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Part 1

LE PÈRE HUC ET SES CRITIQUES

PAR HENRI-PH. D’ORLÉANS

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

1893

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

SIX MOIS AUX INDES 1 vol. UNE EXCURSION EN INDO-CHINE broch. DE PARIS AU TONKIN PAR TERRE broch.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--11698-3-93.--(Encre Lorilleux).

LE PÈRE HUC

ET SES CRITIQUES[1]

[1] Cette partie jusqu’au chapitre IV a été publiée dans la _Revue française_ (octobre 1891).

INTRODUCTION

Vers le milieu de l’année 1844, deux missionnaires français de l’ordre des Lazaristes, les Pères Huc et Gabet, quittaient les Eaux noires[2] «dans le désir d’aller à la source des superstitions qui dominent les peuples de la haute Asie». Sans autre escorte qu’un lama mogol, Samdadchiemba, les Pères s’engageaient dans le pays des Ordoss, traversaient le désert d’Alachan, franchissaient la Grande Muraille et allaient faire au monastère de Kounboum un séjour de trois mois pendant lesquels ils étudiaient le thibétain. Leurs connaissances en langue mogole leur permettaient alors de se faire passer pour des lamas et de se joindre à une grande caravane se rendant à Lhaça. Ils contournaient le Koukou Nor, traversaient les monts qui s’élèvent au sud du Tsaï-dam, parcouraient les hauts plateaux du nord du Thibet et enfin, le 29 janvier 1846, après «dix-huit mois de lutte contre des souffrances et des fatigues sans nombre», ils atteignaient le but de leur voyage en entrant à Lhaça. Ils n’étaient pourtant pas au bout de leurs peines: les autorités chinoises, ayant conçu des soupçons à leur sujet, les forçaient à quitter Lhaça quarante-six jours après leur arrivée dans cette ville. Il fallut se remettre en route, traverser de nouveau le Thibet, mais cette fois de l’ouest à l’est, puis l’empire chinois pour retrouver la côte du Pacifique à Macao, au commencement d’octobre 1846.

[2] A cinq ou six journées au nord de Pékin.

Ce fut seulement cinq ans plus tard, en 1851, que l’abbé Huc publia, en deux volumes, le récit circonstancié de son long voyage[3].

[3] _Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet_, deux volumes in-12.--Dès 1847, les _Annales de la Propagation de la Foi_ avaient donné une lettre de l’abbé Huc à l’abbé Étienne, supérieur général de la Congrégation des Missions, datée du 20 décembre 1846. C’est un résumé du voyage jusqu’à l’arrivée à Lhaça. En 1848, le même recueil publia un rapport du Père Gabet sur le séjour à Lhaça.

Cet ouvrage n’eut en France qu’un médiocre retentissement. L’auteur était un simple missionnaire, peu connu jusque-là, ignorant l’art de la réclame. Les lecteurs, de leur côté, n’ayant qu’une idée très vague des contrées parcourues par le voyageur, ne se rendaient pas compte des difficultés qu’il avait rencontrées et qu’on l’accusait souvent d’avoir exagérées à dessein. D’ailleurs, le peu d’importance attaché alors chez nous aux découvertes géographiques fut cause aussi que beaucoup d’esprits sérieux ne lurent pas le livre du Père Huc. Le succès qu’il obtint fut d’un tout autre genre que celui auquel l’auteur aurait pu prétendre. Son récit fut regardé comme «amusant». On dédaigna ce qu’il renfermait d’instructif et surtout de vrai, pour n’y remarquer que ce qui paraissait extraordinaire. Dans les histoires, parfois étonnantes, qu’il racontait, on vit de pures créations d’imagination; l’ouvrage fut donné en lecture aux enfants, comme on leur sert aujourd’hui du Jules Verne. Un évêque, missionnaire pourtant, nous dit l’écrivain anglais Yule, alla un jour jusqu’à s’excuser d’avoir sur sa table un pareil roman.

Le récit du Père Huc pouvait sembler parfois invraisemblable; mais le public avait-il le droit d’émettre à son égard un jugement aussi affirmatif? Il est permis d’en douter. On ne peut, en ces matières, s’en fier uniquement aux apparences. Ce qui est indispensable pour apprécier la véracité d’un voyageur, quand son autorité n’est pas déjà établie, c’est le contrôle des autres voyageurs qui sont venus après lui.

Ce contrôle manqua pendant vingt ans au missionnaire lazariste. Ce fut seulement en 1870 que, le premier après Huc, le général Prjevalsky (alors simple capitaine d’état-major) traversa les Ordoss et l’Alachan et longea le Koukou Nor. Après avoir franchi le Tsaï-dam, le voyageur russe se trouva malheureusement à court d’argent et ne put ou n’osa continuer sa route vers Lhaça. Peut-être éprouva-t-il quelque dépit de ne pas atteindre là où deux missionnaires étaient allés. Toujours est-il qu’à son retour il mit une persistance presque systématique à dénigrer leur récit. Ayant les connaissances scientifiques qui leur manquaient, il croit que son avis décidera du plus ou moins de créance qu’il faut leur donner et il déclare que, en général, à partir du Koukou Nor, tout ce qu’avance le Père Huc est entièrement faux. «J’en ai eu souvent la preuve», ajoute-t-il. Souvent peut-être, mais longtemps non; car Prjevalsky, après le Koukou Nor, ne s’est pas avancé assez loin sur la route de Huc pour pouvoir contrôler beaucoup de ses observations[4].

[4] Depuis Prjevalsky, d’autres voyageurs ont, d’un côté ou d’un autre, fait une partie de la route de Huc. Ils n’ont parlé du missionnaire ni en bien ni en mal et se sont tus à son égard.

En dépit des réponses faites à Prjevalsky par des savants anglais comme MM. Ney-Elias, Yule, et d’autres, soit dans des rapports à la Société de géographie royale, soit dans des préfaces, les critiques adressées par le voyageur russe au récit du Père Huc n’en ont pas moins été acceptées par beaucoup de géographes. Tissu d’erreurs pour les uns, simple roman pour les autres, l’œuvre du missionnaire, pour la plupart, ne semble pas mériter qu’on y attache une grande importance.

Quand nous sommes partis pour le Thibet, le sentiment d’admiration que nous inspirait le voyageur ne s’étendait pas nécessairement à son récit; mais nous n’avions aucun parti pris. Nous emportâmes le livre parce qu’il ne nous semblait pas permis de négliger aucun document, de quelque valeur qu’il pût paraître, relatif à cette contrée si peu connue. Six mois après notre départ, nous avions dépassé dans l’Asie centrale la limite atteinte par les voyageurs russes et anglais; nous n’avions plus d’autres renseignements fournis par des Européens que ceux contenus dans le récit du missionnaire. Désormais nous eûmes constamment sous les yeux les _Souvenirs de voyage en Tartarie et au Thibet_ que nous portions dans la sacoche attachée à notre selle.

Nous avons alors mené la vie du Père Huc. Nous avons traversé les mêmes déserts, souffrant des mêmes fatigues et des mêmes privations; nous avons vécu au milieu des mêmes populations, ici buvant une tasse de lait sous une tente noire de Si-Fan, conversant là avec un kaloun (ministre) de Lhaça, ayant ailleurs un lama mogol pour interprète. Partout et toujours nous avons été surpris de l’exactitude du missionnaire français, de la fidélité de ses peintures, de la précision qu’il apporte dans les moindres détails. Nous avons trouvé en lui un voyageur ayant beaucoup regardé, beaucoup vu et en témoignant avec une grande sincérité. Il est difficile d’admettre cette exactitude dans diverses parties de l’ouvrage, sans l’admettre pour l’œuvre entière. Aussi beaucoup de reproches adressés aux récits de Huc étaient-ils faits pour nous étonner. Revenu en France, j’ai examiné ces critiques une à une, j’ai cherché ce qu’elles avaient de vrai et de non fondé. Tout bien considéré, il m’a semblé qu’on n’avait pas encore rendu au Père Huc la justice qui lui était due. Je ne cherche pas ici à imposer une opinion qui nous est peut-être personnelle; mais notre dernier voyage nous donnant, plus qu’à d’autres, le droit de parler de celui du missionnaire, j’ai cru pouvoir soumettre mes observations au lecteur. Je lui demanderai seulement de vouloir bien me suivre avec attention dans un sujet parfois un peu aride, et, ayant été indulgent dans la lecture, de rester impartial dans le jugement.

