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PARTIE I

Un Paris ténébreux, muet et vide, s’endormait aux abords du fleuve par cette chaude nuit de mai. Guéméné, rentrant à pied chez lui, cheminait tristement le long du quai aux Fleurs. Toute la gaieté, toute la vitalité de la ville avaient reflué vers les quartiers du plaisir. La Seine silencieuse coulait dans le réseau des rives multiples que lui font les deux îles. Les vagues se chevauchaient, lourdes et noires. Les lumières des rives, des ponts, des bateaux, s’y reflétaient en longues chenilles de feu qui se tortillaient à fleur d’onde. A gauche, sur le velours sombre du ciel, s’enlevait la silhouette de l’Hôtel de Ville, avec les découpures géométriques de son faîte ouvragé. Par ses innombrables vitres éclairées, le monument rappelait ces cartes postales illustrées, nacrées et transparentes, qui figurent les édifices d’Allemagne, la nuit. En face, la pointe de l’île Saint-Louis, avec ses hauts soutènements de maçonnerie, coupait l’eau, pareille à l’avancée d’une forteresse. Le feuillage touffu des peupliers d’Italie qu’elle porte voilait la façade des maisons. C’était une masse obscure, immobile dans la nuit sans brise.

Guéméné pensait au malheureux Jourdeaux dont il revenait de constater le décès. Il le revoyait sur son lit funèbre, réduit, desséché, ayant épuisé avant de mourir jusqu’aux moindres ressources vitales de son organisme. Alors le souvenir de ses recherches remontait à l’esprit du jeune homme. Voilà donc à quoi tant d’études, tant d’espoirs, tant d’orgueil aboutissaient! Il s’était fait fort de guérir le malade, pourtant; il en avait exprimé l’assurance devant Boussard, devant Thérèse, devant la pauvre jeune femme elle-même. Et tout à l’heure, dans la chambre mortuaire, appelé par elle, il avait comparu aussi impuissant que les autres médecins, humilié par la faillite de son remède, diminué, vaincu. Toute l’amertume de l’échec, il l’avait goûtée, quand les belles et douces prunelles de madame Jourdeaux s’étaient levées sur lui si tristement. Il s’était trompé; le sérum antinéoplasique n’existait pas. Il avait eu beau l’annoncer vaniteusement, son traitement du cancer avortait comme les méthodes de ses devanciers. Ses guérisons de laboratoire devaient être attribuées à une erreur préalable de diagnostic. Il n’avait jamais rien découvert.

--A quoi bon tant de fatigues! murmura-t-il, découragé.

Et il se rappela ses longues séances dans les laboratoires de l’École, ses cultures, l’interminable travail du microscope, les inoculations, les observations, les atermoiements, les attentes, les angoisses, puis les pressentiments du succès, les violentes secousses de bonheur qu’il avait connues à la résorption du cancer chez ses animaux, cette lente approche du triomphe dont il aspirait déjà l’atmosphère, jusqu’à l’effondrement de tout dans cette mort de Jourdeaux. Paris lui-même, dont il avait rêvé la conquête, se retirait de lui; l’âme de la ville désertait ce quartier paisible et silencieux comme un coin de province, où le bruit de ses pas éveillait des échos. Paris se reculait là-bas, sa vie courait le long des boulevards lumineux, ronflait avec les orchestres, étincelait avec les femmes de plaisir, palpitait dans les théâtres, s’affinait dans les salons, et une nuée rousse se tendait dans le ciel, comme un velum glorieux, au-dessus de cette fête immense dont un bruit sourd arrivait jusqu’ici.

Et Guéméné suivait humblement le trottoir du quai désert. Un dégoût infini l’abreuvait. Il se sentait inutile, incapable. Dans sa lutte de médecin contre le mal, une algue infime avait eu raison de lui; il n’avait pas su la vaincre; elle demeurait victorieuse, invulnérable, prête encore à faire des milliers de victimes. Il se dit:

«Je ne tenterai plus rien.»

La vision de Jourdeaux l’obsédait, celle aussi de la jeune veuve en larmes: il se jugeait un pauvre homme. L’obscurité de ce quartier convenait à sa mortification. Et il marchait plus vite vers la grande masse noire des arbres qui le cacherait: il aurait voulu se terrer, se dérober lui-même à la honte torturante de l’insuccès.

Soudain, derrière les touffes énormes de frondaisons, une lumière lui apparut: ce devait être sa maison, les carreaux éclairés du cabinet de Thérèse. Une douceur l’inonda. Thérèse! Est-ce qu’il n’avait pas toujours, pour le dédommager de ses peines, cette chère et belle compagne?

Il oublia tout, se hâta, franchit le pont Saint-Louis, lien des deux îles. Déjà il voyait ces bras enlaçants, cette épaule amie où il poserait sa tête douloureuse, ces lèvres qui l’exhorteraient tendrement. Et, songeant aux mois derniers qui ne lui rappelaient aucun souvenir d’intimité, aucun échange de cette amitié passionnée dont il avait connu le délice autrefois, il s’analysa. L’aimait-il encore? Il lui sembla l’avoir trop délaissée depuis la mort de leur enfant. Sous l’habitude amoureuse qui l’enchaînait toujours aussi voluptueusement à Thérèse, qu’était devenue la noble union intellectuelle de la première année? Vaguement il se crut coupable: la crise qu’il endurait le portait à s’accuser, à confesser tous les torts.

Enfin il fut au quai Bourbon. La seule vue de leur porte gonfla son cœur d’une émotion suave. Il pressa le pas, joyeux comme un homme qui va vers sa fiancée. Ce fut avec fièvre qu’il fit retomber le marteau de la porte, comme si elle devait résister, refuser de s’ouvrir, lui dérober les consolations de Thérèse, lui défendre cette amitié, cette compassion d’épouse dont il avait un tel besoin.

--Madame est là-haut? demanda-t-il à Léon.

--Non, monsieur: Madame est partie à cinq heures pour un accouchement. Madame pense que ce sera très long et fait dire à Monsieur de ne pas l’attendre avant minuit.

Guéméné se raidit, blêmit, refoula sa colère, et vint s’attabler seul pour le repas froid qui demeurait servi dans la salle à manger. La vieille Rose les avait quittés depuis longtemps en déclarant que le service n’était pas possible chez de semblables «patrons». Depuis son départ, plusieurs cuisinières s’étaient succédé, traitant Madame et Monsieur comme des clients qu’on nourrit tant bien que mal, constituant avec les femmes de chambre une association occulte pour l’exploitation de la maison où l’on était maîtresses. Thérèse se savait volée, et, comme elle s’acharnait toujours, pour le principe, à une apparente surveillance de son intérieur, elle emportait la clef de telle ou telle armoire, au hasard, condamnant son mari à se priver, en son absence, tantôt de linge de table, tantôt de fruits, tantôt de liqueurs.

Fernand qui, d’ordinaire, par une passivité naturelle, une force secrète de caractère, supportait stoïquement ces petits contretemps domestiques, en souffrit ce soir étrangement. Il les additionnait, cherchait en sa mémoire, supputant ces ennuis minimes qu’il avait subis depuis deux ans. La femme de chambre eut un air d’ironie malicieuse pour dire que le dessert était sous clef. Cruellement il sentait son triste ménage jugé par les domestiques. Sa mélancolie s’en accrut. Il monta s’enfermer dans son cabinet. Le ridicule le poursuivait jusque dans sa propre maison.

Il se remit à méditer sur sa découverte manquée. Il s’assit à sa table de travail, tout seul, comme ces tristes célibataires qui rêvent d’une femme près de qui épancher leur cœur. Malheureux et solitaire, il ne l’était pas moins qu’eux; mais il y avait dans sa peine, à lui, le surcroît d’un abandon. Là où il avait espéré faire, dans les bras de sa femme, la confidence bienfaisante, l’aveu de son découragement, l’appel à la tendre énergie de cette amie si forte, il s’anéantit silencieusement, la tête entre ses mains, et pleura seul.

Alors il regretta d’avoir épousé cette fière et dure camarade qui lui refusait le dévouement. Il se rappela leur enfant qui vivrait encore peut-être si elle l’eût allaité, et sa faim inassouvie de paternité ranima toutes ses rancunes. Il souhaita mourir. A minuit, Thérèse n’était pas encore revenue, et il désirait son retour tout en la maudissant. Une simple jeune fille lui aurait donné le bonheur; et il se remémorait celles qu’il avait connues; mais la volupté de certains souvenirs attachés à l’amour de Thérèse rendait impossible l’attrait des autres femmes. Et il s’en alla chercher des vestiges d’elle en franchissant la porte qui séparait leurs deux cabinets.

Il considéra son fauteuil de travail, sa table, sa plume, ses journaux, cet aspect scientifique du mobilier, la physionomie spéciale de cette pièce qui donnait l’idée d’une puissante existence cérébrale. Et il aurait voulu tout détruire, briser le bureau, la table de gynécologie, le microscope, brûler les journaux et les livres, en jeter au fleuve les débris et les cendres, anéantir tout ce qui lui enlevait sa femme, et l’emporter, elle, dans un désert, dépouillée de tout prestige et de tout diplôme, misérable, domptée, humiliée, pour la dominer, la posséder, se rassasier d’elle.

Il l’attendait avec une fièvre, une colère croissantes. Vers trois heures du matin, au jour naissant, il s’assoupit là, dans un fauteuil. A six heures, le bruit d’une porte qu’on ouvrait le fit sursauter. Thérèse était devant lui, toute fraîche sous sa voilette, fleurant l’humidité matinale, frissonnant un peu dans sa jaquette de drap; et ce retour de l’épouse, au petit matin, le soin qu’elle prenait d’assourdir le bruit de ses bottines, tout avait un air clandestin, malséant, qui rappelait les romans d’adultère.

--Tu ne t’es pas couché! s’écria-t-elle.

Il la regardait froidement. Elle lui paraissait comme une étrangère. Il lui répondit:

--Je t’attendais.

Elle ne remarqua pas tout d’abord l’étrangeté de son attitude. Elle semblait en proie à une grande agitation; une gloire l’environnait, et, avec une loquacité extraordinaire, elle raconta l’accouchement dont elle venait d’obtenir le succès. C’était dans la Cité, à dix minutes d’ici. Le médecin, un tout jeune débutant, parlait de sacrifier l’enfant pour sauver la mère, quand, Dieu merci, le père avait pensé à envoyer chercher la doctoresse...

--Et l’enfant vit! s’écriait-elle victorieuse, un beau petit de neuf livres, et la mère se porte à merveille. Je crois que le mari m’aurait embrassée!

Exaltée par la reconnaissance de ses clients de hasard, par la fatigue nerveuse de cette nuit sans sommeil, elle rayonnait, et son orgueil éclatait enfin devant son mari. Il comprit d’un coup comme eût été mal choisi ce moment pour avouer le triste résultat de ses travaux, quand elle exultait encore de sa réussite. Elle n’était pas de ces compagnes de toutes les heures, capables de se modeler un état d’âme sur l’état d’âme de l’époux, se faisant pour lui et à son gré joyeuses ou chagrines, selon son humeur. Le _moi_ de Thérèse, trop vigoureux, ignorait ces souplesses, ces subtils renoncements. Elle avait sa vie indépendante, et se montrait heureuse ou préoccupée, sans s’inquiéter des confidences à recevoir.

Guéméné eut un mauvais rire:

--Ah! oui, tu sauves les enfants des autres!

Les yeux gais de la jeune femme, pleins de plaisir, passèrent au sombre subitement.

--Que veux-tu dire?

Et ils se contemplaient cruellement, sans que l’un ou l’autre eût le courage de préciser l’affreuse allusion. Mais Thérèse n’avait jamais reçu pareille offense. Elle demeurait toute pâle, les yeux humides, résistant aux larmes. Alors Fernand, qui la devinait, eut un grand frisson, et l’appela d’une voix lointaine, profonde, douloureuse:

--Thérèse! Thérèse!

Elle lui demanda, toute raidie:

--Que me veux-tu?

--Ah! ce que je te veux! fit-il avec un geste de découragement.

Il y eut entre eux un nouveau silence. Ils croisaient des regards soupçonneux. Le malentendu établi traîtreusement dans leur ménage depuis la mort de leur bébé allait dégénérer en crise, avec l’éclat d’un feu qui couva trop longtemps. Thérèse tremblait; elle ne savait pourquoi. Elle souleva le rideau, regarda les chalands qui glissaient sous ses fenêtres, à fleur d’eau, sans bruit. Fernand s’approcha d’elle, et, tout bas:

--Aie pitié de notre bonheur. Notre bonheur sombre, Thérèse, je le sens; nous sommes en danger. Notre bonheur était beau, rare, précieux: veux-tu le sauver? Y tenais-tu? L’as-tu connu quand nous le possédions, le pleurerais-tu si tu le perdais? M’aimes-tu assez pour être généreuse? Je ne veux rien te cacher, ma pauvre amie: mon cœur, sans que je le veuille, s’irrite contre toi. Je souffre depuis que nous nous aimons; j’ai souffert par toi, en plein bonheur, toujours davantage. Et tant de douleurs se sont accumulées en moi qu’aujourd’hui elles m’étouffent; je ne peux plus continuer cette existence, et ma terreur, c’est que je vois des liens se briser entre nous... Thérèse, un jour, déjà, j’ai réclamé le sacrifice que tu n’as pas consenti. A ce moment, nous n’étions pas encore mariés. L’heure était moins tragique. Aujourd’hui nous avons derrière nous deux années de vie commune, il y a entre nous des choses que rien ne peut effacer: nous nous sommes aimés, Thérèse. Une faillite de notre amour serait atroce. Tu comprends ce que je demande de toi?...

--Oui, dit-elle, je comprends.

Il était haletant. Elle se roulait dans les plis du rideau comme dans un voile. Enfin elle déclara:

--J’estime que, sur un coup de tête de ta part, je n’ai pas à me sacrifier. Oh! je pressens la vérité: tu te lasses de m’aimer. Que serait-ce si ma présence te devenait fastidieuse, et que me resterait-il alors, sans ton amour et sans mon métier?

--Et si je voulais, moi, que tu ne fusses plus médecin?... Ne suis-je pas le maître?

Elle répéta plusieurs fois, suffoquée:

--Le maître?... le maître?...

A ce mot imprévu, elle s’était redressée. Elle s’affolait comme une lionne à qui l’on mettrait un mors. Tous ses nerfs crispés, ardente, révoltée, elle bravait son mari sans répondre.

--Ne t’offense pas, Thérèse, dit Guéméné avec plus de douceur; par «maître», j’ai entendu tout simplement celui de nous deux chez qui la volonté a le plus de droits. Car enfin, quand deux volontés unies entrent en conflit, ne faut-il pas qu’une d’elles cède? La nature, qui a fait l’homme le plus fort, qui met partout l’esprit de direction dans le cerveau du mâle, semble indiquer que ce n’est pas au mari à faiblir. Tu étais une femme d’exception: j’ai souvent imposé silence à ma volonté pour respecter la tienne. Je ne l’ai point fait par lâcheté, mais à force de me posséder, au contraire, et dans la mesure où j’ai cru le devoir. Aujourd’hui notre amour est en péril: je veux le préserver. Je veux que tu te soumettes. Je veux que tu restes ici, à garder ce foyer qui menace ruine; j’ai le droit de l’ordonner; j’en ai l’obligation même.

--Mais enfin, que se passe-t-il donc? s’écria-t-elle, pourquoi guetter mon retour, m’assaillir ainsi qu’une proie, profiter de ma fatigue, de mon épuisement, pour mieux me vaincre?

--Thérèse, confessa-t-il à voix très basse, avec une espèce de honte, nous nous détachons l’un de l’autre...

--Ah! dit-elle en se tordant les mains, tu ne m’aimes plus, mon pauvre Fernand!

Les sanglots la prirent; elle tomba sur un siège proche, en se cachant le visage. Il s’émut à la voir, il s’attendrissait sur elle maintenant, sur la douleur qu’il lui causait. L’envie lui vint de rétracter ses paroles, de s’agenouiller devant elle. Puis il devina que ces larmes étaient encore une manifestation de son inflexibilité, qu’elle s’obstinerait, que demain elle recommencerait de s’écarter du foyer, lui de souffrir.

--Écoute, Thérèse, lui dit-il avec une fermeté passionnée, car il concevait en même temps de la rancune et de l’amour pour cette belle et fuyante compagne, écoute: Jourdeaux est mort; le rêve qui me soutenait s’est évanoui. Certes la mort d’un de mes malades me consterne toujours et me déprime, et dix fois, vingt fois, je suis rentré ici le cœur serré sous cette espèce d’anathème que nous lancent les veuves, les mères ou les filles désolées quand nous n’avons pas fait le miracle de rendre à la santé un moribond. Tous les médecins connaissent cette heure pénible qui leur fait désirer plus fort leur maison, la vie intime, le contraste d’une joie succédant aux scènes d’horreur. Ainsi revenais-je vers toi, ces jours-là, affamé de ta présence, de ta gaieté sereine, de la douceur que tu pouvais me verser dans l’âme. Le plus souvent tu faisais toi-même tes visites, ou bien tes préoccupations professionnelles te reculaient très loin de moi. Je ne me plaignais pas et je tâchais de supporter tout seul cet accablement qu’il est si doux aux hommes de partager avec leur femme. Mais hier soir, Thérèse, j’ai senti tout s’écrouler autour de moi. Mes travaux de toute une année ont été vains, mes ambitions s’anéantissent comme crèvent des bulles d’air, ma prétendue découverte tombe dans le ridicule; je suis un homme fini. Rien ne me reste que toi. Alors j’arrive ici comme on gagne un refuge; instinctivement je tends les bras vers toi, qui m’apparais la seule raison de vivre; je viens mendier tes caresses, tes baisers, et je ne te trouve pas! Et ma nuit se passe à t’attendre. Ah! comment n’as-tu pas entendu, où que tu fusses, si lointaine et si étrangère même, comment n’as-tu pas entendu l’appel de tout mon être à ton amour! Vois-tu, trop souvent tu m’as manqué aux heures où je défaillais d’un besoin de tendresse; trop souvent j’ai compris que tu n’existais pas pour moi, mais seulement pour ta médecine. Jamais tu n’as eu à mon égard ces petits soins qui font que, dans sa femme, un homme trouve un peu de sa mère; ma maison fut une sorte de restaurant, et je n’ai pas senti, comme ton père, par exemple, l’amour de ma compagne jusque dans les plats qu’on me servait... Une compagne? Mais as-tu donc été la mienne? Qu’avons-nous de commun? Les repas? N’est-ce pas un hasard quand nos deux clientèles nous permettent de les prendre ensemble? Nos soirées? Le plus souvent tu t’enfermes chez toi avec tes journaux de médecine, tes brochures, et je travaille seul, en songeant à ces ménages qui n’ont qu’une lampe, où le même abat-jour abrite le front de l’homme qui lit et celui de la femme qui brode. Avons-nous des causeries, des promenades? A peine si nous dormons l’un près de l’autre, car combien de fois la sonnerie du téléphone vient-elle m’enlever la seule joie que tu me laisses: la présence de ton corps endormi!... Et je suis dans la vie effroyablement seul, déçu par un mirage de bonheur qui me fuit sans cesse. Nous sommes entrés dans le mariage avec un idéal différent, car je rêvais de me lier, et toi de te délier; j’y apportais un amour fou, toi un don parcimonieux. M’as-tu assez reproché la naissance de notre pauvre petit! Ai-je alors suffisamment souffert! et par toi, Thérèse, toujours par toi! Si tu l’avais voulu, peut-être qu’aujourd’hui...

Il n’acheva pas; une crispation l’arrêta. Il gémit sa phrase éternelle:

--Si du moins j’avais encore notre pauvre Nono!...

--Oh! que tu es cruel!... dit Thérèse sourdement.

--Je t’aime encore, pourtant, reprit Guéméné, je t’aime si fort que je voudrais t’emporter au bout du monde, et je me contenterais d’un toit de paille, avec des racines comme nourriture, pourvu que je te possède entièrement. En vérité, je te chéris aussi passionnément que le premier jour, mais du fond de mon âme monte contre toi un reproche si violent que je ne puis le taire. Ah! ce n’est pas ainsi qu’une épouse se donne, et tiens, en ce moment, quand je te vois impassible, sans un mot, sans un émoi devant ce que j’endure, sans une concession, implacable enfin, ma colère se mêle à mon amour, je ne lis plus en moi, je voudrais te briser; je ne sais plus... je ne sais plus!...

Elle s’effraya de le voir à ce point ravagé; tout son amour se réveilla; elle l’entoura de ses bras, sans raisonner, sans réfléchir; elle murmura:

--Fernand!... comme tu me méconnais!

Alors ils s’enlacèrent, frémissants. Tout semblait illusion hormis la puissante passion qui les unissait. Cependant, ce qui les jetait ainsi l’un à l’autre, éperdus, c’était l’épouvante, le sentiment d’une ruine imminente, la prescience du danger. Elle répéta:

--Mon ami, tu méconnais ma tendresse. Pour ne pas s’exprimer toujours en cajoleries petites ou niaises, est-elle moins forte, moins grande? Je t’aime lucidement, avec toute mon intelligence, tout mon cœur. Ma condition de femme cérébrale, en développant mon âme virilement, l’a faite capable d’un amour supérieur. Je le dis sans orgueil, peu d’hommes sont aimés plus noblement, plus absolument que toi. Qu’importe si je n’ai pas de mes mains, comme ma pauvre maman le fait chez elle, tourné les sauces, si j’ai omis de surveiller le pot-au-feu? Que sont, pour des gens de notre sorte, ces petits détails matériels? L’immense affection que je te porte, en doutes-tu? Elle est d’une essence précieuse, elle nous élève plus haut que les autres époux, elle nous met au-dessus des extases banales et sottes. Avoue que bien souvent mon énergie au travail, à ton insu, t’a toi-même entraîné mieux que les étreintes amollissantes. Mon pauvre chéri, défais-toi donc des vieux préjugés, apprends à comprendre l’épouse nouvelle.

Mais lui grondait:

--Il n’y a pas d’épouse nouvelle; il y a l’amante éternelle dont les hommes rêvent, pour qui le moindre geste d’amour est saint, pour qui la tendresse devient une religion exclusive qui communique à tous les actes le caractère d’un rite! C’est la plébéienne faisant avec respect la soupe de son homme. C’était la belle «tantine», cette admirable amie de mon pauvre oncle, qui, des journées entières, feuilletait un livre pour trouver à lui lire, le soir, un joli sonnet. Les hommes, Thérèse, ont besoin de leur femme, comme les enfants de leur mère. Ton métier fait de toi une subtile adultère: il te prend les douceurs, les abandons, les intimités que tu me dois, et j’en suis jaloux comme d’un amant que tu aurais. Tu vas m’accuser d’égoïsme, mais j’ai de ta présence, de tes soins, de ton dévouement, une voracité animale; et je suis ainsi parce que je t’aime. Donne-toi toute, je t’en supplie, je le veux!

Elle se raidit dans ses bras.

--Tu me tues, Fernand! murmura-t-elle épuisée.

Il répétait:

--Je le veux; ferme ta porte aux gens qui viennent te consulter, renonce à ta clientèle, demeure dans notre maison, que je t’y trouve toujours; sois mon amie, ma confidente, mon soutien, mon bonheur, et non pas mon martyre.

--Mais je ne peux pas, pleurait-elle, je ne peux pas! Ce que tu me demandes là est insensé. Que ferais-je de mon temps, comment supporterais-je mon désœuvrement? Pense à l’ennui terrible, à l’ennui dévorant qui me prendrait. Ma vie était si pleine, si heureuse!...

Il lui saisit le bras, disant rudement

--Et si j’en venais à te haïr?...

--Oh! Fernand!

Elle voulait se dégager, mais il la tenait par les poignets en lui répétant ardemment, les yeux fous:

--Choisis, choisis!...

Elle était blême, défigurée, elle supplia:

--Laisse-moi, laisse-moi; je te promets... de réfléchir. Donne-moi quinze jours, je te promets... d’essayer... Je n’en peux plus.

Elle était en vérité à bout de forces; il en eut pitié; il dut l’aider à regagner leur chambre, la mit au lit avec des soins muets, sans desserrer les lèvres. Quand elle fut endormie, il resta longtemps debout à la contempler.

Lorsqu’ils se retrouvèrent face à face, après les tristes aveux qu’ils s’étaient faits, un trouble les saisit, mais ils ne parlèrent pas de l’acte nécessaire. Thérèse avait demandé quinze jours de méditation avant de se résoudre: il lui accorda ce délai sans rien laisser paraître de son inquiétude. D’ailleurs, la clientèle le reprit. Il s’essayait à mieux goûter son métier, à y chercher un apaisement. Il lui vint un souci d’être meilleur, d’apporter à ses malades de la bonté, de la compassion. Mais une lassitude immense brisait tous ses élans. Il pensait:

«Jamais je ne me relèverai de mon échec!»

Ses journées lui semblaient interminables. Il s’aperçut enfin que le pauvre Jourdeaux lui manquait. L’habitude contractée depuis dix-huit mois de passer quotidiennement boulevard Saint-Martin laissait dans ses occupations, maintenant qu’il n’y retournait plus, un vide étrange. Quand arrivaient cinq heures, il lui semblait que la douce jeune femme en peignoir de laine l’attendait toujours au chevet du malade: et c’était comme si, désormais, cette heure eût été de trop dans son après-midi.

Ses travaux en cours, au laboratoire de l’École, demeurèrent en l’état; on ne l’y revit plus; la paraffine fondait dans les étuves; les cobayes néoplasiques moururent; le mystérieux microbe sommeillait dans des flacons, au sein d’un bouillon jaune. Guéméné chassait le souvenir de tant d’espoirs déçus. Sa réputation néanmoins s’était étendue. On lui amena plusieurs cancéreux, en le priant d’appliquer le traitement de son sérum. Il voulut refuser, déclara ne posséder encore aucune certitude. Mais ce jeune médecin inspirait une extraordinaire sympathie. On le supplia davantage. Pour contenter les malades, il tourna la difficulté en leur injectant en trois fois quelques gouttes d’_Aqua fontis_, se réservant de refuser plus tard les honoraires. Le plus étonnant fut qu’il y eut amélioration dans leur état. Guéméné soupira:

--Voilà bien la science!

Il observait sa femme, cherchait à deviner ses pensées: elle demeurait illisible. Un chagrin noir l’envahit. Si elle l’avait assez aimé pour lui sacrifier sa profession, sa générosité ne se serait-elle pas déterminée dès le premier jour? Une grande froideur régnait entre eux; ils évitaient le tête-à-tête. La nuit, elle s’endormait à ses côtés en soupirant. Quand il donnait sa consultation en même temps qu’elle, il se redressait parfois pour écouter les échos de sa voix qui lui arrivaient, assourdis, de la pièce voisine: alors elle semblait animée, brillante, dominatrice; on la sentait s’épanouir dans son atmosphère véritable. Il devint de nouveau scrupuleux, craignit d’avoir outrepassé, peut-être, ses droits de mari, d’en avoir au moins abusé en exigeant un pareil renoncement. Un dérivatif efficace l’eût aidé à se résigner; mais la médecine ne l’intéressait plus; les recherches sérothérapiques lui paraissaient vaines. Il pensait à son bébé qui aurait eu un an à cette époque. Il soupirait:

--Ah! si mon pauvre Nono était là!...

Un soir, à cinq heures, machinalement, avec l’idée qu’il devait une visite à la veuve, il se rendit boulevard Saint-Martin. Comme Madame n’avait pas encore recommencé à recevoir, on l’introduisit dans la chambre du défunt où elle brodait, près de la fenêtre, tandis que son petit garçon jouait par la chambre. Ses beaux traits empreints de douceur s’étaient reposés depuis qu’elle avait cessé d’être garde-malade; elle sourit à Guéméné; André courut se jeter dans les bras de son grand ami le docteur qui le serra convulsivement, ayant envie de pleurer en embrassant cet autre petit, joli et bon comme eût été le sien.

--Le pauvre enfant! dit simplement la mère avec tristesse.

Puis elle ajouta:

--Il s’ennuyait de vous, docteur: tous les jours, il vous demandait à l’heure où vous aviez coutume de venir autrefois.

Guéméné, à la dérobée, regarda le lit où naguère gisait l’agonisant, et qu’il voyait pour la première fois recouvert d’une étoffe assortie aux tentures. Madame Jourdeaux devina ses pensées, et comme, dans les circonstances les plus poignantes, son simple esprit ne savait exprimer qu’en lieux communs ce qu’elle éprouvait, elle murmura:

--Que d’amertume dans la vie!

