Part 3
--Douze mille francs, il nous faudrait douze mille francs pour nous établir. L’épicerie du patron, pour l’heure, n’est qu’une mauvaise boutique, mais je me chargerais d’en faire une grosse maison, moi! Le père Brigontal n’entend rien au commerce et sa fille épouvante la clientèle. Tandis que toi! Je te vois d’ici assise à la caisse, avec une belle robe... On viendrait acheter chez nous rien que pour le plaisir de te regarder.
--Tout ce que tu voudras, dit-elle doucement.
--Oui, reprit Fortuné, qui s’impatientait un peu, faute d’obtenir des précisions sur les disponibilités d’Angèle, mais il faudrait acheter l’épicerie...
--A ton idée. Du moment que cela te fait plaisir...
--Cela me ferait plaisir, réellement, et si j’avais l’argent...
Elle l’avait, et même un peu plus. Depuis dix ans, elle entassait de fortes économies. Même, au début de la guerre, elle les avait placées dans son pays, en Suisse, et cette part de son bien, grâce au change et aux intérêts, avait triplé de valeur. Tout compté, elle possédait environ vingt mille francs, dont Lorillard pourrait disposer, puisqu’il épousait Angèle.
--Tout de suite, s’écria Lorillard, il faut nous marier tout de suite, ma chérie. Pourquoi retarder notre bonheur? Je t’aime de plus en plus...
Et Fortuné, tout en parlant, apercevait, avec les yeux de son âme ambitieuse, l’épicerie Brigontal. Elle lui apparaissait repeinte d’un bleu vif, avec des vitres scintillantes, des bocaux neufs, une exposition de comestibles affriolants, et la foule des clients se pressant dans le magasin. Et il croyait lire déjà, sur la bande de calicot suspendue au store:
_Changement de propriétaire_ MAISON FORTUNÉ LORILLARD
Il embrassa très amoureusement sa belle fiancée et lui dit:
--C’est une affaire entendue. Je m’arrangerai demain avec le père Brigontal.
IV
Après cette conversation, Lorillard regagna son logis chez l’épicier. Car M. Dujardin, à ce moment, malgré les soins qu’il donnait à sa santé, souffrait fortement de ses rhumatismes, gardait le lit et obligeait Angèle à s’occuper de lui à toute heure.
Fortuné, traversant la boutique, la contemplait avec une orgueilleuse satisfaction, car il se sentait sur le point de la posséder. Posant sur la caisse la bougie dont il s’éclairait, il songeait:
--Je masquerai cette colonne de fonte, trop mince et salie, par un revêtement de boîtes de conserves, aux étiquettes illustrées. Elle en acquerra l’aspect le plus riche. J’achèterai l’une de ces machines compliquées qui servent à découper le jambon, et je l’installerai ici, à gauche du comptoir. Là, il faudra dresser une étagère, où l’on disposera des plats remplis de charcuteries, environnées d’une tremblante gélatine. Les fruits, les légumes et les volailles s’entasseront en un étalage magnifique. Je rangerai derrière les vitrines les bouteilles de liqueurs et de vins de grand luxe. Et moi-même, assis près de la porte, je torréfierai le café.
Ainsi Fortuné, dans l’exaltation de la victoire, jetait vers les lendemains un regard assuré. Il projetait les transformations les plus grandioses, et il escomptait déjà le jour où, acquérant les boutiques voisines, il étendrait son commerce jusqu’à la rue Condorcet, tuant toute rivalité, gagnant des millions et, Bonaparte de l’épicerie, surpassant Félix Potin, Damoy et tous les autres, il posséderait dans Paris vingt succursales florissantes...