I

RÉALITÉ DU VOYAGE DE HUC

Prjevalsky a commencé par contester le fait même du voyage du missionnaire. Dans un banquet à Ourga, il affirme que le Père Huc n’a jamais été à Lhaça. A Fou-Ma-Fan dans l’Alachan, il dit au roi mogol que Huc et Gabet, missionnaires catholiques français, trompaient le monde en prétendant qu’ils avaient réellement réussi à pénétrer dans la ville de Lhaça et à y demeurer deux mois[5].

[5] Lettre du Père Dedekens, rapportant le témoignage de monseigneur de Vos, évêque des Ortous, simple missionnaire lors du passage du général russe.

Dans une lettre adressée au ministre de Russie à Pékin, datée de Dyn-Joan-In, dans l’Alachan, le 17 (29) juin 1873, il dit encore[6]:

[6] _Proceeding of R. G. S._ XVIII, page 82.

«Dans le Koukou Nor et dans le Dsaï-Dam, on se rappelle parfaitement la grande caravane dont Huc prétend avoir fait partie, et j’ai été un peu surpris que personne n’ait gardé le moindre souvenir des étrangers qu’elle comptait dans ses rangs. Huc affirme de plus qu’il a passé huit mois à Goumboum (il écrit Kounboun, mais ce devrait être Kounboum, comme on le verra plus bas)[7], et cependant j’ai vu beaucoup de lamas qui avaient habité ce temple depuis trente ou quarante ans, mais tous m’ont donné l’assurance formelle qu’il n’y avait jamais eu d’étrangers parmi eux. D’autre part cependant, à Ninghia et dans l’Alachan, on se souvenait parfaitement de la présence de deux Français vingt-cinq ans auparavant.»

[7] Je ne relève pas l’observation relative au nom de cette lamaserie: je reviendrai plus loin sur ce sujet. Notons aussi que le Père Huc ne dit pas être resté huit, mais seulement trois mois à Kounboum.

Cette première critique de Prjevalsky sur l’ensemble même du voyage se réfute facilement et c’est sans doute ce qui nous explique que le voyageur russe ne revienne pas sur ce point dans ses écrits postérieurs.

Le Russe semblait oublier alors que c’est grâce à leur déguisement et à leur connaissance du mogol que Huc et Gabet avaient pu se joindre à la grande caravane; ils passaient pour des lamas. Il n’est donc pas étonnant qu’on n’ait pas gardé le souvenir de ces deux étrangers.

Depuis le passage de Prjevalsky, différents missionnaires belges ont été à Kounboum; ils y ont même séjourné, ayant la facilité de causer en mogol avec les lamas.

«Nos missionnaires, m’écrit l’un d’eux, ont interrogé à Kounboum les lamas sur Huc et Gabet; ces noms leur sont inconnus, mais ils se rappellent les deux lamas de l’Occident qui ont passé là quelques mois pour apprendre le thibétain. Mais, ajoute mon correspondant, il n’y a plus que quelques vieillards qui s’en souviennent[8].»

[8] Lettre du Père Dedekens, ancien missionnaire belge au Kansou.

Nous avons encore le témoignage de Samdadchiemba, le domestique de Huc.

«J’ai parlé au domestique du Père Huc en 1881 à San-la-Ho, au pays des Ortous; son vrai nom est Sandadchiubo (il vit encore à la ville mogole de _Borrobalgassen_ aux Ortous). C’est un brave chrétien, et souvent les missionnaires belges l’ont questionné dans l’intention de lui arracher des contradictions; jamais on n’a réussi à lui faire nier quoi que ce soit que Huc ait écrit, ou qu’il ait dit avoir vu à Lhaça ou en route: personne ne doute que le Mogol parle vrai; quel intérêt aurait-il à défendre Huc mort, lui qui vit chez nous, missionnaires, aux frais de la mission?» (Lettre du Père Dedekens.)

Dans le village d’El-Chi-San-Fou en Mongolie, Prjevalsky a lui-même rencontré Samdadchiemba: «Il nous a raconté plusieurs de ses aventures, dit le Russe, et décrit les différents endroits que traverse la route.» Ce passage, observe Yule[9], ne donne aucunement à entendre que les récits de Samdadchiemba ne fussent pas d’accord avec ceux de Huc.

[9] _Mongolie et pays des Tangoutes_, par Prjevalsky.--Introduction par Yule.--Note p. XVI.

Le témoignage de Samdadchiemba ferait-il défaut, que le récit même du Père Huc, précédé des lettres écrites de Macao par les Pères Huc et Gabet au supérieur des missions[10], suffirait à établir la réalité de son voyage. A le lire, on voit immédiatement que ce n’est pas et que ce ne peut être inventé. Il parle avec une simplicité, et je dirai même, si l’expression n’était pas prise quelquefois en mauvaise part, une naïveté, qui ne peuvent se rencontrer dans des œuvres créées ou écrites d’après des on-dit, ou les notes d’un auteur. Les descriptions sont si justes, si vivantes, si vraies, qu’on ne peut même les supposer faites d’imagination. Le Père Huc a parfois vu avec les yeux d’un Méridional, mais il a bien vu et surtout a bien dit ce qu’il a vu.

[10] Voir note [3], p. 2.

Ce n’est pas tout; nous apportons nous-même un témoignage probant du séjour que fit Huc à Lhaça. Les premiers voyageurs européens depuis Huc, nous avons pu établir des rapports suivis avec les autorités thibétaines. Après un mois de trop longues discussions, nous nous étions fait des amis parmi elles; en attendant une réponse nous permettant de continuer notre route à travers le Thibet, nous nous entretenions avec les chefs, leur parlant de la France et leur demandant des renseignements sur Lhaça. Or un jour qu’ils nous disaient les dangers que la présence des voyageurs européens à Lhaça ferait naître pour ceux-ci comme pour les autorités thibétaines elles-mêmes, un vieux lama ajoutait:

«Il y a beaucoup d’années, il est venu parmi nous deux lamas mogols; ils furent très bien reçus, visitèrent la ville, entrèrent dans les lamasseries; mais au bout de quelque temps, on découvrit que c’étaient des hommes d’Occident, déguisés en lamas; les chefs eurent peur qu’on ne leur fît un mauvais parti et ils durent s’en aller.»

Celte allusion ne peut assurément s’appliquer qu’aux Pères Huc et Gabet; à Lhaça même, on conserve donc encore le souvenir de leur passage.

II

CRITIQUES GÉOGRAPHIQUES

La réalité du voyage me paraissant suffisamment établie, il me reste à examiner la sincérité du récit.

C’est encore à Prjevalsky qu’il faut recourir ici. Nous allons passer en revue les unes après les autres les critiques qu’il adresse à Huc.

1º Dans la lettre citée plus haut, le Russe dit:

«Dans la contrée du Koukou Nor, Huc décrit un passage difficile à traverser; il parle de douze bras du Boukhaïn-Gol, tandis qu’en fait cette rivière n’a en tout qu’un lit au point où la route du Thibet la traverse et ce lit n’a que quinze sagènes de large et de un à deux pieds de profondeur.»

Il répétait ensuite cette critique dans son ouvrage _Mongolie et pays des Tangoutes_, page 230.

«Après avoir traversé plusieurs petites rivières, nous rencontrâmes enfin le plus considérable des affluents du lac, le Boukhaïn-Gol, qui sort des montagnes du Nan-Chan, et a, suivant les Mongols, une longueur de quatre cents verstes. Dans son cours inférieur, au point où passe la route du Thibet, cette rivière est large d’environ cinquante sagènes, et partout guéable. Sa profondeur en certains endroits ne dépasse pas deux pieds et n’est jamais importante. Grand donc fut notre étonnement en nous rappelant la description que fait le Père Huc, de ce Boukhaïn-Gol et de sa terrible traversée des douze bras du fleuve avec la caravane qui se rendait à Lhaça. Le missionnaire nous raconte que tous ses compagnons estimèrent que leur passage s’était effectué avec beaucoup de chance, car un seul homme s’était cassé la jambe, et deux yaks seulement s’étaient noyés. Cependant, il n’existe qu’un seul bras au point où passe la route du Thibet; encore n’est-il rempli qu’à l’époque des pluies. La rivière est toujours si basse qu’à peine un lièvre pourrait s’y noyer; un pareil accident est inadmissible pour un animal aussi grand et aussi fort que le yak. Au mois de mars de l’année suivante nous séjournâmes un mois entier sur les rives du Boukhaïn-Gol que nous traversions souvent dix fois pendant une seule excursion de chasse et M. de Piltzoff et moi nous plaisantions souvent du récit écrit par le Père Huc.»

Ces plaisanteries n’avaient peut-être pas beaucoup de raison d’être. Prjevalsky, qui, il est vrai, en était alors à son premier voyage, semble ignorer de quelle manière, dans ces contrées, le lit d’une rivière peut se changer en vingt ans. S’il vivait encore, il trouverait avec raison très déplacées les plaisanteries que nous pourrions faire sur la prétendue largeur du Tarim[11] en amont d’Abdallah. Le lit du Boukhaïn-Gol n’eût-il pas subi de modifications, qu’on pourrait encore excuser le missionnaire.

[11] Fleuve que nous avons descendu jusqu’au Lob-Nor et que nous avons trouvé beaucoup moins large que du temps où Prjevalsky le visita.

Peut-être a-t-il fait une erreur de nom.--On a droit au surplus d’être plus sévère avec celui qui prétend enseigner l’exactitude aux autres; or, dans ce cas particulier, Prjevalsky écrit en juin 1873 que le lit de cette rivière au point où on la traversait n’avait que quinze sagènes de large, et deux ans plus tard, à propos du même cours d’eau, il parle de cinquante sagènes.

Nous avons déjà vu (à propos de la durée du séjour du missionnaire à Kounboum) que Prjevalsky n’a pas la mémoire des chiffres.

2º Prjevalsky, même lettre:

«Immédiatement après avoir passé le Boukhaïn-Gol, on atteint la haute chaîne des monts au sud du Koukou Nor, dont Huc ne fait pas même mention.»

On peut supposer que Huc s’est engagé dans ces collines plus à l’ouest que Prjevalsky, puisque le missionnaire ne passa le Boukhaïn-Gol que six jours après son départ de Koukou Nor. C’est quelques jours après avoir traversé cette rivière que Huc rentre dans la région montagneuse nommée par Prjevalsky, _Monts du sud du Koukou Kor_... Huc ne fait pas de relevé géographique, mais dit ce qu’il voit. Du reste si Prjevalsky avait examiné son texte avec impartialité, il eût trouvé (p. 108) à propos du Toulain-Gol (que Prjevalsky place dans cette chaîne) la mention de «Collines rocheuses». Huc n’insiste pas, mais c’est suffisant.

3º (Même lettre):

«Il (Huc) ne parle pas du Baïan-Gol, ou rivière Tsaï-Dam, qui est vingt-deux fois plus large que le Boukhaïn-Gol et dont le passage, quand elle est non gelée (comme ce devait être quand il la traversa) est très difficile.»

Ici, Prjevalsky, qui, nous l’espérons pour lui, a fait ses critiques de souvenir, est trompé par sa mémoire; Huc dit en effet (p. 209):

«Le 15 novembre, nous quittâmes les magnifiques plaines du Koukou Nor, et arrivâmes chez les Mogols du Tsaï-Dam. A peine avions-nous franchi la rivière du même nom que le pays change d’aspect brusquement.»

Cette critique se trouve simplement réfutée par le fait.

4º Prjevalsky écrivait encore en 1875:

«Huc dépeint la contrée du Tsaï-Dam comme une steppe aride, tandis qu’en réalité c’est un marais salé, couvert partout de roseaux de cinq à sept pieds de hauteur.»

Ici, je me contenterai de citer la description de Huc et celle de Prjevalsky lui-même dans son récit définitif:

(Huc, t. II, p. 209). «Le 15 novembre, nous quittâmes les magnifiques plaines de Koukou Nor et nous arrivâmes chez les Mongols de Tsaï-Dam. Aussitôt après avoir traversé la rivière de ce nom, le pays change brusquement d’aspect. La nature est triste et sauvage; le terrain aride et pierreux semble porter avec peine quelques broussailles desséchées et imprégnées de salpêtre. La teinte morose et mélancolique semble avoir influé sur le caractère des habitants qui ont tous l’air d’avoir le spleen. Ils parlent très peu, et leur langage est si rude et si guttural que les Mongols étrangers ont souvent de la peine à les comprendre. Le sel gemme et le borax abondent sur ce sol aride, et presque entièrement dépourvu de bons pâturages. On pratique des creux de deux ou trois pieds de profondeurs, et le sel s’y rassemble, se cristallise, et se purifie de lui-même, sans que les hommes aient le moins du monde à s’en occuper.

»Le borax se recueille dans de petits réservoirs qui en sont entièrement remplis. Les Thibétains en emportent dans leur pays pour le vendre aux orfèvres qui s’en servent pour faciliter la fusion des métaux.

»Nous nous arrêtâmes pendant deux jours dans le pays des Tsaï-Dam.»

(Prjevalsky, p. 233). «La chaîne méridionale sert de ligne de démarcation accusée entre les steppes fertiles du lac Bleu et les déserts qui s’étendent dans le Tsaï-Dam et le Thibet. Effectivement, le versant septentrional de cette chaîne rappelle en tout les monts du Han-Sou; il est couvert d’arbustes, de petits bois, bien arrosé et abondant en prairies. Au contraire, le versant du sud porte le cachet mongol; ses pentes sont argileuses, en grande partie dénudées ou couvertes de genévriers arborescents; les lits des rivières y sont desséchés et les pâturages n’existent pas. Tout annonce le désert qui se déploie au midi de ces montagnes et rappelle celui de l’Alachan.

»Sur un sol argileux et salin croît seulement le _dirisson_ et le _caldium gracile_, la _nitraria scholeri_ et l’on aperçoit des antilopes, ce qui dénote toujours une contrée des plus sauvages. On remarque ici le lac salé de Dalaï-Dabassou dont la circonférence a une quarantaine de verstes. D’excellents dépôts de sel y sont accumulés et forment une couche d’un pied d’épaisseur; près des rivages, elle ne dépasse pas un pouce. Le sel est expédié à Donkir, et un fonctionnaire mongol est spécialement préposé à la surveillance de l’exploitation.

»La plaine déserte dans laquelle s’étale ce lac salé a une largeur de trente verstes et se déploie au loin vers l’est.»

Comme on le voit, entre ces deux descriptions, il y a peu de différence. Le voyageur russe oubliait sa première lettre, lorsqu’il parlait ainsi en 1875, ou plutôt, il avait voulu, en 1873, faire allusion à une autre partie du Tsaï-Dam, peut-être la région septentrionale; car dans les lignes que nous citons, on cherche en vain la mention de ces fameux roseaux dont l’omission est reprochée au missionnaire.

5º Ce qu’il (Huc) dit des gaz du Burkan-Boudda est douteux.

Prjevalsky, même lettre et livre, note p. 246 et 247:

«Dans ses _Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet_, le Père Huc assure que l’on constate dans cette chaîne la présence d’un dégagement d’acide carbonique et raconte les souffrances que ce gaz fit endurer à toute sa caravane pendant le passage dans ces montagnes. Nous lisons le même récit dans la traduction de l’itinéraire chinois de Si-Ning à Lhaça (_Bulletin de la Société impériale de géographie_, 1873, ch. IX, p. 298 et 305). Dans vingt-trois localités de cette route, dit-il, on constate le Tchjan-tzi, c’est-à-dire des émanations nuisibles. Or, nous avons passé quatre-vingts jours sur le plateau du Thibet septentrional, et nulle part nous ne nous sommes aperçus de la présence de l’acide carbonique.

»Le malaise que l’on éprouve pendant l’ascension tient à la raréfaction de l’air sur une pareille altitude. C’est aussi la cause pour laquelle il est si difficile d’y faire du feu. Si, en effet, il existait là des dégagements d’acide carbonique, comment les bestiaux, ainsi que les bandes d’animaux sauvages pourraient-ils séjourner dans ces montagnes?»

Reportons-nous au passage de Huc, t. II, p. 221:

«La montagne Bourhan-Boudda présente cette particularité assez remarquable, c’est que ce gaz délétère ne se trouve que sur la partie qui regarde l’Est et le Nord; de l’autre côté, l’air est pur et facilement respirable, il paraît que ces vapeurs pestilentielles ne sont autre chose que du gaz acide carbonique. Les attachés à l’ambassade nous dirent que lorsqu’il faisait du vent, les vapeurs se faisaient à peine sentir, mais qu’elles étaient très dangereuses lorsque le temps était calme et serein. Le gaz acide carbonique étant, comme on sait, plus pesant que l’air atmosphérique, doit se condenser à la surface du sol et y demeurer fixé jusqu’à ce qu’une grande agitation de l’air vienne le mettre en mouvement, le disséminer dans l’atmosphère et neutraliser ses effets. Quand nous franchîmes le Bourhan-Boudda, le temps était assez calme. Nous remarquâmes que lorsque nous nous couchions par terre, nous respirions avec beaucoup plus de difficultés. Si, au contraire, nous montions à cheval, l’influence du gaz se faisait à peine sentir. La présence de l’acide carbonique était cause qu’il était très difficile d’allumer du feu; les argols brûlaient sans flamme et répandaient beaucoup de fumée.