Chapter 3 of 4 · 3955 words · ~20 min read

Part 3

«_Ta-eul-cheu_ (lamaserie de la Tour). Montagne célèbre consacrée à _Bouddha_; les _Si-Fan_ donnent à la lamaserie qui y est construite le nom de _Koun-boum_. Les tuiles en sont toutes parsemées d’or; le centre en est occupé par une tour d’argent (_yin-tha_). Cet endroit a été sanctifié par la présence de _Tsoung-Kaba_ qui s’y réfugia autrefois, ce qui le rendit célèbre. Les lamas se partagent en jaunes et rouges; or _Tsoung-Ka-ba_ fut le premier chef des lamas jaunes. La tradition rapporte qu’à la naissance de _Tsoung-ka-ba_, les secondines dont il était enveloppé furent enterrées en cet endroit. Il y crût ensuite un _ficus religiosa_ ou arbre de _Bouddha_. On dit que les feuilles de cet arbre forment en croissant des caractères thibétains ayant la propriété de guérir de toutes sortes de maladies; quoique les habitants de la lamaserie ne sachent pas la chose autrement que par la tradition, les Mongols et les _Si-Fan_ y ajoutent foi.»

Et plus loin, dans ses notes sur cet ouvrage, le missionnaire ajoute, page 85:

«Notre auteur chinois, quoique appartenant à un peuple crédule et superstitieux, n’accorde évidemment pas foi à la fable accréditée parmi les lamas.»

Dans la discussion précédente j’ai tenu à mettre sous les yeux du lecteur les différents arguments que j’ai pu trouver pour ou contre l’existence de l’arbre mystérieux de _Koun-boum_. Je ne prétends pas chercher à donner une explication du fait, ce serait peut-être difficile; je désire seulement montrer, en invoquant le témoignage des voyageurs les plus compétents sur cette question, que le Père Huc a le droit de demander «qu’on ne suspecte pas la sincérité de sa relation[21]».

[21] Ayant mis en Sicile la dernière main à cet article, j’ai profité de mon séjour dans cette île pour aller visiter à _Syracuse_ la fontaine _Cyanée_ et les célèbres papyrus sauvages. Or comme notre guide, voulant nous donner des explications sur la fabrication du papier chez les anciens, s’était mis à couper en bandes dans le sens de la longueur, le bas de la tige, d’une de ces plantes aquatiques, je fus étonné de remarquer dans les tranches obtenues, en travers des fibres, de petits traits dans lesquels avec un peu de bonne volonté on eût pu retrouver des caractères turcs, sanscrits ou thibétains (on sait que les caractères thibétains comme les sanscrits, dont ils se rapprochent, sont fort simples, n’étant formés souvent que par une simple courbe).--Ce fait observé dans les papyrus me fit songer à l’arbre de _Koun-boum_. Encore une fois, je n’ai pas assez de renseignements sur ce dernier pour essayer d’en donner une explication. Je désire seulement émettre une supposition. Peut-être pourrait-on accepter le prodige de cet arbre sans faire intervenir de miracle ni de subterfuge; il est possible que les feuilles et l’écorce portent des signes naturels qui, aux yeux d’un croyant, représenteraient des lettres thibétaines. Les personnes désireuses de pousser plus loin l’étude relative à l’arbre de _Koun-boum_ ne devront pas oublier que chez nous aussi, beaucoup de plantes présentent des particularités auxquelles les gens naïfs rattachent souvent des légendes qui pourraient à juste titre étonner un voyageur, étranger aux coutumes et aux croyances du pays. Supposez qu’à un Chinois ou à un Japonais, n’ayant aucune notion de botanique, on raconte une légende relative à certaines de nos fougères, et qu’ensuite, faisant une section dans la racine de cette plante, on lui montre l’image de l’aigle impérial, n’aura-t-il pas assurément le droit de ressentir une stupéfaction semblable à celle qu’éprouva le _Père Huc_ à la vue de l’arbre mystérieux?

