Chapter 4 of 4 · 12887 words · ~64 min read

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’Ève: un sursaut de pudeur au dernier instant, une tentative de taquinerie ou de bouderie; mais tout cela lui ressemblait si peu!... Et puis...--je m’en souvins soudain,--elle avait _juré_ que cette nuit-là... et elle avait énoncé ce serment d’un ton si grave, si passionné...

Affolé, j’allai réveiller le marquis Sulpice, je le mis au courant, puis l’entraînai, encore hébété d’un reste de vin, jusqu’à la chambre de sa fille... Je n’ai pas besoin de dire que personne ne pensa plus à quitter Castelcourrilh, ce jour-là.

On eut vite fait d’établir qu’il ne s’agissait pas d’une fugue, d’un départ à l’aventure après un coup de tête. On fouilla le château des combles aux souterrains, on fouilla l’étang, les puits, la forêt, le désert, les grottes accessibles. Rien. Des gendarmes et des magistrats arrivèrent de Cahors, des policiers de Toulouse. Tous les gens du pays furent questionnés: ils en savaient encore moins que nous; ils ne purent que lever les bras au ciel et gémir en parlant de la pauvre chère demoiselle, si belle et si brave. Le procureur de la République en personne se rendit chez Noëlia: il fut établi, par le témoignage d’Amparo et de trois paysannes du voisinage que, depuis mon départ de Vilhane, Noëlia avait ignoré ce qui se passait dans le reste du monde, qu’elle s’était évanouie après m’avoir dit adieu, qu’elle n’était plus sortie de chez elle, tantôt gémissante et comme folle, tantôt silencieuse et prostrée, ne mangeant pas, dormant à peine...

Cependant, le marquis Sulpice, éperdu de douleur et de rage, se multipliait jour et nuit, furieux contre les chercheurs ou les suppliant:

--Fouillez! Fouillez... c’est ma pauvre petite fille... et je n’avais plus qu’elle... Allez! Qu’attendez-vous, tas de feignants, bande d’ahuris?... Fouillez! Fouillez!

--Monsieur le marquis, lui dit un jour, d’une voix apitoyée mais ferme, un des policiers toulousains, vous savez pourtant qu’il existe dans ce pays des endroits où toute recherche devient impossible...

Ce fut alors que M. d’Escorral se mit à pleurer doucement, parce qu’on venait d’énoncer tout haut l’hypothèse qui demeurait la seule vraisemblable, celle qui le hantait, qui hantait la plupart d’entre nous depuis le premier jour, mais que personne n’avait osé formuler même à voix basse et dont, personnellement, je détournais mes pensées avec horreur.

Déjà quelques-uns des chasseurs avaient regagné notre ville, leur famille, leurs affaires. Il ne nous restait plus qu’à en faire autant, après avoir, dans un suprême élan d’espoir désespéré, supplié les policiers de demeurer sur les lieux quelques jours encore...

Ah! dans quel tombeau vertigineux, dans quelle ombre inviolée Ève gisait-elle à présent? Au fond de l’_Igue bourrue_ ou du _Trou du Diable_? Au fond du _Mau-Gaufié_ sur les bords duquel, il y a cinquante ans, les paysans immolaient des poules blanches, ou au fond du _Cloup-pascal_ dans lequel les jeunes filles précipitent toujours une offrande printanière de lilas?... Ce fut dans sa chambre que j’allai furtivement évoquer son ombre, avant mon départ, faute de pouvoir m’agenouiller sur une pierre où eût été inscrit le nom de celle qui devait être vraisemblablement la dernière descendante directe de Rimbaud le Sanglier, premier marquis d’Escorral.

Or, dans la chambre d’Ève, je me rencontrai assez inopinément avec M. de Fontès-Houeilhacq, qui, l’image de Diane dans une main, les derniers mots écrits par Ève dans l’autre, considérait alternativement ces deux objets avec la plus grande attention. Sans plus s’étonner de ma venue que s’il m’avait fixé un rendez-vous, il me demanda aussitôt:

--Si je ne me trompe, cette statue, autrefois, avait sa place dans un coin de la chapelle?

--Certainement.

--Ah!... Et... ce billet, c’était bien à toi qu’il était adressé?... Oui, oui... au fait, tu as déjà raconté cela...

Puis, semblant, par instants, ne parler qu’à lui-même:

--Parbleu! Tout s’éclaire... Écoute, mon petit: c’était fatal! Ni elle, la pauvre enfant, ni toi non plus n’y pouviez rien... Fatal, je te dis! Ce billet... c’était son arrêt de mort qu’elle signait... Elle n’a pu revenir vers toi; elle _appartenait à l’autre_, à celle-ci, tu comprends?

Il faisait danser au bout de son bras la statuette comme un fantoche.

Je ne le comprenais pas du tout. Je n’avais pas le cœur, pour le moment, à m’intéresser à une de ses sornettes favorites: peut-être le devina-t-il; en tout cas, il n’insista pas. Et je pus sangloter en paix quelques instants avant d’aller rejoindre, au bas de la terrasse, la voiture qui devait nous emporter.

TROISIÈME PARTIE

Le Bal des Boudenfles

I

--. . . . . Si confessa Que la Fenice muore e poi rinasce. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --Erba nè biado in sua vita non pasce Ma sol d’incenso, lagrime e d’amono; E nardo e mirra son l’ultima fasce. --E qual à quei che cade, e non sa como. Per forza di demon ch’ a terra il tira O d’altra oppilazion che lega l’uomo, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --Tal era il peccator levato poscia. Oh! giustizia di Dio, quanto è severa Che cotai colpi per vendetta croscia!

_Inferno_, canto XXIV.

Prenez la gauche, en quittant la gare Matabiau, et suivez les bords du canal.--Et puis, allez.--Je ne citerai pas de noms de rues; ils ont peut-être changé depuis trente ans. Mais il est probable qu’en beaucoup d’endroits le paysage est resté le même; certainement quiconque connaîtra Toulouse n’aura pas grand’peine à repérer les lieux dont je parlerai à l’occasion.

Dominant la ville, au bout d’une longue et noble échappée, vous apparaîtra bientôt une colline où il y a,--à moins que je ne doive dire: où il y avait,--des cyprès et, je crois, aussi, un cimetière. Je dis «à moins», parce que je ne sais pas si les cyprès, implacables fuseaux, continuent encore aujourd’hui à dévider un peu de tristesse céleste au-dessus de la Cité latine; je dis «je crois» à propos du cimetière parce que je ne me suis jamais renseigné personnellement auprès de quiconque, et qu’un cimetière, en pareil site, m’a toujours si bien semblé à sa place que j’ai mieux aimé y croire que d’y aller voir.

Ma maison fut un peu plus loin,--toujours en suivant le canal sur la rive gauche,--dès que la ville me parut tout ensemble assez lointaine et assez proche, et que mes yeux purent avoir la double récréation de ses arbres et de ses bâtisses. Celles-ci étaient de briques roses, ceux-là d’un vert grisâtre, même sous le plus jovial soleil. O symbolique mélange de couleurs,--sang déteint et palmes tôt ternies,--qui résume pour qui sait rêver l’histoire d’une race et d’un sol vainement appelés il y a mille ans à devenir la tête et le cœur du plus beau des Empires!

* * * * *

Ma maison fut une sorte de villa sans style, ici délabrée, là confortable, trop grande et néanmoins facile à meubler drôlement, un refuge comme les pays vraiment latins peuvent seuls en offrir aux blessés de l’esprit et du cœur, aux désœuvrés et aux inutiles, que d’autres appellent des lâches. Elle me plut tout de suite, et c’est la cause probable pour quoi il me tardait perpétuellement de la quitter pour la retrouver, ou d’en partir pour tenter d’en guérir.

Elle m’avait été signalée par quelqu’un que je ne m’attendais guère à retrouver en pareille occurrence. Un soir, dans une rue louche, un être falot me rejoignit à la terrasse d’un café sans gloire. Il lia conversation avec moi sous le premier des prétextes à utiliser dans ce but: feu à offrir, dissertations sur la pluie et le beau temps. Son visage offrait un curieux mélange de finesse, de distinction même, à côté des stigmates les plus déconcertants de toutes les lassitudes et de tous les appétits, de tous les dégoûts et de tous les vices. C’est pourquoi je me gardai de le rabrouer du premier coup. Il me semblait drôle.

Et puis, je m’ennuyais tant, mon Dieu!

Je jugeai inutile de nous présenter l’un à l’autre, mais il ne me cacha pas qu’il s’appelait Durand. Ce fut dans un moment où je me sentais,--comme on le comprendra mieux par ailleurs,--à la somme du découragement, de ce que les romantiques ont appelé, sans trop savoir pourquoi, la désespérance; il me parla de ses malheurs, des bêtises qu’il avait, quelque quinze ans plus tôt, commises, et qui l’avaient fait renier à jamais par les siens... Choses banales. Je l’enviais parfois, en revanche, de s’appeler tout simplement Durand et j’en éprouvais même quelque admiration pour lui.

Cela m’amena à lui confier que j’avais eu moi-même un grand malheur dans ma vie et que je désirais trouver une maison où vivre en paix à Toulouse, de préférence un peu hors ville, et vers l’endroit dont j’ai déjà parlé. Ce fut lui qui se mit en quatre pour «me dénicher mon affaire», comme il disait, moyennant une petite commission. Par exemple, le jour où le contrat fut signé, il fit une bien étrange figure, tandis qu’il en prenait connaissance.

Ce ne fut, d’ailleurs, que bien plus tard,--au delà de cette histoire,--qu’il m’apprit qu’il était mon frère aîné: oui, celui dont on ne parlait plus chez nous depuis des ans... En attendant, il resta mon ami. Et je croirai toujours que cela valut mieux pour l’un comme pour l’autre.

J’avais connu aussi, depuis mon arrivée à Toulouse, un personnage bien curieux que je vais essayer de décrire, moins par un portrait en règle que par ce qui pourra suivre le concernant.