Son sort apparaissait plus sombre, plus dur, par contraste avec la lumineuse sérénité de sa physionomie aimante. Isolée, sans appui, veuve à vingt-huit ans, elle avait l’air d’une recluse dans le béguinage silencieux de cette chambre, où elle brodait éternellement près de la fenêtre donnant sur une vaste cour. L’amour dont elle entourait Jourdeaux n’avait jamais été fait que de pitié et de dévouement; elle avait conservé intacte une virginité d’âme qui laissait à son visage un aspect de candeur. Elle aurait ressemblé à une religieuse si le sentiment maternel ne s’était trahi en elle, à chaque instant, par une expression passionnée à la seule vue de son enfant.

Elle ne voulait pas imiter ces clients qui se croient, quand leur malade a succombé, dégagés de toute gratitude envers le médecin. Sans chercher de phrase:

--Jamais je n’oublierai les soins dont vous avez comblé mon pauvre mari, docteur. Je sais comme vous avez travaillé pour le sauver. Il fallait que son mal fût vraiment incurable pour n’avoir pas cédé. Oh! non, je n’oublierai jamais... vivrais-je cent ans...

--Mais je n’ai rien fait, dit Guéméné, qui éprouvait une consolation à faire montre de son découragement devant cette douce jeune femme, témoin de tous ses efforts inutiles; voyez, je ne vous ai pas rendu votre malade. J’ai entrevu le remède, je vous en ai follement fait luire l’espoir. Ah! j’y croyais bien moi-même, à ce succès que je vous promettais. Un autre que moi le recueillera.

--Non, non, pas un autre, répliqua-t-elle, vous chercherez encore, pour de nouveaux malades, vous trouverez.

Il avoua qu’il avait complètement abandonné ses travaux. Alors elle s’écria:

--Comment! ce n’est pas possible! Mais vous n’avez pas le droit de faire cela! Vous possédez vraiment le génie du savant. Dieu a mis en vous ces belles facultés pour le bien des malades: c’est un grand devoir pour vous de les exercer! Je sens que vous réussirez: j’en suis sûre. Je vois déjà ces milliers de misérables qui attendent leur salut de médecins pareils à vous, et à qui vous pouvez rendre le bonheur. Vous étiez peut-être à la porte de la vérité. Peut-être ne manquait-il à votre sérum qu’un rien pour agir contre cet affreux cancer. Oh! docteur, il ne faut pas vous arrêter en route!

Il la laissait aller, trouvant très doux d’être réconforté de la sorte par cette simple femme dépourvue de toute science, qui ne comprenait même rien à ses travaux, et ne parlait avec tant de chaleur qu’à force de confiance en lui. Elle ne le convainquait pas, elle le berçait. Il jouissait de cette admiration, de cette foi, sans juger naïfs des propos dont il ne sentait que la ferveur.

--Et puis, finit-elle, ne nous abandonnez pas! Depuis mon malheur, l’idée de l’hérédité de ce mal m’obsède... Dites-moi, est-ce que le petit n’est pas menacé?

--Mais non, dit Guéméné, mais non, aucunement!

--Oh! je sais, vous vous refusez à m’alarmer si vite... Mais j’ai peur cependant... Est-ce qu’on ne peut pas prémunir un pauvre petit enfant contre cette chose horrible? est-ce qu’il n’y a rien à faire?... Oh! il me semble, à moi, que si j’étais médecin, je trouverais!... On me l’a bien vacciné contre la petite vérole. Ça devrait être de même pour toutes les affections.

Et elle appela:

--André!

L’enfant quitta ses jeux et, câlin, vint se frotter contre les genoux de sa mère, dont il avait le visage blanc, grave et délicieusement doux. Il était si sage, si docile, si peu gênant, que tout le monde l’aimait. Guéméné s’attendrissait à le contempler; il s’amusait à manier dans les siennes les petites mains molles et fraîches, se retenant parfois pour ne pas les baiser, se rappelant _l’autre_ qui aurait eu cet âge, un jour...

--Est-ce qu’il n’y a rien à faire? supplia la mère, éperdument, cette fois.

Guéméné ne répondait pas, regardait l’enfant qui se mit à dire:

--Tu reviendras encore, est-ce pas?

--Oui, mon petit, répondit Fernand, je reviendrai certainement.

Et madame Jourdeaux vit ses yeux humides. La charmante femme, si pénétrante dans son ignorance, comprit qu’il pensait à son bébé mort, et renvoya le petit André par délicatesse. Puis elle parla de son mari, comme pour voiler sous son crêpe de veuve l’éclat de son bonheur maternel.

Guéméné sortit comme renouvelé de cette maison familière. Il lui sembla que des portes fermées devant lui s’ouvraient tout à coup, lui offrant un large espace où cheminer désormais. Le vaccin du cancer! quel but! Serait-ce trop de toute une vie pour y atteindre? Et, dût-il échouer, qu’importait, s’il avait labouré pour l’autre génération le champ du travail!... Pendant le trajet du retour, son cerveau excité fit mille combinaisons. Il pensait à de nouveaux sels de quinine pour traiter et modifier ses toxines. Une envie le saisit de revoir son laboratoire. Des idées lui venaient en foule.

Il rentra: Thérèse était à la maison; il la trouva dans la lingerie du troisième, entourant de lacets roses des piles branlantes de serviettes fraîches. Elle était pâle et défaite. Il n’y prit point garde, demanda même étourdiment:

--Tiens! tu ne fais pas de visites aujourd’hui?

--Non, dit-elle, je me repose.

Elle avait le ton saccadé, fiévreux. Sans réfléchir, il eut d’instinct un regard satisfait sur l’armoire énorme où s’alignaient, comme en une bibliothèque de linge, les blancs in-folio des draps, les in-octavo des taies d’oreiller, les in-dix-huit des serviettes. Cet aspect neigeux, harmonieux, bien ordonné, qui s’établissait sous les gestes de sa femme, l’emplissait d’aise; mais, sans plus s’attarder, il passa dans son cabinet et rouvrit le tiroir où dormaient depuis deux mois ses notes de laboratoire.

* * * * *

Le jour suivant, à l’heure du déjeuner, il vit Thérèse en peignoir, qui revisait dans la salle à manger le livre graisseux de sa cuisinière. Alors il s’étonna, se troubla. Mais ce fut bien autre chose quand il l’entendit donner cet ordre à la femme de chambre:

--Vous ne recevrez personne pour moi aujourd’hui. Vous direz que je suis souffrante, que l’on s’adresse à Monsieur.

Il tressaillit. Entendait-il bien? L’acte nécessaire était-il accompli déjà? Cédait-elle?

Dès qu’ils furent seuls, tout tremblant, il s’approcha, lui dit à l’oreille, très bas:

--Explique-moi...

Il était radieux, triomphait presque, s’attendait à une explosion de tendresse. Mais la jeune femme se défendit contre tout abandon:

--Attends trois jours; ne me demande rien; laisse-moi, veux-tu?

Puis, comme il s’écartait avec une indicible expression de tristesse, elle ajouta:

--Ah! mon pauvre chéri! que tu me tortures!

Ce fut une plainte poignante dans la bouche de cette orgueilleuse Thérèse qui s’efforçait au déchirement décisif, avec une loyauté, une sincérité absolues. La lutte durait depuis deux semaines. Ses nuits en étaient obsédées; elle voyait en rêve des femmes couchées, agonisantes, qui la suppliaient de les guérir; mais une force secrète la liait: elle ne pouvait faire un pas vers les malheureuses.

Fernand lui paraissait agir avec dureté en exigeant d’elle cette abdication. Mais elle le chérissait si profondément qu’elle envisagea de bonne foi le renoncement, dans la crainte de perdre son amour. Plus le temps avançait, moins elle savait que résoudre. Jamais son métier ne lui avait semblé plus beau. Elle soignait une jeune fille atteinte d’une scarlatine infectieuse, et voici que la malade arrivait à la convalescence après qu’on avait perdu tout espoir. Thérèse goûtait, comme une ivresse, le triomphe de cette guérison, la reconnaissance des parents, cette autorité qui la faisait comme une reine au chevet de cette autre femme, plus jeune, sauvée par elle de la mort. Partout on l’adulait, on l’aimait, on la glorifiait. Elle travaillait prodigieusement, parcourait toute la presse médicale, se refaisait une thérapeutique dans les livres nouveaux que Boussard venait de publier. La science s’élargissait toujours devant elle. Toujours curieuse, avide d’en savoir davantage, elle continuait de fréquenter les hôpitaux, passait sa matinée tantôt à la maternité de Beaujon, dans le service d’Artout, tantôt aux Enfants-Malades, tantôt chez Boussard, à la Charité. Elle apportait à l’exercice de sa profession la passion la plus noble, la plus intelligente. Elle menait une vie effrénée de pensée, de recherches. Ses maîtres, quelle que fût leur opinion sur la femme-médecin en général, l’admiraient; elle sentait partout leur sympathie, leur aide. Un jour que madame Herlinge lui demandait: «N’as-tu pas un grand chagrin, comme ton père, lorsque tu perds un malade?» elle avait pu répondre: «Mais, maman, je n’ai _jamais_ perdu un malade!...» Cette activité, ce tourbillon intellectuel la faisaient pleinement heureuse. Le souvenir douloureux de la mort de son bébé, qu’elle pleurait souvent, disparaissait dans le cercle affolant de ses préoccupations grisantes. Et c’était à tout cela qu’il fallait s’arracher. Son mari l’aimait moins, il l’avouait, et cette confession épouvantait la jeune femme; mais sauverait-elle leur amour menacé en lui sacrifiant son art avec toutes les satisfactions qu’elle en tirait? Et elle avait voulu tenter une concluante expérience, se plonger dans une retraite de trois jours, anticiper sur l’acte nécessaire, s’essayer à la vie calme, monotone et effacée de celles qui gardent le foyer. C’est alors que, sous un prétexte de santé, elle avait décidé d’écarter la clientèle trois jours durant, pour se cloîtrer chez elle.

D’abord, elle crut être en prison. Elle avait beau s’astreindre à toutes sortes de travaux et revisions domestiques, surveiller un grand branle-bas auquel furent conviées les deux servantes, sa maison qu’elle n’avait point appris à aimer lui fut maussade, étroite et ennuyeuse. Les meubles n’y avaient point cette figure amie que les femmes très sédentaires prêtent aux leurs. Elle était un peu chez elle comme en «garni»: les choses n’avaient point commerce avec elle, lui demeuraient étrangères. Elle se réfugia dans sa chambre. Elle y regarda le lit, la très belle armoire bretonne de Guéméné, les sièges, le tapis dont l’usure imperceptible disait les glissements matinaux du jeune ménage, mais elle ne vit point le mystère muet, immense et troublant que certaines femmes découvrent dans l’incomparable solitude de la chambre. L’eau dormante de la glace, la mousseline des rideaux, le repos, l’immobilité des choses dans l’attente des époux que la nuit réunira, la poésie de ce silence, rien ne la remua, rien ne la toucha. Une seule pièce était vraiment sienne ici, son cabinet. Le second jour, elle s’y enferma.

Mais elle y revenait comme une âme errante reviendrait dans la vie, avec défense d’en jouir. Et ce fut si triste de retrouver étalés devant elle ces journaux, ces livres prohibés, la table de gynécologie, où peut-être jamais plus elle n’exercerait sa puissance, le microscope, le fauteuil, tout ce qui deviendrait inutile bientôt, qu’elle faiblit. Un long soupir de souffrance l’ébranla, elle se jeta contre son bureau, le front dans les mains, sanglotant comme la plus simple femme.

«Jamais je ne pourrai, jamais!» pensait-elle, terrifiée.

Le lendemain, qui était le jour décisif, le cruel dilemme qu’avait posé Fernand la serrait de plus près, l’oppressait davantage. L’oisiveté à laquelle on voulait la condamner lui causait un mortel effroi. Elle comprenait de plus en plus l’impossibilité du sacrifice demandé. Alors elle se souvint de Dina Skaroff, cette petite amie étrange, si lointaine et inconcevable, qui avait accompli dans un tendre sourire ce même acte devant lequel aujourd’hui toutes ses forces à elle défaillaient.

Pautel, en dehors de sa clinique des maladies du cœur, rue Saint-Séverin, exerçait boulevard Arago, où il avait installé son poétique ménage. Thérèse et Dina ne se voyaient plus guère, sauf aux dîners des Herlinge. Chacune suivait le cours de sa vie. Celle de madame Pautel ne lui permettait pas de nombreuses visites.

Thérèse trouva la maison, pareille à un petit ermitage, nichée au fond d’un jardin aux odorantes bordures d’œillets blancs. Un rideau fut soulevé à l’une des fenêtres, et, derrière la vitre, les lourds bandeaux de Dina, son gracieux visage, apparurent. Puis elle arriva sur le perron, en secouant gaiement sa simple robe de chambre rouge.

--Je n’ai pas _bésoin_ de m’habiller pour vous, n’est-ce pas, ma chère?

C’était une Dina bourgeoise, un peu épaissie, la farouche antilope apprivoisée. Épanouie dans le bonheur, elle était devenue rieuse, satisfaite, nonchalante. Elle aimait le bien-être du peignoir, portait des pantoufles, et, tout en recevant son amie, surveillait d’un regard furtif l’étroite buanderie du jardin, où la bonne d’enfant, près d’une lessiveuse automatique, savonnait le linge de la petite Sonia. Elle introduisit la doctoresse dans la salle à manger, disant que le salon n’était pas «fait». Une savoureuse odeur de bouillon gras y venait de la cuisine: des paperasses, des registres, encombraient la table: Dina expliqua qu’elle tenait la comptabilité de Pautel. La pièce était spacieuse, tendue de jolies tapisseries modernes, confortablement meublée. Les bois fleuraient l’encaustique. Deux pipes du docteur salissaient la cheminée. Des journaux en désordre s’accumulaient sur le buffet, et le fauteuil à bascule, tourné de biais, semblait réservé pour quelqu’un, attendre son maître, se refuser aux visiteurs. Une glycine fleurie de lourdes grappes mauves enguirlandait la fenêtre ouverte.

--Vous rappelez-vous le temps de l’Hôtel-Dieu? s’écria joyeusement Dina, comme c’est loin, n’est-ce pas?

Thérèse, assise, rêveuse, les yeux mi-clos, étudiait curieusement la singulière métamorphose accomplie chez l’étrangère.

--Oui, je vous revois dans la salle, sous votre blouse, le stéthoscope à la main, parlant de bruits extra-cardiaques ou d’insuffisance mitrale... Ma petite Dina, vous avez changé!...

--Dieu merci!... Ça n’était pas drôle, ce temps-là, vous savez.