Et il alla se coucher dans l’infecte et noire resserre où son lit-cage était dressé. Des denrées alimentaires s’y entassaient de toutes parts, dans des sacs et dans des caisses. Les biscuits verdissants y attiraient les rats. Mais le patron ne voulait point se défaire de ces produits dépréciés; il disait qu’il y avait encore là-dedans quelque peu de choses sinon bonnes à consommer, du moins propres à être vendues. Et chaque fois qu’une marchandise commençait à se gâter, on l’enfermait là, dans la chambre de Lorillard. Aussi rappelait-elle à celui-ci la cabane où il était né, la maison paternelle. Il n’en détestait que davantage ce cabinet puant, où il ne pouvait seulement pas cacher les médiocres larcins si difficilement accomplis. Car la borgne et méfiante Béatrice le surveillait sans cesse. Qu’aurait dit l’avare créature, si elle avait su que Fortuné, ayant creusé un trou dans le sol de la cave, y conservait, comme un trésor, trois bouteilles de vieux cognac et dix terrines de foies gras?
Cette nuit fut douce à Lorillard; il la passa, tantôt en de beaux rêves de réussite, et tantôt, s’éveillant, à échafauder des projets, et à préparer les phrases qu’il prononcerait, le lendemain, quand il discuterait l’achat de la boutique, avec M. Brigontal. Il s’efforcerait d’obtenir un peu de rabais. Cela serait toujours autant de gagné, que l’on pourrait consacrer aux embellissements de la maison.
Or, le matin venu, Fortuné ne descendit pas à la cave, comme à l’habitude, dès sept heures, mais il attendit M. Brigontal dans le magasin. Le patron, arrivant, commença d’ôter les volets et ouvrit la porte. Puis il se tourna vers Lorillard et lui dit d’un ton sévère:
--Eh bien! Croyez-vous que votre ouvrage va se faire tout seul?
Non, Fortuné n’attendait point un miracle semblable. Mais, bouleversé par l’importance de la conjoncture, il demeurait muet, et fixait sur le dallage un regard éperdu.
Le vieil épicier, observant le commis, s’aperçut de son embarras et s’avançant vers lui, il lui demanda ce qu’il avait.
--Je voudrais vous parler, dit Lorillard.
Brigontal secouant la tête, déclara, d’une voix acerbe:
--C’est inutile, mon garçon, c’est tout à fait inutile...
Il porta les mains à sa tête chauve, bossuée.
--Tous les mêmes, ces êtres-là! s’écria-t-il en colère. Au bout de quelques semaines, il leur faut une augmentation! Enfin, je ne suis pas mécontent de vous. Vous aurez dix francs de plus par mois. Par exemple, n’y revenez pas, hein!
--Monsieur Brigontal, prononça péniblement Lorillard, je ne désire pas une augmentation... Il s’arrêta, regarda le bout de ses souliers, et dit, comme s’adressant à eux:
--Votre fonds, Monsieur Brigontal, je vous l’achète, si nous pouvons nous entendre.
M. Brigontal pencha le buste, comme s’il eût reçu un coup de poing dans le creux de l’estomac, et il répliqua, vexé:
--Mon ami, je ne plaisante jamais avec mes employés!
--Onze mille francs, cria Lorillard à tue-tête, je vous offre onze mille francs. Cela va-t-il?
L’épicier considéra silencieusement son commis. Puis, le saisissant par le bras, il articula, fronçant les sourcils:
--Venez.
Il l’emmena dans la salle à manger, lui dit de s’asseoir, et, sans le quitter de l’œil, demanda si véritablement Fortuné parlait avec sérieux. Et comme l’autre l’affirmait, à plusieurs reprises et très fermement, M. Brigontal ouvrit un placard. Il y prit deux verres et une fiole d’Armagnac, et prononça:
--_Monsieur_ Lorillard, j’ignore si vous aviez, en arrivant ici, onze mille francs ou davantage, dans vos poches; mais vos souliers étaient percés, votre pantalon manquait de fond, et vous auriez facilement trouvé des jobards pour vous faire la charité. Dans ces conditions, vous admettrez que je m’étonne.