Au sommet de _ma_ colline, quand je n’avais pas envie de me rendre en ville, je rejoignais volontiers vers les cinq heures de l’après-midi une sorte d’établissement public, moitié guinguette, moitié «restaurant-chic», hanté à la fois par de jeunes hommes chargés d’or ou par des voyous sinistres, mais calme en semaine et où les yeux jouissaient des plus rares fins de jour, surtout en automne. Et je l’avais découvert en automne. Le patron, M. Meysounave, était un hercule hémiplégique, bégayant et bavant, autour duquel s’empressaient avec une affection touchante sa maritorne d’épouse et ses deux fillettes de quinze à vingt ans, d’une beauté incontestable mais déjà crapuleuse et comme par avance marquée, retenue, vendue. L’établissement consistait en un vaste jardin peuplé de parfums en toutes saisons, en une sorte de chaumine assez pittoresque et vaste où gîtaient les maîtres du lieu et où ils servaient à boire à leurs familiers, en deux ou trois pavillons où les clients pouvaient amener des compagnes, en une salle de danse organisée parmi les ruines d’un couvent détruit. La terre et le vent y sentaient adorablement bon, qu’il fît soleil ou pluie, et, d’autre part, entre le lundi et le samedi,--les jours de fêtes sonnées non compris,--on pouvait y respirer l’arome du silence humain et de la solitude.

Car j’y étais seul ou tout comme, presque quotidiennement, à côté d’un homme d’une quarantaine d’années, très courtois et de grande allure, dont la patronne et ses filles disaient, quand elles parlaient de lui: monsieur Labbé. Comme il me l’expliqua lorsque nous eûmes lié connaissance, il était devenu un familier de la maison Meysounave non seulement comme moi, par amitié pour les nobles paysages, mais aussi par goût de certain vieux vin de Cahors que les caves contenaient en abondance et dont il buvait de même, en montrant d’étonnantes dispositions à tenir le coup sans broncher.

Il était maigre, haut sur pattes, avec des épaules un peu voûtées et un beau visage passionné, aux traits accusés, aux yeux trop noirs, au nez trop long, au menton trop aigu, au front trop haut et trop large. Il s’exprimait avec recherche et abondance; dans ses moments d’expansion, qu’ils fussent provoqués par le vieux vin ou par toute autre cause, il tenait des propos dont le pédantisme imaginatif rappelait (en mieux) ceux où se complaisait M. de Fontès-Houeilhacq.

Quand nous en fûmes au point de converser plus familièrement et de faire allusion à nos existences particulières, j’appris, non sans étonnement, qu’il s’appelait Gilbert Fiste, et que j’avais mal orthographié dans mon esprit la dénomination qu’on lui donnait chez Meysounave et ailleurs: on disait de lui et on lui disait: monsieur l’abbé, parce qu’il était ou plutôt avait été prêtre.

--M. Fiste, fis-je assez niaisement, je vous prie de m’excuser si...

Mais lui, souriant:

--Pourquoi, s’il vous plaît? _Sum sacerdos in æternum_ et je tiens à ce titre; je l’ai désiré par vocation et conquis par mes études, le tout en aidant le ciel qui voulait bien m’aider. L’Archevêque, dont j’ai été longtemps le précieux auxiliaire, a trouvé mauvais que je m’occupasse, étant bon chrétien, autant du Diable que de Dieu. Et il me mit en disgrâce. C’en était trop pour mes facultés de pécher par orgueil, qui sont incommensurables. Je me suis révolté.

Je m’inclinai approbativement.

--Oh! des histoires sans importance, continua-t-il... Ma vocation, au sens strictement chrétien ou administratif du mot, était une erreur de ma part. Je croyais en Dieu et j’étais sûr de déployer toute ma bonne volonté pour le servir, mais à la condition qu’il eût l’occasion de faire appel à mes faibles armes. Il s’en est bien gardé, encore que j’aie publié il y a quatre ans, sous mon nom, ainsi qu’il se devait, un rituel de la Messe Noire qui fait autorité dans cette ville et dans les alentours. Je continue à croire en Dieu et à l’aimer; mais, quand nous nous trouverons face à face, je ne lui dissimulerai point que j’étais entré dans les ordres pour être son soldat et non point le domestique de ses domestiques. C’est ce que j’ai en vain tenté d’expliquer à l’Archevêque, personnage obtus. J’estimais que Dieu n’avait pas besoin de défenseurs s’il se sentait en sécurité autant que le proclame l’Archevêque. J’ai donc tiré ma révérence à celui-ci. J’ai une fortune personnelle, vous comprenez; et l’Archevêque était très ennuyé--très!... Mais, moi, je pensais: pour éclairer ma religion en dehors de toute routine, ne vaut-il pas mieux, décidé à _LE_ servir, que je fasse connaissance avec... avec _L’AUTRE_, ou _LES AUTRES_, sans lesquels lui-même ne mériterait pas d’exister? Car il faut avouer que, dans le cas de son omnipotence absolue, sa profession ressemblerait à une sinécure, ce à quoi je ne voulais point penser un seul moment, crainte que je n’en fusse peu ou prou détaché de lui.

On apporta deux nouvelles bouteilles.

--Un soldat, je vous dis, et non pas un valet, et encore moins le valet d’un valet... Et je dis à l’Archevêque: «Ne me parlez donc pas des basses règles de notre métier, et ne me parlez pas de Dieu, avec qui je suis (j’en resterai certain _in sæcula_) en bien meilleurs termes que vous. Parlez-moi plutôt du Diable. Avez-vous jamais vu le Diable?...» Il me demanda si pareille horreur m’avait été octroyée, et je fus bien obligé de lui répondre affirmativement. Oui, je l’avais évoqué et vu, l’Autre... et aussi les Autres... Cela parut faire sur Monseigneur une forte impression. Il me demanda des détails et je les lui donnai abondants. Je conclus mon exposé rapide des faits par ces mots: «Dieu devrait bien se faire voir aussi souvent que LUI, qui se montre chaque fois qu’on l’appelle honnêtement.» Et, le résultat de ce colloque, vous le voyez d’ici, n’est-ce pas?

--A la vérité, je...

--Non, ne cherchez pas, cher vicomte... C’est trop simple! L’internement... dans une maison de fous, entre Toulouse et Bordeaux... sur la grande ligne, vous savez?... Oh! ça a été très dur... Mais je me suis débrouillé. Je vous ai dit que j’avais une certaine fortune, n’est-ce pas? Trois mois de captivité... Je priais, je priais... Dieu ne me parlait plus, même à voix basse Alors, une nuit de solitude et de désespoir, j’ai fait appel à l’Autre, qui s’est montré tout de suite, lui. Les pauvres vieux, qui disaient qu’on vend son âme au Diable, étaient des naïfs en professant qu’on était volé à ce marché; car il ne m’a rien demandé. Nous avons causé amicalement, ni plus ni moins que de vous à moi. Nous nous sommes aperçus tout de suite que nous croyions en Dieu autant l’un que l’autre et,--ce que j’admire de sa part et dont il faudra bien que je rende compte à Dieu lors de ma dernière heure,--c’est qu’il me dit indulgemment: «Tu t’expliqueras avec _Lui_, plus tard... Mais, pour l’instant, ne parle plus de moi, si tu veux sortir d’ici...» Je lui ai obéi et... et me voici. Monseigneur est mort. Je n’ai pas de rancune. Ceci se passait il y a quatre ans.

* * * * *

«Il y a quatre ans...» Juste l’époque depuis laquelle une mort avait désorienté ma vie. Je racontai à Fiste tout ce que quiconque m’a lu peut connaître de mon histoire. Il la trouva «très intéressante» et je lui devins sympathique. Je sus, il est vrai, dissimuler certains souvenirs et certains commentaires sentimentaux, dont je prenais soin en avare.

Oh! quatre années de vie, que c’est peu de chose, et comme c’est lourd à porter!... Il y eut le retour navrant dans la petite ville blanche et rouge; l’affaire était classée par le Parquet comme par les Parques; qu’Ève d’Escorral se fût précipitée dans un gouffre quercinol par irritation de me voir «fréquenter», durant que nous étions fiancés, Noëlia qu’on appelait aussi Noelle, cela ne fit de doute pour personne. Après tout, c’était possible; et je dois reconnaître qu’on me plaignit.

Rien de plus déprimant que la pitié bénévolement consentie pour qui souffre et rage. La vie continuait. Il n’était plus question de me renvoyer à Paris dans «un état d’esprit comme le mien»... M. de Fontès-Houeilhacq commentait silencieusement l’aventure et répétait, chez nous: «_C’était fatal..._» sans qu’on pût lui arracher autre chose. Mon père fut très tendre et très bon. M. d’Escorral aussi. Mais celui-ci, pour le grand désespoir de ses consanguins, décida de se remarier et le fit, se trouvant trop seul sur la terre. Pour ce qui est de mon père, en revenant du _Poisson frais_, un soir sombre, il ne vit pas le tournant de la rive et, continuant de marcher droit, tomba de quinze mètres de haut dans le Lot, qui ne consentit à nous le rendre que trois jours après.

Alors les années continuèrent de se déployer devant moi, chacune comme un éventail aux quatre couleurs différentes. Les rêves avaient recommencé, et Celle que je voyais à présent au fond de Clarecrose, c’était ma fiancée, enchaînée et captive dans une salle plus lointaine encore que celle des Dames-en-rose. Là, il n’était plus de jour ni de nuit. Une immense détresse tombait des voûtes ou venait je ne sais d’où... Enchaînée et captive... Je n’ai jamais entendu sa voix, mais ses yeux parlaient si bien! Ils me disaient:

--Ce n’est pas de ma faute, je te le jure! Nous étions nés pour être forts _à nous deux_.

Moi, dans mon rêve, je répliquais:

--Explique-toi, raconte-moi ce qui s’est passé. Je t’aimais tant!

Alors la bouche restait close et les yeux eux-mêmes ne disaient plus rien.

L’image me suivait le jour. Quelle étrange existence! J’allais, je venais, méprisant toutes les joies que pouvait me dispenser la vie; une rage de plaisir régnait alors dans notre riche et paresseuse province; vieux ou jeunes rivalisaient de débauche; de l’or tintait jusqu’aux aurores sur les tapis verts des tripots; de fastueuses putains nous arrivaient des grandes villes; les filles du pays, éblouies par leurs toilettes, faisaient de leur mieux pour leur ressembler en tout au plus tôt. Une immense volupté, une infinie douceur de vivre comblait la nuit comme le jour; je ne m’y mêlais point, mais j’en jouissais paisiblement à la façon dont peut profiter de la bonté du ciel une plante de serre, à travers un vitrage.

