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Part 4

«La marche était ouverte par une femme thibétaine à califourchon sur un grand âne, et portant un tout jeune enfant solidement attaché sur son dos avec de larges lanières en cuir; elle traînait après elle, par un long licou, un cheval bâté et chargé de deux caisses oblongues qui pendaient symétriquement sur ses flancs. Ces deux caisses servaient de logement à deux enfants dont on apercevait les figures rieuses et épanouies étroitement encadrées dans de petites fenêtres. La différence d’âge de ces deux enfants paraissait peu notable.»

L’âne était grand, l’enfant était attaché avec des lanières de cuir larges; les caisses étaient oblongues, etc... Il est impossible de se montrer plus scrupuleux sur la précision des détails.

Huc remarque la pierre ficelée sous une des boîtes; il tire de ce fait une remarque judicieuse:

«Cependant, il fallait qu’ils ne fussent pas tous deux de la même pesanteur; car pour établir entre eux un juste équilibre, on avait été obligé de ficeler un gros caillou au flanc de l’une de ces caisses.»

Il n’est pas jusqu’au chien qui ne mérite une mention; trois coups de pinceau de l’artiste suffisent à le peindre:

«Enfin, un énorme chien à poil roux, au regard oblique, et d’une allure pleine de mauvaise humeur, fermait la marche de cette singulière caravane.».

D’ailleurs, si Huc excelle à peindre les hommes avec qui il vivait et dont il comprenait la langue, il semble s’être entendu aussi avec les animaux, il les a bien regardés, et a su souvent ce qu’ils pensaient. Il nous montre un yak approchant d’un glacier:

(Huc, page 426). «On fit passer les animaux les premiers, d’abord les bœufs et puis les chevaux. Un magnifique bœuf à long poil ouvrit la marche; il avança gravement jusque sur le bord du plateau; là, après avoir allongé le cou, flairé un instant la glace, et soufflé par ses larges naseaux quelques épaisses bouffées de vapeur, il appliqua avec courage ses deux pieds de devant sur le glacier et partit à l’instant comme s’il eût été poussé par un ressort. Il descendit les jambes écartées, mais aussi raides et immobiles que si elles avaient été de marbre. Arrivé au bout du glacier, il fit la culbute et se sauva grognant et bondissant à travers des flots de neige.»

En lisant ce récit, n’avons-nous pas partagé la crainte de l’animal, et n’avons-nous pas éprouvé une sorte de soulagement à le voir en bas et hors de danger?

Le sentiment de plaisir qu’un lecteur quelconque peut trouver à suivre le Père Huc à travers les péripéties de son voyage, personne ne l’éprouve plus vivement que nous. A chaque page de son récit, nous sommes en pays de connaissance, nous admirons des paysages déjà vus, nous assistons à des scènes qui nous sont familières.

Ce sont les yaks pris dans la glace au passage d’une rivière; les hommes noirs venant saluer en tirant la langue et se grattant l’oreille avant d’offrir une «écharpe de félicité»; après Tchang-ka, nous compterons le long de la route les rangées de grands obos en marbre blanc venus de loin, ou bien à Ly-tang, nous retrouverons sur les têtes des femmes les mêmes plaques d’argent circulaires que nous avons vues; partout nous reconnaîtrons les mêmes mandarins chinois arrogants ou ridicules devant leurs inférieurs, humbles, rampants en présence de ceux qu’ils craignent: toujours insupportables.

Et nous serons heureux, si notre témoignage peut contribuer, si peu que ce soit, à accroître la réputation de sincérité qu’a méritée le récit du Père Huc, c’est-à-dire le récit d’un des voyages accomplis en Asie depuis Marco Polo.

Il ne nous reste plus qu’à remercier le lecteur qui a eu la patience de nous suivre jusqu’ici, et à lui donner en le quittant un conseil: c’est, s’il ne connaît pas les récits du Père Huc, de les lire, et s’il les a déjà lus, de les relire, car pour citer les dernières lignes des _Souvenirs de voyage en Tartarie et au Thibet_:

(Huc, page 514). «Ce n’est pas qu’on manque d’écrits concernant la Chine et les Chinois. Le nombre des ouvrages qui ont paru ces dernières années en France, et surtout en Angleterre, est vraiment prodigieux. Mais il ne suffit pas toujours du zèle de l’écrivain, pour faire connaître des contrées où il n’a jamais mis le pied. Écrire un voyage en Chine après quelques promenades aux factoreries de _Canton_ et aux environs de _Macao_, c’est peut-être s’exposer beaucoup à parler de choses qu’on ne connaît pas suffisamment.

»Quoiqu’il soit arrivé au savant orientaliste J. Klaproth, de trouver l’_archipel Potocki_ sans sortir de son cabinet, il est en général assez difficile de faire des découvertes dans un pays sans y avoir pénétré.»

NOTES

Il m’a paru intéressant, à propos du Père Huc de citer ici l’opinion émise par un voyageur qui a récemment visité une partie des contrées jadis parcourues par le missionnaire, M. Rockill.

Dans son intéressant volume, _Land of Lamas_, je trouve, page 125, à propos du passage du Boukhaïn-Gol:

«Huc nous a laissé dans ses «Souvenirs» (II. 202) un récit très «graphique» quoique peut-être emballé, du danger et de la peine que lui et sa caravane éprouvèrent en passant cette rivière (Boukhaïn-Gol). Le lit avait environ trois quarts de mille de large, où j’y passais, mais le courant n’avait pas plus de quarante pieds de large et deux de profondeur. Il est très probable, quoi qu’il en soit, qu’il y a quarante-cinq ans le lit était beaucoup plus large, comme le sable et le gravier sur la rive gauche le prouvent, et qu’à la saison où Huc traversa la rivière (fin octobre) il y avait beaucoup plus d’eau que lorsque je la vis. Il me fut dit par de nombreux voyageurs à _Lusar_ et à _Taukar_, que le passage de cette rivière était souvent effectué avec beaucoup de difficulté; l’un d’eux même m’assura qu’il fut retenu une fois pendant trois jours, essayant de faire passer sa caravane de yaks sur la glace fondue. On doit ces remarques précédentes à la bonne renommée du Père Huc, dont la véracité en cette matière a été contestée par le colonel Prjevalsky et qui a été attaqué si violemment, que plus d’une personne a douté que lui et Gabet aient jamais mis le pied au Thibet, pour ne rien dire de Lhaça.

»Indubitablement, ce fut de mémoire, plusieurs années après que les événements se furent passés, que Huc écrivit son ouvrage, et tandis que _jamais_, autant que je sache, il _n’invente_, il embellit souvent comme par exemple, dans le récit cité plus tard, de son passage à travers le _Hsiao hsia_ (la gorge près Hsining)[22]. Quoiqu’il en soit, ses notes sur le peuple, ses habitudes et costumes, sont invaluables et tandis que beaucoup de ses _explications_, de termes et de coutumes ne sont pas exactes, elles sont, du moins la plus grande partie, généralement acceptées par le peuple du pays auquel elles se rapportent. En somme, son ouvrage ne peut être trop estimé, et s’il avait été convenablement édité et accompagné de notes explicatives, des accusations telles que celles formulées contre lui par le colonel Prjevalsky n’auraient jamais pu s’accréditer dans le public.»

[22] Voyez p. 50. Je suis heureux de trouver ce qui suit dans l’ouvrage du colonel Mark Bell: _La grande route commerciale de l’Asie centrale_ (Soc. Proc. Roy. Geog. XII, 69): «Prjevaslky a, je pense, jeté trop hâtivement du discrédit sur les ouvrages de ce jésuite (lazariste) de talent, à la compétence des remarques et à l’exactitude des observations duquel je désire rendre hommage toutes les fois que et partout où je pourrais en témoigner.

Page 67, au sujet du monastère de Kounboum:

«Quoique je ne vis le trésor du couvent et les arbres blancs de bois de sandal que plus tard, je les décrirai ici. Dans une petite cour entourée de hautes murailles, se dressent trois arbres d’environ vingt-cinq à trente pieds de haut, un mur plus bas entourant le sol autour de leurs racines. Ce sont les fameux arbres de _Kounboum_, ou plutôt l’arbre, car celui du centre seulement est très vénéré, parce que sur ses feuilles apparaissent les contours du portrait de Tsong-k’apa. Les arbres sont probablement, comme suppose Kreitner, des lilas (_philadelphus coronarius_); ceux qui sont là sont une seconde croissance, les vieilles souches étant encore visibles.

»Par malheur il n’y avait pas de feuilles sur l’arbre quand je le vis; et sur l’écorce, qui en beaucoup de places était entournée comme de l’écorce de bouleau ou de cerisier, je ne pus distinguer d’empreinte d’aucune sorte, quoique Huc dise que les images (de lettres thibétaines, non des images de Dieu) étaient visibles sur elle. Les lamas vendent les feuilles, mais celles que j’achetai étaient si abîmées qu’on ne pouvait rien distinguer dessus. J’ai appris pourtant des mahométans que sur les feuilles vertes, ces contours d’images étaient clairement visibles. Il est digne de remarque, que tandis que Huc trouva des lettres de l’alphabet thibétain sur les feuilles de cet arbre fameux, on voit maintenant seulement des images de _Tsong-k’apa_ (ou Bouddha?). Il serait intéressant d’apprendre la cause de ce changement.»

FIN

TABLE

INTRODUCTION 1 I.--RÉALITÉ DU VOYAGE DE HUC 7 II.--CRITIQUES GÉOGRAPHIQUES 12 III.--CRITIQUES LINGUISTIQUES 28 IV.--SINCÉRITÉ DU RÉCIT 33 CONCLUSION 53 NOTES 62

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