Il serait peut-être encore bon de rappeler ici cette fleur où l’on retrouve les instruments de la passion, ou ces haricots blancs du Poitou, marqués d’un point rouge, disent les paysans, depuis qu’on a jeté une hostie dans le champ où ils poussaient.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur cette question, mais j’aurais peur de me laisser entraîner hors du cadre que je me suis tracé; que le lecteur me pardonne de lui avoir fait part des quelques réflexions que m’a suggérées une promenade au milieu des papyrus; peut-être en le mettant sur la voie d’une explication possible du prodige de _Koun-boum_, présenteront-elles quelque intérêt aux yeux des gens désireux d’approfondir les miracles ou les faits, soi-disant tels de la religion bouddhique.

Bien que la légende relative à la licorne ne me semble pas se rattacher directement à la matière que nous traitons ici, je crois ne pas devoir la passer sous silence. On peut reprocher au missionnaire, qui, bien qu’observateur, n’a rien du naturaliste, de s’être prononcé trop catégoriquement sur ce sujet. La description qu’il donne de l’animal semble se rapprocher de celle de l’antilope _Hodgsonii_, maintenant bien connue, mais qui porte deux cornes. C’est l’_Orongo_ des Mongols, le _Zo_ des Thibétains, le _snow-antilope_ des Anglais de l’Inde. Au Thibet, comme en Chine et au Japon, on parle de la _Licorne_. Un _Amban_ thibétain que nous avons interrogé au sujet du _Sérou_ (Licorne) nous a répondu en avoir vu une tête chez le grand Lama; pressé de questions, il nous a avoué qu’elle venait de _Calcutta_ (_Golghata_), et dans sa description nous avons reconnu celle du _Rhinocéros_. D’un autre côté à _Ta-tsien-lou_, le Père _Giraudot_ nous a raconté en avoir causé à _Yerkalo_ avec un charpentier, ancien chasseur. Celui-ci aurait dit qu’il avait vu à _Tsiamdo_ une peau de licorne de la taille d’une antilope. En traversant le pays des _Kham_ que _Huc_ semble regarder comme l’habitat du _Sérou_, non seulement nous n’avons pas vu de peau, mais nous n’en n’avons pas entendu parler. On peut supposer qu’une monstruosité accidentelle dans la disposition des cornes de l’antilope, comme il s’en produit chez nos chevreuils, a donné lieu à la légende de la licorne. (Comparez mon _Uranographie chinoise_, page 586-588. G. Schlegel.)

Nous allons aborder la deuxième catégorie des prodiges racontés par Huc, ceux qu’il décrit par ouï-dire.

(Huc, t. I, page 321). «Nous allons tous à _Rache Tchurin_, nous répondit-il avec un accent plein de dévotion.

»--Une grande solennité sans doute vous appelle à la lamaserie?

»--Oui, demain doit être un grand jour: un lama _Bokte_ fera éclater sa puissance; il se tuera sans pourtant mourir.

»Nous comprîmes à l’instant le genre de solennité qui mettait ainsi en mouvement les _Tartares des Ortous_. Un lama devait s’ouvrir le ventre, prendre ses entrailles et les placer devant lui, puis rentrer dans son premier état. Ce spectacle, quelque atroce et quelque dégoûtant qu’il soit, est néanmoins très commun dans les lamaseries de la Tartarie. Le _Bokte_ qui doit faire éclater sa puissance, comme disent les Mongols, se prépare à cet acte formidable par de longs jours de jeûne et de prières. Pendant ce temps il doit s’interdire toute communication avec les hommes et s’imposer le silence le plus absolu. Quand le jour fixé est arrivé, toute la multitude des pèlerins se rend dans la grande cour de la lamaserie, et un grand autel est élevé sur le devant de la porte du temple. Enfin le _Bokte_ paraît. Il s’avance gravement au milieu des acclamations de la foule, va s’asseoir sur l’autel, et détache de sa ceinture un grand coutelas qu’il place sur ses genoux. A ses pieds, de nombreux lamas rangés en cercle commencent les terribles invocations de cette affreuse cérémonie. A mesure que la récitation des prières avance, on voit le _Bokte_ trembler de tous ses membres et entrer graduellement dans des convulsions frénétiques. Les lamas ne gardent bientôt plus de mesures; leurs voix s’animent, leur chant se précipite en désordre, et la récitation des prières est enfin remplacée par des cris et des hurlements. Alors, le _Bokte_ rejette brusquement l’écharpe dont il est enveloppé, détache sa ceinture, et saisissant le coutelas sacré s’entr’ouvre le ventre dans toute sa longueur. Pendant que le sang coule de toutes parts, la multitude se prosterne devant cet horrible spectacle et on interroge ce frénétique sur les choses cachées, sur les événements à venir, sur la destinée de certains personnages. Le _Bokte_ donne à toutes ces questions des réponses, qui sont regardées comme des oracles par tout le monde.