Et puis ce fut le printemps... Et puis ce fut l’odeur des tilleuls sur les boulevards où passaient dans le soir des couples enlacés... Et puis il y eut un autre soir où deux petites mains embaumées et fraîches vinrent se poser autour de mon front comme pour l’arracher un peu à son rêve.

--Mon Dieu, murmurait Noelle... Moi qui te cherchais à Paris! A présent, viens.

* * * * *

Et je l’avais suivie.

II

. . . . . . Quando Mi diparti’ da Circe, che sottrasse Me più d’un anno là presso...

_Inferno_, canto XXVI.

Dès l’aurore la voix grinçante de la vieille Amparo emplissait la maison, d’où nos hôtes partaient ordinairement à cette heure. Noelle ne savait pas dormir la nuit; quand le jour rendait les vitres blêmes, que ce fût l’hiver ou l’été, une sorte de flamme s’éteignait sous ses paupières, sans que celles-ci fussent closes. Alors, selon les saisons, elle allait s’étendre sur son lit, ou bien devant un feu pour longtemps préparé, entre deux peaux d’ours blancs qu’elle tenait d’un Slave qui m’avait précédé dans son estime.

Midi, carillonnant sur tous les tons aux divers clochers de la Ville rose, tirait un instant ma maîtresse de sa torpeur; c’était même le seul moment où elle se montrât irritable, et non pas tendre et soumise, comme à l’ordinaire. Elle dévorait alors, sans plaisir et sans sourire, ce que la vieille Amparo, dûment stylée, avait un peu auparavant posé à portée de sa main, tout près du gîte de hasard choisi pour la sieste diurne. Étranges repas, et d’une fantaisie dont peuvent donner idée les bonbons et le champagne que j’avais vus jadis auprès de Noelle endormie dans la bicoque quercinole. Les bonbons grignotés, le champagne bu, Noelle exigeait ma présence auprès d’elle, me couvrait de caresses ou tentait de me battre, puis se rendormait, maussade encore, quoi qu’il se fût passé. L’approche de la nuit, en revanche, la remettait en possession de toute la joie de vivre animale qui me plaisait en elle et de tous les moyens de séduction dont une femelle humaine peut disposer.

La nuit elle-même nous rappelait au monde, à notre monde, qui était vraiment peu ordinaire (à ne considérer que les fréquentations qu’il permettait) pour un noble jeune homme dès son enfance destiné par les siens à la carrière diplomatique. Dans les cafés célèbres et les endroits de plaisir encore plus nombreux à l’époque qu’aujourd’hui, nous retrouvions divers déchets sociaux brillants ou pittoresques et desquels, en tout cas, on ne pouvait dire qu’ils péchaient par manque de fantaisie. J’ai donné déjà un aperçu de Gilbert Fiste. Le félibre Hector était, lui aussi, un être bien curieux; il était gros comme une tonne et d’aspect vraiment dionysiaque. Je ne me rappelle plus son vrai nom; il signait «Félibre Hector» dans des feuilles éphémères; il habitait chez sa vieille mère qui le rouait de coups de fouet quand il rentrait ivre, c’est-à-dire chaque matin; sur le conseil de l’abbé Fiste, j’assistai plusieurs fois à ces rentrées du fils et aux sorties de sa mère. Elle attendait sur le seuil. Nous entendions le géant obèse demander pardon, à genoux, en sanglotant, à la petite femme sèche et noiraude qui, quelque quarante ans plus tôt, l’avait mis au monde. Implacable, celle-ci maniait l’instrument de torture jusqu’à ce qu’elle fût lasse ou que le félibre Hector fût las de hurler. Pour le reste, il était doué d’une sorte de génie; il improvisait en langue d’oc, en latin et même en grec, durant nos orageuses nuitées, d’admirables et bizarres vers dont il ne gardait, au matin, qu’une trop vague mémoire. Il était riche et généreux. Il n’avait qu’une haine, celle de Simon de Montfort, ce qui faisait de lui, évidemment, le personnage le plus doux et le plus inoffensif de la terre.

Moins doux et moins inoffensif était le peintre Florent, qui poursuivait Noelle de déclarations et qui me vouait une jalousie sans pareille, ma maîtresse m’étant fidèle comme le sont les femelles à leur mâle dans la saison des amours. L’usage immodéré de l’opium et de la morphine calma d’ailleurs assez rapidement les mauvais sentiments qu’il pouvait nourrir à mon égard. Il naviguait dans la vie escorté d’un ancien boucher qui lui avait, dans le temps, servi de modèle, pour un tableau qui devait être un chef-d’œuvre et qui, en fin de compte, en est resté où il en était voici bientôt trente ans. Il y en avait, autour de Noelle et de moi, bien d’autres du même genre. Lorsque les cafés étaient clos et que les lieux de plaisir, des plus huppés aux plus infâmes, nous avaient lassés, c’était dans ma villa de la colline que tout ce monde ami de l’ombre éclairée allait terminer sa nuit.

Ceci n’est pas un roman moral; c’est le compte rendu tout net de ce qu’un gros chagrin peut faire d’un garçon de bonne volonté en une époque de désœuvrement moral et de paresse que bien des choses semblaient alors justifier d’un bout à l’autre du vaste monde. J’avais vingt-trois ans et la libre possession de l’héritage paternel; je vivais comme mon père avait toujours vécu, à cela près que le _Poisson frais_ ne représentait pas mon seul paradis terrestre.

Et puis,--que ceci soit ma seule excuse aux yeux des gens vertueux!--j’adorais Noelle à ma manière, comme elle me chérissait à la sienne. J’éprouvais auprès d’elle toutes les brûlures voluptueuses des sens, tous les effondrements délicieux des plus rêveuses mollesses. Même si l’âme n’était pas immortelle, un peu de moi survivrait dans l’éternel néant pour projeter comme des radiations de souvenances sur ce qui fut sa chair, parfums et couleurs.

Je lui demandais parfois:

--Pourquoi ne reviens-tu jamais plus dans la salle des Dames-en-rose, chez nous, _là-bas_?

--Parce que je t’ai sur la terre et que _c’est presque la même chose_.

--Pas tout à fait la même chose?

--C’était meilleur, il me semble... Ah! il me faudrait tant et tant de ton amour!... J’ai peur de ne plus jamais revenir là-bas... Je n’ose pas. La folle qui s’est tuée garde les portes. J’ai perdu le meilleur de ce que je chérissais.

--Sais-tu que je l’y vois maintenant, elle?

--Parbleu!... A l’endroit où la Diole entre sous terre?

--Non, plus loin... dans un endroit du Palais où nous n’avons jamais été toi et moi.

Et, soudain, une idée me vint, l’idée qui expliquera et excusera tout ce qui va suivre, pour ceux qui auront essayé de me comprendre... Nous étions couchés, Noelle et moi, dans un petit salon à deux cheminées où la vieille Amparo venait par instants raviver les flammes, car l’hiver était glacial cette année-là; et Noelle était nue devant les tisons, sur la peau d’ours, et nos amis nous avaient, par hasard, laissés seuls cette nuit-là, et le jour était lointain encore... Elle avait l’air d’une jeune et radieuse sorcière insensible à l’épreuve du feu, ou d’une salamandre que la flamme n’eût atteinte que pour mieux faire valoir son duvet blond, aux endroits les plus doux de son être. Gilbert Fiste, l’ayant vue quelquefois en pareille tenue, m’avait dit: «Quelle merveilleuse hostie pour la Messe Noire!...» Il s’y connaissait évidemment mieux que moi, mais je sentais qu’il avait raison, que tout le diabolisme et toute la divine perversité du monde infiniment plus jeune, plus barbare et plus animal que quelques sots raisonneurs ne l’imaginent, tenaient en cette forme impeccable, aux teintes chaudes, aux charmes péremptoires et purs.

--Dans une salle où nous n’avions jamais été toi et moi, continuai-je. Les Dames-en-rose ne me regardent plus passer... C’est encore plus loin... Elle est là qui pleure et qui supplie; mais je n’entends pas les paroles qu’elle profère en tordant ses bras. La vie et la mort nous séparent deux fois. Ne serions-nous pas plus heureux si l’un de nous deux la délivrait?

--Il le faudrait! gémit Noelle,

Elle dit encore:

--Si j’avais su!

Puis, elle eut un regard de bête prise en faute; et ce fut alors que je compris tout à fait...

Le jour naissait pâlement, Noelle avait faim... Je fis apporter du champagne et lui en donnai beaucoup à boire, en prenant soin de ne pas éveiller sa méfiance. Quand elle fut à peu près ivre, je lui dis:

--Veux-tu que nous essayions de repartir?

--Puisqu’Elle est là, qui m’empêche d’entrer, à l’endroit où la Diole...

--Écoute-moi, Noelle, poursuivis-je en fixant mes yeux sur les siens, il n’y a qu’une façon de te faire pardonner par la morte...

--Tais-toi... tais-toi, c’est trop horrible!... Pourquoi voulait-elle me tuer? Donne-moi encore du champagne!... J’ai été la plus forte... Il faut bien que tu voies ce qu’avait été ma terreur de ce jour-là! Elle t’emportait pour toujours, et c’était elle qui habitait à jamais Clarecrose, où je suis d’ailleurs reçue en intruse à présent. Et pourquoi a-t-elle pris son revolver tandis qu’elle me guettait? Moi, j’ai attrapé son bras... et le revolver est parti... et c’est la Diole qui s’est chargée de l’enterrement. Les magistrats de chez nous ne sont pas malins!... J’étais si peu restée à Vilhane, ce jour-là, que j’avais couru deux bonnes heures à travers la forêt, comme folle... J’étais folle! Elle était folle aussi... Donne-moi encore du champagne et fiche-moi la paix; j’ai sommeil.

