Part 2
»Maintenant, dire de quelle manière se formait ce gaz, d’où il venait, c’est ce qui nous est impossible. Nous ajouterons seulement, pour ceux qui aiment à chercher des explications dans les noms mêmes des choses, que Bourhan-Boudda signifie «cuisine de Bourhan». Bourhan est, comme on sait, synonyme de Boudda.»
A première vue, il semble probable que les souffrances dont parle Huc tiennent à la raréfaction de l’air; nous savons combien elle est pénible; elle peut aller jusqu’à occasionner la mort (nous en avons eu un exemple dans notre voyage).
Comme nous le verrons plus loin, il est bien possible que Prjevalsky n’ait pas suivi exactement la même route que Huc. Dans les montagnes du Thibet, on trouve des sources chaudes, des émanations sulfureuses, des geysers; pourquoi n’y aurait-il pas aussi, dans des contrées d’origine volcanique, des dégagements d’acide carbonique?
N’oublions pas, d’ailleurs, que Huc n’a pas de connaissances scientifiques; il a traduit le mot chinois _T’on-tch’i_ (_T’on_, terre, et _tch’i_, exhalation) ou plutôt, _ton tch’i_ (_ton_, empoisonné, et _tch’i_, vapeur) et cherche à lui donner une explication.
Les gens du Lob Nor nous ont signalé le même phénomène dans certains passages de l’Atltyn-Tagh: une exhalation mauvaise sortant de terre, et tuant bêtes et gens.
6º Il (Huc) représente l’ascension des monts Chouga comme très raide, tandis que la chaîne a des versants faibles et propres à recevoir des rails d’un chemin de fer.
Reportons-nous encore au récit de Huc:
«Le mont Chouga, dit-il, étant peu escarpé du côté que nous gravissions, nous pûmes arriver au sommet au moment où l’aube commençait à blanchir.»
Ce qui rend la marche des missionnaires pénible, c’est une tourmente de neige dans laquelle ils sont pris.
7º Prjevalsky. Note, page 282:
«Le col du Baïan-Khara-Oula est une montée douce et peu élevée, il est même possible de l’éviter en se dirigeant le long de la vallée de la Naptchitaï-Oulan-Mouren, comme nous le fîmes. Cependant le Père Huc dans sa narration dépeint le Baïan-Khara-Oula comme un massif présentant des difficultés presque insurmontables; il assure qu’en certains endroits, il fut forcé de s’accrocher à la queue de son cheval, et de le frapper à coups de fouet pour le décider à gravir l’escarpement.» (Huc, _Souvenir d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet_, t. II, pages 220-223.)
Huc ne parle pas de difficultés insurmontables: il désigne le Bayen-Kharat sous le nom de: «fameuse chaîne de montagnes qui se prolongent du Sud-Est au Nord-Ouest entre le Hoang-Ho et le Kincha-Kiang». Il se souvient probablement de l’expression d’un voyageur chinois[12]:
[12] Cet ouvrage a été traduit par un missionnaire belge: _Description de la Chine occidentale (mœurs et histoire)_, par un voyageur. Traduit du chinois par M. Gueluy, missionnaire.
«Non loin de la source du fleuve Hoang-Ho, on trouve le mont Bayen-Kharat; le terrain y est très élevé et cette montagne n’a pas d’égale en hauteur ni au nord ni au sud.»
Comme pour les monts Chouga, Huc dit que la neige qui couvre la montagne rend la marche difficile.
«Nous nous mîmes donc, ajoute Huc, à escalader ces montagnes de neige, quelquefois à cheval, souvent à pied. Dans ce dernier cas, nous faisions passer devant nos animaux, et nous nous cramponnions à leur queue.»
Mais ce fait n’a rien au surplus qui indique une montée très difficile; c’est un mode de marche souvent employé par les montagnards; étant fatigués, nous ou nos hommes nous nous sommes fait traîner souvent par nos chevaux, même sur une route facile.
A propos des monts Bayen-Kharat on peut, du reste, se demander si Prjevalsky parlait de la même chaîne et du même passage que Huc. Les auteurs européens, pas plus que les chinois, ne sont d’accord sur la limite à laquelle la chaîne de ce nom doit cesser de le porter.
