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PARTIE I

Un soir que Thérèse rentrait lasse de sa journée, accablée par la précoce chaleur printanière, la femme de chambre frappa à sa porte:

--Que Madame ne défasse pas son chapeau; il y a là une demoiselle qui voudrait...

La servante n’acheva pas; derrière elle, dans l’escalier, un galop d’enfant retentissait, et Lucie Adeline, la fille aînée de la doctoresse, brunette de quinze ans à l’air décidé, entra tout droit, criant:

--Monsieur Guéméné est-il là? Maman lui demande de venir tout de suite: il y a Julien, mon petit frère, qui s’est ébouillanté!

--Votre petit frère! ah! mon Dieu! s’écria Thérèse. Il vit encore, au moins?...

Sans autre réflexion tout d’abord, elle ne pensait qu’à la malheureuse mère. Mais la fillette reprit:

--Oui, oui. Si monsieur Guéméné est ici, qu’il vienne tout de suite, tout de suite; je l’emmènerai dans mon sapin.

--Non, répondit Thérèse, un peu stupéfaite de ce que son mari fût appelé préférablement à elle par madame Adeline, cette confrère qui l’estimait; monsieur Guéméné ne rentrera que ce soir, mais je suis là, je vais vous suivre.

--Ah! c’est que maman m’avait dit: «Ramène monsieur Guéméné, je veux qu’il voie Julien...» Elle n’avait pas parlé de vous. Sans doute qu’elle n’y avait pas songé, car vous êtes aussi bien médecin que lui... et qu’elle... Et puis, voyez-vous, elle est drôle, maman: elle trouve qu’une doctoresse, c’est assez bon pour ses clients, puisqu’elle les soigne. Mais quand il s’agit de l’un de nous, elle a tout de même plus confiance dans un homme... C’est bête, mais on est tous comme ça... Ma foi, madame, moi, je crois que vous en savez aussi long que votre mari. D’abord, je voudrais aussi être femme médecin...

Pendant ce verbiage, Thérèse, en hâte, devant la glace, avait assujetti son chapeau, repris sa trousse, son thermomètre, ses gants. La profession médicale crée, chez ceux qui l’exercent, une admirable impersonnalité en présence du mal grave. Toute sa pensée bandée vers l’enfant qu’elle allait secourir, elle sentait à peine l’injure discrète et voilée qui lui était faite. Ce fut seulement en fiacre, emportée aux côtés de cette petite fille garçonnière et délibérée, que son amour-propre s’éveilla et s’offensa. Elle courait à ce chevet où l’on avait dédaigné de l’appeler, où sa science n’était nullement requise; et sa dignité se révoltait. L’idée lui vint de rebrousser chemin pour laisser Jeanne Adeline libre d’appeler quelque autre médecin, puisque cette singulière doctoresse n’accordait sa confiance qu’aux hommes. Mais la fillette bavardait toujours:

--Voilà: Julien avait mal à la gorge, et maman avait dit ce matin: «Je ne veux pas qu’il aille en classe aujourd’hui...» Puis, monsieur Artout lui ayant téléphoné hier pour le chloroforme à donner dans une opération, la voilà partie dès neuf heures boulevard de Courcelles. A midi, je rentre du cours supérieur où je prépare mon brevet: pas de maman, bien entendu; pas de papa non plus. Pauvre père! il n’avait pas raté l’apéritif... Alors on déjeune seuls, nous quatre. A une heure et demie, je retourne à l’école avec ma petite sœur Georgette; Alfred, qui est externe, s’en va au lycée. Julien reste avec la bonne. Elle devait aller au lavoir, mais, pour qu’elle puisse surveiller le petit, maman lui avait recommandé de faire son savonnage à la lessiveuse sur le fourneau de la cuisine, sans bouger. Ah bien, oui! voilà le savon qui manque, ou «la carbonade», je ne sais quoi; elle court chez l’épicier, rue de l’Ancienne-Comédie: l’affaire d’une minute, à ce qu’elle dit. N’empêche que Julien a le temps de monter sur une chaise, de soulever le couvercle de la lessiveuse pour voir comment fait l’eau qui sort en bouillonnant par les petits trous de la pompe. La vapeur l’échaude, il bondit en arrière, s’accroche à la lessiveuse qui bascule et lui déverse un grand jet d’eau chaude sur tout le corps... Quand la bonne lui a ôté ses habits, elle dit que la peau est venue avec!... Dieu merci, maman est rentrée à quatre heures. Monsieur Artout l’avait retenue à déjeuner chez lui; elle n’avait pas osé refuser, crainte de le contrarier, car, comme dit papa, monsieur Artout c’est la «vache à lait» de maman, et elle le ménage comme le bon Dieu... Moi, je l’aime bien aussi monsieur Artout; je lui ai dit, un jour, que je voulais faire ma médecine. Il s’est écrié: «Pourquoi pas?»

--Mais, reprit Thérèse, qui déjà ne pensait plus à sa dignité froissée, à quelle partie du corps votre petit frère a-t-il été le plus atteint? Que lui a-t-on fait? L’a-t-on baigné?

--Ah! non, pour sûr! Maman a, je crois bien, perdu la tête, et le pauvre gosse crie tant dès qu’on le touche!

--Quel âge a-t-il donc, le pauvre enfant?

--Neuf ans, madame, et on lui en donnerait plutôt dix, tant il est grand!

Le fiacre, qui avait suivi les quais, s’engageait dans l’étroite rue Dauphine, où un embarras de voitures le retint quelques minutes. Thérèse revivait les heures où elle avait attendu la mort de son enfant; il lui semblait éprouver ce qu’endurait la malheureuse doctoresse. Impatiente d’arriver, elle préparait mentalement plusieurs ordonnances appropriées aux divers genres de brûlures que pouvait présenter le petit garçon. C’est à l’hôpital, en chirurgie, plus que dans la clientèle, qu’elle avait eu occasion d’exercer la thérapeutique spéciale en pareil cas. Elle se souvint qu’Artout préconisait le sous-nitrate de bismuth, et Boussard l’acide picrique, aussi exclusivement l’un que l’autre. Enfin le fiacre s’arrêta devant la noire maison de la rue de Buci dont Jeanne Adeline occupait l’entresol.

Il y avait, au fond du corridor obscur, un escalier dont le pied tâtonnant de Thérèse trouva enfin la première marche. La fillette, reprise par une anxiété qui l’avait quelque peu quittée au cours de sa promenade, était partie en avant comme une flèche. Familière de l’escalier noir, elle l’eut gravi en quelques bonds. Thérèse, accrochée à la rampe, devait chercher chaque marche du bout de sa bottine. Et l’on sentait, répandue par toute la maison, l’odeur douceâtre, alcaline et savonneuse, de cette lessive meurtrière qui, sa colère monstrueuse et stupide passée sur le pauvre enfant, avait continué de bouillonner doucement sur le fourneau de la cuisine.

N’ayant personne pour l’introduire, car Lucie était déjà au chevet de son frère, Thérèse se dirigea au hasard des portes ouvertes, traversa l’étroite salle à manger au tapis rouge tendu sur la table ronde, puis le salon d’attente minuscule prenant jour sur une cour infecte, un tronçon de couloir où les jupes de madame Adeline pendaient au porte-manteau, et elle arriva enfin dans la chambre où l’enfant geignait, étendu sur son petit lit de fer. La mère, toute contractée, penchée sur lui, le regardait en pleurant. Quand elle aperçut Thérèse:

--Ah! vous êtes venue!... examinez-le vite. Je n’ai pas une idée à moi.

Et elle restait là immobile, angoissée, le front dans les mains. Vivement, la jeune femme se déganta, rejeta sur le grand lit drapé de cotonnade rouge son ombrelle et sa jaquette, et vint dévêtir de sa chemise le petit garçon, qu’elle soutenait d’un bras sous les omoplates. Le petit corps nu apparut, nerveux et souple, avec des soubresauts qui enflaient le thorax mince et maigre. Le côté droit, depuis l’épaule jusqu’à la cuisse, était marqué de longues traînées rouges, et la peau, soulevée en boursouflures, formait de grosses perles opalines toutes gonflées d’eau: l’une d’elles, énorme, à la hanche, ressemblait à un œuf transparent. Le bras avait été mis à vif lors de l’arrachement des habits.

Toute émotion oubliée, le sourcil froncé, calme, sûre d’elle-même, Thérèse parcourait les brûlures de son regard droit, fort et ardent. Elle recueillait sa science, ses idées, toute sa pensée lucide, rassemblait, d’un effort viril, ses facultés, en vue de la décision prompte qui sauve. Le petit garçon se plaignait et pleurait. Chose étrange, elle n’eut pas vers lui le geste câlin du médecin qui s’attendrit devant l’enfant malade. Son cerveau seul vivait et agissait. La femme qui se hausse aux fonctions de l’homme y dépense trop d’énergie pour gaspiller encore de ses forces en sensibilité. Elle dit, après avoir vu toute la série des brûlures:

--Celles du bras sont douloureuses, mais sans gravité. Il aurait fallu percer les phlytcènes de la hanche. Le pauvre enfant doit souffrir beaucoup. Pourquoi ne pas lui donner un bain avant les pansements?

--Ah! je ne sais plus rien! gémit madame Adeline. Essayez de tout. Calmez-le.

La domestique alla chercher la baignoire d’enfant, qui était devenue trop petite pour ce garçon de neuf ans. Lucie déclara que la lessiveuse était grande et qu’on pourrait y faire tenir son frère accroupi. Le temps pressait. Peu accoutumée à ces intérieurs de la médiocrité, où tout fait défaut, Thérèse, qui ne connaissait guère que les hôtels de l’île Saint-Louis ou la clientèle du faubourg Saint-Germain, ne se déconcerta pas. Elle parcourut l’entresol exigu où logeait toute la famille de la doctoresse. Elle vit le cabinet, dont les fenêtres basses, en cintre, atteignaient au plafond. La table de gynécologie y était représentée par une chaise longue, en reps vert. La table de travail--un vieux bureau d’acajou--s’étalait propre et nette, sans le désordre du journal scientifique qui traîne, du livre nouveau de pathologie que le médecin a laissé entr’ouvert la veille, des brochures repoussées pêle-mêle après une lecture rapide; madame Adeline ne lisait pas. Exténuée par sa clientèle de quartier, ses visites à quarante sous, les accouchements, la médecine auxiliaire à laquelle Artout l’appelait de temps en temps, elle s’en tenait à sa science d’il y a vingt ans, soutenue par son admirable mémoire qui n’avait jamais fléchi. Thérèse vit les deux pièces exiguës où s’entassaient, filles d’un côté, garçons de l’autre, les quatre enfants de la doctoresse, puis elle gagna la cuisine, guidée par l’odeur et le bouillonnement de la lessive. A la servante qui rechignait pour sortir son linge d’un «si beau bouillon» elle fit vider la petite chaudière, en surveilla la purification. Et, sa jupe relevée, elle dictait ses ordres, prévoyait tout, disposait tout, devinait tout, agissait comme si elle avait tout connu dans cette cuisine humide, malodorante, où voltigeait, dans un coin sombre, le papillon jaune d’un bec de gaz, alors que le soleil de mai étincelait encore au plein air. Ensuite, revenant à ce cabinet de sage-femme des quartiers pauvres, elle y chercha un bout de papier où, sûre d’elle-même, de son écriture haute, lisible et nette, elle traça l’ordonnance. Les camions, les fiacres se croisaient dans la rue avec les omnibus; les voyageurs d’impériale montraient, à leur passage cahoté, une brochette de visages hétéroclites atteignant la hauteur des fenêtres. C’était un fracas, une trépidation ininterrompue qui faisait vibrer les vitres dans leur châssis, l’encrier, la sébile de verre, et la bouteille d’acide phénique sur la table. Soudain, dans l’escalier, une chanson se fit entendre, se rapprocha: c’était une voix d’homme un peu timide et hésitante, qui chantait. Puis la porte s’ouvrit; la voix pénétra dans l’appartement: Thérèse perçut le dernier vers lyrique de l’_Internationale_.

«Ah! pensa-t-elle, voilà monsieur Adeline qui rentre, et si gaiement!... Quand il apprendra le drame, quelle terrible secousse!...»

Elle aimait bien ce «bon monsieur Adeline», si tranquille, si résigné, si excellent mari. C’était, à vrai dire, un homme simple, mais sa vie honnête séduisait Thérèse, et le bel exemple qu’il donnait d’un époux entièrement docile aux exigences du métier de sa femme le lui rendait sympathique. Elle se leva vite pour prévenir la terrible émotion qui attendait le pauvre homme dans sa chambre. Mais, avant elle, la doctoresse était arrivée, et toutes deux, dans le salon d’attente à demi obscur, où l’on sentait l’humidité des arrière-cours parisiennes, se trouvèrent en face d’un homme titubant, le chapeau en arrière, qui s’affaissa sur une chaise sans pouvoir aller plus loin.

--Il fait chaud, dit-il d’une voix traînante, sans voir Thérèse. Que Lucie aille m’acheter une canette bien fraîche.

Madame Adeline saisit la main de Thérèse, et l’entraîna aussitôt jusque dans le cabinet de consultation.

Alors, là, dans cette pièce misérable où elle vendait sa science en tranches de vingt sous, la pauvre femme que Thérèse avait toujours connue joyeuse, vaillante, supportant avec plaisir sa prodigieuse vie de labeur, brave, de bonne humeur, ayant conservé jusque dans la maturité cette gaieté gauloise du petit monde parisien, s’abandonna, dégonfla son cœur, dévoila sa secrète misère.

--Vous l’avez vu, murmura-t-elle très bas et sans quitter la main de cette amie plus heureuse et plus forte, vous l’avez vu. J’avais toujours caché son vice qui me fait honte, j’ai tenté l’impossible pour qu’on l’ignore. Chaque jour, il me revient ainsi, quelquefois moins gris, mais souvent davantage encore. Hier le concierge l’a trouvé couché dans l’escalier, inerte, et me l’a remonté comme un paquet en le cognant partout. C’est ignoble... Un homme qui était si sobre autrefois!... Il me tue, je vous assure, il me tue. D’abord il a bu peu: l’apéritif, avec ces autres messieurs de l’économat, tout simplement. Mais le goût lui en est venu plus vif. Il a pris deux absinthes, puis trois, puis quatre. Et maintenant, c’est le matin, c’est le soir, c’est le jour, c’est la nuit. Vous venez de le voir, un homme fini! Ainsi vous concevez quel sort est le mien: mon enfant va mourir, et mon mari m’est devenu un objet de répulsion.

Ses yeux étaient secs, mais ses cheveux blonds, que l’âge et le surmenage avaient décolorés, lui retombaient lamentablement défrisés sur les tempes: elle était vieillie, vaincue, écrasée malgré sa bravoure, sa vaillante bonne humeur, sa lutte héroïque d’humble femme contre l’existence. Thérèse s’émut. Les larmes lui vinrent.

--Ma pauvre madame Adeline! dit-elle seulement.

Et, debout devant la doctoresse, lui serrant la main, elle la considérait avec pitié, avec désolation.