Elle dormit comme elle dormait toujours; elle avait oublié le lendemain la confession qu’elle m’avait faite dans l’ivresse, la lassitude et l’énervement. Elle fut de nouveau, sans éprouver le besoin de s’en plaindre, celle qui se sent exilée non seulement du songe rare mais de la vie ordinaire; elle montra plus que jamais devant les choses et les êtres une apparence de petite demi-divinité déracinée d’un espace et d’un temps autres que les nôtres et qui lui eussent mieux convenu.

Je savais maintenant,--je savais ou croyais savoir--la vérité sur la mort d’Ève. Mais, en écrivant ces lignes, que peut dire de précis un homme que les événements balancèrent autant que moi entre la chimère et le réel? Quand on est sûr d’être allé à Clarecrose, on ne croit plus à rien de ce que nous offre la vie; ses images ne sont plus que de pauvres images falotes ou vulgaires, commentées par les légendes des mots humains indigents. Noelle et moi étions allés trop souvent jadis, et ensemble, dans le monde où tout est clair sans couleurs, sans lumière et sans mots pour nous comprendre très lucidement aux pays de la Terre. Celle qui dormait nue sur les peaux d’ours n’avait-elle pas imaginé le meurtre, qui lui semblait légitime, de sa rivale?

Je n’ai jamais eu davantage que durant les jours qui suivirent son aveu inventé ou exact une plus aveugle confiance en la fatalité, qui ne se contente pas de conduire les actions humaines, mais qui connaît aussi l’art plus difficile de nous dicter l’inaction.

III

. . . . E vidi spenta Ogni veduta, fuor che della fiera...

_Inferno_, canto XVII.

Cette année-là, dès la fin de janvier, un printemps étrangement précoce se promena en robe molle sur la contrée de mon exil. Le soleil, frémissant comme un bel adolescent sortant nu du bain, semblait danser pour se réchauffer lui-même, au-dessus des champs et de la ville. Vénus trop amoureuse avait-elle réveillé Adonis en avance, par rare faveur du Maître infernal? Jamais, en tout cas, le couple amoureux que nous formions, Noelle et moi, ne m’avait paru réaliser à ce point ce qu’il attendait de lui-même, atteindre si souverainement la plénitude de la volupté dévolue aux créatures mortelles. Car à la volupté toute nue et brève s’adjoignait maintenant, comme une parure inattendue et d’autant plus précieuse, une tendresse sensuelle qui devançait et prolongeait le plaisir par une sorte de bonheur.

O violettes disséminées déjà dans notre jardin et dissimulées sous les touffes de leurs feuilles, violettes dont nos compagnons de fête comblaient notre maison, violettes aux éventaires des baraques sur les boulevards, violettes aux mains des marchandes errantes qui, jeunes ou vieilles, jolies ou laides, avaient l’air de prêtresses promenant des flambeaux de parfums! Une chanson suffit à évoquer des mois de notre vie... Pourrai-je, moi, avant le tombeau, respirer au printemps un bouquet de violettes sans murmurer: Noelle... Noelle... et sans retrouver comme par magie, durant l’éclair d’une seconde, mes sens et mes sentiments d’alors?

Un vrai printemps en fin de janvier, dis-je; et, si le soleil disparaissait plus tôt qu’aux printemps ordinaires, c’est sans doute que Vénus avait hâte d’appeler l’ombre nuptiale sur les joies à elle prématurément consenties par le Dieu d’en bas.

Les plus familiers de nos familiers, l’abbé Fiste et le félibre Hector, me rejoignaient volontiers à l’heure crépusculaire où, rompu délicieusement, un peu vague, j’attendais, prêt moi-même au départ vers le cœur de la ville, que Noelle se fût définitivement trouvée belle en ses atours. Le temps aurait pu paraître se traîner pour des gens pliés à des existences ordinaires, mais nous ne nous préoccupions guère du temps; en attendant le bon plaisir de mon amie, nous trouvions véritablement, par des soirs pareils, un plaisir ineffable à soumettre l’heure aux savantes ou nonchalantes divagations de nos discours.

Je voudrais en recueillir l’essence, de ces discours, et pointiller par endroits le papier où ma plume se hâte des étincelles fugaces maintes fois surgies de leur animation morne et désabusée. Ces soirs de printemps précoce qui furent peut-être quinze dans la réalité peuvent être aussi facilement décrits que s’ils n’avaient jamais été qu’_un_, tant ils se ressemblèrent.

Et voici le soir...

Voici le soir, qui monte de la terre comme une plante dont la fleur s’est épanouie dans tout le ciel et dont les racines se seraient au préalable accrochées partout, même dans les âmes. Je ne sais plus d’où ni comment l’abbé Fiste et le félibre Hector sont arrivés, tant ils me semblent à cette heure, visages et paroles, peu différents de ce que poursuit ma lassitude tout ensemble heureuse et désenchantée. Le soleil est devenu rose et large derrière la brume tôt montée; dans la véranda étroite et longue, nous nous sommes allongés sur des divans qui forment _triclinium_ autour d’une table chargée de flacons et de bouteilles, énormes pierres précieuses grotesquement taillées: du vert, du rose, du brun... Comme la véranda fait face au soleil couchant, imaginez, contre le mur blanc et nu, ces reflets parmi le jeu mouvant des ombres des branches du jardin que mollement le vent balance. Chacun de nous caresse une pensée sans être trop sûr qu’elle existe en lui; car s’il était simplement sûr qu’elle méritât d’exister, c’est-à-dire d’être exprimée, il la dédaignerait peut-être aussitôt...

--Et ce soir, que fait-on? demande l’un.

--J’ai peut-être une idée, répond l’autre.

Il expose son idée. Je dois dire que c’est désormais, chez nous, une sorte de rage passive que de nous livrer aux pires fantaisies de l’esprit et des sens. Chaque soir, il faut trouver du nouveau, ce qui n’est pas toujours commode. Irons-nous, traînant derrière nous ou contre nous diverses prostituées facilement éblouies, peupler de danses et de cris les jardins d’une maison de plaisir comme il en est tant aux abords de la ville? Ferons-nous la tournée des bouges? Inviterons-nous les tenancières de la Rue du Canal à illuminer à notre approche, et les forcerons-nous si elles ronchonnent, à le faire sous l’œil bienveillant de la police, grâce au concours d’une cinquantaine de voyous fidèles et conduits au doigt et à l’œil par mon... homme d’affaires Durand? Un d’entre nous a-t-il pensé à commander un dîner fin dans un bon endroit? Nous contenterons-nous du vieux cahors, de l’omelette aux truffes et du chapon incomparables qu’on est toujours sûr de trouver à la bonne auberge Meysounave?... C’est là que nous nous rendons en général, quand notre imagination est pauvre. Notre imagination, dans ce cas, nous saurons probablement l’enrichir un peu plus tard, chez moi, dans certaine salle sombre que j’ai fait aménager au premier étage, où il y a des peaux de bêtes et des nattes, quatre petites lampes qui brûlent doucement sous des globes de cristal dépoli et un bon Dieu d’ivoire et d’ébène qui contemple son nombril comme s’il était l’objet le plus délectable de ce monde et de l’autre.

Et voici le soir...

Noelle n’est pas encore prête. Fiste parle comme pour lui-même:

--Dieu... les Dieux... Laissez-moi tranquille. Toutes les religions arrivées à leur plus haut point de développement, j’entends quand elles sont--dans la mesure où cela se peut--déterminées et assises, ont toujours énoncé les mêmes vérités; à tort ou à raison, elles se sont comme entendues pour déclarer blâmables ou louables les mêmes choses. Le Maître qui voulut la confusion des langues lors du bâtissement de Babel doit se plaire au jeu d’embrouiller les pensées et les actions de ses esclaves. Une religion, comme une langue, est un ensemble de symboles. Je suis polyglotte en matière de religion.

Le félibre Hector opine du chef:

--Il a raison. Mais tenons-nous-en au paganisme et au christianisme. Nos paysans, nos simples, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui voient le plus loin et le plus clair sans le savoir, ah! je défie bien un esprit averti de discerner s’ils sont plus chrétiens que païens, si fort qu’ils soient exacts aux offices. Je vais vous dire des vers, ajoute-t-il après avoir rempli et vidé son verre de nouveau.

Voici des vers du félibre Hector:

Comme le curé consacrait l’Hostie Un Diable sortit de la sacristie. Il était vêtu des reins aux talons De fange jaunâtre et de longs poils blonds; Des guêpes guettaient les grappes vermeilles Dont le mécréant ornait ses oreilles; Ses yeux goguenards brillaient au-dessous D’un chapeau de lierre et de pampres roux; Même il regardait, s’il faut qu’on le dise, Les filles du bourg avec paillardise. Et tous les chrétiens, à le voir ainsi, Se sentaient le cœur de crainte transi; Et le maître-clerc et ses trois collègues Et le vieux curé tirèrent leurs grègues Et, se bousculant, hurlant et brâmant, S’enfuirent avec épouvantement. L’intrus, lui, guignait, d’un œil de malice, Le vin qui restait au fond du Calice Et, sournoisement, reniflait ce jus. Puis, ayant frotté de ses doigts pelus Sa gorge ridée et son ventre obèse, Il vida le vase en ricanant d’aise. Or, tous gémissaient, car c’était pitié De voir ce païen, bouc plus qu’à moitié, Du sang de Jésus se remplir la panse Par gloutonnerie et concupiscence. Il posa le Vase après avoir bu Puis y replongea son museau barbu Trois ou quatre fois, redoutant sans doute D’en laisser encore, au fond, une goutte, Et soudain, tombant d’un rouge vitrail, Un flot de soleil heurta son poitrail, Y fit rutiler un reflet de torche... Et ceux qui s’étaient massés sous le porche, Blêmes, et tremblant d’un effroi mortel, Virent le démon, près du maître-autel, Les coudes levés, et qui semblait boire Le sang d’Apollon dans le Saint-Ciboire.

Bien entendu, le félibre Hector nous récitait ainsi d’autres poèmes de son cru. Si j’ai retenu celui-ci de préférence, c’est qu’il l’avait composé dans la langue des barbares d’Outre-Loire, «dans cet immonde patois français qui a déshonoré jusque chez nous l’air qu’on respire». J’emploie les expressions mêmes du félibre Hector, homme placide et bon vivant remarquable, mais qu’un éternel besoin de revanche tracassait jusqu’à l’exaspération, et jusqu’à une exaspération lyrique, quand on prononçait devant lui le nom, non pas de Sedan, certes,--car il ne s’occupait pas des affaires des autres,--mais celui, par exemple, de Muret.