»Quand la dévote curiosité des nombreux pèlerins se trouve satisfaite, les lamas reprennent avec calme et gravité la récitation de leurs prières. Le _Bokte_ recueille dans sa main droite du sang de sa blessure, le porte à sa bouche, souffle trois fois dessus, et le jette en l’air en poussant une grande clameur. Il passe rapidement la main sur la blessure de son ventre, et tout rentre dans son état primitif sans qu’il lui reste la moindre trace de cette opération diabolique, si ce n’est un extrême abattement. Le _Bokte_ roule de nouveau son écharpe autour de son corps, récite à voix basse une courte prière, puis tout est fini, et chacun se disperse, à l’exception des plus dévots qui vont contempler et adorer l’autel ensanglanté que vient d’abandonner le saint par excellence.»

Que des lamas s’ouvrent le ventre, il n’y a à cela rien d’impossible. L’attitude de ceux qui entourent le _Bokte_ rappelle celle des convulsionnaires au siècle dernier, des derviches tourneurs ou hurleurs en _Égypte_, de certains _fakirs_ aux Indes. C’est un état physique connu et expliqué, et qui dans les lamaseries n’est pas rare.

«A _Ta-tsien-lou_, nous racontait _monseigneur Biet_, dans les processions religieuses, on voit parfois un python (sorcier). Ordinairement, il n’accompagne pas la procession de son plein gré; il doit être traîné de force, et lorsqu’il entre en convulsions, il faut quatre ou cinq hommes pour le retenir.»

Le sujet qui se trouve dans cet état peut supporter des blessures, que souvent il ne sent même pas.--C’est encore le cas des hystériques et des cataleptiques.

Dans la plupart des religions, le fanatisme peut amener les mêmes horreurs; il n’est pas rare encore maintenant de voir à _Bénarès_ des fakirs qui ont un ou les deux bras ankylosés, gardant une même position; d’autres couchent sur un lit de clous; quelques-uns passent des années sur une terrasse de bambou, ayant à peine un mètre carré; jadis, lors des grandes processions, les fanatiques se faisaient écraser sous les roues des chars. Tout le monde a vu récemment les _Aïssaouas_ manger du feu, lécher du fer rougi, ou se traverser le bras avec une aiguille.

Ce que nous admettons difficilement, sans toutefois vouloir rien nier, c’est que le «Bokte» ferme et cicatrise sa plaie en soufflant.

Dans le cas dont nous nous occupons, on peut faire deux suppositions.

Ou bien, l’opérateur est de bonne foi, et s’ouvre le ventre réellement; quelques minutes après, il aura encore la force de remettre ses entrailles en place et de s’éloigner; il attendra peut-être alors longtemps que sa plaie guérisse. Le lecteur peut s’étonner que je suppose le lama encore capable de replacer ses entrailles et de s’éloigner, une telle énergie est pourtant admissible. Au Japon, où s’ouvrir le ventre (_hara-kiri_) était une coutume si ordinaire, il n’était pas rare de voir le moribond tremper une plume dans son sang et écrire une pièce de vers.

Au milieu de ce siècle-ci, on se rappelle la mort de ce soldat japonais qui, armé d’un sabre à deux mains, avait tué plusieurs Européens dans les rues de _Tokio_. Condamné à mort, il obtint la permission de s’ouvrir le ventre. Il avait gardé jusqu’au dernier moment la haine de l’Européen, et sur le point d’expirer, apercevant le consul d’Angleterre qui assistait à ce spectacle, il rassembla encore assez de force pour arracher une partie de ses propres entrailles et les jeter aux pieds de l’Anglais comme la dernière marque de son mépris.

