Chapter 3 of 4 · 2553 words · ~13 min read

part d

’une de leurs pareilles venue par ennui ou par caprice s’enterrer un temps dans un coin perdu de son pays natal.

La vieille me salua de plusieurs révérences cocasses, prononça dans son langage quelques compliments qui avaient comme un son d’injures, puis s’évanouit à peu près de la même façon que le chat gris. Je l’eusse, en vérité, cherchée, elle aussi, sous les meubles, si je n’avais peu après entendu devant la porte où elle était allée prendre le soleil et la garde, sa voix grinçante comme une girouette fredonner la chanson castillane à la gloire de je ne sais quel «chulo» qui chipa la chemise d’une certaine Lola...

Sur le lit défait, Noëlia reposait, les cheveux épars, nue; un rayon de soleil, qui s’insinuait par l’entrebaillement des volets appuyait sur elle, en diagonale, une mince ligne,--une longue phosphorescence fauve à l’aisselle, rose à l’orteil. Je m’approchai doucement; quand elle ouvrit les yeux, je m’aperçus qu’en dormant elle avait pleuré.

--Je t’avais vu venir le long du couloir, me dit-elle... Je souffrais, je rageais... Je n’étais plus seule pour t’attendre là-bas; mais y serai-je jamais toute seule maintenant? Moi qui n’avais plus que cet espoir: te garder du moins pour moi dans notre vrai pays... Y reviendras-tu seulement?

Je n’eus pas besoin de mentir pour lui assurer que je ne perdrais jamais la route de Clarecrose. Devant mes yeux ouverts, en pleine vie, la contrée de songe se représentait en une série d’images rapides qui abolissaient à chaque instant les sensations offertes par la réalité. Nous parlâmes de «notre vrai pays» avec une abondance étrange de détails qu’il nous semblait d’abord inventer, mais que nous reconnaissions ensuite comme très précisément situés dans le recul proche ou lointain d’une seconde mémoire infiniment lumineuse... Cela nous prit une bonne moitié de l’après-midi; mais il m’était difficile de rendre compte à Ève de ce passe-temps; encore plus de celui qui lui succéda...

--Adieu, me dit Noëlia en s’arrachant brusquement à mon étreinte... _L’autre_ doit s’impatienter... Adieu!

Elle s’enveloppa d’un peignoir, me conduisit jusqu’au seuil. Amparo, là-bas, assise sur un talus, continuait à entretenir la solitude des aventures de Lolita et du _chulo_. Je lui lançai au passage l’argent emprunté par la trop prévoyante Ève à M. de Quintecrabe et filai à travers bois sans demander mon reste. Cela me permit de n’être insulté que d’assez loin. Ma fiancée eut du reste le bon goût de ne pas me demander ce qui s’était passé, à ce sujet, dans la bicoque de Vilhane.

* * * * *

Sur la terrasse, grande liesse: Sulpice d’Escorral venait encore d’abattre magistralement un bœuf. Décidément, la chasse, cette année-là, aurait été joyeuse et belle d’un bout à l’autre. Dans le vacarme, notre présence fut à peine aperçue; il est vrai que nous le traversâmes en hâte, Ève toujours crispée et inquiète, moi agacé par cette inquiétude et cette crispation.

--Laisse-moi, fit ma compagne, quand nous fûmes de l’autre côté du château.

Cette fois, je m’irritai presque:

--Ève... qu’as-tu? Que me reproches-tu? C’est stupide, à la fin!

Et je regrettai presque aussitôt ce mouvement, avec l’intuition que je faisais probablement fausse route, qu’il y avait autre chose qu’une jalousie désormais injuste dans l’esprit et le cœur de ma fiancée. Mais quoi?... L’Avenir s’ouvrait devant nous, riche des plus douces et des plus radieuses promesses; nous quitterions dès le lendemain ce pays où nous n’étions venus que pour une sorte de pèlerinage ou de pénitence nécessaire... Et alors, la Peur...

Car c’était bien Elle, encore une fois, près de nous...

--Il ne faut pas m’en vouloir, reprit Ève... C’est cette nervosité stupide que j’ai déjà subie ce matin qui m’a reprise... Après ton départ, j’étais allée m’étendre dans ma chambre... J’étais heureuse; je pensais à ce que je me suis juré et que je t’ai juré: «Avant de quitter Castelcourrilh... ce soir...» Et mes yeux allaient se clore sur ton image, ô mon chéri, quand ils se sont ouverts, comme malgré moi, sur une autre image, ouverts tout grands... C’était celle de la Vierge, que j’avais emportée comme compagne, hier... Eh bien--oh! c’est idiot!--j’ai cru voir sa figure, d’ordinaire si sereine, sa figure que je chérissais petite fille et ces jours-ci encore, sa figure devenir irritée, haineuse... Même (couchée comme je l’étais, je ne l’apercevais que du coin de l’œil et de trois quarts), il m’a semblé qu’elle s’est tournée tout à fait vers moi... Ça n’a pas duré une seconde, bien entendu... mais je n’ai pu dormir... C’était mon tour d’être furieuse! Je suis sortie en jetant une jupe sur la statue--c’est idiot, tu vois bien... idiot...--et, pourtant... il me semble que, maintenant... je n’oserais pas entrer seule dans ma chambre...

Mais, presque aussitôt rassurée et caline:

--Heureusement, ajouta-t-elle, que tu viendras me retrouver et que tu seras là... pour me défendre contre tout et contre moi-même, cette nuit!

* * * * *

Le soir était encore éclatant au ciel et sur les roches, déjà bleuâtre au-dessus des pelouses et aux lisières des bois. Des chansons gaillardes et joyeusement gueulées retentissaient sur la terrasse: les chasseurs voulaient clore dignement la fête. Des cuisines toutes proches s’échappaient des bruits de casseroles, des trépignements affairés, des rires, des cris. Sensations normales et familières qui nous semblaient étrangères maintenant. Nous n’éprouvions plus rien que de façon très vague, comme si les sentiments d’Ève et les miens, réunis et additionnés en chacun de nous, avaient comblé l’immensité du monde intérieur et débordé même au delà de lui, d’un flot qui repoussait le reste.

Nous écoutions sans entendre, nous regardions sans voir. Oh! en dépit des pauvres mots que j’emploie, rien d’une de ces ridicules extases d’amoureux qui provoque l’inspiration chez les inventeurs de sujets de pendules. Non. C’était une admonition venue du plus lointain de l’inconnaissable qui nous signalait indulgemment le passage de la minute sans pareille. Et, alors, les couleurs, les odeurs, les sons, existèrent de nouveau, mais comme créés uniquement pour notre usage et tels que nous n’aurions cru les percevoir jamais.

Béatitude suzeraine et dominatrice de toutes choses! Je parcourus, je revisitai par la pensée, le castel et le parc, la forêt et le désert, tous les lieux dont la connaissance renouvelée nous avait valu la résolution définitive d’être à côté l’un de l’autre, Ève et moi, non seulement des bouches jointes et des caresses mêlées, mais des forces unies, des volontés jumelles s’élançant victorieusement vers la vie ouverte, grâce au miracle d’un double amour dont les quatre ailes sauraient battre harmonieusement.

Nos mains elles-mêmes ne se frôlaient pas; nous pouvions communier sans l’aide des gestes, des paroles, des regards. Un appel cocasse nous rendit à la réalité:

--Aou! le monsieur, la demoiselle... On vous cherche partout!... Même que Monsieur le marquis se gonfle de colère à n-er risquer de n-en péter... et qu’il crie que si vous continuez, les deux, il vous bottera...

--Je sais... je sais quoi... s’écria joyeusement Ève. Tiens, voilà pour toi...

C’était un beau petit paysan du voisinage, hôte assidu des cuisines. Ève lui mit dans la main quelques sous et posa un gros baiser sur ses mèches ébouriffées. Le gentil drôle, après une seconde de réflexion, rendit l’argent.

--S’il n’y avait pas eu de baiser, je ne dis pas... Mais il y a eu le baiser!... Par exemple, je veux une grosse boîte de dragées, lors de la noce!

Et il s’envola.

Nous, nous regagnâmes sans hâte la terrasse. Ève avait quelque chose à m’expliquer:

--Dans une heure, ils seront tous ivres. Je m’échapperai. Mais tu ne me rejoindras pas tout de suite. Je veux me réconcilier avec la Vierge... être seule en face d’elle quelques instants. Oh! je n’ai plus peur, plus du tout... Et toi non plus, je le vois, je le sens... En revanche...

Elle se tut, puis, farouche:

--Je puis bien te l’avouer, maintenant: j’étais jalouse... je le suis encore... Oh! tu as eu tort, tu as eu tort... Je souffre, je n’oublierai rien tant que je serai ici... Et oublierai-je jamais?

Elle me vit crispé, agacé, s’excusa, écouta gentiment mes reproches et continua:

--Donc, tu resteras avec les autres. Tu regarderas le grand cyprès noir qui est au milieu de la pelouse; derrière lui, il y a, tous ces soirs-ci, une grosse étoile qui se lève... une grosse étoile bleue... Quand l’étoile sera juste au-dessus du cyprès, alors...

Avant de pénétrer dans la clarté des flambeaux, elle tendit ses lèvres pour le baiser qui scellait définitivement le pacte de nos vraies noces, de nos noces secrètes, maintenant toutes prochaines.

* * * * *

Le marquis Sulpice d’Escorral avait eu le temps d’oublier une fois de plus les menaces qu’il réservait à notre usage, en dix minutes à peine, parce que la verdeur qui lui plaisait en elles commençait à pâlir ou à jaunir à la longue, et aussi parce qu’il avait mieux à faire tandis que nous gagnions nos places, non sans discrétion d’ailleurs. Il était en ce moment sur la sellette dans un jeu fort en faveur au cours de banquets comme ceux qu’il présidait à Castelcourrilh: «Moi, disait quelqu’un, le premier lièvre que j’ai eu... la première cuite que j’ai prise...» M. d’Escorral était en train de raconter moitié en patois moitié en français et comme seul il savait le faire, avec une brutalité pittoresque et des expressions à tirer le rire des tripes d’un mourant: «_Iou, la proumiero putasso qui li àgui feich vertadieromen quicom..._ vous me comprenez?... La première caille que j’aie mise à rôtir sans feu...» quand il s’aperçut que sa fille était là... Et, comme il ne restait plus sûr qu’elle n’y eût point été déjà tandis qu’il brandissait contre elle ses foudres, ce fut lui qui baissa la tête, tel un marmot pris en faute: ce n’étaient point propos à tenir devant une jeune fille... Malin comme un singe, afin de donner le change, il poursuivit:

--Alors, pour l’épater, je me suis mis à lui sonner l’hallali... Ah! ah!... comme ça: Proum... pataproum... Ah! ah! ah!... C’était à mourir!... Donnez-moi à boire s’il vous plaît... Et vous autres, feignants, qu’attendez-vous pour lever la soupe?

Ce fut une magnifique bombance. Jugez-en un peu: pour se mettre en goût, toute la cochonnaille tirée des pots de grès, du saloir, de la cheminée, du plafond, et mangée à grand renfort de piments catalans, de moutarde brute et fraîchement fondue (on eût dit une marmelade de graines de poivre); puis les oignons, les artichauts tardifs, les concombres, les échalotes et les aulx confits dans ce terrible vinaigre dont j’ignore la recette mais qu’on nomme admirativement pissat de tigre, ce qui dit tout de lui; puis les tranches de veau au verjus et aux cèpes; puis les poulardes, les oisons et les dindonneaux rôtis aux mêmes broches mais diversement farcis de jambon aillé, de truffes ou de pruneaux, pour que chacun en eût à son goût; et, enfin,--avant l’omelette au punch, les tourtières et les fruits,--les énormes tranches saignantes du bœuf immolé par notre hôte; deux valets lui présentaient cette viande, en premier comme de juste, sur un immense plat ovale, après avoir placé à portée de sa fourchette le maître-morceau.