Un poème d’Hector en français! Comme je m’en étonnais, il m’expliqua qu’il en composait ainsi quelques-uns, dans ses moments de neurasthénie et dans un but de propagande.

--Ami, les Francs sont aussi éloignés de nous qu’ils le sont des Borussiens, intellectuellement et moralement. Quand l’abominable Simon vint, par ordre du Roi de France, égorger nos filles et nos femmes sans défense, brûler nos couvents, faire taire l’harmonieux murmure de nos Cours d’Amour, c’était la lutte, trop souvent victorieuse, hélas! de l’ombre contre la lumière... Ce qui est fait est fait: je m’incline... On nous a tout volé, jusqu’à notre langue qui était la plus belle et la plus parfaite de celles qui surgirent, aux environs de l’an mille, d’une barbarie désormais désuète. Non, on ne nous l’a pas volée, notre langue, et je suis trop indulgent: on a tenté de l’assassiner et on y est presque arrivé à l’heure actuelle. Jamais peuple ne fut plus opprimé par ses vainqueurs que le nôtre. Encore une fois, je parle sans rancune. Et cela m’est d’autant plus facile que j’ai toujours ma revanche à portée de ma main...

--Votre revanche?

--Oh! un imbécile déclarerait qu’elle n’a aucun caractère pratique, et l’imbécile aurait en somme raison. Mais c’est le lot des vaincus subtils de savoir se venger d’une façon qui n’est valable que pour eux-mêmes. Que voulez-vous que pense un Français barbare des vers que j’ai pris la peine d’écrire en son jargon?... Non! s’il vous plaît, pas de compliments... Évidemment, je puis écrire en français comme en tout autre langue... Mais là n’est pas la question... Je me venge, je vous dis! De toutes les pensées troubles et précieuses que la vie et la civilisation actuelles nous accordent, celles qui flottent autour du mot: religion,--qu’il soit au singulier ou au pluriel,--représentent encore les plus amusantes et les plus pittoresques, pour certains rêveurs désabusés... Est-ce vrai, Fiste?

--Certes, ô très cher, comme dirait Socrate s’il t’écoutait...

--Et, dès lors, qu’est-ce que vous voulez qu’un Français comprenne à des vers comme ceux que je viens de vous lire? Rien. Entre les Teutons mystiques et les Occitans artistes et éclectiques, les Francs sont restés irrémédiablement un peuple sec, sans sève, sans musique de mots, d’idées ou de sentiments... Le français est une langue qui me fait penser à une vieille fille propre, rigide et bien tenue, dûment corsetée et savamment coiffée... Quelles merveilles aurait produites le talent d’un Ronsard ou d’un Racine,--car, au delà, il n’y a que le miracle de Chénier,--si nous avions été vainqueurs à Muret, et si, en 1882, on parlait notre langue à Paris, comme l’ont parlée les gens très bien, vers l’an 1100, à Florence et à Naples? Je n’ai qu’une chimère, qu’une hantise, qu’une lubie: ma langue d’oc... Mais, si je rentre ivre ce soir, ce qui est probable, et si maman me bat, ce qui est certain, cela suffira à ne point me faire paraître les coups trop durs ni les conséquences du festin trop amères.

--Je vous comprends tellement bien! dit l’abbé Fiste... Mais nous parlions religion et religions?...

--J’y arrive. Il en est de même Outre-Loire pour la religion comme pour la langue; pas de milieu: ils sont ou mécréants ou bigots. Ces gens ne savent pas garder la juste mesure. Que disiez-vous tout à l’heure? Les religions _cultivées_, celles qui ont leurs parchemins, ne sont que les traductions d’une vérité toujours identique à elle-même... Alors, je me venge... je vous dis! Je me venge... Un Français ne trouvera dans le poème que je viens de vous lire qu’un aimable assemblage de mots heureux et de rimes strictes... Mais moi, mais vous...

--Oui, dit Fiste.

--Ah! Ah!... ajoute brusquement le félibre Hector, il n’ont jamais vu, eux, un Faune entrer dans une Église... Ronsard lui-même, que je vous ai dit que j’admire, ne les a jamais rencontrés dans son Vendomois... Il les a reniflés de loin à travers le blanc et le noir des livres... Il a eu du mérite à cela... mais, tenez, Cladel, qui n’est pas un grand homme et dont Coppée dit qu’il a des poux[2], Cladel a vu un Faune. La dernière fois que Mendès est venu ici, il m’a raconté lui-même ce que Cladel...

[2] Confirmé par Léon Daudet dans _Fantômes et Vivants_.

Alors, l’abbé Fiste, doucement:

--Ne nous égarons pas... Mendès est un garçon charmant et un curieux poète... Mais il ne peut pas voir... il ne peut pas même raconter les Faunes...

--Pourquoi?

--Parce qu’il n’est pas de notre race, dit, de plus en plus doucement, l’abbé Fiste...

--Très juste. J’ai envie de manger. Qu’est-ce qu’elle fiche, Noelle?

Personnellement, je l’ignore.

* * * * *

Et voici, non plus le soir, mais la nuit, si bleue et comme si lourde dans le ciel qu’elle n’est en somme au soir que ce qu’est le fruit à la fleur. Le soir a mûri pour être plus beau sous un nom féminin. J’ai écouté sans ennui encore que sans intérêt les propos de mes hôtes, que j’ai accoutumés à ne pas se vexer quand je suis «l’homme-qui-ne-s’intéresse-pas-aux-discussions». A un moment, tandis que le soir faiblissait, que ses emblèmes,--reflets de bouteilles et ombres de branches,--s’effaçaient sur le mur blanc de la véranda, il semblait l’explication même de mon monde intérieur. Un peu de couleur et quelques lignes sur du blanc presque trop cru... une flamme qui s’éteint... Ce n’est plus le sommeil qui se prépare, mais je ne sais quoi de plus puissant et d’analogue. Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour dépasser la salle des Dames-en-rose... La Captive est toujours au delà... Captive ou fidèle?... Ses cheveux sont épars comme ceux des pleureuses antiques aux funérailles des héros. Sait-elle que Noelle a avoué dans une seconde de folie? Peut-être! Sa douleur, en tout cas, est désormais moins accablée que guerrière: je reconnais la vierge qui me plut, de la nuit où je la poursuivis sauvagement dans le parc de sa demeure héréditaire jusqu’à la nuit plus trouble où elle s’en fut vers Clarecrose sans moi.

Au delà du mur de cristal qui ne permet à aucune parole de résonner, pour le mortel, qu’il vive ou rêve, ses lèvres remuent de telle façon,--tandis que l’abbé Fiste et le félibre Hector continuent de disserter,--que je commence à comprendre, comme le font, après quelque expérience, les plus sourds...

--Je sais un beau château à la claire façade basse et longue. La Déesse sans tâche a oublié l’offrande inconsidérée qui lui a été faite à mon insu. Il n’est pas que la vie pour permettre au Bonheur de nous guider, comme fait un flambeau lointain, ou pour nous illuminer comme à l’infini intérieurement, de même qu’une toute petite bougie fait une immense chambre... Je t’attends. Elle m’a tuée. Sera-t-elle victorieuse pour cela? Non.

--Esclarmonde de Montségur... poursuit le félibre...

--Je t’aimais, énonce encore la voix silencieuse... Le beau château est peut-être bâti ailleurs... ici... Il est beau, je te dis. Mais il ne m’empêche pas, si beau soit-il, de penser à celui que nous aurions pu posséder sur la terre. Celui-ci, je le revois toujours comme si c’était octobre... On a rentré les orangers dans la serre, jamais le sol n’eut une odeur si douce et si déchirante, et de grands vols de migrateurs passent triangulairement dans le ciel si pâle qu’il ressemble à ce que l’on prend ici pour du ciel. Et, comme il n’y a pas non plus de temps ici et, que tous les événements sont juxtaposés sur un même plan, presque sur une même ligne, j’entends les cloches que le curé a fait sonner pour notre mariage, et je vois aussi l’enfant qui est né de nous... Si tu savais comme il est joli!

--Mistral était un gamin, continue le félibre Hector, un gamin de génie... peut-être... Mais on ne passe pas une vie honorée et d’ailleurs honorable à écrire des poèmes et à fabriquer des dictionnaires. Il y a mieux à faire: lever des armées...

--Il est joli; nous sommes heureux... La vie qui nous reste à vivre est comme une voie toute droite qui grimpe le long d’une colline... et nous sommes tellement sûrs qu’elle ne s’arrête pas là où s’arrête l’horizon!...

* * * * *

C’est bien la nuit, à présent. Brusquement, un nouveau parfum se mêle à ceux qui m’entourent. Je n’ai pas besoin de tourner la tête, je sais que Noelle est là. Elle est arrivée sans bruit, comme font les êtres qui dorment le jour. L’abbé Fiste et le félibre Hector se sont tus. Clarecrose s’est effacée, emportant loin de moi la Captive.

--Nous sommes heureux, heureux, heureux, murmure encore pourtant celle qui disparaît une fois de plus...

L’abbé Fiste s’est levé. Il est comme à l’ordinaire vêtu avec un certain dandysme: grande pèlerine de drap noir doublée de satin fauve, chapeau de feutre aux larges ailes; il ne se guérira jamais d’avoir été prêtre. _Sacerdos in æternum!_ Et le compliment traditionnel qu’il débite à ma maîtresse, ah! comment en exprimer le ton et l’onction sur le papier périssable, avec de pauvres mots humains?

--Je vous salue, pleine de grâce! Vous arrivez vers nous à l’heure due, et c’est comme si une étoile inconnue s’était levée. On vous reconnaît à votre parfum avant que votre apparition ait eu lieu. Savez-vous ce que c’est qu’être belle, Noelle? Regardez-vous. Pas besoin de miroir. Vous êtes une offrande du ciel à la terre. Quel miracle que vous puissiez parler! J’aimerais mieux que vous miaulassiez tout à l’heure. Est-ce que vous aimez ce diplomate? C’est un garçon dénué de tout intérêt, quoiqu’il me soit très cher. Riez, Noelle! Le printemps arrivera encore plus vite. Avez-vous, dans vos veines, du sang ou de l’ambroisie?... Je parle très sérieusement. Oh!...

