussiéreux. Je descendis de cheval et leur poussai une petite visite. Ils s’éveillèrent, me reconnurent bien cette fois, et s’avancèrent à ma rencontre, la queue frétillante et basse, mâchonnant piteusement leurs babines, roulant des yeux serviles et comme larmoyants, bref, en chiens avisés qui prévoient qu’une démolition de clôture suivie de fugue peut avoir pour eux _in breve tempus_ toutes sortes de fâcheuses conséquences.

«Moi, je me contentai de distribuer çà et là quelques caresses, avec une sorte de respect pour ces gens qui en savaient sans aucun doute plus long que moi sur bien des choses.»

* * * * *

Et M. de Fontès-Houeilhacq se leva, comme s’il n’avait eu plus rien à ajouter. Ce qui fit que M. de Quintecrabe de Gorp se crut permis de nous servir aussitôt un plat de sa manière.

--Il existe, à propos de chiens poursuivant des diables, une légende analogue dans le Thibet...

M. de Fontès-Houeilhacq sursauta, indigné:

--Ah ça! monsieur, vous gaussez-vous? Vous ai-je parlé de diables, et quoi que ce soit, dans mon récit, vous autorise-t-il à l’assimiler à une légende? Je dis ce que j’ai vu... et je sais ce que je sais... Les voyages ne forment pas la vieillesse!

--Monsieur, gronda l’infortuné marin, sans grande conviction du reste...

Par chance, trois coups discrets résonnèrent à ce moment précis contre notre porte. Un valet venait nous avertir que tous ces messieurs étaient de retour et que l’heure du dîner allait sonner.

--Je n’ai pas faim, déclara M. de Fontès-Houeilhacq.

--Moi non plus, dit très sèchement M. de Quintecrabe,

--Il suffira que tu m’apportes un poulet, d’ici une heure environ... avec une dourne de vin blanc, ordonna M. de Fontès-Houeilhacq après réflexion.

--Et à moi... oh! en cas... quelques tranches de bœuf, avec une cruche de rouge, ajouta l’ancien officier de marine.

Le valet s’inclina et sortit. Je pris congé immédiatement de mes hôtes. Je les vis du reste, un peu plus tard, arriver en même temps sur la terrasse, l’un par l’escalier de droite, l’autre par l’escalier de gauche. M. de Fontès-Houeilhacq et M. de Quintecrabe de Gorp avaient, à coup sûr, failli sérieusement se brouiller: il se passa bien dix minutes avant qu’ils consentissent à avoir l’air de se reconnaître et à s’adresser la parole... J’ajoute que c’est à Ève et à moi qu’ils durent le plaisir de ne pas se bouder davantage. Ève apparut parmi nous, toute rose, toute imprégnée d’une belle journée de grand air et de lumière. Elle courut vers moi en criant joyeusement:

--Regarde! C’est moi qui l’ai tué, dès l’aube...

Elle me tendait une touffe de soies de sanglier. Et moi, qui gardais mémoire d’un vieil usage celtique ou païen du pays, je la pris devant tous; puis, je fis flamber une allumette; et la touffe de soie, au bout de mes doigts crépita dans la flamme en répandant une odeur acre de corne...

--Vénus venge une fois de plus Adonis! murmura près de nous M. de Fontès-Houeilhacq...

Et le marquis Sulpice d’Escorral:

--Allons! C’est officiel... Mes amis, ces enfants n’ont plus rien à vous apprendre...

--Vivent les _novies_! crièrent les chasseurs.

--Monsieur, il me semble qu’en un pareil moment, il convient d’oublier certaines paroles, dit M. de Quintecrabe en tendant la main à M. de Fontès-Houeilhacq...

Et ils s’assirent l’un près de l’autre, comme à l’ordinaire. Tout près d’eux, mon père, au comble de l’attendrissement, sanglotait, non sans sauter au cou de quiconque passait à portée de son étreinte.

Le rire étrange, déjà plusieurs fois entendu, retentit encore au bas de la terrasse. Il me semble qu’Ève et moi, au milieu de l’allégresse générale, avions été seuls à l’entendre. Je voulus courir vers la balustrade, profiter de ce qu’il faisait encore grand jour pour me rendre compte...

Ève me retint:

--Laisse donc... Laisse donc...

--Qui est-ce? Cela m’agace.

--Est-ce que tu m’aimes?

--Ève!...

--Alors, embrasse-moi encore, et reste ici.

Il me sembla que ma fiancée, quelques secondes plus tard, murmurait entre ses dents quelque chose comme:

--_Elle_ commence à m’embêter... _elle_ me paiera cela.

IX

Dicitur in his regionibus eos non gregem Deorum antiquorum sequi, quia Dei non sunt, sed animalia revera esse, quia moriuntur, etsi diutissime vivant...

... Licet fideles existentiam eorum confiteantur et admonitiones accipiant de maleficiis quae saepissime adversus christianos parent.

Paulin de Pella.

--Viens tout près de moi, disait Ève. Tu vas être sage; tu ne m’embrasseras que lorsque je t’en prierai... Oh! pourquoi fronces-tu ainsi les sourcils? Pardon, mon seigneur... Tiens, c’est moi qui commence...

Elle nous avait quittés tout de suite après le repas, et je m’étais hâté de la rejoindre, en dépit des efforts de M. Fontès-Houeilhacq qui ne tenait point,--cela se reniflait sans peine!--son histoire de l’après-midi pour terminée.

--Je suis heureuse. Nous partirons très loin, le plus tôt possible, n’est-ce pas?... J’ai l’air de te demander ton avis, mais ne me réponds pas... Tu me battras ensuite si ce dont j’ai envie te déplaît; mais je te grifferai, moi, si tu as l’air de te moquer de moi pendant que je parle... Regarde-moi... touche mes bras... Ah! comme c’est bon de vivre quand on le mérite! Je me porte très bien. Montre tes yeux? Je ne les aime pas, ce soir. Pourquoi ne m’as-tu pas suivie à la chasse?... Tu as rêvassé et radoté, je parie, avec les vieux? Guéris-toi de ces manies! Tu étais plus beau le soir où tu as condamné Georges à mort...

--Voyons... suppliai-je, tout ensemble flatté et troublé par l’exaltation de la vierge orgueilleuse.