Il se peut aussi (et j’inclinerais à penser que c’est ce qui se passe le plus souvent) que le «Bokte» trompe les assistants, et feigne de s’ouvrir le ventre en crevant une vessie pleine de sang, ou en employant tout autre procédé semblable.

C’est encore au Japon que je reporte le lecteur, et je le prierai de me suivre au théâtre; là, plus que dans un autre pays, le spectateur demande l’illusion la plus complète de la réalité. J’ai assisté moi-même à une pièce dont le dénouement était le _hara-kiri_ du héros. Celui-ci venait s’asseoir sur le devant de la scène; il tirait son sabre qu’il aiguisait sur une pierre et coupait des morceaux de bois pour essayer la lame; puis il relevait sa robe, mettant son ventre à nu. Il arrêtait la garde du sabre contre un obstacle, pour l’empêcher de glisser; puis le redressant contre lui, il s’appuyait le ventre sur la pointe. On voyait la lame entrer peu à peu, le sang couler à flot, dégoutter sur ses jambes, ruisseler dans ses mains, s’épandre autour de lui, formant une petite mare. En même temps que son visage pâlissait, il marquait les plus affreuses souffrances, ses yeux se tournaient pour ne montrer que le blanc, et après avoir donné pendant quelques minutes l’illusion de la plus horrible réalité, il tombait au milieu des râles et des hoquets de la mort.

Transportez cet acteur ailleurs que sur des planches, placez-le à une certaine distance de l’assistance, et demandez-lui de jouer son rôle; personne ne se doutera qu’il y a là une supercherie.

On ne doit pas non plus oublier à quel genre d’assistance les lamas avaient affaire: la plus bête, la plus naïve, la plus crédule.

(Huc, t. I, p. 324). «Nous avons connu un lama qui, au dire de tout le monde, remplissait à volonté un vase d’eau au moyen d’une formule de prière. Nous ne pûmes jamais le résoudre à tenter l’épreuve en notre présence. Il nous disait que n’ayant pas les mêmes croyances que lui, ses tentatives seraient non seulement infructueuses, mais encore l’exposeraient peut-être à de graves dangers. Un jour, il nous récita la prière de son «Siéfa» comme il l’appelait. La formule n’était pas longue, mais il nous fut facile d’y reconnaître une invocation directe à l’assistance du démon: «Je te connais, tu me connais, disait-il. Allons, vieil ami, fais ce que je te demande. Apporte de l’eau et remplis ce vase que je te présente. Remplir un vase d’eau, qu’est-ce que c’est que cela pour ta grande puissance? Je sais que tu fais payer bien cher un vase d’eau; mais n’importe; fais ce que je te demande et remplis ce vase que je te présente. Plus tard, nous compterons ensemble. Au jour fixé, tu prendras tout ce qui te revient.

»Il arrive quelquefois que ces formules demeurent sans effet; alors la prière se change en imprécations et en injures contre celui qu’on invoquait tout à l’heure.»

Qu’il me soit permis de rapprocher de ce dernier fait dont parle Huc, une histoire assez semblable qui nous a été racontée aux Indes.

Un missionnaire belge jésuite, que nous avons rencontré aux _Sonderbands_, me disait avoir souvent défié les fakirs, afin de pouvoir les convaincre d’imposture et montrer aux gens trop crédules qu’ils avaient tort de croire en leurs sorciers.--«J’ai pu, me disait le missionnaire, arriver à comprendre bien des tours; un seul m’a toujours paru incompréhensible, et j’ai évité de le redemander, de peur que les assistants ne riassent de l’impossibilité où j’étais de l’expliquer.--Le sorcier prenait avec la main une poignée de sable; pressant ce sable au-dessus d’un verre vide, il le remplissait d’eau à mesure que sa main se vidait; faisant l’inverse, il prenait le verre d’eau et le renversait dans sa main; celle-ci se trouvait alors remplie de sable. Cette transformation du sable en eau et _vice versa_ rappelle le miracle du verre d’eau dont parle _Huc_.»

S’ouvrir le ventre d’un coup de couteau et le refermer en recueillant de son propre sang et en soufflant dessus, remplir d’eau un verre vide par le seul effort de sa volonté, ce sont des faits qui doivent sembler au lecteur bien extraordinaires, et pourtant, on ne peut faire au Père Huc ce reproche de les raconter, ni même d’y croire. Dans tous les pays et dans toutes les religions, il se passe parfois des phénomènes que les sens perçoivent, mais que la raison ne peut comprendre. Des prodiges semblables sont assez communs dans l’Inde.