--Oui, dit Lorillard. Mais je viens d’hériter d’un oncle...
--Un héritage! Ah! ah! je comprends... Un peu d’Armagnac, _Monsieur_ Lorillard? Et vous tenez beaucoup à ma boutique? Vous avez raison, elle est excellente. Aussi, vous ne l’aurez pas à moins de douze mille comptant, et autant en trois ans.
--Onze mille comptant, déclara Fortuné, plus autant en quatre ans, voilà ma proposition.
Elle dépassait assez toutes celles que l’on avait jusqu’à ce jour offertes à Brigontal. Il s’en trouvait donc satisfait, d’autant plus qu’il avait hâte de se reposer. Mais, comme l’homme est naturellement insatiable, et particulièrement celui qui se livre au commerce, le vieil individu se persuada qu’il devait faire coup double, et il prononça:
--Vous n’ignorez certainement pas que je ne puis céder mon fonds qu’à mon gendre. Je vous donne ma fille, ma chère Béatrice. Pour tenir une maison, vous ne rencontrerez personne qui vaille Béatrice. Vous pouvez vous vanter d’avoir de la chance. En voilà une qui aimera son mari! Ce n’est pas une fille comme on en voit tant, coquettes, effrontées, dépensières...
Lorillard ouvrit la bouche pour affirmer qu’il préférerait acquérir la boutique deux mille francs de plus, et qu’on ne lui parlât jamais de Béatrice, mais il n’osa. Et, se levant, il balbutia qu’il réfléchirait.
Il commit ainsi une faiblesse, dont il eut à se repentir bientôt. S’il avait refusé sur l’instant la main de la difforme et borgne Béatrice, il se serait épargné les terribles moments qui suivirent. Il le comprit bientôt. Car il était à peine descendu dans la cave, et s’agenouillait devant sa cuve, lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier de pierre. Levant les yeux, il aperçut Béatrice, qui s’avançait vers lui en souriant.
--Bonjour! Monsieur Fortuné, dit-elle d’une voix flûtée. Je viens vous voir, j’ai tant de plaisir à être avec vous!
Certes, le père avait déjà parlé, et la pauvre créature se voyait déjà mariée. Elle tournait autour du baquet en minaudant, et lançait, de son œil unique, d’effrayantes œillades à Lorillard.
Approchant un tabouret, elle s’y assit, devant son prétendu supposé. Et comme elle croisait les jambes, il aperçut, au-dessous de la jupe un peu relevée, des jambes d’une horrible, d’une squelettique maigreur, habillées de bas noirs mal tirés, dont les plis imitaient le filet d’un pas-de-vis. Et, se penchant vers Lorillard, qui aimait mieux regarder le fond du cuvier et qui rinçait opiniâtrement les bouteilles, Béatrice roucoulait, s’efforçant à d’atroces sourires.
--Ne travaillez donc pas tant, disait-elle. Vous pouvez bien vous arrêter un peu, pendant que nous sommes ensemble!
Alors Lorillard, se redressant, osa regarder encore Béatrice, et il frémit. Elle était affreuse comme la mort, et plus dégoûtante à voir que de coutume. Un maintien revêche sied à la laideur, et l’infortunée créature donnait ordinairement à son visage l’expression de la sévérité la plus hargneuse. Mais aujourd’hui qu’elle cherchait à plaire, elle tentait d’imprimer un charme bénin à sa figure terrifiante, et elle ployait son corps sec en des poses abandonnées, bien faites, pensait-elle, pour toucher le cœur des jeunes hommes. Elle ajoutait ainsi à sa disgrâce naturelle une nouvelle et plus sensible imperfection.
Et comme Lorillard, qui voyait dans l’énorme Angèle l’idéal même de la femme, demeurait effrayé devant une personne si desséchée, privée de seins et presque de croupe, Béatrice jugea qu’une amoureuse émotion le rendait ainsi silencieux et immobile.
--Que vous êtes timide! lui dit-elle.
Lorillard, incertain, se dressa. L’idée lui vint de quitter la place, de laisser Béatrice seule à la cave. Mais à peine était-il debout que Mlle Brigontal s’élança vers lui, noua autour du cou de Fortuné ses longs bras osseux, et, appuyant la tête sur la poitrine du commis, prononça dans un soupir:
--J’ai bien vu que vous m’aimiez, allez! Moi aussi, je vous aime, mon Fortuné!
Il ne bougeait pas, n’osait se plaindre. Elle poursuivit:
--Je vous permets de m’embrasser...
Et, sans attendre, elle appliqua par deux fois ses lèvres tordues sur la bouche de Lorillard. Puis, rompant vivement le contact, comme si elle eût craint d’être retenue, elle courut jusqu’à la première marche de l’escalier. Là, se retournant, et fixant son plus doucereux regard sur Fortuné, elle lui envoya, du bout des doigts, un baiser, et elle murmura:
--A bientôt, mon amour!
Le reste de la journée vit croître encore l’ardeur de la jeune fille borgne. Électrisée par l’idée de trouver enfin un époux, et croyant trop vite que Fortuné demandait officieusement sa main, Béatrice laissait voir clairement sa joie, et même l’appétit de ses sens, en agitant, durant tout le déjeuner, ses pieds plats sur ceux de Lorillard. Elle inventa mille prétextes pour le rejoindre et lui parler, au cours de l’après-midi. Et Fortuné, qui craignait, en repoussant la fille, de s’aliéner le père, subit avec douceur ces marques d’une tendresse désolante.
Quant à M. Brigontal, il prit, un moment, Fortuné à part, et lui posa plusieurs questions au sujet de son héritage. Lorillard y répondit de son mieux, selon son inspiration, parla d’un vieil oncle mort au Maroc, où il cultivait depuis longtemps des végétaux d’un bon rapport. Tous ces détails satisfirent l’épicier, qui, se félicitant d’avoir trouvé pour Béatrice un époux si cossu, qui achetait sa boutique et ne parlait pas de dot, déclara que Monsieur Lorillard ne laverait plus les bouteilles, mais passerait dorénavant son temps au magasin, pour se mettre au courant de la vente, et lier connaissance avec la clientèle.
Pendant ce temps, Béatrice exultante annonçait son mariage, sous une forme romanesque, à toutes les commères d’alentour. Elle contait de quelle façon le beau, le charmant Lorillard, le plus aimable de tous les hommes, issu de riche famille, était devenu amoureux d’elle, en la voyant passer un jour, par hasard, dans la rue. Aussi, pour la connaître mieux et vivre près d’elle, s’était-il déguisé en pauvre et introduit dans la maison pour y remplir le plus humble des emplois. Enfin il venait de se déclarer, et elle ne pouvait pas, en conscience, refuser un joli garçon si incroyablement épris d’elle.
Les voisines, écoutant ce récit, se regardaient silencieusement. Mais une d’elles, qui se faisait vieille fille, outrée de voir cette guenon trouver un mari, se mit à ricaner, et prononça jalouse:
--Hé! Hé! Vous ferez une jolie mariée!
Béatrice sentit la pointe, et pensa bien que l’on raillait son infirmité. Aussi répondit-elle, redressant la tête avec fierté:
--Mon fiancé est assez riche pour m’acheter un œil de verre!
V
Le soir même, Fortuné, remontant la rue Rodier pour rejoindre Angèle, se demandait de quelle manière il pourrait surmonter les difficultés incroyables de sa situation, lorsqu’il aperçut sa bien-aimée qui venait à son avance d’un pas pressé. Il observa que la figure de sa belle n’exprimait pas cette bienveillance ardente qu’Angèle lui donnait instinctivement du plus loin qu’elle découvrait l’amant. La fureur, au contraire, semblait habiter aujourd’hui cette créature paisible, et qui n’avait encore montré de violence que dans les doux orages de la volupté.