Il a poussé cette exclamation tandis qu’un rayon de soleil,--le dernier,--allait frapper le bras nu de ma maîtresse, y faisant flamber un duvet blond dont mes baisers eux-mêmes n’avaient peut-être jamais eu conscience. Et c’était comme une phosphorescence sur de l’ivoire.

--Qu’est-ce qui vous pique? fait Noelle en riant...

--Rien, c’est très drôle... Vous avez toujours été comme ça?

--Vous êtes saoul déjà, mon cher Fiste?

--Je crois que jamais je n’ai vu si vrai... Est-ce que vous estimez véridique le principe de l’immortalité de l’âme, Noelle?

--Je m’en fous.

--Vous avez raison. Ce sont là des questions qui ne vous regardent pas personnellement, n’est-ce pas? Dites... dites-moi...

Il s’est levé, s’avance vers elle:

--Dites-moi où vous étiez, il y a deux mille ans?

--Aubanel, continue le Félibre Hector, aurait pu être tenu pour un homme de génie s’il s’était décidé à chanter la Vénus d’Arles en vers libres.

--Il y a deux mille ans, dit en riant, mais comme pour elle toute seule, Noelle... je ne sais plus... Nous avons des vies imposées qui se poursuivent comme des chapelets de chiendent à travers la bonne herbe. Tout à fait comme ça. Je sais que j’ai été beaucoup de choses, et même que j’ai été heureuse. Je vois mes pensées comme des images sur un grand livre, et il y en a de bien jolies. Mais de quoi vous mêlez-vous?

--Excusez-moi. Pur sentiment de sympathie. Et qu’est-ce que vous allez devenir ensuite, Noelle? N’est-ce pas, que c’est embêtant d’être sûre de ne pas mourir à la manière de tout le monde?

--J’ai toujours un pays où me réfugier. Quand j’en aurai assez d’être en panne sur la terre... Oh! c’est moi qui parle maintenant comme si j’étais saoule!

Il fait tout à fait nuit. L’abbé Fiste, qui s’était approché de Noelle, voit, comme je le vois moi-même d’un peu plus loin, ses yeux étinceler dans l’ombre; et brusquement il recule:

--Vous savez, dit-il tandis que nous nous apprêtons au départ, on a fait brûler jadis des sorcières pour des motifs moins graves...

IV

Dès la tombée du soir, les bosquets et les pavillons du bon établissement Meysounave s’illuminèrent, et tout fut admirablement prêt pour la fête que nous avions décidée à l’occasion du Mardi-Gras. L’idée d’une fête était venue, je dois le dire pour que justice soit rendue à tous, du peintre Florent qui, dans ce but, avait dessiné et même fait fabriquer à ses frais, divers déguisements de circonstance. L’abbé Fiste avait pris à sa charge les rafraîchissements, moi la boustifaille. Mais, si je ne parle qu’en dernier du félibre Hector pour la collaboration intellectuelle et matérielle qu’il apporta à l’organisation de cette frairie, c’est qu’il fut, en vérité, l’animateur qui crée ou recrée, qui complète, qui ordonne et qui fait, comme d’un coup de baguette magique ou par inspiration divine, quand le soir se décide à être nuit, d’un foyer fumeux un bûcher flambant.

Il s’appelait volontiers «le Boudenfle», ce qui se traduit, en jargon d’Outre-Loire, par le gros, le bien-nourri, le boursouflé; et l’on sait que sa stature et sa bedaine justifiaient pleinement ses prétentions à ce point de vue. Féru comme il l’était des vieilles coutumes en train de disparaître, il tomba bien à propos, dans une des bibliothèques publiques ou privées où il fréquentait assidûment, avant que l’heure fût venue de son envie quotidienne d’être ivre, sur un document bien intéressant, et dont il m’a laissé copie:

Donas e senhors, io, Huc Peyrafoc, pergaminier e mestre septmanier en aquest jorn, fau ordre a totz bons Mondins de se trobar al cap del Pont emb chafres, bondenflamentz, mascaraus, per liessa maiora e plena gauj. Carnabal vai morir. Montratz qu’avetz ganhat a sa vida e podetz afrontar Caresma cornas enairadas e ponchudas[3].

[3] Dames et Seigneurs, moi, Hugues Peyrafoc, parcheminier et maître-semainier en ce jour, j’ordonne à tous les bons Toulousains de se trouver au bout du Pont avec déguisements, «boursouflements» et masques, afin de réaliser liesse de choix et joie pleine. Carnaval va mourir. Montrez que vous avez profité de son existence et que vous pouvez affronter Carême cornes levées et pointues.

Cela voulait dire (toujours pour les barbares d’Outre-Loire) que, vers l’an 1400, un «semainier» toulousain avait invité ses administrés momentanés à fêter gaîment le mardi-gras. Et le Félibre Hector s’écria: «Pourquoi n’en ferions-nous pas autant, nous autres?» Il découvrit même que des confréries de «Boudenfles» avaient existé jusqu’à des jours qui n’avaient rien de préhistorique par rapport au nôtre et résolut de ressusciter une de ces confréries, ne fût-ce que pour une fois.

Les quelque cinquante voyous fidèles qui nous escortaient dans certaines de nos promenades nocturnes furent par lui consultés et applaudirent fort à l’idée. Quelques-uns lui donnèrent même des détails intéressants. Ainsi un nommé Frisepoule le Borgne qui, après s’être gratté la tête à cause des poux et le front pour réfléchir, déclara:

--Le _pépé_ a été «boudenfle» sous le Roi... ou sous le premier Napoléon... Il est un peu «béat» à présent, mais il en raconte de bien drôles à ce sujet. Vous pourriez toujours le voir... Il est cloué au lit par les reins; tout de même une bouteille lui délie bougrement la langue...

Alors nous nous étions rendus chez le _pépé_ de Frisepoule le Borgne, en calèche, le félibre Hector et moi, après avoir laissé Noelle chez le peintre Florent qui s’occupait de son costume: un costume qui devait être de diablesse, sur les conseils de l’abbé Fiste.

Le pépé de Frisepoule le Borgne nous reçut bien dignement dans la masure infecte qu’il habitait, très loin, de l’autre côté du fleuve. Par courtoisie, il s’exprima en français, au grand désespoir du Félibre Hector qui me glissait en langue d’oc:

--Plus rien à faire! Ils me prennent aussi pour un Barbare... Ses renseignements en seront dénaturés...

--Chut! laissez-le parler, on verra bien.

Ici aussi, je laisse parler, en français, le _pépé_ de Frisepoule le Borgne:

--Bon, le vin de ces bons messieurs. Ah! ces bons messieurs! Comme il y en a un qui est fin et long et comme l’autre est beau et gras! Celui-ci, cochon qu’il serait, on n’attendrait pas Noël pour le saigner... Et même que je ne vous flatte pas. Asseyez-vous. Donne des chaises, femme! Ces garces n’entendent rien à l’honnêteté ni au comment-vivre... Oui, j’ai été boudenfle, c’était le bon temps... On était une dizaine dans la bande... On se matelassait du col au nombril pour bien montrer qu’on avait engraissé assez pour sortir de Carême tel quel comme on était avant Carnaval... On se barbouillait la gueule avec du suif et de la suie, et moi j’avais inventé de me planter aux chausses une plume de paon, au gras des chausses, comme de juste... Ce qu’on a ri des ans et des ans, la gorge me fait encore mal rien que d’y penser!... Sauf une fois où un nommé Brisquet voulut m’imiter pour la plume de paon, ce quoi j’avais inventé tout seul... Pensez! Rien que de me promener en mardi-gras, je récoltais de quoi manger trois jours, boire huit, et m’offrir par-dessus le marché six femelles pour le moins. C’était le bon temps, ô bons messieurs... Et c’est fini... fini...

--Ah! cette République! grommelait le Félibre Hector...

--On n’a jamais tant rigolé qu’une fois où les camarades manquèrent de faire brûler une rien-du-tout qu’ils avaient roulée dans du goudron et de la plume... Elle était saoule et ne bougeait plus... Vous comprenez?... Car il fallait faire brûler quatre ou cinq fois Carnaval avant la minuit, et deux ou trois qui étaient un peu saouls, eux aussi, avaient pris la pauvre pute pour un des mannequins qu’on préparait exprès... A votre santé, s’il en reste!... Merci, mes bons messieurs!... Ah! on savait s’amuser, à l’époque... Et, c’est vrai, ce qu’il m’a dit, le petit-fils?... Vous allez refaire le Bal des Boudenfles?

--Je l’ai juré, dit gravement le félibre Hector...

--Ah! que n’ai-je mes jambes d’il y a vingt ans!... Mais mon cœur vous y suivra... Boudenfle te cal boudenfla!--Boudenfla pla... belèu douma,--cadra te desboudenfla... Tra la la la... Tra la la la...

Le vieux finit par s’endormir, notre dernière bouteille aux lèvres... Sa femme, quelle que fût cette ignorance du «comment-vivre» dont le béat l’avait accusée précédemment, se montra bien courtoise et nous félicita de notre idée de Bal des Boudenfles, tandis qu’elle nous raccompagnait jusqu’à la calèche, par un sentier bourbeux qui sentait le pissat d’ânesse et les crottes de lapin; jamais je n’ai vu plus belle figure de sorcière.

--Je vous écoutais sans en avoir l’air, dit-elle. J’y viendrai en personne à votre bal, bien sûr, puisque Dieu m’a gardé mes jambes. Entre nous, le vieux est encore jaloux rien qu’au souvenir du bon temps des Boudenfles... Pourquoi vous a-t-il dit qu’il avait une plume de paon aux fesses sans vous raconter que, moi, j’avais inventé la paire de cornes sur le front?... Si on lui donnait des sous et du vin, c’était aussi à cause de moi, qui faisais encore plus rire!

--Viens donc, vieille; et tu prendras tes cornes, dit le félibre Hector radieux.