Thérèse demanda:

--Alors, vous ne regrettez rien? Vous n’éprouvez pas un immense désœuvrement, la sensation d’un vide?

--Comment, ma chère! mais c’était naguère que le vide existait dans ma vie. Maintenant tout est comblé. Je suis heureuse, pleinement satisfaite, et pas désœuvrée du tout, je vous assure: tenez, depuis ce matin je n’ai pas eu le temps de m’habiller!

--Oui, dit Thérèse, mais quelle différence aussi entre vos occupations actuelles et celles d’autrefois! Il me semble que l’existence a dû perdre pour vous une partie de son charme, de son intérêt.

--Et mon mari? s’écria la jeune femme, et mon enfant? n’ai-je pas là des intérêts assez puissants pour me faire aimer l’existence? Certes, je mordais bien à mon métier; il m’amusait, à la fin, et je m’y donnais toute. C’était guérir surtout qui me paraissait beau; guérir les pauvres vieillards, leur accorder quelques années de délai; guérir les enfants, les rendre sains, forts, aptes au bonheur. Et aussi déchiffrer les maladies comme des rébus, pénétrer la physiologie, la chimie humaine; et ces abominables ennemis de notre race, les infiniment petits qui nous dévastent, les étudier pour savoir les déjouer un jour, apporter enfin sa modeste contribution au grand labeur médical: tout cela c’était très bon. Mais aimer son mari, se consacrer à son bonheur, lui faire une maison et une famille, c’est meilleur. Le métier, voyez-vous, c’est un moyen, mais pas une raison d’être. Il vous suffit tant qu’on est jeune fille, parce qu’alors on n’a rien de mieux à faire; mais, après, on est pris par des sentiments si forts!... Ah! ma chère, je serais bien étonnée que, plus d’une fois, vous-même n’ayez pas eu envie de jeter au feu vos parchemins de doctoresse.

--Je crois que je ne le pourrais jamais, fit Thérèse troublée. J’aurais trop peur de l’ennui.

--L’ennui!

Et Dina éclata de rire. Pour détromper Thérèse, elle conta l’emploi de ses journées. Les soins de sa petite l’occupaient fort longtemps, chaque matinée: car, ajoutait-elle, il serait inadmissible qu’une doctoresse manquée n’appliquât pas, au moins, les règles de l’hygiène dans l’éducation de ses enfants. C’étaient tour à tour les bains, les douches, les massages, la gymnastique élémentaire; elle voulait que sa Sonia fût une belle et saine fille. Ensuite elle mettait la main à la pâte, aidait les servantes dans leur travail, savait au besoin frotter un meuble:

--Mon mari aime à se mirer dans les bois cirés! disait-elle naïvement.

Il adorait la cuisine russe: quand il était fatigué, rien ne lui excitait l’appétit comme un plat de chez elle. Ah! qu’il fallait se dépêcher, les jours qu’elle voulait descendre à l’office! Mais ce qui compliquait sa vie, c’est que le docteur l’employait souvent à sa clinique de la rue Saint-Séverin. Oh! certes, elle n’y jouait pas un bien grand rôle, mais enfin Pautel pouvait utiliser ses connaissances; elle y faisait un peu de pharmacie, des massages, des frictions; elle se retrempait dans l’atmosphère d’autrefois, c’était pour elle un vrai plaisir. Enfin, il fallait s’astreindre aux visites que le docteur jugeait utiles, celles aux femmes des grands confrères, celles aux gens du monde. Pour tout cela, son mari désirait qu’elle fût bien habillée, et, comme on était économe, elle marchandait ses chapeaux de-ci, de-là, souvent chez quatre ou cinq modistes, avant de déterminer son choix. Malgré tout, à six heures, chaque soir, elle rentrait à la maison. Pautel le voulait ainsi, tenant à la joie d’apercevoir son sourire dès qu’il ouvrait la porte. Alors elle ne s’appartenait plus; on riait un peu ensemble, on causait; puis, c’était le repas, la vérification des comptes. Parfois le pauvre ami se trouvait si fatigué qu’il restait là, sur son fauteuil, béat, somnolent, et elle lisait à haute voix les journaux de médecine: il fallait bien qu’il fût au courant...

Et la tendre femme, qui croyait ainsi conter son histoire, ne disait pas autre chose que l’existence de celui auquel éperdument elle s’était vouée. Elle s’épanouissait à son ombre, s’y développait, y trouvait le bien-être, pareille à ces plantes fragiles qui ne peuvent prospérer qu’à l’abri d’un arbre vigoureux.

Chose étrange, cette sorte de bonheur indigna Thérèse, au lieu de la tenter. Elle s’exagéra la vulgarité d’une telle vie, n’en voulut point comprendre l’harmonie tranquille, unie et douce. La belle abnégation qui mettait toute cette charmante Dina, si spirituelle et instruite, au service d’un homme, la révoltait.

«C’est l’abandon de toute dignité intellectuelle, un véritable suicide!» pensa-t-elle.

Et elle quitta son amie avec une nervosité légère qui la crispa, la fit paraître froide. Retenue par une excellente intention, elle avait négligé de parler de ses succès, de sa carrière noblement remplie, de même qu’un riche, par délicatesse, tait sa fortune devant un indigent. Elle ne se doutait pas que, restée sur le perron enguirlandé de glycine, Dina la suivait des yeux avec ce regard attristé qu’on a pour les gens dont on a percé la secrète misère. Et pendant que la doctoresse, rêveuse, s’éloignait sur le boulevard Arago, en murmurant: «Pauvre Dina!» l’heureuse jeune femme, rentrant dans sa maison pour retrouver sa fille endormie, savourait sa propre félicité en songeant tout haut: «Pauvre Thérèse!»

* * * * *

Le soir, quand Guéméné rentra, sa femme ne savait comment lui annoncer sa détermination. La visite de l’après-midi l’avait définitivement éclairée. S’embourgeoiser comme Dina? elle s’y refusait; elle était lucide maintenant, comprenait par quelles fibres la tenait son métier, et quelle déchéance subirait sa personnalité si elle cessait d’être médecin. Il lui semblait cependant que les silences de Fernand l’interrogeaient; l’anxiété qu’elle voulait voir en lui la torturait. Le faire souffrir, quel supplice! Dès qu’ils furent seuls, après le repas, elle tomba dans ses bras, brisée par la lutte.

--Mon ami chéri, murmurait-elle avec passion, pardonne-moi, pardonne-moi, je t’en conjure!

--Te pardonner?

--L’acte que tu m’as demandé aurait requis de l’héroïsme, Fernand. Je t’assure que je me suis essayée au renoncement: je n’en suis pas capable. Ah! je t’aime bien pourtant...

--Ma pauvre Thérèse, reprit Guéméné avec une grande douceur, je n’ai jamais entendu te martyriser. J’ai peut-être même été trop loin, l’autre jour, avec mes exigences. Essaye seulement, je t’en prie, de donner moins à ta médecine et plus à ton mari... Veux-tu?

La condescendance si affectueuse qu’il y avait dans ces paroles inonda Thérèse de reconnaissance. Ainsi, non seulement il ne la haïssait pas pour sa résistance, mais il en venait à la comprendre, presque à l’approuver. Elle n’avait pas de mots pour le remercier; il la sentit trembler de bonheur sur sa poitrine. Elle jura de le chérir plus que tout, de ne plus voir dans son métier qu’un passe-temps secondaire, de soigner sa maison, de rétrécir sa clientèle, de consacrer ses soirées à la vie commune. Ainsi se trouverait rassasiée, une fois de plus, sa double avidité de tendresse et de gloire; sans sacrifice, sans rançon, elle serait heureuse totalement... Mais, comme elle faisait à son mari les promesses les plus raisonnables, les plus rassurantes pour l’avenir, il se dégagea peu à peu de son étreinte.

--Où vas-tu? demanda-t-elle toute déçue, nous ne passons pas la soirée ensemble?

Elle avait imaginé comme un soir de fiançailles, de longues rêveries à la fenêtre, pendant qu’à travers les petites feuilles noires, frissonnantes, ils regarderaient couler le fleuve... Mais, avec un dernier baiser, Guéméné prononça:

--Je vais chez madame Jourdeaux... Elle m’a fait dire, cet après-midi, que son petit n’était pas très bien.

II

Le petit André Jourdeaux fit une de ces fièvres lentes, insidieuses, inquiétantes, propres à l’enfance. On craignit une méningite. Le docteur venait matin et soir. Quand tout danger fut écarté, l’enfant demeura languissant. Guéméné continuait ses visites. C’était la seule distraction de madame Jourdeaux. Elle passait les longues heures de l’après-midi dans sa chambre, à broder auprès d’une fenêtre qui dominait une cour intérieure. Le sage petit homme, installé dans le grand lit de sa mère, découpait des images. Madame Jourdeaux tirait son aiguille; vers cinq heures, le docteur arrivait. André rougissait de plaisir; le beau visage placide et blanc de la jeune femme avait un sourire. On s’approchait du lit: on causait de l’enfant, de sa température, de son alimentation. Il y avait, près du fauteuil de la brodeuse, une chaise dont Guéméné avait pris l’habitude. C’était le mois de juillet; la chaleur était accablante: le médecin s’asseyait, exténué.

--Comme vous semblez las! lui dit un jour la douce femme, en le considérant avec pitié.

--Je suis un peu fatigué, dit Fernand.

Elle disparut, revint au bout d’une minute, suivie de sa femme de chambre qui portait un plateau garni d’une collation: bouillon froid, vin sucré, petits fours. Avec timidité elle lui proposa de se rafraîchir. Mais il accepta presque vivement, avoua qu’il souffrait précisément de la faim, ayant, ce jour-là, fort mal déjeuné en l’absence de sa femme. Complaisamment elle le regardait manger; puis, comme il achevait ce goûter, elle lui dit en baissant la voix d’un air secret:

--Madame Guéméné doit être fort occupée, n’est-ce pas?

--Oui, fort occupée...

Il n’en dit pas davantage, et ce fut très poignant par la tristesse qui était en lui et que la subtile femme devina. Il détourna les yeux: elle l’observait en le plaignant. Elle se l’imaginait manquant de soins, d’attentions, de prévenances, de tendresse, près de la doctoresse imposante qu’elle n’aimait pas. Elle se souvenait aussi du dévouement qu’il avait montré près de Jourdeaux, près du petit André, et, par reconnaissance, elle aurait voulu le voir très heureux, inondé de joies, adoré.

Une fois réconforté, Guéméné s’attarda. Ils tinrent tous deux des propos coupés, indifférents, interrompus par des silences. Le petit garçon jouait sans bruit dans ses oreillers. Le soleil couchant frappait la vitre. Des bruits divers annonçant les apprêts du dîner venaient ici des appartements voisins, dont les cuisines ouvraient sur la même cour intérieure; des odeurs de potages et de sauces se répandaient dans l’air. La chambre de madame Jourdeaux était ornée de tentures orange, dont les reflets avaient pour les yeux une singulière douceur. Une pendulette dorée, de style Empire, battait son tic tac d’insecte sur la commode. Des tiges de lis garnissaient un vase blanc. Il régnait dans la pièce une paix voluptueuse.

Lorsque Guéméné revint, le lendemain, le goûter tout servi l’attendait près de sa place familière. Il sourit, s’excusa, déclara ne pas vouloir de telles habitudes. Il s’attabla cependant, saisi d’un bien-être soudain, savourant ces friandises sensuellement, avec son bel appétit d’homme jeune, aux côtés de cette femme si sympathique qui demeurait debout en surveillant son petit repas.

Cette collation, préparée maintenant chaque après-midi pour le docteur, prit bientôt dans l’esprit inoccupé de madame Jourdeaux une importance extraordinaire. D’abord elle voulut varier les vins, les gâteaux, remplacer le bouillon par du thé, puis par du chocolat, inaugurer des crèmes froides, des gelées, des confitures. Tous ses besoins de dévouement, développés, nourris, excités si longtemps par la misère de son mari, inassouvis désormais et sans objet, se portèrent vers cette jouissance légère qu’elle offrait, comme un minimum de prévenance, à celui qu’elle aurait voulu combler. Souvent elle sortait le matin, flânait dans les grandes épiceries, cherchait des fruits de choix, éprouvait une satisfaction à les payer très cher. Parfois elle confectionnait elle-même des pâtisseries dont elle trouvait les recettes dans son journal de modes. La nuit, quand elle se réveillait, elle se demandait souvent: «Que servirai-je demain au docteur?»

Lui cependant ne soupçonnait guère les attentions, les soucis délicats, les rêves mêmes, flottant autour de ce guéridon léger qui lui apparaissait chaque jour, tout dressé, tel que si la charmante femme n’avait eu pour le créer qu’à donner un coup de la baguette des fées. Peu accoutumé chez lui à de telles gâteries, il mangeait en gourmand, sans trop songer même, le plus souvent, à complimenter madame Jourdeaux qui attendait un mot flatteur et devait se contenter du plaisir qu’elle lui voyait. Mais, au bout d’une dizaine de jours, le petit André fut rétabli, se leva, sortit, reprit sa bonne mine.

--Je n’ai plus besoin de revenir, dit Guéméné, voilà l’enfant tiré d’affaire.

--Alors, demanda-t-elle un peu troublée, où goûterez-vous désormais?

Il ne put s’empêcher de sourire, touché de cette sollicitude naïve qui lui causait un secret contentement; et il serra la jolie main douce de la veuve en disant:

--Vous êtes une amie exquise; vous m’avez choyé depuis quelque temps avec des raffinements qui m’ont rappelé mon enfance, ma maison, les douceurs maternelles, mes lointaines vacances. Mais c’est fini maintenant; il me faut être brave, oublier les gâteaux fins, les fruits confits, les choses délicieuses que vous m’offriez, et courir la clientèle.

Il riait, mais elle demeurait triste.

--Ah! dit-elle, j’aurais voulu...

Elle n’acheva pas, mais elle le regardait avec une compassion tendre. Elle pensait qu’il n’était pas heureux, que Thérèse ne le gâtait pas comme elle l’aurait dû... Elle ajouta seulement:

--Vous reviendrez nous voir quelquefois?

Le petit André s’approcha:

--Oui, oui, tu reviendras, n’est-ce pas?

Alors Guéméné s’attendrit. Son cœur se gonflait aux moindres mots de cet enfant. Positivement, il lui semblait qu’un jour son petit eût ressemblé à celui-ci, qui était si sage et si bon! Et il l’enleva dans ses bras, le serra passionnément, et, brusquement, l’ayant posé à terre, partit, les yeux pleins de larmes.