Quiconque a feuilleté des récits de voyage aux Indes et particulièrement des études sur les fakirs et la religion des brahmanes, aura lu la description de prodiges bien autrement inadmissibles que ceux mentionnés par Huc et qui, d’ailleurs, ont déjà été rapprochés de ceux qui nous occupent.

Nombre d’écrivains sérieux, surtout en Angleterre, MM. Crooks, Hugghins, Cox et d’autres, se sont occupés de ces questions.--Nous renvoyons à leurs travaux les lecteurs désireux d’être plus renseignés, il ne nous appartient pas d’aborder une discussion qui nous éloignerait de notre sujet; nous avons seulement essayé de montrer que le Père Huc ne doit pas être traité de romancier pour avoir raconté des faits de l’ordre de ceux dont nous avons parlé, quelque extraordinaires qu’ils puissent paraître.

CONCLUSION

Les récits de voyage du Père Huc ne sont donc ni l’œuvre d’un ignorant, ni celle d’un romancier; ils ont été écrits par un homme qui non seulement a beaucoup vu, mais qui sait aussi reproduire ce qu’il a vu; c’est que Huc possède au premier degré les qualités qui d’un simple narrateur font un artiste, et alors même qu’il produit les effets de lumière ou de couleur les plus inattendus, il reste simple et naturel; car, avant tout, il est sincère. Aussi, il attache le lecteur à son récit, l’entraîne à sa suite en se dévoilant entièrement à lui; il le fait vivre de sa vie, lui fait prendre part à ses conversations, lui laisse ses impressions, grave dans son esprit ses propres souvenirs. Pas plus que Huc, le lecteur n’oubliera l’aspect de la caravane dont faisait partie le missionnaire lorsqu’il quitta le _Koukou Nor_.

(Huc, page 198). «Les cris plaintifs des chameaux, les grognements des bœufs à long poil, les hennissements des chevaux, les clameurs et les chansons bruyantes des voyageurs, les sifflements aigus que faisaient entendre les lakto pour animer les bêtes de somme, et par-dessus tout, les cloches innombrables qui étaient suspendues au cou des _yaks_ et des chameaux, tout cela produisait un concert immense, indéfinissable, et qui bien loin de fatiguer semblait au contraire donner à tout le monde du courage et de l’énergie.»

Le lecteur croit entendre résonner à ses oreilles le murmure produit par cette masse d’hommes et d’animaux. Et plus loin, lorsque Huc aura traversé le _Boukhaïn Gol_, on ne pourra s’empêcher de rire avec lui en voyant l’état piteux des animaux de charge à demi emprisonnés dans les glaçons.

(Huc, page 200). «Quand la caravane reprit sa marche accoutumée, elle présentait un aspect vraiment risible: Les hommes et les animaux étaient plus ou moins chargés de glaçons. Les chevaux s’en allaient tristement, et paraissaient fort embarrassés de leur queue qui pendait tout d’une pièce, raide et immobile comme si on l’eût faite de plomb, et non de crins. Les chameaux avaient la longue bourre de leurs jambes chargée de magnifiques glaçons qui se choquaient les uns les autres avec un bruit harmonieux. Cependant, il était visible que ces jolis ornements étaient peu de leur goût, car ils cherchaient de temps en temps à les faire tomber en frappant rudement la terre de leurs pieds. Les bœufs à longs poils étaient de véritables caricatures; impossible de se figurer rien de plus drôle: ils marchaient les jambes écartées et portaient péniblement un énorme système de stalactites qui leur pendaient sous le ventre jusqu’à terre. Ces pauvres bêtes étaient si informes, et tellement recouvertes de glaçons, qu’il semblait qu’on les eût confits dans du sucre candi.»

A _Lhaça_, dans la pièce décorée par le missionnaire du nom de cuisine, nous avons envie de donner un coup de main à _Samdadchiemba_ et de l’aider à faire cuire son bœuf pour en réclamer une tranche à notre tour.

