Part 5
Le succès qu’obtenaient ses productions porta l’insatiable Lorillard à fabriquer en trop grandes quantités, trop rapidement, sans prendre un soin exact des doses chimiques. Aussi arriva-t-il qu’un plein cuvier de «_vieux Chinon_» mis en bouteilles et réparti entre de nombreux acquéreurs, empoisonna quatre-vingt-sept personnes, le «_vieux Chinon_», par malheur, contenant une excessive proportion de litharge. Fortuné, cette fois, s’était trompé. Qui donc ne s’est jamais trompé? Nul ne mourut, mais les quatre-vingt-sept buveurs innocents furent tourmentés d’une colique si violente, de vomissements si cruels, de brûlures d’estomac tellement ardentes, qu’elles en vinrent à penser, quoique avec peine, que le vin de Lorillard n’était pas purement naturel. Plusieurs osèrent interroger le commerçant à ce sujet. Mais lui, ferme comme un rocher, expliqua que la vigne, lorsqu’elle devient la proie de certains microbes, peut produire un raisin, beau d’apparence, mais dont on tire un vin dangereux pour ceux qui en boivent un peu trop. Ces arguments, tout à fait imaginaires, convainquirent les questionneurs. Car Lorillard, en cette occasion, citait beaucoup de termes techniques, et l’on ne croit vraiment que ce que l’on ne comprend pas.
Un pharmacien du voisinage, homme sévère, et qui ne buvait que de l’eau, eut à remédier aux maux d’entrailles de nombreux clients, leur conseillant gratuitement des médicaments onéreux. Bien qu’il eût beaucoup profité de cet accident, le pharmacien, par curiosité, se procura un vieux reste de ce Chinon vénéneux, demeuré au fond d’une bouteille. Et, l’ayant analysé, il découvrit que c’était miracle si les quatre-vingt-sept personnes n’avaient point péri dans les convulsions. Il fit alors acheter chez Lorillard quelques autres échantillons, qu’il étudia de la même manière. Ayant enfin transcrit sur une double feuille de papier le résultat de ses travaux, il crut bien faire en le portant à la Préfecture de police. Peut-être espérait-il une récompense, des félicitations. En ce cas, il fut déçu. Car l’honorable fonctionnaire de la _Répression des Fraudes_, levant doucement les épaules, lui montra du doigt des montagnes de dossiers, et lui dit avec tristesse:
--Chacune de ces feuilles, dont vous voyez ici un immense amoncellement, dénonce une tromperie, une sophistication, souvent dangereuse, toujours criminelle. Nous avons mis tous nos soins à rechercher les coupables, dont un nombre énorme nous est connu. Mais nous sommes las, Monsieur, de l’inutilité de notre travail, et de voir que chacune des affaires que nous mettons en train amène aussitôt un ordre de ne pas la poursuivre. Si réellement votre épicier est un escroc, soyez sûr qu’il trouvera des appuis, et que ni vous ni moi nous ne pourrons rien contre lui.
Et ce sage, en souriant, reconduisit l’apothicaire indigné.
Il arriva pourtant que les fabrications de Lorillard, à la longue, ulcérèrent de plus en plus le tube digestif des clients. On dut, dans la même semaine, porter plusieurs de ces derniers à l’hôpital. Et la terrible vérité, que le pharmacien aidait, se répandit tout à coup. L’émeute se déchaîna contre le magasin de Fortuné, que la police, cette fois encore, réussit à protéger. Tant de plaintes furent portées qu’il fallut promettre une enquête. Mais, quand elle eut lieu, Lorillard avait depuis bien des jours anéanti son matériel, et jeté dans l’égout, en pleurant, ses Bourgogne, ses Saumur, ses Bordeaux et ses substances chimiques. Ainsi, par un sacrifice pénible, il écarta de lui la menace d’un procès.
Mais ce coup parut être pour son établissement le coup de la mort. Amputée des deux _rayons_ qui faisaient sa puissance, et discréditée devant la clientèle, l’épicerie Lorillard ressembla dès lors à un lieu de malédiction où personne ne s’aventurait plus. Angèle maigrissait, assise devant la caisse inutile. Et Fortuné, quand il sortait le matin pour installer un étalage méprisé, trouvait sur les volets de fer, sur les panneaux de bois et jusque sur le trottoir, des inscriptions tracées à la craie qui le traitaient d’empoisonneur et de brigand. Il ne s’en fût aucunement froissé, s’il eût continué de gagner de l’argent. Au contraire, il en perdait. Aussi s’aigrissait-il de jour en jour. Il le montra, lorsqu’un enfant sans éducation, faisant de ses mains un porte-voix, lui cria du milieu de la rue:
--Hé! dis donc, Borgia, quand feras-tu faillite?
Plusieurs passants s’arrêtaient, ricanaient. Durement blessé, Lorillard, debout sur le seuil et levant les bras, exclama dans un élan de fureur et de désespoir:
--Est-ce qu’il y a un gouvernement, oui ou non? Et s’il y a un gouvernement, pourquoi ne protège-t-il pas le Commerce?
Et il ajouta, en se frappant coléreusement la poitrine:
--Je paye ma patente, hein! Qu’est-ce qu’on veut de plus?
VII
L’épicerie Lorillard descendait aux abîmes. Entièrement privée d’acheteurs réguliers, elle ne voyait plus entrer, et de loin en loin, qu’un client de passage, ignorant la chronique du quartier. Une année s’était écoulée depuis que les Brigontal avaient cédé la place à Fortuné, et tous les rêves de celui-ci, déjà, s’étaient évanouis. Il reconnaissait sa faute, à présent. Après l’affaire des vins, il aurait dû vendre le fonds, même à perte, et s’établir ailleurs avec l’argent amassé. Mais Lorillard s’était entêté dans l’espoir de remonter la mauvaise pente. Les pertes subies chaque jour diminuaient le capital. Il ne restait plus qu’à attendre, comme une mort lente, la banqueroute inévitable.
Plein de ces pensées rudes, Lorillard se promenait un jour, de long en large, dans sa boutique. Vous eussiez cru contempler un capitaine sur le pont de son navire en perdition. Angèle n’était point à la caisse. Retirée dans la cuisine elle y préparait le repas, elle-même, car elle avait congédié sa petite bonne, par économie.
C’est à ce moment que Mlle Brigontal pénétra dans le magasin. La borgne Béatrice n’avait point changé; elle se conservait toujours maigre, toujours jaune, toujours effrayante à regarder. Mais elle portait dans ses bras un petit enfant emmailloté. Elle s’approcha de Lorillard, et, lui présentant le poupon, elle dit:
--C’est ton fils.
Elle ajouta: Il a trois mois maintenant. Compte un peu. Lorillard secoua les épaules.
--Cela ne me regarde pas, répondit-il. D’abord, rien ne prouve que ce moutard-là soit mon fils.
--Oh! peux-tu parler comme cela! Veux-tu donc que je dise à tout le monde ce que tu m’as fait?
--Il n’y a pas de témoins, répliqua Lorillard tranquillement, et tu ne feras croire à personne que j’aie touché ta vilaine peau. Allons, va-t’en.
Mais Béatrice s’assit en geignant. Le mioche se mit à vagir. Alors la pauvre mère, dégrafant son corsage, en tira un sein noir, sec et ridé comme du caoutchouc hors d’usage, et elle le laissa pendre jusqu’aux lèvres du nourrisson. Tout en allaitant, elle racontait, plaintive, comment le père Brigontal l’avait chassée, en la traitant de gourgandine. Le vieillard ne voulait point croire qu’elle eût été engrossée par un hermaphrodite, et, dans tous les cas, il était trop content de se débarrasser de sa fille pour lui pardonner une faute dont il eût payé les frais. Car il savait que les enfants coûtent cher à élever, même en Auvergne, et il ne se souciait point d’augmenter sa dépense. Donc, Béatrice était venue trouver son suborneur, et elle exigeait qu’il lui servît une pension. Faute de quoi, ajoutait-elle en gémissant, elle devrait se faire courtisane, vendant son corps aux hommes, afin de vivre et d’entretenir son fils.
--C’est une idée, répartit Lorillard. Car je ne peux te donner un sou. Prends, si tu veux, une boîte de sardines, et sauve-toi vite, pour que ma femme ne t’aperçoive pas.
Béatrice accepta les sardines et se retira, promettant de revenir bientôt.
Fortuné n’avait qu’un ami, charcutier retiré des affaires, qui logeait en face de la boutique. M. Calandrap, misérable en 1914, avait fait, les années suivantes, une fortune inattendue. Il s’était pris d’amitié pour son jeune voisin au moment même où celui-ci voyait s’effondrer ses entreprises. Un soir que les Lorillard dînaient chez lui, et se repaissaient comme des parents pauvres, il dit au malheureux épicier:
--Je vous estime beaucoup, car vous êtes un adroit travailleur. La chance vous a manqué. Vous vous êtes établi trop tard, après le bon moment. Vous n’avez pas connu le temps des colis, des colis pour les soldats du front! Ah! les pâtés de foies gras, en farine et saindoux, les conserves de volaille où l’on ne mettait que des os et de la gélatine, et tous ces détritus que nous enfermions dans des boîtes soudées, et que nous vendions si cher! Vous avez fait de votre mieux, mais les beaux jours étaient passés. Enfin, ne vous découragez pas. La situation politique est encore bien trouble. Peut-être aurons-nous bientôt une nouvelle guerre.
--Ah oui! dit Lorillard en soupirant. Si cela pouvait revenir!
--C’est très possible, reprit M. Calandrap. Dans ce cas, nous nous entendrions peut-être tous les deux. Vous avez de l’étoffe, et je m’associerais volontiers avec vous...
Depuis lors, ce fut avec fièvre que Fortuné lut les journaux. Chaque incident diplomatique lui donnait une espérance. Mais les mois s’écoulaient, et le sanglant Mars, qui se nourrit de la chair des hommes et exalte les négociants bien plus que les militaires, le sanglant Mars ne consentait point à broyer de nouveau les nations. Et le gouffre était en vue, où devait s’engloutir l’épicerie Lorillard.
Un matin de ces jours d’épreuve, Fortuné, assis à la porte de sa boutique décriée, regardait en face de lui, avec un haineux découragement, ces maisons dont les locataires ne lui achetaient plus rien. Il éprouvait l’envie de se procurer, avec le reste de son argent, assez de mélinite pour faire sauter tout ce quartier barbare. Comme il s’abandonnait à ces imaginations désespérées, il vit un passant s’arrêter devant le magasin et en considérer l’enseigne avec un étonnement prolongé.
C’était un gros jeune homme à la face rasée. Tous ses doigts se chargeaient de fortes bagues d’or.
Un riche pardessus, à col de fourrure, s’arrondissait sur son échine. Et plus Fortuné observait l’inconnu, plus il croyait en reconnaître les petits yeux enfoncés, noirs et brillants comme ceux des rats. Mais Lorillard n’osait interpeller un personnage de si bel aspect.
Lui, au contraire, regardant soudain l’épicier, s’écria, joyeux:
--Hé! c’est bien toi, mon vieux Fortuné! Tu te souviens de moi, n’est-ce pas? Gentillot, Ernest Gentillot...
--Si je me souviens! répondit Lorillard, se levant avec déférence. Comme tu as changé! Est-ce que tes parents sont toujours dans la chiffaille?
Mais Gentillot, de la main, lui fit signe de se taire, et murmura, souriant:
--Chut! on pourrait t’entendre.
Il accepta d’entrer dans la boutique et de s’y asseoir un instant. Une bouteille de véritable Malaga fut tirée de la cave, et des biscuits assez frais présentés sans parcimonie. Car il fallait fêter cet ami si flambant, qui peut-être rendrait service.
Ernest parlait avec affabilité, il trinquait à chaque verre nouvellement rempli, et il rappelait sans honte les années déjà lointaines, où, sur la zone militaire, parmi les décharges publiques, il avait grandi, comme son ami Lorillard, dans la cité des chiffonniers. Tous deux évoquaient les cabanes de leurs pères, les récoltes puantes entassées, et tout le familier spectacle de leur enfance commune.
--Ah oui! reprenait Fortuné, quelles bonnes parties nous avons faites, nous et les autres, sur les tas de gadoue, avec ta sœur Valentine, qui était déjà si vicieuse...
Tous deux s’attendrissaient. Ernest s’aperçut qu’il allait se trouver en retard à un rendez-vous. Tendant la main à Fortuné, il lui demanda:
--Dis donc, il ne vient pas grand monde, chez toi, à ce qu’il me paraît. Les affaires ne marchent donc pas?
--Non, répliqua lugubrement Lorillard, non, les affaires ne marchent pas.
Ernest parut attristé, réfléchit un moment, et reprit:
--Je suis trop pressé pour causer plus longtemps aujourd’hui. Mais viens me voir, nous tâcherons de trouver quelque chose pour toi.
Il partit, laissant sa carte à Lorillard, qui dès le lendemain se présenta chez l’ami retrouvé.