Elle jeta ses mains autour de mon cou, calinement, mais de façon à me faire moins sentir sa chair que ses ongles:

--Puisque je ne veux pas que tu m’interrompes... Tu as raison, du reste: mieux vaut ne plus parler de Georges, qui est bien où il est. Il n’a fait que suivre sa vocation jusqu’au bout. Regarde-moi! Regarde-moi!... N’est-ce pas que nous ne sommes pas, nous deux, faits pour vivre parmi des tombes?

Je la laissais divaguer ainsi, passionnément et puérilement, en prenant bien moins garde au sens de ses paroles qu’à leur musique. Et puis, j’étais surtout occupé de son jeune parfum, de sa beauté; devant mes yeux mi-clos, qui parvenaient malaisément à ne laisser filtrer qu’une simple et pitoyable lueur de tendresse s’interposait, entre elle et moi, le joyau de luxure, que je distingue comme un rubis, après la sixième pipe, comme un rubis énorme qui ne pend ni à mon cou ni à mon poignet, mais qui roule en tintant avec un bruit de grelot dans le crâne translucide de mon image extériorisée. Ève comprit-elle mon désir? Elle se tut et s’écarta de moi avec un sourire dont je ne puis dire s’il était inspiré par le sentiment de sa faiblesse ou par celui de sa force, s’il était instinctif ou raisonné, s’il était une invite à mon audace ou une défense de fortune préparée contre elle. Trop tard, en tout cas! Mes mains avaient rageusement déchiré, du col à la ceinture, une mince blouse de mousseline, et, sans qu’Ève m’eut opposé d’autre résistance, je respirais déjà son parfum à même ses seins dévoilés. Je ne sais trop pourquoi je revis alors l’image de Diane contemplée la veille dans l’ancienne chapelle, et, comme flamboyants devant mes yeux tout à fait clos pour l’instant, les mots grecs à moitié effacés par l’usure séculaire: ΑΡΤΕΜ... ΙΕΡ... Le simulacre sélénique de la vierge irréprochable luisait en face de nous dans le ciel quand je rouvris les yeux, et je redevins sans cause et soudainement maître de moi, ou plutôt orphelin de tout ce qui avait pu, un instant auparavant, provoquer ma brutalité précieuse.

Juste au même moment, le rire,--le rire exaspérant et adorable,--se fit entendre dans le couloir. Alors Ève, dégrisée, farouche, m’échappa, bondit, prit un revolver qui traînait sur sa cheminée, ouvrit la porte... Trois détonations retentirent,--que suivit un gémissement. Et ce fut tout: un incident de dix secondes au plus... Déjà, les nôtres et leurs valets accouraient, M. d’Escorral en tête... Des flambeaux furent allumés...

--Qu’est-ce qui se passe? haletait le marquis Sulpice... Ève, ma petite Ève, tu n’es pas blessée?

Mais celle-ci, très calme:

--Eh bien... quoi?... Nous nous amusions à essayer ce revolver, Michel et moi. En voilà, des histoires!

Ce ne fut qu’une bonne minute après, une fois rassuré, qu’il s’aperçut de la tenue de sa fille, de sa blouse déchirée, de sa gorge offerte à tous les regards. Alors, il se fâcha très fort:

--Ce n’est pas une raison parce que vous êtes fiancés pour...

Il s’arrêta. Je crois qu’il avait envie de rire...

--... pour essayer des revolvers dans... cet accoutrement, poursuivit-il.

Nos amis et la valetaille, dans la crainte d’une scène d’ordre évidemment tout intime, s’étaient déjà éclipsés. Et, avec eux, les flambeaux. M. le marquis d’Escorral, arrivé le premier, comprit que sa dignité serait sauve s’il restait le dernier sur les lieux du drame.

--Compris, hein? conclut-il pour nous deux d’une voix terrible... parce que, sans cela, je vous botterais le cul... je vous botterais le cul, moi qui vous parle!

--Ça, ce serait à voir, murmura tranquillement Ève, tandis qu’il s’éloignait.

Elle ajouta en riant:

--Belle journée, décidément! A demain, Michel.

Et puis, me rappelant:

--Ferme ta porte. A clef, tu entends?... Non, sans rire... promets moi de fermer ta porte à clef...

* * * * *

Mais je n’avais pas sommeil encore et je regagnai la terrasse. Quelle imprudence! M. de Fontès-Houeilhacq s’y promenait de long en large, en fumant cette fois une très ordinaire et très bourgeoise pipe de tabac; et, comme je lui étais littéralement tombé dessus, faire semblant de ne point le voir ou simuler la surdité devenait impossible. D’ailleurs, il m’avait attrapé par la manche et paraissait bien décidé à ne point me lâcher comme cela.

Un instant, j’osai espérer de m’en tirer à bon compte, avec un supplément de félicitations à propos de mes fiançailles. Mais ce que je redoutais ne tarda pas à se produire:

--Eh bien, petit vicomte, n’as-tu pas envie de la suivre, cette nuit, la chasse du Clair de Lune?

--Les chiens n’en ont pas plus envie que moi, ce soir.

--Leur nuit est passée!... C’est comme ça... Tu ne comprends pas. Oh! moi-même j’ai mis beaucoup de temps à comprendre... C’est bien simple, pourtant. Tu sais que Diane fut la divinité des chasseurs avant que le bienheureux Hubert devînt leur patron? Or, d’après les mythographes les plus compétents, la lune n’est que le reflet céleste de la déesse, reflet visible pour les hommes, alors que la déesse méprisée ne perd plus son temps à se pencher sur Endymion et se cache on ne sait où... Mais, lorsque la lune est dans son plein, les chiens, et surtout ses favoris les molosses, reconnaissent plus ou moins en elle leur antique conductrice et la saluent à leur manière... Parfois, même,--mais cela n’arrive qu’assez rarement,--ils la reconnaissent tout à fait... Voilà!

C’était tout simple, en effet.