--Le pire, continua celle-ci, c’est que ce désastre de ma maison, j’en suis la seule cause. Oh! ne vous récriez pas: je sais réfléchir et comprendre aujourd’hui. Ma vie fut une longue et grande erreur. Je ne devais pas être médecin; mon devoir était ici, chez moi, à tenir ma maison, à faire fructifier par l’économie, par la bonne organisation et le travail ménager, les appointements de petit employé que m’apportait mon mari. On a trois pièces, on fait soi-même son marché, sa popote, on raccommode son linge, on garde ses enfants, on choie son homme... Mais non! je ne me sentais pas plus sotte qu’une autre, j’aimais l’étude et j’avais l’orgueil du travail cérébral que je pouvais fournir: pourquoi rester dans l’obscurité pauvre d’un tran-tran tout matériel, quand je me sentais capable d’entreprendre un chic métier? Et j’entrevoyais une existence intéressante et distinguée. Il y a vingt ans, ma chère, les femmes médecins ne couraient pas les rues. C’était une profession originale qui vous mettait en relief; on parlait de vous dans les journaux comme d’un cas rare. C’était plus alléchant que de s’enfermer dans trois pièces à surveiller le pot-au-feu, le mari et les enfants. J’ai fait un beau rêve, quoi! Il m’a fallu travailler dur, mais cela ne m’effrayait pas. J’ai passé l’officiat de santé que j’ai converti en doctorat en subissant cinq examens à la suite...

L’oreille tendue, elle s’interrompait à chaque minute, épiait en même temps les gémissements de son fils et les extravagances de l’homme ivre que la bonne menait durement, le forçant à se déchausser, à mettre ses pantoufles, sous peine de lui retirer sa bouteille de bière. Le petit garçon finit par s’assoupir tandis que le mari s’abreuvait tranquillement, somnolent et doux, devant la bouteille, dans la salle à manger.

La doctoresse reprit:

--Il me révolte, il me répugne; mais je le plains et je lui pardonne. Pendant dix années, il fut un mari modèle. La vie du malheureux n’était pas gaie pourtant. A quelque heure qu’il revînt, il trouvait la maison vide ou envahie par le tapage des enfants indisciplinés. Il m’aimait bien, et l’on aurait cru que je le fuyais. Il ne récriminait pas, s’efforçait à me remplacer, peignait les enfants, laçait leurs souliers, trempait la soupe quand la bonne s’était mise en retard. Et l’on espérait que les honoraires rentreraient mieux, qu’Artout me prendrait plus souvent, que la fortune viendrait. Mais Artout s’entichait de madame Lancelevée, ma consultation grouillait de pauvres femmes, de bonnes sans place. J’en ai vu qui m’allongeaient dix sous, une fois l’ordonnance rédigée!... Et quel gâchis dans le ménage! Une domestique à cinquante francs ne suffisait pas, il fallait lui adjoindre une femme de ménage, et payer en sus les mois de nourrice des enfants... Et les mois d’épicerie, de boucherie, que je ne pouvais vérifier! C’est aussi la viande qu’on laissait gâter dans le garde-manger, le beurre qu’on gâchait, le café, le sucre, qu’on volait, et je n’avais pas de contrôle, impossible de parer à ces fuites invisibles de l’argent: il fallait s’en tirer en préparant des rentrées toujours plus fortes... Ainsi, pour faire marcher une maison que les domestiques avaient mise sur le pied de quinze mille francs, je vivais en galérienne. Dieu merci, j’avais un rude tempérament; mais, de plus en plus, je désertais mon intérieur. Adeline, lui, était comme veuf. Même la nuit, il ne m’avait pas... Vous connaissez ça, ma pauvre amie; quelquefois on est à peine dans ses draps que la sonnette vous réveille... Encore vous, vous pouvez en prendre à votre aise, tandis que moi!... Avais-je le droit de refuser un accouchement, dût-il ne me rapporter que quarante francs chez des pauvres?... Voyez-vous, mieux eût valu pour Adeline que je fusse morte. Les hommes sont les hommes: il en aurait trouvé une autre... Moi là, il se résignait, attendait, souffrait et s’ennuyait. Un jour, l’alcool l’a surpris. Il s’y est peu à peu accoutumé et dès lors a cherché dans l’ivresse l’oubli de sa solitude et de ses embêtements... Il ne demandait pourtant qu’à être un brave homme. S’il s’est égaré, la faute en est à moi. Maintenant le mal est sans remède. Revenir au foyer, m’y enfermer pour y remettre l’ordre? c’est trop tard. Déjà, là-bas, à l’économat de la Pitié, les blâmes pleuvent sur Adeline. Indulgemment, le directeur m’a fait avertir que sa conduite était inconvenante, et portait atteinte à la dignité de l’administration. Il est en passe de perdre son emploi. Alors je suis rivée à mon métier, qui sera bientôt le seul gagne-pain de la famille. Quant à lui, le malheureux, je n’ai qu’à le laisser sombrer jusqu’au fond, à me désintéresser de lui, sans pouvoir consacrer seulement une semaine de soins et de sollicitude à un essai de sauvetage... Et si Julien meurt maintenant, n’aura-t-il pas été, lui, la seconde victime de mon métier? Savez-vous que c’est affreux!

Elle était toute blanche. Un grand frisson la secoua; ses yeux, si gais naguère, exprimaient un désespoir immense. Thérèse, qui avait écouté cette confession douloureuse avec un intérêt étrange, eut tellement pitié de la pauvre femme qu’elle la prit à l’épaule, l’embrassa.

--Ma bonne madame Adeline, ne perdez pas courage à ce point! Julien n’est pas en danger de mort. La brûlure de la cuisse intéresse un peu le muscle, je le crains, mais le pouls n’est pas mauvais; la température a peu monté. Après le bain, je lui ferai une piqûre de morphine, puis les pansements. Je vous en prie, consolez-vous. Vous avez mené la vie la plus digne, la plus méritoire. Il n’est personne qui ne vous admire...

--Il vaudrait mieux, répondit la pauvre doctoresse, qu’on m’admirât moins et que j’eusse gardé mon bonheur conjugal.

A ce moment, il se fit dans la salle à manger un bruit de voix hautes et furieuses. C’était la servante qui gourmandait son maître, et une dispute s’ensuivait entre eux. Madame Adeline rougit. Elle s’excusa près de Thérèse et disparut.

La jeune femme, inquiète et émue, resta seule; madame Adeline venait de la bouleverser. Pour achever d’écrire l’ordonnance, sa main trembla. Elle pensait à son bébé. Il aurait deux ans maintenant. Elle essayait de l’imaginer tel qu’il eût été, dans une robe à gros plis, formant de mignonnes phrases, trottinant à pas menus par toute la maison. Et sa maternité défunte ressuscitait en désirs imprécis, en tristesses, en besoins vagues. Elle pensait aussi à son mari qui devenait si froid pour elle, si lointain, si étranger! Et cet abandon subtil, dont elle avait la perception nette, lui causa soudain une angoisse.

Elle signa l’ordonnance:

_Docteur Thérèse Guéméné._

Elle se redressait, très lasse, très rêveuse, quand Lucie Adeline entra en coup de vent:

--L’eau est chaude pour le bain de mon petit frère. Après, on lui fera des pansements. Je vous regarderai, n’est-ce pas? C’est si joli, si doux, l’ouate hydrophile! Je voudrais vous aider; me le permettrez-vous?... Oh! la médecine, la médecine! si vous saviez!...

Elle eut un frissonnement de jeune poulain. Puis, se faisant câline, avec ce goût qu’ont les adolescentes pour les femmes supérieures, leurs aînées, qui incarnent à leurs yeux un idéal, elle s’approcha de Thérèse, lui posa sur l’épaule sa tête brune aux cheveux abondants qu’un ruban rouge nouait à la nuque:

--Parlez à maman pour moi, dites, madame, je vous en prie! Elle ne veut pas que je fasse ma médecine. Alors qu’est-ce que je deviendrai?... Un jour, monsieur Artout a permis que j’aille dans son service à Beaujon. Oh! quels bons moments j’ai passés! Ça me plaisait tant, tous ces lits, tous ces malades, tous ces médecins, ces infirmiers! C’était blanc, c’était propre, ça sentait les remèdes, la pharmacie. Ah! j’aurais voulu y rester toujours, toujours...

Thérèse, devant cette petite fille frémissante, se rappelait sa propre adolescence, l’émotion que lui causait l’odeur d’iodoforme rapportée de l’Hôtel-Dieu dans les vêtements de son père, l’aspect extérieur d’un hôpital aperçu au passage, dans une rue, la seule vue d’une croix de Genève, symbole médical. Et elle sentait ces impressions lointaines se reproduire aujourd’hui dans cette fillette ardente, mordue de ce même mal terrible et voluptueux de la vocation.

--Je veux être médecin; je veux signer, un jour, des ordonnances, comme vous: «Docteur Lucie Adeline...» Je veux guérir des gens, devenir célèbre comme madame Lancelevée. Si l’on m’en empêche, je me tuerai.

Ses yeux lançaient des flammes et se mouillaient de larmes. On devinait combien pouvait être vif et violent chez cette enfant le désir combattu dont elle souffrait déjà comme d’une passion mystérieuse. Thérèse se troubla, s’effraya devant la responsabilité à encourir. Fallait-il, par un acquiescement tacite, orienter cette jeune fille vers cette science fascinante qui prend maintenant les femmes, les absorbe, les asservit, les exige tout entières? Voici qu’un doute s’emparait d’elle, la rendait craintive, timorée, au moment de hasarder ce conseil qui influencerait peut-être à jamais Lucie. Elle n’était plus si sûre qu’autrefois que le bonheur fût là pour une femme. Une incertitude angoissante fermait ses lèvres...

--Ma petite amie, dit-elle enfin, je vous remercie de votre confiance. Vous êtes gentille de m’avoir si franchement ouvert votre cœur. Mais que peut valoir mon avis auprès de celui que vous donne votre mère? Elle a une longue pratique de la profession que vous voulez embrasser; elle vous guidera plus sûrement que moi. Elle a payé sa sagesse par des expériences probantes et cruelles: croyez-la...

--Mais si vous aviez une fille, demanda Lucie, très décontenancée par un discours qu’elle attendait si peu, vous n’agiriez pas comme maman le fait à mon égard?

--Si j’avais une fille... reprit Thérèse en hésitant.

Et toute l’histoire de son mariage repassait devant ses yeux. Ses difficultés conjugales, dont avec une mauvaise foi incessante, elle n’avait pas voulu convenir, lui apparaissaient évidentes, subitement. Elle revit la mort de son bébé, les peines multiples de Fernand, la lente flétrissure de leur amour. Elle se rappela les baisers de glace, hâtifs, distraits que lui donnait son mari, son regard sans tendresse, ses sourires forcés, leurs conversations sèches, leurs nuits sans enlacements...

Et l’assurance de n’être plus aimée lui devint si précise qu’une contraction physique de son cœur lui donna une douleur insupportable, tout à coup.

--Si vous étiez ma fille, Lucie, dit-elle, très pâle, je serais bien indécise, bien troublée devant une telle vocation. Certes la médecine est une carrière magnifique, mais elle veut des femmes d’exception. Vous êtes trop jeune encore pour savoir... Tâchez d’écouter votre mère. Si vous êtes malheureuse, venez me voir, un jour, ma petite amie...

L’enfant eut un geste de désespoir:

--Personne ne me comprend!

Puis, énergique et sachant déjà se vaincre:

--Maintenant, il faut donner le bain à Julien.

Thérèse quitta cette maison, l’âme dans la pire détresse. L’exercice apaisant de sa profession l’avait un moment calmée. Elle avait baigné le petit garçon; puis, les ampoules percées, seule avec Lucie, car la mère n’était plus d’aucun secours, elle avait fait, autour du petit corps si affreusement endommagé, les pansements habiles qui le tenaient désormais droit et inflexible dans un blanc maillot d’ouate. Il demeurait certes en danger, mais elle espérait bien le sauver à force de soins. Pourtant le contentement de sa puissance, de son œuvre bienfaisante ne persista pas longtemps. A peine dehors, elle oublia Julien pour ne plus penser qu’aux poignantes confidences de la doctoresse. Aussitôt le retour sur elle-même se faisait tout naturellement:

«Comme il est aisé à une femme de perdre son mari!» songeait-elle.

Bien qu’il fût tard, elle se sentait si nerveuse qu’elle décida de rentrer à pied. L’heure du dîner mettait une agitation excessive dans ces rues du vieux Paris, où, l’été, la petite vie bourgeoise déborde sur les trottoirs. Une fièvre poussait sur la chaussée les camions, les charrettes, les omnibus, parmi lesquels, frêles et légères, filaient des bicyclettes au grelot grêle. Thérèse se disait:

«Comme c’était bon autrefois d’être si aimée!»

Quand elle laissa la sombre rue Dauphine et son fracas pour déboucher sur le quai, elle eut la soudaine impression d’un grand silence et d’une grande lumière. La Cité, qui s’effile sur les eaux comme la proue d’un navire, étalait ses façades grises du quai des Orfèvres. Bientôt apparut l’Hôtel-Dieu, et le cœur de Thérèse se serra au souvenir des fiançailles un peu tristes où elle s’était promise à Fernand si amoureux. La façade symétrique de Notre-Dame, rosée par le soleil couchant, striée par ses sculptures, ses colonnades régulières, décorée de sa grande rosace noire, fermait la perspective. Tout alentour, Thérèse remarqua le vol des premières hirondelles. Elles tournoyaient en bandes, fendant l’air de la double faucille de leurs petites ailes. On eût dit des oiseaux d’acier noir; et le cri métallique qu’elles poussaient en se poursuivant complétait l’illusion. Thérèse songeait:

«Un jour, je traversais le Parvis avec Fernand, et, sur le seuil de l’hôpital, je l’ai embrassé. Nous sortions de chez l’oncle Guéméné; il avait dit, en nous regardant tous deux: «Mes enfants, lorsqu’on est marié, il faut lier ses vies...»

Sous l’arche minuscule du Petit-Pont, la Seine roulait en ruban mince, encombrée de chalands où les mariniers vivent en tribus, faisant sécher leur linge qui claque au vent parmi les barriques et les madriers. Thérèse répétait rêveusement:

«Lier ses vies...»

La mince nef gothique de la cathédrale s’allongeait au bord de l’eau, soutenue par des contreforts et des arcs-boutants d’une pierre si blanchissante qu’elle ressemblait à du marbre vétuste. La verdure fraîche du square de l’Archevêché s’épanouissait sous l’abside.

Thérèse s’interrogeait:

«Était-ce donc bien sûr que Fernand ne l’aimait plus?... Était-ce même possible, quand elle le chérissait encore si fortement!»

Elle se hâtait pour le rejoindre plus vite. Ayant franchi le pont, elle longeait maintenant les bâtiments bas et sinistres de la Morgue, dont le voisinage inquiétait peu son âme de médecin, familière des amphithéâtres, ignorante des sensibilités féminines. Des gens de l’Ile, sur le pont Saint-Louis, la reconnurent et se dirent à l’oreille: «C’est la doctoresse du quai Bourbon.» Alors Thérèse, sous l’ombrage des peupliers d’Italie, aperçut sa maison. Et l’idée d’y retrouver Fernand, de le reprendre par des caresses, de le ressaisir en l’aimant mieux, lui gonfla le cœur, délicieusement.