(Huc, page 294). «L’heure du dîner étant venue, nous nous mîmes à table, ou plutôt nous demeurâmes accroupis à côté de notre foyer et nous découvrîmes la marmite où bouillait depuis quelques heures une bonne tranche de bœuf grognant. Samdadchiemba, en sa qualité de majordome, la fit monter à la surface du liquide au moyen d’une large spatule en bois, puis la saisit avec ses ongles et la jeta précipitamment sur un bout de planche où il la dépeça en trois portions égales. Chacun mit sa ration dans son écuelle, et à l’aide de quelques petits pains cuits sous la cendre, nous commençâmes tranquillement notre repas, sans trop nous préoccuper des escroqueries des mouchards.»

Mais il ne nous viendra pas à l’idée de suivre le missionnaire sur la «montagne des esprits». Nous nous sentirons bien dans un bon fauteuil, au coin du feu, pour lire l’exposé des dangers qu’il court:

(Huc, page 423). «Elle (la montagne des esprits _Lha-Ri_) s’élevait devant nous comme un immense bloc de neige où les yeux n’apercevaient pas un seul arbre, pas un brin d’herbe, pas un point noir, qui vînt rompre l’uniformité de cette blancheur éblouissante. Ainsi qu’il avait été réglé, les bœufs à long poil, suivis de leurs conducteurs, s’avancèrent les premiers, marchant les uns après les autres, puis tous les cavaliers se rangèrent en file sur leur trace, et la longue caravane, semblable à un gigantesque serpent, déroula lentement ses grandes spirales sur les flancs de la montagne. D’abord, la pente fut peu rapide; mais nous trouvâmes une si affreuse quantité de neige que nous étions menacés à chaque instant d’y demeurer ensevelis. On voyait les bœufs placés à la tête de la colonne avançant par soubresauts, cherchant avec anxiété à droite ou à gauche les endroits les moins périlleux, quelquefois disparaissant tout à fait dans des gouffres et bondissant au milieu de ces amas de neige mouvants, comme de gros marsouins dans les flots de l’océan. Les cavaliers qui fermaient la marche trouvaient un terrain plus solide. Nous avancions pas à pas dans un étroit et profond sillon, entre des murailles de neige qui s’élevaient au niveau de notre poitrine. Les bœufs à long poil faisaient entendre leur sourd grognement, les chevaux haletaient avec grand bruit, et les hommes, afin d’exciter le courage de la caravane, poussaient tous ensemble un cri cadencé semblable à celui des mariniers quand ils virent au cabestan. Peu à peu, la route devint tellement rude et escarpée, que la caravane paraissait comme suspendue à la montagne. Il ne fut plus possible de rester à cheval. Tout le monde descendit, et chacun se cramponnant à la queue de son coursier, on se remit en marche avec une nouvelle ardeur. Le soleil brillait de tout son éclat, dardant ses rayons sur ces vastes entassements de neige, et en faisait jaillir d’innombrables étincelles dont le scintillement éblouissait la vue. Heureusement, nous avions les yeux abrités sous les inappréciables lunettes dont nous avait fait cadeau le _Dhéba de Ghiamda_.»

Nous le suivrons plus volontiers sous ces grands pins chargés de lichen, où il doit faire si bon se promener et rêver.

(Huc, p. 500). «Les branches et les troncs de ces grands arbres sont recouverts d’une mousse épaisse qui se prolonge en filaments extrêmement déliés. Quand cette mousse filandreuse est récente, elle est d’une jolie couleur verte; mais, lorsqu’elle est vieille, elle est noire et ressemble exactement à de longues touffes de cheveux sales et mal peignés. Il n’est rien de monstrueux et de fantastique comme ces vieux pins qui portent un nombre infini de longues chevelures suspendues à leurs branches.»

Écrivain sincère, Huc devient parfois réaliste (s’il convient d’appeler ainsi celui qui dit ce qu’il voit); il n’a pas peur de vous faire entrer dans les moindres détails; il tient à préciser.

Dans l’auberge, il remarque la «grosse lanterne rouge qu’un soldat suspend à une cheville plantée dans le mur»; ailleurs (p. 460), il rencontre une petite troupe de voyageurs qui présentaient un tableau plein de poésie: