Chapter 2 of 5 · 15387 words · ~77 min read

PARTIE I

Noir et discret, avec un ronflement doux de machine aristocratique, l’automobile d’Artout descendait l’avenue Kléber, emportant dans cette nuit de janvier, silencieuse et bleuâtre, le maître et madame Lancelevée, qu’il reconduisait chez elle, à Passy, après une consultation.

--On ne vous a pas vue ce matin, ma chère, au mariage de la petite Herlinge...

Madame Lancelevée eut un demi-sourire. Tout, chez elle, était involontairement apprêté. Elle n’avait que trente-quatre ans, mais son peu d’abandon accusait davantage. Une longue redingote de drap retombait sur sa robe noire; elle portait la rosette violette.

--Cher maître, dit-elle après un instant de réflexion, mademoiselle Herlinge ne m’a pas demandé conseil lorsqu’elle a décidé de se marier. Elle a bien fait. Elle ne se serait pas rangée à mon avis.

--Oui, oui, je sais, fit Artout très amusé, le célibat des doctoresses, c’est votre religion, à vous!

--Non, pas ma religion, mais un principe extrêmement simple et rationnel, que je professe ouvertement devant toutes les jeunes étudiantes. Ouvertement aussi serais-je allée à l’encontre de mon principe, si j’avais assisté au mariage de l’une d’elles: c’est pourquoi je me suis abstenue. Je lui souhaite néanmoins tout le bonheur possible, sachant bien, hélas! qu’elle ne le trouvera pas.

--Allons donc! Ce sera une petite femme délicieuse.

Artout était un homme de soixante ans, puissant et rasé, au profil bourbonien, d’une majesté épiscopale.

Sa main de chirurgien, épaisse et large, mentait à toute la tradition professionnelle qui veut les doigts déliés et maigres; mais elle avait une réputation établie de force et de maîtrise; une sorte de légende l’entourait, et l’on songeait, en la voyant, aux opérations merveilleuses du grand homme, à ses coups de bistouri fameux dans l’Europe entière, à sa sûreté tranquille pour manier le scalpel au plein des organes vitaux, comme un artiste un crayon ferme. Toute sa valeur illustre était dans sa main, dans la vigueur calme de cette main de rustre, qui avait sauvé tant de vies humaines, et, d’un geste habituel, dans le noir du coupé, il la posait en parlant sur la pomme d’or de sa canne, comme un outil sacré qu’on respecte et qu’on soigne. D’ailleurs, il connaissait sa propre puissance, et cela était apparent dans ses attitudes, dans son port de tête. La supériorité dont il était conscient faisait que, parmi ses confrères moins fameux, il distinguait peu entre les hommes et les femmes. Il ne dédaignait pas de patronner Jeanne Adeline, comme il eût aidé un médecin chargé de famille; il prisait le talent de madame Lancelevée; pour Thérèse Herlinge, il l’avait poussée sans hésitation dans la carrière, persuadé qu’elle y tiendrait l’emploi avec autant d’honneur qu’un homme. Puis, Artout, célibataire, avait conservé pour les femmes, en général, cette sympathie légèrement sentimentale du vieux garçon, qui les recherche, les estime, s’illusionne même à leur égard, tourmenté d’un besoin inassouvi d’affections familiales.

--Mais oui, poursuivit-il devant le sourire persistant et froid de la doctoresse, je l’ai connue toute gosse, cette petite Herlinge: elle est débordante de vie, elle aimera son mari passionnément.

--Si elle l’avait aimé passionnément, mon cher maître, elle aurait, selon le désir qu’il en avait, quitté sa profession pour lui complaire. Elle ne l’a pas fait; elle s’est réservée en se mariant: donc elle ne s’est donnée qu’à demi, donc Guéméné ne lui suffisait pas... Je ne suis qu’une vieille fille rebelle à l’amour; mais j’ai pensé et j’ai vu; et je vous le dis: ce sont de vilains atouts que ces prémisses dans le jeu conjugal.

--Ta ra ta ta! Vous parlez comme une salutiste, comme une vestale de marbre que vous êtes. La petite Herlinge ne se fût pas contentée de ce rôle, et, laissez-la faire, elle se tirera de celui qu’elle assume ce soir, tout en faisant un jeune médecin dont j’augure beaucoup, car elle a de l’étoffe.

--Avant cinq ans, déclara la sibylline personne, ce sera le divorce.

Elle dissimulait une sorte de joie intérieure à prononcer, en ce soir de noces, le mot sinistre. On eût dit qu’à s’imaginer la nuit d’amour s’apprêtant à cette heure dans la petite maison de l’île Saint-Louis, derrière les sèches ramures des peupliers d’Italie, avec le fleuve d’argent et de nacre noire coulant sous les fenêtres nuptiales, une inquiétude la troublait, elle qui s’était volontairement sevrée de tout mystère semblable.

--Alors, ma chère, il ne vous suffit pas de vous montrer impitoyable pour vos amoureux: vos belles confrères sont aussi frappées d’avance?...

--Je fus, pour mes amoureux, plus pitoyable qu’il n’y parut, mon cher maître. La plupart sont consolés; ils ne le seraient point de s’être enchaînés à une épouse de hasard, qui n’eût guère été pour eux qu’une maîtresse défendue et fugitive.

--Vous dites: «La plupart sont consolés...» J’en connais un qui vous pleure toujours. C’est le petit Bernard de Bunod. Sa mère vous exècre, depuis le jour où il s’est écrié devant elle: «Je me tuerai!...»

Un rire d’incrédulité tranquille passa entre les lèvres mi-closes de madame Lancelevée; et ce fut toute sa réponse. Artout regardait à la dérobée cette étrange femme qui, parlant des hommes épris d’elle, pouvait dire: «la plupart». Elle avait été, en effet, fort aimée et de façon singulière: son beau corps et le feu tragique de ses prunelles sourdement passionnées avaient appelé le grand amour, en même temps que sa volonté infrangible d’être heureuse autrement s’y était refusée. On sentait aujourd’hui, dans son visage un peu fané, comme la fatigue secrète de luttes profondes et une certaine dureté victorieuse. Elle vieillissait. Depuis quatorze années, elle avait laissé derrière elle, échelonnées dans sa jeunesse, des passions mortes; un jeune homme, de cinq ans moins âgé qu’elle, ce Bernard de Bunod qu’elle avait soigné dans une angine diphtéritique, s’acharnait à l’aimer sans espoir. Mais la vie de la doctoresse, que favorisait et dédommageait magnifiquement la gloire, était maintenant faite, agréable, complète et apaisée. Elle en avait oublié bien d’autres; ce pâle enfant gâté, habitant chez sa mère, en «fin de race», ne comptait plus.

Artout reprit:

--Celui-là est sincère; sa faiblesse recherche votre force.

L’automobile eut une palpitation de forge, étouffée, réprimée, puis ralentit doucement jusqu’à ce que sa vitesse s’éteignît et mourût dans un arrêt à peine perceptible. Madame Lancelevée était chez elle.

--Je suis libre, fit-elle, je suis heureuse.

Déjà la porte de son petit hôtel s’ouvrait: la femme de chambre, une jolie Anglaise au tablier brodé, se tenait sur le seuil, souriante; une clarté tiède régnait dans le vestibule; au rez-de-chaussée, derrière les flots de guipure des rideaux transparents, on voyait, baigné d’une lumière rose, le confort de la salle à manger où l’attendait son repas. Elle le prendrait solitaire et silencieuse, mais dans une paix parfaite. Sa sagesse avait été d’éliminer de ses ambitions la multiplicité des bonheurs et d’en convoiter un seul: celui d’être une femme d’exception, docte et célèbre. Aujourd’hui, célèbre et docte, très appelée pour la médecine d’enfants dans le monde politique, avec son diagnostic lent, mais sûr, qui la faisait traiter en égale par ses grands confrères masculins, elle avait réalisé son rêve unique, et elle vivait égoïste, satisfaite et sans regrets.

Et, comme l’auto rebroussait chemin pour le ramener chez lui, Artout pensait:

«Pourquoi pas des femmes comme celle-là? Elles ont le droit, après tout, de choisir ce célibat commode où s’épanouit sans contrainte leur cerveau. Ce n’est pas, il est vrai, absolument naturel, mais leur nombre demeurera toujours restreint, et il en restera encore assez pour le mariage et la maternité... Cette Lancelevée a-t-elle raison? la femme-médecin doit-elle être une vierge-penseuse?»

Et il comparait cette doctoresse chercheuse, toujours en études, à l’infatigable Jeanne Adeline, trimant jour et nuit pour gagner à ses quatre enfants quelques pièces de quarante sous. Les journaux illustrés donnaient de la première une photographie bien typique, prise dans son laboratoire de bactériologie; et c’était sous cette figure que le public se la représentait. Artout imaginait l’autre courant à ses visites qu’elle bâclait afin d’en faire davantage en une heure, s’en référant pour tous les cas à son infaillible mémoire, à ses livres de pathologie admirablement sus mais qui dataient de quinze ans. Madame Lancelevée poursuivait noblement sa carrière scientifique; Jeanne Adeline s’exténuait, s’étant donnée, malgré sa personnalité petite, à des fonctions multiples et complexes.

«Alors, pensait Artout secrètement ébranlé dans ses convictions, dans son amour de la santé et de la vie, alors la formule définissant le cas social de ces créatures nouvelles serait donc: «_Ni mari ni enfants_?...»

A cette même heure, Fernand Guéméné ouvrait à sa femme la porte de sa maison.

Leur amoureuse émotion était douce et silencieuse. Thérèse, avec un tremblement léger, dit en entrant:

--Oh! c’est joli ici!

Le porche avait été orné de fleurs, de plantes vertes; les domestiques s’avançaient pour une muette bienvenue; l’escalier de la vieille maison aux petits carreaux rouges ouatés de tapis, se développait à angles droits jusqu’au premier étage où se trouvait la salle à manger avec la table servie. Lorsque Thérèse entra, devant cette lumière, cette table aux deux couverts, l’éclat des cristaux, des verreries, de l’argenterie et des fleurs rares, elle eut un nouveau cri de joie:

--Et c’est _chez moi_, cela!

Elle admirait le service, complimenta l’intelligente femme de chambre, et, se tournant vers son mari:

--Fernand, vous me ferez tout voir tout de suite votre fumoir, votre cabinet, le mien... le mien surtout: pensez que j’en suis encore à me demander quel effet y font mes meubles Empire!

Ç’avait été son désir de jeune fille un peu singulière, très détachée des choses pratiques, de tout ce qui ne concernait pas ses études: laisser à Fernand le soin d’aménager à son gré le logis de leur amour. A peine avait-elle donné, de-ci de-là, quelques indications sur ses goûts, choisi ses meubles de travail, se réservant la surprise de les revoir dans l’élégance raffinée de l’installation.

Et elle le précédait, dans sa robe sombre et soyeuse, dont les frou-frous faisaient, par la maison de Guéméné, une musique féminine et gaie.

Au premier, c’était, avec la salle à manger, le fumoir minuscule et un petit salon de repos pour Thérèse, tendu de perse mauve. Au second,--car, dans l’étroite maison, pour passer d’une pièce à l’autre, il fallait souvent gravir un étage,--étaient situés les deux cabinets de travail de ce ménage moderne. Guéméné s’était contenté du plus sombre, celui dont l’unique fenêtre ouvrait sur une cour, tandis qu’il abandonnait à sa femme la pièce de la façade, d’où l’on voyait les arbres, la Seine, et, sur la rive opposée, la perspective oblique du quai aux Fleurs. Ainsi, dans ce ménage spécial, à l’encontre de nos plus constantes mœurs familiales, la profession du mari déjà se trouvait amoindrie et sacrifiée au bénéfice d’un autre intérêt, plus souverain...

Les yeux de Thérèse devinrent humides; elle saisit la main de son mari.

--Mon ami, vous m’avez laissé cette pièce: je suis très émue... Vous l’occupiez jusqu’ici cependant... vous me disiez comme on y était bien...

--C’était votre place, Thérèse: l’autre n’était pas digne de vous.

Ses yeux rêveurs posaient sur elle un regard de passion tranquillisée. Elle y était enfin véritablement, dans cette maison qu’elle hantait autrefois de son ombre inquiétante, elle y entrait pour toujours, et la propriété du jeune homme sur elle commençait rien que de la voir ici.

--Comme le travail me sera bon près de vous! dit Thérèse.

Elle jouissait d’attendre cette vie heureuse et complète dont cet appartement, si bien fait pour l’étude, symbolisait la belle ordonnance, avec sa bibliothèque, son large bureau d’acajou aux chimères dorées, son fauteuil de travail, puis le lit d’examen pour les malades, le microscope tout monté devant la fenêtre, et la porte complice, la porte favorable, s’ouvrant sur le cabinet voisin, qui permettait à l’étudiante l’appel murmuré vers son jeune mari... Tous ses rêves se réalisaient, et, par surcroît, celui qu’elle n’avait pas voulu faire. Elle serait la femme savante et célèbre, selon ses vœux, et, de plus, à ses heures, elle se délecterait dans cet amour qu’elle n’avait pas souhaité.

Et déjà elle se voyait docteur, recevant ici ses malades. Il existe, dans ces sortes d’audiences, une royauté morale qu’elle ambitionnait depuis sa prime jeunesse. Elle serait à son fauteuil de bureau, et de grandes dames lui amèneraient leurs enfants délicats, avec une humilité, une supplication inexprimées, tout ce qui passe dans les yeux de ceux qui souffrent, devant le mystérieux pouvoir du médecin.

--Thérèse, rappela discrètement Guéméné, notre petit souper nous attend depuis bien longtemps...

Elle le regarda; elle lui revenait de très loin, de si loin que, retrouvant, avec la vue de ce jeune époux, la solennité délicieuse de l’heure, elle lui sourit...

--Et là-haut? demanda-t-elle.

--Là-haut, reprit le jeune homme avec une piété, une religion, là-haut, c’est notre chambre... mais je vous assure, Thérèse, qu’il faut descendre souper.

Ils s’attablèrent avec un ravissement naïf qui les faisait se sourire sans cesse, les yeux pleins de toutes les tendresses qu’ils ne se disaient pas. Cette entrée dans la vie commune était impressionnante et calme. Ces deux beaux êtres de raison ne s’étaient pas unis sans de profondes et inquiètes réflexions sur l’avenir. Et, les serments échangés délibérément, ils semblaient palpiter encore du tourment de l’incertitude. Seraient-ils heureux?... Et ils se pénétraient l’un l’autre, gardant cette question muette, impitoyable, au fond de leurs prunelles passionnées.

Les domestiques les épiaient furtivement, Fernand demanda:

--Quel jour décidez-vous de partir pour Genève?

Ils mangeaient à peine et, instinctivement, affectaient une paix qu’ils ne possédaient pas. Thérèse répondit:

--Partir... mais si je vous disais, cher ami, que je n’y tiens guère... Cette Suisse, cette Italie, ces hôtels... j’ai vu ça tant de fois aux vacances, avec mes parents! J’abhorre le chemin de fer, et je déteste n’être pas chez moi... Partir, quand j’aurai goûté la douceur tranquille de cette petite maison, à quoi bon? Pour suivre un usage?...

--Je désirais beaucoup, dit Guéméné fermement, faire ce voyage avec vous; maintenant, vous déciderez.

On servit des fruits glacés; Thérèse, en les coupant du bout de sa fourchette, reprenait:

--Faut-il vous avouer mon rêve?... Eh bien, ce serait de rester gentiment ici, de commencer tout de suite notre vraie vie. Vous me pardonnez d’être un peu méthodique, n’est-ce pas? J’aime la règle définitive, qui fixe les habitudes une fois pour toutes: c’est pourquoi, sans doute, je déteste les voyages. Et tenez, dès demain je voudrais inaugurer le programme de notre nouvelle existence, reprendre mon service à l’Hôtel-Dieu...

--Votre résolution d’achever vos deux ans d’internat est irrévocable?

--Absolument irrévocable, cher Fernand, je vous l’ai dit vingt fois déjà. Je ne suis pas mûre pour la consultation, et puis rien ne remplace l’hôpital; ce sont mes années les plus intéressantes que j’y passe. Ah! l’internat! je le regretterai trop pour n’en point profiter avidement, autant qu’il m’est loisible. Depuis mes quinze jours de congé, je m’ennuie de ma salle.

Fernand eut un tressaillement léger et ne desserra pas les lèvres. Ce fut un peu timidement que Thérèse ajouta:

--Si vous le vouliez, j’y retournerais lundi.

--Mais, Thérèse, reprit-il, vous êtes maîtresse de vos actes. Vous savez bien que je ne ferai jamais un geste pour entraver la liberté d’une femme telle que vous.

Il avait frémi en parlant. Tout le dévouement de son amour était dans cette phrase, où il faisait céder son besoin viril de domination et ses volontés tenaces. Thérèse le contemplait avec douceur. Cet homme, qui savait plus qu’elle, en qui elle devinait une supériorité réelle, un instinct médical plus puissant, lui sacrifiait ses préférences, amoureusement, simplement. Elle eut un mouvement de tendresse, la rançon de ses exigences, et, l’entraînant dans le petit salon meublé pour elle, seule devant lui, avec un abandon d’enfant:

--Cher Fernand, vous ne vous renoncerez pas toujours pour moi, je veux que ce soit mon tour quelquefois. Je suis une femme comme une autre, j’aspire à vous rendre heureux... je vous aime...

Il tremblait de bonheur; sur son épaule s’appuyait ce beau front lumineux de l’étudiante, réceptacle sacré d’une si pure intelligence. Le don d’une telle femme était grand. Guéméné s’enorgueillissait dans son amour. Mais Thérèse, qu’une émotion plus profonde envahissait, se confessait, se dévoilait toute:

--Oui, une femme comme une autre, capable d’aimer puérilement. Ma vie spéciale m’a mis un masque: il fallait que je fusse ainsi, vous savez bien, rigide et impénétrable. Mais croyez-vous que j’aie toujours ignoré les faiblesses, les découragements, les lassitudes? Parfois--je ne l’ai jamais avoué--le travail m’exténuait; mon corps même fléchissait après les dures matinées, les trois heures que je passais debout, dans la salle, et, l’après-midi, je devais me raidir à l’amphithéâtre, pour la dissection. Alors j’étais triste, et je ne savais pourquoi. Aujourd’hui la solitude d’autrefois s’éclaire, je la comprends: ma vie était rude et sans amour. Je ne me suis jamais confiée à personne. Je m’enfermais dans mon orgueil. Fernand, je ne suis qu’une simple étudiante qui vous chérit. J’aime ma vie laborieuse, malgré ses rudesses; vous m’aiderez à la supporter plus vaillamment.

Une ivresse le prenait à découvrir enfin, sous la froide figure de vierge cérébrale, la tendre jeune fille qu’il pressentait. C’était l’union éperdue de leurs deux âmes, précédant l’autre union.

--Oh! Thérèse, murmurait-il à son tour, pardonnez-moi d’avoir voulu vous soustraire à votre magnifique destinée. J’étais fou. Mais c’est pour vous que j’existe, pour le double développement de votre cœur et de votre cerveau. Je m’y consacrerai. A votre cœur je donnerai la chaude atmosphère d’un culte; à votre cerveau superbe, la liberté de s’épanouir complètement dans votre art. Non, vous n’êtes pas une simple étudiante, mais une femme rare et précieuse, une lumière. Vous aurez les livres, les congrès, les cours, les cliniques, les laboratoires et la liberté souveraine, et, par-dessus tout, l’amour absolu de votre mari.

Leurs mains fiévreuses se cherchèrent et s’enlacèrent, et ils se turent, n’ayant pas besoin de mots pour se comprendre. Une larme tomba des yeux de Thérèse, qui s’écarta pour soulever la perse des rideaux.

Le fleuve, dans la nuit, n’apparaissait plus que comme un mouvement noir aux reflets nacrés, vacillants. Féeriques et scintillants, les bateaux-mouches y glissaient en silence, minces nefs chargées de lumière qui coupaient l’onde obscure en y versant un fourmillement de feux. Devant les fenêtres, les arbres du quai, sombres et énormes, ajoutaient encore au mystère des choses.

Longtemps les deux amants regardèrent ensemble, sans le voir, ce coin du vieux Paris, archaïque et muet. Leurs pensées paresseuses s’éteignaient dans un grand trouble; ils attendaient un subtil signal... Quand le cartel d’or, pendu à la muraille, sonna dix heures, Thérèse murmura, simple et tendre:

--Montons, _veux-tu_?

II

Le matin arriva où Guéméné, partant à l’heure accoutumée pour ses visites, conduisit sa femme à l’Hôtel-Dieu. Ils se séparèrent à l’entrée. Thérèse gagna son service, se dévêtit dans l’antichambre, passa la blouse et le tablier.

Elle apparut comme naguère dans le cadre de la porte vitrée, parcourant tous les lits d’un regard circulaire. La sœur de la salle, une religieuse jeune encore, aux yeux ardents sous la cornette, vint à elle en souriant, car une étrange sympathie liait ces deux femmes si dissemblables, que leurs conceptions divergentes avaient cependant amenées à suivre le même sillon, côte à côte. Elles se serrèrent les mains. La religieuse, à peine plus âgée que la jeune femme, professe depuis cinq ans seulement, apportait à ses fonctions une charité brûlante. On la voyait encore s’émouvoir et pleurer devant les agonies. Elle avait en même temps des gestes d’amante et de mère, pour mille petits soins superflus qu’elle donnait à ses malades. Fille simple et ignorante, elle s’appliquait à une grande perfection pour l’amour de Jésus, s’attachait à ne pas ressentir les ingratitudes, réprimait ses impatiences, ses antipathies envers certains malades,--choses subtiles que les femmes connaissent si bien,--et s’efforçait principalement, sans y réussir toujours, à la vertu suprême qui est l’amour de tous, sans distinction.

--Ah! mademoiselle Herlinge!... je veux dire madame, venez voir mon pauvre dix-sept! je la croyais sauvée, et puis mademoiselle Skaroff m’a dit hier qu’elle lui trouvait de la broncho-pneumonie... j’ai mis déjà vingt-cinq ventouses ce matin.

C’était une typhique, une servante de dix-huit ans, qu’avant son congé Thérèse avait eue en mains, au début de la fièvre. Cette pneumonie, l’écueil des convalescences en pareil cas, piqua la curiosité de la jeune femme: elle vint en hâte au lit 17, suivie de la religieuse qui l’épiait anxieusement. Thérèse échancra la chemise et, l’oreille collée sur cette poitrine brûlante, aux battements désordonnés, ausculta longuement; puis, de ses doigts légers promenés sur tout le thorax, elle percutait de la base des poumons au sommet. La malade, une belle fille forte et épaisse, secouée par la souffrance, luttait visiblement de toute sa nature vigoureuse contre l’insidieuse infection: une infime lésion, localisée en un point de ses poumons larges et puissants de paysanne. Le drame était obscur et terrible. Dans ce beau corps jeune, toutes les forces de la vie s’étaient levées et combattaient, mais Thérèse comprit que c’était en vain. Elle se redressa et dit:

--Il y a un foyer...

La religieuse, au regard de la jeune femme, devina tout espoir perdu; elle murmura:

--Pauvre petite, si heureuse de guérir, de reprendre son travail, de vivre!...

Et toutes deux, la sœur de charité et la femme-médecin,--un type qui disparaît et l’autre qui commence,--poussées au même chevet par des vocations différentes, se penchaient vers la typhique. Muettes, également anxieuses et graves, elles semblaient, devant ce cas, pareillement impressionnées. Entre elles cependant il y avait un monde: dans cette même jeune fille que leur disputait la mort, celle-ci n’avait vu que la maladie, celle-là que la malade.

De nouveau la porte s’ouvrit. Dina Skaroff parut. Elle remplaçait Thérèse depuis quatre semaines, et s’imposait un effort pour être chaque matin, à huit heures et demie, présente dans sa salle.

Maigriote et fatiguée, dans sa blouse blanche qui laissait voir sa pauvre robe à rayures rouges et ses souliers portant deux pièces cousues sur les orteils, elle sourit à son amie, et, dans ce français qui lui tendait tant de pièges:

--Déjà revenue! oh! vous n’êtes pas demeurée longtemps dans le rêve...

--Il n’y a pas de rêve, Dina, fit Thérèse, il n’y a que de la vie.

--Il y a les deux, reprit Dina, et l’un meilleur que l’autre.

Et ses yeux de jais, se creusant, parurent sans fond dans son mince visage.

--Avez-vous au moins un peu travaillé en mon absence? demanda la jeune femme, à qui son bonheur, sa fortune et sa cérébralité plus vigoureuse donnaient une supériorité sur la Russe.

--Beaucoup travaillé. J’ai revu en un mois tout mon premier tome de pathologie. Maintenant, je sais que je serai reçue au concours d’internat.

--Tiens, mais pourquoi pas! fit Thérèse, incrédule.

Une agitation se propageait dans la salle, à l’approche de la visite. Par les grandes baies cintrées, pareilles à des fenêtres de chapelle, la lumière entrait largement. On parlait bas. Il y avait partout comme les apprêts d’un rite. Les malades avaient sur l’oreiller des dodelinements nerveux de la tête. Certaines procédaient à leur toilette. Les unes, assises, chuchotaient entre elles; d’autres se plaignaient, comme impatientes d’une délivrance certaine. Et cette salle était, en effet, presque un temple dont on attendait le prêtre.

Un à un, les externes arrivaient. Puis, parmi eux, l’on vit entrer la redingote noire d’un médecin. C’était Pautel, le jeune docteur de la rue Saint-Séverin, qui suivait assidument la clinique d’Herlinge, voulant se spécialiser dans les maladies cardiaques. Toujours il était là un des premiers, et ses yeux, vacillants sous le lorgnon, cherchaient tout de suite dans la salle Dina Skaroff. Ils n’échangeaient pas un mot de toute la visite, mais Dina se sentait indéfiniment suivie par ces yeux indécis et illisibles dans cette figure maigre d’homme blond. Elle lui avait plu; elle le savait. Mais, pauvre, seule, étrangère, perdue dans cet immense Paris dont elle ne connaissait rien, hormis cette salle d’hôpital et son restaurant de la rue Berthollet,--par contre, très instruite du tempérament français, qui effrayait sa nature un peu prude,--elle se dérobait et tremblait comme une chétive bête traquée.

Herlinge, ponctuel, entra, comme neuf heures sonnaient au coucou noir de la muraille blanche. Son visage parcheminé, aux yeux bleus, s’éclaira d’un sourire en retrouvant ici la présence de sa fille. Il lui lança un:

--Ton mari va bien, mignonne.

Et, tout de suite, traînant après lui sa cohorte de médecins et d’étudiants, il vint au premier lit. Mais il y eut vers Thérèse un mouvement de curiosité: on regardait beaucoup cette jeune épousée qui, en pleine lune de miel, à cette heure où, dans le grand bouleversement de leur vie intérieure, incertaines et désorientées, les plus fières perdent toute quiétude et toute paix, venait tranquillement, laborieusement, reprendre sa tâche. Madame Lancelevée, au premier rang, la dévisageait. Il y avait aussi là Gilbertus qui, ne faisant ni consultation ni clientèle, suivait assez volontiers les cours d’hôpitaux «pour se conserver la main». Irréprochablement vêtu, le faux col à la mode faisant valoir sa barbe de bel Assyrien, il cueillait sur les lèvres d’Herlinge les concises phrases scientifiques, ces mots pittoresques qui font fortune en médecine, ces mots qu’on imprime dans les traités de pathologie, et qu’il allait servir à ses lecteurs béats, dans son prochain article. Hâve et flétri, Morner l’accompagnait, venu sans raison, sans but, dans un moment d’ennui, à l’heure où les estaminets sont vides. Il écoutait d’une oreille distraite les subtiles dissertations du maître sur un cas d’insuffisance aortique: l’érudition n’avait rien à faire avec ses plaques électrisées. Puis, autour de ceux-ci, s’amassaient les redingotes d’autres médecins, jeunes ou vieux, médecins de province même, ayant fait le voyage de Paris pour entendre, une fois dans leur vie, le grand Herlinge. Et c’était encore les vestons des étudiants qui, venus des plus lointains hôpitaux de la ville, passaient tous, à tour de rôle, par cette clinique, avant leurs examens, dans l’espoir de saisir, par hasard, une «colle» d’Herlinge. Plus timidement, derrière, se tenait un groupe d’étudiantes russes misérablement vêtues, qui se penchaient, avides, craignant d’être frustrées d’un mot de la leçon. Et pesamment, derrière le frêle petit homme blanc à la toque noire, de lit en lit, la masse se déplaçait, accomplissant par toute la salle--groupe de graves et pieux fidèles--les stations d’un étrange chemin de croix.

A la fin, Thérèse appela à mi-voix:

--Mademoiselle Skaroff!... Où est donc mademoiselle Skaroff?

La religieuse, à son tour, cherchant des yeux la jeune fille dans la foule qui se disloquait, répéta:

--Mademoiselle Skaroff! c’est madame Guéméné qui veut vous parler.

Mais Pautel, flegmatique, souriant à demi, répondit d’une voix lente et douce:

--Mademoiselle Skaroff est partie.

Furtive, prudente comme un pauvre animal poursuivi, invisiblement elle s’était dérobée. On la cherchait encore que, sans bruit, avec l’angoisse d’être rappelée, elle se hâtait aux dernières marches de l’étage. Puis elle fuyait par le corridor des entrées, traversait le parvis Notre-Dame, et s’acheminait, sans oser détourner la tête, vers sa chambre meublée de la rue Cujas.

Et c’était presque toujours ainsi qu’elle quittait l’hôpital, depuis que dans la rue, de loin, Pautel, un jour, l’avait suivie. Elle avait peu d’estime pour les jeunes hommes français, pour ces étudiants si différents de ses compatriotes, qui ne pouvaient guère voir une femme isolée et faible sans la convoiter. Sentimentale mais raisonneuse, comme ceux de sa race, elle n’entendait pas perdre, dans une mesquine aventure d’amour où se fût laissé entraîner une midinette, la paix qui jusqu’ici lui avait tenu lieu de bonheur. C’est pourquoi, bien que Pautel lui plût et la troublât, elle en avait peur et le méprisait comme un séducteur de jeunes filles pures.

* * * * *

Elle fut à onze heures dans sa petite mansarde du sixième, meublée pour étudiants, rue Cujas. Le plafond était incliné et se courbait vers la muraille tapissée d’un papier bleu. Le portrait de Tolstoï, découpé dans un journal, y était épinglé à côté d’un crucifix et d’une chromo représentant la tsarine. Devant la lucarne, assez spacieuse, qu’elle avait encadrée--sans nulle intention macabre--de quelques humérus, tibias, maxillaires, temporaux et autres fragments de squelettes pendus à des clous par des ficelles rouges, s’étalait le désordre de sa table chargée de livres. Sans ôter son chapeau, elle s’assit à une table et crayonna tout de suite son résumé de la leçon d’Herlinge. Puis, dans le tiroir, elle prit un minuscule coffret de fer, dont la clef tintait toujours au fond de sa poche. Elle l’ouvrit. Il y restait deux pièces d’or, l’une de dix francs, l’autre de vingt. On était au 15. Ces deux pièces étaient toute sa fortune jusqu’à la fin du mois. Elle prit la plus grosse et s’achemina vers la rue Berthollet.

Dina Skaroff était la fille d’un petit mercier de Pétersbourg, dont le commerce avait sans cesse périclité. Elle avait deux jeunes frères, et trois grandes sœurs employées dans les beaux magasins de la capitale. Dina ne voulait pas végéter toute son existence. Élevée tant bien que mal dans une petite pension de faubourg, elle s’instruisit elle-même jusqu’à passer avec succès cet examen de fin d’études qui est, en Russie, le baccalauréat des jeunes filles. Puis elle partit un jour pour Paris, avec un vol de ces «oiseaux de passage», pour la plupart jeunes Israélites farouches que rejettent les universités, que la France recueille et instruit, et qu’une migration reporte à la neige natale, avec un titre de doctoresse qu’elles échangent contre un diplôme national pour exercer la médecine là-bas.

Son père, à demi ruiné, lui faisait une pension de quatre-vingts francs par mois, sur lesquels il lui fallait payer son restaurant, sa chambre, ses inscriptions et ses toilettes. Elle ne se jugeait pas mal partagée: elle connaissait des compatriotes qui, touchant cinq francs de moins par mois, se tiraient d’affaire. Bravement, elle avait pris son parti des feutres à vingt-neuf sous, achetés dans les bazars. Mais ses petits pieds maigres, à force de courses incessantes à l’École, à l’hôpital, au restaurant, usaient en quelques semaines le mauvais cuir de ses bottines, et c’était de ces horribles chaussures qu’elle avait été parfois un peu honteuse, jusqu’à les dissimuler d’instinct sous ses robes qui ne valaient pas beaucoup plus cher. Et elle avait d’abord travaillé au delà de ses forces, amèrement, âprement, pour vaincre un jour cette misère et conquérir sa place à la vie, comme tout le monde. Après les premières années d’études et l’assimilation de la technique sèche, elle commençait de prendre à son métier un intérêt captivant et souverain. Ce goût nouveau la consolait comme si la science seule avait eu pitié jusqu’ici de cette jeune vie effroyablement austère. La médecine l’amusait, maintenant, comme elle disait.--Elle vivait de bœuf bouilli, portait des jupes de coton, exhibait crânement sa misère, mais sans ostentation d’ascétisme, et vraiment désintéressée de ces choses, en enfant très simple qui venait de découvrir dans son travail des joies profondes.

* * * * *

Ce jour-là, il était un peu plus de midi quand, arrivée rue Berthollet où régnait un absolu silence le long des hautes façades tristes, elle ouvrit la porte vitrée du petit restaurant russe, et franchit les deux marches en contre-bas.

Une bouffée de chaleur humaine lui vint de cette salle grouillante, taverne blanche et lumineuse où, pêle-mêle entassés, les hommes et les femmes mangeaient voracement, avec un cliquetis de fourchettes. Un aspect farouche attristait tous ces visages affamés. Au contraire de ce qu’on voit d’habitude dans le moindre restaurant parisien, l’apparition de cette femme jolie et gracieuse ne fit bouger aucune tête; pourtant il y avait là, mêlés à quelques robes misérables, une trentaine de jeunes hommes à la chevelure épaisse, aux pommettes dures, aux yeux ardents. Mais c’était dans l’inconnu que, tout en se gorgeant de pain, ils semblaient voir.

Au milieu des tables, un étroit passage était ménagé. Dina s’y glissa. A peine sa mince personne y trouvait-elle place; et elle se hâtait, poussée par l’appétit de ses vingt-deux ans mal nourris. Çà et là, des mains s’offraient, qu’elle serrait sans rien dire: mains musclées et chaudes d’adolescents, mains fiévreuses de rêveurs nihilistes, mains de jeunes filles, négligées, aux ongles coupés trop ras. Et ainsi elle gagna la cuisine, où deux femmes s’affairaient, près des fourneaux, à remplir des assiettes tendues.

Sur une table, Dina choisit un verre, un couteau, une fourchette d’étain et une grosse assiette de faïence qu’elle se fit garnir de macaroni pour quatre sous; on y ajouta, pour six sous, une portion de bœuf bouilli, et, pour deux sous, un morceau de pain. Elle paya de sa pièce d’or, et, ayant ramassé la monnaie avec un soin minutieux, elle se mit en quête d’un coin de table où poser son couvert. A ce moment, deux très jeunes gens, en qui l’on devinait des étudiants, s’étant levés, on lui fit un signe et elle prit leur place.

Un beau garçon pâle, aux habits de velours, à la tignasse frisée, était assis près d’elle. Il lisait, en mangeant, une brochure de Tolstoï, dont le portrait, semblable à celui qu’on voyait chez Dina, était accroché à la muraille au-dessus de lui. Le texte de la brochure était en français; avec un crayon, le jeune homme écrivait dans les marges des annotations en russe, et les faisait lire à son voisin de droite; et tous deux, à mi-voix, échangeaient leurs impressions. Un froissement de papier leur fit tourner la tête: c’était, derrière eux, une femme aux cheveux coupés courts, aux yeux fous, coiffée d’une sorte de chapeau d’homme, qui faisait circuler des libelles; et, de table en table, des regards s’allumaient, et un souffle de conspiration passa sur toute la salle où de tranquilles étudiantes, aux prunelles douces de Slaves, continuaient de mâcher, en rêvant, leur bouilli coriace.

La porte s’ouvrit: Dina, machinalement, leva la tête. Pautel était debout sur le seuil. Il hésita une seconde, cherchant quelqu’un des yeux; puis il descendit les deux marches.

Dina tressaillit et pâlit. Il venait donc la poursuivre jusqu’ici? Elle pensait juste, car, apercevant la place demeurée libre à côté d’elle, Pautel vint s’y asseoir. Une colère fit blêmir la jeune fille. Comment! alors qu’elle se réfugiait d’instinct parmi ses frères, dans ce cénacle chaste où toute femme arrivant était regardée comme une sœur, ce Français en quête d’aventure osait l’y rejoindre!... Oh! il avait envie d’elle: cela ne se voyait que trop. Et si elle cédait, cela durerait un an, dix-huit mois au plus, dans quelque chambre meublée, témoin de tant d’amours semblables, au fond d’un hôtel suspect! Puis quand il l’aurait arrachée à ses études, dissipée, troublée, chavirée, le moment viendrait pour lui de songer au mariage riche, gage du bel avenir, et il la laisserait derrière lui, son goût au travail perdu, ses livres oubliés, sans courage pour reprendre la lutte...

--Mademoiselle Skaroff... fit doucement le jeune homme.

Et elle avait beau se raidir, il y avait dans cette voix une caresse, quelque chose d’indéfinissable qui lui était délicieux.

--Vous m’avez bien reconnu, mademoiselle Skaroff! répéta Pautel, plus tremblant qu’elle-même.

--Oui.

--C’est bien ici le fameux restaurant russe, n’est-ce pas?

--Oui.

--J’en étais très curieux, figurez-vous!... alors, comme j’avais un malade, pas très loin, je suis entré en passant. Vos compatriotes ne m’en voudront pas?

--Non.

Et, comme elle le voyait attendre le service, elle se décida--car enfin il était un peu chez elle ici--à l’avertir charitablement:

--On ne viendra pas: il faut que vous alliez là-bas, au fond. Vous prendrez une assiette et vous demanderez les choses qu’on mange aujourd’hui.

Il la remercia et suivit ses instructions. Dina sentait augmenter son trouble. Elle se disait qu’il y avait tout de même de la noblesse et de la bonté dans ce jeune médecin débutant, qui fondait une clinique gratuite pour ces gens du demi-peuple que l’hôpital refuse, pour ces petits employés à qui le médecin coûte trop cher. Et une grande douceur, en dépit d’elle-même, lui venait aussi, à cette pensée que, dans l’immense et cruel Paris qui l’écrasait sous son indifférence, quelqu’un l’aimait, pensait à elle, désirait son amour comme une grande faveur.

Il revint s’asseoir à côté d’elle, une tranche de bifteck saignant dans son assiette, et avec son bel appétit d’homme sain et actif, il commença de couper la viande dure. Alors, Dina trouva très bon de ne pas manger toute seule, de sentir vibrer près d’elle une âme qui ne s’exprimait pas, de respirer comme un parfum de tendresse. Elle lui savait gré de ne rien dire; elle avait redouté une scène d’aveux, et voilà qu’il gardait un silence inexplicable.

--Vous n’aimez pas le vin? demanda-t-il seulement, lorsqu’il la vit saisir la carafe et remplir son verre.

--Non, répondit-elle fièrement, je n’aime pas le vin.

Le contenu de son assiette s’achevait. Elle avait faim encore: son voisin de gauche, le beau garçon pâle aux habits de velours, était parti, laissant du pain sur la table; elle prit ce reste, le dévora, tout en faisant de son macaroni de minuscules bouchées.

--Vous ne prenez pas autre chose? demanda encore Pautel d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas.

--Je n’ai plus faim, répondit-elle.

Son macaroni achevé, elle garda dans la main ce gros croûton qu’elle cachait et dont elle portait à ses lèvres de petits morceaux, furtivement, pour que Pautel ne vît point qu’elle mangeait son pain sec. Derrière la mousseline des rideaux, les ombres des passants glissaient plus fréquentes sur le trottoir. Tout à coup, nerveusement, Pautel ôta son lorgnon et se mit à l’essuyer du coin de sa serviette, puis, repoussant son assiette brutalement:

--C’est immangeable! gronda-t-il, comment pouvez-vous...

Il s’arrêta. Autour d’eux, les jeunes filles, les étudiants aux longs cheveux, les conspirateurs aux libelles, les mystérieux rêveurs que la Sibérie hante, étaient allés avec de petites soucoupes acheter leur dessert, et ils savouraient maintenant--les plus riches avec du thé, les plus pauvres avec du pain--les pruneaux cuits ou les abricots tapés qui leur tenaient lieu de confitures. Lorsque les soucoupes pleines circulèrent, Dina les suivit des yeux involontairement.

--Vous n’aimez pas cela? demanda sourdement Pautel.

--Non, je n’aime pas cela.

Et, les poings crispés, il observait son profil, sa jolie joue creusée sous la pommette, sa tempe délicate et anémiée que voilait à demi la touffe noire du bandeau. C’était avec cette nourriture qu’elle préparait--fournissant onze heures de travail quotidien--le concours d’internat! Puis il examina sa jaquette sans doublure, sa pauvre robe de pilou, sous lesquelles son frêle corps devait rester transi, l’hiver, malgré sa marche allègre par les rues.

Dina, comme si elle avait senti un bien-être nouveau, s’attardait ici après le repas. Partir lui coûtait. Elle s’alanguissait, ne pensait à rien. Pautel ne l’inquiétait plus; au contraire, ce muet voisinage lui était agréable. Et vaguement elle le revoyait, six mois auparavant, prenant fièrement sa défense, à la clinique, contre Herlinge lui-même... Une horloge, exactement semblable à celle de l’Hôtel-Dieu, sonna une heure: elle tressaillit; que faisait-elle ici? Et elle eut peur, non plus de Pautel, mais d’elle-même, de son propre cœur, du grand vide de sa vie, et du vertige qu’elle éprouvait soudain devant l’abîme de sa solitude.

On eût dit que pour se lever de table elle ramassait toutes ses forces; il y eut dans sa personne une lassitude et un effort pitoyables, dans ses yeux sombres, une immense mélancolie. Mais elle se vainquit, secoua sa jupe d’où tombèrent les miettes, salua Pautel froidement, et il la vit partir de son allure dansante, dans son étroite jaquette noire et sa jupe à raies rouges... Et il aurait voulu un coin obscur, un jardin retiré, un désert, pour dégonfler son cœur, pour laisser aller les larmes dont il étouffait, larmes de tristesse, de pitié et d’amour, car il était sûr maintenant de l’aimer toujours, et il répétait entre ses dents:

--Oh! la brave petite fille!... la brave petite!...

III

Comme pour lui laisser voir, par les larges baies vitrées du salon, les feuillages, les statues, les oiseaux de ce Luxembourg qu’elle adorait, l’oncle Guéméné avait placé au fond de la pièce le portrait de sa femme. Un mystère régnait ici, éternisant la présence de la morte. Le métier à broder demeurait encore près de la cheminée, avec les soies pendantes et une aiguille fixée par la rouille dans le cœur d’un œillet. Et sur le tapis, à cet endroit, la laine un peu décolorée gardait encore l’empreinte de deux pantoufles fines qui s’y étaient posées, lors des longues heures de travail. Les choses semblaient attendre son retour, inlassablement. Souvent, avec une discrétion pieuse, on ouvrait la porte. Le veuf entrait d’un pas assourdi. Il demeurait oisif, les mains jointes, à contempler le métier, le piano, la glace. On aurait dit qu’il la voyait penchée sur son aiguille, qu’il entendait le piano vibrer encore de ses mélodies, qu’il la retrouvait dans l’eau fidèle du miroir. Et, pendant ce temps, le portrait semblait le regarder de ses belles prunelles, passionnées et tendres. Elle y était peinte assise, souriante, toute jeune femme, avec une coiffure légèrement démodée.

Un après-midi de mars, on introduisit Fernand et Thérèse. Eux aussi entraient sans bruit, sur la pointe du pied, parlant bas comme dans une église. Le veuf, dans la pénombre, lisait d’anciennes lettres couvertes d’une écriture longue et penchée. La lumière vive des baies ensoleillées n’atteignait que de biais son visage osseux, ses cheveux en brosse devenus blancs. Il releva la tête, reconnut le jeune ménage:

--Mes enfants!

Thérèse s’était prise d’affection pour ce parent, si émouvant dans sa douleur, et qui gardait du roman fini comme un rayonnement glorieux. Ce prestigieux amour conjugal, qui l’avait tenu douze années aux genoux d’une femme, étonnait l’étudiante; elle éprouvait une pitié infinie devant son chagrin. Elle lui offrit son front à baiser. Il demeurait étrange et lointain, comme à mi-chemin entre les vivants et la compagne disparue. Là-haut, entre les moulures d’or mat du cadre, celle-ci présidait, s’imposait silencieusement. Fernand, qui craignait d’entamer une conversation intime toujours prête à devenir douloureuse, se mit à louer l’agrément de cette maison, en admira la disposition, la comparant à la sienne. Il parla de l’île Saint-Louis, si voisine, et que son air de noblesse surannée recule en plein XVIIIe siècle. Il voulait échapper à l’obsession de la morte, mais c’étaient d’inutiles efforts. Elle demeurait ici, elle s’y survivait. Les choses évoquaient la discrète et tendre femme qui les avait touchées de ses beaux doigts amaigris. Les yeux des jeunes gens erraient, sans le vouloir, du métier à broder au piano muet, du piano à ce portrait si émouvant où elle souriait, énigmatique. Mais c’était surtout dans le cœur du malheureux amant qu’elle était demeurée vivante. Il n’était occupé que d’elle. Il avait soif d’en parler.

--Oui, dit-il, on est bien ici; ma pauvre amie aimait cet appartement, et je me suis souvenu de son goût en m’y fixant pour toujours. On a fait l’impossible là-bas, en Bretagne, pour m’y retenir; mais je ne pourrais pas quitter la ville où elle a voulu dormir, où je retrouve les souvenirs des dernières semaines passées ensemble. Sa place fut longtemps ici, dans ce fauteuil qu’on traînait auprès de la fenêtre. Quand elle dut cesser de marcher, elle suivait encore avec joie, de son lit, les aspects changeants du jardin... Alors, vous comprenez ce qu’il est devenu pour moi, ce jardin...

Il était résigné, vaincu, parlait avec douceur, sans une larme. Sept mois de douleur avaient triomphé en lui des premières forces du désespoir. Seulement on voyait ses paupières fripées, ses yeux dont l’éclat était mort. Il reprit:

--D’ailleurs, ma pauvre amie avait désiré que je demeure ici pour exercer. Ç’a été sa suprême prière. Elle voulait que je vécusse encore, après elle, et elle a tracé lucidement le programme de mon existence. Je m’y suis soumis... Ma chère Thérèse, voyez-vous, c’était une de ces femmes par qui un homme se laisse guider sans honte, aimantes et dévouées jusqu’à l’immolation absolue, et dont la conscience lumineuse et pure s’élève comme une flamme, à mesure qu’elles semblent s’anéantir dans le dévouement et dans l’amour. Je ne fus devant elle qu’un disciple. Ah! notre vie était belle!...

Thérèse, la gorge contractée, sentait venir des larmes. Elle leva les yeux sur le portrait, curieuse de cette créature extraordinaire qui se survivait superbement dans l’impérissable passion de cet homme vieillissant. Et elle vit soudain en cette image comme la figure allégorique d’un amour supérieur. Mais qu’était donc au juste cette femme, pour avoir fait de son mari un être d’exception, rien qu’en l’aimant?

Fernand Guéméné, la voix altérée par l’émotion, prononça, un peu surpris:

--Vous exercez?...

Il savait le veuf dans l’aisance, et combien modeste était son train de vie. De plus, son chagrin aurait expliqué une retraite prématurée.

--Oh! je ne fais pas de consultation... un peu de clientèle dans le quartier...

Il avait rougi, à dire cette chose qu’il cachait. On le devina: il soignait les pauvres. Puis, voyant son secret surpris, il se hâta de prévenir toute louange:

--C’était son dernier désir... Elle m’a fait sentir là un devoir... D’ailleurs, le travail est bon; la pauvre amie le savait bien.

Fernand regardait sa femme amoureusement; Thérèse lui sourit: ils s’entendirent tous deux dans la belle réalité de leur amour vivant et joyeux. Eux aussi connaissaient une tendresse singulière et passionnée, et, devant cette admirable Thérèse, sa beauté, son intelligence dont la hauteur avait fléchi dans l’amour, le jeune mari sentit une fierté. Son roman aussi était précieux et rare; lui aussi s’était uni à une femme d’exception. Mais Thérèse demeurait envieuse de la morte, de son pouvoir qui, après la mort, ne mourait pas. Avec sa subtilité d’homme en dehors de la vie, qui voit les êtres de recul, le veuf eut le sens de cette complicité des heureux amants, grisés de vivre, en face de ce règne des Ombres où lui se complaisait. Il s’efforça pour dire:

--Mais parlons de vous, mes enfants, votre bonheur m’est cher. Je vois votre pudeur charitable à me le taire: n’ayez pas peur, je ne crois pas être devenu méchant; j’aime votre amour...

Fernand répliqua, tout palpitant:

--Oui, nous sommes heureux...

Il était religieux et touchant; la proximité de Thérèse le faisait vibrer; il l’avait regardée en parlant; sa phrase eut l’ampleur d’un cantique.

Pour être plus aimable, l’oncle, s’essayant à sourire, dit encore:

--Et je pense que la médecine ne compte plus beaucoup pour ma nièce?...

Mais Thérèse, qui avait l’orgueil de son fort équilibre et se flattait de mener de front si bellement sa vie amoureuse et son existence cérébrale, se récria:

--Je n’ai jamais tant travaillé, au contraire! A huit heures, le matin, je suis à l’hôpital; je reste dans mon service jusqu’à onze heures et demie. Alors mon mari et moi, nous nous retrouvons pour déjeuner. L’après-midi, je travaille chez moi ou je vais à l’amphithéâtre; à quatre heures, j’ai ma contre-visite... Et encore, je ne parle pas de mes travaux pratiques, qui me retiennent parfois des heures dans mon petit laboratoire!... Mes soirées mêmes ne sont pas libres: déjà je pense à ma thèse. J’étudie, en ce moment, le développement des altérations cardiaques dans les maladies infectieuses. Fernand est tout proche de moi, il lit les revues scientifiques, en fumant, dans son cabinet qui est voisin du mien; la porte reste ouverte, nous pouvons causer, au besoin, à distance.

Le veuf ne souriait plus; il la regardait avec une pénétration étrange, et son visage, empreint de résignation, s’était attristé. Sans doute, il imaginait les soirées laborieuses de ce ménage médical, l’existence double, les deux personnalités puissantes bien distinctes, avec cette cloison séparant leurs deux foyers de vie. «A distance», avait dit Thérèse. Et il songeait à son propre bonheur, à la douceur des veillées intimes passées naguère près de sa femme, qui brodait auprès de lui, sous la même lampe.

--Ainsi, ne put-il retenir, vous vous voyez fort peu...

--Avec quel plaisir aussi l’on se retrouve! dit la jeune femme gaiement. Nous sommes des sages, voyez-vous, nous ne gaspillons pas le plaisir d’être ensemble; nous le savourons à petites gouttes, comme une liqueur précieuse et mesurée.

Mais Fernand, plus fin, à qui n’avait pas échappé le sentiment de ce grand expert des choses du cœur, défendit sa femme:

--Thérèse est une nature si complète qu’elle peut donner toute son activité cérébrale à des études pénibles, et n’en garder que plus fraîche et plus vive l’activité de son cœur. Elle trouve encore, ce qu’elle ne vous dit pas, le temps de me faire une maison agréable.

Le veuf se tut. Il étudiait curieusement les jeunes époux; mais Thérèse surtout lui semblait inquiétante. Il ne la comprenait pas encore. Il aurait voulu la retenir, l’observer davantage, cette compagne d’un homme qu’il aimait paternellement; mais on aurait dit que la jeune femme, sentant cet examen, se dérobait.

--Cher oncle, dit-elle affectueusement, il me faut vous quitter. Rappelez-vous que je suis encore étudiante: le travail m’appelle à la salle, là-bas. Voici déjà l’heure de la contre-visite. Je vais partir. Mais si Fernand vous restait?... Tu serais heureux, n’est-ce pas, cher ami, de demeurer un peu ici?

--Mes enfants, dit Guéméné (et il regardait Thérèse avec une fixité singulière), ne vous séparez pas, ne vous séparez jamais par votre faute. Lorsqu’on est marié, autant qu’on le peut, il faut lier ses vies. Souvenez-vous de ce mot-là...

* * * * *

Sur le boulevard, Thérèse et Fernand se serrèrent l’un contre l’autre, d’instinct, sans rien dire. Cette visite les avait troublés. Ils ressemblaient aux fidèles qui sortent d’une église où de grands exemples de foi les ont avertis de leur tiédeur. La dernière phrase du veuf surtout: «Il faut lier ses vies», tourmentait la jeune femme. Lier ses vies, c’était donc la formule du grand amour, puisqu’elle était tombée des lèvres, passionnées encore, de cet héroïque amant. Lier ses vies... mais était-ce abdiquer son «moi», s’abîmer dans l’autre être, ne plus exister?... Et tout à coup, elle se souvenait de ce qu’elle était: Thérèse Herlinge, l’interne des hôpitaux de Paris. Un ressaut de vanité la redressa au bras de son mari. A ce simple médecin de quartier, dépourvu de célébrité, elle avait immolé son nom glorieux, donné sa personne, son amour; elle se sentait généreuse. Et puis, comme elle le chérissait tout en gardant sa personnalité entière! Et avec plus d’abandon, elle s’appuya sur son bras en marchant.

--Cher Fernand! murmura-t-elle avec délices.

--Comment trouves-tu mon oncle? interrogea le jeune homme.

--Singulier et mystérieux, répondit-elle, c’est l’homme qui vit avec une morte.

Ils frôlaient la grille du musée de Cluny; on apercevait son grand pan de maçonnerie gallo-romaine, puis l’abside gracieuse de la chapelle. Une verdure naissante commençait à garnir certains arbres, au milieu desquels des fragments gothiques,--arceaux, ogives éparses, frêles colonnettes aux astragales légères,--servaient de perchoirs à des moineaux bruyants.

--Bonjour, Guéméné!

Coiffé du haut de forme, svelte dans sa redingote longue étroitement boutonnée, Pautel était devant eux. Il sortait de sa clinique de la rue Saint-Séverin.

--J’ai à vous parler, dit-il quand il eut salué Thérèse; c’est mon destin qui me jette sur votre passage. Peut-être madame Guéméné, en me rendant un grand service, va-t-elle prêter à ce destin une forme charmante. Ni plus ni moins, il s’agit de cela.

--Qu’as-tu, Pautel? demanda Guéméné, égayé par le trouble où il voyait soudain ce garçon flegmatique, je ne te connaissais pas tant de mythologie!

--Je n’ai rien; je suis très calme; je n’ai jamais si bien su ce que je voulais: il en résulte une grande tranquillité d’esprit. J’ai résolu d’épouser une femme que j’aime. Quand on a pris un tel parti et qu’on voit nettement sa vie s’étendre devant soi, droite, bien tracée, tout atermoiement fini, toute incertitude disparue, eh bien, mon cher, on a l’état d’âme plutôt agréable.

--Surtout quand la femme est jolie! dit Guéméné.

--Et qu’elle a les vertus de Dina! ajouta Thérèse en éclatant de rire.

Pautel s’effara:

--Comment savez-vous?

--Comment je sais, mon pauvre ami! Mais ce n’est que trop clair: depuis que vous fréquentez le service, vous tournez sans cesse autour d’elle, vous n’avez d’yeux que pour ses bandeaux noirs, et on vous voit, quand elle s’écarte, rajuster, comme par un tic, votre binocle, pour suivre plus longtemps sa petite blouse blanche dans la salle.

L’air était tiède; Guéméné proposa d’aller s’asseoir dans le square:

--Pautel va nous raconter ses amours.

--J’adore ces histoires-là, fit Thérèse, mais à quelle heure serai-je à l’hôpital?

Ils prirent trois chaises sous le portique isolé qui dresse au centre du jardin le triple feston de ses grands arceaux. Quelques vieux messieurs lisaient leur journal sur les bancs voisins. Parmi les troncs rugueux et puissants des hêtres, s’élevaient les fûts lisses et légers des blanches colonnes éparses. Une longue et mince vierge du XIIIe siècle ressemblait à un étroit pilier, strié de plis.

--J’épouserai mademoiselle Skaroff, si elle y consent, dit Pautel, affectant plus d’assurance qu’il n’en possédait réellement. J’ai longuement observé cette jeune fille; son caractère m’a séduit; je crois que nous serons heureux ensemble: elle est douce et sérieuse. C’est la femme en qui on ne se lasse pas de trouver une amie.

--Dina! mon cher, surenchérit Thérèse, vous en êtes fou, cela se devine sous votre calme; mais, si vous la connaissiez comme je la connais, vous l’aimeriez dix fois plus encore.

Pautel fit tomber son lorgnon, qu’il essuya rêveusement; ses yeux de myope, indécis, errèrent dans le vague; puis il demanda:

--Puis-je vous prier d’être mon intermédiaire près d’elle, madame?

Thérèse s’empressa:

--Mais très volontiers, Pautel, très volontiers! Je la verrai demain, après la visite: voulez-vous déjeuner chez nous pour fêter le résultat?

--Oh! le résultat!... dit Pautel, sans joie.

--Voyons, vieux, ne te tourmente pas, reprit Guéméné en lui frappant sur l’épaule; si elle refusait, ce ne serait plus la bonne et sympathique fille que l’on sait... Elle, ne pas t’aimer, cette petite antilope farouche, avec ses beaux yeux quêteurs d’amour, ses yeux méfiants et tendres qui disent toute la misère de son isolement, allons donc!... N’est-ce pas, Thérèse?

A vrai dire, sa femme et lui prenaient un peu à la légère cette histoire d’amour. Un seul amour les préoccupait, leur semblait grand, complet, éblouissant: le leur. Mais par amitié ils feignaient de s’intéresser vivement à celui du jeune homme, et Thérèse allait gentiment répondre, quand Pautel, assez embarrassé de ce qui lui restait à demander, se libéra de tout d’un seul mot,--un mot dont il ne prévoyait pas la portée sur les deux époux:

--Crois-tu qu’elle lâchera sa médecine?

Au fond du jardin romantique, par ce crépuscule de mars, ces trois discrets personnages parlaient de l’amour à voix basse, sans que nul passant prît garde à eux. Sur les pelouses se dressaient--fragments précieux et informes--des ruines de sculptures grignotées par le temps; le lierre en avait revêtu quelques-unes, et c’étaient alors de vivantes architectures somptueuses et délicates, des monuments géométriques de verdure à la secrète ossature de pierre. Au loin, défendant la grille close, les deux grands lions ailés, tout bronzés de mousse, veillaient.

Thérèse et Fernand se regardèrent. Comment! encore une fois le pénible problème surgissait devant eux! Ce cas de conscience les avait déjà fait assez souffrir cependant, et, à ce seul souvenir, un doute se réveillait dans leurs âmes. Les yeux de Thérèse disaient à son mari: «Êtes-vous donc tous complices, pour conspirer ainsi contre notre liberté et notre gloire? N’est-ce donc point assez de vous abandonner notre cœur, de vous donner nos caresses, et vous faut-il posséder jusqu’à notre cerveau, que vous forcez jusqu’à ce dernier retranchement notre individualité plus qu’à demi conquise?» Et les yeux de Fernand, avec mélancolie, disaient à sa femme: «Tu vois, tu vois! lui aussi la veut toute. Je n’étais donc pas un monstre!...» Mais ce furent en eux d’obscures sensations que les moindres paroles eussent déformées.

Thérèse dit en riant:

--Pourquoi voulez-vous l’arracher à sa médecine, la pauvre petite?

--Oh! balbutia Pautel, un peu gêné par le propre cas de madame Guéméné, c’est une conception à moi: je ne me vois pas le mari d’une femme-médecin. Vous êtes trop fortes pour nous, vous nous écrasez de votre sapience; je serais horriblement humilié d’en savoir moins que ma femme... Et puis, j’ai des idées bourgeoises sur le mariage.

--Mon cher ami, déclara Guéméné avec une chaleur naïve, nous n’avons pas le droit de demander à nos femmes une pareille abdication. Elles sont et restent, après tout, maîtresses de leur vie. Nous leur proposons de s’associer à nous, mais nous ne devons pas exiger d’elles l’immolation. Ce sont des compagnes, et non des esclaves, que nous souhaitons. Il faut respecter leur vie intellectuelle, la protéger, la défendre, au besoin; mais l’étouffer! ah! par exemple, ce serait odieux!

Et Thérèse à son tour:

--Jamais, jamais une véritable étudiante ne voudra renoncer à sa carrière, même pour l’amour. Dina, aujourd’hui, se passionne pour son métier. Il y a toujours dans nos études une époque d’enchantement où, les premières difficultés surmontées, on fait d’enthousiasme la grande plongée dans la science. Elle l’a faite. Je la suis de très près. Depuis quelques semaines, elle travaille avec une ferveur qui la transfigure. Littéralement, elle boit ses livres.

--D’ailleurs, reprit Guéméné gaiement, j’ai bien acquis, ce me semble, le droit de parler de ces choses: vois l’exemple vivant que nous sommes. J’ai assez admiré ma femme, en l’épousant, pour lui reconnaître le droit d’exister dans la société, au même titre que moi. Nous savons nous aimer malgré la similitude de nos fonctions. Nous sommes les époux nouveaux; nous inaugurons une ère, mais dans la douceur et la béatitude.

--Et l’ennui, dit Thérèse, ce perfide serpent des bons ménages, est d’avance vaincu. Croyez-moi, dans le mariage, il est bon que le travail occupe la femme.

--C’est vrai, dit Pautel, qui les avait écoutés avec une docilité parfaite et d’un air converti; mais, madame Guéméné, demandez donc tout de même à votre amie si, pour m’épouser, elle veut bien redevenir une femme d’autrefois.

Pautel était un homme du Nord, froid, réfléchi et insondable. Thérèse eut une pointe d’humeur devant cette obstination tranquille.

--Vous êtes buté, je le vois. Ne comptez pas sur moi pour plaider votre cause, mon pauvre ami; ce n’est pas moi qui conseillerai à Dina une mauvaise action: or, ce que vous demandez est une mauvaise action.

Et, se levant, elle boutonna sa jaquette, rajusta ses gants pour partir; et elle scandait fièrement, nerveuse et offensée:

--Une mauvaise action, vous entendez!

Guéméné sourit amoureusement en la regardant. Elle lui semblait une Minerve orgueilleuse et charmante, et si femme, toujours, dans ces colères puériles et irraisonnées! Par un mouvement d’humeur, elle s’était écartée des deux hommes. Ceux-ci se levèrent, à leur tour. Guéméné, se retournant alors vers Pautel, le vit blêmir. Il en eut pitié et dit:

--Allons, vieux, du calme! Qu’importent ces discussions? Si elle t’aime, tout est gagné.

--Oui, mais si elle ne m’aime pas, je suis fichu.

--Écoutez, Pautel, dit Thérèse qui revint vers lui, un peu apaisée, je veux bien me résigner à la démarche que vous attendez de moi, mais j’hésite à en prendre seule la responsabilité. Demain je ne dirai rien à Dina lors de la visite, je l’amènerai déjeuner chez nous, et c’est dans notre nid, dans l’atmosphère de notre foyer, de notre heureuse intimité conjugale, qu’elle apprendra votre amour, et quel sacrifice vous exigez d’elle.

Et, après une poignée de main de bonne camarade, elle le laissa rêver dans ce square où le pépiement des oiseaux devenait assourdissant. Elle s’en allait triomphante au bras de son jeune mari. Guéméné l’entendit murmurer tendrement, à la cadence de leur marche à deux:

--Oh! Fernand! Fernand! merci des choses que tu as dites. Je vois enfin que tu m’as comprise. Ah! je sais, moi, ce qu’est le bonheur!

Il la sentait frémir d’émotion à son bras, et elle marchait ainsi, ardente, vibrante et passionnée, vers l’hôpital sombre dont ils apercevaient maintenant le portique, de l’autre côté de l’eau. Elle réalisait bien l’idéal de la femme nouvelle. Le labeur cérébral n’était rien à son cœur ni à sa jeunesse. Cette étudiante, âpre au travail, demeurait la plus caressante des épouses, la plus câline. Quand ils eurent passé le Petit Pont, traversé le Parvis, ils se dirent adieu sur le seuil de l’hôpital. De la scène précédente, ils avaient gardé un peu de fièvre. Thérèse débordait de reconnaissance pour la chaude profession de foi de son mari. Tout à coup, dans un geste de passion mi-impulsif, mi-délibéré, elle le prit à l’épaule, et là, sur ce seuil de la porte béante, en plein Paris et en plein jour, la fille du célèbre Herlinge, avançant les lèvres, baisa au front, devant tous les passants, le modeste docteur Fernand Guéméné.

IV

Dina Skaroff, depuis quatre ou cinq semaines, travaillait éperdument. L’époque du concours d’internat approchait. Elle redoutait surtout l’épreuve écrite de pathologie, et relisait ses livres; mais c’était maintenant avec un entrain plein d’agrément qu’elle étudiait. Elle se sentait savoir. Quand, feuilletant ses traités, elle voyait se dérouler, à la volée des pages, comme en un panorama, le lamentable ensemble de toutes les misères humaines dont les planches en couleur étalaient crûment les figures, l’orgueil la prenait de posséder en sa mémoire déjà toutes ces images. Les souvenirs sanglants d’autopsie, l’âcre odeur des amphithéâtres, les aspects répugnants du mal, le dégoût, la pitié même, tout se transformait: la médecine devenait un grand poème; les maladies, des manœuvres mystérieuses de la cellule organique; la thérapeutique, une réaction contre l’ennemi dans cette microscopique épopée. La noblesse des mots de science, incolores, tout ce vocabulaire impassible et froid, achevait l’idéalisation des horreurs pathologiques, dans ce cerveau délicat de jeune fille. Elle connaissait les processus de tous ses microbes, comme un bon rhétoricien la marche des armées dans chacun des combats de l’Iliade. Et l’espoir de conquérir peu à peu cette autorité médicale, devant laquelle, un jour, toute une clientèle s’inclinerait, mettait quelquefois une étincelle de plaisir dans les yeux de cette pauvre fille ignorée.

Sa matinée se passait à l’hôpital. A midi, elle avalait un déjeuner hâtif chez quelque marchand de vin, au fond d’une de ces ruelles qui éternisent le vieux Paris, autour de Saint-Séverin: au restaurant russe de la rue Berthollet, on ne l’avait plus revue. A deux heures, elle était au travail. A six heures, elle allumait le réchaud à alcool et dînait de deux œufs et d’une tasse de thé. Puis, le travail l’absorbait de nouveau. Les yeux ardents, les pommettes en feu, elle veillait tard dans la nuit.

Ainsi qu’il arrive toujours, elle trouvait le bonheur là où délibérément elle avait voulu le prendre. Elle en venait à oublier l’émotion vive qu’elle avait eue à déjeuner près de Pautel, dans ce lieu où, par prudence, elle n’était plus retournée. Même aujourd’hui, à se rappeler par hasard ces minutes orageuses, uniques dans sa vie, elle avait le vertige; bien vite elle en chassait alors le souvenir. Que serait-il advenu d’elle si Pautel, ce jour-là, lui avait demandé son amour!...

Mais aussi comme elle s’était ressaisie! Quelle vigueur le travail infuse à ceux qui s’y consacrent! Elle se glorifiait d’une telle domination sur elle-même. Cette science, qui l’avait sauvée, lui inspirait une étrange tendresse; elle alla, dans son imagination exaltée de Slave, jusqu’à prêter une figure à cette tutélaire et maternelle médecine, son refuge. Un soir, elle saisit un livre de thérapeutique et se mit à le baiser avec une sorte de passion.

Cependant, autour d’elle, dans ce Quartier Latin tout frémissant de vie, de jeunesse et de plaisir, l’amour ruisselait par les rues, pareil à un grand fleuve dont elle remontait le cours, fièrement. Aux portes des brasseries, quand se nouaient les couples pour les promenades crépusculaires, Dina plaignait les femmes et méprisait ces jeunes Français qui s’en jouaient. Elle ne concevait que l’amour éternel, avec la fidélité intransigeante à un seul être.

Or, un soir, en revenant de la Faculté, au coin du boulevard et de la rue Cujas, elle vit deux amants s’embrasser. Le jeune homme, un grand étudiant blond en béret, lui tournait le dos, mais sa sentimentale et jolie maîtresse apparut à Dina, le temps d’un éclair, avec un visage voluptueux, comme en extase. Et Dina, s’enfermant dans sa petite chambre du sixième qu’elle avait regagnée en hâte, s’accouda devant ses livres et sans goût au travail pleura longtemps. La vie était si triste!...

* * * * *

La vie était bien triste, mais ce matin de mars bien joyeux, le lendemain, quand, à huit heures et demie, la jeune fille descendait le boulevard Saint-Michel pour se rendre à l’Hôtel-Dieu. Sa lourde serviette sous le bras, sa jaquette usée serrant sa taille frêle, elle allait vite, sans rêves, sévèrement. Pourtant, les arbres du boulevard avaient de gros bourgeons gonflés de sève; les cris de Paris montaient gaiement; les arroseurs municipaux inondaient la chaussée d’où s’élevait, sous les gouttelettes, une buée printanière, et là-bas, sur le ciel bleu, la Sainte-Chapelle, aérienne et dorée, se découpait avec sa flèche fuselée qu’allumait le soleil. Dina prit à droite le quai Saint-Michel. Notre-Dame lui apparut, gigantesque, offrant au couchant son portail géométrique hérissé de gargouilles.

Dina passa le seuil de l’Hôtel-Dieu et gravit l’escalier.

Thérèse Guéméné l’avait devancée et l’attendait dans le laboratoire. Il n’y avait encore dans la salle qu’un seul interne, procédant à l’examen des malades qui lui étaient dévolus. Au passage, Thérèse arrêta Dina qu’elle guettait depuis longtemps. Elles se serrèrent la main.

--Ça va?

--Ça va, merci.

Une minute, Thérèse regarda l’étrangère avec attendrissement. L’effort contre son cœur, contre sa débilité naturelle, avait creusé, à la longue, un masque douloureux sur son joli visage. A la savoir si fort aimée, secrètement, par ce bon garçon de Pautel, Thérèse se réjouissait comme d’une équité miraculeuse de la vie. Elle méritait tant d’avoir sa part de bonheur, elle aussi, la pauvre petite Dina, si solitaire, si misérable, si courageuse!

--Vous faites des choses intéressantes? demanda la jeune fille à l’interne.

--Oh! rien d’extraordinaire; c’est toujours ma thèse que je travaille.

Dina se préparait à passer au vestiaire pour endosser sa blouse. Thérèse la retint:

--Dites-moi, mon mari voudrait vous parler... oui, vous parler d’une colle de Boussard... C’est au sujet de votre concours... Voulez-vous déjeuner avec nous?

--Avec vous? répéta Dina.

--Oui... chez nous, on causera mieux.

Dina réfléchit, un instant. Jusqu’ici, les études communes, les mêmes séances à l’hôpital, la camaraderie, avaient nivelé les inégalités entre l’élégante fille du maître Herlinge et la petite étudiante russe aux jupes de pilou. A cette invitation, elle se ressaisit, se remémora sa misère, gaiement:

--Déjeuner en ville, ma chère! y pensez-vous? Regardez comment je suis mise. Je vais être le scandale de votre valet de chambre.

Et secouant les plis de sa robe amincie par l’usage, elle découvrit bravement ses bottines rapiécées:

--On n’exhibe pas _ça_, reprit-elle. A l’hôpital, j’ai ma blouse; mais dans votre salon...

Thérèse, plus attendrie encore, l’embrassa en disant:

--Vous êtes charmante. Vous êtes la petite déesse Hygie, fille d’Asclêpios, notre dieu à tous. Vous ne tenez dans votre main ni la coupe ni le serpent, mais de belles connaissances qui feraient de vous une grande guérisseuse, si vous deviez continuer jusqu’au bout votre carrière... normalement... Croyez-vous donc que je ne serai pas honorée de recevoir chez moi un confrère de votre valeur? Il faudrait en France beaucoup de travailleuses comme vous, Dina, pour imposer enfin la femme-médecin.

Toutes deux poursuivaient leur pensée chère. La Russe dit gravement:

--Le jour où je pourrai gagner ma vie..., l’élégance, je m’en ficherai! mais j’aurai des robes confortables.

Elles prolongèrent toutes deux leur rêve, quelques secondes; Thérèse souhaitait l’émancipation glorieuse de l’«intellectuelle»; Dina, des visites à deux roubles pour s’acheter un manteau de drap comme madame Lancelevée.

--Au lit 7, il y a une entrante pour vous, Dina, dit enfin la jeune femme; écoutez donc son cœur avant que mon père arrive. Vous serez interrogée.

Dina Skaroff pénétra dans la salle, ausculta sa malade. Quand Herlinge entra, suivi de ses auditeurs, elle leva les yeux pour s’assurer que Pautel ne suivait pas la clinique. Il n’y venait plus que rarement. Chaque mercredi, Dina redoutait de le voir. Pourtant, toutes les fois que s’ouvrait la porte vitrée, elle y jetait un regard furtif, croyant le voir apparaître, et elle palpitait.

Tant que dura la visite, elle fut très gaie. Herlinge l’interrogea sur le cas de l’entrante. Hardiment elle prononça le mot de myocardite; il concordait avec le diagnostic du maître.

--Expliquez vos raisons, mademoiselle Skaroff, dit l’homme célèbre qui faisait trembler jusqu’aux vieux docteurs.

Elle fit crânement sa démonstration. L’invitation des Guéméné lui donnait de l’assurance. Elle s’en faisait fête comme une enfant. Et puis, si, à l’épreuve orale du concours d’internat, elle tombait sous la griffe de Boussard, ce serait très utile de connaître l’un de ces traquenards favoris que les étudiants attribuent à leurs examinateurs, sous le nom de «colles». Souvent les professeurs s’inspirent en l’occurrence de cas singuliers fournis par leur clientèle; on parlait, ces temps-ci, dans le monde médical, d’une cure retentissante opérée par Boussard, dans la famille d’un souverain étranger: un enfant royal guéri d’une maladie d’oreilles. Sans doute la confidence de Guéméné porterait sur cette question devenue chère au maître.

* * * * *

Après le départ d’Herlinge, Thérèse et Dina s’habillèrent ensemble. L’une, prenant pour glace la vitre du laboratoire, fixa par cinq épingles son petit chapeau foncé aux plumes touffues et légères; l’autre, insouciante, assujettit d’un coup, sur ses deux touffes de cheveux crêpés, le grand feutre décoloré, sans un ruban, qui écrasait sa petite taille.

Elles gagnèrent l’île Saint-Louis, causant d’une autopsie qu’on avait faite l’avant-veille dans un autre service, et à laquelle Thérèse avait assisté. Elle disait:

--Des poumons microscopiques, ma chère, gros comme cela, et un petit rein de poupée, des organes en miniature, quoi!... et il avait trente ans!

--Avez-vous déjà rencontré ces organes infantiles? demanda Dina, subitement intéressée.

Car, à l’opposé des jeunes hommes qui, aux heures de loisir, s’évadent joyeusement des questions médicales, les femmes s’y enferment, acharnées à s’instruire.

Mais elles furent interrompues. Devant elles, venait un homme chétif, au pardessus râpé, menant une bande de quatre enfants turbulents: deux garçons et deux filles.

--Tiens! c’est monsieur Adeline! s’écria Thérèse, qui avait connu, à l’économat de la Pitié, le mari de la doctoresse.

Il leva le bras pour saluer cérémonieusement, et l’on vit dépasser, sous sa manche élimée, sa manchette de huit jours. Thérèse aimait ce ménage laborieux, où la femme donnait un bel exemple à ceux qui prêchent l’incompatibilité entre la profession médicale et les devoirs d’épouse. Elle s’arrêta pour serrer la main au «bon monsieur Adeline». C’était dans cette poétique rue du Cloître qui file sous les contreforts noircis de Notre-Dame. Là-haut s’alignaient une profusion de cathédrales minuscules, chaque contrefort supportant la sienne. Les deux Adeline aînés grimpèrent aux grilles; leurs sœurs, mal élevées, en firent autant malgré leurs robes. Le père raconta:

--Nous sortons de la Morgue, tels que vous nous voyez. C’est déjà les vacances de Pâques; il faut bien distraire un peu les enfants! Ils avaient envie d’aller là. On ne sait vraiment que faire d’eux. Ce n’est pas ma pauvre Jeanne qui peut s’en charger: voilà trois accouchements qu’elle fait en trois jours,--je devrais dire en trois nuits,--et hier soir le docteur Artout lui a encore télégraphié. A cette heure, elle donne le chloroforme dans une opération d’appendicite... Artout favorise plutôt madame Lancelevée, c’est clair; mais il demande tout de même Jeanne de temps en temps: eh bien, madame Guéméné, c’est comme un fait exprès, son petit bleu arrive toujours quand ma femme doit faire un accouchement dans la nuit! Alors elle repart le matin sans avoir pris le moindre repos.

--Le chloroforme est plus avantageux dans le quartier de l’Étoile qu’un accouchement rue Dauphine, dit Thérèse; madame Adeline devrait, dans ce cas-là, sacrifier le second au premier.

L’employé de l’économat prit un air confidentiel:

--Entre nous, madame Guéméné, si l’on était sûr du docteur Artout, Jeanne laisserait bien un peu sa clientèle, qui est si mauvaise!... mais quand le docteur Artout vient chercher ma femme, c’est que l’autre, la doctoresse Lancelevée, lui manque. Dans ces conditions-là, il importe de ne pas négliger la clientèle, qui est sûre, au moins, elle.

Il s’interrompit pour distribuer quelques taloches qui détachèrent des grilles, comme par miracle, les quatre enfants: les petites filles s’étouffèrent de rire, les garçons recommencèrent à grimper.

--Allons, allons! il faut rentrer, dit le père; la rue de Buci est loin, et moi, je dois être à deux heures à mon bureau... Ah! madame, ces vacances! ces vacances!...

Le pauvre homme faisait peine. Il redevint mystérieux et, se penchant vers Thérèse, le bord de son chapeau contre sa bouche pour étouffer ses paroles, il murmura:

--Le pire est que la bonne les bat, quand ils sont seuls à la maison.

Il rassembla sa bande, lui fit saluer ces dames. Thérèse, en le quittant, dit en guise de consolation:

--Bah! ils se portent bien et ils sont gentils...

Adeline était un homme de quarante-quatre ans, modeste, tranquille, résigné. Son linge fripé, la poussière que retenaient les bords de son chapeau, le mauvais état de ses vêtements, tout trahissait le désordre. Il subissait avec douceur son abandon, et, dans leur ménage désorganisé, c’était sa femme qu’il plaignait. Dina Skaroff restait rêveuse; Thérèse prononça:

--Je ne m’explique pas la gêne dans laquelle ces Adeline semblent vivre, car enfin le mari et la femme possèdent chacun une situation...

* * * * *

Elles passaient le pont Saint-Louis. L’étroite façade du petit hôtel apparaissait derrière les arbres, avec la porte en cintre posée légèrement de biais dans l’alignement.

--Je suis contente, Dina, de vous montrer ma maison, dit Thérèse.

Dina songeait qu’un jour, à Pétersbourg, elle aussi aurait la sienne, des domestiques auxquels, comme Thérèse, elle confierait le soin de sa vie matérielle, et un cabinet de consultation où les dames de l’aristocratie entreraient avec déférence. Et même, comme madame Guéméné l’introduisait dans le petit salon du premier, aux claires tentures de perse, elle demanda:

--Faites-moi voir votre cabinet, voulez-vous?

Car elle se proposait de meubler le sien, là-bas, à la mode parisienne.

--Excusez-moi un instant, répondit Thérèse, il faut maintenant que je surveille mon déjeuner...

Elle affectait un grand souci de son ménage, comme en ont parfois les toutes jeunes mariées. Sa maison, de même que celle des Herlinge, se composait de trois domestiques: cuisinière, valet et femme de chambre. L’homme était Léon, qui servait déjà le docteur avant son mariage. Thérèse avait amené chez elle la cuisinière de ses parents, Rose, qui restait maîtresse absolue de l’organisation intérieure. La nécessité pour la jeune femme d’être avant neuf heures à l’hôpital lui ôtait tout loisir de donner des ordres le matin. Néanmoins, pour appuyer sa thèse de la compatibilité entre ses devoirs domestiques et ceux de sa profession, à peine revenue de l’Hôtel-Dieu, elle se rendait à la cuisine et se faisait dire les menus de la journée, à l’extrême contrariété de la vieille servante.

Ce jour-là, il y eut même un léger orage. Dina, qui attendait dans le petit salon mauve, en perçut les échos. Une minute plus tard, Thérèse revenait et, sans pouvoir dissimuler son mécontentement:

--Cette Rose est insupportable; voici un déjeuner auquel mon mari ne goûtera pas! On dirait qu’elle a choisi tout exprès les plats qu’il déteste le plus: des côtelettes à la purée d’oignons,--ce qui le ferait fuir,--de la langouste,--pour laquelle il n’a jamais pu vaincre sa répugnance,--et du poulet chaud: or, dix fois je l’ai dit à Rose, Fernand ne mange le poulet que froid.

Puis se reprenant:

--Pardon, Dina, je dois vous sembler ridicule, mais, quand on est marié, voyez-vous, ces choses-là prennent une grande importance; une femme qui aime son mari doit s’inquiéter de son bien-être matériel, n’est-ce pas?

--Je ne vous trouve pas ridicule; je pense seulement que, pour des femmes comme nous, c’est difficile d’être mariées.

--Comment, difficile? pas du tout, ma chère! Tout ce contretemps est imputable à ma vieille servante qui a oublié mes recommandations tant de fois répétées... Je me flatte d’être une bonne épouse, au contraire, et une bonne interne par-dessus le marché!

Quelqu’un montait l’escalier: Thérèse sourit de joie. Le docteur rentrait. Il ouvrit la porte, serra très fort la main de Dina, et, câlinement, étreignit sa femme. Les visites de la matinée l’avaient exténué:

--Je meurs de faim!

Et l’on devinait son plaisir à retrouver sa maison jolie, le déjeuner prêt et sa femme si tendre. Mais Thérèse, désolée, s’écria:

--Ah! mon pauvre chéri! mon pauvre chéri!

--Qu’y a-t-il?

Et, comme on passait à la salle à manger, elle lui expliqua les erreurs de Rose; elle récita tout le menu malencontreux: la purée d’oignons, la langouste, le poulet chaud...

Un vrai désappointement, une expression de colère, puis une résignation maussade se reflétèrent tour à tour sur la physionomie de Guéméné. Dina l’entendit murmurer ce mot qu’il n’avait pu retenir:

--Ah zut!

Puis il rit de sa propre déconvenue, et, voyant le chagrin de Thérèse:

--Allons, allons, ce n’est rien; je mangerai des hors-d’œuvre. Qu’on me mette des œufs.

Une fois à table, Dina, qui se tenait cérémonieusement, demanda:

--Vous vouliez me dire une colle de Boussard?

Fernand ouvrit les yeux, répéta:

--Une colle de Boussard?

--Oui, dit Thérèse, tu sais... pourquoi nous avons fait venir Dina!...

Alors ils se regardèrent; ils regardèrent Dina, et rirent tous les deux comme des enfants. Puis ils se rejetèrent l’un à l’autre le devoir de parler:

--Dis-lui tout, Fernand.

--Mais non, c’est ton affaire, c’est ton affaire.

Et l’étrangère les interrogeait, de ses belles prunelles défiantes et tendres, agrandies par l’étonnement.

Thérèse ayant éloigné le valet de chambre sous un prétexte futile, son mari dit enfin:

--Mademoiselle Skaroff... vous êtes très aimée par un de mes amis...

A ce moment, Thérèse l’interrompit:

--Oui, ma petite Dina, la voilà, cette fameuse colle de Boussard!... Il n’est nullement question de lui, mais d’un autre qui est fou de vous, absolument fou, ma chérie, et c’est pour vous faire subir une demande en mariage que nous vous avons invitée... Dites-moi, Dina, voulez-vous vous marier?

Sur la nappe, les deux mains de Dina étaient retombées un peu tremblantes, mais elle demeurait impassible. Thérèse eût voulu la deviner: elle était impénétrable. La jeune femme alors se rappela une comparaison de son mari: «les beaux yeux d’antilope de mademoiselle Skaroff». Souvent, petite fille, au Jardin d’Acclimation, elle avait caressé les jolies bêtes familières, qui, hautaines et mélancoliques, lui prenaient délicatement, au bout des doigts, de menues bouchées de pain. Les antilopes avaient, pour la regarder, des yeux mystérieux et doux où l’enfant ne savait trop que lire:--l’amitié, le dédain ou l’indifférence?--L’âme des étrangères est parfois aussi énigmatique pour nous que celle de nos frères inférieurs.

--Comment s’appelle votre ami? demanda tout d’abord la jeune fille.

--C’est Pautel, ma chère... vous savez bien, Pautel qui venait si souvent à la clinique...

--Ah! fit Dina.

Et ce fut tout. On vit un sourire sur ses lèvres, ses paupières s’abaissèrent, un peu de pâleur marqua ses joues. Elle ne répondait pas. Évidemment, elle avait reçu là un grand coup, et toute son âme en était remuée. Elle regrettait, sans doute, à ce moment, la solitude de sa mansarde où elle eût pu savourer sans contrainte le mal délicieux de son émotion. Ici, elle se faisait illisible.

--Il vous aime bien, dit Guéméné.

Elle reprit:

--Alors il veut que je sois sa femme?

--Il mérite vraiment que vous lui donniez un peu de bonheur, mademoiselle Skaroff. J’estime beaucoup Pautel; c’est l’homme le plus dévoué que je connaisse; il est bon, très bon.

Le buste de Dina se souleva lentement; malgré son effort pour les maîtriser, deux larmes perlèrent à ses cils, et un éclair de tendresse héroïque, presque sauvage, jaillit de ses prunelles profondes.

--Oui, il est bon!... murmura-t-elle ardemment.

L’amour, si longtemps repoussé, entrait en elle victorieusement, l’envahissait, la transfigurait en une minute. La faible antilope traquée, qui redoutait le chasseur, reconnaissait enfin le pasteur bienfaisant; elle trouvait le gîte sûr, la protection et les caresses.

--Oh! je suis heureuse! fit-elle, sans plus de phrases. J’étais si lasse d’être seule!

Elle ne gouvernait plus son émotion et s’en excusa près de ses hôtes. Fernand et Thérèse, attendris, gardaient le silence. La simplicité de cette pauvre fille les touchait religieusement; c’était une joie de lui voir ce naïf bonheur d’être aimée, succédant à la détresse cachée de toute sa jeunesse.

Thérèse se pencha vers elle:

--Nous vous aimons bien, ma petite amie, votre bonheur nous rend heureux. (Et elle lui prit la main.) Vous serez donc la femme de Pautel... Mais cet excellent camarade, qui a des idées toutes particulières sur le mariage, vous demande un sacrifice que vous ne ferez certainement pas.

--Ma religion, peut-être? demanda Dina.

Car elle était orthodoxe pratiquante, et il y avait là une singularité que plusieurs de ses camarades avaient remarquée.

--Non, déclara Thérèse, votre médecine.

--Ah! fit encore Dina, sans plus manifester son sentiment.

Tous les trois se turent. Dina méditait. L’action de l’amour opérait en cette âme, encore enfantine en dépit d’une certaine maturité. Thérèse observait son amie; mais Guéméné surtout, se rappelant ses propres angoisses, attendait avec inquiétude la réponse de la jeune fille. Le valet de chambre, revenu, passait un plat; sa présence mettait une gêne entre les convives. Dina coupait un blanc de poulet dans son assiette. Le domestique parti, elle se redressa. Guéméné tressaillit. Qu’allait-elle dire? La passion professionnelle l’emporterait-elle sur son féminin désir de complaire à celui qui l’avait choisie?

--Sa demande ne m’étonne pas, dit-elle enfin.

--Mais, Dina, repartit vivement la jeune femme, je pense que vous allez réfléchir...

--C’est tout réfléchi. S’il n’avait pas demandé cela, c’est moi qui le lui aurais proposé.

--Comment! s’écria Thérèse indignée, votre science, votre art, tout ce que vous avez acquis, la femme que vous êtes enfin, tout s’évanouit, tout s’efface devant le vœu égoïste d’un homme!...

--C’est bien le moins, commença la jeune fille, oui, c’est bien le moins. Je suis pauvre et je ne suis pas belle, j’ai des robes de mendiante, je passe dans les rues sans que nul se retourne, personne ne m’a jamais remarquée. Pautel est riche, il est apprécié, et l’on dit qu’il a un brillant avenir; il est libre, heureux, dans son pays; il pouvait faire un beau mariage, et c’est moi qu’il prend. Il ne sera plus libre, il sera moins riche, parce qu’il aura une femme; le brillant avenir lui deviendra difficile, car je ne lui apporterai pas les hautes relations qui le facilitent. Et quand il me demande d’être toute à lui, je refuserais... Non, non, c’est trop naturel, ce qu’il veut là.

--Naturel? reprit Thérèse qui s’exaltait, dites injuste plutôt! Une femme, dans le mariage, n’a-t-elle pas le droit d’exister encore individuellement, de parachever son développement, de suivre ses goûts, d’affirmer sa personnalité, enfin? Doit-elle renoncer, mariée, à la vie que, jeune fille, elle avait conçue?

--Cela fait bien des droits, répliqua la douce Dina, mais n’a-t-elle pas aussi des devoirs, la femme? Moi, je lui en vois beaucoup, et, en me mariant, je les accepte tous et je les aime. Je crois que nous ne sommes point pareilles à l’homme; nous ne sommes près de lui que des «assistantes», comme on dit en Russie; toute notre raison d’être est là: l’aider à vivre, à être heureux...

--Des esclaves, alors? fit Thérèse, boudeuse.

--Oh! je n’emploie pas de si grands mots: je dis «épouse», tout simplement; cela signifie que la femme qui porte ce titre s’est vouée à un homme. Dit-on: «vouée» ou «dévouée», en français, dans ce cas-là?

Le docteur était fort agité:

--Mais, mademoiselle Skaroff, une femme-médecin peut être toute dévouée à son mari! Je suis heureux pour Pautel de votre générosité; il vous saura gré d’avoir déféré à son désir; mais laissez-moi croire cependant que l’exercice de la médecine n’est pas pour empêcher la femme de remplir avec dévouement ses devoirs d’épouse.

Il n’avait pas achevé de parler que la porte se rouvrait pour le service; mais ce ne fut point Léon qui entra. Rose, la vieille cuisinière, le bonnet en arrière découvrant ses bandeaux gris, grande, épaisse sous son caraco flottant que serrait le tablier bleu, apportait elle-même la langouste. Son embonpoint lui faisait tenir le plat en avant, presque à bras tendus; elle le déposa sur la table, d’un air digne et offensé, en déclarant:

--J’ai voulu venir m’excuser près de Monsieur. Il paraîtrait que j’ai fait un déjeuner contraire aux goûts de Monsieur: Monsieur peut croire que j’en ai bien du regret, d’autant que Madame, dans sa contrariété, a été dure pour moi. Je ne puis pourtant pas deviner les goûts de Monsieur. Selon Madame, on m’aurait dit autrefois de ne jamais faire de langouste ni de poulet chaud, mais un ordre vous est vite parti de la tête. Monsieur Herlinge, lui, pourrait le dire: quand je servais chez les parents de Madame, jamais monsieur Herlinge n’a eu un mot à me dire sur la cuisine, si ce n’est pour un petit compliment, un jour ou l’autre. Mais aussi, là, c’était bien différent: madame Herlinge donnait tous les ordres, elle était toujours là, on savait ce qu’on avait à faire...

Guéméné l’arrêta net:

--C’est bien, Rose, la cause est entendue, n’y revenons plus.

Mais Thérèse avait rougi, comme si son honneur même eût été attaqué.

--Ces vieux domestiques sont intolérables! dit-elle en haussant les épaules. Celle-ci, pour avoir servi dix ans chez ma mère, se croit tout permis. Il me sera impossible de la conserver.

Puis, voyant l’assiette vide de son mari:

--Ah! mon pauvre chéri! mon pauvre chéri! comme je suis ennuyée de te voir si mal déjeuner!

Et, comme un silence pénible pesait dans la salle à manger, Dina, qui suivait le cours de ses pensées, crut faire une diversion heureuse en racontant:

--Nous avons rencontré tout à l’heure ce bon monsieur Adeline qui promenait ses enfants. Savez-vous dans quel endroit il les avait conduits? A la Morgue, docteur, à la Morgue!

Elle riait encore en songeant à l’air embarrassé de «ce bon monsieur Adeline» traînant avec lui sa bande indisciplinée. Il avait pris sur son déjeuner le temps de cette excursion macabre, faite à la diable, entre deux expéditions à l’économat de la Pitié. Affolé par les espiègleries des quatre écoliers en vacances, il ressemblait à ces veufs maladroits et pitoyables qu’on voit parfois chargés d’enfants. Contraints, misérables, ignorants des gestes de la mère, ils s’efforcent de la remplacer, mais sans atteindre à sa subtile adresse féminine; ils y perdent même le rôle de leur paternité normale et deviennent un parent neutre, tour à tour violent et faible, dépourvu d’autorité.

--Oui, reprit mademoiselle Skaroff, on dirait un veuf. Sa femme est là pourtant, et si excellente, la pauvre doctoresse! Mais voilà, son métier la surmène. Appelée au dehors à toute heure, le jour, la nuit, comment pourrait-elle encore s’occuper régulièrement du bien-être des siens.

--Une femme-médecin n’a pas quatre enfants, aussi! s’écria Thérèse, que ce tour de la conversation irritait sourdement.

Une crispation passa sur le visage de Guéméné, qui tordit silencieusement sa moustache. Il avait pâli. L’éventualité d’une maternité pour Thérèse--souhaitée par le mari, redoutée par la femme--était une question épineuse dans le jeune ménage. D’un commun accord ils évitaient d’en parler, et les circonstances faisaient jusqu’ici que l’enfant, cette cause latente de désaccord, demeurait pour la jeune femme un péril menaçant mais lointain; elle s’habituait à le moins craindre à mesure que le temps s’écoulait sans lui donner ce qu’on nomme «des espérances».

--Moi, déclara Dina, j’adore les enfants.

--Nous sommes des êtres de famille, dit Guéméné rêveusement. C’est un instinct puissant que notre désir d’une descendance. On veut se continuer dans la vie, malgré la mort, créer des sujets d’affections nouvelles. Le cœur a, comme la chair, ses besoins inéluctables.

--Avec quatre diables comme ceux des Adeline, fit en riant la jeune Russe, une femme doit avoir ses désirs de tendresse largement comblés, et cette bonne doctoresse, j’en suis sûre, se passerait volontiers d’exercer la médecine.

--C’est extraordinaire, Dina, comme vous en parlez légèrement de cette médecine pour laquelle je vous croyais tant de ferveur! dit Thérèse. Je vous ai vue, ce matin, en pleine passion de travail; une heure passe, et vous en voici détachée.

Dina réfléchissait tout haut:

--J’aimais mon métier; c’était bien juste: je ne pouvais avoir foi qu’en lui. Il était ma sauvegarde. Il devait me nourrir. Je m’étais donnée à lui. C’était mon mari, à moi: comprenez-vous? Mais, quand je trouve ce qu’une femme désire toujours le plus, l’amour, ah! je serais folle de me montrer récalcitrante. Ne trouvez-vous pas?...

On sonna en bas, à la porte d’entrée. Guéméné regarda sa montre.

--Une heure, dit-il; la consultation! Tant pis, les clients attendront. Aujourd’hui, je déjeune au dessert.

Mais, au bout d’un instant, Léon entra:

--C’est monsieur le docteur Pautel qui voudrait parler à Monsieur.

Thérèse et son mari sourirent. Le docteur dit:

--Pautel vient me demander une consultation; il est très malade... Si vous montiez la lui donner, mademoiselle Skaroff?... Pour le cas dont il s’agit, vous serez la plus habile.

--Ma première consultation, alors! fit Dina en se levant de table.

Elle était pâle et radieuse; sous les deux touffes de ses cheveux crêpés, ses beaux yeux passionnés et doux s’allumèrent superbement lorsqu’elle reprit:

--Et la dernière...

C’était l’ivresse de son sacrifice amoureux qui, de cette fille pauvre, dans sa robe misérable et usée, faisait à ce moment une incomparable femme. Tranquille et sereine, elle secoua, de son geste ordinaire, les miettes de sa jupe, et s’en fut vers la porte, de son allure dansante. Avant de disparaître, elle sourit à ses amis qui expliquèrent:

--Au second étage, la porte à droite... vous le trouverez là... Nous vous laissons aller seule.

--Dans cinq minutes, vous viendrez me rejoindre, fit-elle.

Le docteur et sa femme achevèrent le repas en silence. Un trouble les avait saisis. Tous deux songeaient au mystère de ces belles fiançailles qui s’accomplissaient en ce moment sous leur toit. Elles étaient joyeuses, calmes et sans nuage; et ils pensaient aux leurs qui avaient été mélancoliques. Cette étrange Dina s’en était allée à l’oblation de sa gloire, de sa science, de sa personnalité, de tout son «moi», enfin, avec une simplicité de petite fille. Des comparaisons pénibles s’imposaient à l’esprit de Thérèse et de Fernand.

--Montons-nous? demanda le mari.

--Laissons-les encore un peu, dit Thérèse.

* * * * *

Une demi-heure plus tard, ils ouvrirent la porte du cabinet de Fernand. Pautel avait les yeux rougis sous le cristal du lorgnon. Dina portait encore sur ses joues délicates la flamme et l’orgueil du premier baiser, et tous deux se tenaient par la main, naïvement, comme les fiancés du peuple. Guéméné et sa femme se répandirent en félicitations. Le tableau était singulièrement banal de ce garçon flegmatique et de cette fiancée en robe de pilou, qui s’étaient joint les mains comme dans une photographie campagnarde. Dina Skaroff n’était plus qu’une insignifiante jeune fille destinée à vivre dans le sillage de son compagnon. La petite Princesse de Science qui, tant de mois, avait promené par les hôpitaux parisiens l’austérité de sa blanche livrée d’externe, les promesses de son talent, s’effaçait dans l’ombre d’un homme. Les médecins ne la verraient plus; elle glisserait lentement dans un abîme d’oubli. Thérèse trouvait cela triste comme un enterrement, mais elle s’efforça à des propos d’élémentaire courtoisie.

--Vous avez de la chance, Pautel; oui, vous avez de la chance!... Et vous, Dina, vous ne tirez pas non plus le mauvais numéro... Allons, vous ferez un gentil ménage... n’est-ce pas, Fernand?

Elle se retourna pour chercher des yeux son mari: Guéméné avait disparu. Elle allongea la tête vers la pièce contiguë, son cabinet de travail; il était vide.

--Où donc est Fernand? répéta-t-elle.

Puis, prenant ce prétexte pour offrir aux amoureux un nouveau tête-à-tête, elle redescendit à la salle à manger en appelant son mari. Les domestiques desservaient la table: ils croyaient Monsieur là-haut. Sans savoir pourquoi, Thérèse eut au cœur une légère angoisse. Elle remonta deux étages si vite qu’elle s’essouffla un peu.

Fernand était dans leur chambre, debout devant la fenêtre. Il haletait, les poings fermés, tout frémissant.

--Qu’as-tu? mon Dieu! qu’as-tu? s’écria-t-elle, effrayée.

Il ne répondit pas. Elle vit ses traits convulsés. Il la prit dans son bras, la faisant ployer sous son étreinte et, les yeux terriblement tristes, il dit, étouffant presque:

--Moi aussi, je t’aurais voulue toute!

TROISIÈME