--Monsieur est-il à table? demanda-t-elle à la femme de chambre, dès l’arrivée.

--Monsieur n’est pas encore rentré, madame.

* * * * *

L’habitude de la visite quotidienne chez madame Jourdeaux était devenue impérieuse pour Guéméné. Il en attendait l’heure, tout le jour, dans une fièvre secrète, vivant avec l’inquiétude de ne pouvoir ménager son temps et ses visites médicales en vue de cette visite amoureuse. Il arrivait, avide de joies nouvelles, anxieux, passionné, ardent. Et il trouvait la douce femme brodant à la fenêtre, immuablement sereine et tranquille en apparence, mais plus pâle toujours, plus triste, dévorée du tourment inconscient qu’elle portait en elle, et que n’apaisait plus ce tendre commerce d’amitié bénigne et décevante. Alors ils causaient sans liberté, sans abandon, les yeux fixés sur la pendulette qui réglait la durée de leurs entrevues hâtives. Ils contenaient leurs propos, leurs attitudes, se défendaient, contrairement à toute logique, d’une naturelle intimité, conséquence d’une plus profonde connaissance mutuelle. Chacun d’eux faisait le même effort pour entretenir, par mille artifices, cette architecture illusoire d’amitié qui recouvrait, en le sauvegardant, le sentiment violent qui les unissait. Que cette fragile tour d’ivoire tombât, et entre eux fût apparue, troublante et nue, la vérité de leur passion. Et l’heure marchait; Guéméné devait quitter cette inaccessible amie qui le calmait par ses airs de madone, et le ravageait par sa secrète et orageuse mélancolie. Il la quittait en souffrant, plus éloigné d’elle qu’à l’arrivée, affamé d’elle, malheureux, inassouvi.

Ce soir-là, il était venu dans un état de surexcitation inaccoutumé, irrité par des causes vagues, mécontent de tout. Elle s’en aperçut:

--Mon ami, lui dit-elle, qu’avez-vous?

Et sa main, si douce d’ordinaire, serra celle de Guéméné avec tant de nervosité qu’il frémit. Aussitôt, d’instinct, ils s’écartèrent.

--Eh! dit-il, je n’ai rien de plus que chaque jour.

--On vous a fait encore quelque peine chez vous?

La tendre femme n’avait dans le cœur qu’un mauvais sentiment: elle haïssait Thérèse. Elle s’exaspérait à sa seule pensée, voyait en elle une créature détestable, maussade, méchante, lui inventait mille défauts, la jugeait implacablement.

--Non, dit-il, ma femme ne m’a pas fait de peine nouvelle. Thérèse a, je vous le jure, de très belles qualités, que je reconnais. Elle est bonne, très attachée à sa conception personnelle du devoir. Elle a compris le mariage d’une façon égoïste et parcimonieuse, mais ne s’est jamais départie de ce qu’elle croyait être le bien. Et c’est ce qui fait le tragique de ma situation. Ma vie, près d’une telle compagne, fut une longue suite de petites misères. Elle ne m’a jamais causé le grand chagrin qui délie, qui libère; et je me sens comme une obligation de l’_affectionner_ encore, de ne pas la briser en lui révélant la ruine de notre bonheur.

Madame Jourdeaux se redressa lentement au-dessus de la broderie qu’elle gardait entre ses doigts sans y travailler, et, les paupières palpitantes, elle dit, avec un air détaché:

--Vous l’aimez encore, mon pauvre ami.

Guéméné éprouvait un scrupule qui l’empêchait d’articuler brutalement cette phrase: «Je n’aime plus ma femme». C’eût été, lui semblait-il, une injure trop grossière à la dignité de Thérèse, et une trahison trop imméritée. Il chercha un détour.

--Après ce qui a été entre nous si longtemps, dit-il en choisissant, en atténuant ses expressions, il demeure entre les êtres comme une parenté indélébile, une atmosphère de souvenirs qui peut être aussi froide, aussi lugubre qu’un tombeau, mais où l’on continue de respirer ensemble. C’est la pire situation. Les simulacres de l’amour d’autrefois restent comme autant de mensonges. On s’embrasse, on se sourit, on échange des pensées, on emploie les anciens termes de tendresse, et l’on se sent brasser des choses flétries, inertes, des ombres de ce qui fut. Et, comme rien n’est cassé en apparence, il faut vivre en se contentant de cela. C’est triste comme la mort...

--On dirait, reprit la douce femme,--et sa voix s’altérait légèrement--que vous lui reprochez de ne vous avoir pas fait subir de plus cruels chagrins.

--Peut-être...

--Comme vous êtes inconséquent!

--Non, je suis logique. Si elle avait été foncièrement coupable, je me serais repris, sans remords; j’aurais refait mon nid... ailleurs.

Il se tut. Elle reprit son aiguille fébrilement, et piqua la batiste d’un geste saccadé. Ils étaient aussi émus l’un que l’autre, et leurs yeux avaient beau se fuir, leurs âmes fusionnaient dans le même désir étouffé de l’union. Le silence dura quelques minutes, puis Guéméné prononça:

--La journée a été splendide...

Elle dit: «Oui», leva les yeux vers le pan de ciel bleu qu’encadraient les grands murs de la cour intérieure. Il lui vit des larmes.

--Ce que je fais est stupide! s’écria-t-il. Je viens ici pour tâcher d’apporter un peu de joie dans votre vie si solitaire et triste: je ne réussis qu’à vous navrer par l’étalage de ma misère.

Elle eut de cette phrase un dépit inavoué, s’étant toujours imaginé, dans son besoin de dévouement, qu’il venait quêter du bonheur et non pas en donner.

--Oui, vous êtes bon; vous me faites des visites de charité, mais toute mon amitié ne peut vous faire oublier celle qui a été si dure pour vous, et que vous avez tant chérie, celle que, peut-être encore, sans le savoir...

Elle n’acheva pas: un sanglot l’étranglait. Jamais la douce et sereine femme n’avait laissé voir à ce point l’agitation secrète dont elle souffrait; Guéméné, à ce moment, lut véritablement en elle.

--Mon amie, mon amie, pouvez-vous dire cette chose! reprit-il plus lucide qu’elle et plus conscient. Vous m’avez fait tant de bien, au contraire, vous avez mis tant de douceur dans mon existence d’abandonné!

--Est-ce vrai?

Et, quand leurs yeux se rencontrèrent, tous deux rougirent. Ils commençaient à se craindre l’un l’autre. La porte s’ouvrit. Le petit André entra. Il venait d’achever ses devoirs et les voulait montrer au docteur. Sa présence n’irrita ni ne dérangea Guéméné. Cet enfant représentait pour lui l’autre amour dont il avait été frustré, et il satisfaisait ses désirs paternels à s’occuper du fils de son amie, à surveiller ses études, à diriger sa vie. Il avait conseillé que l’on prît pour lui une Allemande. A son insu, il aimait faire acte d’autorité dans cette maison qui était pour lui un foyer illusoire, à gouverner l’enfant, à régenter la mère.

Il examina les pages du cahier, fit quelques observations que le petit garçon écouta docilement, puis il dit:

--Quand tu auras très bien travaillé, je te conduirai une fois à mon laboratoire où tu verras toutes sortes de petites bêtes.

L’enfant demanda, de son soprano aigu:

--Y aura-t-il des lézards?

Guéméné se mit à rire, l’enleva, l’assit sur son genou, l’enlaçant d’un bras, le serrant âprement. La mère poursuivait sa broderie et les regardait d’un œil oblique. Ils demeuraient silencieux tous les trois, dans un bien-être paisible, confiants les uns dans les autres. Et Guéméné se complaisait à ce simulacre d’une famille auquel il se leurrait par instants.

--Votre cuisine sent bon, dit-il tout à coup d’une voix très émue. Invitez-moi donc à dîner.

Madame Jourdeaux tressaillit et se redressa:

--Vous voulez dîner ici?

C’était la première fois qu’il en manifestait l’envie. Pour elle, qui l’avait toujours reçu si tendrement, elle ne lui avait jamais fait une offre, ne lui disant même pas--tant était sévère sa retenue délicate de femme--: «Revenez... Restez un peu plus...» Mais à cette demande, elle ne dissimula pas sa joie. Elle sonna pour qu’on mît un couvert de plus. Puis le petit André s’étant esquivé:

--Vous ne craignez pas que madame Guéméné ne vous attende longtemps, ce soir?

--Je l’ai attendue assez souvent, moi! fit-il avec un accent de rancune.

Puis, plus tristement encore, il ajouta:

--J’inventerai quelque chose, un dîner au restaurant entre deux visites urgentes... Mentir avec des mots, est-ce pire que de mentir avec des baisers!...

--Pauvre ami! dit-elle avec une tendresse contenue.

Elle reprit son ouvrage, et ils restèrent muets, ne sachant que se dire.

Pendant qu’ils passaient à la salle à manger, le petit André s’approcha furtivement et glissa un papier roulé dans la poche de son grand ami. C’était une surprise qu’il lui préparait depuis trois jours, un beau devoir écrit avec soin, orné d’une dédicace, et noué d’un ruban rose. L’enfant resta tout tremblant de son acte d’audace. Pendant le reste de la soirée, il eut les yeux fixés sur cette poche où sans doute le grand ami porterait la main: alors on verrait bien son étonnement et son plaisir de trouver cela... Mais ce furent de vaines espérances. Le docteur ne s’aperçut de rien.

Le dîner fut paisible et doux comme la maison où régnait cette charmante femme. La présence de la domestique qui servait lui ôta toute intimité. Guéméné parla de ses expériences de laboratoire. Boussard lui faisait rédiger une longue communication pour l’Académie, mais des scrupules l’arrêtaient et sa conscience requérait sans cesse de nouvelles observations. Il opérait maintenant sur des chiens; il aurait voulu avoir de gros animaux à sa disposition.

--Ah! disait-il avec lassitude, ce terrain d’expérience, qui échappe toujours à ceux qui cherchent!

Madame Jourdeaux découpait en tranches, adroitement, un gâteau fourré de fruits. Sans s’interrompre, elle riposta:

--Je vous ai proposé un terrain dont vous n’avez pas voulu. Il est toujours à votre disposition. L’expérience serait décisive, cette fois.

Il eut un petit rire qui ressemblait à un sanglot:

--Vous! vous! balbutia-t-il. Je commettrais un crime, et vous seriez ma victime!

Le couteau tomba des mains de la jeune femme. Il y avait eu dans le ton de Fernand tant de passion, tant de ferveur, on y sentait si bien cette idolâtrie un peu timide de l’homme dont l’amour ne s’est pas encore exprimé, qu’elle crut entendre un aveu. Et ils se sourirent cette fois avec plus de paix, comme deux nobles êtres très francs qui sont sûrs l’un de l’autre.

Dès le dessert, il la quitta. Et le bonheur qu’ils avaient eu mourut dans le tourment de voir encore diverger leurs vies.

Guéméné redoutait toujours ces retours à la maison, et la présence de Thérèse qu’il retrouvait invariablement souriante, avec son caractère uni, affable et séduisant dans sa force. C’était maintenant un soulagement pour lui s’il apprenait, à son arrivée, l’absence de sa femme. Et il demeurait gêné devant elle, malgré l’honnêteté timorée dont il faisait preuve, comme si cette loyale Thérèse avait pu lire la subtile défection de son cœur.

Ce soir, il espérait qu’elle serait au travail, dans son cabinet, et qu’il s’en tirerait avec un baiser rapide. Mais elle l’attendait dans leur chambre. Il la trouva très étrange, et vit qu’elle avait pleuré. Il allait redescendre au second étage, pour y travailler comme tous les soirs. Elle le retint:

--Fernand, reste un peu, je te prie.

--Que me veux-tu, ma chérie?

Ce mot la consola. D’ailleurs, il montrait près d’elle, ce soir, une amabilité câline qui lui fit du bien. Ne s’était-elle pas alarmée à tort? Elle avait rêvé de s’expliquer définitivement avec lui sur l’indifférence qu’elle lui voyait. Et puis, soudain, ce moyen lui parut théâtral et superflu. Elle se contenta de lui dire:

--Tu n’as pas pu rentrer dîner?

--Mais non, dit-il en s’efforçant à l’assurance, cela m’a été impossible, je t’assure. J’étais sur la rive gauche, il se faisait très tard... J’ai dîné à la brasserie.

--Oh! je ne te fais pas de reproche, mon pauvre ami, reprit-elle avec une tristesse infinie, je n’en ai pas le droit.

Cette phrase l’étonna tellement sur les lèvres de l’orgueilleuse Thérèse qu’il la regarda fixement, cherchant à deviner l’énigme cachée sous ces mots-là. Elle ajouta:

--Si souvent, moi aussi, je t’ai manqué quand tu avais besoin de ma présence!

Elle ne dit pas l’anxieuse soirée passée ici, dans leur chambre, à l’attendre, à le désirer, à regretter les joies finies. Cependant son accent d’humilité triste frappa de nouveau Guéméné. Ce fut comme un éclair illuminant pour lui, une seconde, le cœur de Thérèse. Il s’accusa d’avoir pris cette femme autrefois, dans son agréable tranquillité de vierge cérébrale, d’avoir éveillé dans son âme, avec le bonheur inconnu de l’amour, des besoins nouveaux, une avidité de tendresse, et de ne les avoir pas rassasiés. La bonté qui était en lui s’émut. Il eut pitié, superficiellement, légèrement, de cette belle épouse que, d’une manière insidieuse et délibérée, il abandonnait. Mais, ce soir, l’idée de vivre près de l’autre était entrée trop au vif de lui-même: il plaignit sa femme comme une étrangère qu’on voit souffrir. Il avait déjà de l’homme adultère les duplicités, les accommodements de conscience.

--Ma pauvre chérie, dit-il en l’embrassant encore, que veux-tu! nos vies étaient ainsi faites; le lien en était bien lâche...

Elle eut un geste de passion pour l’étreindre, pour le retenir, et lui un recul qu’elle sentit. Une douleur aiguë la crispa et il la vit se détourner.

«Après tout, se dit-il pour s’exonérer de tout remords, elle a son métier qui la consolera...»

Comme il allait se dévêtir, il vida ses poches de la trousse, du thermomètre, du carnet de visites; un rouleau de papier, noué d’une faveur rose, tomba par terre.

--Tiens! qu’est-ce que c’est? fit-il tout haut.

Machinalement, par un geste de complaisance féminine, Thérèse le ramassa, dénoua la faveur. Le papier se déroula: le devoir du petit André apparut.

--Tu es allé chez madame Jourdeaux? demanda-t-elle.

--Non, non... J’étais sur la rive gauche.

--Alors que veut dire ceci?...

Au bas de la page, en caractères d’un demi-centimètre, Guéméné lut à la volée:

Clovis saisit sa francisque, et, frappant le soldat, l’étendit mort à ses pieds, en disant: «Souviens-toi du vase de Soissons.»

Et au-dessous:

A mon grand ami, monsieur Guéméné.

ANDRÉ JOURDEAUX.

Guéméné se troubla, reprit le papier.