Madame Jourdeaux reprit sa place de brodeuse, près de la fenêtre. Désormais les journées lui furent longues; chaque après-midi, elle sortait deux heures, pour promener son fils, mais les fins de jour lui paraissaient insipides. Elle aurait aimé travailler pour le docteur, ouvrer de ses mains quelque objet qui lui servît, mais que faire? Elle ne connaissait même pas la maison de l’île Saint-Louis, elle ignorait ce qui pouvait y être utile.

* * * * *

Thérèse ne poursuivit pas ses études chez Boussard, à la Charité, ni chez Artout, à Beaujon. Ainsi pouvait-elle achever ses visites dans la matinée, et demeurer souvent à la maison après sa consultation. Ce sacrifice lui parut énorme. Elle le fit sentir à son mari plus d’une fois. Mais, comme des accouchements la réclamaient toujours, à n’importe quelle heure, et qu’elle continuait, malgré sa bonne volonté, d’être absente, tantôt le matin, tantôt le soir, tantôt la nuit, il ne s’estimait pas plus heureux. Elle en conçut une certaine amertume.

--A quoi bon me priver de tout? disait-elle aigrement.

--Je ne sais pas de quoi tu te prives, ripostait Fernand, mais je ne jouis guère de toi.

La vérité, c’est qu’il aurait fallu restreindre sa clientèle et qu’elle ne s’y pouvait résoudre. Rien ne lui était plus agréable que de s’implanter dans une famille, au lieu et place d’un confrère masculin. Alors elle triomphait. Son charme, sa beauté, sa grande application séduisaient les malades. Appelée près de Bébé, ou près de Madame, elle soignait bientôt Monsieur lui-même, et l’on ne voulait plus qu’elle, au détriment de l’ancien docteur. C’est ainsi que, rue de Grenelle, on lui confia le grand frère de sa jeune cliente, atteint de scarlatine à son tour; boulevard Saint-Germain, elle soignait un tuberculeux de vingt-cinq ans; dans un des hôtels de l’île, où elle avait pénétré comme accoucheuse simplement, on l’appela bientôt pour le jeune mari, un cardiaque, tant son mérite inspirait de confiance. Son air d’autorité était une des causes de son succès. Elle possédait l’inexplicable ascendant qui donne aux médecins leur puissance. Son sexe ne comptait plus. Les hommes eux-mêmes subissaient son prestige moral et croyaient en elle.

Mais Guéméné souffrait de voir se transformer ainsi la clientèle de Thérèse. Il ne l’eût voulu savoir occupée que de femmes et d’enfants. La foi en elle des malades masculins la flattait, au contraire: elle se vantait à son mari de chaque client nouveau. Sourdement et malgré lui, il frémissait alors d’un sentiment trouble. Quand elle lui revenait, le soir, un peu lasse, câline, réclamant les douceurs de la tendresse après celles de la domination, il pensait malgré lui à ces lits d’hommes sur lesquels, au hasard des visites, elle s’était penchée; il voyait les auscultations, les percussions, les examens. C’était une sensation indéfinissable, mais il lui semblait que sa femme rapportait en elle un souvenir de ces intimités médicales, dans ses yeux, une vision persistante des nudités entrevues. Il avait l’obsession de ces contacts scientifiques et en était torturé. Il l’avoua un jour à Thérèse, découragé de se plaindre toujours sans résultat et ne pouvant cependant taire ce qu’il endurait. Ces scrupules de mari égayèrent la jeune femme:

--Allons, mon pauvre chéri, il ne te manquait plus que cela! Est-ce que je te fais des scènes de jalousie à propos de tes clientes? Tu me verrais sans ombrage, si j’étais mondaine, passer des soirées et des nuits de bal aux bras d’une vingtaine d’hommes qui m’enlaceraient tour à tour, et tu t’alarmes à l’idée que je peux m’arrêter au chevet d’un malade? Mais là je ne suis plus une femme, et il n’y a devant moi qu’une maladie!

Ce qu’elle arguait était irréfutable: il n’objecta rien. Mais il la caressait maintenant avec moins de délices à cause des souvenirs qui s’interposaient entre eux. Elle n’avait plus à ses yeux le même mystère; elle lui fut moins sacrée, comme si elle eût cessé d’être, pour lui, cette figure sainte que certains hommes voient dans l’épouse.

* * * * *

Cet été-là, ils voyagèrent en Suisse. Madame Jourdeaux, à qui Guéméné avait recommandé l’air des montagnes pour le petit André, les y rejoignit; ils se trouvèrent au même hôtel, qu’elle avait choisi sur les indications du docteur. Mais la doctoresse intimidait la veuve, qui ne se livra point. Thérèse la trouva simple d’esprit, et le déclara net à son mari. Il la défendit chaleureusement:

--Non, non, tu te trompes: ce n’est pas une femme brillante, mais elle possède une intelligence droite, clairvoyante, un grand bon sens.

Silencieuse, triste malgré son admirable sérénité de visage, madame Jourdeaux, dans son costume de voyageuse, s’était débarrassée de son voile de crêpe; elle portait, pour les excursions, un pare-poussière semblable à celui de Thérèse; elle était de même grandeur, avec la taille à peine un peu plus forte que madame Guéméné; Fernand la prenait parfois de loin pour sa femme, et, quand il s’apercevait de sa méprise, éprouvait, plutôt qu’une gêne, un agrément, comme si ces deux jeunes créatures semblablement belles, dont l’une lui était tout et l’autre rien, avaient été intimement parentes, presque sœurs.

On remarquait beaucoup madame Jourdeaux. Quand elle s’asseyait sur la terrasse de l’hôtel, les hommes s’arrêtaient un peu à l’écart pour la regarder. Avec la suavité de sa physionomie, elle possédait l’attrait des femmes qui ont souffert; puis, par-dessus tout, cette candeur conventuelle qui en faisait un type si particulier. Cet intérêt qu’elle éveillait n’échappa point à Guéméné: il en fut flatté, sachant quelle charmante et fidèle amie il avait en elle. Pour lui faire plaisir, il conduisit le petit garçon sur les routes de la montagne. L’enfant était joli, curieux, babillait sans cesse, et, quand ils cheminaient côte à côte, on entendait sa petite voix flûtée à un kilomètre de distance dans l’air pur et calme; Guéméné, patiemment, répondait à ses questions. Les passants prenaient le petit pour le fils du docteur, et le pauvre homme se redressait inconsciemment, dans l’illusion de cette paternité d’emprunt.

Thérèse trouva là un groupe de riches étudiantes russes qu’elle ne quittait guère, aimant son métier jusqu’en cette villégiature, le recherchant, le poursuivant lorsqu’il lui échappait, le ressaisissant en ses moindres représentants. Et ces dames faisaient bande à part, causaient de science, dévoraient la presse médicale, discutaient Boussard, admiraient Artout, dissertaient sur les cas de leurs hôpitaux, imaginaient des thèses. La doctoresse Guéméné, leur devancière à toutes, trônait parmi elles, donnait son avis, se faisait écouter, exultait dans la société de ses jeunes confrères. Pendant ce temps, Fernand promenait le petit Jourdeaux, errait au bord des lacs, lisait le journal sur la terrasse. Et madame Jourdeaux, qui brodait sans trêve sur un banc isolé, rejetant en l’air, d’un mouvement incessant, son aiguille avec son petit doigt levé, l’observait pourtant, attendrie et mélancolique; elle le trouvait bien délaissé: quelquefois un soupir la redressait au-dessus de son ouvrage.

Un matin, les Guéméné reconnurent Boussard à la table d’hôte. Derrière une corbeille fleurie apparaissaient son buste maigre, sa tête marmoréenne aux méplats polis, au regard profond et rêveur.

--Tiens! lança Thérèse dans son langage d’étudiante, le patron!

Légèrement myope, il ne les reconnut pas tout d’abord. Mais quand, à la fin du déjeuner, Thérèse et son mari vinrent en riant le surprendre, il demeura froid et comme ennuyé de cette rencontre. Avec cette déférence que, dans le monde savant, les plus modestes ou les plus jeunes conçoivent toujours pour les anciens et pour les maîtres, le médical ménage resta dans les limites d’une civilité discrète. Après avoir pris congé, Thérèse, s’approchant de ses jeunes amies les étudiantes russes, leur désigna le grand homme:

--Tenez, c’est lui, Boussard!

Avidement, elles le dévisagèrent, comme un dieu qui leur eût été dévoilé soudain. Et Thérèse s’en fut chercher dans sa malle le dernier tome de thérapeutique qu’il venait de publier. Penchées les unes sur les autres, dans le salon de lecture, elles passèrent l’après-midi à feuilleter le volume que Thérèse commentait doctement.

Le soir, au dîner, des places se trouvèrent libres près de Boussard. Les Guéméné en auraient volontiers profité; mais, ne s’y sentant pas invités par le désir du maître, ils s’attablèrent à l’écart. C’était déjà l’automne, la nuit venait hâtivement: on dînait à la lueur des lustres. L’or des lambris se reflétait dans les glaces. Les fruits de septembre cantaloups, concombres, tomates, parfumaient et égayaient les tables. Une allée et venue de touristes animait le repas; les uns partaient, d’autres arrivaient. A quelque distance de ses amis, madame Jourdeaux lissait rêveusement sa serviette. Il se faisait tard, et la salle était presque vide, quand une voyageuse entra, gracile et lente, en longue redingote noire, le visage à demi caché sous une épaisse voilette de chemin de fer. Thérèse tressaillit, reconnaissant bien cette sibylline apparence, et, se penchant vers son mari, prononça tout bas:

--Madame Lancelevée!

Depuis quelques mois, une légende incertaine régnait dans le milieu médical à propos de Boussard et de la célèbre doctoresse. Les uns les croyaient fiancés; d’autres voyaient entre eux une sévère amitié amoureuse; le plus grand nombre les disait amants. Cette bravoure de la jeune femme à se montrer partout où il professait, son engouement visible pour l’enseignement du maître, autorisaient mille commentaires. Cependant nul ne pouvait se vanter de les avoir surpris ensemble. A l’amphithéâtre, on ne les avait jamais vus échanger un mot après la leçon. Thérèse avait toujours défendu sa grande camarade:

--Ce qu’on dit est absurde. Jamais madame Lancelevée ne commettra ce qu’on appelle une faute. Il n’est pas de femme plus fière ni possédant plus de dignité, de force morale. Elle ignorera toujours les entraînements. Je répondrais d’elle plus que de moi!... Quant à son mariage, il ne peut être de bruit plus faux.

Mais, ce soir-là, interdite, saisie d’étonnement, la doctoresse Guéméné vit l’autre doctoresse traverser avec sa majesté coutumière la salle à manger de l’hôtel, et venir prendre, près de Boussard, une place demeurée vide.

L’homme glacial eut un tressaillement de joie et de surprise. Ils se serrèrent la main; puis, à mi-voix, madame Lancelevée, retroussant sa voilette, entama, son indicateur grand ouvert, une longue explication. Sans doute elle n’était pas si tôt attendue, elle avait brusqué son voyage...

Boussard chercha des yeux les Guéméné qu’il avait tout à l’heure salués de loin. Mais, discrètement,--témoins involontaires d’une rencontre que les intéressés avaient peut-être voulue secrète,--ils s’étaient esquivés. Une fois dehors, Fernand dit:

--Ce qu’on raconte était donc vrai!

--Jamais! répondit Thérèse, en généreuse amie; madame Lancelevée est la plus honnête des femmes. Il y a là un simple hasard. Ils se sont trouvés ici, et voilà tout.

Mais, sans qu’elle l’avouât, le rayonnement de bonheur qui avait éclairé le froid visage de Boussard à la vue de la voyageuse lui en apprenait plus que tout le reste sur ce que ces deux êtres mystérieux étaient venus dérober jusqu’en ce pays. Elle avait beau dire: «Que nous importe! ces choses ne nous regardent pas»,--l’idée d’une faiblesse possible chez sa célèbre confrère l’atterrait et la tourmentait. Elle s’efforçait en vain d’imaginer les plus extraordinaires hypothèses pour interpréter ce qu’elle ne voulait pas admettre.

Le lendemain matin, comme elle lisait son courrier à la balustrade de la terrasse, le couple apparut derrière une des portes vitrées qui commandait un escalier menant aux chambres. Boussard sembla hésiter en apercevant Thérèse; mais madame Lancelevée, avec son sourire victorieux et adouci de femme qui aime enfin, lui dit un mot et, hardiment, s’avança seule vers son amie.

Thérèse rougit. La doctoresse, que Paris n’avait jamais connue qu’en noir, portait une robe de foulard gris perle, ornée d’un flot de dentelle princière; et ce simple changement de mise en faisait une femme nouvelle. Sous l’arc superbe de ses sourcils, ses yeux brillaient de bonheur; elle serra la main de Thérèse, cordialement, et, avec sa franchise délibérée:

--Vous êtes étonnée de me voir ici. C’est bien réciproque. J’y suis venue retrouver le docteur Boussard, pour passer quelques jours avec lui dans les montagnes.

Et comme Thérèse demeurait incertaine, intimement choquée, et pourtant largement indulgente, plus déroutée que disposée à traiter en pécheresse cette noble princesse de science, madame Lancelevée, qui devina son trouble, sourit. Et, lui reprenant la main, affectueusement:

--Ma petite, est-ce que vous me jugez mal, dites?

Elles se regardèrent toutes deux, loyalement.

--Je ne vous juge pas, répondit Thérèse.

--Cela me suffit, continua la doctoresse. Je vous dis ce qui est. Je ne me cache pas, ayant toujours agi sans honte. Le docteur et moi, nous nous aimons depuis deux mois. Le monde l’ignore. D’ailleurs chacun de nous garde son indépendance et pourtant n’est plus seul dans la vie. Le docteur Boussard aurait voulu m’épouser. Vous savez, ma chère, ce que je pense du mariage des femmes-médecins. Nous sommes d’impossibles épouses. Vous n’êtes qu’une délicieuse exception qui confirmez la règle. Il me fallait garder ma liberté entière, sans entraves, sans l’arrière-pensée de celui qui vous attend au foyer. Notre vraie devise, c’est: «Ni mari ni enfants», je l’ai cent fois répété. Mais lorsqu’on rencontre par hasard un amour pareil à celui de ce grand et cher amant, on ne le repousse pas. J’étais maîtresse absolue de mon cœur et de ma personne: délibérément, avec la pleine conscience de mon acte, je lui en ai fait le don. Je ne croyais plus au mariage religieux qui a été l’idéal moral de ma jeunesse, mais je crois moins encore au mariage légal, si révocable, et qui, n’étant qu’une imitation de l’autre, n’en a pas pu garder la force. Je vous déconcerte, je le sens; mais, que voulez-vous? je suis allée jusqu’au bout de ma logique.