Angèle, en effet, creusait d’un rictus amer sa face ronde, et fixait sur Lorillard étonné des yeux qui fulguraient. Il s’avança pourtant, lui prit les mains avec tendresse. Mais elle se dégagea, d’un mouvement rude, et elle dit:
--Monstre! tu es un monstre, un enjôleur!
--Moi! s’écria Lorillard. Et pourquoi donc?
Elle ne répondit rien, car elle sanglotait.
Il n’est rien de si terrible à voir que la douleur d’une grosse femme. Les larmes qui coulent sur un visage rebondi sont les plus émouvantes, car elles expriment fortement que le corps le plus robuste peut être vaincu par le désastre de l’âme. C’est un spectacle à faire pitié, et dont l’homme le plus dur ne saurait rire. Aussi Fortuné s’émut-il. Mais en vain, trois fois, il répéta sa question. Angèle pleurait toujours. Enfin, relevant vers Lorillard sa figure ruisselante et cramoisie, elle demanda d’une voix déchirante:
--Mon amour, pourquoi m’abandonnes-tu?
Et comme Fortuné protestait, elle reprit:
--Si, si, je sais. Tu veux épouser Béatrice Brigontal. Elle-même me l’a dit. Comment peux-tu aimer cette horreur de fille, qui n’a qu’un œil...
--Mais je ne l’aime pas du tout, je te le jure!
--C’est un vilain paquet d’os, poursuivit Angèle, et qui sent mauvais. Me quitter pour un coucou semblable!
Angèle, en parlant ainsi, bombait la poitrine, et elle avançait vers Lorillard ses larges et tremblantes mamelles, dont les bouts pointaient sous la camisole rose. Elle semblait les prendre à témoin de l’extravagante injustice que Fortuné lui faisait, en préférant à la rare plénitude de tels appas la peau noire d’une femme maigre.
--Béatrice est folle, déclara Fortuné. Tu as eu tort de l’écouter. Je n’aime que toi.
Et, quoiqu’il ne fît point très sombre encore, il embrassa longuement Angèle. Elle ne pleurait plus. L’espoir la réchauffait. Pourtant elle ne voulait pas s’y abandonner. Si Béatrice se vantait ainsi, c’est qu’elle avait un motif...
Lorillard prit le bras de l’affligée. Tous deux gagnèrent lentement l’avenue Trudaine. Angèle écoutait son fiancé, qu’elle avait cru infidèle, et qui se disculpait aisément. Il expliquait comment Brigontal lui avait fait l’atroce proposition, et comment Béatrice l’avait tourmenté tout le jour, à la cave comme à la boutique, par une poursuite opiniâtre.
Angèle s’épanouissait. Elle regrettait de s’être laissée si vite entraîner à une jalousie violente et injuste. Baisant le cher visage de son Fortuné, elle demandait pardon du soupçon qu’elle avait conçu, dans son égarement. Mais Lorillard demeurait songeur, et il répétait:
--Je ne sais pas comment m’arranger, à présent. Brigontal ne cédera son fonds qu’à son futur gendre...
--Mon amour, répondit Angèle, il ne manque pas de fonds d’épicerie à vendre dans Paris. Il serait préférable, même, que nous nous établissions dans un autre quartier que celui-ci. Car mon patron sera très fâché de mon départ, et plus furieux encore s’il nous voit vivre ensemble, tous les deux, à trois pas de sa porte. Il en aurait beaucoup de peine.
--Cela me ferait plaisir, reprenait Fortuné. Qu’il se contente donc, à son âge, de soigner ses chats et ses chiens, et surtout de museler ses ouistitis. Et puis, c’est la boutique de Brigontal qu’il me faut, pas une autre. Je ne trouverai jamais mieux. Depuis hier, j’ai réfléchi aux procédés que j’emploierai pour remonter la maison. Tu verras!
--A ton idée, chéri...
--Mais il y a la fille! s’écriait alors Fortuné. Comment veux-tu que je m’en débarrasse?
--Comment? répéta finalement Angèle. Cela ne doit pas être aussi difficile que tu te l’imagine. Attends un peu, que j’y pense... Il me vient déjà une idée.
Mais ce ne fut qu’un peu plus tard, et dans sa chambre, qu’Angèle donna son conseil:
--Le père Brigontal, dit-elle, tient à se retirer bientôt dans son Auvergne. Il céderait sur la question du mariage, j’en suis certaine. Mais je puis me tromper, et le mieux est de couper court à la combinaison. Tu as un moyen très simple pour fermer la bouche au vieux et à Béatrice.
Elle laissa Fortuné seul, et revint bientôt, apportant un gros livre, propriété du vétérinaire. C’était ma foi, un ouvrage scientifique assez curieux.
* * * * *
Dans la matinée du lendemain, Fortuné prit Brigontal à part, et lui dit qu’il avait à l’entretenir de choses sérieuses.
Le bonhomme trouva naturel que son successeur eût à lui parler, et ils passèrent ensemble dans la salle à manger. Les deux verres et la bouteille d’Armagnac reparurent sur la table. Puis le vieil épicier, d’un ton encourageant, pria Fortuné de causer tout à son aise, comme en famille.
Lorillard, avant de commencer, se répéta mentalement la leçon qu’Angèle lui avait donnée, à l’aide du livre médical aux illustrations bizarres. Enfin il prononça, triste et grave:
--Monsieur Brigontal, je suis obligé de vous faire un aveu des plus pénibles. Car je suis trop honnête homme pour vous tromper, vous et votre fille.
Brigontal, entendant ces mots, devint jaune comme la fleur du souci, et il balbutia:
--Me tromper? Ah! Ah! Je parie que vous m’avez raconté des histoires... Vous ne possédez pas l’argent, hein?
Mais Fortuné secoua la tête.
--Si bien, dit-il, je l’ai. Ce n’est pas cela qui me manque...
--Si ce n’est pas cela, repartit Brigontal rassuré, alors ce n’est rien du tout.
--Vous en parlez à votre aise, reprit l’autre en soupirant, mais je voudrais vous voir à ma place. Je donnerais volontiers tout mon bien pour ne pas être hermaphrodite. Car je suis hermaphrodite, Monsieur Brigontal.
--Comment dites-vous cela? demanda le vieillard, très inquiet, regardant fixement Lorillard.
--Hermaphrodite, articula celui-ci, d’une voix pleine d’affliction.
--C’est une maladie? Vous avez attrapé cela avec les femmes, bien sûr. Mais ne peut-on vous guérir?
--Ce n’est pas une maladie, déclara lentement le candidat épicier, c’est une conformation naturelle. Je suis né ainsi, pour mon malheur.
--Allez, mon bon ami, ne vous tourmentez pas. Chacun a ses infirmités. Tenez, moi, j’ai une hernie depuis quarante ans, et je n’en suis pas moins solide. Et Béatrice, voyez Béatrice! Elle est borgne, on ne peut pas dire le contraire. Hé bien! cela ne l’empêche tout de même pas d’être une belle fille.
--Vous dites la vérité, Monsieur Brigontal, mais il est bien préférable d’avoir une hernie et d’être borgne en même temps, que d’être hermaphrodite comme moi.
--Hermaphrodite, répéta le maigre négociant, que signifie ce mot-là? Comment diable êtes-vous donc bâti?
--A peu près comme vous, dit Lorillard, mais j’ai quelque chose de plus et quelque chose de moins. C’est assez difficile à expliquer. Enfin, voici: je suis homme et femme en même temps, et pas tout à fait, si bien que je ne suis réellement ni l’un ni l’autre. Vous saisissez?