Gentillot habitait à Passy un appartement confortable et magnifique. Fortuné s’assit avec vénération sur un canapé Louis XVI, posa craintivement les pieds sur un tapis de haute laine. Et il parla. Il raconta toute sa vie, depuis le temps où il avait quitté la cité des chiffonniers, décrit ses débuts, ses succès, et puis enfin le désastre sans recours.
--Je suis perdu, dit-il en terminant, je ne pourrai pas me relever, à moins que nous n’ayons une nouvelle guerre.
--Es-tu fou? s’écria Gentillot. Et il éclata de rire.--Est-ce que tu ne sais pas que l’après-guerre est bien meilleure pour les affaires? D’où sors-tu donc, mon pauvre vieux? _Nous autres_, c’est surtout depuis 1918 que nous avons gagné...
--Nous autres? répéta Lorillard, qui ne comprenait pas ce pluriel.
Mais Ernest poursuit avec enthousiasme:
--Jamais, jamais on n’a connu cela! On brasse aujourd’hui de l’argent par tonnes, par wagons! Songe donc, les stocks américains, les licences d’importation, et les changes, et le reste! Un monde, mon vieux, un monde... Le tout, c’est d’être renseigné, et d’avoir des relations...
--Mais comment, demanda Fortuné, as-tu noué ces relations?
Comme il parlait, une jeune femme entra. Elle portait un déshabillé bleu qui lui serrait la taille et découvrait sa gorge. Très belle, de la double beauté de la créature bien faite et de l’idole peinte avec art, elle avait le teint blanc, la bouche écarlate, les yeux agrandis par le kohl, les cheveux d’un blond éclatant et artificiel.
--Reconnais-tu Valentine? prononça Gentillot.
Non, Fortuné ne la reconnaissait pas. Quel rapport pouvait-il établir entre cette élégante superbe et la fillette de jadis, aux jupes crottées, aux cuisses crasseuses, qui l’avait, lui Lorillard, déniaisé à treize ans?
Elle s’assit près de lui et parut le revoir avec émotion. Toutes les femmes ont du cœur. On ne le dit pas assez. Valentine, si âpre dans sa carrière, comme on le saura, fut touchée de retrouver l’un de ses premiers amants. Elle lui parla d’un ton affectueux et ne se retira que lorsqu’il eut promis de revenir de temps à autre chez elle.
Car elle était chez elle, ici, Ernest l’expliqua. Il servait, en somme, d’intendant à sa sœur. Il faisait les courses, exécutait les ordres, s’acquittait des transactions. Oh! il ne se plaignait pas, le métier en valait la peine...
Il racontait franchement, et même avec un peu d’orgueil, comment Valentine et lui, non sans peine, étaient parvenus si haut. Ernest se flattait d’y avoir utilement concouru, en dirigeant bien sa cadette. Sans lui, elle serait encore la petite pierreuse de rien du tout, qui, à dix-sept ans, arpentait déjà les trottoirs suburbains, pour un profit médiocre. Il n’avait jamais souffert que sa sœur eût d’autre soutien et conseiller que lui. Il la contraignit à faire des économies jusqu’au moment où elle put se nipper avec assez d’éclat pour fréquenter les maisons de rendez-vous les plus huppées. Ce n’était pas mauvais, surtout en 1918, avec les Américains. Mais la fortune ne vint qu’après l’armistice, quand Valentine se lança dans les milieux d’affaires et même de politique. Elle dédaigna, dès lors, de vendre ses nuits à prix fixe. Elle les donna, mais en choisissant supérieurement ses bénéficiaires. Au lit, avant l’étreinte, elle exigeait, selon les cas, un bon avis:--Pouvait-on compter, par exemple, sur la baisse du franc, et râfler des livres, des dollars? Ou bien elle se faisait donner la préférence pour des achats de stocks avantageux, des promesses d’adjudications pour les régions dévastées. Ernest ensuite, s’occupait des dollars, rétrocédait les stocks sans les avoir vus, repassait les commandes moyennant commission.
Lorillard haletait d’envie en écoutant ces choses. Gentillot s’en aperçut, et dit avec cordialité:
--Écoute, mon vieux, j’essaierai de te procurer une affaire. Valentine te rendra volontiers service...
Il dévisagea Fortuné, cligna des yeux, et ajouta:
--J’ai bien remarqué qu’elle était très heureuse de te revoir. Hé! les femmes se souviennent toujours de leurs premiers amis... Mais je suis gentil, hein? et il ne faudra pas m’oublier.
Ernest, en même temps, frottait son pouce sur son index, comme pour compter des billets de banque.
--Naturellement, exclama Fortuné, tu aurais ta part!
--Alors, déclara Gentillot, je vais m’occuper de toi tout de suite. Voyons... des fournitures pour les troupes d’occupation en Syrie? Qu’est-ce que tu en dis? Valentine a un ami très bien placé pour nous obtenir cela.
--Parfait! surtout s’il s’agit de conserves, répondit Lorillard, qui déjà songeait à s’appuyer sur la science du bienveillant Calandrap.
--Mais il te faudra des fonds?
--J’en aurai, répliqua Lorillard, certain que le même Calandrap lui en prêterait.
--Du reste, prononça gravement Ernest, on trouve toujours à emprunter, sur les commandes de l’État. Ainsi, c’est entendu. Je vais parler à Valentine, et dès qu’il y aura du nouveau, tu me verras arriver chez toi. Mais surtout, ne jase pas, c’est trop sérieux.
* * * * *
Fortuné, plein d’une exaltation frénétique, regagna son épicerie. Angèle y était assise. Elle croisait les mains sur son ventre pareil à une citrouille revêtue de drap. Elle méditait. Son front, habituellement uni, se creusait de ces rides horizontales qui dénotent la concentration de la pensée. Elle se leva, baisa les joues de son Fortuné, puis elle lui dit, insinuante et sérieuse:
--Mon amour, veux-tu m’écouter? Je viens de réfléchir, je crois que j’ai trouvé ce que nous avons de mieux à faire. Abandonnons cette boutique, et, avec le peu de bien qui nous reste, allons nous installer à la campagne. Nous y louerons une petite ferme, où nous élèverons des volailles et des bêtes à cornes. Je sais traire les vaches et fabriquer plusieurs sortes de fromages.
Lorillard se mit à rire, convulsivement. Et il répliqua, d’un ton dédaigneux:
--Qui donc a jamais fait une grande fortune dans une petite ferme? Qui donc, même, a jamais fait fortune en travaillant de ses propres mains, fût-ce à traire des vaches et à fabriquer des fromages? Pauvre chère Angèle, laisse-moi diriger notre barque. Je suis sur le point d’entreprendre des affaires énormes, entends-tu?
--Je n’insiste pas, reprit Angèle. Mais j’ai peur. Il a l’occasion de se casser les reins, celui qui essaye de monter trop haut. Tandis que dans notre petite ferme nous vivrions si tranquillement heureux!
Mais Lorillard offensé, les poings sur les hanches, regarda sa femme de haut en bas, et il lui dit, d’une voix orgueilleuse:
--T’imagines-tu donc qu’un homme de ma valeur va se mettre à labourer les champs? Comprendras-tu, à la fin, que dans six mois, grâce à mes capacités, je peux devenir millionnaire?
VIII
Trois jours après, Gentillot revint à l’épicerie, qui durant cet intervalle de temps n’avait reçu aucune autre visite. Lorillard pâlit d’espoir en apercevant, derrière la vitre de la porte, la face circulaire de son ami. Angèle s’élança, croyant voir enfin un client. Mais Fortuné s’interposa; il présenta sa femme à Ernest, et, dans ces termes, Ernest à sa femme:
--Mon ami Ernest Gentillot, prononça-t-il en le désignant. Nous avons fait nos études ensemble...
Le gros garçon s’inclina devant la grosse Angèle, et il lui exprima ses respects d’une voix altérée.
--Nous avons à parler d’affaires, déclara Lorillard à son épouse. Laisse-nous...
Elle se retira, soumise. Mais au moment de sortir elle appela son mari, sous un prétexte domestique.
--C’est avec ce Gentillot, chuchota-t-elle, que tu combines ton entreprise, n’est-ce pas? Hé bien, méfie-toi, je t’y engage, car il a une bonne tête de filou rusé. Écoute-moi, songe plutôt à notre petite ferme.
Fortuné ne prêta nulle attention à ces remontrances pusillanimes, et revint, impatient, s’asseoir auprès de Gentillot.
--Alors? où en sommes-nous? demanda-t-il, angoissé.
Ernest secoua la tête.
--Aucune affaire? reprit Lorillard.
--Aucune pour toi, une mauvaise pour moi.
--Tu sais, je ne tiens pas absolument aux conserves. J’accepterais toute autre commande...
--Valentine refuse de s’occuper de toi.
--Valentine? Je lui déplais à ce point?
--Non, tu ne lui déplais pas, au contraire, et c’est là le malheur. Depuis que tu es venu, elle ne parle, elle ne rêve que de toi. Enfin, elle est amoureuse autant qu’elle peut l’être, Valentine.
--De moi?
Ernest inclina tristement la tête.
--Alors, dit Fortuné, pourquoi ne veut-elle pas me faire un peu plaisir, et me procurer une bonne occasion, quand cela lui serait si facile?
--Mais justement parce qu’elle t’aime, mon vieux!
--Les femmes sont incompréhensibles, prononça Lorillard désolé.
--Elles raisonnent très juste, assura Gentillot, et très vite, surtout ma sœur. Crois-moi sur parole.
--Il le faut, répondit Fortuné, car je n’y entends goutte.
Découragé, il cessa de questionner, et il écouta Gentillot, qui commençait enfin de s’expliquer clairement:
--Voici ce qui s’est passé, continuait Ernest. Après ton départ, l’autre jour, nous nous mettons à table pour déjeuner. Valentine me parle de toi: «Il est gentil, n’est-ce pas, Fortuné? Il est devenu très beau garçon...» Elle reste rêveuse, à regarder son assiette d’un air sentimental, puis elle me dit: «Cela m’a fait quelque chose, de le retrouver...» Je réponds: «A moi aussi.»--«Ce n’est pas semblable, reprend-elle d’une voix sucrée. Tiens, vois-tu, dans ce moment, il me semble encore être avec lui, sur les gadoues de Vincennes, avec sa tête sur ma poitrine.» Et elle soupirait, mon vieux, tout comme si elle y était vraiment. Je l’observe; elle avait la larme à l’œil, elle ne mangeait pas, et elle contemplait toujours son assiette comme si tu avais été dedans. Enfin l’amour, quoi! Jamais il ne lui arrive d’être pincée de cette façon; c’est une fille sérieuse. Au fond, je n’y trouvais pas de mal, je pensais même que cela te servirait. Je me lance, je lui raconte ton affaire. Elle prend une figure grave, elle réfléchit, puis elle me demande: «Est-il marié, Fortuné?» «Oui.» Alors Valentine se lève toute rouge, prend son assiette, cette assiette qu’elle avait si longtemps regardée, elle la jette par terre à toute force, si bien que les morceaux en ont rebondi de tous les côtés, et elle me crie: «Est-ce que tu te figures, idiot, que je vais lui faire gagner de l’argent pour qu’il paye une auto à sa femme, et des toilettes, et tout, hein! jeune crétin? Tu crois peut-être que je vais me fatiguer le corps pendant toute une nuit, avec ce vieux sale de père Malicet, pour que ce soit une autre qui profite de ma sueur, et de Fortuné par-dessus le marché? Qu’il dise à sa femme d’aller chercher le père Malicet dans son bureau, et qu’elle obtienne la commande, si elle sait travailler!»
Elle rageait épouvantablement, ma sœur, elle cognait ses poings sur la table, enfin elle faisait une scène de toute première qualité. Le maître d’hôtel, dans son coin, paraissait s’amuser comme à Guignol. J’en étais froissé; je trouve que l’on doit se tenir devant les domestiques. Je dis à Valentine:
«--Allons, mon petit, tu n’es pas raisonnable, c’est de la jalousie...»
Elle s’est avancée vers moi, en hurlant:
--Qu’est-ce que tu as dit? Moi! Moi! Jalouse! Tu vas prétendre, peut-être, que je suis jalouse? Mais répète-le donc un peu, gros chameau! Et tais-toi! Je ne veux pas être insultée dans ma maison. Débarrasse le plancher, vite!»
Je l’ai débarrassé, mon vieux, et j’ai déjeuné à la cuisine, sans appétit, en me demandant si je n’allais pas perdre ma place.
Heureusement, dans l’après-midi, les choses se sont un peu arrangées. J’ai acheté pour cinquante francs de rose, je les ai portées à Valentine, dans sa chambre, et j’ai demandé pardon.
Elle était sur son canapé, calmée; elle a pris le bouquet, l’a trouvé joli, et elle m’a embrassé, gentiment.
«--Tu n’avais pas absolument tous les torts, m’a-t-elle dit; j’ai été un peu nerveuse aussi. Allons, assieds-toi, il faut que je te parle sérieusement.»
Elle s’était redressée sur son divan, et elle se caressait le menton comme une personne qui veut émettre des opinions importantes.