Lorsque nous l’eûmes gratifiée de quelque monnaie et qu’elle nous eut comblés de bénédiction, il ajouta, du ton le plus convaincu, sans emphase, tristement:

--Il n’y a plus que la crapule et moi qui puissions comprendre à quel point la tradition est sainte.

* * * * *

Des réflexions analogues lui valurent des papillons noirs durant la semaine qui suivit; il les subit dignement, en homme qui sent toute proche une parcelle de revanche de la bataille de Muret. Il proclamait: «Ce sera sans pareil!» Nulle gasconnade ici. Ce fut, en effet, sans pareil. L’inspiration d’un boudenfle de nature, qui n’a pas besoin de s’appliquer des rouleaux de ouate ou de flanelle sur l’abdomen pour paraître avoir vraiment profité du Carnaval est une valeur morale qu’on aurait tort de négliger en pareille circonstance.

* * * * *

... Il est huit heures après souper, c’est-à-dire huit heures du soir... Mais, ce soir, existera-t-il des heures officielles et des coutumes domestiques? On a mangé et bu tout le jour, sans s’apercevoir de la différence que les heures faisaient dans l’air en prenant chacune leur tour de garde. Il y en eut de toutes les couleurs. L’heure essentielle est vêtue d’un manteau lilas taché de torches mobiles sur la terre et d’étoiles qui semblent immobiles au ciel.

... Je ne sais plus... on ne sait plus trop, n’est-ce pas?... Je sais que Fiste et Florent sont insupportables parce que, dans la salle que nous nous sommes réservée, ils s’attardent à des discussions oiseuses au lieu de regarder et de se taire; je sais que le félibre Hector est saoul de cris et de paroles, alors qu’il ferait tellement mieux de l’être de vin!... Moi, j’ai eu la bonne idée d’apporter chez Meysounave ma pipe et tout l’attirail. Je me suffis à moi-même.

Noelle disparaît souvent. Son costume, dessiné par Florent et exécuté par je ne sais qui, est une simple merveille. Diabolique et délicieux, il la réalise plus que je ne pourrais le faire soit en l’aimant, soit en la décrivant... Des poils collés sur un maillot trempé dans du coaltar... C’était très simple, très genre «brouette de Pascal»: il fallait encore y penser...

J’ai su depuis qu’elle avait fortement protesté dans l’après-midi et déclaré à ses habilleuses et habilleurs que ce déguisement ne l’avantageait guère, et que, «tant qu’à faire de ne pas se montrer nue, il aurait mieux valu qu’elle s’habillât en dogaresse», comme elle en avait eu un instant l’idée... Mais Florent lui dit qu’on pouvait lui pratiquer, dans sa pelure factice, des trous pour les seins. Et alors, à ce que l’on m’a rapporté, elle déclara, avec une moue qu’il ne m’est ni difficile d’imaginer ni d’imaginer adorable:

--Encore... comme ça... je ne dis pas: car, des nichons comme les miens, ça ne court pas les rues...

Et Noelle danse, danse avec n’importe qui et danse n’importe quoi. Nos voyous fidèles ont fait merveille. Ils sont tous là; ils ont amené en outre des amis et connaissances de tout sexe. Quelques personnes et même quelques personnages de qualité, piqués de curiosité,--l’événement ayant été annoncé bruyamment dans la ville,--sont venus sous divers déguisements se joindre à la belle canaille qui emplit de ses cris et de ses chants les jardins, les bosquets, les salles:

Trala-la-la! Boudenfle, te cal boudenfla Boudenfla pla! Pòu que douma Nou te calgue desboudenfla[4]...

[4] Trala-la-la! Boursouflé, il te faut boursoufler, boursoufler encore, crainte que demain il ne te faille déboursoufler...

Dans le petit salon où je me suis réfugié, le félibre Hector entre, ruisselant de sueur, rayonnant de joie. Il a revêtu «son costume de tous les jours», s’estimant assez boudenfle par nature; mais, comme on l’a nommé Pape des Boudenfles (la tradition exige qu’il y en ait un au cours de ces sortes de cérémonies), il s’est coiffé d’une burlesque mitre blanche, sur laquelle se détachent en rouge divers emblèmes bachiques et priapiques. L’anéantissement contemplatif dont je me satisfais si bien, allongé sur une natte auprès des instruments du rêve, a le don de le faire entrer dans une fureur somme toute légitime:

--Mais tu es idiot! Tu n’es pas dans le ton!... Gâcheur, va... Pour une fois où tu pouvais voir un peu de passé ressusciter!... Car, où serons-nous, l’an qui vient? Allons, secoue-toi, arrive... C’est admirable...

Je ne lui fis pas l’offense de ne pas le suivre, et c’était admirable, en effet. Ceux qui cirent les souliers, ceux qui déchargent les colis et les denrées quand ils ont besoin de dix sous pour boire, ceux qui vivent leur vie grâce aux charmes savamment exploités de leurs bien-aimées, les tire-laine, les rôdeurs, les entremetteurs, les voleurs et les assassins espagnols attendant en France l’oubli de leur petite histoire, ils étaient représentés à notre bal... Les filles des beuglants, des auberges, des maisons-fermées, du trottoir, elles étaient là, elles aussi... Et il y avait, en outre de riches hommes, des magistrats chargés d’ans et masqués, et leurs fils masqués mieux qu’eux pour n’être point reconnus des anciens, et des courtisanes de marque, égales de Noelle et jalouses du costume païen et délicieux que ses amis lui avaient imposé et où elle se trouvait si bien pour l’instant!

Noelle dansait, dansait, prodiguant une telle vivacité et tant d’allégresse autour d’elle que les Boudenfles les plus frustes, les maquereaux, les voleurs, les assassins, les riches hommes et les magistrats s’arrêtaient sur son passage, comme éblouis par l’éclat de cette diablesse, au visage radieux, aux seins nus hors du maillot fauve et velu... Elle criait, sur son passage, sans se douter que c’était sa vue qui paralysait un instant la fête:

--Allez donc! Allez donc!... C’est notre nuit!

Elle disparaissait dans un coin d’ombre, reparaissait toute en or dans un passage éclairé; elle traînait véritablement sur soi toute la fantasmagorie sensuelle des légendes; moi, j’étais las... Mais je n’en félicitai pas moins le félibre Hector d’avoir su apporter à la reconstitution d’une coutume populaire surannée tant d’érudition voluptueuse.

* * * * *

Minuit. Et, dans le ciel, une énorme lune ronde, pareille à celle qui faisait hurler les molosses de M. d’Escorral, à Castelcourrilh. Le printemps semble décidément, cette année, nous aimer au point d’être venu à notre rencontre. Il fait doux. Les chants et les cris continuent à retentir dans tout l’établissement Meysounave. J’ai regagné ma retraite paisible, où se tient en ma compagnie l’abbé Fiste, qui a parlé de célébrer un peu avant l’aube la messe noire dans les caves de l’ancien couvent.

Je crois même qu’il a donné ordre de les aménager _ad hoc_. En attendant l’heure, il se recueille, médite,--et emprunte de temps en temps ma pipe...

Personnellement, j’atteins le moment royal, celui où toutes les sensations auditives, visuelles, tactiles, olfactives et gustatives se mêlent ou se superposent pour une symphonie qui diffère de caractère selon le tempérament du fumeur, ou, pour mieux dire, du poète. Comme à l’ordinaire, le monde sensible tout entier n’est plus pour moi qu’images et chansons. Les chansons viennent de très loin, mais si claires et distinctes qu’en dépit des huées promenées par les Boudenfles dans le terrestre pays, je reconnais ailleurs des voix d’au delà du monde, notamment celle de la vierge captive,--enfin!--pour la première fois depuis qu’elle m’a quitté...

Ces paroles et le chant qui les accompagne, ou plutôt qui les enveloppe, n’ont pas de traduction possible en langage humain. Mais, parmi les couleurs diffuses qui résument l’heure, parmi toutes les transpositions qu’organise l’esprit presque libéré, à travers le prisme déroulé fantaisistement, variable et mouvant qui danse à l’intérieur des yeux et leur suffit, voici qu’enfin l’image essentielle se détache; elle s’abstrait même pour moi de la gangue lumineuse au point qu’il ne m’étonnerait en rien de la savoir concrète pour le reste des mortels.

Et, du même ton que Noelle criait tout à l’heure: «C’est notre nuit!» la Captive, dans les profondeurs de Clarecrose me demande, comme radieusement sûre de la réponse qu’elle désire:

--C’est mon heure, n’est-ce pas?

Je réponds, lèvres closes:

--C’est ton heure... notre heure.

Voici Noelle une fois de plus. Elle vient me crier qu’elle s’amuse follement... Elle s’assied près de moi sur la natte, m’embrasse... Le printemps précoce a gorgé la nuit lunaire de toutes les odeurs des sèves réveillées dans les humbles bosquets et le jardin muré. Et, si le déguisement pittoresque, séant mais hâtif de ma maîtresse sent encore le coaltar et le vieux renard, ses seins nus et sa chevelure éparse semblent avoir accaparé et condensé les parfums qui montaient du sol. Elle s’est assise, puis elle se couche, les seins à la hauteur de mon visage, de sorte que, comme je suis couché et comme sa bouche est plus loin que ma tête, les mots qu’elle prononcent ont l’air de me venir d’en haut, les miens d’être murmurés par un esclave à genoux.

--Est-ce que je te plais? Méchant, qui as encore fumé quand je danse! Je te voudrais... je te voudrais!... Parle-moi. N’aie pas ta vilaine figure absente et lointaine. Sens mes cheveux... Qu’est-ce qu’ils sentent?

--Toute la jeunesse de la Terre. Tu as le même parfum qu’il y a trente mille ans.

--La Terre et moi avons encore quelques belles années devant nous...

L’abbé Fiste semble écouter avec intérêt et même avec enthousiasme ce duo sentimental.

--Prends-moi dans tes bras un instant, roucoule Noelle...

--Je te le permets, dit la Captive plus fort que la Vivante...

J’obéis lâchement à la Captive, dont la belle figure est aussi triomphante qu’au soir où le malheureux jeune homme que j’avais évincé se tua.

Mais une horde de Boudenfles conduite, celle-ci, par Florent, entre dans notre abri, gambade, hurle tout en vidant quelques fioles de liqueurs; Noelle veut échapper à mon étreinte...

--Encore un instant, dit la Captive. Questionne-la! C’est mon heure, je t’assure, mon heure.

Le boucher qui sert de modèle à Florent est parmi les Boudenfles qui se sont introduits près de moi. Il souffle les bougies avec un bon gros rire:

--Oh! pardon... Nous dérangeons des amoureux... Bénissez-les, l’abbé!...

Et ils repartent.

Et Florent demeure; il ricane... J’éprouve toujours comme une flatterie personnelle, comme une victoire gagnée par moi, son désir de ma maîtresse, désir qu’il n’a jamais pu dissimuler et dont je suis bien sûr qu’il ne guérira pas, quoi qu’il advienne.

Il n’y a plus dans le petit salon que Fiste sur son divan, Florent droit près de la porte. Seul, un brasero éclaire à présent la pièce... Noelle tente de m’échapper; elle veut rentrer dans la danse.

--Laisse-la partir, mais pas avant de la questionner... Tu sais les mots qu’il va falloir prononcer, ordonne l’Invisible...

Et je retiens l’adorable animal femelle qui rit du rire qui n’est qu’à elle et qui m’embrasse doucement et qui divague tendrement:

--Il faut que tu m’aimes grand comme jusqu’au ciel!

--C’est fait... et depuis longtemps, je t’assure!

--Bravo; continue à mentir, murmure l’Autre.

Et je reprends, avec un air extasié:

--Alors... vraiment... tu l’as tuée pour m’avoir à toi toute seule?

--Bien sûr, puisqu’elle ne voulait pas me laisser un peu de toi.

--Et... comment est-elle morte?

--Elle s’est débattue... J’ai pris une grosse pierre... Le coup de revolver ne l’avait pas tuée tout à fait, tu comprends?... Ah! c’était bon...

--Je parle contre les lèvres de Noelle:

--C’est vrai? Bien vrai?

--Je te le jure, mon chéri... Je lui ai fait un trou rouge au front... là... Et puis la Diole s’est chargée du reste.

--Embrasse-moi, Noelle!...

--Ah! mon chéri... tu m’embrasses comme si tu me disais adieu!

--Dis-lui adieu, c’est bien cela, ordonne l’Absente.

--Va danser, Noelle!

Elle bondit, après un nouveau baiser, heureuse de rejoindre la fête de plus en plus bruyante... Tout ceci n’a duré que quelques secondes; mais Florent lui barre la porte, les bras en croix...

--Halte-là!

--Zut!

--Pas avant de m’embrasser. C’est notre nuit... Et Michel le permet... Pas vrai, Michel?

--Michel! Mon chéri!... J’ai envie de lui casser cette bouteille sur la tête...

Elle se débat pour rire, je ne bouge pas; je ne vois plus l’abbé Fiste dans son coin d’ombre. Je ne vois que Noelle et Florent se disputant et gesticulant dans la lueur du brasero à qui le vent, entrant par la porte restée ouverte, donne un regain de flammes dansantes. Noelle, en reculant, s’en est approchée. Elle est toute dorée contre la clarté et de la même teinte qu’elle... Une demi-seconde, je voudrais me lever ou crier, pressentant l’horrible danger. Je ne le fais pas, je ne puis le faire... Une force, qui n’est pas seulement le poids mort de ma paresse, cloue mon corps à ma natte et ma langue à mon palais. Florent continue à esquisser un geste d’étreinte, en s’avançant toujours vers la belle proie qui proteste...

Un grésillement, une flamme le long du maillot éminemment inflammable... Comme un accident est vite arrivé!... Et la malheureuse se sauve en dépit de Florent ahuri ou vexé, de Fiste qui n’a sans doute rien vu, de moi qui ne parviens à me lever que quand il est trop tard,--sans être sûr encore, au reste, d’avoir «bien vu»... Elle se sauve... Il y a, durant quelques secondes, dans la grande allée du jardin Meysounave, un être de féerie et d’horreur qui a l’air de danser encore et qui flambe...

Et puis la torche humaine et divine s’écroule, juste comme nous allons la rejoindre, affolés, hurlant... Trop tard! D’autant plus qu’une cohorte de Boudenfles débouche au même moment d’une autre allée, et que les Boudenfles, croyant à un mannequin qui brûle, forment une ronde double ou triple et, sans s’occuper de nos cris, nous croyant ivres, gambadent et gesticulent autour de la suppliciée à présent inerte à jamais... Alors, le chant de retentir de plus belle, car le félibre Hector, Pape des Boudenfles, était survenu à son tour, en cas que l’entrain eût besoin d’être ranimé:

Tra la la la! Boudenfla pla! Pòu que douma Noun te calgue desboudenfla!...

Ce ne fut qu’un quart d’heure plus tard que nous parvînmes à lui faire entendre ce qui s’était passé. Ce fut assez difficile, parce que les événements les plus naturels, quand ils secouent trop durement les sensibilités et les intelligences, ressemblent à des hallucinations dues aux manœuvres d’un magicien stupide, à de mauvaises farces dont on préfère rire, parce que l’on se sent supérieur à elles.

C’est ce que je fis, sur le moment, paraît-il. Florent, lui, sanglotait doucement. Le félibre Hector croyait encore qu’on se gaussait. L’abbé Fiste s’était agenouillé à trois pas d’un petit tas de choses encore ardentes et priait silencieusement. Qui priait-il? Dieu? ou l’AUTRE? ou les Autres?...

Moi, je pensais, durant les quelques secondes qui suivirent, avant qu’on eût tout à fait compris et qu’on se fût décidé à m’entraîner ailleurs, à m’entraîner doucement, très doucement:

«C’est drôle comme cela peut tenir peu de place sur un coin banal de la terre, un corps qui fut tant de plaisir qu’il m’eût dégoûté du bonheur!»

Il me semble que mon histoire est finie. Elles sont deux, maintenant, à m’attendre au fond de Clarecrose. Est-ce que la vie que j’ai décrite continuera là-bas? Je le crois fermement. Je crois qu’il y a un château à rebâtir pour Ève et moi, ailleurs; des voluptés pour Noelle et moi que nous ne pourrons connaître que dans un monde autre que ce monde, lequel se prête peu à la fantaisie raisonnée et à un éclectisme transcendant. Je n’en veux pas à ce qui fut ma vie et encore moins à ce qui sera ma vie sur la Terre. Quand je quittai la Cité rose pour revenir dans ma petite ville blanche et rouge, l’abbé Fiste, qui m’avait accompagné en pleurant jusqu’au train, me dit:

--Chrétien... païen... L’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tout ce que nous avons commencé ici puisse être amené à sa perfection dans une prison moins sordide que celle où nous nous serons rencontrés quelques jours.

La prison, c’était un printemps royalement réalisé, comblé de parfums et de lumière. J’embrassai Fiste en pleurant à mon tour. Je ne l’ai jamais plus revu. Il est mort. Mais non pas avant Florent, qui se portait déjà bien mal lors du Bal des Boudenfles. Le félibre Hector, lui, vit peut-être encore à l’heure actuelle, mais tout ce qui aurait pu aider _la Cause sacrée_ a tourné si mal que j’ai préféré ne plus répondre à ses lettres lamentables.

Quelques mots seulement sur deux personnages dont les clairvoyants ne sauraient méconnaître l’importance dans ce récit: M. de Fontès-Houeilhacq et M. Sulpice d’Escorral.

M. de Fontès-Houeilhacq continua de vieillir paisiblement dans la demeure de ma mère. Il ne changeait guère intellectuellement et dissertait toujours avec autant de plaisir sur des thèmes obscurs et sur un ton pédantesque. En revanche, son orgueil de bon tireur crut avec l’âge et la myopie. Il était devenu d’autant plus insupportable qu’on ne pouvait guère, eu égard à ses cheveux blancs, se permettre des railleries vis-à-vis de lui.

Le marquis Sulpice avait déjà eu trois fils de sa nouvelle femme trois ans après les noces; celle-ci était une fort belle personne, dodue et bonne vivante... C’est-à-dire que la pauvre Ève n’avait guère plus de tombeau dans le cœur de son père qu’en terre chrétienne. M. d’Escorral était redevenu ce qu’avaient été de tout temps les marquis d’Escorral, dont il représentait, je l’ai dit, le type parfait. Et les chasses à Castelcourrilh, quand revenait le Prince Automne, étaient comme toujours joyeuses et mouvementées.

Ce fut Sulpice d’Escorral qui trouva le seul moyen décent de guérir ce bon M. de Fontès-Houeilhacq de ses prétentions excessives au sujet de la justesse de son tir. Il avait, le cher homme, des imaginations si réjouissantes! Il nous mit, bien entendu, au courant de son dessein. Voici: devant M. de Fontès-Houeilhacq à l’affût, il simulerait le sanglier en bondissant à quatre pattes dans un fourré; on laisserait le chasseur tirer tout seul, et la bête, éclatant de rire à son nez, lui prouverait qu’il manquait son coup quelquefois:

--Vous comprenez, j’ai garni sa giberne de cartouches à blanc, criait Sulpice rutilant de joie... Ah! Ah!... Et puis, y aurait-il des balles dans les cartouches, je me sentirais encore bien tranquille!

Ce programme fut exécuté à la lettre. Le sanglier improvisé bondit dans un fourré à cinq où six mètres du chasseur qui tira au jugé,--et le tua.

Le matin même, M. de Fontès-Houeilhacq, ayant épuisé sa provision de cartouches, en avait pris, sans crier gare, d’autres qui n’étaient pas pour rire.

Ce fut un bien douloureux événement. Ce qui nous consola, dans la mesure où l’on peut se consoler de pareils malheurs, c’est qu’en attendant la majorité du nouveau marquis d’Escorral, un sien cousin, tuteur dudit marquis, était parfaitement capable de conduire lui-même les chasses.

Quant à M. de Fontès-Houeilhacq, il vit encore. Il frise gaillardement la centaine. Mais, par un sentiment de délicatesse bien naturel, il ne chasse plus.

Toulouse-Hossegor, 1917

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