8º Prjevalsky, même lettre:
«Huc parle seulement d’avoir franchi le Mouroussou (c’est-à-dire le Yang-tse-Kiang supérieur); cependant la route de Lhaça longe les rives du Mouroussou jusqu’aux sources de ce fleuve dans le massif des Tan-la, sur une distance d’environ trois cent vingt kilomètres.»
Huc, serions-nous en droit de dire, aurait très bien pu, après avoir traversé le Mouroussou, en suivre la rive; mais dans ce cas, en narrateur fidèle, il nous eût averti de sa route et du moment où il quittait la vallée du grand fleuve. Nous avons mieux à répondre. Prjevalsky parle de la route de Lhaça, il n’a pu approcher de cette ville, sans quoi les nombreux caravaniers lui auraient appris qu’il n’y a pas _la_ route, mais bien de nombreuses routes de Lhaça. Les cartes de M. Dutreuil de Rhins, faites d’après les documents chinois des Thaï-Tsing, l’itinéraire communiqué par M. Devéria, ceux traduits en russe par M. Chechmaref, par M. Ouspenski, les notes des pundits, etc., nous montrent plusieurs gués sur le haut Mouroussou (au moins 5). Chacun suppose au moins un chemin différent; d’un seul de ces gués se détachent jusqu’à trois routes pour Lhaça[13]. Évidemment nombre de ces itinéraires se rejoignent plus ou moins loin avant la ville sainte. En dehors de ceux qui sont suivis habituellement, une caravane peut modifier le sien selon la saison; elle tient compte de la pluie ou de la neige, de la sécheresse et des autres conditions de température.
[13] _Itinéraire de la Chine_, par le Père Palladins.
Non seulement du Koukou Nor à Lhaça il y a plusieurs routes, mais un travail plus approfondi montrerait que le plus souvent les caravanes ne suivent pas la rive du Mouroussou; c’est du moins la conclusion qui semble indiquée par les travaux de M. Dutreuil de Rhins. Cette comparaison des cartes et des itinéraires est ici inutile; qu’il suffise au lecteur de savoir que les routes allant à Lhaça sont nombreuses, que, par conséquent, dans cette partie des hauts plateaux on n’a guère le droit de reprocher au Père Huc l’omission de tel ou tel fait géographique, lorsqu’on n’est pas bien sûr de l’itinéraire qu’il a suivi.
D’ailleurs, si Huc avait commis quelque omission. Prjevalsky serait certes un des voyageurs le moins en droit de lui en faire un reproche. Il arrive plus d’une fois au Russe de changer ou de supprimer des noms déjà connus, et cela volontairement, pour donner un caractère de découverte à certaines parties de son itinéraire.
«Cette suppression (des données acquises avant Prjevalsky) est admissible sur la carte d’un itinéraire quand celui-ci est éloigné de toutes données acquises antérieurement, mais non quand ces données sont très rapprochées de l’itinéraire, et même devraient s’y trouver si on en supprimait ou on changeait le nom.» (Dutreuil de Rhins en parlant des cartes de Prjevalsky).
C’est au Mouroussou que s’arrêtent les critiques géographiques adressées par Prjevalsky au Père Huc. Le voyageur russe, n’ayant que trois cents roubles d’argent, n’osa pousser plus loin. Peut-être regretta-t-il, quelques années plus tard, lorsqu’il atteignit la frontière du Thibet, et arriva à douze jours de Lhaça, de n’avoir pas été plus hardi dans son premier voyage; peut-être alors rendit-il justice au mérite des deux missionnaires français! Quoi qu’il en soit, il ne les attaqua plus.
En somme, pour qui les examine sérieusement, ces critiques grandissent le Père Huc au lieu de le diminuer. Dans l’insistance que met le voyageur russe à trouver le missionnaire dans l’erreur, on sent une pointe de jalousie; c’est chez Prjevalsky, le sentiment d’une grande œuvre accomplie par un autre sur son propre terrain, le regret de n’avoir pu en faire autant; deux simples missionnaires ont fait mieux que l’officier; il ne peut le leur pardonner. Il n’ose plus discuter la réalité même du voyage comme dans les premiers temps, mais il s’attaque à l’importance du résultat au point de vue des connaissances données sur un pays inconnu. Pendant quelque temps il a voyagé dans les mêmes contrées que Huc; le Russe ne semble alors préoccupé que de tourner, de parti-pris, tout ce qu’il voit contre le missionnaire. Pour cela, tout moyen lui est bon; il ne craint pas de se contredire lui-même, de dénaturer le texte de son prédécesseur, de feindre d’en oublier une partie; malgré ces procédés, il arrive à peine à montrer que Huc pas plus qu’un autre voyageur n’a été infaillible. Il ne le diminue pas, mais il se diminue lui-même; il fait tort à sa propre réputation de voyageur sérieux et savant. En parlant de Huc il est partial; il a bien soin de ne pas dire lorsqu’il se trouve d’accord avec lui et encore moins lorsqu’il lui fait des emprunts. D’autres ont fait pour le général russe la comparaison entre son œuvre et celle de Huc et c’est au savant M. Ney Élias que nous empruntons la conclusion suivante:
«Des routes faites par les voyageurs précédents, celle de Huc coïncide avec celle du capitaine Prjevalsky plus qu’aucune autre dont j’aie entendu parler et, en dépit des critiques précédentes plutôt sévères, on doit après avoir fait certaines réserves pour des différences d’oreilles, de circonstances de voyage, regarder le récit précédent (de Prjevalsky) comme une confirmation plutôt qu’autre chose de son (Huc) récit.»
III
CRITIQUES LINGUISTIQUES
Nous venons d’examiner dans les criliques adressées par Prjevalsky au Père Huc celles qui sont relatives à la géographie. D’autres ont pour objet les connaissances linguistiques du missionnaire; Prjevalsky prétend corriger l’orthographe de certains de ses noms propres; le genre de reproche a en lui-même si peu de raison d’être que j’ai hésité à le citer. Le lecteur voudra ne chercher le motif qui m’en fait parler, que dans désir de rester impartial dans toute cette discussion.
L’orthographe des noms géographiques, surtout lorsqu’il s’agit d’une langue connue de fort peu de gens, est sujette à bien des modifications. Elle varie pour ainsi dire avec chaque voyageur. Mais entre deux narrateurs écrivant le nom d’une même localité, celui qui a séjourné longtemps dans la contrée, qui a vécu avec ses habitants et qui a parlé leur langue de manière à se faire passer pour l’un d’eux, offre assurément plus de garantie que celui qui s’est servi d’un interprète. Entre les orthographes données par Huc et celles de Prjevalsky il me semble donc au premier abord qu’on doit choisir celle de Huc. Je n’ai cependant pas voulu me contenter ici de ce que le bon sens semblait indiquer; j’ai préféré consulter des missionnaires parlant mogol, et ayant habité le Kan-Sou. Ils se chargent dans les lignes suivantes de répondre à Prjevalsky.
Prjevalsky, même lettre:
«Huc affirme, de plus, qu’il a passé huit mois à Gounboum, il écrit Kounboum, mais ce devrait être Kou-Boum.»
Lettre du Père Dedekens:
«Il est certain qu’on écrit Kou, boum; mais une règle de grammaire permet l’intercalation d’un _n_ après Kou ou Ghou. C’est donc écrit Kou Boum et prononcé Koun-boum.--Koun-boum ne signifie pas, comme on l’a dit, cent mille images, mais: pyramide, sépulcre, mausolée où reposent les restes d’un grand personnage.»
Notes sur le Koukou Nor, par le Père Guéluy, page 25:
«Nous écrivons Kounboum d’après le chinois: M. Huc a peut-être fait de même. Nous n’avons entendu prononcer le nom que par les Mogols, ils disent non pas Goumboum, ni Kouboum, mais bien Kounboum, si l’on s’en rapporte à l’oreille. Pour élucider la question, il faudrait voir le mot écrit en tangout. Les Mogols peuvent très mal prononcer le tangout, comme M. Prjevalsky peut mal écrire le chinois et le mogol.»
Huc écrivait comme il entendait.
Prjevalsky (page 80). «A Elchi-san-Fou, nous avons trouvé Samdadchiemba l’ancien compagnon de Huc. Son vrai nom est: Seng-teng-chimta.»
Je me contenterai de renvoyer à la lettre du Père Dedekens, citée plus haut.
«Son vrai nom est Samdadchimba... lui qui vit chez nos missionnaires aux frais de la mission[14].»
[14] Il ne faut pas oublier que les missionnaires, dans cette partie de la mission s’entretiennent en mogol avec leurs chrétiens.
Le voyageur russe était sujet, comme un autre, à de nombreuses erreurs involontaires relatives à la linguistique ou à la géographie. Il ne nous appartient pas de les relever ici, on pourrait nous accuser d’être poussé par un sentiment de jalousie analogue à celui que nous lui reprochons; nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur quelques notes d’un missionnaire déjà cité, le Père Guéluy. Il verra que tout voyageur, quelque savant qu’il puisse être, doit montrer beaucoup de réserve dans les critiques qu’il fait à ceux qui l’ont précédé.
(Page 72). «Tch’ao-T’sang chen, cette lamaserie s’appelle aussi Tch’oui-poutsoung. (Prjevalsky: Tcheï-bsen).»
(Page 80). «Tchong-kar est le titre du roi des Eleuthes: ce mot signifie _main orientale_. L’orthographe du mot, d’après le chinois, est Tchounggar, qu’on prononce également Dzoungar. La Chine occidentale fait mention d’un royaume de Dzoungar fondé aux environs de Koui-hoa-teh’eng. Nous venons de traverser ce royaume, il est situé sur la rive droite du Hoang-hô dans le pays des Ortous. Le roi a sa résidence à cent cinquante lieues ouest de Hokéou au Toto-hoten. Là, aussi, le royaume justifie son nom, étant par rapport aux autres pays des Ortous, à l’est et non pas à l’ouest, comme l’a écrit, par erreur, Prjevalsky.»
(Page 82). «On distingue encore le Si-Fan ou Pè-Fan et He-Fan (_pé_-blanc _hé_-noir), M. Prjevalsky prétend, au moins pour le dernier, que cette distinction repose sur la couleur des feutres dont les indigènes enveloppent leurs tentes. C’est une erreur. Les Chinois accolent volontiers l’épithète de noir à celle de voleur, brigand (_hé tsaï_).»
(Page 84). «Doukou houen, ce mot est formé de trois caractères chinois exactement reproduits pour la prononciation. Le mot mogol serait-il Douk goun? M. Prjevalsky écrit Dungan, que nous prononcerions Doungan.
»De même il écrit Nimbi le nom de la ville que nous nommons Nien-pé, d’après les Chinois.»
IV
SINCÉRITÉ DU RÉCIT[15]
[15] Cette partie jusqu’à la fin a été publiée par le T’oung Pao (mai 1893).
L’autorité que ses connaissances scientifiques et ses nombreux voyages dans les pays parcourus par le Père Huc donnent à Prjevalsky pour critiquer les récits du missionnaire, le soin avec lequel le Russe cherche à le trouver dans l’erreur, nous ont amené à consacrer la première partie de ce travail à l’examen de ces critiques. Nous avons démontré que la plupart des reproches faits par Prjevalsky au Père Huc ne sont pas fondés, et que les autres sont sans importance.
Si les récits du Père Huc, au point de vue de la géographie, ne sont pas ceux d’un savant, ils ne sont pas non plus d’un ignorant. Ils sont l’œuvre d’un homme sincère ayant beaucoup regardé et disant simplement ce qu’il a vu.
Nous allons maintenant examiner jusqu’à quel point le Père Huc s’est laissé entraîner par son imagination dans certains de ses récits, et voir si son ouvrage mérite la qualification de roman qu’on lui a souvent donnée. Notre tâche sera difficile, je l’avoue; Huc raconte des faits extraordinaires qu’au premier abord il semble difficile d’admettre. Nous les passerons en revue exposant le pour et le contre, demandant encore au lecteur la plus grande impartialité.
Ces faits sont de deux sortes: ceux dont le Père nous dit avoir été témoin et ceux qu’il nous raconte par ouï-dire.
Dans la première catégorie nous rangeons la légende du fameux arbre à feuilles inscrites qui a tant intrigué le monde religieux et dont l’existence a été pendant si longtemps contestée.
_Huc_, t. II, page 113. «On l’a appelé _Koun boum_; de deux mots thibétains qui veulent dire _dix mille images_. Ce nombre fait allusion à l’arbre qui, suivant la légende, naquit de la chevelure de _Tsong-Kaba_ et qui porte un caractère thibétain sur chacune de ses feuilles.
»Cet arbre existe encore. Au pied de la montagne où est bâtie la lamaserie, et non loin du principal temple bouddhique, est une grande enceinte carrée formée par des murs en briques. Nous entrâmes dans cette vaste cour et nous pûmes examiner à loisir l’arbre merveilleux, dont nous avions déjà aperçu du dehors quelques branches. Nos regards se portèrent d’abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous fûmes consternés d’étonnement en voyant en effet sur chacune d’elles des caractères thibétains très bien formés; ils sont d’une couleur verte quelquefois plus foncée, quelquefois plus claire que la feuille elle-même. Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas, mais après avoir tout examiné avec l’attention la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les caractères nous parurent faire partie de la feuille, comme les veines et les nervures; la position qu’ils affectent n’est pas toujours la même; on en voit tantôt au sommet ou au milieu de la feuille, tantôt à sa base ou sur les côtés; les feuilles les plus tendres représentent le caractère en rudiment et à moitié formé; l’écorce du tronc et des branches, à peu près comme celle des platanes, est également chargée de caractères. Si on détache un fragment de vieille écorce, on aperçoit sur la nouvelle les formes indéterminées des caractères qui déjà commencent à germer; et, chose singulière, ils diffèrent assez souvent de ceux qui étaient par dessus. Nous cherchâmes partout, mais toujours vainement, quelque trace de supercherie; la sueur nous en montait au front. On sourira sans doute de notre ignorance, mais peu nous importe, pourvu qu’on ne suspecte pas la sincérité de notre relation. L’arbre des dix mille images nous parut très vieux, son tronc, que trois hommes pourraient à peine embrasser, n’a pas plus de huit pieds de hauteur.»
Ainsi le Père Huc a vu lui-même l’arbre, il l’a touché, en a soulevé l’écorce, a examiné les feuilles à loisir et a dû reconnaître l’existence de caractères inscrits. Sa qualité de missionnaire devait pourtant lui donner intérêt à prendre en fraude les lamas. En outre, il n’était pas seul, il avait avec lui le Père Gabet qui ne devait pas être moins prévenu. Enfin sa position dans le couvent de Kounboum lui donnait les moyens de satisfaire sa curiosité. Les deux prêtres regardèrent attentivement, vérifièrent, précisèrent les détails dans leur récit. La minutie qu’ils mettent à une description faite dans les conditions les plus favorables possibles semble devoir être une preuve de plus de l’existence de l’arbre merveilleux.
Maintenant ce témoignage est-il positivement contredit par celui des autres voyageurs qui ont cherché à se renseigner auprès des habitants du pays, ou qui sont même allés jusqu’à Kounboum? C’est ce qu’il me reste à examiner. Le lecteur ainsi complètement édifié.
Prjevalsky, dont le guide avait autrefois fait partie du couvent de Kounboum, admet l’existence de l’arbre nommé, dit-il, _Zan da moto_ par les Mogols[16]. Cet arbre, ajoute-t-il, appartient évidemment aux essences propres au Kan-Sou, car il vit en plein air et supporte par conséquent les intempéries de ce rude climat. Quant aux caractères, il les attribue à l’ingéniosité des lamas ou à la crédulité des fidèles. En tout cas, ajoute-t-il dans une note, il est peu séant pour le Père Huc d’affirmer que l’alphabet thibétain est écrit sur les feuilles et qu’il a vu le miracle de ses propres yeux.
[16] Page 228.
Le voyageur russe a peut-être de bonnes raisons pour être moins crédule que le missionnaire et trouver son récit peu séant. Il a seulement entendu parler de l’arbre de Kounboum, tandis que Huc y a séjourné trois mois. Son jugement est donc de peu de poids. Mais le suivant est plus intéressant.
En 1883, trois missionnaires belges, en mission au _Kan-Sou_, les Pères Guéluy, Van Hecke et Van Reeth, partirent de _Lan-tchou_ en septembre, afin de visiter Kounboum, et en particulier de voir ce qu’il y avait de vrai dans la légende de l’arbre mystérieux. M. Guéluy a donné un récit de leur excursion dans une lettre écrite de _Soung-chou-tchouang_, le 13 décembre 1883, et qui a été reproduite dans le _Bulletin hebdomadaire illustré de l’œuvre de la Propagation de la foi_, tome XVI, janvier et décembre 1884, pages 314-317.
D’un autre côté, nous devons à l’obligeance du supérieur des missions belges à Sheut la communication des notes inédites du Père Van Hecke; nous y aurons recours plus loin. Le père Guéluy et ses compagnons ont vu l’arbre; ils en ont même vu cinq; quatre sont ensemble dans une première cour; leurs têtes sont desséchées; l’écorce est rugueuse, les jeunes branches rappellent celles du cerisier; les feuilles sont moins rondes que celles du tilleul[17], et ressemblent plutôt à celles de l’abricotier; ni les feuilles ni l’écorce ne présentent de signes extraordinaires dans les nervures ou les couleurs. Les Pères s’en vont désappointés et désespérant de voir le prodige, lorsque leur domestique, qui a pu causer avec les curieux, les avertit qu’ils ont fait fausse route: «ils ont vu _l’endroit primitif_ et l’arbre qui y _végète_, mais pour voir le miracle il faut aller dans une autre pagode un peu plus bas...»
[17] A qui Prjevalsky les comparait.
Les missionnaires suivent leur guide, et ayant pénétré dans l’édifice religieux, ils se trouvent en présence d’un arbre, de la même espèce que les quatre déjà vus, mais plus jeune et plus vigoureux. La tête est encore desséchée, et vers le haut on remarque cinq ou six trous dans le tronc sec (de deux à trois centimètres de diamètre). L’arbre porte des caractères sur quelques jeunes branches; ils sont d’une teinte café-chicorée; la plupart droits dans le sens de la branche; quelques-uns transversaux; la supposition d’incisions doit être écartée; l’écorce est partout lisse, les caractères ne se voient plus au-dessus de la hauteur moyenne; telles sont les observations essentielles faites par le père Guéluy; il ajoute que les parterres de côté renferment chacun trois sujets du même arbre, n’en différant que par la hauteur et par l’absence de caractères.
Un marchand chinois leur donne quelques détails sur la croissance et la floraison de l’arbre sacré, mais, dit-il, «il n’est plus maintenant au même endroit qu’autrefois, il était alors plus haut, à la tour d’argent[18].»
[18] C’est là qu’avaient d’abord été les missionnaires et qu’ils avaient vu les arbres.
En somme l’existence dans le monastère de Kounboum d’un arbre sacré, d’une essence différente[19] des arbres des environs est le seul point sur lequel les missionnaires belges soient d’accord avec le Père Huc.
[19] Note de M. Van Hecke: J’attribuais l’état maladif et le dépérissement de ces arbres à leur vieillesse, et bien plus encore parce que de pareils arbres ne se rencontrent pas dans les environs et, croissant ici en plein air, souffraient d’habiter un sol étranger.
Sur la disposition des caractères, sur celle des branches, sur l’âge, sur la frondaison, sur la couleur et l’odeur de l’écorce, sur l’époque et la teinte des fleurs, sur la taille et la reproduction de l’arbre, il y a contradiction continuelle entre les deux récits.
«Faut-il en conclure, ajoute le Père Van Hecke[20], que le Père Huc nous a livré la description d’un arbre fictif, quelle utilité en aurait-il tiré quand il pouvait décrire celui que nous avons vu? Je conclus donc que le Père Huc, ayant passé par Kounboum plus de trente ans avant nous, l’arbre qu’il a vu aura péri et les lamas en ont substitué un autre. Comment ils s’y sont pris pour retenir la dévotion des pèlerins pour le nouvel arbre et comme quoi il y en a maintenant huit de la même espèce, c’est ce que je ne puis m’expliquer.»
[20] Notes manuscrites.
Il est évident que l’arbre n’est plus le même; quel intérêt aurait eu le Père Huc à raconter autre chose que ce qu’il a constaté, à dire par exemple qu’il y avait un seul arbre s’il en avait vu quatre? D’ailleurs les lamas, qui craignaient si peu en 1844 de laisser examiner leurs prodiges, permettent à peine aux missionnaires de regarder; ils ne sont plus sûrs d’eux et se défient; le prodige n’est plus le même.
Cette opinion était celle d’un vieux lama de Batang qui avait été à Kounboum dans sa jeunesse; interrogé par monseigneur Biet, il aurait confirmé point par point le dire du Père Huc.
Je ne citerai que pour mention l’opinion d’un autre Chinois (traduit du père Guéluy, p. 72):