--Mais le gibier, me diras-tu, mon petit?... poursuivit implacablement M. de Fontès-Houeilhacq. Le Diable? des diables?... Il faut être niais comme un vieux marin ou comme un paysan d’ici pour voir le Diable en pareille affaire!... Non... La vérité, c’est qu’ici comme partout erraient autrefois d’innombrables hordes de bêtes divines, ou prétendues telles par les poètes... Les Satyres, qu’on appelle aussi Sylvains, Ægipans, Faunes, Capricornes et même Capripèdes, durent notamment y pulluler. Le lièvre blanc hante les neiges, la rainette se plaît dans les feuilles vertes; quoi d’étonnant à ce que ces êtres se soient plus particulièrement complus dans ce pays où les frondaisons, les herbes et les roches ont si souvent la couleur grise et rougeâtre de leur pelage?

«Certes, quand il y eut des hommes, ils durent demeurer ahuris pendant quelques siècles; puis, la curiosité ou l’ennui les poussant, ils se rapprochèrent d’eux. Ne crois pas, petit vicomte, que je parle au hasard: ce sont là des faits maintes fois rapportés aussi bien par les auteurs païens que par les Pères de l’Église... Ils aidaient aux travaux des champs et recevaient, en échange de ces services, du froment, des fruits, parfois même une outre de vin, ce qu’ils préféraient à tout. Mais c’étaient des personnages paresseux, maraudeurs, querelleurs, à la fois vantards et pusillanimes, et si mal éduqués qu’ils ne tardèrent pas à être jugés tels, même par des rustres. Oui, quand la besogne les lassait, soudain, sans raison, même si un orage menaçait de noyer les épis fraîchement moissonnés, ils tiraient leur révérence à la compagnie et allaient à quelques pas de là se chamailler, gambader ou gratter leurs puces tout en narguant sans pudeur les travailleurs qu’ils laissaient en plan.

«Et, dès qu’il y avait un mauvais tour à perpétrer, ils étaient là; ils arrivaient avec un petit air de rien, par bandes sournoises, en prenant bien soin de ne pas faire sonner leurs sabots sur le sol,--et se partageaient équitablement la besogne, tiraient les femmes par les cotillons quand elles allaient porter la soupe aux hommes, jetaient des immondices dans les marmites, faisaient peur aux petits enfants, plumaient les poules toutes vives; d’autres fois, couchés sous les barriques des celliers, ils buvaient jusqu’à ce qu’on vînt les surprendre et les faire fuir à coups de triques, titubant et débitant de telles folies et malpropretés qu’on ne savait, en vérité, où ils avaient pu les prendre.

«Finalement, les hommes qui croissaient en nombre, et qui pouvaient désormais se passer d’eux, prirent des fouets et des fourches et les chassèrent vers les forêts. Eux y demeurèrent; car, fort poltrons sous leurs allures effrontées, ils se méfiaient de l’accueil qui les eût attendus chez les hommes en y montrant seulement le bout de leurs cornes.

«Et les hommes, n’en ayant plus de nouvelles, pensèrent qu’ils étaient morts; ils ne parlèrent plus d’eux que dans les contes qu’ils faisaient autour des _calelhs_, à la veillée.

«Mais vint l’époque où les premières églises firent carillonner leurs cloches dans les campagnes. Le son des cloches alla jusqu’aux oreilles des Faunes dans leurs forêts, et eut le don de les irriter à l’extrême. Pour quelles raisons? On ne le sait... Mais le fait est certain, et dûment constaté par des auteurs comme Marius Victor ou Orentius, évêque d’Auch. Ce fut à cette occasion que les plus hardis d’entre eux, se souvenant de leur ancienne malignité, recommencèrent à venir, la nuit, rôder dans les villages, et de préférence autour des églises et des lieux consacrés, dans l’espoir, évidemment, de voler ou d’abîmer les cloches. Ceux qui les voyaient les prenaient pour ces diables que la nouvelle religion figurait à leur image; et l’on conçoit que le premier soin des chrétiens, quand il leur arrivait d’empoigner un de ces mauvais bougres, ait toujours été de le faire asperger d’eau bénite par le Curé,--ce qui comblait d’épouvante le captif et lui arrachait des cris inarticulés, rauques, terribles.

«Bien entendu, il importait peu aux Faunes que l’eau fût ou non bénite et que la douche leur fût administrée par le Curé ou par un mécréant; leur émoi et leur colère provenaient simplement de ce fait qu’ils craignent l’eau par dessus toute chose;--car, malpropres, ils aiment à se rouler dans le fumier, sur les ordures; ils ne sont jamais fiers d’eux-mêmes s’ils ne sont bien sûrs de puer, et la véritable noblesse consiste pour eux à traîner aux poils de leurs fesses une couche de boue ou de crotte vieille de cent années et plus.

«Aujourd’hui, les hommes ayant envahi les forêts elles-mêmes, les Faunes ont dû, une fois de plus, aller s’abriter ailleurs. Les derniers d’entre eux habitent aujourd’hui les plus profonds et les plus secrets abîmes de notre planète,--le Trou du Diable, par exemple, ainsi dénommé par quelque Quercinol naïf qui vit jadis disparaître dans ses ténèbres un personnage au front biscornu.

«Ils doivent vivre là misérablement, accablés par l’ennui que leur vaut le sentiment de leur longévité prodigieuse. Et parfois, du fond de leur mémoire immense et vague, ils sentent sourdre la nostalgie des nuits antiques où ils formaient joyeusement des chœurs sous la lune; alors, ils quittent leurs gîtes obscurs, en dépit de la crainte qui gâte leur plaisir. Mais Diane, du haut du ciel où brille son fantôme, se souvient aussi. Elle exècre les Satyres qui, jadis, témoignaient un peu trop vertement leur admiration aux damoiselles de sa suite; et elle se venge en lançant les chiens à leurs trousses, dès qu’elle parvient à se faire entendre des chiens...

Je dissimulai un bâillement en m’écriant avec enthousiasme:

--Tout s’explique!

M. de Fontès-Houeilhacq, satisfait, devint lyrique, cita Shakespeare: «Il y a plus de choses sous le ciel...» et poursuivit:

--Oui, sous le ciel... et bon nombre aussi d’autres sous la terre... Nier les Faunes? Absurdité. Dis moi... comment expliquerait-on certains faits...

Il parut hésiter, puis déclara:

--Sujet scabreux. Mais tu n’es plus un enfant... J’ai vu, moi, ici même, dans le temps, une jeune gardeuse de troupeau à qui on ne connaissait pas de galants, contrainte d’avouer à sa mère,--il n’était que temps!--que... Mais oui, il se produit encore de ces monstrueux hymens, et qui portent leurs fruits... Tu vois ça d’ici, hein? La petite file sa quenouille ou somnole à l’orée d’un bois, le monstre se jette sur elle, aiguillonné par une implacable haine de race autant que par la lubricité... Jamais la pauvre fille n’osera avouer ce qui lui est arrivé, crainte de passer pour folle ou d’être tenue pour sorcière... Et l’enfant naîtra, _louperou_ ou _louperoune_, parfois sous les espèces d’un monstre impossible à baptiser et qu’il vaut mieux étrangler en secret tout de suite, avec la complicité de quiconque est bon chrétien,--parfois, aussi, beau comme un dieu champêtre... ou belle comme une nymphe...

La conversation de M. de Fontès-Houeilhacq présenta soudain infiniment plus d’intérêt pour moi.

--Alors, demandai-je, les louperous et les louperounes?...

--Sont les produits de ces unions. Des hommes ou des femmes en apparence, mais qui, parfois, la nuit, redeviennent des dieux ou des bêtes, qui hurlent sans raison en rôdant à travers champs et bois, qui marchent sans bruit, qui ont des yeux phosphorescents dans l’ombre... Oh! qu’ils parviennent ou non à dompter leurs instincts ou à les dissimuler, ils ne sont pas difficiles à reconnaître!

* * * * *

Quand liberté me fut enfin donnée de regagner ma chambre, il n’était pas loin de minuit. Je me rappelai la recommandation d’Ève, je fermai la porte à clef... Les souvenirs de la nuit précédente, négligés durant la journée, tourbillonnaient autour de moi, délicieux, certes, mais équivoques, inquiétants, menaçants même. De même que le Prince Ulysse se fit enchaîner à un mât aux abords du pays des Sirènes, j’aurais voulu pouvoir me ligoter tout entier à mon amour pour Ève, comme s’il n’y avait plus eu dès lors d’autre recours possible contre divers enchantements dangereux dont je me sentais vaguement averti.

Or, dès que je me fus assuré que la porte était bien fermée, le rire déjà familier retentit,--silencieusement, si je puis dire,--tout à côté de moi, et une bouche embaumée murmura près de la mienne:

--A quoi bon prendre toutes ces précautions, mon chéri?

Je bondis jusqu’à la lucarne, arrachai la peau de bique qui la calfeutrait depuis la veille... Et, dans la clarté lunaire qui jaillit de la baie étroite, je LA vis pour la première fois. Ses cheveux dénoués, dont la nuance se confondait avec les rayons du soleil, faisaient penser, sous ceux de la lune, à un poudroiement d’or très pâle, presque argenté par endroits. Des vêtements féminins gisaient sur le parquet... Elle était à demi nue... En riant, elle grelotta, prit la peau de bique et s’en enveloppa, puis m’entraîna vers la couchette:

--Comme tu as tardé!

Moi je ne disais rien. Je ne pensais plus. Je la respirais. C’étaient tous les plus précieux et les plus sauvages parfums des belles saisons qu’elle semblait traîner autour d’elle. Elle se pelotonna contre moi avec des gestes et une souplesse de jolie bête; et toujours ce rire, de plus en plus étouffé qui, maintenant, ressemblait à un ronronnement...

Ma main, errant autour de son bras musclé et mince rencontra soudain une sorte de tiédeur liquide. La visiteuse poussa un léger cri involontaire... Je tendis ma main vers le rayon de lune comme vers une lampe.

--Qu’est-ce que c’est? Mais tu es blessée!

Elle dit: «Ah! tu crois?» Elle se leva, regarda sa blessure: la légère éraflure d’une balle de revolver entre le coude et l’épaule gauches, au niveau du sein.

Elle sourit et, se recouchant:

--On peut payer son plaisir d’un peu de sang, fit-elle.

DEUXIÈME PARTIE

Clarecrose

I

Marche trois jours et quatre nuits Par les chemins des hommes, puis Quitte alors cette route, et suis La piste de la Lune. Ce qui t’attend au beau pays, Si ce n’est pas le paradis O cœur vaillant, c’est mieux ou pis: C’est l’amour, la fortune! Ne sois pas trop tôt fatigué, Passe le bois, passe le gué Puis, d’un bâton de chêne,--ô gué!-- Heurte la porte close, O cœur vaillant, et tu verras Les belles filles de là-bas Venir en te tendant les bras Du fond de Clarecrose.

Notre séjour à Castelcourrilh touchait à sa fin. Deux jours encore, et nous irions rejoindre, en aval du barrage de Cahors, la gabare de Peyroun Peyrigot.

J’ai toujours éprouvé aussi cruellement qu’il se puisse les fins de fêtes; au lycée, une mélancolie presque coléreuse me gâtait les congés à leur déclin; à la caserne, il me suffisait qu’une permission atteignît sa moitié pour qu’il me fût désormais comme interdit d’en jouir. De même, à Castelcourrilh, j’avais grande envie de pleurer, si tendre que se montrât Ève: la vie allait recommencer.

On ne décrit pas une beauté miraculeusement chère avec des mots, pas plus qu’avec des mots on ne rend compte d’une image ou d’une musique, si illustres soient-elles... Ce sont là jeux de critiques d’art ou de romanciers à court de copie. Me voyez-vous, vraiment, pour vous expliquer toute la salutaire clarté que j’entrevoyais en regardant vers l’avenir, lorsque je pensais à mon amour voué à Ève, me voyez-vous dépeignant ici sa beauté en détail? Un très grand écrivain, dont on ne saurait mettre en doute la richesse verbale, dit en pareil cas de ses héroïnes: «Elle rappelait le portrait de X... par Z... qu’on voit, au musée de Y...» Je regrette d’avoir trop peu fréquenté les musées illustres. Mais peut-être mieux vaut-il qu’Ève demeure une vague image, une fois que j’aurai confessé qu’elle était belle, pour ceux qui liront ceci comme pour moi.

Elle était belle, dis-je, et peut-être très belle; il m’eût été impossible d’imaginer désormais une autre créature à qui je me fusse lié _pour toujours_ en ce monde. Laissons de côté les attraits par lesquels une fille de vingt ans peut devenir la suzeraine sensuelle d’un jeune homme; car, je me sentais très sincèrement «au-dessus de cela». Ce qui me plaisait en ma conquête, c’étaient sa facilité et sa violence, les baisers accordés après une lutte pour rire, la bonne aubaine d’une mort tragi-burlesque, un peu ridicule, à laquelle nos faibles mérites n’eussent pas dû nous donner droit. Je pensais à mes déplorables aïeux immédiats, mon père y compris. Il me semblait que j’étais déjà mieux et plus qu’eux, que j’étais pour le moins _quelque chose_... Étrange mentalité toute pétrie d’orgueil sans motif et de lâcheté mal consentie! Ève ne se fût pas trouvée, comme par hasard, sur ma route, que je n’aurais probablement pas supporté les dix jours de chasse, durant lesquels je ne fus même pas capable de chasser...

Pourtant--que vient faire ici ce souvenir d’un air de Manon?--quelle que fût la sincérité des sentiments que j’ai esquissés en nommant Ève, je voyais parfois, en fermant les yeux, oh! non pas une maisonnette toute blanche, mais une retraite imprécise, où j’aurais vécu six mois ou cent ans sans ennui, pourvu que certaine présence et certain parfum voulussent bien m’y tenir compagnie.

Et, alors, dans ma pensée, il ne s’agissait nullement de la Vierge par erreur vouée à Diane.

Quand mon père était particulièrement ivre, il lui arrivait fréquemment de converser sur des sujets graves avec moi. Ce matin-là, il avait mangé une conserve de foie d’oie, bu deux litres de vin blanc, n’éprouvait pas la moindre envie d’aller à la chasse; en conséquence de quoi il avait estimé plus digne de m’attendre sur la terrasse, afin de «me parler sérieusement», ne se sentant pas capable, personnellement, de faire en telle occurrence rien de mieux.

--Michel, c’est un vieux camarade qui s’adresse à toi... Sulpice a raison de te dire qu’il faut respecter ta fiancée... Mais ce n’est pas ce qui t’excuse de te conduire comme tu le fais avec Noëlia!... Holà!... Laisse-moi parler!... Il n’est bruit que de cela dans toute la maison... Je sais bien que Noëlia n’est pas une vertu. Mais mémé Zanoun est furieuse... et ta fiancée, si elle venait à savoir que...

--Ah! dis-je... alors, c’est Noëlia qui?... Ça, par exemple!...

Et j’éclatai de rire.

--Chut! fit mon père, qui manqua de choir en se levant du banc où nous nous étions assis quelques instants plus tôt... chut!... On pourrait nous écouter... Viens plus loin! Tu ne t’imagines pas à quel point les murs ont par ici des oreilles.

Ce fut ainsi qu’il me devint possible de donner un nom à la mystérieuse et quasi diabolique hôtesse de chacune de mes nuits. Un instant, je voulus douter encore. Je revoyais la petite-fille de mémé Zanoun, ce laideron aux cheveux jaunes que, tout gosses et quand nous étions las d’entonner en chœur la chanson de _la Châtaigne_, nous martyrisions à qui mieux mieux, dans les cuisines du château. Ne me demandez pas ici pourquoi je ne m’étais même pas informé de l’identité de ma visiteuse nocturne: j’ai toujours eu un faible pour mes beaux rêves, à mérite égal avec des réalités aussi appréciables qu’eux.

--Vous n’êtes pas chic, dis-je au quinzième marquis: en toute sincérité, j’aurais préféré autre chose!... Ne me regardez pas ainsi... Je ne savais pas... Ça peut vous étonner, mais c’est comme ça. Elle venait, la nuit, par la porte ou par la fenêtre... Alors, vous comprenez...

--Je comprends parfaitement... Mais alors, pourquoi n’avoir pas attendu notre retour pour devenir le fiancé officiel d’Ève? Tu peux vexer cruellement cette jeune fille...

Nous nous égarions, c’est-à-dire que nous ne considérions pas le même fait sur le même plan ni du même point de vue... Qu’imaginait-il, lui, dans l’éternelle semi-conscience à laquelle une pointe d’ivresse pouvait seule, désormais, rendre une intermittente lucidité? Après avoir fait de son mieux pour réfléchir, il me demanda, moins,--me parut-il,--en inquisiteur qu’en curieux:

--Parle franc: tu ne savais pas son nom?

--Ni même qui elle était.

--Ça, c’est drôle, tout de même! Tu es un numéro! Tu ne te fiches pas de moi, au moins?

Je le lui jurai avec une sincérité si évidente qu’il en demeura ébloui, estomaqué..., et presque dégrisé pour un temps:

--Alors, vas-y, mon petit... A ta place, j’en aurais fait autant! Pas de place pour nous dans la vie... Mieux vaut rigoler en attendant le reste!... On s’embête... on s’embête... Belle fille!... Elle a fiché le camp d’ici à quinze ans, cinq ans bientôt, sous prétexte d’entrer en place à Bordeaux... On n’avait plus entendu parler d’elle... Elle est revenue cette année, bien habillée, peut-être riche; elle a loué une bicoque du côté de Vilhane, au coin ouest du Bois... La mémé Zanoun a peur d’elle, un peu... Dame! la drôlesse ne sort que la nuit... Les paysannes qui la connurent toute petite la jalousent, la traitent de _louperoune_...

--Quel était son père? demandai-je, soudainement intéressé...

--Telle fille, telle mère, prononça doctoralement le quinzième marquis... On n’a jamais su... Étrange bonne femme que sa mère, à vrai dire!

Ses yeux semblèrent se tourner vers le passé:

--Oui... assez jolie... j’avais ton âge... Ah! on était bien reçu, je t’assure, quand on essayait de faire la cour d’un peu trop près à la Julia!... Nous avions tous essayé. Tu penses si nous avons ri, Sulpice le premier, quand la mémé Zanoun nous apprit--un an ou deux plus tard--que la vertueuse Julia «en avait le ventre plein»!... Pauvre bonne vieille! Elle ne parlait plus que de son déshonneur et de se faire périr... Puis, ça s’arrangea.

--Et... la Julia?

--On la retint pour nourrir Ève... qui allait naître.

--Et puis...?

--Et puis on fut obligé de sevrer Ève et de faire enfermer la Julia... Parce que la Julia devenait peu à peu comme folle. Telle mère, telle fille. Mon garçon, je t’ai averti, comme il se devait. Ceci dit...

Et mon père s’éloigna en sifflant un air de chasse, la conscience tranquille. Alors une voix qui ne me semblait pouvoir résonner que pour moi, très basse et néanmoins très distincte:

--Viens tout de même _là-bas_, où je t’ai dit la nuit dernière...

Je sursautai. Je regardai. Personne. Je me rappelai,--assez burlesquement, me semblait-il,--certaines récentes divagations de M. de Fontès-Houeilhacq: «Elles marchent sans bruit...» et le reste...

«_Où je t’ai dit la nuit dernière..._» La visiteuse m’avait signifié: «A l’entrée du chemin de Clarecrose...»

Clarecrose? Aucune carte, si ancienne ou neuve qu’elle soit, n’a jamais indiqué ce nom de contrée ou de village.

Et j’éprouvai une sorte d’épouvante, encore qu’il n’y eût autour de moi que beau soleil et radieux matin... Car, à moins que j’eusse perdu la raison, il me semblait dès lors nécessaire d’admettre que la visiteuse nocturne était aussi au courant de mes rêves.

II

Toute réalité n’est pas Près du sol où posent tes pas. En est-il plus haut,--ou plus bas?... --Ou même ailleurs? En rêve? Ce que Dieu t’accorde en naissant Est jeu pour toi bien innocent... Mais certain voile est plus plaisant Et vaut qu’on le soulève. Souris au Mystère. On le doit Aux aïeux morts, au rêve droit Que leurs ombres montrent du doigt. Sache entendre leur ordre, Et puis attends. Et sache aussi, Ayant jusque-là réussi, Que la règle s’inscrit ainsi: Il faut mourir ou mordre.

Je n’ai jamais eu l’habitude de la réflexion, ayant révéré surtout, jusqu’à l’heure ici marquée, le goût tout nu de mon plaisir. Mais j’étais sans force devant ce mot légendaire et enfantin: Clarecrose.

Voici: nous ne vivons pas à l’ordinaire en rêve, si souhaitable que cela puisse parfois paraître à des gens de ma sorte, inférieurs ou supérieurs à leur existence toute tracée. Alors, il faut bien que je m’explique, que je me résume,--ne serait-ce que pour me reconnaître franchement, pour me bien regarder en face un instant,--un peu de la même façon que le feraient dans leurs mémoires publiés à grands fracas des guerriers, des hommes d’État, des assassins, des diplomates ou des courtisanes. Mais, alors, cela devient terrible et pénible... Comme j’ai eu tort de lire, d’apprendre, de m’intéresser à certaines choses belles! Quel bénéfice m’en restera-t-il, que ma vie soit ou non signée de moi quelque part? Un bénéfice négatif tout au plus: celui de comprendre, ou, pour mieux dire, de sentir le peu que je vaux...--et de tenter de me défendre contre une infinité de choses obscures, à force de réflexion.

Bien plus, le mot «réflexion» ne saurait sonner en ce cas comme s’il venait du plus sincère de moi-même. Je suis devant lui, quand je me le répète, comme une coquette ambitieuse en présence d’un bijou que ses moyens lui interdisent pour toujours de s’offrir.

Abdiquons donc! Une autre route se présente, qui n’est pas sans charmes, dans sa facilité bénie et son immense incertitude.

--Si tu sens vraiment que tu en es là, ne résiste plus, laisse-toi emporter, c’est plus digne, me dit un Démon qui me paraît délégué en moi du fond des temps,--des années où je n’étais, aux veines et au cœur de mes ascendants les plus reculés, qu’une goutte de sang précaire, périssable.

Alors, je remonte sans effort le cours du fleuve dont les sources jaillissent du pays sombre d’où nous sortons et où il nous faudra revenir coûte que coûte. Je m’arrête dans le calme estuaire livide d’un affluent, où s’élèvent de funèbres roseaux... Ma barque, que nul cygne ni nulle colombe ne menait dans son voyage vers le passé, a fait escale là, comme d’elle-même.

(J’ai oublié de dire que ce que je raconte ici, c’est un rêve qui est revenu danser autour de moi, tandis que je me suis endormi sur un banc, dans le parc de Castelcourrilh, après le départ de mon père et en attendant le moment de me rendre à l’étonnante invitation qui vient de m’être renouvelée...)

Renouvelée, quand j’étais éveillé encore. A présent, je dors.

Je dors, mais je n’ai jamais eu l’impression de vivre avec autant de clarté et de véhémence. J’ai vogué si loin du présent, jusqu’à l’estuaire livide, que la vie réelle, vaguement perçue en son triomphe d’automne, de soleil, de couleurs chaudes, de parfums exaspérés, semble frapper mes sens avec autant de magie que s’ils étaient tout neufs, enfantins, rustiques, ou même bestiaux. Je dors, mais je retrouve le rêve étonnant qui dédoubla véritablement mon existence durant une année au moins de mon enfance,--oui, vers le temps de ma première communion.

Cela avait commencé par des rêves incohérents, comme en font à l’ordinaire les hommes et les animaux. Puis, très vite, les images s’éclairèrent, se précisèrent, et je constatai bientôt qu’elles étaient les mêmes toutes les fois.

Je quittais le château de Castelcourrilh par une porte dérobée; je ne voulais pas, ou, en tout cas, je jugeais préférable qu’on ne s’aperçût pas de mon absence. C’était, en général, par la façade nord, celle qui donne sur ce qu’on appelle «la garenne», petit bois où, pour un instant, la Diole se divise en multiples ruisselets. On devait être à l’automne, en la saison même des chasses, car les jours à leur déclin respiraient, avec le parfum des genévriers tout proches, une senteur promenée sur des lieues et des lieues de fumée de bois vert et de taillis détrempés. La nuit venait, les angélus tintaient, les étoiles apparaissaient. Et, en remarquant tout cela, je compris que ces rêves n’avaient décidément plus rien de commun avec les tableaux fragmentaires, analogues à ceux des lanternes magiques, qu’on a coutume d’appeler ainsi. Ils imitaient le déroulement ininterrompu et bien ordonné de la vie et se poursuivaient même, se complétaient d’une nuit à l’autre, comme notre existence reprend et se continue chaque matin; si bien qu’il m’advint plus d’une fois, à l’époque dont je parle, d’éprouver une sensation assez déconcertante: c’était en m’éveillant que j’avais l’impression de naufrage et de noyade que donne l’approche du sommeil.

Clarecrose, en dialecte quercinol, signifie quelque chose comme grotte lumineuse. La vieille chanson dont j’ai déjà traduit tant bien que mal divers couplets se fredonne encore aux veillées sur un air de ronde. Les vieux parlaient jadis de Clarecrose comme d’une contrée d’enchantement, où s’élevaient d’éblouissants palais, où de belles dames se promenaient et dansaient en robe couleur de lune, doucement et même voluptueusement indulgentes--affirmait-on--aux mortels qui, par leurs mérites, par leur audace ou leur charme, par ruse ou par protection féerique, étaient parvenus jusqu’à leur demeure. Il subsiste même des dictons qui font allusion à Clarecrose; ainsi, on stigmatise un prodigue en affirmant que tout l’or de Clarecrose ne lui suffirait pas, on raille une fille trop fière de sa beauté en lui demandant si elle se prend pour une des Dames de Clarecrose... Mais laissons à un M. de Fontès-Houeilhacq le soin de disserter là-dessus,--et ailleurs, si possible, qu’au cours de cette histoire.

* * * * *

... Quand j’eus remonté le fleuve de mes jours et débarqué au fond de l’estuaire livide, je reconnus en face de moi la garenne telle qu’elle était une douzaine d’années auparavant, plus touffue et plus embaumée, plus mystérieuse et plus émouvante. Peut-être n’a-t-elle pas réellement changé depuis lors, peut-être cette transformation n’était-elle due qu’à mes sens d’enfant reconquis durant le voyage imaginaire?... La Diole s’éparpillait toujours en menus ruisselets d’argent qui monnayaient la lune à présent éblouissante; oui, c’était bien ma route, et _l’heure voulue_... Je n’avais qu’à suivre, comme à l’ordinaire, le bras principal du ruisseau, celui qui coule à droite, au plus feuillu de la garenne. Et puis...

C’était là que je quittais le peu de réalité qui subsistait dans mon rêve: aujourd’hui comme autrefois, la Diole, au sortir du bois, s’engouffre dans une étroite gorge que surplombent des falaises abruptes, aux éboulis fréquents. L’endroit, d’abord verdoyant, ombragé et frais, ne tarde pas à devenir sinistre comme une bouche de l’Averne. Au fait, la Diole s’offre peu après le luxe d’une promenade souterraine. Mais, dans ma promenade de songe, il en avait toujours été, et il en fut encore cette fois-là, bien autrement.

Le paysage s’élargissait, un chemin apparaissait, tout droit, entre d’immenses prairies éblouissantes de clarté, sous un ciel si bas qu’en levant la main on aurait cru pouvoir atteindre les étoiles. La Lune était au bout de ce chemin comme un signal ami, ou même comme une amie qui m’aurait appelé... Je serais allé très vite sans la crainte de l’offenser à chaque instant en marchant sur un sol argenté qui semblait être la traîne aux plis stricts de sa robe.

Et c’était, un peu plus hors de l’espace, à côté du temps, la porte de Clarecrose; on la reconnaissait aux voix d’invisibles créatures qui murmuraient le nom du pays d’enchantement, qui le murmuraient sans trêve, et même, eût-on dit, pour l’éternité: quelque chose comme des chants de grillons par une nuit de juin destinée à ne jamais finir. On entrait dans le domaine en passant sous un porche de cristal azuré aux piliers duquel on se heurtait parfois, tant le monument se distinguait peu de la nuit bleue, scintillante, et du ciel qui s’était abaissé encore, jusqu’à paraître près d’écraser le visiteur entre le sol et lui. Puis les parois d’un couloir, lui aussi de cristal, se précisaient à cause d’une lueur venue de loin et qui, elle, était blanche; des formes féminines si belles qu’il n’est pas de mots pour les décrire se laissaient entrevoir çà et là. Tout était sourire, musique, parfums.

--Allons, viens, il est temps! dit une voix à mon oreille...

* * * * *

... Et je m’éveillai, sur le banc, à l’ombre du bosquet où mon père m’avait abandonné à mes méditations deux ou trois heures plus tôt. C’était le soir, un soir différent de ceux qui avaient couronné jusque-là nos journées de Castelcourrilh, un soir voilé, un soir qui faisait déjà penser au plaisir prochain des grands feux dans les âtres, aux vols des migrateurs, à des départs. Ma rentrée à Paris, qui suivrait comme à l’ordinaire mon retour de Castelcourrilh, me terrifia soudain, et plus encore que les autres années. Que cette perspective choquât mon amour pour Ève ou d’autres sentiments plus confus et plus violents encore, il se peut; mais cela, qui eût pu m’irriter, n’expliquait pas mon angoisse... Ah! retrouver le chemin de Clarecrose pour toujours!

N’était-ce pas justement à l’endroit où la Diole quitte la garenne que Noëlia--puisque c’était elle--m’avait dit de venir la rejoindre au soir?... L’heure du rendez-vous avait sonné.

Et je me répétais:

--Je suis éveillé, maintenant... Et elle a bien dit: à l’entrée de Clarecrose. Comme dans le rêve retrouvé, les voix d’invisibles créatures, tandis que je me hâtais à travers le bois, en suivant le bras principal du ruisseau, murmuraient au son d’une musique d’outre-vie: Clarecrose... Clarecrose... Clarecrose.