Je me rappelle avoir joui âprement ce soir-là de cette santé quasi générale, de cette gourmandise des bons vins et des mets hautement substantiels qui ne semblaient pas peser outre mesure aux estomacs des vieux eux-mêmes: les produits animaux et végétaux du sol où notre race avait pris naissance s’infusaient à nous comme une sève salubre, spécialement créée pour nous par Dieu ou par les divinités pastorales, bocagères et priapiques du pays. Au delà de la satisfaction vulgaire de mon palais, je devinais une volupté plus vague et moins fugitive et que je ne pourrais comparer qu’à ce qu’éprouverait une plante devenue consciente dans un terrain naturellement propice à sa force et, depuis des siècles, laborieusement cultivé.

L’allégresse fut à son comble quand M. de Fontès-Houeilhacq porta, comme à l’ordinaire, le toast de clôture. Celui-ci ne changeait guère d’année en année: c’était l’orateur (le doyen d’âge) qui se renouvelait, cédant la place à un autre, en moyenne tous les deux lustres... Donc, comme toujours, M. de Fontès-Houeilhacq exprima la reconnaissance commune des invités de Sulpice, fit l’ascension ordinaire dans les branches les plus belles de l’arbre généalogique de la maison d’Escorral, indiqua le nombre et détailla les espèces des pièces inscrites au tableau de chasse,--lequel était toujours en progrès sur celui de l’an précédent,--insinua une fois de plus que malgré son âge et sa mauvaise vue il était bien encore--hé! hé!--responsable de diverses unités dans le glorieux total...

On crut que c’était fini, et déjà nous nous préparions à lancer des bravos et à battre des mains, quand il nous fit signe qu’il avait encore quelque chose à dire: ce fut un compliment à l’adresse d’Ève et de moi, à l’occasion de nos fiançailles... Cette innovation fut cause qu’il bafouilla quelque peu. La majeure partie des auditeurs n’en fut que plus émue. Sulpice sauta au cou de l’orateur.

--Que les fiancés s’embrassent! Que les fiancés s’embrassent! Remplissez les verres!... A leur santé! A leur bonheur!

C’est seulement en m’avançant vers Ève que je remarquai son sourire; il semblait contraint, figé, posé comme un masque sur son vrai visage: un sourire semblable à ceux que doit produire dans le monde une jeune fille bien élevée lorsqu’on l’agace, qu’elle s’ennuie ou qu’elle a du chagrin. Cela ne me troubla pas outre mesure, du reste, car je jugeais moi-même ces démonstrations assez ridicules. Le baiser échangé,--un baiser, bien entendu, très chaste et tout bête,--nous nous séparâmes sans plus oser nous regarder; elle regagna sa place, moi la mienne... De là, je jetai un coup d’œil furtif sur le grand cyprès; «la grosse étoile bleue» en avait pour un quart d’heure au moins avant de briller au-dessus du sommet fuselé de l’arbre. Mais, quand je me retournai vers Ève, celle-ci avait filé déjà...

* * * * *

Je ne l’ai jamais plus revue.

* * * * *

Je viens d’écrire ces mots sans aucun souci d’effet mélodramatique; les faits racontés même brièvement m’éviteront la peine de développer les sentiments qu’ils suscitèrent chez moi, chez le père de la disparue, parmi nos compagnons de chasse et le personnel de Castelcourrilh, puis dans le département, puis à trente lieues à la ronde. On ne revit plus Ève, et voilà!... Et ceci pourrait suffire, somme toute, en ce point de mon récit...

Quand la belle planète dédiée aux amours eut marqué mon heure au sommet de l’arbre voué aux tombes, je me rendis dans la chambre d’Ève. La lampe était allumée, la fenêtre entr’ouverte; la brise gonflait par instants les nobles tentures aux nuances douces, démodées, fanées; un frais parfum familier rôdait encore autour de moi, léger comme s’il n’avait déjà plus été que le fantôme de lui-même.

Je remarquai soudain que la statue de Diane, débarrassée de son voile improvisé, avait été placée en manière de presse sur une feuille de papier où étaient inscrits au crayon ces mots hâtifs: «J’aime autant me promener d’abord; à plus tard...»

Je revins plus tard, bien plus tard, frapper à la porte. Personne ne me répondit. Je m’endormis, brisé de fatigue, pour me réveiller avant le jour. La chambre était toujours vide. J’essayai un instant encore d’imaginer quelque lubie ou quelque fantaisie de la