--Je ne saisis rien du tout, déclara le vieux, éberlué.
--Je suis un phénomène, cria douloureusement Fortuné, un malheureux phénomène. Sauf le respect que je vous dois, je porte, à leur place, les organes de l’homme et ceux de la femme. Encore, si je les possédais complets, utilisables! Mais ils en sont bien loin, Monsieur Brigontal et je ne suis bon à rien, d’aucune des deux manières.
--Par exemple! Et vous voulez épouser ma fille?
--Je n’y songe pas. C’est vous qui avez eu la bonté de me l’offrir. Je me serais trouvé très heureux de l’accepter. Mais c’est impossible, vous comprenez bien que c’est impossible!
Le vieillard réfléchit avec tristesse. Il avait cru caser sa Béatrice, et tout s’effondrait. Ce n’était point l’affection paternelle qui lui inspirait, en ce moment, un indicible chagrin, mais sa prodigieuse avarice. Un rêve, sublime pour lui, s’anéantissait: le rêve de marier sa fille sans dot, et de n’avoir plus jamais, jamais, un sou à dépenser pour elle. Il ne voulut point encore abandonner une espérance si délicieuse, et il prononça:
--Après tout, cela m’est égal, à moi, que vous soyez fait si drôlement. Mais j’ai peur que la chose ne plaise pas beaucoup à ma chère enfant. Enfin, je lui en parlerai, je la raisonnerai, j’obtiendrai peut-être qu’elle passe par là-dessus.
A l’heure du déjeuner, Lorillard observa un changement total dans l’attitude de Béatrice. Tantôt la malheureuse jeune fille, interdite, regardait son assiette d’un œil désespéré, et tantôt, relevant son front jaune, elle tournait vers Fortuné une figure méprisante. Avant le dessert, elle se dressa, larmoyante, énervée, et s’en alla gémir dans la boutique sur ses espérances si vite éteintes.
L’étrange subterfuge conseillé par Angèle réussit donc parfaitement. Les Brigontal renoncèrent avec douleur au mariage tant espéré, et qui se révélait soudain impraticable. Béatrice, dès cette heure, ne put supporter la vue de ce Fortuné qu’elle avait si passionnément chéri. On ne doit point s’en étonner, ni blâmer cette personne cruellement frustrée. Toute autre, à sa place, eût éprouvé la même rancune. Vous pouvez en faire l’expérience. Touchez d’amour le cœur de la jeune fille la plus éthérée, aux sentiments platoniques, cœur confit par les romans chastes comme un abricot par le sucre, une de ces jeunes filles, enfin, qui ne lèvent les yeux que pour regarder les étoiles. Et puis allez lui dire, à cette vierge si touchante, que votre organe le plus secret et le plus noble a été, par accident, pris dans un engrenage qui l’a broyé. Vous verrez instantanément fuir la chère âme, qui jamais en ce monde ne vous reparlera.
La colère même de Mlle Brigontal avança les affaires de Fortuné, car elle obligea le vieil épicier à conclure rapidement la vente, afin que Béatrice ne fût pas trop longtemps à supporter la présence d’un être exécré. Bien que le bonhomme fût peu sensible de sa nature, il souffrait pourtant des larmes de sa fille, qui en répandait davantage, avec son œil unique, qu’Argus lui-même n’en aurait pu sécréter sous ses deux cents paupières.
Du reste, Angèle avait raison, M. Brigontal tenait à quitter le commerce. Il se contenta de tirer de Fortuné le plus d’argent possible, sous prétexte de lui céder les denrées en magasin.
Cet argent-là, comme celui qui payait le fonds, ce fut naturellement Angèle qui le fournit à son amant. Elle l’aimait, elle avait confiance en lui. La date de leur mariage était déjà arrêtée entre eux. Elle coïncidait avec le temps où les Brigontal devaient abandonner la maison.