--Ah! je me souviens, c’est la semaine passée, on m’avait fait demander pour le petit qui était légèrement indisposé. Il a voulu me donner son devoir; je l’ai gardé dans ma poche depuis ce jour-là.

--Mais, dit Thérèse dont la voix se faisait étrange, le devoir est daté d’aujourd’hui.

Effectivement, sous le doigt de sa femme qui soulignait les mots, il aperçut:

_Mercredi, neuf mai._

Elle le pénétra de son beau regard loyal, droit, insoutenable. Elle ne comprenait rien encore, sinon qu’un mensonge avait été proféré par ce compagnon de sa vie, en qui elle croyait aveuglément.

--Eh bien, oui! lança-t-il tout à coup, hardiment. Je me suis laissé, ce soir, retenir à dîner par madame Jourdeaux. J’étais très las; un parfum de cuisine appétissante m’a tenté. Et, pour ne pas te peiner, j’ai menti, je t’ai fait croire que des nécessités m’avaient seules éloigné de toi. Pardonne-moi cette faute, et surtout cette lâcheté, les premières...

Les yeux de Thérèse s’assombrirent. Son visage s’altéra. Elle ne répondit rien, ne sachant encore que penser, étourdie par le choc de cette révélation obscure.

Et ce fut avec une sourde hostilité dans l’âme que, cette nuit-là, ils dormirent l’un près de l’autre.

II

Thérèse connut dès lors la vie méditative, sournoise, inquiète, des épouses trahies. Sans rien savoir encore, elle devinait. D’ailleurs, un fait était certain, Fernand se cachait d’aller chez madame Jourdeaux; plutôt que de l’avouer, il avait menti. Alors, avec l’âpreté du soupçon, elle rassemblait ses souvenirs. Depuis le jour où ils avaient connu cette jeune femme au dîner du docteur Herlinge, Fernand l’avait citée, admirée, louée même si souvent, qu’aujourd’hui le doute n’était plus possible. L’an passé, il avait ordonné à madame Jourdeaux, pour son enfant, le pays où ils se rendaient eux-mêmes. Le séjour dans le même hôtel n’avait pas été une simple coïncidence: Fernand y avait attiré la veuve,--Thérèse se le rappelait, à cette heure,--en lui fournissant toutes les références sur l’établissement. Ne l’aimait-il pas déjà? La pensée d’être trompée depuis longtemps peut-être envahit Thérèse et l’atterra. Elle souffrit d’abord dans son estime pour Fernand. Avec la plénitude de sa confiance, elle avait cru lui voir une âme aussi limpide que la sienne; mais il la décevait en secret. Cette duplicité chez celui qu’elle aimait lui fut la plus cruelle douleur. La jalousie proprement dite ne s’infiltra que plus lentement dans cette âme fière. Mais quand cette orgueilleuse Thérèse eut bien compris qu’on délaissait une femme comme elle pour une madame Jourdeaux, elle endura des tourments moins nobles, plus profonds, plus terribles.

Elle imagina des espionnages indignes: elle irait les surprendre, un jour; ce serait sa vengeance que leur confusion. Ou bien elle le ferait suivre et le confondrait d’une autre manière... Et elle ne rêvait pas à ces différentes formes de revanche au cours de longues heures d’oisiveté, comme une autre femme, mais pressée, harcelée du matin au soir par sa tâche virile. Elle emportait sa torture avec elle, et sans cesse ressassait son chagrin, en fiacre, dans la rue, en franchissant les portes de ses clientes, en gravissant les étages. Il lui fallait un effort pour s’en libérer au chevet de ses malades. C’étaient, la plupart du temps, de jeunes épouses près de qui veillaient des maris anxieux, dont l’amour se révélait dans les yeux, dans les gestes. Alors l’impassible doctoresse, supérieure et illisible, de qui la malade attendait éperdument son salut, frémissait, se sentait faiblir, les enviait, souffrait, retenait ses larmes.

Elle soignait le petit Adeline avec un zèle acharné, se rendant deux fois chaque jour rue de Buci pour les pansements, les bains, la morphine. La morgue légère qu’elle montrait autrefois envers la pauvre Jeanne Adeline, si triviale avec sa vulgarité de sage-femme populaire, s’évanouissait dans un sentiment d’égalité douloureuse. Ce lui fut une compensation à tout ce qu’elle endurait que de rendre à cette mère son enfant.

Mais, de retour à la maison, elle retrouvait le compagnon déloyal dont le cœur recélait un mystère, et le chagrin de Thérèse prenait une autre forme de rancune, de colère, qui, devant son mari, l’angoissait, l’étouffait.

Pourtant sept jours s’étaient écoulés, et, dans l’obscurité du silence qui pesait entre eux, elle s’acharnait à chercher, soupçonneuse et nouvelle, des indices de la vérité. Sa délicatesse fière répugnait aux reproches, aux injures, aux scènes. L’élévation morale de ces deux êtres faisait leurs ententes muettes plus tragiques, plus poignantes que les explications. Parfois, à table, Fernand devinait sur lui le regard de sa femme qui le sondait. Elle était, dans son chagrin morne, si grande, si offensée, qu’il se sentait lui-même amoindri, humilié. La réserve qu’elle gardait faisait la force de Thérèse. Lui tenait dans le drame le rôle inférieur.

Mécontent de soi, de cette vie fondée sur une équivoque, acculé à l’impossibilité de se justifier, il retournait chez madame Jourdeaux où l’attendait une autre équivoque. A quoi bon cette retenue près de son amie, dont il n’avait pas le bénéfice près de sa femme? Mais, il le sentait maintenant, s’il avait voilé d’amitié la tendance passionnée qui les vouait l’un à l’autre, c’était moins en lui scrupule de mari qu’habileté d’amoureux: il connaissait trop bien la douce femme qu’eût épouvantée la réalité de l’adultère. Et il lui en voulait de n’être généreuse qu’à demi. Elle aussi lui gardait une rancune inconsciente de leur situation sans issue. Ils manifestaient maintenant, l’un et l’autre, une susceptibilité déraisonnable: elle lui reprochait sa tristesse qu’elle ne savait plus consoler; il se plaignait du peu de joie qu’elle prenait à le recevoir. Leurs propos demeuraient tendres; quelque chose d’aigre et d’amer s’y cachait. Elle lui dit, un jour, excédée de ces griefs subtils qu’il ne cessait d’énumérer contre elle:

--On dirait que vous vous plaisez à me faire souffrir.

--Et vous! murmura-t-il sourdement.

Elle fut effrayée de ce qu’exprimaient alors les traits de son ami. Elle balbutia:

--Quoi! je vous fais souffrir, moi! comment? comment?

--Ah! vous ne savez pas... vous ne voyez pas...

Il se prit la tête à deux mains. Une larme tomba, vint s’écraser sur son genou. Cette vue la bouleversa. Le chagrin de cet homme lui était intolérable. Sa tendresse vainquit tout. Elle s’approcha doucement, se pencha, le baisa au front.

C’était la première caresse qu’il reçût d’elle: ses yeux se fermèrent; il se recueillit.

--O mon amie! mon amie! dit-il tout bas, pénétré d’une douceur sans nom.

Et il leva les bras vers elle; mais déjà elle s’était écartée de lui, toute blanche, effrayée de ce qu’elle avait osé, tremblante, frémissante. Cependant, si grand avait été pour lui le prix de ce premier geste d’amour, venant d’une telle femme, qu’il s’apaisa dans un bien-être, un contentement absolu. Il la regarda avec une indicible expression de reconnaissance:

--O mon amie! vous êtes bonne... Merci...

Elle reprit:

--Je voudrais tant mettre un peu de baume dans votre vie!

Mais ensuite leurs entrevues devinrent plus pénibles: madame Jourdeaux s’était ressaisie, redevenait plus froide, plus réservée que jamais. Elle gardait près d’elle le petit André durant les visites du docteur. Guéméné se mit à la juger sévèrement.

Et leurs nerfs tendus continuaient à s’exaspérer chaque jour davantage.

Ce fut à ce moment que Thérèse enfin parla.

Un soir, après le repas, Fernand s’était accoudé à la fenêtre pour fumer; elle le rejoignit. Plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’elle ouvrit les lèvres. La nuit ne venait pas encore. Dans les arbres, les pigeons roucoulaient; les bateaux-mouches, silencieux, glissaient à fleur d’onde. On entendait seulement, de temps à autre, le bouillonnement de l’eau sous l’hélice quand l’un d’eux s’arrêtait au ponton de débarquement. Enfin Thérèse, prononça:

--Fernand, il faut nous expliquer.

--Nous expliquer, répéta-t-il nerveusement.

--Tu le sais, Fernand, notre bonheur a toujours reposé sur une entière franchise; il faut que notre malheur ne soit pas moins entouré de lumière. Soyons courageux, mon ami; disons-nous tout, honnêtement.

Et sa voix frémissait, car dans sa fierté outragée elle avait décidé, si Fernand lui avouait sa trahison, de ne pas demeurer à ce foyer où elle cessait d’être l’épouse exclusivement choisie et religieusement honorée. Elle avait résolu de partir, de s’effacer, de rendre à ce compagnon infidèle la liberté de son inconstance. Mais, ce qu’elle avait déterminé dans l’indignation, elle ne l’exprimait plus que dans le déchirement, le brisement de son amour.

Elle reprit:

--Je sais que tu ne m’aimes plus.

--Thérèse, ma pauvre amie!...

--Ne proteste pas. Tes yeux, tes attitudes, toute ton âme dans laquelle je sais lire, ont été plus sincères que tes mots. Oh! rassure-toi, mon ami, ce n’est pas une scène que je viens te faire. Nous sommes de force, l’un et l’autre, à regarder la vérité en face. Je viens raisonner avec toi de notre misère. Je ne t’accable pas, tu vois. Nous pouvons, en dehors de l’amour, demeurer deux êtres de bonne foi, capables de s’entendre encore, sans animosité, sans haine. Nous nous sommes tant aimés! nous ne pouvons pas nous haïr...

Il s’émut à la voir frémir sous ce calme d’emprunt. Il se sentit aimé autant, plus peut-être qu’autrefois, par cette belle épouse si noble et si malheureuse. Mais rien ne vibrait plus en lui que la pitié pour celle à l’orgueil de qui s’était usé son amour.

--Nous haïr! ma pauvre Thérèse! dit-il avec cette douceur particulière qu’on a pour les affligés, y penses-tu? Mais tu es toujours mon amie, ma femme très chère: je sais ce que tu vaux, je ne l’oublie pas. Ai-je été jamais dur, injuste pour toi? T’ai-je jamais fait du chagrin?...

--Fernand, répliqua-t-elle, plus grave, je te supplie de ne plus t’en tenir aux artifices des mots. J’ai le droit de te demander cela: car, si je ne fus pas la compagne que tu rêvais, au moins je n’ai été, moi non plus, ni méchante ni indigne. Mettons nos âmes toutes nues; parlons dans l’absolue sincérité. J’aurai le courage de tout entendre. Tu aimes une autre femme.

Guéméné sentit le mensonge lui devenir impossible en face de Thérèse désormais. Il se tut. Thérèse crispa ses deux mains sur l’appui de la fenêtre. Ses yeux se fermèrent une seconde. Ce silence ne lui apprenait rien qu’elle ne sût déjà, mais confirmait toutes ses déductions douloureuses, et l’anéantit autant qu’une révélation soudaine. Fernand l’entendit murmurer:

--Merci de n’avoir pas menti...

Alors il eut un élan, comme si, l’habitude ancienne de la possession le dominant, il eût craint maintenant de perdre cette femme dont il se croyait détaché.

--Thérèse, je te jure... tu m’entends, tu me crois... je te jure que, depuis le jour où j’ai commencé de t’aimer, jusqu’à ce jour, je n’ai jamais eu d’autre femme que toi. Tu es ma seule compagne. Je suis à toi comme aux premiers jours de notre union.

Elle plongeait éperdument ses yeux dans les siens:

--Alors... alors... quoi?... je ne comprends plus... Oh! je voudrais te croire, et il me semble que tu n’es pas sincère. Je m’efforce d’accepter ce que tu me dis, et je ne le peux pas. Fernand, je te connais trop; tu as été trop mien pour que je ne te pénètre pas. Je devine en toi une arrière-pensée que tu dérobes encore.

La nuit était venue. Ils ne paraissaient plus aux passants que deux ombres noires à une fenêtre perdue parmi tant d’autres. Mais Fernand pouvait suivre sur le blanc visage de sa femme, presque lumineux dans l’obscurité, toutes les expressions d’espoir et de douleur qui s’y reflétaient tour à tour.

--J’ai dit la vérité, reprit-il, torturé par cet interrogatoire. Libre à toi d’imaginer autre chose.

--Regarde-moi bien en face, Fernand, laisse-moi lire dans tes yeux. Montre-toi comme je me montre moi-même. Je ne te cache rien de mon cœur, moi: j’étais venue à toi, ce soir, dans la colère et dans le trouble, pour une rupture délibérée; il me semblait qu’une femme comme moi ne devait pas subir de partage, et je voulais te proposer de te quitter... si je t’étais à charge. Mais ma dignité ne compte plus, ni ma fierté, ni le sens de ce que je vaux. A me rapprocher de toi, je n’ai plus éprouvé qu’une chose, c’est que je t’aime, c’est que je te suis attachée plus tendrement, plus puissamment que jamais. Rien ne pourra me séparer de toi. Non! non! je ne veux plus partir, te céder, te perdre. Tu es mon mari bien-aimé jusqu’à la mort: tu peux m’offenser, me trahir, m’abreuver de peines, je possède l’éternelle fidélité de l’amour vrai qui ne s’abaisse pas dans la résignation, qui ne s’avilit pas dans l’humilité, qui ne s’amoindrit pas dans le pardon. Sans doute, tu t’étonnes de m’entendre parler ainsi, tout orgueil abjuré, toute colère éteinte, mais en parlant autrement, Fernand, je mentirais, et nous ne pouvons pas être des époux hypocrites.

--Ma Thérèse!...

--Oui, je suis toujours _ta_ Thérèse, mais tu n’es plus _mon_ Fernand. Tu aimes une autre femme, et, je l’ai deviné l’autre jour: c’est madame Jourdeaux.

--Madame Jourdeaux n’est pour moi qu’une amie, au sens le plus pur du mot. Tu réclames la vérité, la voilà; je te le dis sans serment, sans formule. Me crois-tu?

--Oui, Fernand, je te crois. Mais je ne suis pas une petite fille qui se contente d’apparences... Je connais l’âme humaine, et je sais penser... Madame Jourdeaux est une femme simple mais loyale, que la consommation d’un amour malhonnête effrayerait... Elle se défend... Ton amie, ton amie... Voudrais-tu que moi j’eusse un ami qui ne fût pas toi? un ami au sens le plus pur du mot, dis?

Toute la révolte de l’épouse vibrait en elle. Ardente et fiévreuse, elle haletait, sans larmes, sans soupirs, souffrant plus qu’une autre femme, en raison même de sa supériorité.

Puis, craignant que les reproches ne vinssent aux lèvres de Fernand, qu’il ne rappelât le passé, le peu de zèle qu’elle avait apporté à la garde du foyer, elle se hâta de le prévenir:

--Tu es allé chercher une intimité au dehors; une femme est entrée dans ta vie, possède ton cœur. Nous autres, nous distinguons moins que les hommes entre l’adultère de cœur et celui de chair. Ce qui est entre toi et madame Jourdeaux, je l’ignore, mais je le pressens; c’est le leurre de l’amoureuse amitié. Fernand, je ne puis te le cacher, cette pensée suffit à me briser. Tu ne sais pas ce que je souffre! Jamais je n’ai eu tant de mal...

Elle le vit quitter la fenêtre, elle le suivit; ils se reculèrent ensemble vers l’ombre plus épaisse du fond de la salle à manger. Ils demeurèrent debout. Ils pleuraient. Thérèse reprit:

--Tu n’as pas seul tous les torts. Moi aussi, je me sens en faute. Tu m’avais annoncé le naufrage de ton amour, je t’entends encore me supplier d’abandonner la médecine. Sans doute, déjà tu te sentais las de moi. J’ai manqué de force... Ta prière m’avait émue pourtant. Tu semblais souffrir; tu m’as bouleversée ce jour-là. Mais je n’ai pas pu. As-tu voulu te venger, dis, Fernand?

--Non...

Et il pensait:

«Elle me revient aujourd’hui qu’elle me voit lui échapper. Mais il est trop tard.»

Et, se remémorant toutes les misères de sa vie conjugale, la ruine successive de chacun de ses rêves, ce qu’il avait enduré ici même, lors de ses repas solitaires, dans cette maison que la gardienne désignée semblait fuir, il ajouta tout haut:

--J’ai tant souffert par toi!

--Mon ami, dit-elle tristement, je le comprends aujourd’hui parce que je souffre moi-même. Mais jusqu’ici je n’avais pas expérimenté la souffrance, et j’ai méconnu tes chagrins. Veux-tu me pardonner?

--Ma pauvre Thérèse, je ne t’en veux pas! Sache bien que maintenant encore, malgré le trouble, la crise que je traverse, où je ne vois plus clair en moi-même, je me sens l’être qui t’aime le plus au monde.

Elle comprit l’impossibilité de la franchise invoquée tout à l’heure. La vérité ne se livrait à elle que par bribes, en ces aveux involontaires que Fernand corrigeait aussitôt d’une expression affectueuse. Sous peine d’une brisure nette, elle s’en rendait compte, il ne pouvait dire: «Je ne t’aime plus». C’était seulement dans une sorte d’ombre consentie entre eux, et comme voilés l’un pour l’autre, qu’ils pouvaient mener encore l’existence commune. Les ténèbres où ils demeuraient au fond de cette salle obscure, ne se voyant qu’à peine, redoutant même la lueur de la lampe, étaient l’image de leur avenir désormais. Le doute, l’incertitude, subsisteraient entre eux. Thérèse, oubliant même ses raffinements de sincérité, se rattachait maintenant avec passion à cette équivoque qui lui permettait seule de continuer à vivre près de Fernand.

Ils n’avaient plus rien à se dire, et ils restaient cependant dans ce sombre tête-à-tête, exténués de la lutte, aussi abattus l’un que l’autre. Ce fut Thérèse qui avoua la première:

--Je suis bien lasse, mon ami.

--Il faut te coucher, ma chérie.

Et elle sentit de nouveau cet accent affectueux, presque fraternel, qu’il avait en lui parlant.

Ils montèrent ensemble, lentement, accablés par l’indicible tristesse de leur bonheur fini. Arrivé au seuil de la chambre, Fernand poussa la porte. Thérèse se recula sur le palier.

--Entre, fit-il distraitement.

--Écoute, Fernand, lui dit-elle, très pâle, les yeux rougis, tu sais que je te pardonne tout et que je t’aime; mais, après ce que nous avons dit ce soir, j’ai comme un reste de ma fierté anéantie qui se réveille. Je te suis soumise en tout, mon ami, mais permets, je t’en prie, permets que cette nuit je ne dorme pas près de toi.

Sans répondre, il fit un geste de douleur, de résignation, et la vit pénétrer dans la chambre voisine.

* * * * *

Le lendemain, dès le début de l’après-midi, la vieille servante de l’oncle Guéméné introduisait Thérèse dans le salon de la morte, où le portrait, par les larges baies ouvertes, plongeait ses beaux yeux passionnés dans les verdures du Luxembourg. Cette grande pièce, pareille à un reliquaire, conservait toujours dans un silence religieux le piano muet, le métier à broder, le fauteuil au pied duquel demeurait sur le tapis l’empreinte vague de deux pantoufles. Et Thérèse songeait à ce jour où elle était venue ici avec Fernand, aux premiers temps de leur mariage. Tous deux alors tremblaient de bonheur et d’amour rien qu’à se regarder. Le portrait les dominait superbement, figure d’idéale, d’impérissable passion. Et Thérèse l’avait enviée, cette femme mystérieuse, pour son pouvoir, son indéfinissable charme, le merveilleux roman qu’avait été sa vie amoureuse. Elle s’était dit: «Je veux une passion semblable. Je veux être aimée comme cette femme. Il me faut la douceur d’une pareille souveraineté.» Et vraiment, ce jour-là, caressée par les yeux attendris de Fernand, l’esprit plein de souvenirs voluptueux, quand elle évaluait le don d’elle-même, la hauteur du sentiment qui les liait, la noblesse de leurs échanges affectueux, elle croyait égaler la morte. Mais tandis que le roman mystique et superbe de la belle «tantine» s’était épanoui dix années et se continuait miraculeusement au travers des ténèbres mortuaires, qu’était devenu le sien!

La porte s’ouvrit; le veuf entra.

--Ma chère Thérèse, vous êtes gentille d’être venue me voir. Comment va Fernand?

Dans sa détresse, elle avait pensé au refuge que seraient pour elle la bonté, la délicatesse, la magnifique expérience de ce cœur d’homme. L’oncle Guéméné chérissait Fernand. Elle avait pour lui ce penchant particulier, filial et doux, de certaines brus pour le père de celui qu’elles aiment. Puis elle le regardait avec respect, avec piété, comme la relique vivante de grandes choses passées, l’acteur fatigué d’un drame admirable. Et, dans cet instant, elle leva sur lui des yeux si désolés qu’il s’écria:

--Rien de nouveau ne vous amène?... rien de mauvais, au moins?

Elle dit tout bas:

--Si, un grand malheur. La fin de toute notre joie, de tout notre rêve.

Elle avait saisi dans ses mains gantées cette main de vieil homme, osseuse et sèche, et s’y cramponnait nerveusement, comme si une toute-puissance y eût tenu qui pouvait la sauver. Et, les yeux clos, détournant son visage, elle disait encore:

--Écoutez-moi, je vais tout vous conter, tout.

Jamais tant qu’à cette minute-là il ne s’était intéressé à cette jeune femme, charmante, si nouvelle pour lui, médecin comme lui, menant par son cerveau une vie semblable à la sienne, mais aussi lointaine cependant, aussi impénétrable et mystérieuse, aussi secrètement faible et impressionnable qu’une simple femme. L’imprévu, l’étrangeté de ce cas social l’avaient toujours un peu épouvanté. Et ce n’était pas sans inquiétude qu’il avait vu Fernand s’unir à une jeune fille aussi singulière. Il n’avait pas eu foi dans leur bonheur mal établi à son gré, et il épiait le jeune ménage d’un regard constant et anxieux. Il n’avait cependant pas présagé si prompte la catastrophe que Thérèse lui disait là, en phrases hachées, douloureuses, déchirantes.

Depuis longtemps, elle le sentait bien, Fernand ne trouvait plus de satisfaction auprès d’elle. C’était venu insensiblement, sans heurts, sans scènes. Il demeurait toujours bon comme par le passé, ne lui causait nulle peine, et son cœur s’éloignait d’elle doucement, sans secousse. Jamais elle ne l’aurait soupçonné. Elle était même naturellement si confiante, si peu ombrageuse, qu’elle souffrait sans s’alarmer. Et puis, l’autre soir, un indice tout matériel l’avait rendue clairvoyante soudain: un feuillet de papier tombé de la poche de Fernand, glissé là par le petit garçon d’une cliente, avait témoigné d’une intimité indéniable entre son mari et cette jeune femme. Pour se disculper d’y être allé, il avait menti. Le mensonge, qu’elle avait percé à jour, disait, mieux que tout aveu, des relations clandestines qu’il ne pouvait confesser. L’idée qu’il fût l’amant d’une autre l’avait jetée, toute une semaine, dans un atroce désarroi. Jamais elle n’aurait cru qu’une âme humaine pût endurer de pareilles tempêtes; jamais elle n’aurait imaginé ce tourment avilissant et mauvais de la jalousie. Et elle s’était tue par prudence, par sagesse, redoutant les entraînements physiques de la colère qui égare les plus fortes consciences. Et peu à peu, dans son esprit, s’était arrêtée l’idée de quitter Fernand, par dignité et aussi, hélas! elle devait bien l’avouer, par vengeance. Mais hier ils s’étaient expliqués tous deux, et, dans ce rapprochement de leurs cœurs, ses dispositions avaient bien changé. Chose incompréhensible, elle aimait encore celui qui la faisait tant souffrir. La vie sans lui serait intolérable. Elle avait retrouvé, sans savoir encore si c’était dans sa tendresse ou dans sa raison, une indulgence pour la faiblesse de ce pauvre ami. D’ailleurs, ils avaient parlé loyalement, cette femme n’était pas la maîtresse de Fernand. Hélas! cette délicatesse dans leur sentiment n’était pas rassurante. Elle témoignait d’un attachement spirituel bien puissant, plus inquiétant dans sa noblesse qu’un lien physique. Thérèse le sentait bien; si tout son être se révoltait moins fort à connaître cette réserve, elle en avait un chagrin plus cruel, plus intime, plus élevé. Ce qui lui était le plus cher dans la belle âme de Fernand, il l’avait donné à cette femme. Mais elle espérait encore qu’à force de le chérir elle pourrait le reprendre, et elle était venue trouver celui que Fernand considérait comme un père. Elle le suppliait de la conseiller, de les sauver. Lui avait eu en partage l’amour le plus élevé, le plus grand, le plus rare, l’amour fait d’ardeur et de tendresse, l’union absolue qui survit à la mort. Il serait là pour la guider, l’aider à reconquérir Fernand. Ah! qu’elle aurait voulu ressembler à la belle tantine!...

Le veuf secoua la tête tristement:

--Quelle douleur vous me causez, Thérèse! Ah! pauvres enfants! pauvres enfants!

Elle s’assit près de lui et continua:

--Cher oncle, je ne suis plus orgueilleuse comme jadis; je ne suis plus fière de ma personnalité. Fière, hélas! de quoi le serais-je? Je suis une pauvre femme délaissée qui n’a pas su se faire aimer quatre années par le compagnon si bon qu’était Fernand. Je puis posséder quelque savoir, je puis être consciente de mon intelligence: j’ai subi la pire injure qu’une femme puisse connaître. Ah! je suis bien brisée, allez, bien soumise; je ne pense plus qu’à mon bonheur perdu: dites-moi ce qu’il faut faire, je suis prête à suivre la première volonté supérieure qui voudra bien me secourir. Je suis devenue docile.

--Chère Thérèse, lui dit-il, très attendri, laissez-moi vous donner d’abord une parole d’espoir. Il n’est pas possible que Fernand ait cessé d’aimer une femme telle que vous.

Elle vainquit les dernières répugnances de son amour-propre et avoua:

--Ah! il faut que vous sachiez tout; je ne l’ai pas rendu heureux. En me mariant, j’ai voulu garder ma vie, ma vie indépendante de travailleuse cérébrale. Il m’a suppliée d’être toute à lui: j’ai refusé. J’ai réservé de moi ce dont j’avais la vanité ridicule, mon métier de femme d’exception... Dites, il ne s’est jamais plaint de moi?

--Jamais, Thérèse; j’ai appris par lui à vous apprécier. Quand il parlait de vous, ses propos étaient si vibrants, si amoureux, que je vous ai aimée rien qu’à l’entendre!

--Il a souffert beaucoup par moi, cependant. Il me l’a dit. Je n’étais pas l’épouse qu’il avait rêvée. Nous n’avions pas lié nos vies. Avant d’être sa femme, j’étais la doctoresse. Il a cherché ailleurs l’amie qu’il ne trouvait pas en moi, l’amie dévouée que je n’ai pas été. Mais si maintenant, pour l’amour de lui, je redevenais une femme ordinaire en renonçant à la pratique de la médecine, croyez-vous qu’il serait touché et qu’il me reviendrait?

Il la considéra, un instant, avec surprise, tant elle avait exprimé simplement, en cette phrase banale, l’anéantissement de sa personnalité altière, son abdication. Il était médecin: il savait quel attrait passionné retient à cette profession ceux qui l’exercent. Et surtout il connaissait cette jeune et ardente doctoresse, si impétueusement vouée à la science.

--Je crois, dit-il d’une voix qui s’altérait un peu, que s’il ne revenait pas à l’admirable épouse que vous êtes, il cesserait de mériter toute estime, toute amitié.

--Oh! je ne suis pas admirable, dit-elle; j’imite ces aéronautes qui, près d’être engloutis, jettent à la mer leur trésor pour que leur ballon allégé les relève d’un bond vers le bleu... Personne ne songerait à admirer leur sacrifice. Si avant le danger ils avaient généreusement abandonné leur trésor à ceux qui le réclamaient, voilà où eût été le sublime. Ce que je fais n’a rien de sublime aujourd’hui. C’est il y a quatre ans que j’aurais dû agir ainsi. Peut-être sera-t-il trop tard.

Et elle ajouta ces mots, dépourvus de solennité, qui mettaient fin pour jamais à sa carrière:

--En vous quittant, je vais passer chez l’imprimeur et je commanderai des circulaires pour prévenir ma clientèle.

Le veuf se leva, vint à elle, lui étreignit les mains:

--Ma chère Thérèse, merci pour Fernand; il ne vous sera jamais assez reconnaissant!...

Sa voix s’étranglait; il ne put en dire davantage. Il pénétrait d’un coup jusqu’au fond de cette âme, un peu méconnue par lui jusqu’ici, et qu’il n’avait pas osé juger de peur d’être trop sévère. Il comprenait pour la première fois cette femme d’aujourd’hui, en qui le développement intellectuel n’a pas aboli les ressources infinies du vrai cœur féminin. Celle-ci était si simple dans son renoncement, s’y déterminant sans phrases, comme à un acte minime, qu’il ne put s’empêcher de dire:

--Votre carrière s’annonçait si belle! Ne la regretterez-vous jamais?

--Ah! répliqua Thérèse, que m’importe cette carrière auprès de l’amour de Fernand!

Dans son cadre d’or pâle, avec ses jolies mains jointes, son attitude si paisible, ses yeux ardents sous la coiffure légèrement démodée, la morte semblait la regarder et lui sourire. Entre ces deux femmes, la belle et douce tantine et la fière doctoresse, entre l’ombre et la vivante, une complicité intime se faisait; toutes deux s’unissaient dans la même docilité amoureuse, dans la noble servilité du dévouement absolu. Le veuf vit le regard de la jeune femme levé sur le portrait, et, reprenant son mot de tout à l’heure, il lui dit cette phrase, qui fut pour elle la première gloire de son sacrifice:

--Ma chère Thérèse, vous ressemblez à votre belle tantine.

III

Il y eut cependant chez Thérèse un grand désarroi moral. L’énergie dont elle était si riche et que son acte inutilisait soudain ne pouvait tarir tout d’un coup. Ce jour-là, le lendemain et le jour suivant, elle fit encore quelques visites indispensables dans sa clientèle. Certaines malades ne pouvaient être quittées inopinément; certains traitements ne pouvaient être interrompus. A d’autres clientes elle écrivit sa détermination. Ses domestiques eurent l’ordre de renvoyer les personnes venues pour la consultation. Elle allégua pour prétexte l’état de sa santé. Seul Fernand ne sut rien, ne s’aperçut de rien. Elle guettait un moment favorable pour lui apprendre ce qu’elle accomplissait par amour. Mais Fernand lui semblait distrait, étrange, lointain; il vivait dans une sorte de songe. Elle l’observait sans cesse; tous ses efforts se concentraient pour le deviner. A qui pensait-il dans ces interminables silences? Quel nom était derrière ce front illisible, quelle image au fond de ces yeux qui la fuyaient?... D’où revenait-il, quand il rentrait le soir, rêveur et triste, très absent, l’embrassant avec une sorte de commisération offensante?... Et elle se taisait toujours, occupait ses journées un peu désœuvrées à préparer les adresses de ses circulaires.

Quand elles lui arrivèrent de l’imprimerie, sentant l’encre fraîche, et qu’elle vit par centaines ces petites feuilles volantes, leur rédaction concise qui rendait publique et irrévocable sa décision, Thérèse eut un sursaut qui la réveilla douloureusement, comme d’un long sommeil:

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M... que, pour des raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine.

Elle prie M... d’agréer, avec ses regrets, etc.

--Comment ai-je pu? murmura-t-elle. Est-ce bien vrai?

Puis l’idée que Fernand s’attendrirait, comprendrait enfin son amour, pleurerait la trahison dont il était coupable, lui reviendrait dans un grand élan de passion, lui donna du courage.

Le même jour, Thérèse alla voir sa dernière malade. C’était une jeune femme atteinte d’une salpingite, et si affaiblie que peu d’espoir restait de la sauver. Elle s’était prise pour celle qui la soignait d’une affection capricieuse, ardente, exclusive. Elle lui confiait ses tristesses intimes, la passion brutale d’un mari qui ne croyait pas à son mal; elle lui confessait tout, sentant chez la femme-médecin moins une amitié qu’un ministère sacré fait pour autoriser tous les aveux. Quand elle apprit la défection de Thérèse, une scène déchirante se passa au chevet de ce lit. La malade se tordait les mains, pleurait, s’agitait en dépit de toute prudence, s’écriait:

--Mais vous ne pouvez pas m’abandonner, j’ai besoin de vous! Je ne veux pas d’un homme pour me soigner. Vous étiez la seule à qui je pusse tout dire.

Thérèse promit de revenir quelquefois, en amie. Mais elle sortit bouleversée de cette maison. Insidieusement, et comme par une ruse suprême pour la retenir, son métier revêtait maintenant le caractère d’une mission. Elle eut des remords de s’y dérober. N’était-elle pas infidèle à un grand devoir? La femme-médecin, près de la femme malade, peut tenir un rôle spécial et précieux. Elle se rappela toutes les confidences d’épouses qu’elle avait reçues, tous les conseils qu’elle avait donnés. Avait-elle le droit de déserter?...

Puis quand, le soir, elle retrouva Fernand plus sombre, plus froid, plus détaché d’elle que jamais, son désespoir fut si vif qu’elle ne tergiversa plus sur la mission, les devoirs, le rôle spécial d’une femme qui se sent perdre son mari.

Cependant une timidité l’empêchait toujours de révéler son projet à Fernand. D’ailleurs elle le voyait peu. Son laboratoire, disait-il, l’absorbait de plus en plus. Dès le repas, il partait. Leurs nuits se continuaient solitaires. Thérèse laissa traîner sur sa table la liasse des circulaires qui n’étaient pas encore envoyées. Fernand jamais plus n’entrait dans le cabinet de sa femme et ne les vit pas. Thérèse se dit enfin:

«Demain je ferai l’expédition.»

Auparavant elle voulut prévenir son père. Et comme elle redoutait, avenue Victor-Hugo, l’explication en famille, avec les questions, les commentaires, les déductions, les suppositions qu’un tel aveu comportait, elle décida de se rendre, le lendemain matin, à l’Hôtel-Dieu, pour rencontrer le docteur Herlinge dans son service.

Alors, comme au temps déjà lointain de son internat, elle s’achemina dès huit heures et demie vers l’hôpital, par la rue du Cloître, tout le long de laquelle chacun des contreforts multiples de Notre-Dame élève vers le ciel une petite cathédrale en miniature, aérienne et fuselée. Quand elle aperçut le Parvis et, derrière les arbres du trottoir, le portique de l’Hôtel-Dieu, elle frissonna comme le patient au moment d’une opération chirurgicale effrayante. C’était un grand coup de sa belle hardiesse de revoir une dernière fois cet hôpital où elle avait caressé tant de rêves, remporté ses premiers succès, et d’en faire le théâtre de son abdication. Mais elle se sentait forte, de la force morne que donne le chagrin.

L’Hôtel-Dieu était immuable. Dans le corridor d’accès, les étudiants au pas lourd arrivaient en bandes; des infirmiers vêtus de bleu s’affairaient; le portier vérifiait les entrées. Thérèse passa, aperçut les deux cours intérieures superposées en terrasses, avec leurs galeries, leurs arcades. Aux malades anciens avaient succédé d’autres malades couchés dans les mêmes lits, avec des maladies pareilles, des plaintes pareilles, comme identiques éternellement. Et rien n’excitait chez Thérèse l’appétit violent de son métier comme ce musée de la pathologie qu’est l’hôpital. Elle aurait voulu s’arrêter à chaque salle, à chaque cas, s’instruire encore, pénétrer tant de mystères qui déroutent toujours la science. Quand elle arriva dans le service de son père, à la salle des femmes, au second étage, l’interne, un grand garçon blond, lui demanda ce qu’elle désirait.

Mais elle, songeuse, sans répondre, regardait derrière lui, par la porte entr’ouverte, le petit laboratoire où, tant de mois, elle avait préparé sa thèse. Elle reconnaissait la forme des flacons, des bocaux, le microscope, jusqu’à un porte-plume bizarre laissé là par un interne maniaque, et dont elle se servait toujours. Elle finit par dire:

--Le docteur Herlinge n’est-il pas arrivé?

--Ah! mademoiselle, fit le jeune homme, je ne sais pas à quelle heure le patron montera chez nous aujourd’hui. Il doit y avoir ce matin, dans un service du premier étage, un concours pour l’admission d’un chef. Herlinge est examinateur avec Artout, Durand-Blondet et Boussard... Trois concurrents sont en présence, dont une dame qui va sans doute passer. Ce sera la première femme-médecin chef de service. Ça va être rigolo!

Thérèse vivait si retirée dans son douloureux secret que la candidature de cette femme, qui faisait quelque bruit à ce moment dans le monde médical, lui était demeurée inconnue.

--Ah! qui est cette personne? demanda-t-elle, prise d’un intérêt soudain.

--Oh! dit le jeune homme, riant très irrévérencieusement, un vieux sabot de la médecine: madame Marie Boisselière, une méridionale.

--Madame Boisselière! fit Thérèse, j’ai entendu parler d’elle, en effet.

Et, comme elle redescendait en remerciant l’interne, celui-ci ajouta:

--Vous ne pourrez pas voir monsieur Herlinge aujourd’hui, mademoiselle; il est trop affairé par ce concours.

Cependant des voix venaient d’en bas, et Thérèse crut distinguer l’organe sonore et imposant d’Artout. En effet, un groupe très animé montait l’étage inférieur, et, sur le vaste palier au plancher noirâtre du premier, elle se trouva face à face avec son père, qui gesticulait nerveusement près de Boussard. Artout le suivait avec Durand-Blondet et un autre chirurgien de l’hôpital; cinq ou six jeunes médecins, venus pour assister à la visite d’Herlinge, se tenaient silencieux auprès de leurs grands confrères; puis c’étaient, dans leurs blouses blanches, les externes du service, parmi lesquels Thérèse retrouva les deux petites «bénévoles» aperçues à Beaujon, l’automne dernier, et qui venaient de passer à l’Hôtel-Dieu.

Tout ce monde s’inquiétait de la nomination d’une femme à la fonction de médecin d’hôpital, fait sans précédent. Les uns récriminaient fort. Artout était d’avis de chercher à la «coller» par tous les moyens possibles. Boussard demeurait flegmatique: personne ne pouvait deviner sa pensée. Herlinge soutenait qu’on devait se conformer à l’usage, et examiner cette femme en toute impartialité, comme on eût fait pour un homme. C’était ce qu’il affirmait quand, ses yeux rencontrant sa fille, son visage s’éclaira et il sourit.

--Te voilà ici, mignonne! tu as voulu assister à l’examen de madame Boisselière... Ah! si elle tient jusqu’au bout, comme on y compte, ce sera un beau succès pour votre cause.

--Je ne suis pas venue pour cela, père; j’ai à vous dire un mot: le temps m’a manqué pour aller avenue Victor-Hugo, j’ai pensé qu’ici...

--C’est bon, c’est bon. Je suis à toi. Une minute...

Frêle, vif, nerveux plus que jamais, il cherchait maintenant l’interne de ce service pour une visite sommaire des cas à étudier avec les candidats. Il pénétra dans la salle. Par la porte vitrée on vit sa petite et maigre silhouette blanche, coiffée de la toque noire, suivre l’alignement des lits. Sur le palier où étaient demeurés tous les autres, la discussion reprit, et soudain s’arrêta net, interrompue par l’arrivée de deux femmes vêtues de noir qui gravissaient l’escalier. C’était la doctoresse Lancelevée accompagnant son amie mademoiselle Boisselière.

Celle-ci, une grande femme d’au moins quarante-cinq ans, portait sur ses cheveux coupés court un chapeau de voyage rappelant les modes masculines. Un faux col blanc l’étranglait. Une cravate d’homme, dite régate, tombait sur sa large poitrine. C’était une vieille fille plus déterminée qu’on ne l’eût aimé, avec de forts traits virils et une lèvre ombrée qui complétait merveilleusement sa physionomie.

Les «célèbres confrères» vinrent au-devant d’elle avec une courtoisie très marquée. Boussard, apercevant sa maîtresse, lui sourit de ce sourire triste et aimant que Thérèse lui avait vu en Suisse. Ils se rapprochèrent, se serrèrent la main; elle murmura furtivement:

--Aujourd’hui je n’ai pas une minute à moi. Voulez-vous déjeuner demain? Je n’ai pas de consultation.

Thérèse, très avertie, entendit seule cette phrase dont elle mesura toute la portée sur le malheureux amant qui l’écoutait, mélancolique. Elle aimait bien son maître, dont elle disait toujours, dans son admiration très simple d’élève: «Mon grand Boussard». Elle fut révoltée de le voir souffrir, sans foyer, sans famille, aux ordres de cette femme qui ne répondait à sa passionnée tendresse qu’en lui distillant, capricieusement, quelques gouttes de bonheur. Alors une idée lui vint. Fière de son sacrifice dont elle sentait tout à coup l’impérieuse nécessité, elle décida de le publier ici même, en pleine réunion médicale, non pas comme une désertion qu’on avoue, mais comme une victoire dont on se glorifie. Il lui plut de proclamer le triomphe de son cœur sur son cerveau, à la face de cette Lancelevée qui, entre l’impossible vie conjugale et ce même sacrifice, avait choisi le moyen terme de l’union libre: le plaisir dans l’amour dépourvu de devoirs.

A cette minute, le docteur Herlinge sortait de la salle suivi de l’interne. Il était en blouse et en tablier. Artout portait une redingote, Boussard un veston; Durand-Blondet, en manches de chemise, tenait sa blouse sur son bras. Les jeunes médecins, à voix basse, causaient à l’écart de Marie Boisselière, cette ancienne institutrice sans le sou, venue de Bordeaux à vingt ans, peinant à donner ses leçons, et s’avisant, un jour, de faire sa médecine pour sortir de sa médiocrité misérable. Elle portait dans son crâne, solide comme celui d’un homme, un cerveau masculin. Ses études avaient rondement marché. Ç’avait été l’une des premières internes des hôpitaux de Paris. Établie, elle avait vite forcé le succès. Thérèse l’observait à la dérobée. A sa structure virile, à sa franche laideur, à son évident désir de se masculiniser, on devinait que l’amour n’avait guère embarrassé sa carrière de cérébrale. Elle était de celles qui doivent vivre seules, ne compter que sur soi, sans espoir de rencontrer jamais le mari qui assure l’existence. Et Thérèse pensait, dans une douceur secrète de bonté, de solidarité, à la compensation magnifique que la carrière médicale, largement ouverte aux femmes, serait désormais pour ces sœurs isolées, délaissées et malheureuses.

Des étudiantes russes, plus pauvres que ne l’était autrefois Dina, montaient raides et pudiques à l’étage supérieur: du fond de son cœur, presque tendrement, Thérèse leur souhaita la réussite, la chance, la fortune. Mais, en reportant les yeux sur les deux petites bénévoles françaises qui ressemblaient dans leurs blouses à de grandes pensionnaires en sarraus blancs, et les voyant si blondes, si roses, si saines, si bien faites pour l’amour, la maternité, la famille,--toutes ces vieilles choses éternelles de la bourgeoisie française à laquelle visiblement ces deux jeunes filles appartenaient,--elle eut envie de les sermonner gravement:

«Petites intellectuelles, jolies et vibrantes, travaillez, occupez à vos belles études la fougue de votre adolescence; en vue des aléas de la vie, munissez-vous de ce métier, le plus noble de tous, gagne-pain magnifique, et consolation suffisante à toutes les solitudes. Mais, si rien ne s’y oppose, au jour venu, abandonnez-vous aux lois suprêmes qui font les femmes non point pour elles, mais pour l’époux dont elles doivent être l’auxiliaire et le bonheur. Ce jour-là, renoncez-vous, arrachez de vous tout désir de gloire, offrez à celui que vous aimerez votre lumineuse intelligence qui fera pour lui du foyer le lieu le plus cher, le plus intéressant, le plus attirant. Donnez-vous toutes...»

--Tu voulais me parler, Thérèse? lui dit Herlinge à cet instant; veux-tu monter dans mon service?

--Oh! ce que j’ai à vous dire n’est pas un secret, reprit la jeune femme avec son sourire un peu mystérieux.

Elle regarda les deux petites bénévoles au sarrau de lycéennes, et madame Lancelevée si fièrement épanouie dans le succès, dans l’amour et dans l’égoïsme, et Marie Boisselière, la robuste féministe dont elle bravait les foudres, et Artout, qui allait s’indigner, et «son grand Boussard», qui lui avait dit, un jour: «Chère madame, vous y viendrez», et tous ces jeunes médecins moins chanceux qu’elle qui boudaient un peu son succès, et ces étudiants dont le nombre grossissait sur ce palier d’hôpital, et qui arrivaient en chuchotant, se nouant aux reins le tablier médical. Et comme tous avaient les yeux sur elle:

--Père, je suis venue vous dire que j’abandonne la profession.

--Tu abandonnes la médecine!...

--Oui, je ne suis plus médecin, je n’exerce plus.

Herlinge se redressait, interdit, pensant mal comprendre.

--Cher père, reprit-elle, cela vous étonne. C’est très vrai, pourtant. Mon mari le désirait depuis longtemps, et je ne m’y décidais pas. Puis j’ai fini par admettre que vraiment la maison n’était pas bien gaie pour lui. D’ailleurs, je me suis beaucoup fatiguée, ces derniers mois: je sens que le repos me fera du bien. Voilà comment j’en suis venue à l’acte de madame Pautel qui m’avait fort scandalisée dans le temps...

--Ah! cela, ma petite, ne put retenir madame Lancelevée, c’est indigne de vous!... Je n’aurais pas cru, non, non, je n’aurais pas cru...

L’étrange femme, comme si elle eût été intéressée personnellement dans la défection de Thérèse, avait blêmi de colère. Mais Artout, le regard fixé curieusement sur son élève, très intrigué par ce qu’il venait d’entendre, un peu interloqué tout d’abord, conclut en disant:

--Si madame Guéméné en décide ainsi, c’est qu’elle a raison. J’ai trop de confiance en elle pour blâmer jamais ses déterminations!... Pénètre-t-on jamais les secrets d’un jeune ménage? Comme médecin, je déplore la perte de ma jeune confrère; mais, comme ami, j’applaudis au parti qu’elle a jugé le meilleur.

--Ah! Madame est le docteur Guéméné? dit farouchement Marie Boisselière.

Elle s’avança, le lorgnon sur ses yeux de myope et toisant Thérèse, avec son air indélébile de vieille maîtresse d’école, elle ajouta:

--Je regrette de faire connaissance avec Madame dans une telle circonstance...

Elle en aurait dit plus; mais Boussard, qui n’avait pas encore parlé, vint à la jeune femme, lui serra la main.

--Moi, je vous félicite, dit-il seulement, de sa voix lente et sans timbre, mais avec une inflexion si pénétrante que Thérèse en fut toute remuée.

A ce moment, madame Lancelevée, tournant le dos d’une façon presque impertinente, prit à part son amie Boisselière, avec laquelle, ostensiblement, elle se mit à parler médecine.

--Je vais porter la nouvelle à ta mère, disait Herlinge un peu tristement. Elle sera très surprise, très surprise...

Lui éprouvait un gros chagrin. Il était fier de Thérèse comme certains hommes le sont de leur fils. Toutes ses ambitions personnelles satisfaites, il s’en recréait qui concernaient l’avenir de sa fille, et, s’il était si coulant pour l’admission de Marie Boisselière à l’Hôtel-Dieu, on disait tout bas que son orgueil paternel voyait là, pour la doctoresse Guéméné, un précédent de bon augure.

Les petites bénévoles ouvraient de grands yeux à ce coup de théâtre; les médecins se prenaient de sympathie pour cette belle doctoresse métamorphosée à leurs regards en simple femme; les étudiants murmuraient, dans leur «rosserie» amusante:

--Le médecin s’évanouit, la clientèle demeure...

Thérèse jugeait suffisant l’effet qu’elle avait voulu, par une coquetterie dernière, produire en plein hôpital: elle se retira, non sans souhaiter bonne chance à la vieille princesse de science, redevenue «candidate» une fois de plus. Tout le monde demeurait un peu troublé de la scène. On entendit le pas de la doctoresse se perdre dans le corridor d’en bas.

Thérèse avait puisé à l’Hôtel-Dieu une persuasion plus forte, plus joyeuse de son devoir. Elle eut vite fait de rentrer chez elle. Elle tremblait d’une allégresse intérieure en songeant à ce qui se passerait bientôt entre elle et Fernand, quand il saurait tout. A peine arrivée, elle s’assit à sa table de travail, pressée de donner une forme extérieure à son sacrifice en écrivant les adresses de ses circulaires. A dénombrer ainsi toute sa clientèle, le sens lui venait plus puissant de ce qu’elle immolait à son amour. Ce travail lui fut doux.

* * * * *

Fernand rentra vers onze heures du laboratoire et demanda sa femme. Les domestiques répondirent que Madame travaillait dans son cabinet. Il ouvrit la porte. Thérèse éprouva l’une des plus vives émotions de sa vie. Elle se retourna vers son mari. Celui-ci disait:

--Thérèse, j’ai voulu te prévenir que je ne déjeunerai pas ici. On m’appelle en consultation à Saint-Cloud. Je pars.

Il paraissait nerveux, préoccupé, agité. Thérèse défaillait presque. Elle lui fit un signe, et, d’une voix tout altérée:

--Viens, viens voir ce que je fais.

Elle eut, à ce moment, l’intuition nette qu’il était possédé par l’image de «l’autre», qu’il lui échappait définitivement, qu’elle devait tenter l’assaut suprême.

Son mot de mauvaise humeur la blessa cruellement:

--Quoi? Je suis pressé, tu sais...

Il s’approcha cependant, se pencha sur la table de travail, vit ces centaines de papiers épars, ne comprit pas tout d’abord. Alors, prenant une circulaire, elle la lui mit sous les yeux et il lut:

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M... que, pour des raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine...

Il ne dit rien, resta là immobile, debout, comme hypnotisé par la feuille volante qui tremblait légèrement dans sa main. Thérèse haletait. Elle affermit sa voix pour demander:

--Eh bien! mon ami, es-tu content? dis-le-moi. Ce que tu désirais est fait...

Elle le vit pâlir, et il demeurait silencieux, les traits contractés, avec cette feuille de papier entre les doigts. Il n’exprimait nulle joie, nulle satisfaction. Il était seulement atterré et se raidissait contre une crispation de tout son être.

--Mais parle-moi! s’écria Thérèse. Tu sais maintenant à quel point je t’aime: c’est comme si j’arrachais un peu de moi-même pour te le donner; je ne suis plus rien dans la vie, rien que ta femme, je suis à toi toute, enfin.

--Ma pauvre Thérèse! dit-il péniblement, ma pauvre Thérèse! je suis effrayé de ce que je t’ai fait faire... Il ne fallait pas... non, non, il ne fallait pas! c’est un crime!... Tu aimais tant ton métier, tu y trouvais tant de plaisir! Cette profession te donnait ta personnalité supérieure, intangible, dont on devait respecter l’intégrité. Ah! pourquoi as-tu fait cela!

Thérèse se redressa, frémissante:

--Pourquoi? s’écria-t-elle, tu me demandes pourquoi!... Tu ne comprends pas!

--Si, ma bonne Thérèse, je te comprends, je te remercie; mais... vois-tu... j’ai une vraie épouvante à penser que tu brises ta vie pour moi. Il aurait mieux valu, je crois... Enfin, je crains que tu ne regrettes... je ne voudrais pas faire ton malheur...

--Ainsi, dit-elle en le regardant, pleine d’une indicible tristesse, c’est tout ce que tu trouves à me dire! Tu ne m’aimes plus, tu donnes ton cœur à une autre femme, tu m’offenses mortellement, et moi, je ne cesse pas de te chérir, je me repens des petites peines que je t’ai causées, et, par amour, je me dépouille de ce qui m’était le plus cher, je me voue à toi exclusivement, je te jure de renoncer à tout pour n’exister plus désormais qu’en vue de ton bonheur, et, quand tu me vois toute saignante encore du sacrifice, tu dis: «Ce n’était pas la peine!...» Oh! Fernand!

Les sanglots la prirent; elle retomba, le visage dans ses mains, sur sa table de travail. Voilà donc quelle était sa récompense! Que lui demeurait-il maintenant?

Fernand se penchait sur elle, avec cette commisération affectueuse qui était une telle injure à l’amour passionné de la jeune femme. Il l’appelait doucement:

--Thérèse, ma bonne Thérèse, je suis très touché, je t’assure, très touché... console-toi...

Elle pleurait comme il n’aurait pas cru que cette fière créature fût capable de pleurer. Tout son corps secoué de sanglots disait sa détresse. Elle n’était plus qu’une figure de désespoir, de douleur. Fernand la contemplait, le cœur serré, plein de pitié et aussi de rancune pour ce sacrifice trop tard accompli qui ne servait plus à rien, sinon à lui donner un rôle méprisable. Et, pendant qu’il considérait ce lamentable spectacle de l’épouse humiliée, brisée, convulsée, l’image rayonnante de madame Jourdeaux, son sourire, son mystère, régnaient en lui, l’emplissaient de fièvre, d’une sorte d’extase triomphante. Et il avait hâte de quitter cette compagne affligeante à voir, cette pièce triste, cette maison, car tout à l’heure il avait menti; ce n’était pas à Saint-Cloud qu’il allait, mais boulevard Saint-Martin, où la veuve avait permis qu’il vînt déjeuner.

--Thérèse, répétait-il, impatient de mettre fin à cette scène, ne me laisse pas emporter cette impression navrante. Mon confrère m’attend à la gare, j’ai rendez-vous, je dois partir; mais, je t’en prie, que ton adieu soit un mot raisonnable. Nous reparlerons de cette carrière trop aisément quittée... Je ne veux pas que tu sois malheureuse, ma Thérèse, ma bonne Thérèse!

Il n’obtenait point de réponse et s’irritait en secret sous l’air de mansuétude auquel il s’efforçait pour ne pas être odieux. A la fin, la jeune femme, comme après une lutte, se redressa:

--Va, mon ami; tu me retrouveras toujours ici, désormais.

Elle disait cela sans amertume. Cette douceur, où il retrouvait la suavité de madame Jourdeaux avec ce surcroît de force et de grandeur qui était en Thérèse, le bouleversa. Elle reçut, sans le repousser, le baiser qu’il lui donna. Il sortit. A cette minute, Thérèse désespéra de le reconquérir jamais.

* * * * *

Madame Jourdeaux attendait son ami au salon. C’était la première fois qu’elle le recevait là. Dans la pièce peu éclairée, elle parut à Fernand transformée, très belle, très ardente, malgré sa pâleur, son deuil de veuve qu’elle ne quittait pas et ses lenteurs de religieuse. Lui-même arrivait, en proie à une surexcitation effrayante. Il lui étreignit les mains en soupirant:

--Oh! mon amie, mon amie, que j’ai soif de vous!

Une lueur rapide, phosphorescente, passa dans les yeux de la jeune femme; puis elle demanda:

--Qu’y a-t-il?

--Il y a que je suis dans une situation atroce, je me sens perdu, je ne vois pas d’issue, je ne sais que devenir. Je voudrais ne plus être, ne plus penser, me faire un petit enfant comme André, et me mettre sous votre garde. Chose étrange, vous si douce, mon amie, vous me semblez détenir une puissance. Vous devez pouvoir me protéger.

Elle dit, en hésitant un peu:

--De toutes mes forces aimantes, en effet, je vous entoure, je vous enveloppe. Mais qu’est-ce que je puis!

--M’encourager, m’assurer que vous ne m’abandonnerez jamais.

--Oh! vous abandonner, le pourrais-je? C’est comme si l’on me parlait d’abandonner André. Notre destin nous a rapprochés; je vous ai trouvé si triste, si malheureux, que moi, votre cadette, plus triste, plus seule encore que vous, je vous ai adopté dans mon cœur. Votre malheur mettait en vous comme une faiblesse. Je me suis sentie soudain l’aînée, la plus forte.

Et, riant puérilement, elle se mit à dire:

--Parfois je me figure avoir deux fils: l’un tout petit, l’autre très grand, très grand. Et ils me sont également chers... Mais qu’avez-vous donc aujourd’hui?

Il brûlait d’avouer le trouble nouveau qu’apportait dans sa vie le renoncement de sa femme; mais la crainte que sa scrupuleuse amie ne vît désormais dans le retour de Thérèse un obstacle à leur amitié le retenait. La femme de chambre, en annonçant le déjeuner, lui épargna de plus longues incertitudes.

Il ne fit guère honneur à ce repas auquel la tendre femme avait apporté tant de soins pour lui plaire. Les propos qu’ils venaient d’échanger, la métamorphose qu’il voyait s’opérer en elle, et, par-dessus tout, l’affligeant souvenir de Thérèse en larmes, la torture qu’il avait endurée là-bas, le travaillaient sourdement. Certes madame Jourdeaux devenait plus belle. Il la regardait sans cesse. Le besoin de l’union absolue grandissait en lui, et, plus conscient qu’elle, il s’apercevait bien que la même passion, insidieusement, grandissait en son amie. D’ailleurs quelle existence menait-il entre une femme qu’il n’aimait plus et une autre qui se dérobait encore? Et là, soudain, à table, il fit ce rêve d’être ici chez lui, et que c’était sa vraie femme qu’il contemplait amoureusement, si gracieuse, si bonne, si aimante!

Après le repas, elle lui proposa de retourner au salon.

--Je n’aime pas ce salon cérémonieux, dit-il, et, puisqu’il me reste, avant mes visites de l’après-midi, un court moment à passer avec vous, permettez que ce soit dans votre chambre, que je connais, que j’aime pour son intimité.

La gouvernante étant venue chercher le petit André pour sa leçon, ils demeurèrent seuls près de la table à ouvrage. A travers la mousseline des rideaux, on voyait les murailles de la cour intérieure régulièrement percées par les fenêtres des cuisines. Une traînée oblique de soleil en avivait la blancheur crayeuse. Sur la commode, la pendulette marquait deux heures. Son tic tac résonnait seul par la chambre. Madame Jourdeaux avait orné la pièce de roses mousse et de roses thé, devinant que son ami, sans doute, choisirait de demeurer ici. Elle voulut prendre sa broderie. Mais Guéméné dit impérieusement:

--Non, non, ne travaillez pas!

Elle trouva exquis de se soumettre, et laissa retomber son ouvrage.

--Donnez-moi votre main, dit-il encore.

Cette main était grasse et jolie; quelques pierreries étincelaient à l’annulaire. Guéméné la baisa, la caressa longuement. Puis il l’appuya sur ses tempes, sur ses cheveux, et il disait âprement:

--Je suis tellement sevré de ces douceurs!

Elle demanda, dans sa délicieuse pitié qui lui semblait sanctifier tout:

--Pauvre ami! votre femme est donc si indifférente pour vous?

--Ah! reprit-il avec cette cynique injustice que donne la passion, ma femme a séparé ma vie de la sienne. J’ai trente-cinq ans, et le cœur muré dans un tombeau...

Elle frémit, dégagea sa main et garda le silence. Elle choisit un fil de soie, chercha son aiguille. Elle tremblait. Ses yeux troublés n’y voyaient plus.

Alors il implora tout bas:

--Dites-moi: «Je vous aime».

Elle se raidit.

--Non, non, je n’ai pas le droit.

--Quoi! vous n’avez pas le droit! Vous êtes seule, maîtresse de vous-même, de votre cœur, de votre personne; je vous ai donné toute mon âme, toutes mes pensées, et je vous porte vivante en moi jour et nuit; je suis le seul être qui vous chérisse avec cette force, cette tendresse, et vous n’auriez pas le droit de me donner cette joie: entendre vos lèvres m’offrir ces deux mots que j’attends, qu’il me faut, que je veux!

--Oh! mon ami! mon ami! murmura-t-elle épouvantée, calmez-vous, je vous en supplie. Vous non plus, vous n’avez pas le droit, vous appartenez à une autre.

--Mais cette autre m’a détaché d’elle par son égoïsme, par sa dureté, par son orgueil: elle s’est retirée de moi; elle a élevé, de son chef, une barrière entre nos âmes... Alors je suis condamné à traîner jusqu’au bout cette existence sans amour, lié à une femme que je n’aime pas! Car c’est vous que j’aime, mon amie, et depuis si longtemps que l’aveu m’en étouffe! Je me demande quelle timidité m’a toujours retenu de vous le dire, quand nous le savions si bien tous les deux.

--Ah! fit-elle, les yeux clos, dans une béatitude profonde, je le savais oui, je le savais; mais c’est si doux de l’entendre!

--Alors, continua-t-il en se rapprochant d’elle, que je sente encore votre chère main sur mon front, et vos lèvres; que j’entende les mots de tendresse qu’on ne me donne plus...

--Fernand! Fernand! supplia-t-elle, je crains de faire mal...

--L’amour est beau, lui dit-il en la prenant entre ses bras, l’amour est saint. Soyez cette mère jeune et adorable qui guérit tous les chagrins, soyez l’amie absolue, sans aucune arrière-pensée, sans réticence. Voyez comme je vous aime entièrement!

Et, cédant enfin, elle lui donna les premiers baisers de passion qu’elle eût jamais connus. D’ailleurs, ce ne fut qu’une étreinte brève. Elle se ressaisit et sa conscience timorée s’alarma:

--Partez, maintenant! Vous reviendrez demain; je saurai mieux, je me posséderai mieux moi-même... Partez, dites, partez! J’ai peur d’André. S’il était venu!... Vous voyez bien que je fais mal...

Alors il lui demanda de la voir le lendemain, loin d’ici, dans quelque coin tranquille: le désir lui était venu d’une partie de campagne, comme s’ils étaient deux tout jeunes gens du petit monde parisien. Elle rougit d’abord à l’idée de ce rendez-vous. Il l’enlaça, la traita de petite fille naïve, lui montra combien leur amour était noble. Et ils commencèrent à discuter l’endroit de leur rencontre. Elle ne se défendait plus que faiblement, à bout de forces, remettant au lendemain de lutter avec plus de lucidité, peut-être avec plus de courage, quand le bruit d’un pas derrière la porte les sépara, les dressa tous les deux, une légère flamme aux joues.

La domestique entrait, présentant une carte:

--Cette dame voudrait parler à Madame.

Les traits de la jeune femme se contractèrent; mais elle se raidit, et, avec son beau sang-froid inaltérable, elle dit simplement:

--C’est bon, priez cette dame d’attendre une seconde, j’y vais.

Elle allait parler, hésita, entr’ouvrit deux ou trois fois les lèvres, et finit par dire à Fernand:

--Vous m’excusez, il faut que je voie cette personne. Partez, mon ami, tenez... par cette porte... Il s’agit d’une affaire urgente... Je ne puis faire attendre.

Et, un peu plus nerveuse que de coutume cependant, conservant entre ses doigts la carte roulée, elle poussait doucement Guéméné vers une porte qui s’ouvrait directement sur le vestibule d’entrée. Lui la tourmentait encore au sujet de ce rendez-vous du lendemain.

--Mais où vous retrouverai-je?...

--Je vous écrirai, je vous le promets, avant ce soir...

--Vous promettez?...

Enfin il disparut et, dans le creux de sa main, tremblante, le cœur si étreint qu’elle respirait à peine, elle relut:

DOCTEUR THÉRÈSE GUÉMÉNÉ

Une animosité plus violente que jamais lui vint soudain contre la mauvaise femme qui avait dévasté la vie de Fernand. Et ce sentiment la domina jusqu’à lui faire affronter bravement, presque insolemment, cette visite. Elle se disait:

«Voici qu’elle l’espionne maintenant!...»

Ayant rajusté devant une glace les ondulations de ses cheveux, elle s’en alla au salon, intrépide, prête à tout subir pour celui qu’elle savait sien à jamais.

* * * * *

Thérèse l’attendait, debout, près du piano. Elle était vêtue de noir. Mais, de la hautaine image qu’avait gardée madame Jourdeaux, rien ne subsistait plus qu’une mince jeune femme aux yeux très tristes, sans arrogance, sans dédain, sans reproches, sans haine.

Un peu timidement, elles s’abordèrent, se pénétrant l’une l’autre avant d’échanger une parole. Et l’attitude de Thérèse apaisa la tendre femme.

--Vous avez voulu me voir, madame?

--J’ai eu besoin de vous voir, rectifia Thérèse avec un accent de telle loyauté, un désir si évident de sincérité, que madame Jourdeaux pressentit dès lors le ton que prendrait l’entretien.

Mais, encore une fois, elles se regardèrent avec défiance, en femmes ennemies dont la mesure et la réserve ne tiennent qu’à la courtoisie.

Leur commune élévation de cœur, sinon de cerveau, les faisait égales, dignes l’une de l’autre. Bien plus, elles se ressemblaient: de même stature, de même taille, avec des robes que la mode de la saison faisait identiques.

Thérèse enfin parla:

--On a dû vous dire, madame, que j’étais une femme orgueilleuse et fière, une femme froide, égoïste et dure. Puisque je vous estime assez pour être venue vous trouver aujourd’hui, je veux que vous m’estimiez aussi, que vous me connaissiez et me jugiez. Je ne suis pas une femme orgueilleuse, mais une femme qui souffre. Je vous sais bonne; et je suis venue vous demander votre aide dans un grand malheur qui me frappe.

--Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, madame, mon aide vous est acquise.

Thérèse, après une pause, reprit avec effort:

--J’ai, madame, une mère excellente à qui je ne dirais pas ce que je vais vous avouer. Je ne l’ai dit à personne, et c’est pour la première fois que ces mots, qui me coûtent beaucoup, vont sortir de mes lèvres. Je veux que vous sachiez cela, tout d’abord, pour comprendre quelle marque de confiance absolue je vous donne là. Je vous demande la vôtre en échange.

Madame Jourdeaux perdait son assurance agressive. Elle croyait sentir encore à son cou les bras de celui qui était le mari de cette femme, elle croyait entendre ses phrases passionnées, elle se rappelait ses baisers, son étreinte: elle devenait livide. Elle dit:

--Madame, vous avez toute ma confiance, encore une fois, si je puis vous rendre service, je suis à vous.

--Il y a quatre ans, continua Thérèse, j’épousais le docteur Guéméné. J’en avais vingt-cinq; et, si ce n’est plus pour une femme la prime jeunesse, pour une étudiante qui s’est absorbée dans un travail ardu, c’est au moins encore une jeunesse sentimentale très neuve, très inexpérimentée, avec des idées fausses, quelquefois très larges, souvent très limitées. Je n’avais pas terminé mes études médicales; le docteur me demanda d’y renoncer: je n’y pus consentir. Nous nous sommes mariés et nous avons connu un grand bonheur dans l’amour le plus tendre.

Sa voix s’altérait; elle reprit son assurance, d’un effort, et poursuivit:

--Le docteur est la nature d’homme la plus belle, la plus délicate. Dans notre ménage, il était le meilleur. Je l’aimais. J’aimais aussi ma médecine. Il faut aimer son mari uniquement. Je le savais mal; j’aurais dû me contenter de mon grand bonheur d’épouse, j’ai voulu y joindre celui que je puisais dans mon métier... Vous voyez, madame, quelle confession je vous fais... Pendant que je me trouvais heureuse, mon mari ne l’était pas. Le partage de ma vie a été longtemps sa peine constante. La punition vint vite. J’avais un beau petit bébé que j’ai perdu, peut-être--je n’ai jamais eu le courage d’en convenir--par ma faute. Et le mari que j’aimais... je l’ai perdu aussi.

Elle ferma les yeux, un moment, se recueillit comme pour reprendre la force de continuer. Et, plus bas, péniblement:

--Voilà l’orgueilleuse et hautaine femme que vous avez devant vous, madame; elle vous dira toute sa peine et toute son humiliation comme elle la dirait à l’amie la plus fidèle. Vous pouvez me comprendre, je le sais, et c’est pourquoi je vous ai choisie. Mon mari, qui a souffert à son foyer, qui a vu périr son rêve, m’a retiré son cœur et l’a donné à une autre femme. Cette femme, je la connais, je l’estime, mais je la juge. Elle m’a pris mon bonheur, elle le tient dans ses mains; peut-être s’y croyait-elle autorisée par mon peu de soin à le conserver. Mais, que feriez-vous, madame, si une femme en avait usé pareillement à l’égard de votre cœur, de votre amour, du mari que vous aimeriez passionnément?

Elles étaient aussi blanches l’une que l’autre, et baissaient la tête toutes deux.

Madame Jourdeaux dit timidement:

--Peut-être serais-je allée trouver cette autre femme en toute loyauté; et, si elle n’était pas coupable, si elle n’avait à se reprocher qu’un sentiment très pur, sans faute, sans tache, elle m’aurait reçue comme une amie. D’aimer le même homme, nous aurions pu beaucoup souffrir; mais, moi, je ne l’aurais pas méprisée...

--Oui, dit Thérèse rêveusement, vous auriez eu raison...

Elles se regardèrent. Des larmes jaillirent de leurs yeux.

Thérèse ajouta:

--Je ne suis plus médecin. J’ai voulu donner à celui qui me délaissait cette preuve suprême d’amour de lui sacrifier la moitié de ma vie. Mais si petite est maintenant la place que je tiens dans ses pensées qu’à peine a-t-il pris garde à mon acte. Ainsi le déchirement que j’ai subi, et que vous ne pouvez comprendre, madame,--car il m’a semblé commencer de mourir en cessant d’être ce que je fus jusqu’ici,--ce déchirement est devenu inutile: je n’ai pas reconquis ce cœur qui appartient désormais à une autre. Pourtant le bonheur n’est pas seulement pour moi au foyer, il y attend aussi ce compagnon inconstant qui vivra misérable tant qu’il errera loin de la paix, de l’ordre, de la famille. Si celle qui croit l’aimer l’aimait véritablement, elle souhaiterait qu’il revînt là.

--Madame, reprit la douce femme en essuyant ses larmes, celle qui aime votre mari ne vous vaut pas: vous êtes la plus grande, la plus généreuse, vous êtes celle à qui fatalement il reviendra, car vous détenez les liens les plus anciens, les plus réels, la souveraineté de l’épouse. Cette femme regrettera cruellement de vous avoir mal jugée. Vous verrez, vous verrez, elle disparaîtra, elle s’effacera de la mémoire même de celui que vous aimez. Vous le posséderez de nouveau tout entier...

--Est-ce possible? demanda Thérèse.

--Soyez-en certaine, répondit madame Jourdeaux.

Quand elles se dirent adieu, les mains longuement serrées, à la porte, la veuve demanda:

--Voulez-vous m’embrasser, madame?

Elles s’embrassèrent comme deux sœurs qui ne se reverront jamais.

* * * * *

Le lendemain, Guéméné, tremblant de bonheur, décachetait, à sa table de travail, la lettre de madame Jourdeaux si fiévreusement attendue depuis la veille.

Elle disait:

Mon ami,

Pardonnez-moi la peine que je vais vous faire. Je me réveille enfin d’un long et coupable sommeil. Dieu a permis que ce fût avant d’avoir sombré dans le mal.

Vous êtes uni à une noble femme dont vous avez le devoir de faire le bonheur. Si elle a eu quelques torts, ne les avez-vous pas exagérés? Examinez-la mieux; examinez-vous: voyez s’il ne reste pas au fond de vous-même des racines vivaces de l’amour d’autrefois.

J’ai un fils qui aura vingt ans quelque jour. Je suis son éducatrice, et dois rester pour lui l’idéal du bien. Quelle autorité trouverais-je en moi-même si je me laissais aller à une faiblesse inavouable, et que lui répondrais-je le jour où il découvrirait dans le passé de sa mère le secret qu’il faut traîner jusqu’à la fin, en le cachant avec des ruses, des mensonges, une incessante duplicité?

Entre nous, qu’y a-t-il? Certes un grand amour, l’amitié la plus douce, mais aussi un bonheur sans base, établi en dehors de tout ordre, de toute loi. Nos destinées, d’elles-mêmes, divergent. Vous avez votre femme et j’ai mon fils. Voilà pour chacun de nous les assises de l’existence véritable, de la vie morale, du bonheur. Nous donner l’un à l’autre, mon pauvre cher ami, aurait été renoncer à toute paix, à toute dignité. Notre amour irrégulier aurait fini dans l’amertume et dans la honte.

Il finit aujourd’hui dans des larmes très pures. Vous ne me retrouverez pas boulevard Saint-Martin, mon ami: je vais en Lorraine, mon pays. J’y rejoindrai mon père, qui habite là-bas très seul. Entre ce cher vieillard, mon petit chéri et le souvenir de notre amitié, ma vie s’écoulera dans le calme. Pour vous, retournez-vous, de toutes les forces de votre volonté, vers la compagne à qui vous avez juré, un jour, de l’aimer éternellement.

Deux heures plus tard, alarmée de ne pas le voir sortir, Thérèse entra dans le cabinet de son mari.

Elle le trouva prostré devant sa table, les tempes dans les paumes, les yeux rougis, une lettre étalée sur son buvard. Elle devina tout de suite la vérité: la rupture promise hier, qu’elle n’attendait cependant pas si prompte, si radicale.

Elle s’approcha, un peu craintive. Certes, elle le comprenait, ce ne pouvait être encore l’effusion, l’élan passionné qui lui ramènerait son mari, mais un immense espoir en l’avenir lui venait. Et elle se mit à murmurer lentement, près de lui:

--Tu as un grand chagrin, Fernand, mais tu n’es pas seul. Une amie est là qui te consolera. Je suis toute à toi maintenant; tu me trouveras toujours. La maison te sera douce, va... Que fera-t-on de mon cabinet de consultation? Peut-être un laboratoire de sérothérapie pour t’épargner la course quotidienne à l’École. Tu as une œuvre à accomplir, Fernand; je t’aiderai: tu triompheras. Moi, je serai ta compagne, tout simplement, ton obscur préparateur, et, comme nous l’avait dit un jour, délicieusement, Dina Skaroff, «ton assistante».

Guéméné brisé, l’âme malade, se retourna vers Thérèse: il souffrait encore beaucoup, et s’abandonna à elle comme un blessé.

C’était la saison des nids. Dans les peupliers d’Italie, qui frissonnaient au-dessus du fleuve, un pigeon gris, à la collerette verte et soyeuse, becquetait sa femelle de son bec ciselé comme un bijou de corail rose.

FIN

ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--15773-10-07.