Thérèse se reprenait peu à peu. Cette union libre répugnait d’autant plus à sa délicatesse qu’une personnalité plus haute la pratiquait, en donnait un troublant exemple, l’érigeait en principe, lui prêtait sa propre noblesse. Cependant contre ce raisonnement imprévu pas un argument ne lui venait.

--Si vous m’étonnez, vous savez pourtant, chère amie, que j’admets toutes les idées. La vôtre me semble un peu subversive; mais vous êtes, vous aussi, une telle exception!

La douceur de cette jeune confrère, lui faisant si libéralement le crédit de son estime, en dépit de tout, attendrit la superbe doctoresse. Elle eut, dans sa transformation amoureuse, le premier abandon que Thérèse lui eût connu:

--Je suis heureuse! prononça-t-elle ardemment.

Et ses yeux se mouillèrent de larmes...

* * * * *

Ils s’isolèrent dans l’hôtel. Boussard, illisible, enfermait dans le secret de son cœur cette passion tardive, orageuse et tendre, dont il chérissait son étrange maîtresse. Elle ne le quittait pas, noyée dans l’extase de cette révélation de l’amour. On les voyait toujours ensemble, mais tous deux, sous le même masque impénétrable, dissimulaient au public tout indice de cette fièvre intérieure qui les ravageait l’un devant l’autre. Plusieurs Parisiens, parmi les pensionnaires, les avaient reconnus et les observaient. Madame Lancelevée demeurait l’austère femme de science dont on se rappelait le portrait, pris au milieu des fioles de son laboratoire. Et le Boussard passionné qui ne rêvait plus que d’enlacer sa fière et délicate amie, paraissait toujours l’homme de marbre au physique indolent et froid.

Cette idylle, que l’âge des amants faisait grave, s’assombrissait encore, pour Boussard, d’une pensée douloureuse. Il savait que celle qu’il aimait ne lui appartenait qu’à demi. Demain son métier la reprendrait. Leurs réunions brèves dépendraient de ses devoirs professionnels. Il la visiterait comme une amante d’occasion. Elle se prêtait à lui, mais ne se donnerait jamais entièrement, avec toute la grandeur généreuse des épouses. Il resterait l’isolé, sans foyer, sans famille, privé, dans cette union précaire, de tout ce que le cœur des hommes souhaite en ses secrètes ardeurs affectives. Quand il la contemplait auprès de lui, pensive, savante, médecin comme lui, n’ignorant rien de ce que lui-même connaissait du corps humain, il souffrait dans son âme puissante, et, sous son masque de pierre, une colère bouillonnait. Il l’eût voulue timide, simple et soumise, ne sachant rien qu’aimer. Jamais, au plein du scandale de son divorce, il n’avait été si intimement triste. Ses yeux gris, sans fond, se creusaient sous l’arcade sourcilière. Parfois, quand il cheminait sur les routes de la montagne, près de cette indomptable maîtresse qui ne serait jamais sa compagne, ils croisaient Guéméné promenant l’enfant de madame Jourdeaux. Les deux hommes se regardaient et se saluaient avec mélancolie. Tous deux souffraient du même mal, celui qui sera de toute éternité l’irréductible ennemi de l’homme: l’orgueil de la femme. Puis, avec une résignation pareille d’êtres aimants, ils continuaient leur route, l’un près de cette parcimonieuse amante, l’autre tenant par la main cet enfant d’emprunt.

* * * * *

--Vois donc, mon chéri, dit un jour Thérèse à Fernand, comme tu étais injuste envers moi! Je t’ai bien livré ma vie tout entière, sans réserve, sans marchandage, moi. Tu n’auras pas le sort de ce pauvre Boussard, qui n’a point l’air trop gai pour un amoureux en pleine lune de miel. La doctoresse l’a formellement déclaré: ils se verront quand ils le pourront... Oh! c’est une maîtresse femme... Et toi qui te plaignais!

Guéméné la regarda longuement. Cette belle inconscience l’irrita. Jamais cette Thérèse ne soupçonnerait les subtiles douleurs dont elle était la cause. Avec son idéal naïf de la femme intellectuelle mariée, elle était entrée crânement dans la vie conjugale; et, persuadée de l’excellence de ses vues, elle continuait de concilier, à travers tous les orages, ses rêves de gloire et son amour, se croyant très sage pour donner quelquefois, par habileté, plus à celui-ci qu’à ceux-là.

--Madame Lancelevée, finit-il par dire avec humeur, eut plus de loyauté que toi, voilà tout.

Thérèse, un peu suffoquée, demanda une explication: une fois de plus, il dégonfla son cœur, redit ses peines passées, montra quelle duperie avait été son rôle d’époux. Elle n’avait jamais cherché dans le mariage qu’une diversion aux fatigues d’un métier qui, seul, était son but, sa raison d’être. Et il avait beau, par réserve naturelle, par décence, retenir sa violence, ménager ses termes, il la blessa cruellement.

Alors elle prit l’offensive à son tour:

--J’ai sacrifié, pour une maternité que tu désirais, une thèse qui m’eût classée au même rang que madame Lancelevée. J’ai renoncé, pour être plus souvent chez nous, à suivre les cliniques de Boussard, les opérations d’Artout. J’aurais désiré faire de la médecine aliéniste dans l’établissement de Janivot: je ne t’en ai pas même parlé, car Passy, c’était trop loin et tu m’aurais blâmée. Est-ce que je n’aurais pas dû, cependant, m’adonner aussi à la bactériologie? A défaut d’un laboratoire chez moi,--que j’aurais eu cependant, sans mon mariage,--n’aurais-je pu travailler à l’École, devenir quelqu’un, faire quelque chose?... Si je suis demeurée une doctoresse modeste et ignorée, réduite à me contenter de la clientèle, ce fut la rançon de mon amour pour toi, car seule, sans ma maison à tenir, sans le souci de ton bien-être, sans cette grossesse, sans tes exigences enfin, je compterais un peu aujourd’hui dans le monde médical.

--Je suis de trop dans ta vie, Thérèse; notre mariage pèse à tes épaules; je fus l’obstacle à ta gloire: veux-tu redevenir libre?

Elle eut un sourire amer.

--C’est trop tard. Nous sommes mariés pour toujours.

Ils se défièrent, une minute, sans amour, sans plus rien de commun entre eux qu’une âpre rancune; et, comme le tête-à-tête devenait intolérable, il la laissa dans cette chambre d’hôtel et s’en fut errer dans un verger qui s’étendait en pente derrière les cuisines. C’est là que le petit André Jourdeaux s’amusait. Il élevait des monticules de gravier, y plantait un brin de buis arraché aux bordures: et cela était un jardin. Ou bien il se promenait, déjà rêveur, le long des allées, sans jamais regarder plus haut que les poiriers en espalier qui plaquaient, contre la muraille décrépie, leur dessin régulier d’arbres généalogiques.

Quand Guéméné parut, le gamin se promenait ainsi à petits pas, sans secousse, comme les somnambules ou ceux qui font des songes tout éveillés.

--A quoi penses-tu donc? interrogea le docteur adoucissant sa voix et s’efforçant de sourire.

L’enfant, intimidé, mordit le bout de son ongle et avoua:

--J’étais, semblant, un explorateur; j’arrivais chez les sauvages, dans le désert, et peut-être qu’ils allaient me tuer.

Guéméné, dont les nerfs étaient immodérément tendus, le voyait homme déjà, impérieux, avide, aimant les chimères et le danger, soucieux de la suprême forme que revêt aujourd’hui l’héroïsme, et redoutant en même temps la douleur et la mort.

--Cours plutôt, lui dit-il avec un peu de pitié, fais le cheval; tu penseras plus tard aux choses qui font peur.

Par une singulière transposition sentimentale, il lui semblait chérir ce petit garçon comme il avait aimé le sien.

--Ça te fait-il plaisir que je coure? demanda l’enfant de sa voix flûtée et perçante. Alors, tiens!

Et, prenant son élan, il se rua par les allées, ses petits coudes en l’air, buttant aux bordures, aux cailloux, se jetant au hasard dans le labyrinthe géométrique que dessinaient les plates-bandes chargées de fruits. Puis il revint, rouge, à bout de souffle, son bon visage levé sur son grand ami qu’il pensait avoir ainsi satisfait. Et Guéméné se sentit touché d’une émotion intense, pour avoir compris tout ce qu’il y avait eu, dans ce mouvement, de charmante servilité enfantine.

--Tu es un bon petit, un bon petit! répétait-il.

Le sens de sa tragique situation conjugale, le souvenir des mots affreux que Thérèse avait proférés, le regret de son enfant mort et sa tendresse pour ce fils d’une amie, se mêlaient, se réduisaient en une seule impression poignante; il avait des sanglots plein la poitrine. Cependant la délicieuse et chantante voix murmura:

--Alors tu es content, dis, que j’aie couru?

Un soupir rauque, qu’il ne put retenir, l’ébranla. L’enfant surpris leva les yeux, le vit pleurer, et une sorte de frayeur s’empara de lui. Il reprit sa course, mais cette fois vers l’hôtel, gagna la chambre de sa mère et lui conta que son grand ami avait du chagrin et restait tout seul à pleurer dans le verger.

* * * * *

Les vacances des Guéméné touchaient à leur terme: le jour suivant, ils quittaient la station pour regagner Paris. Inconsciente de ce qui se passait en elle, mais troublée, palpitante, madame Jourdeaux cherchait le docteur. Elle devinait un drame dans l’âme de Guéméné, voulait le trouver seul avant son départ, brûlait de lui offrir son amitié consolatrice.

Elle ne le vit même pas à la table d’hôte, le ménage ayant pris à la chambre son dernier repas. Et elle questionnait son fils: «Qu’avait dit monsieur Guéméné? L’avait-il embrassé? Pourquoi ses larmes avaient-elles coulé?» Mais l’enfant répétait:

--Oh! je ne sais pas... J’étais très sage; il m’a dit de courir: j’ai couru pour lui faire plaisir... Alors il a pleuré...

Boussard et madame Lancelevée partaient pour une excursion dans la montagne quand Thérèse et son mari montèrent dans l’omnibus de la gare. Les Guéméné virent les amants disparaître et reparaître plusieurs fois, de plus en plus lointains, au caprice des lacets de la route. Ce couple d’exception, qu’une passion souveraine avait été impuissante à unir absolument, les hanta. Enfin le train partit, et ils se retrouvèrent face à face, seuls dans le compartiment.

Thérèse, harcelée de remords, souffrait humblement, en silence. Ce qu’elle avait osé dire dans une minute d’emportement lui causait aujourd’hui un regret atroce. Elle se serait avec délice jetée aux genoux de Fernand; des mots de supplication, de contrition passionnée, les appels les plus tendres lui venaient aux lèvres, mais elle sentait trop en son mari un engourdissement, un sommeil de cet amour qu’elle avait commis le crime de maudire.

«Il me repousserait, pensa-t-elle. J’attendrai.»

Et ce fut dans cette hostilité sourde qu’ils reprirent leur amoureux logis, niché dans la verdure, à la pointe de l’île archaïque.

III

Fernand aurait voulu pardonner, il ne le put pas; il aurait voulu oublier, il n’y parvint pas. Et Thérèse fut absoute avec des baisers si froids qu’ils la meurtrirent.

Elle gémissait devant lui, en se tordant les mains:

--Je n’ai jamais regretté notre amour, je le bénis, je l’aime: des paroles involontaires m’ont échappé, et c’est tout...

Mais lui la revoyait toujours dans la chambre de l’hôtel, debout, magnifique et insolente, disant que leur amour avait gâté sa vie. La colère, il est vrai, avait seule déterminé l’expression d’une telle pensée, mais la colère, brutalement véridique, n’avait fait que déchirer un voile et mettre à nu l’idée dissimulée, entretenue peut-être depuis longtemps. Combien de fois, en secret, Thérèse avait-elle déploré la perte de sa liberté, l’arrêt de son essor, les entraves mises à ses ambitions! Et il ne pouvait se défaire de ce soupçon, que souvent, sous ses caresses, elle avait maudit cette passion gênante et ce mariage dont elle était la prisonnière.

Alors il redevint aussi morne que pendant les mois de célibat où il vivait seul, dans cette maison de leur amour. Octobre vint. Ce fut, dans le carrefour fluide de la rivière, l’animation du marché aux pommes: les trains qui les amenaient d’Auvergne, de Normandie, de Bretagne, les déversaient à Charenton; la Seine les prenait là pour les charrier jusqu’à Paris.

Chaque matin, sous les fenêtres de l’île, des convois de bateaux passaient, conduits par un remorqueur sifflant et alerte dont la cheminée noire, automatiquement, saluait les ponts, un à un. Les pommes d’api joufflues et luisantes, les reinettes ridées et terreuses, les pâles canada, au teint de citron, s’entassaient au fond des chalands creux qui glissaient au ras de l’eau, pareils à de longues courges évidées. Puis, sous le quai de l’Hôtel-de-Ville, ils allaient s’aligner pour l’hiver. Il en montait, avec les buées de la saison pluvieuse, une odeur de pulpe mouillée, de paille et de pressoir qui parfumait ce coin pittoresque.

C’était la quatrième fois que Guéméné voyait reparaître ces choses immuables et menues des vieilles traditions parisiennes. Mais, chaque année, des émotions changeantes l’occupaient, tandis que, de sa fenêtre, il contemplait le passage des pommes. D’abord, ç’avait été en pleine poésie de fiançailles que, surpris et curieux, il avait noté la vieille coutume. L’année suivante, il savait son enfant vivant en Thérèse, mais son bonheur s’attristait déjà des reproches de la jeune femme. Puis, avec un automne nouveau, les chalands parfumés de fruits étaient revenus, et ç’avait été une époque radieuse: dans sa profession, ses succès de laboratoire, le sérum antinéoplasique entrevu, possédé; à la maison, les sourires de ce petit être avec lequel il se croyait déjà de muettes, de délicates ententes. Et, depuis, les pommes encore une fois avaient mûri aux branches des arbres lointains; elles voyageaient maintenant le long du fleuve, arrivaient ponctuellement avec le retour de la saison, pour s’offrir au trafic annuel. Mais l’enfant n’était plus dans la maison refroidie. L’expérience lente et cruelle avait dépouillé l’épouse imprudente de son pouvoir. Guéméné sentait sa compagne lui devenir étrangère. Les choses, pour lui, n’eurent plus de poésie.

Alors il se retourna vers les laboratoires de l’École. Une frénésie de travail s’empara de lui. Il passa des heures penché sur les tables de chimie qui s’allongeaient dans les salles, devant les immenses baies vitrées que salissaient les pluies de l’hiver. Boussard lui communiqua des pièces anatomiques; il isola de nouveau le microbe du cancer. Et, dans sa blouse blanche, l’œil rivé au microscope, il avait des sursauts, des tressaillements d’impuissance, devant l’algue entrevue, l’invincible ennemi.

Puis il préparait des réactions, combinait des sels, produisait, dans des éprouvettes, des effervescences, procédait au hasard, par tâtonnements. Parfois Boussard qui passait s’arrêtait un moment, le regardait faire; sous le monocle, son œil gris avait un éclair; il allait parler... Puis il continuait sa route, travaillant lui-même dans la salle voisine.

* * * * *

Un après-midi que Thérèse descendait à pied le boulevard Saint-Germain, assez préoccupée d’un enfant diphtérique dont elle venait de juger le cas fort alarmant, au coin de la rue de l’Ancienne-Comédie, madame Adeline qui sortait de chez elle, pressée, haletante, la reconnut et l’interpella:

--Que devenez-vous, grand Dieu, ma chère amie! On ne vous voit plus nulle part.

--Je travaille, fit Thérèse, qui lui sembla grave et comme mûrie, dépourvue de cette juvénilité patricienne qu’elle avait, après le mariage, conservée si longtemps.

Madame Adeline ajouta, toujours brutale:

--Dites-moi, est-ce vrai, le bruit qui court, que vous nous lâchez?

--Qui est-ce que je lâche? interrogea Thérèse avec une reprise de sa fierté nerveuse.

--Mais nous, le corps médical, la médecine enfin!... Ça se dit partout. Si c’était vrai, ma chère, je vous en ferais un fameux compliment. Vous en avez les moyens, n’est-ce pas? Votre mari est coté, le papa vous a mis dans la main une dot qui vous préserve de la visite à quarante sous, qui vous permet de rester tranquille chez vous, à regarder flamber vos bûches. Ah! ma petite, j’ai quinze ans de plus que vous et le droit de parler: eh bien, si j’avais un conseil à vous donner, ça serait de le justifier, ce potin!

--Je n’ai aucune intention d’abandonner la médecine, dit Thérèse, un peu froide.

--Alors, c’est tant pis... Ah! je voudrais être dans votre peau, ma chère. Par moments, ma pauvre tête éclate. C’est trop, c’est trop!... Je suis à bout de forces!...

Sur son large visage, une telle expression de lassitude apparut que Thérèse s’en émut:

--Qu’y a-t-il? demanda-t-elle affectueusement.

--Ah! des embêtements chez moi... Je me tue... l’argent ne rentre pas... et puis, c’est le coulage... et des tracas qu’on ne peut pas dire. Ma fille Lucie, qui a quinze ans, a lu toute ma bibliothèque médicale. Les garçons font les paresseux: l’aîné a échoué au concours des bourses; que vais-je en faire? Est-ce que je peux m’en occuper?

--Mais monsieur Adeline? hasarda Thérèse.

La pauvre femme eut un grand geste de découragement, avec un ricanement cruel:

--Ah! monsieur Adeline!... oui, monsieur Adeline!...

Elle eut une réticence douloureuse; elle ne voulait pas en dire davantage et baissa la tête en retenant ses larmes. Puis, relevant les yeux sur la jeune femme, avec un effort visible pour se ressaisir:

--Allons, assez causé de moi!... Soyez toujours gentille pour votre mari, ma petite, gâtez-le... Pautel m’a dit qu’il changeait depuis la mort de votre enfant. J’espère bien que vous allez vous en faire faire un autre, hein?

Thérèse, habituée à ses grosses indiscrétions maladroites, sourit sans répondre; la doctoresse continua:

--Il faut des trucs pour retenir les hommes chez eux. Ils réclament un intérieur gai. Ils ont besoin que nous soyons là... Votre mari est pareil aux autres, allez! Il serait diablement fier si vous faisiez ce qu’on a dit de vous. C’est Artout qui ne vous voyant plus le matin à Beaujon a lancé la nouvelle de votre retraite. Ah! ma chère! j’en étais contente pour Guéméné... et pour vous aussi.

Puis, lui serrant la main et lui désignant une haute maison de la vieille rue:

--J’ai un client qui m’attend là, un pauvre alcoolique qui ne me paiera jamais.

Et elle s’en alla, énergique et consciencieuse, faisant son métier sous le double aiguillon du besoin matériel et du devoir professionnel qui la stimulaient également, ponctuelle dans ses visites, en vrai médecin, distribuant, à qui le demandait, son routinier savoir, sans jamais se soucier des honoraires.

* * * * *

Le lendemain matin, Thérèse était à Beaujon. Le faux bruit de sa retraite l’offensait; son honneur lui en semblait touché. Elle voulait se faire voir dans le service d’Artout, très fréquenté des jeunes médecins: la légende serait ainsi détruite à sa source. Elle rencontra le chef à l’entrée de la salle, la toque noire sur sa tête énorme et noble qu’eût si bien coiffée la mitre, le tablier blanc noué à ses reins puissants, les manches de la blouse relevées sur ses bras velus, et la main droite gantée de caoutchouc.

--Ah! voilà donc enfin la doctoresse Guéméné! s’écria-t-il, le visage épanoui soudain.

Et tout le monde se retourna vers l’élégante et mince jeune femme qui entrait en jaquette de fourrure, embrassant de son regard, longuement posé sur chaque lit, toute la salle. Il y avait là trois jeunes chirurgiens, une dizaine d’élèves, dont trois étudiantes étrangères, plus deux petites «bénévoles» françaises, accomplissant leur première année de médecine:--des enfants sorties du lycée depuis quatorze mois, et qui ressemblaient à deux grandes pensionnaires en sarraus blancs.

Alors Artout, que son gros bon sens de vieux garçon sans clairvoyance bien aiguisée illusionnait parfois, présenta originalement à ces jeunes hommes et à ces futures doctoresses la femme-médecin idéale qu’il voyait en Thérèse:

--Madame Guéméné est un de mes jeunes confrères de talent, et je serais heureux qu’elle vînt reprendre de temps en temps sa place dans mon service. Elle serait d’un bel exemple pour ces jeunes filles qui seront des médecins demain... ou après-demain... car elle représente un type de femme qui commence. C’est toujours difficile de créer un rôle dans notre société; madame Guéméné a trouvé la bonne formule, car elle tient le sien avec une mesure que je vous propose à toutes, mesdemoiselles, si vous voulez exercer votre profession d’homme sans cesser d’être de vraies femmes. Voici une doctoresse qui pourra vous apprendre comment on peut devenir un excellent médecin, tout en faisant à son mari le foyer le plus charmant, en le rendant l’homme le plus heureux du monde.

Thérèse, dans son contentement, souriait à son vieux maître qui la comprenait si bien. Pourquoi Fernand ne pouvait-il entendre Artout la justifier de la sorte! Et son cœur se gonfla de rancune contre celui qui la meurtrissait en l’aimant d’une façon trop exclusive.

--Madame, reprit Artout qui enfilait le second gant pour l’examen des malades, je vous convie à une opération très intéressante qui aura lieu ici demain même. Il s’agit de la femme que vous voyez là-bas, au lit 15. Mais venez donc l’examiner: il y a un beau diagnostic à faire.

Insidieusement, l’hôpital reprenait Thérèse par toutes les séductions ensorcelantes qu’ont les milieux d’études pour certains cerveaux avides. Comme une âme religieuse qui aurait quitté l’église et y reviendrait,--sensuellement attirée par les griseries de l’encens, des cierges, de la mystique atmosphère,--l’iodoforme, la sérénité des murs blancs, l’inconnu de la maladie couchée dans tous ces lits, lui rappelaient ses ardeurs d’interne, ses plaisirs d’autrefois. D’ailleurs Artout la tentait: il lui reprochait sa longue absence; on devait, à son avis, se défier de la routine où vous entraîne le courant journalier de la clientèle, travailler sans cesse, se tenir toujours en éveil, et pour cela pratiquer les cliniques. Il lui montra une tumeur étrange. Thérèse avait reconnu une maladie semblable chez une de ses clientes. La similitude des deux cas en confirmait le diagnostic. Ils formaient un sujet précieux. Artout déclara:

--Vous devriez faire un rapport.

Le brave homme voulait que tout son monde travaillât ferme.

Thérèse était reprise. Un élan nouveau l’emportait vers les pures joies de l’esprit qui ne déçoivent pas. Elle retourna à Beaujon le lendemain, elle y multiplia ses visites...

Un soir, Guéméné revint dîner plus tard que de coutume; elle était à table déjà, ayant à travailler dans la soirée et n’ayant pu attendre, dit-elle pour s’excuser. Son mari ne l’entendit guère.

--J’ai vu Boussard aujourd’hui à son laboratoire, s’écria-t-il à peine entré, je lui ai montré trois cobayes vaccinés, il y a un mois, avec ce liquide antinéoplasique que j’appelle «toxiline degré 3». Huit jours après la vaccination, j’avais inoculé le cancer à ces animaux, au plein d’une plaie des mamelles. Cet après-midi, Boussard a examiné la plaie cicatrisée chez tous les trois, il a constaté que leur poids, leur circulation, leur état général ne présentaient aucune des altérations prémonitoires de la tumeur maligne; il m’a dit: «Mon cher, je crois que c’est le succès».

--Mon pauvre ami, répondit la doctoresse incrédule, le cancer n’est justiciable que du bistouri. Tout cela est prématuré. Ton micro-organisme est un trop nouveau venu. Sa spécificité n’est nullement prouvée. Prends garde que tes procédés n’égarent les médecins tout simplement, et que les malades ne perdent, à des tentatives vaines, le temps où le salut serait encore possible par l’ablation précoce.

Et elle pensait à son principe, infiniment plus captivant par la sécurité qu’il offrait: elle parla des tumeurs utérines qu’elle soignait, du bistouri d’Artout, qu’elle mandait toujours au bon moment, et qui, tranchant savamment, faisait dans des entrailles palpitantes la «part du mal».

Mais Guéméné se tut. Son bel enthousiasme de chercheur s’était éteint à l’accueil glacial de cette épouse que d’autres préoccupations hantaient. Véritablement, ce soir-là, il avait eu, en revenant à Thérèse avec cet instinct si fort qui presse l’homme de tout confier à sa compagne, un regain de confiance affectueuse. D’un mot elle l’avait rendu muet, gâtant tout le charme de son espoir. Il en aurait pleuré. Peut-être, au fond, avait-elle raison, et il se souvint de son premier échec: du malheureux Jourdeaux. Et pourtant Boussard croyait en lui. A cette idée, il se sentait dans l’âme une gloire mystérieuse et naissante: n’aurait-il donc personne à qui la confier?

Alors il se rappela la discrète et douce amie qui devait être maintenant de retour, et l’allégement qu’il éprouva, en pensant que demain il la reverrait, mesura l’empire bienfaisant que la charmante femme avait pris sur lui, peu à peu.

* * * * *

Ce fut brodant à sa fenêtre, avec le petit garçon à ses pieds et pour le moins cent cuirassiers et fantassins de plomb répandus sur le tapis, autour de ses jupes, qu’il la trouva le lendemain, à l’heure où l’on n’allume pas encore la lampe. Il arrivait joyeusement, ayant toujours dans l’âme un écho de cette voix décisive qui avait dit: «Je crois que c’est le succès!» Mais, à son aspect, les beaux traits placides de la jeune femme s’altérèrent; elle pâlit, ses paupières battirent, et, de ses lèvres devenues blanches, elle murmura:

--Eh bien... eh bien... comment allez-vous?

Et elle le regardait douloureusement, ne l’ayant pas revu depuis ce jour où là-bas, en Suisse, le petit André l’avait laissé pleurant dans le verger de l’hôtel. Pendant ces six dernières semaines, sa tendre pitié s’était alimentée, s’était repue de ce souvenir triste qui avait tenu sa sensibilité dans une émotion constante. Son imagination oisive s’occupait avec une compassion délicieuse de ce chagrin secret, le commentait, le devinait, l’amplifiait, lui inventait des causes. Elle en portait en elle comme un deuil mystique, se refusant aux pensées gaies, à des réminiscences de musique, à toute distraction futile, par sympathie pour ce que souffrait l’ami lointain qu’il ne lui était pas donné de consoler; mais, aujourd’hui qu’enfin il revenait, elle ne pouvait plus que presser doucement sa main, sans rien lui dire.

Alors, comme si leur intimité eût grandi tout à coup depuis le séjour commun à l’hôtel, inconsciemment à l’aise près de cette amie, Guéméné commença:

--J’ose à peine le dire... j’ai faim... je suis venu chercher un des goûters exquis de cet été...

Il savait la combler de joie en parlant ainsi. Il l’avait comprise, par une intuition d’homme qui a pâti dans sa sensibilité. Il lui connaissait les tendres besoins du dévouement féminin, cette soif de répandre du bien-être autour d’elles qu’ont certaines femmes. Elle se dépensait avec l’affectueuse activité de la Marthe évangélique. Et, en effet, elle se leva vivement, s’affaira, perdit d’abord un peu la tête, fourragea les compotiers, les boîtes à biscuits, envoya une servante à la cave, dressa les gâteaux dans les assiettes, salit ses mains dans l’office à palper elle-même les poires qui mûrissaient sur l’étagère, pensa n’en jamais finir, et revint, au bout de cinq minutes, avec le guéridon qui fleurait les fruits ambrés et la vanille.

Il se délecta. Elle le regardait, attendrie. Un monde de pensées roulait en elle. A la fin, elle soupira, les yeux mouillés:

--Pauvre ami!

Et lui aussi s’amollissait dans le bien-être. L’amitié de cette douce femme faisait comme un manteau enveloppant et chaud autour de son âme que le foyer trop froid avait lentement glacée. Il ne disait rien, se laissait bercer, béatement, songeait aux peines multiples que Thérèse lui avait fait subir, qu’il n’avait jamais confiées à personne, et qui lui paraissaient plus cruelles aujourd’hui sans qu’il sût pourquoi.

Madame Jourdeaux voulut absolument qu’après le vin, il fumât. Il s’y refusait en riant, disant que c’était ici une chambre, qu’il n’avait nul besoin de sa cigarette, que jamais il ne consentirait... Mais elle insista, se fit si pressante, si suppliante même, qu’il obéit. Elle était de ces femmes qui se complaisent dans les satisfactions qu’elles donnent, qui s’ingénient à les créer, à les inventer, et dont la compagnie devient une volupté à force de douceurs.

Il fuma donc, et ce fut dans le nuage de sa cigarette, un peu alangui et grisé, qu’il dit:

--Vous avez toujours cru en moi, vous. Toujours vous m’avez poussé au travail... Aujourd’hui, je suis peut-être à la veille d’un succès. J’ai convaincu le grand Boussard.

--Ah! fit-elle, non sans tristesse devant la découverte qui venait trop tard, enfin! enfin!

Elle ne put trouver rien d’autre. Il continua:

--Le vaccin que je cherchais depuis plus de deux ans, je crois l’avoir trouvé... Hélas! je dis «Je crois.» Est-on sûr jamais? Peut-être Boussard se trompe-t-il en m’encourageant. Devrait-on même parler de ces choses avant que la confirmation soit formelle, irrécusable? Ah! si pourtant cette fois c’était définitif!...

La timide et ignorante femme alors trouva les mots éloquents qui persuadent:

--C’est définitif, cette fois; je vous le dis. Je ne sais rien, pas même l’_a b c_ de votre science; mais j’ai quelquefois d’étranges intuitions, et votre succès, entendez-vous, je le sens, je le vois, comme si déjà tout le monde de la science vous avait offert la grande apothéose de son admiration... Et puis quand même... On n’est jamais sûr, dites-vous? Tant mieux! c’est pour travailler toujours, c’est pour lutter toujours, c’est pour creuser toujours dans la mine noire des choses ignorées. Rien ne se perd; aucun effort n’est stérile. A chacune de vos expériences, un peu de lumière jaillit dans ce qui était ténébreux; à chacune de vos déceptions, le champ des erreurs se rétrécit, une voie fausse se ferme, la vraie route se dégage un peu plus, et tel résultat, même négatif, prend une portée immense... C’est beau, cette œuvre!

Il l’écoutait avec un étonnement délicieux glorifier ce grand labeur accompli depuis des mois, sans joie pour lui, sans réconfort, sans la parole amie dont tout créateur a soif. Elle lui versait en une seule fois tout ce dont il avait manqué depuis les débuts de ses travaux. Et, pour tout ce qu’il avait enduré dans sa solitude intellectuelle, voulant maintenant un dédommagement, il provoquait sa charité en exhibant, comme un mendiant qui montre ses plaies, tout l’arriéré de ses doutes, de ses transes, de ses découragements.

--Non, non! Trouver, c’est le fait d’un hasard. Il y en a une légion qui cherchent, et un seul qui trouve: pourquoi serais-je celui-là? J’ai perdu des heures et des heures encore à ce laboratoire de l’École. J’ai inventé des réactions chimiques qui n’ont servi à rien, et déterminé chez tout un peuple de pauvres petites bêtes des souffrances inutiles. Parce qu’aujourd’hui, grâce à trois cobayes, une démonstration semble se faire, à quoi suis-je avancé? Ce n’est pas trois animaux qui peuvent servir à démontrer irréfutablement ma formule; il m’en faut cent, il m’en faut mille; il me faut dix ans, il me faut ma vie,--une vie de tâtonnements, de pénibles efforts, après laquelle on dira peut-être de moi: «Ce fut un fou!»

Elle répliqua, s’exaltant davantage:

--Les grands hommes ne sont pas des fous; le hasard ne fait pas les grands hommes; ils sont fils des œuvres qu’ils ont accomplies et qui les consacrent. Oh! ne vous découragez pas, ne vous découragez pas, je vous en supplie. C’est vous, et pas un autre, qui trouverez. Vous touchez au succès; demain vous triompherez; ce n’est pas monsieur Boussard qui le dit, c’est moi, c’est moi.

Sa douceur se changeait en force. Elle ne savait rien; c’était une femme simple qui se contentait de mots, sans curiosité, sans réflexions précises. Cependant ces propos, que lui suggérait sa bonté, remontèrent Guéméné plus que ne l’avaient fait la phrase et l’autorité du grand Boussard. Il buvait ses paroles, il en fut ivre. Et, la regardant soudain de ses yeux fiévreux qui plongeaient en elle, avec un soupir profond sorti de tout le douloureux passé qui dormait en lui:

--Oh! que vous me faites du bien!

Et il ajouta:

--Quand j’aurais de nouvelles déceptions, quand je serai sur le point de tout abandonner, comme cela m’arrive si souvent, je reviendrai alimenter mon courage près de l’incomparable amie que vous êtes.

Alors elle comprit que l’altière doctoresse qu’il avait épousée ne savait pas lui verser la douceur réconfortante des vraies amantes, qu’il souffrait dans son ménage, comme elle s’en doutait depuis longtemps. Et, quand il la quitta, elle lui dit en lui étreignant les mains:

--Vous méritiez d’être si heureux!

* * * * *

Dès lors Guéméné fit de tous les actes de Thérèse, à son insu, presque sans y penser, l’impitoyable critique. Il avait contre elle une irritation nerveuse. Il l’étudiait, l’épiait, comme s’il eût été bien aise de la trouver en faute. Elle rédigea un rapport sur la tumeur insidieuse dont elle avait fait, à Beaujon, l’examen histologique, et elle envoya cette étude au journal _le Progrès médical_ qui l’inséra. Fernand crut voir dans ce geste un instinct de rivalité chez sa femme, comme si Thérèse avait tenu à lutter avec lui de notoriété. Elle s’exténuait à mener de front sa clientèle et ses cliniques: au lieu d’admirer cette superbe énergie, il y chercha d’égoïstes efforts de gloriole. Jamais il n’avait à ce point senti le vide et l’inconfortable de sa maison sans direction. Il gagnait largement sa vie; les honoraires de Thérèse affluaient. Leurs revenus, ceux de la jeune femme notamment, leur eussent déjà donné l’aisance. Mais un si effroyable coulage régnait dans cet intérieur, que tout s’anéantissait dans le gouffre. Quand vint la fin de l’année et que les relevés des fournisseurs arrivèrent, les Guéméné s’aperçurent qu’ils ne possédaient pas les sommes nécessaires au paiement. Et ils durent, tels des médecins besoigneux, réviser ensemble les comptes de leur double clientèle, en notant les mauvais payeurs. Alors, ironique et triomphant, Guéméné fit sentir à Thérèse l’inutilité de ses gains, de son apport personnel, dans l’effréné désordre du foyer. Elle-même, dans son bel équilibre ami de la règle et des organisations fermes, s’effraya de cette constatation. Elle reçut avec soumission les remontrances de Fernand, ne répondit rien, et, quand elle fut seule à sa table de travail, pleura en silence.

Lui ne se résignait plus comme autrefois aux repas de hasard, tantôt soignés et tantôt détestables, qu’il trouvait à la maison, et qu’il prenait presque toujours seul. Thérèse, aiguillonnée par les craintes pécuniaires, n’osait plus refuser les accouchements ainsi qu’elle l’avait fait quelques mois. Comme la plupart des femmes élevées richement, elle avait de l’économie une idée sinistre et erronée. Elle entreprit des visites à pied pour décharger son budget de sa voiture au mois, et conçut en même temps le dérisoire projet d’en faire davantage en une seule journée. Ce surmenage l’épuisait. Incapable de travailler le soir, elle tombait harassée sur son lit. Quand Fernand venait l’y rejoindre, il la regardait, froidement et sans émoi, endormie sur l’oreiller. La lumière électrique, au-dessus du chevet, éclairait crûment ce beau visage où la fatigue commençait à creuser des maigreurs. Elle avait trente ans à peine: il la sentait vieillir; et, dans ce masque ensommeillé, il lui semblait que quelque chose de viril, de sans charme, naissait.

Alors il imaginait sa vie écoulée auprès d’une épouse pareille à madame Jourdeaux. Que de calme! que de douceur! quelle béatitude! Il plaignait aussi la pauvre jeune femme, sa solitude, le grand vide de son cœur. L’amitié qui était entre eux suppléerait peut-être au bonheur que ni l’un ni l’autre n’aurait jamais. Chacun d’eux avait manqué sa vie. Cette idée le rapprochait encore d’elle; et il l’allait voir plus souvent.

D’ailleurs il ne pouvait plus se passer de cette confidente dans la fièvre de son labeur. Il avait à tout moment des inquiétudes qui auraient été puériles si, dans le combat épique livré par ce cerveau d’homme à l’horrible mal, le moindre détail n’était devenu respectable. Les trois cobayes en observation continuaient de se bien porter. Chaque jour, on les pesait: pour quelques grammes de moins dans le poids de l’un d’eux, Guéméné perdait courage, doutait de son œuvre, courait boulevard Saint-Martin, comme si l’ignorante et douce femme qu’il y trouvait eût connu les formules savantes qui dirigent les chercheurs. Elle possédait, dans sa simplicité, un génie bienfaisant qui apaisait et vivifiait l’âme du jeune homme.

Ces trois petites bêtes, qu’elle n’avait jamais vues, occupaient aussi sans cesse l’esprit de madame Jourdeaux. D’autres cobayes avaient bien été inoculés après une vaccination; mais les trois premiers étaient les sujets de l’expérience la plus ancienne et sur laquelle posaient toutes les espérances. Madame Jourdeaux s’attendrissait à leur souvenir, les caressait en pensée de ses beaux doigts fuselés de brodeuse, parlait d’eux longuement avec Guéméné.

Il lui dit un jour:

--Ah! comme vous savez donner du bonheur, vous!

--Du bonheur! répéta-t-elle machinalement dans son trouble, du bonheur!

--Sans votre amitié, reprit-il que serais-je devenu!

La pureté de ce mot d’«amitié», qui légitimait leur intimité, donna des hardiesses à la jeune femme.

--Vous êtes triste, dit-elle, et je vous offre ma sympathie en reconnaissance de tout ce que vous avez fait pour mon pauvre mari. Je ne sais pas quelle est votre douleur; je la respecte, je la devine un peu...

Il se prit la tête dans les mains et se tut.

Elle continua très bas:

--C’est madame Guéméné qui vous fait mal.

De ce jour, ils parlèrent plus librement de cette absente à laquelle ils ne cessaient l’un et l’autre de penser. Guéméné disait à madame Jourdeaux les vertus qu’il aurait aimées en sa compagne, et qui étaient précisément toutes celles de la douce femme. Elle défendait Thérèse, l’excusait. Il n’en était que plus à l’aise pour se plaindre:

--Vous encouragez mon œuvre, vous, lui disait-il, ma femme, au contraire, semble prendre à tâche de ruiner toute mon énergie.

--Elle-même travaille trop, expliquait madame Jourdeaux. Il est naturel à ceux qui ont de graves soucis de se désintéresser des idées chères aux autres.

--Eh! c’est bien ce que je lui reproche! disait en soupirant le pauvre homme.

Il s’était fait à la main droite une piqûre anatomique et s’en alarma pendant quelques jours. Un soir, il pria madame Jourdeaux de renouveler le pansement. Elle pâlit, trembla un peu, se raidit pour entourer le doigt blessé d’une longue bandelette. Elle était lente, mais adroite: elle parut prolonger l’opération à force de soins, de délicatesse. Quand ce fut fini, elle leva sur son cher docteur ses beaux yeux ardents et doux. Ils sentaient leur amitié se faire plus étroite, plus suave.

Parfois Guéméné s’abandonnait à des excès de tristesse. Il parlait de son grand amour que Thérèse avait méconnu. Alors madame Jourdeaux lui prenait la main, le plaignait tendrement. Puis elle cherchait à l’électriser par l’appât de la gloire prochaine. Il lui semblait, disait-elle, abandonner un peu son œuvre, travailler moins, négliger le laboratoire. Il lui expliquait que ces expériences sur de petits animaux ne concluaient à rien, qu’il lui faudrait guérir un cancéreux pour pouvoir proclamer sa méthode à la face du monde. Elle demeurait songeuse.

Presque tous les jours, il venait maintenant, entre deux visites, chercher la collation qu’elle tenait prête. Le mois de mars arriva. Déjà l’on pouvait goûter sans lumière. La demi-obscurité venue de la cour intérieure suffisait à leur causerie, et leur intimité s’y complaisait. Guéméné, depuis peu, était retombé dans l’abattement. Il se montrait morose, irritable, déclarait ne plus croire lui-même à son vaccin,--cette «toxiline» que Boussard avait patronnée.

--Écoutez, lui dit un jour la douce femme, avec un timbre de voix extraordinaire, faites ce que je vous demande. J’y crois, moi, à votre vaccin anticancéreux, j’y crois de toute mon âme, de toutes mes forces, j’y crois comme à la lumière que je vois, comme à votre loyauté que je sens. Vous m’avez dit que le terrain des animaux ne suffit pas à vos expériences: prenez-moi, servez-vous de moi; immunisez-moi par votre toxiline, puis, après cela, inoculez-moi le cancer; je n’ai pas peur. Je vous donnerai ainsi la preuve de ma confiance... et aussi de mon amitié.

--Ma pauvre amie! ma pauvre amie! que dites-vous?

Et il la regardait, troublé, mais elle poursuivait avec une exaltation sourde, qui la rendait toute nouvelle:

--Je vous en supplie, ne me refusez pas cela; sans ce moyen, vous me parviendrez jamais au succès, car il vous faut un terrain humain. Le voilà, ce terrain humain, tentez-y la grande expérience: oh! je serais si heureuse, si heureuse!... Je vous assure que je ne tremblerai pas, le jour où vous me communiquerez le terrible mal... que je connais pourtant!... J’ai si grande confiance!

Ce jour-là, il sortit de chez elle éperdu, ravagé, et lucide: elle l’aimait! La pitié, la douceur, la tendresse, le dévouement, elle lui avait tout donné depuis des semaines. Et voici qu’aujourd’hui, tourmentée par le désir de l’oblation absolue, elle lui offrait son corps, non point dans une vulgaire obéissance passionnelle à la loi du plaisir, mais pour un sacrifice très pur au génie qu’elle croyait voir en lui. Et cette folie dans le don de soi, cette intrépidité dans l’immolation, la hauteur où pouvait atteindre cette abnégation d’une femme aimante, l’éblouissaient. Il frémissait maintenant au seul souvenir de son visage. Au premier baiser que lui donna Thérèse, il comprit où était désormais son amour.

CINQUIÈME