Noëlia m’attendait à l’entrée de la gorge où le ruisseau reconstitué semble bondir en hâte, comme effrayé d’avoir risqué de s’anéantir un peu plus haut. Elle avait une robe blanche toute champêtre et toute simple, mais dont la plus raffinée de mes petites amies parisiennes eût envié l’élégance. Un grand chapeau de paille claire, pastoralement orné de marguerites, gisait près d’elle, sur l’herbe. Je me sentis soudain gêné,--oh! cette fois, par des idées bien ordinaires... Devant cette créature coquette, délicieusement pomponnée et attifée, il me déplaisait d’apparaître en tenue de chasseur, en veston et culottes de velours fauve, et botté; je devais sentir le cuir et l’herbe, comme un rustre... Elle éclata de rire:

--Montre-toi: oui... comme cela... au soleil! Oh! le soleil éclaire rouge et ton habit semble flamber!... Tu me plais au grand jour... Je n’avais pas eu le loisir encore de t’examiner autant de secondes à la file... Tu as failli être en retard... Viens que je te gronde... Tu es bête... Tu me regardes drôlement... Tu as l’air de penser à toutes sortes de choses où je ne suis pour rien...

Je la rassurai:

--J’ai coutume de ne pas gâter par d’inopportunes méditations mes joies inattendues, qui sont les meilleures. Toute mon ambition est de les savourer comme elles méritent. Il y avait une fois une sorte de fée...

--De _loupéroune_!

--Soit! de _loupéroune_... qui... depuis sept nuits...

--N’en jette plus, je suis au courant, moi aussi... tu parles!... Mais avoue que tu ne me reconnaissais plus, depuis le temps? Tu te la rappelles, la gosse à qui tu tirais les cheveux? Ah! tu étais le plus cruel de tous! Sale rosse, va... Enfin tu as eu raison, après tout... Je ne t’avais jamais oublié, toi! Et, lorsque je t’ai vu, l’autre jour...

--Eh bien?

--Eh bien... je me suis dit que j’allais te faire payer toutes tes méchancetés anciennes.

La pénitence était douce... Et, peu après, Noëlia connut que je ne demandais pas mieux que de la subir une fois de plus.

* * * * *

... La nuit était presque venue à présent. La cloche du dîner achevait de retentir pour la deuxième fois. Noëlia s’étira et bâilla, caline, lasse, et murmura en saisissant ma manche:

--N’y va pas. Je te garde... Tu veux bien?

Je n’y voyais pas d’inconvénients, mais, d’ailleurs, elle n’attendit pas ma réponse.

--Je te garde ce soir. Tu as une belle fiancée... Je ne t’ai retrouvé que pour te perdre... Retrouvé, je te dis... Car (regarde-moi bien en face!) est-ce que tu ne me reconnais pas, maintenant?

--Mais si... mais si... je te reconnais. C’est vrai que j’étais bien méchant! Te rappelles-tu, la fois où je t’avais enfermée dans la cave?... Tu me pardonnes?

Elle haussa doucement les épaules:

--Non... il ne s’agit plus de cela!... Est-ce que tu ne me reconnais pas tout à fait?... tu me comprends bien? tout à fait?... Car tu m’avais vue déjà, telle que je suis... _ailleurs_?

Ses yeux restaient fixés sur les miens; ils étaient anxieux, suppliants, comme si, de la réponse qui allait sortir de ma bouche, toute sa destinée allait dépendre... Et moi, tout à coup, je compris... Mais c’était fou, mille fois fou!

Elle parut implorer mon secours en murmurant près de mon oreille.

--Clarecrose...

Alors, ses yeux qui de nouveau m’épiaient étincelèrent; elle poussa un cri de triomphe, en m’entourant de ses beaux bras mi-nus:

--J’en étais sûre... La nuit dernière je t’avais dit: «A l’entrée du chemin de Clarecrose.» Et n’es-tu pas venu ici tout droit?... Comment aurais-tu fait si... Tu vois bien que tu me reconnais, maintenant!... Oh! cela n’est pas si extraordinaire que tu le crois... Il y a, paraît-il, pas mal de gens comme nous qui se sont rencontrés, tout petits, mais tels qu’ils seraient plus tard, à l’heure de s’aimer, aux mêmes endroits des mêmes rêves...

Elle s’arrêta un instant, les lèvres appuyées aux miennes avec ferveur... Puis, comme s’il s’était agi désormais de l’aventure la plus naturelle du monde:

--Est-ce que tu m’avais déjà retrouvée, ce soir, quand tu dormais sous les sapins, de l’autre côté du château? Non!... Tu m’aurais _reconnue_ plus vite! Tu as dû flâner le long du couloir, paresseux!

--J’étais à l’endroit où la lumière devient blanche, dis-je comme à moi-même...

--Tu avais encore les trois grandes salles à traverser... J’ai bien fait de t’éveiller; n’est-ce pas que c’est aussi bon ici que... que là-bas?... N’est-ce pas que tu m’aimes ici... un peu, un tout petit peu... oh! pas autant que là-bas, bien sûr: la vie est la vie!... Mais dis-le moi quand même... dis-le moi comme tu me le disais près du bassin des trois Dames habillées de rose... tu te souviens?

--Mais oui, je t’aime, murmurai-je tout bas... «comme auprès du bassin»!

--Dis-le plus fort!

--Je t’aime! Je t’aime. Je t’...

Un beau rire, très clair et très humain celui-ci, retentit près de nous:

--C’est qu’il le crie comme si c’était vrai! fit Ève, droite et blanche à l’orée sombre de la garenne.

Elle s’approcha de nous. Et, sans paraître voir ma compagne:

--Ne crois pas que je t’en veuille! On m’avait avertie; j’ai voulu me rendre compte... Tu me connais, je n’ai jamais menti... Es-tu mon seigneur... et le maître ici?... Eh bien, tant que nous ne serons pas mariés, je te laisse libre d’user de certains droits traditionnels sur tes vilaines...

Noëlia avait bondi sous l’insulte, échappant à mon étreinte.

--Attention! annonça Ève, très posément.

Et Noëlia, les poings levés, s’arrêta à deux pas d’Ève: certain revolver dont il a été question déjà brillait faiblement au bout d’un bras clair qui ne tremblait pas, à quelques centimètres de son front... Elle étouffa un cri de rage et recula, domptée.

--Tu as raison, fit Ève... Je ne t’aurais pas manquée, cette fois.

Et s’adressant à moi:

--Tu ne m’en veux pas? Au fond, c’est idiot de ma